Stances et Poèmes/« Je me croyais poète… »

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Stances & PoèmesAlphonse Lemerre, éditeurPoésies 1865-1866 (p. 312-314).



À Louis Bertrand.

 
Je me croyais poète et j’ai pu me méprendre,
D’autres ont fait la lyre et je subis leur loi ;
Mais si mon âme est juste, impétueuse et tendre,
              Qui le sait mieux que moi ?

Oui, je suis mal servi par des cordes nouvelles
Qui ne vibrent jamais au rhythme de mon cœur ;
Mon rêve de sa lutte avec les mots rebelles
              Ne sort jamais vainqueur !

Mais quoi ! le statuaire, au moment où l’argile
Refuse au sentiment le contour désiré,
Parce qu’il trouve alors une fange indocile
              Est-il moins inspiré ?


Si mon dessein secret demeure obscur aux hommes
A cause de l’outil qui tremble dans ma main,
Dieu, qui sans interprète aperçoit qui nous sommes,
              Juge l’œuvre en mon sein.

Quand j’ai changé mon âme en un bruit pour l’oreille,
Les hommes ont-ils vu ma joie et ma douleur ?
ils n’ont qu’un mot : l’amour, expression pareille
              De mon trouble et du leur.

Heureux qui de son cœur voit l’image apparaître
Au flot d’un verbe pur comme en un ruisseau clair,
Et peut manifester comment frémit son être
              En faisant frémir l’air !

Hélas ! A mes pensers le signe se dérobe,
Mon âme a plus d’élan que mon cri n’a d’essor,
Je sens que je suis riche, et ma sordide robe
              Cache aux yeux mon trésor.

L’airain sans l’effigie est un bien illusoire,
Et j’en porte un lingot qu’il faudrait monnayer ;
J’ai de ce fort métal dont s’achète la gloire,
              Et ne la puis payer.


La gloire ! oh ! surnager sur cette immense houle
Qui, dans son flux hautain noyant les noms obscurs,
Des brumes du passé se précipite et roule
              Aux horizons futurs !

Voir mon œuvre flotter sur cette mer humaine,
D’un bout du monde à l’autre et par delà ma mort,
Comme un fier pavillon que la vague ramène
              Seul, mais vainqueur, au port !

Ce rêve ambitieux remplira ma jeunesse,
Mais, si l’air ne s’est point de ma vie animé,
Que dans un autre cœur mon poème renaisse,
              Qu’il vibre et soit aimé !