Stances et Poèmes/Le Joug

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Œuvres de Sully PrudhommeAlphonse LemerrePoésies 1865-1866 (p. 215-221).
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LE JOUG


à georges lafenestre


 
Quand le jeune cheval vient de quitter sa mère,
Parce qu’il a senti l’horizon l’appeler,
Qu’il entend sous ses pieds le beau son de la terre,
Et qu’on voit au soleil ses crins étinceler,
Dans le vent qui lui parle il agite la tête,
Et son hennissement trahit sa puberté :

C’est son premier beau jour, c’est la première fête
De sa vigueur naissante et de sa liberté !
Fils indiscipliné, seul devant la nature,
Il éprouve un orgueil qu’il ne connaissait pas,
Et, l’œil tout ébloui de jour et de verdure,
Il ne sait où porter la fougue de ses pas.
Va-t-il dans l’Océan braver les flots superbes
Sous son poitrail blanchi sans cesse reformés,
Ou lutter dans la plaine avec les hautes herbes,
Se rouler et dormir dans les foins embaumés ?
Va-t-il gravir là-bas les montagnes vermeilles ?
Pour sauter les ravins ployer ses forts jarrets ?
Ou, se fouettant les flancs pour chasser les abeilles,
Sur la bruyère en fleurs courir dans les forêts ?
Va-t-il, sur les gazons, poursuivant sa compagne,
Répandre sa jeunesse en généreux ébats ?
Ou, l’ami d’un guerrier que la mort accompagne,
Respirer l’air bruyant et poudreux des combats ?
Quels seront ses plaisirs ? Pendant qu’il délibère
Et que sur la campagne il promène les yeux,
Il sent derrière lui comme une aile légère
D’un toucher caressant flatter ses crins soyeux,
Puis un poignet soudain les saisir et les tordre…
Oh ! ce n’étaient donc pas les vents ou les oiseaux ?…

Il se tourne, il voit l’homme ; il trépigne et veut mordre :
Et l’homme audacieux l’a pris par les naseaux.
Le quadrupède altier se rassemble et recule,
Il se cabre, il bondit, se jette par côté,
Et, secouant la main que son haleine brûle,
Au roi majestueux résiste épouvanté.
En fatigants transports il s’use et se consume.
Car il est contenu par un lutteur adroit
Qui de son bras nerveux tout arrosé d’écume
Oppose à sa fureur un obstiné sang-froid.
Le cheval par ses bonds lui fait fléchir le torse,
Dans le sable foulé lui fait mettre un genou ;
Puis par le poing du maître il est courbé de force,
Et touche par moments sa croupe avec son cou.
Enfin, blanc de sueur et le sang à la bouche,
Le rebelle a compris qu’il fallait composer :
« Je t’appartiens, tyran, dit le poulain farouche ;
Quel joug déshonorant veux-tu donc m’imposer ?
Crois-moi, je ne suis point un serviteur vulgaire :
Quand on les a sanglés, tous mes pareils sont morts ;
Tu me peux librement, à la chasse, à la guerre,
Conduire par la voix sans cravache et sans mors.
J’ai la fidélité si l’homme a la prudence,
Dans tes regards divins je lirai tes désirs ;

Laisse-moi partager avec indépendance
Tes glorieux travaux et tés fougueux plaisirs ;
Respecte ma beauté, car ma prunelle brille
Et ma robe luisante a la couleur du blé ;
Et respecte mon sang, car j’ai dans ma famille
Des coursiers d’Abydos dont Homère a parlé ! »
Mais l’homme a répondu : « Non, je me civilise,
Et toute la nature est soumise à ma loi ;
L’injustice envers elle est à moi seul permise,
J’ai besoin d’un esclave et je m’adresse à toi. »

Jeune homme de vingt ans, voilà bien ta fortune !
Tu cherchais simplement ton naturel milieu ;
Le pacte humain te pèse, et sa loi t’importune :
Tu voulais rester seul avec ton âme et Dieu.
Et tu disais : « La terre au bonheur me convie,
Ce bonheur est un droit, et ce droit est sacré ;
Je n’ai ni demandé ni désiré la vie :
Il est juste, il est beau que j’en use à mon gré ! »
Tes courses dans les champs, par les oiseaux guidées,
Te montraient les blés d’or mûris par un Dieu bon ;
Tes rêves exploraient le palais des idées
Sur la trace d’Homère et du divin Platon.
Alors, tu t’es épris des bois et des montagnes ;

Les vents réjouissaient ta sauvage fierté,
Ton regard possédait les immenses campagnes,
Et ton cœur proclamait l’antique Liberté :
Non pas la Liberté comme Barbier l’a peinte,
La reine des faubourgs trônant sur le pavé,
Qui fait périr le droit dans sa brutale étreinte,
Les bras rouges d’un sang qu’on n’a jamais lavé ;
Mais la Liberté pure, aux ailes grandioses,
Qui porte l’espérance et l’amour dans ses yeux,
Et chante, le front ceint de moissons et de roses,
Un pied dans les sillons, la chevelure aux cieux !
Et devant cette vierge offerte à ta caresse
Dans le ravissement tu t’étais arrêté,
Comme un adolescent contemple sa maîtresse
Et ne peut croire encore à sa félicité.
Inquiété d’un sang que la jeunesse embrase,
Tu palpitais ; debout, au seuil de l’avenir,
Tu laissais déborder dans les pleurs de l’extase
L’infini que ton cœur ne pouvait contenir.
Mais, un jour, tu frémis ; une secrète gêne
A de tous tes désirs noué l’avide essor :
On t’apprend que tout homme est l’anneau d’une chaîne,
Et que la liberté n’est qu’un bienfait de l’or ;
On t’apprend qu’au sortir du ventre de sa mère

L’enfant signe ce pacte avec l’humanité ;
Que, sans avoir de droit sur un pouce de terre,
Il donne sur lui-même un droit illimité ;
Qu’elle n’est pas à toi, la fleur que tu veux prendre :
Paye et vends si tu peux ; paye et vends le bonheur ;
La terre voit tous ceux qui n’ont jamais su vendre
Pâlir sur sa mamelle, une main sur le cœur.
Soumets-toi ; car le monde, en sa marche pressée,
Entraîne le plus fort, trouble le plus hardi,
Étend son lourd niveau sur l’homme de pensée
Qui fléchit à son tour servile et refroidi.
Tel un dur laminoir qui hurle et s’accélère
Dévore le barreau brut, intraitable, ardent,
L’écrase, le façonne en sa terrible serre
Et n’en fait bientôt plus qu’un tiède et noir serpent,
Tu croyais, pour sauver ta liberté chérie,
Qu’il suffirait de dire à tes concitoyens :
« Je ne vous connais pas ; la terre est ma patrie ;
Trafiquez de vos droits, moi je garde les miens ! »
Mais en vain tu fuyais leur froide tyrannie :
Ils t’ont traîné soudain dans le commun torrent.
En vain, leur alléguant ton cœur et ton génie,
Tu réclamais l’honneur d’un destin différent ;
Sache que leur faveur est un bruit d’une année,

Qu’un rêveur n’est plus rien quand son front a pâli,
Et que le plus fameux, cherchant un Prytanée,
Ne trouve que l’insulte, et le rire, et l’oubli ;
Qu’on pourra t’accuser de tendre des mains viles
Pour n’avoir pas vendu le toit de tes aïeux,
Car un peuple à ses rois fait des listes civiles,
Mais il ne sait plus faire une offrande à ses dieux.
Et tu diras en vain que tes chants sont utiles,
Que nul œuvre n’est grand sans l’inspiration :
Ce n’est plus aujourd’hui que surgissent les villes
A la puissante voix d’un sublime Amphion.
Le monde répondra : « Non, je me civilise.
Je veux des ouvriers et surtout des soldats :
Le trafic enrichit et la guerre est permise ;
Tu me dois ton amour, ton génie et ton bras ! »