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Statistique morale – Mouvement de la population de Paris

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Statistique morale – Mouvement de la population de Paris


MOUVEMENT


DE LA


POPULATION DE PARIS.




Dans une plaine qui n’était autrefois qu’un marécage de mauvais renom, sous un ciel assez maussade, qui d’ailleurs est sain, malgré ses caprices, et donne, année commune, 174 jours de beau temps, se trouve une cité sans rivale, quand on la considère comme foyer intellectuel, mais qui n’est plus que la troisième ville du monde, par rapport à l’étendue et à la population [1]. La superficie occupée aujourd’hui par Paris donne 34,379,016 mètres carrés, dont 1,469,016 mètres d’eau. Si cette étendue était divisée par portions moyennes entre les Parisiens, chacun deux aurait pour domaine 43 mètres carrés ; mais la distribution de l’air et de l’espace est fort inégale entre les habitans du centre et ceux des quartiers excentriques. Trois arrondissemens qui comprennent des faubourgs, le 1er, le 12e et le 8e, occupent de 4 à 6 millions de mètres carrés, au contraire, le 4e, le 7e et le 9e n’en mesurent que 5 a 700,000, soit environ la neuvième partie. Il résulte de cette disproportion que l’habitant du 1er ou du 8e arrondissement a pour se mouvoir un terrain de 83 mètres carrés, tandis que celui du 4e ou du 7e n’a qu’un carré de 12 mètres La différence est bien plus grande encore, si l’on établit la comparaison non plus entre les douze arrondissemens, mais entre les quartiers qui sont, comme chacun sait, au nombre de 48. Habitez-vous le quartier des Champs-Elysées, votre lot est un carré de 190 mètres : êtes-vous l’un des hôtes laborieux du quartier des Arcis, 7 mètres carrés doivent vous suffire.

Le chiffre de la population parisienne a diverses époques pourrait être interrogé par les hommes d’état pour constater le degré de la vitalité nationale. Paris, c’est le cœur de la France, qui se gonfle et bat largement quand le pays prospère, qui se comprime pendant les mauvais jours. Le plus ancien des dénombremens officiels, celui de 1694, donne à la grande cité 720,000 ames, évaluation moins exagérée peut-être que ne le croyait le judicieux Vauban. A cette époque l’étoile du grand roi n’avait pas encore pâli aux yeux des peuples. Le canon de Fleurus, de Steinkerque, de Nerwinde, retentissait glorieusement on était à la veille de la paix de Ryswick. Vingt ans plus tard, après les pertes et les humiliations d’une guerre désastreuse, après les ravages de la famine et des épidémies, la population de Paris avait subi une dépression que les documens publics n’ont pas constatée, mais qui dut être considérable. On s’en ressentait encore un demi-siècle après la mort de Louis XIV, si toutefois on peut s’en rapporter au dénombrement approximatif de 1762, qui accuse seulement 600,000 ames. Une légère augmentation pendant le règne de Louis XVI, est un témoignage des efforts sincères de ce monarque pour le bien public ; en 1784, une évaluation, basée par Necker sur le nombre des naissances, donna le chiffre 620,000, résultat confirmé postérieurement par des calculs plus précis. Tout a coup, le ciel s’assombrit, l’orage gronde : l’égoïsme et la peur déciment la ville du luxe et des autres vont se blottir obscurément dans les provinces, pour laisser passer la tempête. Un recensement de 1789 n’attribue plus à la capitale que 524,186 individus. La décroissance continue sans doute jusqu’aux jours sanglans de 1793 ; il est regrettable pour l’histoire qu’on n’ait pas constaté à quel chiffre se réduisit la population parisienne pendant la terreur, la sécurité commence à renaître dès les premiers temps du consulat, et se manifeste par un épanouissement progressif de la société : on compte à Paris 548,000 habitans en 1801, et 580,000 en 1806. Cet essor est à peine suspendu par les derniers revers de l’empire. Avec le régime constitutionnel et la centralisation administrative poussée jusqu’à l’abus, la métropole devient un immense foyer lumineux dont l’expansion est surprenante. Trois ans après la restauration, Paris compte déjà 710,000 ames, et en douze ans ce nombre s’élève progressivement jusqu’à 880,000. La révolution de juillet, comme celle de 1780, éloigne momentanément les peureux et les mécontens Le recensement de 1831 ne donne plus que 785,862 personnes, en comprenant la population mobile des établissemens militaires. La confiance renaît, la grande ville redevient, comme par le passé, le rendez-vous des gens d’affaires, le champ-clos des chevaliers d’industrie, le paradis des oisifs, et en 1836 un nouveau recensement signale 899,313 habitans. C’est, en cinq ans, une augmentation de 114,000 ames, ou environ. 14 pour 100. Pour la banlieue, l’accroissement a été plus rapide encore, et s’est élevé, pendant la même période, à près de 25 pour 100, non compris les 10 à 12,000 personnes qui vont pendant les six beaux mois de chaque année habiter les communes rurales du département de la Seine. Enfin un dernier dénombrement, opéré en 1841, porte le total de la population parisienne à 935,361, et l’ensemble de la population départementale à 1,194,603. Ce surcroît de : 36,000 ames pour la métropole, et de près de 100,000 ame pour les arrondissemens ruraux, serait un phénomène presque inquiétant, s’il n’avait pas une cause passagère, l’affluence déterminée par le grand travail des fortifications. Le recensement, de 1841 ne nous étant connu que par ses résultats généraux, nous avons dû rendre pour base de nos appréciations le recensement analytique de 1836.

L’arrondissement le plus populeux à cette époque, comme encore aujourd’hui, était le sixième, qui renfermait 93,000 ames, tandis que le neuvième en comptait moitié moins. 12,055 individus avaient pour domicile les hôpitaux ; 1,380 condamnés subissaient leur peine dans les prisons ; il y avait dans les casernes 17,051 militaires ; dans les établissemens religieux, 2,323 personnes. Les collèges au nombre de 10, 4 séminaires et plus de 300 maisons d’éducation renfermaient 9,251 enfans ; cinq ans plus tôt, on en avait trouvé plus de 13,000 ; cette diminution serait-elle déjà un des effets de la lutte engagée contre l’Université ? La population mobile logée dans les maisons garnies était évaluée à 35,000 individus, dont 500 étrangers. La base de la société, les familles, comprenaient environ 700,000 ames ; aux familles étaient attachées plus de 110,000 personnes, les unes par les liens de la domesticité, les autres par des services divers. Un fait digne de remarque, c’est qu’en 1831 le nombre des femmes excédait celui des hommes d’environ 26,000, tandis qu’en 1836 on a compté 8,000 hommes en plus cette différence en cinq années, ne pouvant être expliquée que par l’affluence des ouvriers de la province, et un symptôme d’activité industrielle,

Paris, en effet, n’est pas exclusivement la cite des Parisiens ; c’est une propriété nationale, le rendez-vous de tous les Français sa prospérité profite à chaque département ; sa splendeur rayonne sur tout le territoire. On a constaté, en 1833, que la moitié des personnes qui résident à Paris n’y ont pas pris naissance. Sur 23,176 individus décédés, 10,858 étaient originaires des départemens, et 17 de nos colonies extérieures. En considérant que les provinciaux qui viennent à Paris pour y exercer un état sont en général des hommes faits, tandis que la population d’origine parisienne comprend en foule des enfans et des adolescens, on serait conduit à supposer que dans la classe des adultes, les Parisiens natifs ont moitié moins nombreux que les départementaux. En multipliant par 40 le chiffre des décès dans chaque classe, on obtient un total qui donne une idée assez exacte du nombre des survivans. A ce compte, en considérant que sur 5,274 provinciaux décédés à Paris, les seuls dont la condition ait pu être vérifiée, on a trouvé 866 individus de la classe dite libérale, on est conduit conclure que plus de la moitié, que les deux tiers peut-être des personnes qui vivent à Paris de leur fortune ou de leur talent, y sont envoyées de tous les points du royaume. Paris gouverne la France, dit-on souvent avec l’accent du reproche. Erreur : c’est la nation qui daigne venir à Paris pour se gouverner elle-même. Les brillans salons de la société parisienne ne sont qu’un parlement à mille chambres où 70,000 députés de la province viennent représenter la civilisation française, de même que la France politique est représentée par ses mandataires spéciaux au Palais-Bourbon.

Dans l’ordre des professions salariées, certaines contrées semblent prétendre au monopole d’une industrie spéciale. Ainsi, en poursuivant le calcul approximatif basé sur le chiffre connu des décès, on pourrait évaluer à plus de 5,000 le nombre des ouvriers cordonniers sortis de l’ancienne Lorraine Presque tous les rudes enfans du Cantal, au nombre d’environ 7,000, se disputent les professions de chaudronniers, de charbonniers, de porteurs d’eau, de rémouleurs, de ferrailleurs. 4,000 maçons ou scieurs de long sont des oiseaux de passage qui ont leurs nids dans les montagnes de la Creuse. La plupart des marchands de vin et des tonneliers, viennent de l’Yonne et de la Côte d’Or. Les femmes, attirées par les tristes chances d’existence qu’une grande ville offre à leur sexe, les servantes, les blanchisseuses, les filles de journée, appartiennent en général aux départemens qui avoisinent la capitale.

Dire qu’un millier d’étrangers, venus de toutes les contrées du globe, meurent annuellement à Paris, c’est porter à 40,000 le nombre de ceux qui y font résidence, soit passagèrement, soit d’une manière stable. Les laborieux Allemands y forment un groupe de 6 à 7,000 ; les Belges sont plus nombreux encore. Il y a environ 6,000 Savoyards, 4,000 Suisses autant d’Anglais, et un peu plus de 600 Américains du nord.

Entre la métropole et les départemens, il n’y a qu’un échange profitable à la France entière : autant Paris reçoit de campagnards, autant il envoie de ses enfans dans les provinces. Les actes de l’état civil prouvent que l’affluence des étrangers ne lui est nullement nécessaire pour entretenir, pour accroître même sa population. De 1820 à 1829, la moyenne des naissances a été de 27,992 pendant les sept années suivantes, période qui comprend les deux années désastreuses du choléra, cette moyenne s’est élevée à 28,475 : aujourd’hui, elle dépasserait 30,000. Les statisticiens calculent qu’il naît en France un enfant par 33 individus : si cette proportion était applicable à Paris, cette ville devrait renfermer un million d’ames. On a remarqué que les naissances masculines sont, en général, les plus fréquentes ; mais la proportion entre les sexes est bientôt rétablie par un plus grand nombre de décès, pendant les deux premières années de l’existence des jeunes garçons.

De tous les enseignemens que puisse offrir la statistique, il n’en est pas de plus tristement significatif que la comparaison des naissances honnêtes à celles qui sont les fruits de la débauche et de la misère. Pendant la période comprise entre 1827 et 1836, la moyenne décennale des enfans nés en légitime mariage a été de 18,778, dont 500 dans les hôpitaux. La moyenne des naissances hors mariage a été de 9,936, dont 4,865 dans les hôpitaux. Ainsi plus d’un tiers de la population de Paris naît en dehors de la loi sur laquelle repose la société, et sur trois Parisiens qu’on rencontre [2], on a chance de voir un bâtard ! L’économie politique fait de merveilleuses théories sur les intérêts matériels et l’accroissement de la fortune publique. Le meilleur moyen d’enrichir une nation ne serait-il pas de la moraliser ? Quelle charge accablante infligée à la partie honnête de la société par ceux qui vivent dans le désordre ! Sur 10 enfans qui naissent dans les hôpitaux, il y en a 9 dont la naissance est le châtiment d’une faute Sur 37 femmes mariées, il n’y en a qu’une qui soit réduite à faire ses couches dans un lit d’hôpital, la proportion est de 1 sur 2 pour les infortunées qui deviennent mères sans avoir été mariées.

Depuis quelques années, le nombre des enfans naturels reconnus tend à s’élever. Vers les dernières années de la restauration, les chiffres étaient d’environ 2,300 au moment de la naissance, et de 180 postérieurement à la naissance. En 1836, on comptait 2,667 reconnaissances dans le premier cas, et 20 dans le second. Nous ne pouvons voir un progrès moral dans cette augmentation : elle semble dénoter que le respect religieux pour l’institution du mariage s’éteint chez ceux même qui conservent par honneur le sentiment de la paternité. Il faut voir au contraire un symptôme favorable dans l’accroissement du nombre des enfans reconnus par le fait d’un mariage postérieur à la naissance. Au lieu de 852 mariages réparateurs constatés en 1827, on en a compté dix ans plus tard 1087. Cet heureux résultat est dû principalement à une société charitable, celle de Saint-François Régis, qui a pour but de procurer par de bons avis ou par des sacrifices d’argent la sanction légale et religieuse aux unions irrégulières. Depuis 1826, époque de sa fondation, jusqu’au 1er janvier 1844, cette société a fait consacrer 11,007 ménagés illicites, et légitimer près de 9,000 enfans naturels.

Le nombre des mariages est proportionnel au chiffre absolu de la population. La moyenne des dernières années a été d’environ 8,200, c’est-à-dire qu’un mariage correspond à un groupe de 110 individus. La comparaison entre les arrondissemens riches et ceux où les pauvres sont en majorité démontre que l’aisance et l’éducation n’influent pas d’une manière appréciable sur le nombre des mariages. On compte moins d’hommes veufs que de femmes veuves. Est-ce une raison pour conclure que les chances de mortalité sont plus grandes en ménage pour le sexe masculin ? Nous ne le pensons pas. Beaucoup d’hommes renoncent à se marier par égoïsme ou par système ; mais dès qu’ils ont éprouvé l’intimité conjugale, il leur devient difficile de recommencer la vie de garçon, et ils ne tardent pas à rechercher de nouvelles unions. Les femmes, au contraire, impatientes de se marier quand elles sont jeunes, s’accommodent fort bien plus tard de cette indépendance qu’apporte le veuvage. Voilà pourquoi les actes de l’état civil accusent beaucoup plus de célibataires du sexe masculin que du sexe féminin, et pourquoi, en revanche, on trouve 54,000 veuves contre 17,000 hommes veufs et non remariés.

Chaque fois que l’horloge a compté vingt minutes, une existence s’éteint et un deuil commence. Pendant la période décennale qui s’est écoulée de 1820 à 1829, le nombre total des décès a été de 238,980, ce qui donne en moyenne un peu moins de 24,000 par année ; le nombre des femmes décédées a dépassé celui des hommes d’environ 4 pour cent. Pour la période qui commence à 1830, la moyenne peut être évaluée à 25,000 morts par année, soit environ 69 par jour. Une exception doit être faite pour les calamités accidentelles, comme la guerre civile ou les épidémies. Ainsi, nous comptons à part 688 personnes tuées dans les journées de juillet, 275 tuées dans la sanglante émeute du cloître Saint-Merry, et 18,602 victimes du choléra. L’histoire du fléau de 1832 est écrite dans les tables mortuaires que nous avons sous les yeux. Quelques cas éclatent dès le mois de mars, et aussitôt une frayeur aussi contagieuse, aussi funeste que la maladie, prédispose la population parisienne aux plus effrayans phénomènes. 12,733 victimes succombent en avril. On respire, on se sent renaître les deux mois suivans ; en juillet, une subite recrudescence emporte 2,573 personnes. Après cette seconde crise, le principe contagieux s’éteint progressivement, mais beaucoup plus lentement qu’on ne le suppose d’ordinaire : ainsi les états mortuaires signalent encore 505 cholériques décédés en 1833, et 25 en 1834. Il est à remarquer que la mortalité a été beaucoup moindre que d’ordinaire pendant les années qui ont suivi le choléra, comme si les funérailles de 1832 n’avaient été qu’une avance faite à la mort.

Sur les 24,057 personnes décédées en 1836, on en a compté 14,645 qui ont terminé leur existence chez elles, dans une aisance plus ou moins grande, 8,326 qui ont fini leurs jours dans les hôpitaux, 64 qui sont mortes dans les prisons, 289 qui ont eu pour dernier lit les dalles glacées de la Morgue. Ces résultats, que chaque année reproduit avec d’imperceptibles différences dans les chiffres, sont profondément tristes. Ils démontrent que dans cette cité si fière de sa civilisation et de son opulence, plus du tiers des citoyens périraient sans secours et peut-être sans asile, si la charité publique ne les recueillait à leurs derniers momens. Même parmi ceux qui rendent le dernier soupir dans un lit qui leur appartient, un tiers seulement a vécu dans l’aisance. C’est une conjecture qu’on peut tirer du tableau des inhumations faites l’année dernière, dans les trois cimetières de Paris. Sur 22,661 enterremens, déduction faite de ceux qui ont été opérés à la charge des hospices et hôpitaux, il y a eu 1566 achats de terrain a perpétuité, et 4,763 locations temporaires. La fosse commune, triste rendez-vous des pauvres, a englouti 16,332 cadavres.

Même dans les phénomènes qui sortent de l’ordre naturel, la persistance des résultats, le retour périodique des mêmes chiffres étonne le statisticien. Quand une année commence, on peut prédire qu’un peu plus de neuf cents Parisiens périront de mort violente, accidentelle ou volontaire Deux cents à deux cent vingt individus seront asphyxiés par submersion, une cinquantaine par strangulation La mode seule conserve quelque empire jusque sur le suicide ainsi en 1832, le plus grand nombre des malheureux qui se sont donné la mort se sont précipités dans la Seine ; en 1834 et 1835, après quelques catastrophes qui avaient frappé l’imagination populaire, on préféra l’asphyxie par le charbon. Les hommes figurent pour les trois quarts dans le tableau des morts soudaines, il y pourtant une catégorie de victimes, celles qui périssent par la brûlure, qui appartiennent presque toutes au sexe féminin.

Représentons-nous maintenant le mouvement de cette ruche immense ou bourdonnent, à côté des laborieuses abeilles, tant de guêpes malfaisantes et stériles. Essayons de classer les habitans de Paris par rapport à la profession qu’ils exercent. Les Recherches statistiques, publiées récemment par ordre de M. le préfet de la Seine, distribuent la population parisienne en cinq catégories, en comprenant dans chaque groupe toutes les personnes qui vivent de la profession exercée par le chef de la famille. Par exemple, pour un banquier réunissant chez lui sa femme et trois enfans, on compterait cinq personnes dans la classe des commerçans. En appliquant cette règle au recensement de 1831, on est arrivé aux résultats suivants :

Personnes de tout âge et de tout sexe trouvant, soit directement, soit indirectement, leurs moyens d’existence dans l’exercice des :
1° professions libérales : 125,788 ou 16 pour 100.
2° profession commerciales : 70,727 ou 9 pour 100.
3° professions mécaniques : 337,921, 43 pour cent
4° profession salariées : 172,890, 22 pour cent.
5° professions militaires : 78,586, 10 pour cent.
TOTAL : 785,862, 100 pour 100.

On s’étonnerait avec raison qu’un sixième de la population parisienne appartînt aux professions libérales, si nous n’ajoutions pas qu’on a compris dans cet ordre tous ceux qui vivent tant bien que mal d’un revenu capitalisé, d’un emploi, d’un talent. Ainsi, la moitié de ce premier groupe est formée par les propriétaires, et les rentiers, au nombre de 61,000 ; mais, combien de propriétaires nécessiteux, combien de rentiers dont l’existence n’est qu’un prodige d’économie ! 27,000 employés ou commis végètent, à peu d’exceptions près, dans des conditions subalternes. Quant aux personnes engagées dans les carrières où la culture de l’esprit est une nécessité, si peu nombreuses qu’elles puissent être, elles le sont beaucoup trop sans doute pour les ressources que leur offre notre société. Les fonctions qui ont pour base la science des lois, la magistrature, la procédure, le notariat, procurent à 7,000 personnes environ une existence plus souvent honorable que lucrative ; combien d’avocats sans causes sur les 977 inscrits à la cour royale, sans compter 760 stagiaires ! Il est triste pour les médecins, mais heureux pour la société que le nombre des malades n’augmente pas en proportion de celui des docteurs : au lieu de 1090 reçus en 1833, on en possède aujourd’hui 1430. Evaluer à 10,000 ames la famille des architectes, sculpteurs, peintres, dessinateurs et graveurs, ce serait assurément rester au-dessus de la réalité. Quant aux artistes musiciens et aux hommes de lettres, les documens officiels ne nous fournissent pas les moyens d’en opérer le dénombrement avec le degré d’exactitude désirable. Bien que tout le monde ait aujourd’hui la prétention d’écrire, et que la musicomanie soit un des travers de notre époque, nous croyons qu’en général le nombre de ceux qui cultivent les arts ou la littérature, avec l’intention d’en faire exclusivement leur métier, tend à décroître depuis quelques années : d’amers désenchantemens ont fait évanouir bien des vocations douteuses.

On a groupé, dans la catégorie des professions commerciales, les spéculateurs qui revendent en gros ou en détail des produits qu’ils n’ont pas fabriqués, depuis le banquier qui vend de l’argent jusqu’au brocanteur qui s’adresse aux passans dans les rues. Cette classe, évaluée à 70,721 personnes en 1831, en comprendrait au moins 81,000 aujourd’hui, si on lui attribuait une augmentation proportionnée à celle de la population totale. Ce chiffre, dans lequel le sexe féminin est en majorité, fait supposer environ 12,000 boutiques Evaluer à 2,000 familles, soit 10,000 têtes, cette aristocratie de comptoir qu’on appelle le haut commerce, ce serait sans doute une exagération Les neuf dixièmes des individus de cette catégorie sont donc de petits détaillans réduits à exploiter les plus pressans besoins de la foule qui vit au jour le jour On remarque avec peine que les plus nombreux sont les cabaretiers on en compte, femmes et enfans compris, environ 7,000, viennent ensuite les épiciers, 4,000, les fruitiers, à peu près autant ; les limonadiers, 2,400 ; les bouchers, 2,000 ; les charcutiers, moitié moins. Le nombre des marchands ambulans dépasse 10,000 Le petit commerce a maintenant des ennemis dont il ne soupçonne pas même l’existence : il a été dénoncé par plusieurs économistes comme un fléau pour le peuple Le bénéfice que le boutiquier prélève, comme intermédiaire entre le producteur et le consommateur, est, dit-on, un impôt d’autant plus dangereux qu’il pèse exclusivement sur les classes pauvres, et on appelle, comme un progrès, l’époque ou l’ouvrier pourra s’approvisionner directement aux meilleures conditions de la fabrique.

Pour croire à la possibilité d’un tel changement, il faut n’avoir jamais observé les habitudes populaires Ce qui soutient le petit détaillant, c’est qu’il fait crédit : le plus habile à étudier son voisinage, à discerner ceux avec qui on peut avoir la main facile, est le plus sûr d’achalander son comptoir Pour la femme de l’honnête ouvrier, la grande politique est de ménager son crédit chez ses fournisseurs, et, dans ces familles dont les ressources sont si incertaines, n’est-ce pas une grande sécurité que la certitude d’avoir, quoi qu’il arrive, du pain à donner aux enfans, un verre de vin quand le père rentrera le soir brisé de fatigue et trempé de sueur ? Sans ce besoin de crédit qu’a le pauvre et qui lui coûte si cher, le petit commerce succomberait probablement avant même que la philanthropie s’en mêlât ; il céderait à l’action absorbante des puissans capitaux : de grands comptoirs régis en commandite feraient fermer par milliers ces échoppes boueuses et enfumées qu’on appelle des boutiques ; on verrait le débit des liquides se concentrer dans certains entrepôts, celui des comestibles dans de vastes magasins d’épiceries, de même qu’on voit déjà presque toute la vente des tissus monopolisée par de grands magasins de nouveautés.

La troisième catégorie, celle des professions mécaniques, qu’on évaluait, il y a quatorze ans, à 337,921 personnes, et qu’on peut sans crainte estimer à 380,000 aujourd’hui, est la plus nombreuse de toutes. Elle comprend les industriels proprement dits, c’est-à-dire ceux qui se livrent pour leur propre compte, ou à titre d’auxiliaires salariés, à la fabrication des produits échangeables. Les études faites par l’autorité municipale pour l’établissement d’un conseil de prud’hommes présentent une classification des industriels parisiens. En ne s’arrêtant qu’aux professions bien caractérisées, on en a compté environ 125 susceptibles d’être réparties en cinq sections [3]. La première comprend vingt-quatre industries appliquées à la confection des fils et tissus. On trouve dans cette classe 2,480 fabricans aptes à concourir à l’élection des prud’hommes, c’est-à-dire exerçant depuis six ans au moins, et n’ayant jamais été en état de faillite. La seconde section, réunissant au moins vingt métiers dans lesquel on travaille les métaux, possède 5,627 notables, seulement parmi les fabricans établis. On s’étonnerait de trouver 650 maîtres horlogers, 742 bijoutiers, 420 fabricans d’instrumens de musique, 225 fabricans de bronze, etc., si l’on ne savait pas que Paris excite et alimente le luxe d’une grande partie de l’Europe. La troisième section, celle des produits chimiques, comptant quarante-six professions, ne réunit pourtant que 2,321 électeurs-prud’hommes. Sous le titre de professions diverses, on a groupé dans une quatrième section trente-cinq métiers qui fournissent 4,491 notables. On remarque, parmi les plus nombreux, les maîtres bottiers, 780 ; les ébénistes, 702 ; les chefs des industries relatives à la typographie et à la lithographie, 778. La dernière section, non admise dans l’ordonnance qui a constitué les prud’hommes, concerne spécialement l’industrie du bâtiment, c’est-à-dire qu’elle comprend 412 entrepreneurs de maçonnerie, 660 maîtres menuisiers, 500 maîtres serruriers, 462 peintres-vitriers, etc. ; en tout : 4,080 notables.

Qu’à ces chefs d’établissemens, en exercice depuis six ans et de réputation intacte, on adjoigne 6,000 contre-maîtres et ouvriers patentés, on aura en total 26,000 propriétaires ou directeurs d’ateliers. Cette aristocratie de l’industrie, à raison de 4 ou 5 personnes par ménage, ne donne approximativement que 120,000 ames. Or, comme la population industrielle, prise dans son ensemble, doit dépasser aujourd’hui 380,000 ames, la différence entre ces deux chiffres, soit 260,000, représente la foule nécessiteuse des petits fabricans et des ouvriers à livrets. Il est à regretter que les publications du gouvernement ne nous permettent pas d’établir avec exactitude la statistique de la classe ouvrière. Le relevé des livrets, dressé à la préfecture de police pour une période de six années (1836-41), embrasse 118 professions et donne les résultats suivans, en nombres arrondis :


moyenne par année
Livrets nouvellement, demandés 152,000 25,300
Visa d’arrivée à Paris 62,000 10,300
Visa de départ de Paris 83,000 13,800
Bulletins d’entrée chez les maîtres 258,000 43,000
Bulletins de sortie de chez les maîtres 215,000 35,800

Ce tableau donnerait la plus fausse idée du mouvement de la population industrielle. C’est que depuis long-temps, le décret de l’an XII, qui règle la police des ateliers, est tombé en désuétude faute de sanction pénale contre les maîtres et les ouvriers qui refusent de s’y soumettre. La plupart des ouvriers’, et ordinairement, disent les rapports officiels, les plus anciens et les meilleurs ne prennent pas de livrets : ceux qui en ont négligent le plus souvent de les faire viser par les maîtres, lorsqu’ils changent d’ateliers. Rien ne serait plus trompeur pour le statisticien qu’un règlement si mal observé Il faut donc en revenir aux calculs basés sur les tables mortuaires, pour faire le dénombrement approximatif des personnes engagées dans les plus importantes spécialités de l’industrie parisienne. En comprenant sous le même chiffre tous les membres de la famille, on s’éloigne moins de la réalité pour cette classe que pour la précédente, puisque souvent les femmes et les enfans y sont utilisés. Le groupe des ouvriers cordonniers parait le plus nombreux : on y compte environ 24,000 têtes. Viennent ensuite les tailleurs, 20,000 ; les menuisiers, 14,000 ; les orfèvres, joailliers, bijoutiers et ouvriers des industries accessoires, 12,000 ; les serruriers, 10,000 ; les maçons, 8,000 ; les ébénistes, 5,000 ; les typographes de diverses classes, 8,000 ; les chapeliers, 5,000 les coiffeurs, 5,000. En cherchant à nous rendre compte de la condition de la majorité des femmes, nous trouvons au moins 40,000 couturières et ouvrières en linge, en comprenant les maîtresses d’atelier, 17,000 blanchisseuses, 15,000 lingères travaillant pour la plupart à leur propre compte ; 6,000 ouvrières en châles ; 5,000 brodeuses, 1,500 fleuristes, etc. Le commerce, avons-nous dit, spécule en général sur les besoins de la foule : on remarqué, au contraire, en parcourant la liste des diverses industries, qu’elles s’adressent pour la plupart aux classes à qui le luxe est permis.

Bien que dans les trois catégories précédentes le plus grand nombre des individus vive d’un salaire, on a groupé, sous le titre spécial de professions salariées, les domestiques et gens à gages qui sont rapprochés de la domesticité par la nature de leurs services. Cette classe inférieure, évaluée en 1831 à 173,000 ames, en doit comprendre au moins 200,000 présentement. Les gens sans état qui vendent leurs bras au jour le jour y figurent environ pour 60,000, tant hommes que femmes. Cette race grossière et âpre au gain, qui, des plus pauvres cantons de la France, s’abat chaque année sur Paris et y monopolise les rudes métiers de commissionnaires, de charbonniers, de porteurs d’eau, de frotteurs, forme une famille à part d’au moins 16,000 individus. La classe des domestiques proprement dits dépasse en nombre 50,000 personnes, dont les trois quarts sont du sexe féminin. On remarque que sur 10 servantes une seule est mariée : cette particularité ne donne-t-elle pas l’explication de bien des désordres ? Les services spéciaux de la domesticité font vivre en outre 20,000 portiers, 11,000 cuisiniers, 10,000 cochers ou garçons d’écurie, 3,000 gardes malades ou d’enfans, etc. Cette énumération est triste ; nous ne la pousserons pas plus loin.

La population militaire, évaluée à 80,000 ames, comprend, outre les soldats de la garnison casernés dans l’enceinte de Paris, les militaires de tous grades, en activité ou en retraite. Les femmes et les enfans figurent dans ce nombre pour un seizième, environ 5,000 ames.

Après avoir ainsi groupé les habitans de Paris par rapport aux métiers qu’ils exercent, on s’étonne, du petit nombre des existences faciles et bien assises, comparé à la multitude des destinées précaires et douloureuses. L’aisance, et, dirons-nous si l’on nous pardonne d’emprunter au langage vulgaire une de ces expressions pittoresques qui donnent un corps à l’idée, le pain cuit pour l’avenir semble assuré, comme par privilège, à un individu sur dix. Ce fait acquiert la puissance d’une démonstration mathématique par le contraste des deux classes placées aux extrémités dans la hiérarchie des conditions, la classe électorale et celle qui est réduite pour vivre à implorer la charité publique. Sur la liste des électeurs politiques dressée en 1836 pour le département de la Seine, 14,608 noms appartenaient aux douze arrondissemens de Paris ; 70,000 personnes au plus participent donc à cette aisance que peut faire supposer une contribution directe de 200 francs par famille. Beaucoup de rentiers, d’employés, d’artistes, nous dira-t-on, sont riches sans être électeurs ; mais aussi, combien d’hypothèques, de patentes aux abois, qui possèdent la capacité électorale sans offrir en réalité cette garantie de fortune que la société leur demande ! A ces chiffres, opposons la statistique de la population indigente.

En 1841, on a compté 29,282 ménages indigens, comprenant 66,487 individus [4]. C’était, comme aux derniers temps de la restauration, 1 pauvre sur 13 personnes. Les termes de cette proportion moyenne varient beaucoup entre les divers quartiers de Paris. On ne compte dans le 2e arrondissement qu’un indigent sur 33 habitans ; dans le 12e et le 8e, 1 personne sur 6 réclame comme un droit la charité publique. Le tiers de ceux qui meurent à Paris ne laissent pas de quoi se faire inhumer, et, sur 3 enterremens, il en est un dont l’administration doit supporter les frais. En voyant un jour de fête la foule insouciante et fièrement endimanchée, qui croirait qu’un individu sur 4 est condamné à rendre son dernier souffle dans un lit d’hôpital ? Telle est pourtant la proportion ordinaire des décès constatés dans les établissemens ouverts à la pauvreté. Quel logement peut-on obtenir pour un loyer de moins de 100 francs ? Un galetas dans une masure ! 18,000 ménages, composés de 2 à 3 personnes, n’ont pas d’autres habitations. Un très grand nombre d’ouvriers loge au jour le jour dans de misérables garnis, dont la location devient plus dispendieuse à la longue qu’un établissement salubre et convenable. Cette race nomade, évaluée, il y a dix ans, à 28,000 têtes, en comprend 12,000 de plus en raison de l’affluence déterminée par la grande entreprise des fortifications. Si la caisse d’épargne de Paris reçoit annuellement 40 millions, dont la moitié est fournie par les classes qui vivent d’un salaire, le Mont-de-Piété enregistre de son côté 1,400,000 articles dont la valeur totale, estimée à 24 millions par les préteurs, doit représenter intrinsèquement une somme de 50 à 60 millions.

Presque tous les métiers fournissent des noms à la liste des infortunés qui ont le triste courage de faire constater officiellement leur misère. On y remarque 164 hommes lettrés, désignés par les qualifications d’employés, d’instituteurs ou d’écrivains : on en comptait à peu près le double, il y a dix ans. Est-ce à dire que les professions érudites, offrent présentement plus de ressources que par le passé ? Nous n’osons pas le croire, et les voies littéraires, c’est, comme nous l’avons déjà dit, que l’encombrement tend à y diminuer. Les artistes ont plus de ressources que les écrivains contre la dernière misère. L’instrumentiste qui ne craint pas de déroger s’enrôle dans les orchestres des bals publics. Les peintres dont les toiles ne trouvent pas d’acheteurs, peuvent accepter certains travaux de décoration. 39 musiciens seulement ont sollicité des aumônes ; pas un indigent n’a pris la qualification de peintre. Quant aux professions manuelles, le nombre des indigens qu’elles produisent semble en général proportionné à celui des ouvriers qu’elles emploient : on pourrait conclure de cette remarque qu’il n’y a pas, comme le vulgaire parait le croire, de métiers absolument bons ou mauvais, et que cette concurrence qui enfante la misère est à peu près égale dans tous les ateliers. Parmi les chefs de ménage indigens, 2,196 appartiennent à l’industrie du bâtiment, qui comprend une vingtaine de professions, depuis le maçon jusqu’au fumiste. Les cordonniers inscrits sont 1011 ; les tailleurs, 477 ; les petits brocanteurs, 778 ; les hommes de peine, dont l’unique ressource est de vendre au jour le jour leur force musculaire, 2,934. Les professions serviles donnent les résultats suivans : portiers, 1,283 ; cochers et charretiers, 311 ; chiffonniers et balayeurs 271. On a déjà remarqué que les domestiques proprement dits, ceux qui se vouent au service intérieur des familles, trouvent moyen de déposer aux caisses d’épargne, à peu près autant à eux seuls que les classes ouvrières prises dans leur ensemble [5]. Ajoutons à notre tour que la domesticité est peut-être, de toutes les professions, celle qui fournit le moins d’indigens, relativement au grand nombre des individus qu’elle occupe. Plus de 50,000 domestiques des deux sexes n’envoient aux bureaux de charité que 315 nécessiteux. Après ces résultats, il est un autre chiffre que nous ne pouvons plus écrire sans un sentiment de honte pour l’époque présente, sans effroi pour l’avenir de cette société française qui aime à se croire l’institutrice des nations : c’est le chiffre concernant les imprimeurs typographes. Sur un groupe que nous avons évalué à 8,000 ames, en y comprenant les femmes et les enfans, nous supposons 3,000 ouvriers chefs de ménage. Eh bien ! 149 sont à l’indigence, 1 sur 20, tandis que la proportion pour les laquais et les servantes est de 1 sur 160 ! Qu’on endosse la livrée, et on aura huit fois moins de chances de tendre la main sur ses vieux jours qu’en se livrant à cette profession qui, dans l’ancienne hiérarchie industrielle, constituait une sorte de noblesse !

Les femmes réduites à demander des secours appartiennent presque toutes à ces professions indécises.dans lesquelles la plupart se réfugient quand elles commencent à s’apercevoir que le trésor de leur jeunesse a été follement gaspillé. On trouve parmi les indigens inscrits 876 blanchisseuses, 938 femmes de ménage, 1,060 revendeuses, 2,127 ouvrières à l’aiguille, et 3,532 infortunées obligées d’avouer qu’elles sont sans état. Le nombre des femmes réduites à la misère par l’abandon de leurs maris a suivi, depuis douze ans, une progression inquiétante, si on l’accepte comme une mesure de la moralité populaire. Au lieu de 1,325 inscrites en 1832, on en a trouvé 1,898 en 1841. Tant de souffrances, tant de honte qu’il faut subir, ne sont pas exclusivement réservées aux enfans de la grande ville. Paris, nous le répétons, n’est qu’un lieu de rendez-vous où les étrangers font nombre pour moitié. Dans la catégorie des nécessiteux, la proportion des provinciaux atteint presque les trois quarts. Sur 29,000 chefs de ménages indigens, il y en a 21,000 qui sont originaires des départemens. La province ne connaît Paris que par un reflet de sa splendeur, par un écho de ses folles joies. On se décide à quitter le village sous la fascination d’un beau rêve. Les derniers regards qu’on jette sur le vieux clocher, sur le toit de chaume, sur les vieillards inquiets et défians, sur les jeunes voisins ébahis et jaloux, sont des regards d’orgueilleuse pitié : en songeant, sur la route, aux fortunes qui se font à Paris, aux plaisirs qu’on y rencontre, on se sent le pas léger et l’humeur riante ; on arrive enfin dans le lieu d’enchantemens, et c’est pour y trouver honte et les angoisses de la mendicité.

Si la société n’était pas portée à secourir les pauvres par devoir et par entraînement de cœur, elle devrait encore le faire par égoïsme. Il est rare que mais elle y mène par le dérèglement de la conduite, par une dégradation qui dégénère à la longue en une sorte de sauvagerie. On a évalué à 55,000 ames la partie vicieuse de la population parisienne ; sur ce nombre, dans lequel les hommes sont en majorité, 25,000 personnes peuvent être conduites devant les tribunaux par l’irrégularité de leur vie, sans être précisément malfaisantes : les 30,000 autres constituent cette classe dont la démoralisation effrontée, dont l’audace coupable sont pour les citoyens paisibles un danger permanent. Parmi ceux qui commencent par la filouterie pour arriver à l’assassinat, le plus grand nombre, n’en doutons pas, sont des malheureux qui n’ont pas eu assez de force morale pour résister aux mauvais conseils de la misère. Les 20,000 femmes suspectes que Paris renferme, à ce qu’on assure, ne sont-elles pas presque toujours des ouvrières à qui il eût été difficile de proportionner leurs ressources légitimes à leurs légitimes besoins ? C’est de cette classe que sortent les créatures dégradées qui en viennent à faire métier de la débauche. On en comptait, il y a peu d’années, environ 8,000, dont la moitié trouvait moyen de se soustraire à la surveillance, de la police.

Hâtons-nous de parcourir les neuf prisons de Paris énumérons les diverses catégories de détenus qu’elles renferment. Nos chiffres, relevés sur les états officiels, exprimeront une moyenne de sept années, de 1836 à 1842 inclusivement : jeunes garçons détenus, sans accusation préalable et par mesure de correction paternelle, 24 ; reclus par mesure de précaution administrative infirmes, malades dangereux, enfans en bas âge, 432 hommes et 751 femmes ; prisonniers pour dettes envers le gouvernement, 24 ; prisonniers pour dettes incarcérés sur la poursuite de créanciers particuliers, 150 hommes et 8 femmes. Ce dernier chiffre montre que nos mœurs commerciales sont heureusement loin de la rigidité anglaise. Avant l’adoption d’un bill voté récemment sur la motion de lord Brougham, les trois prisons de Londres contenaient 620 débiteurs, dont la plupart étaient incarcérés pour des sommes très faibles. Le nouveau bill, ayant statué qu’on n’encourrait plus la perte de la liberté pour une dette inférieure à 20 livres sterling, a réduit immédiatement le nombre des détenus à 250. Il y a ordinairement dans les prisons de Paris 1,200 hommes environ et 250 femmes, retenus sous le coup d’une prévention, ou dont la condamnation n’est pas définitive. Quant aux condamnés qui ont eu à subir leur peine dans les geôles du département, la moyenne en a été de 1,440. Ce nombre se décompose ainsi : condamnés correctionnellement à un an ou moins d’emprisonnement, 841 hommes et 155 femmes : dans ces nombres, chose effrayante, les enfans au-dessous de seize ans, les gamins de Paris, figurent pour 450. Les détentions correctionnelles de plus d’une année doivent être subies dans les maisons centrales. Il y a, communément 250 condamnés de cette catégorie qui attendent leur transfèrement, à moins qu’ils n’aient été autorisés à rester dans les : prisons de Paris par faveur et à charge de se nourrir à leurs frais. Les prisonniers criminels, détenus également dans l’attente de leur translation, sont au nombre moyen de 72. En résumé, 42,000 à 44,000 individus entrent annuellement dans les prisons de Paris ; un nombre à peu près égal en sort par acquittement, par libération, par remise de peine, par translation, par évasion, par évasion, ce roulement retient d’ordinaire sous les verroux 3,000 à 4,000 personnes. En 1842, le nombre des journées de présence a été de 1,344,442 et la dépense totale de 1,279,909 fr. Les condamnés d’origine parisienne se trouvent en outre au nombre d’au moins 1,200 dans les dépôts de mendicité de Saint-Denis et de VilIers-Cotterets, au nombre de 1,258 dans les diverses maisons centrales de détention, au nombre d’environ 500 dans les bagnes.

Il faut, malgré notre répugnance, compléter par un dernier trait le lugubre tableau des misères et des infirmités de la grande ville. Le nombre des aliénés du département de la Seine a été porté, par la dernière évaluation, à 3,685. Plus des deux tiers de ces malheureux, appartenant aux classes nécessiteuses, doivent être enfermés dans les hôpitaux, où leur entretien retombe à la charge du public. La dépense annuelle de chaque aliéné indigent est de 545 francs, et 885,404 journées de présence en 181 ont occasionné un sacrifice total de 1,328,106 francs.

L’impression que laisse cette revue rapide de la population parisienne est, ce nous semble, mélangée d’inquiétude. Évidemment, la capitale de la France tend à devenir, comme Londres, un immense marché d’affaires, une monstrueuse agglomération d’hommes : les abus de la centralisation administrative, la convergence de tous les chemins de fer vers la métropole, la domination intellectuelle de la Presse et des tribunes parisiennes, l’attraction du luxe et de la mode, hâteront de plus en plus ce résultat. Tout ce qui ressemblait jadis à Un accroissement de population était, pour nos pères, un gage de prospérité publique. Le temps de cette philanthropie naïve est passé. Chacun sait aujourd’hui que la force d’une nation réside moins dans le nombre que dans la vigueur physique, dans l’énergie morale de ceux qui la composent : on sait aussi que les plus grands foyers de population sont, toutes proportions gardées, ceux qui renferment plus de souffrances et de misères. Le danger que nous entrevoyons n’est pas encore apparent pour tous les yeux ; de brillantes illusions entretiennent la sécurité. Paris a des revenus considérables : son administration municipale est aussi intelligente que zélée. D’immenses travaux d’amélioration ou d’embellissement sont achevés ; d’autres projets, plus grandioses encore, sont à l’étude et arriveront à terme, puisque l’argent ne manquera pas. Cette transformation de la vieille cité, que nous remarquons à peine parce qu’elle s’accomplit insensiblement sous nos yeux, frappe d’admiration les étrangers qui nous visitent à distance. Dans la vie privée, les progrès du luxe sont plus merveilleux encore. Mais quel est, au fond, l’effet de cette splendeur ? La pauvreté en est comme offusquée, et cherche l’obscurité pour y cacher sa honte. Dans la classe moyenne, quiconque a quelques ressources les épuise pour faire bonne contenance, car paraître est devenu un des besoins de la vie, besoin de vanité pour quelques-uns, besoin de considération et de crédit pour le plus grand nombre. De cette émulation de sacrifices il résulte un éclat superficiel et trompeur, un éblouissement universel qui nous aveugle sur les douleurs réelles et profondes. Il est bon que l’attention publique soit attirée sur ce point, et c’est pourquoi nous avons essayé de donner une signification morale aux chiffres muets et froidement alignés dans les colonnes des documens officiels.


A. COCHUT.

  1. Les sources que nous avons explorées sont, en premier lieu, les Recherches statistiques sur la ville de Paris, cinquième volume, publié en 1844, d’une collection entreprise en 1821. Ce dernier volume, le seul qui ait paru depuis la révolution de juillet, comprend, pour la période décennale écoulée de 1827 à 1836 inclusivement, dix-huit tableaux relatifs à la topographie, et cent vingt-trois tableaux qui expriment le mouvement de la population. Un texte plus détaillé et des tableaux synoptiques exposant les résultats décennaux ajouteraient beaucoup à l’utilité de ce travail. Nous avons aussi consulté le Résumé statistique des dépenses et des recettes de la ville de Paris, pendant une période de quarante-quatre ans (1797-1840), par M. Martin Saint-Léon (1 vol. in-4°) ; le volumineux budget de la ville de Paris, celui de l’administration des hospices, et beaucoup d’autres pièces émanées de l’autorité.
  2. Cette supposition n’est pas rigoureusement exacte, parce que la mortalité est plus grande d’au moins. 20 pour 100 parmi les enfans naturels que parmi les enfans légitimes, et surtout parce qu’un assez grand nombre des femmes qui ont une faute à cacher viennent des départemens voisins chercher un refuge à Paris.
  3. Nous consultons, non pas la nomenclature qui a servi de base au projet récemment ordonnancé, mais celle qui justifiait le projet de 1841, parce qu’elle nous paraît beaucoup plus détaillée.
  4. Le budget de l’administration des hospices pour 1843 déclare 35,582 ménages indigens, comprenant 19,567 hommes, 30,994 femmes, et 35,840 enfans, en total 86,401 individus. A ce compte, les personnes secourues en qualité d’indigens auraient augmenté en nombre de plus de 20 pour 100 en deux ans. Les administrateurs, comme effrayés de ce résultat, ont ajouté que ces derniers chiffres n’étaient pas d’une exactitude rigoureuse, et que le prochain recensement triennal, donnerait lieu à de nombreuses radiations. Il faut donc s’en tenir provisoirement à l’état détaillé de 1841.
  5. De 1836 à 1841, les classes ouvrières ont contribué aux dépôts dans la proportion moyenne de 24 pour 100, et les domestiques dans la proportion de 21 pour 100.