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Sueur de Sang/A Terrible Night

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Georges Crès (p. 259-266).

XXIV

A TERRIBLE NIGHT


La pauvre vieille aurait bien voulu pouvoir s’endormir, comme le lui avait conseillé son fils, le matin, quand il était parti pour aller se battre.

C’est facile à dire cela ! Mais quand on a soixante-dix ans bien sonnés, quand on a le cœur crevé de chagrin et qu’on est mangé par l’angoisse dans un lit de paralytique, il faudrait vraiment une bénédiction particulière du Bon Dieu pour obtenir un peu de repos.

On s’était battu, en effet, toute la journée, presque sous ses yeux, à deux ou trois kilomètres tout au plus. Pendant dix heures, elle avait entendu le canon, la fusillade, les cris des blessés qu’on apportait dans le voisinage. Elle avait même aperçu là-bas, au-dessus des vieux peupliers de la route, un grand nuage de fumée qui ne s’était dissipé qu’au vent du soir.

Dans le vacarme effrayant de ces heures interminables, elle avait surtout écouté le canon, l’abominable canon qui tue si bien les enfants des pauvres mères.

Jamais auparavant, excepté à l’occasion de quelques grandes fêtes publiques, elle ne l’avait entendu. Mais elle savait bien ce que c’était, et chaque fois, depuis le matin, elle avait cru que toute cette mitraille entrait dans son corps, dans son misérable vieux corps incapable de la porter au secours des malheureux.

Son fils, son beau et grand fils, cet homme de courage qui aurait pu rester auprès d’elle, chez lui, comme tant d’autres qui se fichaient bien de la patrie ! où était-il maintenant ?

Ses fonctions le dispensaient de tout service militaire. Mais quand il avait appris, le brave homme ! que les Prussiens arrivaient en masse pour écraser le pays et qu’il avait vu les troupes françaises se préparer à la bataille, rien n’aurait pu le retenir et ce n’était pas sa vieille maman clouée dans son lit qui aurait entrepris de le détourner de son devoir. Elle se souvenait trop de son père, à elle, un grand soldat du premier Empire.

Il avait donc décroché son fusil de chasse et avait été s’offrir comme volontaire. Mais, tout de même, c’était bien dur de ne pas le voir revenir, de ne rien apprendre du tout et d’assister au commencement de cette nuit froide qui allait s’acharner avec tant de cruauté sur les pauvres blessés tombés au milieu des champs, que nul chrétien n’irait secourir.

— Ô Jésus agonisant ! Bonne Sainte Vierge qui pleurez toujours, se pourrait-il que mon enfant fût au nombre de ceux-là ? La malheureuse vieille sanglotait dans les ténèbres.

Elle aussi était bien abandonnée. La jeune fille qui la soignait ordinairement n’avait pas reparu depuis midi et c’était un autre sujet d’angoisse.

Pour sûr, il lui était arrivé malheur. Intrépide et forte comme on la connaissait, elle avait voulu sans doute porter assistance à quelque victime et avait dû attraper un mauvais coup, car on savait que les Prussiens ne se gênaient guère pour tirer sur les femmes.

Ainsi donc, la vieille mère allait rester seule toute la nuit, sans une âme qui eût pitié d’elle. Son feu s’était complètement éteint depuis longtemps. Un froid noir entrait dans la chambre et tout lui manquait à la fois.

Les voisins avaient l’air d’être morts. Pas une lumière dans le village, pas un mouvement humain. Le grand silence dans l’obscurité…

Elle essaya de s’expliquer à elle-même, de se persuader que son André ne pouvait pas être mort, qu’il ne pouvait pas non plus être blessé et que tout le mal était dans son imagination. Elle n’y parvint pas. L’inquiétude, les pressentiments funèbres persistèrent et se prévalurent de son impuissance. Le serrement de cœur devint effroyable.

Ah ! si ses pitoyables jambes, mortes depuis deux ans, avaient pu encore la soutenir, une heure seulement, comme elle serait partie de bon cœur à la recherche de son garçon, de son bon garçon de fils qu’elle avait si religieusement béni le matin, quand il avait tenu à partir !

S’il souffrait quelque part, elle saurait bien le trouver, le pauvre petit ! Toute sa force d’autrefois lui reviendrait pour l’emporter dans ses bras, comme lorsqu’il avait vingt mois et qu’il commençait à parler.

Jamais il ne lui avait fait la moindre peine. C’était un homme doux qui vivait en paix avec tout le monde. Et pourtant la vie ne lui avait pas été bonne. Trahi et abandonné par sa femme qui s’était enfuie après quelques mois de mariage, il ne s’était pas abandonné lui-même. Il avait eu la force de garder tout son noble cœur, ne vivait plus que pour sa mère, subsistant, avec une grande simplicité, de ses modestes fonctions et n’ayant le désir d’affliger personne.

Mais maintenant, mon Dieu ! s’il pouvait encore se traîner, pourquoi donc ne rentrait-il pas ?

Épuisée d’inanition et de tourment, elle était tombée dans cet assoupissement lucide et cruel des très vieilles gens qui vont mourir de douleur. Sa tête, visible comme une tache pâle au milieu des ombres, oscillait régulièrement, secouée par un hoquet qui ressemblait à celui de l’agonie.

Une clarté vive lui rouvrit les yeux. C’était une de ces fusées lumineuses et de diverses couleurs que les Prussiens employèrent si souvent pour transmettre, au milieu de la nuit, certains ordres aux différents corps placés sous le commandement d’un même général.

Cette fusée fut naturellement suivie d’un assez grand nombre d’autres et, pendant quelques minutes, la moribonde soucieuse, dont le cerveau commençait à chavirer, put se croire encore à l’une de ces fêtes impériales d’autrefois qui avaient frappé son imagination de simple femme. Le feu d’artifice allait sans doute apparaître. Il ne se fit pas attendre.

On sait l’ingéniosité des signaux nocturnes usités dans l’armée allemande. Les fusées n’eussent pas suffi. L’ennemi se servait aussi de points lumineux appliqués par un système très simple. Au moyen d’écrans qui cachaient ou laissaient passer la lumière, il produisait des éclipses plus ou moins longues. Le premier obturateur, par exemple, masquait un verre blanc et le second un verre rouge. Les couleurs émises et la durée de l’émission suffisaient pour constituer une sorte d’alphabet analogue à celui employé dans la télégraphie électrique.

Dans les circonstances ordinaires, la communication s’établissait par des lanternes qui paraissaient et disparaissaient au loin, véritables feux follets sur la lisière des bois ou sur la crête des collines.

Je me souviens même que, parfois, nos pas en frappant le sol, firent jaillir des étincelles et nous reconnûmes que du phosphore avait été répandu avec intention sur la route.

En plein jour, nous remarquâmes aussi très souvent que les sentinelles correspondaient entre elles par des mouvements exécutés avec le fusil et que les vedettes, bien que postées quelquefois à une grande distance les unes des autres, apprenaient toutes, au même instant, qu’un danger était proche. Dans ce cas, c’était le cheval qui parlait en se tournant à droite ou à gauche, en se présentant de face, en pirouettant ou en pliant sur ses jarrets. Chacune de ses évolutions avait un sens particulier.

Enfin nous eûmes la preuve que la population des campagnes fut souvent complice de l’ennemi. Le meunier, par exemple, en faisant tourner les ailes de son moulin d’une certaine façon ; le bûcheron en plaçant au bord de la route un nombre déterminé de fagots ou en faisant une entaille à un certain arbre, etc., etc.

Ce système de correspondance ouverte ne fut pas sans inconvénients. Il arriva que de malins francs-tireurs, étant parvenus à la déchiffrer, la retournèrent contre ses auteurs. Je pourrais citer précisément un meunier de l’Eure-et-Loir qui fut contraint, par la menace de ses pieds de cochon grillés, à communiquer aux Prussiens un faux avis qui leur coûta terriblement cher.

Mais on devine ce que de telles manœuvres, surtout la nuit, pouvaient imprimer de fantastique sur cette guerre suffisamment atroce déjà, et l’infortunée vieille opprimée depuis tant d’heures par la plus amère désolation, en conçut une épouvante sans bornes.

Que fût-ce, lorsque regardant au loin ces yeux de feu de ses propres yeux dilatés par l’inintelligence de son effroi, elle entendit tout près d’elle, au-dessous de sa fenêtre, semblait-il, un gémissement affreux qu’elle crut exhalé par son fils ?

— André ! cria-t-elle, mon enfant mignon ! mon doux fils ! est-ce toi ? Ils t’ont blessé, sans doute, les maudits. Fais un dernier effort, je t’en supplie. Viens trouver ta pauvre mère qui ne peut plus te porter ni se porter elle-même. Viens, mon amour béni, je te soignerai comme je pourrai. Je te donnerai toute la chaleur de mon vieux corps…

Une plainte nouvelle plus désespérée, plus profonde encore que la première, lui répondit. Évidemment, l’être humain capable de la proférer était à sa dernière heure.

Cette mère douloureuse, qui reconnut alors tout à fait son fils, se tordit les mains, éclatant de désespoir.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! est-ce possible, cela ? Permettrez-vous que mon enfant meure si près de moi, sans que je puisse du moins le baiser une dernière fois, en attendant que vous me preniez à mon tour ? Oh ! non, n’est-ce pas ? Ce serait trop exiger de vos créatures. Attends, mon chéri, ne meurs pas encore. Ta mère va venir…

Et la malheureuse, aussi morte par en bas que les momies qui ont trois mille ans, se mit à ramper sur son lit, traînant sa moitié de cadavre par l’effort surhumain de ses deux bras.

Quelques minutes plus tard, elle tombait lourdement sur le parquet. Mais il ne lui fut point accordé d’ajouter à son voyage la longueur du pas d’un grillon, et les larves inclémentes des nuits polaires furent les seuls témoins de cette double agonie.