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Sueur de Sang/Le Siège de Rhodes

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Georges Crès (p. 315-326).

XXX

LE SIÈGE DE RHODES


Le vicomte Armor-Luc-Esprit du Glas Saint-Sauveur avait toujours eu quatre-vingts ans. Cela se disait couramment dans le pays, un coin du Perche où la présence de cet interminable vieillard immobilisait des légendes ou des traditions, partout ailleurs oubliées déjà sous les premiers Capétiens.

C’était à peine si les gens les plus décrépits se souvenaient de l’avoir vu jeune. Et ce souvenir était si lointain, si équivoque, si récalcitrant et conjectural que tout le monde refusait d’y croire.

Il n’eût pas été plus facile de prévoir sa fin, car il appartenait visiblement à une de ces Races désormais éteintes sur lesquelles il est démontré que la mort n’exerçait qu’un douteux pouvoir.

Le vicomte pourtant n’arborait qu’une stature fort au-dessous de la moyenne et son vieux corps était si fluet qu’à distance on pouvait le prendre pour un fétu. Mais c’était l’étui d’une âme grandiose comme il s’en trouve, çà et là, toutes les sept générations, quand l’humanité se renouvelle de fond en comble.

À première vue, cependant, rien en lui ne trahissait autre chose qu’un octogénaire banal acoquiné à l’orgueil de son blason.

Celui-là, pour tout dire, était superbe. Les du Glas portaient : d’or à un bœuf de gueules, et un chef d’azur, chargé de trois croix du Calvaire.

Leur devise F. E. R. T. était celle des Ducs de Savoie qu’ils prétendaient usurpée. C’était même le sujet d’une indignation héréditaire qui n’admettait pas que les Emmanuels ou les Amédées fussent mieux que des coupe-jarrets ou des vagabonds.

Deux cent soixante ans auparavant, le trisaïeul du vicomte Armor avait entrepris le plus étonnant de tous les procès. Profitant des démêlés de la France et de la Savoie, et du mécontentement extrême d’Henri IV, il avait conçu le dessein de récupérer, par ce puissant roi, les quatre lettres fameuses qui signifient, comme chacun sait : Fortitudo Ejus Rhodum Tenuit — se fondant sur ce que c’était un de ses Ancêtres, à lui, qui avait autrefois sauvé l’île de Rhodes menacée par Ottoman.

Mais Henri IV, alors occupé à se faire assassiner, n’eut pas le temps d’intervenir et la reine mère débouta le demandeur.

Le ressentiment d’un tel déni de justice avait rongé cette famille ancienne qui ne tarda pas à se détraquer. Les dix-septième et dix-huitième siècles assistèrent à la ruine progressive de la haute Maison des du Glas pour qui la France était morte avec les derniers Valois d’Angoulême.

Quand vint la Révolution, elle n’eut pas même à toucher du doigt ses murs tombants. Dilapidateur enragé d’un patrimoine entamé déjà depuis longtemps, le père du vicomte actuel expirait sans gloire, en 1815, laissant à peine à son avorton de fils, infailliblement désigné pour l’extinction de la Race, de quoi subsister comme un laboureur antique.

Aussi chauve que Charles le Chauve, dont il se disait cousin du côté des femmes et qu’il mentionnait parfois avec indulgence, le descendant des Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem portait toujours, à l’encontre des météores, une perruque juvénile, d’exécution si parfaite qu’il aurait fallu de la malveillance pour se dérober à l’illusion d’une chevelure sans détour.

Ses petits vêtements de coupe ancestrale, mais usés, si j’ose le dire, jusqu’à la corde et reluisants comme le corselet d’un grillon, étaient tirés à quatre épingles sur ses petits membres, et c’était une chose qui remuait profondément de voir ce joli vieillard, titulaire sans descendance d’un des Noms les plus glorieux de l’Occident, s’efforçant d’appareiller sa misère au décor triomphal des siècles.

Quoique les paysans le crussent fou et peut-être même à cause de cela, son influence autour de lui était grande et ressemblait à une sorte de prestige que personne, assurément, n’eût expliqué.

Sans doute, on n’hésitait pas à le dépouiller, autant qu’on pouvait, de ses misérables récoltes et les transactions nécessaires ne manquaient pas d’être aussi onéreuses que vexatoires pour un vieux songeur qui ne se défendait pas ; mais le rustre le plus affronteur n’aurait pas osé, « pour tout l’or du monde », se départir, en sa présence, de l’attitude la plus respectueuse.

On ne pouvait dire pourtant qu’il manquât de bienveillance ou de politesse, puisqu’il ne parlait à personne sans se découvrir et saluer jusqu’à terre, comme s’il se fût agi d’un grand prince.

Quand, par miracle, une offense grave sentie par lui le déterminait à faire un exemple, il dressait son buste, enfonçait ostensiblement son chapeau et disait à l’offenseur, en clignant des yeux :

— Monsieur, j’ai beau faire, il m’est impossible de vous apercevoir.

Et c’était tout. Il ne faisait pas revivre autrement le droit seigneurial de haute justice. Mais cela suffisait, dit-on, pour désajuster le croquant, tellement, alors, il avait grand air.

Il habitait naturellement le château de Rhodes, l’unique demeure qui restât de tous les manoirs possédés autrefois par les du Glas.

Pauvre château des illusions immortelles, ruine de ruine, hospitalière seulement aux corbeaux et aux chats-huants, car nul voyageur venu des Lieux Saints ou des lieux maudits n’eût été capable de concevoir le désir de s’y abriter.

En réalité, il ne restait qu’une seule chambre habitable encore, sur plus de cent chambres culbutées par les équinoxes, et c’était la chambre encombrée de livres du vieil Armor. Livres hérités de son père et de son grand-père qui racontaient tous la même histoire, la seule au monde qui l’intéressât, l’histoire des Chevaliers Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, nommés au quatorzième siècle Chevaliers de Rhodes et plus tard Chevaliers de Malte.

La vocation des paladins de son sang, depuis l’origine de l’Ordre, avait toujours été d’en faire partie et c’était sa joie d’enfant dans les limbes de retrouver leurs noms chez des chroniqueurs aussi peu fréquentés du populaire que Sanut, Bosio, Guillaume de Tyr, Jacques de Vitri, Rodéric de Tolède ou Roger de Hoveden.

Ces bouquins étaient l’exclusive pitance de son cerveau, depuis un demi-siècle, et il avait réussi de bonne heure à tirer de leur lecture une vision spéculaire, infiniment actuelle et précise des événements épiques racontés par eux.

Il se croyait positivement à Rhodes où ses ancêtres avaient surtout combattu, et c’était lui-même qui avait imposé le nom de cette forteresse clarissime à son lamentable donjon croulant.

Il ne s’évadait ordinairement de ses livres que pour aller à l’église du village, non qu’il fût dévot, mais parce que c’était l’unique lieu de la terre où la grandeur de sa Race fût attestée d’une manière appréciable.

Impossible d’imaginer un sanctuaire plus délabré, plus en détresse, plus touchant, plus à l’image du château voisin dont il reflétait la décadence.

C’était un antique giron paroissial du temps des Karolingiens, autrefois roman, que de rudimentaires constructeurs avaient essayé, vers la fin du quinzième siècle, de faire flamboyer.

Cette petite maison de prière, mangée, pulvérisée grain à grain, par toutes les bêtes à bon Dieu, griffée par les lierres, verdie par les moisissures, où de frustes Bienheureux, nichés dans l’ombre, contemplaient, depuis des siècles, un Christ barbare souillé par les hirondelles, offrait d’abord à l’admiration du visiteur un tombeau véritablement colossal qui l’emplissait à moitié.

Sous cette masse de granit sombre gisait Très Illustre Seigneur Tiphaine-Gaétan-Christophe du Glas Saint-Sauveur, marquis d’Albon et de Saint-Christophe en Vermandois, surnommé Vialevoulour par les infidèles, Grand Prieur du Prieuré d’Aquitaine, qui sauva trois fois les galères du Grand Maître et mourut à Rhodes en 1399, le jour de la Chandeleur, ayant occis de sa main deux cents réprouvés. Tubam expectat !

Celui-là n’était pas le premier grand homme de la lignée des du Glas ; mais les circonstances l’avaient plus qu’aucun autre magnifié, et le roi de France lui-même, quoique indigent, avait voulu contribuer à ses funérailles.

Auprès de lui reposait « sa très pudique et très claire épouse », Dame Eremburge-Melissende, fille de Foulques du Crocq de Maisonseule en Vivarais — noblesse antique fondée par des gens sans peur qui avaient combattu le Diable.

Cette compagne de sa jeunesse ayant généreusement accepté le voile des veuves, quand le zèle de son mari pour les pèlerins douloureux du Christ l’obligea d’entrer dans la Religion, le Conseil de l’Ordre, par une dérogation très insigne, avait permis qu’ils reposassent ensemble après leur mort, et leurs deux effigies de bronze étaient étendues tête-bêche sur ce tumulus princier autour duquel sommeillaient les anges gardiens d’une vingtaine de générations héroïques dont les rongeurs silencieux avaient dévoré jusqu’à la poussière.

Au pied de ce monument, fastueuse encore mais sans majesté, se voyait la sépulture du Commandeur Nicolas, frère puîné du précédent, et qui s’était fait massacrer superbement à Nicopolis. Le trésor de l’Ordre avait dû payer la rançon de son cadavre.

Et cela continuait ainsi jusqu’au delà du porche. Vingt tombes de moins en moins orgueilleuses, de plus en plus humbles, marquaient la place des Commandeurs, des Baillis ou des simples Chevaliers de cette famille qui n’avait cessé de déchoir à partir du glorieux Tiphaine.

La dernière, à peine désignée par une simple croix de bois plantée dans la terre, était tout à fait au bord du chemin et, quelquefois, les bestiaux du voisinage la piétinaient en passant.

Quelque petit que fût le du Glas actuel, l’unique du Glas qu’il y eût encore à mettre en terre, il ne restait plus assez de place pour lui et c’était là, sans doute, ce qui le déterminait à ne pas mourir, car il ne pouvait se faire à l’idée qu’on déshonorât un jour de sa carcasse le vénérable sépulcre du Grand Prieur.

Un jour, enfin, le vicomte Armor prenant l’air à sa fenêtre, s’aperçut que Soliman venait l’assiéger dans Rhodes. Cette île fameuse n’avait plus de chevaliers, plus de soldats, plus d’artillerie, plus de vaisseaux en état de tenir la mer, plus de vivres même, plus rien, et le secours des princes chrétiens n’était plus espérable d’aucun côté.

Le bonhomme eut bientôt pris son parti. Il décida de ne pas se rendre, ferma sa porte et se mit à relire tranquillement les Statuts de l’Ordre de Malte.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Les quarante mille soldats et les cent trente-deux canons du grand-duc de Mecklembourg marchaient sur Nogent-le-Rotrou et Bellême, pour enfermer la gauche de Chanzy, cependant que le prince Frédérick-Charles opérait parallèlement de Vendôme sur Écommoy pour tourner sa droite, à soixante kilomètres de distance — mouvement combiné dont la terrible imprudence, rémunérée d’un succès complet, démontra si cruellement notre misère.

Le vingt fois ignoble commandant du XIIIe corps, celui que nous appelions entre nous le duc Viandard, arrivait en vue du château, environné de ses affables divisionnaires : Schimmelmann, Gersdorff, Stolberg, Prince Albrecht et baron de Rheinbaben, et ce joli monde saturé de victuailles s’abandonnait aux délices d’une conversation pleine d’enjouement.

— Qu’est-ce que cela ? dit Mecklembourg à son chef d’état-major en lui désignant l’habitation du fils des preux.

— Évidemment c’est une ruine, Monseigneur. Je suppose que c’est là cet ancien château des comtes du Glas mentionné sur nos cartes infaillibles.

— Veuillez donc le reconnaître vous-même, colonel. Je serais curieux de visiter le burggraf, s’il vit encore. On m’en a parlé comme d’une espèce de vieux fou.

Quelques minutes après, le colonel Krensky, accompagné de plusieurs dragons, cognait à la porte seigneuriale qui ressemblait, à s’y méprendre, à la charretière d’un bouvier.

— Qui donc, s’il n’est pèlerin du Saint Tombeau, dit une voix de l’autre monde, ose paraître sur le seuil des Hospitaliers de la Croix ?

Le parlementaire, se reculant, aperçut à la fenêtre le petit vieillard qui ressemblait à une peinture craquelée dans un cadre très ancien, et cet homme sentit quelque chose comme du respect.

— Je suis pèlerin de France et non pas du Saint Sépulcre, répondit-il, mais j’espère que le dernier représentant de l’illustre maison guerrière des du Glas ne refusera pas d’ouvrir sa porte à Monseigneur le Grand-Duc de Mecklembourg qui s’avance couvert de gloire et dont je ne suis que le messager.

— Je ne savais pas, dit à son tour le vicomte, qu’il existât des grands-ducs parmi les esclaves de votre sultan. C’est une vanité qu’ils auront prise dans la fréquentation des sauvages de la Moscovie. Mais n’importe, qu’on aille dire à celui-là que s’il a le front de venir lui-même à bonne portée, je le recevrai comme il faut. Quant à toi, monsieur le messager, je te tiens pour un espion et je t’ordonne de te retirer à l’instant.

— Oh ! graf ! seigneur graf ! vous parlez comme quelqu’un qui méprise très la vie.

— Infidèle ! je ne méprise pas les dons de Dieu, pas même la mort qu’il lui plut d’endurer pour tous les hommes. Une dernière fois, je te somme de t’éloigner ou je fais tirer sur toi.

Mecklembourg, informé de ce résultat, se mit en fureur et parla sur-le-champ de bombarder la pauvre bicoque.

Mais quelque habitué que fût l’entourage à de semblables pratiques, c’était si monstrueux, cette fois, que les lieutenants de cet Alexandre des latrines protestèrent.

Il craignit alors le ridicule et donna l’ordre simplement d’aller enfoncer la porte et de lui amener le maniaque.

Or, les soudrilles qu’on chargea de l’expédition n’en furent pas les bons marchands, comme on disait autrefois. Car il arriva que le vicomte Armor redevint miraculeusement un jeune homme pendant les quelques minutes qu’il fallut à ces barbares pour le massacrer.

Un souffle pur, venu d’infiniment loin, passa sur cette âme vierge qui ne savait rien de la turpitude contemporaine, l’emplissant de rumeurs sublimes : Tibériade, Saint-Jean-d’Acre, la Massoure, les deux sièges de Rhodes et cette prodigieuse résistance de Malte attaquée par tout l’empire des Turcs, où les chevaliers agonisants combattirent, assis sur des chaises, au bord des remparts…

L’admirable vieux homme se sentit le dernier de tous, le seul qui restât pour garder la Chrétienté, et dans ces pensées merveilleuses, utilisant de vieilles armes rouillées dont s’étaient servis les grands de sa Race, il donna la mort à plusieurs de ses assassins avant d’expirer lui-même sur les chers livres qui lui chantaient, depuis sa jeunesse, le poème inoubliable des Vaillants de France.