Sulamite/Texte entier

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SULAMITE








DU MÊME AUTEUR :


Le Duel, roman. Un vol. avec portrait (Bossard).

Le Bracelet de grenat, nouvelles. Un vol. (Bossard).


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DU MÊME TRADUCTEUR :


Pouchkine. — Boris Godounoff (Plon-Nourrit).

Dostoïevski. — Crime et Châtiment. Les Nuits blanches (Fayard).

N. Gogol. — Le Révizor. Le Mariage (Plon-Nourrit).

Tolstoi. — Résurrection. Anna Karenine. La Sonate à Kreutzer (Fayard).

Tourgueneff. — Héroïsme d’amour (À la veille) (Ollendorff).



Tous droits réservés.
Copyright by aux Éditions du Monde Nouveau, 1922.





ALEXANDRE KOUPRINE


─────


SULAMITE


ROMAN


Traduit du Russe


par


MARC SEMENOFF & S. MANDEL


Préface de CAMILLE MAUCLAIR


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PARIS


AUX ÉDITIONS DU MONDE NOUVEAU


42. BOULEVARD RASPAIL. 42


──


1922



JUSTIFICATION DU TIRAGE :


IL A
ÉTÉ TIRÉ DE
CET OUVRAGE :
DIX EXEMPLAIRES SUR
PAPIER DU JAPON, NUMÉ-
ROTÉS DE 1 A 10 ; QUARANTE
EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOL-
LANDE, NUMÉROTÉS DE 11 À 50 ;
CENT EXEMPLAIRES SUR PAPIER PUR FIL
DES PAPETERIES LAFUMA, NUMÉROTÉS DE
51 À 150 ET TROIS CENT CINQUANTE
EXEMPLAIRES SUR PAPIER BULKY
VERGÉ, NUMÉROTÉS DE 151 À 500 ;
CES CINQ CENTS EXEM-
PLAIRES CONSTITUANT AU-
THENTIQUEMENT L’ÉDI-
TION ORIGINALE
DE SULA-
MITE.


N° 13




PRÉFACE


L’œuvre de M. Alexandre Kouprine l’a placé au premier rang de la nouvelle génération des écrivains russes. À ses glorieux aînés les écrivains français ont offert une curiosité, une sympathie et une admiration ardentes. Les événements politiques et sociaux ne sauraient les dissuader de reporter ces sentiments sur les nouveaux venus d’une littérature originale, profonde, révélatrice et merveilleuse dans la peinture des âmes. Mais, forcément, nous les connaissons plus mal. Des obstacles que nul n’ignore nous empêchent encore de nous en enquérir avec méthode. L’effort en ce sens vient à peine de reprendre, il rassemble du moins autant de zèles et de bonnes volontés que jadis. Mais les livres nous parviennent en ordre dispersé. Nous avions hier par exemple le beau Quatorze Décembre de M. Merejkovsky. Nous avons maintenant le poignant Duel de M. Kouprine, et voici encore de lui Sulamite.

L’œuvre de romancier et de conteur de M. Kouprine, répartie sur une vingtaine d’années et poursuivie malgré les vicissitudes de la guerre et de la révolution, est nombreuse et, semble-t-il, d’une grande variété de tons, richement nuancée du réalisme psychologique à l’imagination poétique. Cependant la nouvelle dont on a bien voulu me confier la présentation au public français apparaît exceptionnelle dans la série des ouvrages de son auteur. C’est un « accident » au sens où l’on prend ce terme dans la cuisson d’une belle poterie émaillée où les libres magies du feu interviennent par un caprice dont le résultat est somptueux autant qu’imprévu. Sulamite est tout à fait une fantaisie d’artiste se dérobant à l’étude des caractères modernes pour se donner le plaisir d’un savoureux morceau de peinture, d’une recherche du style intensément coloré en marge d’une œuvre grave et monochrome. On a peine à croire que l’aquafortiste puissant du Duel ait pu être l’enlumineur orientaliste, éclatant et subtil de Sulamite. Il y faut une surprenante souplesse : mais c’est là une des grâces du génie russe.

On a pu dire de ce court roman qu’il était une des rares œuvres russes se ressentant de l’influence de Flaubert. À la vérité, je songerais plutôt à la manière du Théophile Gautier de la Chaîne d’Or et du Roman de la Momie. Du moins, ignorant la langue originale de M. Kouprine et ne pouvant juger que sur la jolie version qu’on va lire, en emporté-je cette impression. On devine bien qu’il y a là une maîtrise du style opulent et diapré, une vive polychromie, une constante fermeté d’expression, une sobriété imposant aux plus luxueuses descriptions une discipline toute classique. Mais il y a dans tout le récit, et dans les dialogues, un accent plus simple, plus léger, plus aisé que dans les magnificences orfévries par Flaubert, quelque chose de moins dense, de plus aéré, de plus délibérément conté, et ceci est la marque des grandes nouvelles de Gautier. Elles sont parfaites comme en se jouant : la perfection de Flaubert révèle trop de tension pour faire jamais songer a un jeu. Et les plus décoratives évocations de Sulamite, malgré l’érudition et le luxe de la forme laissent intact le sentiment d’ingénuité et de tendresse idyllique dans cette version orientale du vieux thème du roi et de la bergère.

Il est arrivé à Borodine de mêler dans certaines pièces pour piano l’influence du menuet et de la pavane de France à la rythmique turkestane, de la façon la plus exquise. Il est arrivé à Rimsky-Korsakow, dans Sheherazade, et à Balakirew dans Thamar de mêler la mystique dolence slave aux plus frénétiques sursauts de l’érotisme asiatique. Il est arrivé à Moussorgsky — et ceci personne ne l’a rappelé lors du centenaire de Flaubert, — d’être, en 1863, ému et enthousiasmé par la lecture de Salammbô au point d’en entreprendre une version musicale. Ce projet demeura inachevé, comme plusieurs autres qu’avait conçus le génial et malheureux musicien. Il replaça plus tard les fragments symphoniques déjà écrits dans la partition de Boris Godounow. Nous n’avons pas eu une Salammbô lyrique de Moussorgsky et celle de Roger ne nous en consolera pas, mais nous pouvons penser qu’une telle lecture d’un livre maniant, si puissamment les foules, contribua beaucoup à guider l’auteur de ce chef-d’œuvre unique qu’est Boris Godounow vers l’expression musicale des masses. Je ne rappelle ces quelques faits que pour dire combien il serait peu surprenant que M. Kouprine, dont le talent de réaliste a été souvent assimilé à celui de Maupassant, disciple direct de Flaubert, eût un jour voulu contenter une certaine part lyrique et coloriste de son talent en faisant, à la manière russe, un morceau de prose analogue aux grands contes de Flaubert et notamment à la splendide Herodias. Pour le Russe semi-asiatique bien plus encore que pour l’écrivain français que passionnèrent la romanité et l’esprit méditerranéen, le conte oriental, le conte palestinien devait être une hantise inévitable. Le récit grec, ou arabe, ou égyptien, pouvait séduire un Gautier résolument païen. Mais à des hommes comme Flaubert ou Kouprine, touchés dans leur âme par l’hérédité d’orthodoxie ou de christianisme catholique, la terre palestinienne devait apparaître ce qu’elle est : le lieu de parfaite fusion des éléments spirituels orientaux et occidentaux, un centre symbolique et magnétique incomparable, infiniment riche en prestiges et en méditations.

Il a suffi à Flaubert des laconiques et incolores récits des rédacteurs de la Bible pour faire Herodias. M. Kouprine a tiré du Cantique des Cantiques, avec une entière liberté, mais aussi avec respect et tact, un roman délicieux. Il a extériorisé en une série de scènes, de dialogues et d’actions supposées la pensée qui dicta au roi Salomon cet incomparable poème. Il en a imaginé la préface réelle et vécue sous la forme d’une aventure d’amour. Si j’étais exégète, archéologue ou hébraïsant, je ne manquerais pas d’établir une assez redoutable liste d’infractions commises par M. Kouprine, mais je m’en réjouis car toutes ont contribué à la beauté de forme et à la finesse de sentiment dans sa paraphrase d’artiste, et il a atteint son but en nous donnant du roi Salomon, de sa sagesse, de sa beauté, de sa gloire, une idée vraiment majestueuse par des descriptions que Théophile Gautier eût aimées et dont l’une, celle de la reine de Saba, se rapproche de la façon la plus amusante de celle que Flaubert a peinte avec tant de force dans La Tentation de saint Antoine. Au fond, nous ne savons rien de toutes ces choses. Il est fort possible que la belle Balkis ait été une négresse. Nous ne pouvons conjecturer les détails du Temple, du Palais, des appartements privés de Salomon que d’après des données réunies a diverses dates, dans diverses civilisations d’Afrique, de Palestine, de l’Archipel et de l’Asie-Mineure, et à cent ans et trois cents lieues près nous parlons de tel vêtement, de tel ustensile ou de tel bijou comme étant « de l’époque ». L’exact est problématique, et seule l’imagination peut s’élever au vrai en concevant par l’intuition et en imposant par la vertu de l’art une vision qui nous contente, nous emplit et nous enivre. Je me hâte pourtant de dire au lecteur féru de précisions archéologiques que M. Kouprine est loin d’avoir inventé de toutes pièces le décor et l’ambiance de son roman : il a, au contraire, pour l’écrire, recueilli probablement tout ce qu’on peut savoir de cette époque mal connue. Sa description du sanctuaire et des fêtes et sacrifices d’Isis est nourrie de toutes les données des auteurs anciens. Le discours qu’il fait tenir a Salomon sur les propriétés magiques et les significations cachées des pierres précieuses est excellent. Il montre que M. Kouprine, pour écrire ces quelques pages accessoires, n’a pas hésité à consulter le recueil des Cyranides, le Lapidaire indien, Théophraste, Philostrate, et peut-être même l’honnête Boèce de Boot et le sage évêque Marbode, qui racontent comment les Arimaspes, portant comme les Cyclopes un œil unique, mais sur la poitrine, combattent les griffons fabuleux pour leur ravir les émeraudes. M. Kouprine n’a pas, pour le rubis et le saphir, compulsé avec moins de scrupule Théophraste et Marbode, les deux grandes sources antique et médiévale, quant à la symbolique des gemmes, et l’Apocalypse, et les textes hébreux relatifs aux douze pierres du rational porté par les grands-prêtres, et peut-être bien Dioscoride, et je ne serais pas étonné que l’écrivain russe connût aussi les relations de voyages de notre Jehan de Mandeville et le curieux poème didactique consacré aux vertus lapidaires par Remy Belleau. Et il faut louer M. Kouprine de ce souci scrupuleux du détail vrai dans la fiction. C’est un homme avide de connaître, qui a fait beaucoup de métiers pour apprendre la vie, qui a dû lire et s’enquérir de tout avec un soin violent, et dont on ne sait jusqu’en quels parages la pensée et l’étude s’aventureront. Il est donc « flaubertien » tout au moins par la méthode de jalouse restitution documentaire (Gautier en prenait plus à son aise), et il a donné a Sulamite un cadre et un coloris propres autant que possible a transporter le lecteur dans un passé quasi-fabuleux et à l’y faire voir, entendre et respirer.

C’est un mérite. Mais il me touche bien moins que la qualité ravissante du sentiment qui baigne ce petit livre. Il est plein d’un frais amour. Nous voyons bien l’ingénieux assemblage d’éléments archaïques et ethniques, de métaphores brillantes, d’anecdotes choisies dans la Bible, qui peut nous imposer une grande idée du personnage de Salomon. M. Kouprine l’a d’ailleurs composé sans obéissance stricte a la version biblique, Il en fait un sage, un mage, un enchanteur présageant Prospero, plus commandeur des croyants que roi d’Israël, s’enquérant de toutes sciences, protégeant tous les cultes, cherchant jusque dans les « faux dieux », les prestiges et les pressentiments épars du Divin consenti par l’appel obscur de toutes les âmes. Là ou la Bible condamne avec fureur Salomon pour avoir désobéi à Jahveh et sacrifié aux idoles étrangères, M. Kouprine nous présente un prince métaphysicien en qui s’incarnent le fatalisme oriental, un génie lucide et réalisateur, ouvert a toutes les formes de l’esprit, supérieur a la race fanatique dont il est issu et sachant faire de son corps et de sa pensée une synthèse de beauté harmonieuse et suprême. Nous en subissons avec admiration le spectacle. Et cependant, Salomon n’est que le second personnage de ce livre. Le premier, c’est Sulamite. Et Sulamite n’est qu’une simple fille des champs, une pastourelle, une petite vierge pauvre et ignorante. Mais elle possède une science divine et un éclat incomparable : elle aime.

Elle aime pour la première fois, et elle périra par cet amour, en le bénissant, après sept jours et sept nuits de rêve. Elle se donne a un inconnu, parce que l’amour l’a subjuguée. Elle apprend qu’il est le Roi des Rois, il la couvre de joyaux, il la fait trôner dans la gloire et le faste. Rien ne l’étonne et ne l’émeut. Elle ne voit, ne veut, ne sait que l’être qu’elle aime Et elle seule sait vraiment aimer, et Salomon est ébloui par la révélation de cet amour et reste penché sur cet abîme clair et mystérieux d’une âme d'adolescente. Il a desiré, il a possédé mille fois, et connu toutes les voluptés : mais il reste saisi de respect devant cette tendresse infinie que le délire sensuel seconde sans l’altérer. Il y a la, pour la première fois dans le monde païen, oriental,biblique, l'apparition du sentiment chrétien de l’Absolu dans l’Amour, de la spiritualisation de la passion dans l’union charnelle elle—même. Sulamite se donne avec la fougue et la science des étreintes innée dans l’Orientale, mais elle aime comme une sainte. C’est la ce que M. Kouprine a exprimé avec une force admirable. Dès le moment où, — ces quelques pages sont exquises et sentent le printemps — Sulamite rencontre Salomon, l’écoute, et lui avoue qu’elle l’aime, elle est supérieure a lui, et il le sent. Le roi qui peut tout ne peut apporter en dot ce que donne cette simple fille, les grâces d’une âme intacte dont sa virginité offerte n’est que le faible signe physique. Sulamite se couche humblement aux pieds de Salomon comme Ruth a ceux de Booz ou la mendiante aux pieds du pensif roi Cophétua : mais elle le domine moralement par la splendeur du total esprit de sacrifice. Elle écoute le Sage et l’interroge timidement: mais dans son silence a elle le Sage découvre des secrets plus profonds, il apprend des choses inconnues sur les mutualités de la passion et de la mort, sur la conciliation du désir et de l’amour, de la chair et de l’esprit. Par là Sulamite est grande, plus grande que le Roi des Rois, maître des soldats et des femmes. Le prince aux sept cents épouses et aux trois cents concubines a rencontré, une fois dans sa vie, la Femme, et un sentiment imprévisible s’est emparé de lui, et il croyait avoir un cœur, mais cette enfant lui montre par son don candide ce que c’est que la vie du cœur. Cependant cette vie ne sera pleinement comprise et glorifiée que dans un âge futur. Salomon ne peut que la pressentir avec son intelligence: il reste, comme Moïse sur le Nébo, en vue d’une terre promise ou l’on n’entrera qu’au temps du Christ. Il s’étonne, il admire, il vénère l’ange dans l’amoureuse. et lorsqu’un crime la lui ravit, il sent peser sur lui l’immense et définitive solitude, il connaît la souffrance, l'amertume et la pitié. Il les dira dans un poème immortel ou les divines paroles de l’amante pure de tout mal seront écrites pour l’éternelle admiration. Le Cantique des Cantiques sera le mémorial d’un amour mort, et sous la riche et brûlante sensualité de ses images demeureront la fraîcheur de l’idylle et la candeur du sentiment.

L'érudition, l’éclat sans vaine virtuosité du style, ont donc servi a M. Kouprine a présenter une fiction symbolique dont la portée est philosophique, morale et mystique. C’est en quoi il ne saurait être comparé à d’autres évocateurs du décor antique comme Flaubert ou Gautier. Ceux—ci ont été simplement des peintres, joyeux de peindre de très beaux tableaux d'histoire avec le coloris le plus opulent. Mais M. Kouprine est un Slave, et il n’est point de Slave sans rêverie ni mysticité. Pour tout Slave, ce qui est le plus réel, c’est le plus profond. Sulamite est une œuvre qui débute en pastorale, s’elève ài la féerie, s’achève en tragédie. C’est, comme je l’ai dit, une variante du mythe éternel des amours du roi et de la bergère, c’est-a-dire la puissance et la science lasses d'elles-mêmes et cherchant à se rajeunir dans l'ingénuité. Mais le personnage essentiel n’en est ni un roi ni une femme :c'est une âme, et une âme qui n'existait encore ni dans la Bible ni dans le monde oriental, une âme apportant le sens de l’amour absolu et le certifiant par l’offre de toute sa vie charnelle, de son enveloppe terrestre. Assurément on a trouvé et on trouvera encore dans la prodigieuse Bible bien des motifs d’interprétation artistique ou morale, et sa source symbolique semble inépuisable. Mais je doute qu’on puisse réunir plus de grâce a plus d’ingéniosite et de savoir qu’en cet épisode., imaginé et orne par M. Kouprine en artiste parfait comme un enlumineur persan et naïf comme un imagier d’icones.


Camille Mauclair.




I


DANS TOUTE SA GLOIRE…






Mets-moi comme un sceau
sur ton cœur, comme un sceau
imprime-moi sur ton bras :
car l’Amour est aussi fort que
la Mort, et comme la Mort,
cruelle est la Jalousie ; ses
flèches sont des flèches de
feu.
Le Cantique des Cantiques.


Le roi Salomon n’avait pas encore atteint l’âge mûr — quarante-cinq ans — mais déjà sa sagesse, sa beauté, le faste de sa vie, et la splendeur de sa cour lui avaient valu une renommée qui s’étendait bien loin, au delà de la Palestine. En Assyrie et en Phénicie, dans la Haute et la Basse-Égypte, depuis l’antique Tauride jusqu’à l’Yémen, depuis Persépolis jusqu’à Ismar, sur les rivages de la mer Noire, comme sur les îles de la Méditerranée, partout les peuples prononçaient son nom avec admiration, et nul, parmi les rois de son temps, ne pouvait l’égaler.

En l’an 480 depuis l’Exode des Enfants d’Israël, dans la quatrième année de son règne, au mois de Ziv, le roi avait entrepris, sur la montagne Morija, l’édification d’un temple grandiose consacré à l’Éternel, en même temps que la construction d’un palais à Jérusalem. Quatre-vingt mille tailleurs de pierres et soixante-dix mille porteurs de fardeaux travaillaient sans relâche dans les montagnes et dans les faubourgs de la ville, et dix mille bûcherons (ils étaient en tout trente-huit mille) se rendaient alternativement chaque mois au Liban. C’étaient quatre semaines de dur labeur qui devaient être suivis de deux mois entiers de repos. Des milliers d’hommes étaient occupés à lier en brelles les arbres coupés, et des centaines de marins à les transporter par mer jusqu’à Joppé où ils étaient façonnés par les artisans de Tyr, menuisiers et tourneurs habiles. Seule l’érection des pyramides de Khéfren, de Khitou et de Mycérinus à Giseh avait exigé une armée aussi innombrable de travailleurs.

Trois mille six cents hommes étaient préposés à la surveillance des travaux ; leur chef Asaria fils de Nathan, homme actif et cruel, avait la réputation de ne jamais dormir, dévoré qu’il était par le feu d’un mal secret et incurable.

Tous les plans du temple et du palais, les dessins des colonnes, comme ceux de la mer d’airain, les tracés des fenêtres, les ornements des murs et des trônes, tout cela était l’œuvre de l’architecte Hiram-Abi de Sidon, fils d’un chaudronnier de la tribu de Nephtali.

La construction de la maison de l’Éternel fut achevée au bout de sept ans, au mois de Bul ; celle du palais en demanda treize. Comme prix des solives en cèdre du Liban, des planches de cyprès et d’olivier et des rares bois de sitim et de tharsis ; pour d’énormes pierres précieuses, taillées et polies ; pour la pourpre, le cramoisi et le byssus brodé d’or ; pour les tissus de laine azurée ; pour l’ivoire et les peaux de moutons rouges ; pour le fer, l’onyx et le marbre ; pour les gemmes, les chaînes en or, les diadèmes, les tresses, les mouchettes, les filets, les fleurs, les éventaires, les veilleuses, et les flambeaux ; pour les gonds dorés des portes et les clous en or, d’un poids de soixante sicles chacun ; pour les coupes et les plats en or forgé ; pour les images de lions, de chérubins, de bœufs, de palmes et d’ananas, moulées ou sculptées dans de la pierre, – pour tout cela, Salomon avait offert à Hiram, roi de Tyr, une vingtaine de villes et de villages dans la terre de Galilée, – et Hiram avait trouvé ce présent insignifiant – tel était le luxe inoui déployé dans la construction du temple de l’Éternel, du palais de Salomon, et du petit palais de Millo, destiné à l’épouse du roi, la belle Astis, fille du pharaon d’Égypte, Sussakim. Quant à l’acajou qui servit plus tard pour les balustrades et les escaliers des galeries, les instruments de musique et les reliures des livres sacrés, il avait été offert à Salomon par la reine de Saba, la belle et sage Balkis, en même temps qu’une telle quantité d’aromates, d’huiles odoriférantes et de parfums précieux, qu’on n’en avait jamais vu autant en Israël.

D’année en année, les richesses du roi se multipliaient. Trois fois par an ses navires : Tharsis qui flottait sur la Méditerranée, et Hiram qui naviguait sur la mer Rouge, rentraient au port, rapportant d’Afrique de l’ivoire, des singes, des paons et des antilopes ; d’Égypte des chars richement ornés ; de Mésopotamie, des lions et des tigres vivants, ainsi que des peaux et des fourrures ; de Kouva, des coursiers aussi blancs que la neige ; le sable d’or pour six cent soixante talents par an, l’ébène et le bois de santal venaient du pays d’Ophir ; le roi Téglath-Phalazar envoyait d’Assur et de Kalak les tapis bigarrés aux dessins bizarres, présents offerts au roi Salomon ; la mosaïque artistique venait de Ninive, de Nimroud et de Sargon ; Khatoire fournissait de merveilleux tissus façonnés, Tyr des coupes en or forgé, Sidon des vitraux de couleur, et Pount, près de Bab-el-Mandeb, des parfums précieux : le nard, le cynnamon, l’aloès, l’ambre, le safran, le musc, la myrrhe et le ben join – toutes ces substances pour la possession desquelles les pharaons d’Égypte avaient déjà livré plus d’une guerre sanglante Quant à l’argent, il n’avait, du temps de Salomon, pas plus de valeur qu’une pierre commune, et l’acajou n’était guère plus estimé que les simples sycomores qui croissent dans les vallées.

Le roi avait fait aménager des thermes en pierres revêtues de porphyre, des bassins de marbre et de fraîches fontaines et l’on y avait dirigé l’eau des sources qui, du haut de la montagne, se précipitaient dans le torrent du Cédron. Autour du palais, Salomon avait fait planter des bois et des jardins, et à Baal-Hamon, des vignobles.

Pour ses mules et les chevaux de ses chars, Salomon avait quarante mille crèches, et en possédait douze mille pour la cavalerie. Tous les jours, il arrivait des provinces une grande quantité de paille et d’orge pour l'entretien des chevaux. Dix bœufs gras et vingt bœufs pris dans les pâturages, trente cors de farine de froment et soixante cors de farine de toute espèce, cent baths de vins variés, et trois cents brebis, sans compter la volaille engraissée et un grand nombre de cerfs, de chamois et de gazelles, — tout cela, passant par les mains de douze intendants, fournissait quotidiennement la table de Salomon, celles de sa cour, de sa suite et de sa garde. Soixante guerriers, parmi les cinq cents plus forts et plus braves de toute l'armée, faisaient à tour de rôle la garde dans les appartements intérieurs du palais, et pour ces gardes du corps, Salomon avait fait faire cinq cents boucliers plaqués d’or.



II


LA COUCHE EN BOIS


DE CÈDRE…







Tout ce que les yeux du roi convoitaient leur était aussitôt accordé, et nulle joie n’était refusée à son cœur. Le nombre de ses femmes était de sept cents, et il avait trois cents concubines, sans compter les esclaves et les danseuses. Et Salomon les tenait toutes sous le charme de son amour, car Dieu avait mis en lui une puissance intarissable de passion, ignorée du commun des hommes. Il aimait le visage clair, les yeux noirs, les lèvres rouges des hettéennes, dont la beauté éclatante et éphémère s’épanouissait aussi délicieusement et se fanait avec la même rapidité qu’une fleur de narcisse. Son amour allait également aux philistines ardentes, qui, pour rehausser l’éclat de leur teint de bronze, le charme de leur taille élancée et de leurs durs cheveux crépus, ornaient leurs poignets de bracelets d’or qui tintaient en s’entrechoquant. Elles chargeaient leurs épaules de cerceaux d’or, et leurs chevilles, de larges anneaux qu’une mince chaîne réunissait. Il aimait encore les petites ammoréennes, tendres et souples, de forme parfaite, dont la fidélité et la soumission en amour étaient devenues proverbiales ; les femmes de l’Assyrie aux yeux allongés par les fards, et dont le front et les joues étaient tatoués d’étoiles bleues ; les spirituelles filles de Sidon, instruites, gaies, habiles dans l’art du chant et de la danse, et qui savaient si bien jouer de la harpe, du luth et de la flûte, en se faisant accompagner d’un tambourin ; les égyptiennes à la peau jaune, infatigables en amour, terribles dans la jalousie ; les voluptueuses babylonniennes, dont le corps, sous les vêtements, était aussi lisse que le marbre, grâce à une pâte spéciale qui détruisait jusqu’au moindre duvet ; les vierges de la Bactriane aux cheveux et aux ongles teints en rouge de flamme et portant des culottes ; les moabites silencieuses dont les seins superbes conservaient leur fraîcheur durant les plus chaudes nuits de l’été ; les ammonites insouciantes et prodigués, à la chevelure de flammes, et dont le corps était d’une telle blancheur qu’il luisait dans l’obscurité ; les femmes fragiles aux yeux bleus, aux cheveux de lin, dont la peau avait une odeur suave et tendre et qui, amenées du Nord par le Baalbek, parlaient une langue mystérieuse aux habitants de la Palestine. Nombreuses étaient aussi les filles de Juda et d’Israël, aimées par le roi.

Il avait, de plus, partagé la couche de Balkiss—Makéda, reine de Saba, supérieure à toutes les femmes de l’univers par sa sagesse, sa beauté, et par la science de se renouveler sans cesse dans l’art de la passion. Salomon avait été aussi l’amant d’Avisaga la Sunamite dont la tendre et douce beauté avait réchauffé la vieillesse du roi David, et pour laquelle Salomon avait armé le bras de Vanéia, fils de Jodav, contre son frère aîné Adonia qu’il avait condamné à la mort; l’amant encore d’une pauvre vierge appelée Sulamite, que seule entre toutes les femmes, le roi aima de toute son âme.

La litière que Salomon avait commandée était du plus beau bois de cèdre, avec des piliers en argent, des accotoirs d’or représentant des lions couchés, et une tente toute en pourpre de Tyr. L’intérieur de cette tente était entièrement couvert de broderies d’or et de pierres précieuses — offrandes de l‘amour des femmes et des filles d’Israël.

Et lorsqu’aux jours des grandes fêtes il paraissait au milieu de son peuple, porté par de sveltes esclaves noirs, — en vérité, le roi semblait aussi beau qu’un lys dans la vallée de Saron !

Son visage était pâle, l’éclat de ses lèvres faisait penser à un ruban vermeil, et dans sa chevelure ondoyante, d’un noir bleuté, quelques cheveux blancs, parure de la sagesse, brillaient, telles les eaux vives qui, en filets argentés, tombent du haut des sombres rochers d’Aermon. De même, dans sa barbe noire, aux ondulations régulières, Selon l’usage des rois de l’Assyrie, quelques petits fils d’argent étincelaient. Quant à ses yeux, ils étaient sombres, comme l'agathe le plus foncé, comme un ciel d’été durant une nuit sans lune ; ses cils semblaient être deux flèches, ou encore, des rayons noirs, jaillis de deux étoiles, plus noires encore.

Nul homme au monde ne pouvait soutenir, sans baisser les yeux, le regard de Salomon, et la foudre de la colère dans les yeux du roi faisait tomber les hommes à ses pieds.

Il lui arrivait aussi d’avoir le cœur plein d’allégresse. Ces jours—là, le roi se grisait d’amour, de vin et de la douceur d’être tout-puissant. Parfois encore, il se réjouissait d’une belle et sage parole, dite à propos. Ses longs cils alors s’abaissaient à demi, jetant des ombres bleues sur son visage serein ; pareilles aux étincelles bleues jaillies de diamants noirs, les lueurs chaudes d’un tendre et doux sourire s’allumaient dans ses yeux, et telle était l’indicible beauté de ce sourire, qu’à sa seule vue les hommes étaient prêts à se livrer au roi, corps et âme. Et au seul nom du roi Salomon, prononcé devant elles, le cœur des femmes se troublait, comme à l’arôme de la myrrhe épandue, qui fait penser aux nuits d’amour.

Les mains du roi étaient blanches, douces, chaudes et belles comme celles d’une femme ; mais il y avait en ces mains une telle abondance de force vitale, que Salomon, par la simple imposition de ses paumes sur la tête des malades, guérissait les douleurs, les convulsions, la noire mélancolie et la rage.

A l’index de la main droite, le roi portait une gemme d’astérix, rouge comme le sang et qui répandait autour d’elle un rayonnement aussi doux que celui de la perle fine. Cette bague était déjà vieille de plusieurs siècles, et sur sa face intérieure on lisait, gravé dans la langue d’un ancien peuple, disparu à jamais: « Tout passe ».

Si grande était la puissance de son âme, que les bêtes mêmes obéissaient En Salomon, et quand ils le voyaient entrer dans leur gîte, les lions et les tigres venaient ramper à ses pieds, et, frottant leur museau contre ses genoux, lui léchaient les mains.

Et lui dont le cœur se réjouissait en voyant se refléter l’arc—en—ciel au fond des pierres précieuses, lui qui trouvait la joie dans le parfum des résines aromatiques de l’Egypte, dans le contact chatoyant de légers tissus, dans les sons suaves de la musique et dans le goût délicat du vin rouge, pétillant au fond d’un calice ciselé de Ninive; il aimait également à flatter de sa main les dures crinières des lions, le dos velouté des panthères noires et les pattes souples des léopards tachetés; il se plaisait à écouter les rugissements des bêtes féroces, à observer leurs mouvements puissants et harmonieux et à sentir l’odeur brûlante et fauve de leur haleine.

Tel était Salomon, selon le portrait qu’en a fait Josaphat, fils d’Achiloud, chroniqueur de l’époque.


III


VANITÉ DES VANITÉS…


Parce que tu ne m’as demandé ni toute une longue vie, ni la richesse, ni la mort de tes ennemis, parce que, chez moi, tu as fait appel à la seule sagesse, —qu’il soit donc fait selon ta parole ! Je te donne en partage un cœur sage et clairvoyant. Jamais il n'y eut, il n'y aura jamais personne qui puisse t’égaler.

Ainsi parla l’Eternel à Salomon, et selon sa promesse, le roi connut la constitution de l’Univers et la force agissante des Eléments ; il conçut l'origine, la fin, l’évolution des âges et pénétra ce mystère! l’éternel retour des grands cycles cosmiques.

Les mages de Byblos et d’Acre, de Borsippe et de Ninive lui avaient appris à observer le cours des astres, à étudier les révolutions annuelles. Il connaissait également la nature de tous les animaux et devinait leurs sentiments. Bien ne lui était resté caché : ni l’origine et la direction des vents, ni la nature des plantes diverses, ni la vertu des herbes médicinales. Les intentions des hommes au fond de leur cœur sont pareilles à des eaux profondes, mais le sage roi savait les ramener à la surface, les paroles et les inflexions de voix, les yeux et les mouvements des mains lui révélant les profondeurs les plus secrètes d’une âme avec la même netteté que s’il les avait lues dans un livre ouvert.

Et c’est pourquoi une multitude de gens venait à lui de tous les coins de la Palestine, et le roi leur rendait justice, distribuait conseils et secours, tranchait les différends et interprétait les présages et les songes, laissant les êtres émerveillés de la finesse et de la profondeur de ses réponses.

Il avait composé trois mille paraboles et mille et cinq cantiques, qu’i1 dictait à deux scribes adroits et rapides, comparant ensuite ce qu’ils avaient écrit. Et toujours ses pensées étaient parées d’expressions élégantes, car il n’ignorait pas que la parole, lorsqu’on sait s’en servir, est pareille à une pomme dorée dans une coupe de sardoine transparente, et aussi parce que les paroles du sage sont fines comme une aiguille, fermes comme un clou planté, et que toutes elles ont pour source le Pasteur Unique. Et le roi appelait la Parole « une Étincelle dans le mouvement du cœur ».

En science et en sagesse, Salomon surpassait tous les fils de l’Orient et même les égyptiens. Mais déjà cette sagesse, privilège des humains, commençait à le lasser et n’avait plus à ses yeux la beauté et la valeur d’autrefois. Son esprit scrutateur et inquiet était assoiffé de la sagesse surhumaine qui avait guidé l’Eternel dès ses œuvres les plus anciennes, dès le Commencement, avant même l’origine de la terre ; de cette sagesse qui, Artiste sublime, présidait à son œuvre, lorsqu’il traça un cercle à la surface de l'abîme.

Et cette sagesse-là, Salomon ne la découvrait point.

S'étant approprié le Savoir des mages de la Chaldée et de la Ninive, la science des astrologues de Saïs, d’Abydos et de Memphis, ainsi 26 SULAMITE que les secrets des devins, époptes et mysta- gogues de l’Assyrie et des prophètes dela Bactriane et de Persépolis, il s’était aperçu que cette science n’était encore qu’une science humaine. Alors, dans l’espoir de trouver la sagesse dans les pratiques occultes des au- ciennes croyances païennes, il se mit à fre- quenter les temples,ofl`rant des sacrifices aux déités les plus diverses: au puissant Baal- Libanon, dieu de la création et dela destruc- tion, celui-là même qui accordait sa protec- tion aux navigateurs et qui, vénéré sous le nom de Melkart à Tyr et à Sidon, se nommait Ammon dans l’Oasis de Sivah, où son idole, d’un hochement de tête, indiquuitaux cortèges des grandes fêtes la route qu’ils devaient suivre. Ce même dieu portait chez les Chal— déens le nom de Bel, et celui de Moloch chez les Chananéens. A son épouse aussi, la ter- rible et voluptueuse Astarté, connue dans dif'- férents autres temples sous les noms d’Ichtar, d’Issaar, de Baaltis, d’Achéra, d’Istar-Bélitli et d’Atargatis, Salomon consacra des offrandes. Il fit des libations d’huile sacrée et brûla de summrris 27 l’encens en l’h0nneur des dieux égyptiens, Osiris et Isis, frère et sœur que l’hymen avait unis dès le sein de leur mère, et qui y avaient engendré le dieu Horus. Derkéto, la déesse- poisson de Tyr et Anoubis à la tête de chien, dieu de Fembaumement; la divinité babylo- nienne Oann et le Dagon des philistins ; le dieu des `Assyriens Avdénago et Outsabou, l’id0le de Ninive ; la sombre Cybèle et Bel- Marduc, protecteur de Babylone, dieu de la planète Jupiter; le dieu ehaldéen. Or, dieu du feu éternel, et la mystérieuse Omoroga, aïeule de tous les dieux, que Bel avait tranchée en deux, créant de son corps le ciel et la terre, et de sa tète l’homme, tous ils avaient reçu les hommages du roi Salomon, de même que cette déesse Athanaïs, en 1`honneur de laquelle, sur le seuil des temples, les vierges de l’Ar— ménie, de la Lydie, de la Perse et de la Phé- nicie offraient aux passants leur corps en ho- loeauste. Mais dans tous ces rites païens, Salomon n’avait découvert rien cl’autre que fornication, orgies nocturnes, inceste et passions contre 28 SULAMITE nature ; et quant aux dogmes, ils se réduisaient pour lui à quelques vaines et fallacieuses pa- roles. Cependant, jamais il n’interdit à ses sujets de servir la divinité de leur choix, et lui—même, pour plaire à la belle et pensive Elloan, son épouse préférée d’alors, avait, sur la montagne des Oliviers, fait construire un temple consacré à Pabominable dieu des Moa— bites, Hamos. Seule parmi toutes les formes du sacrifice, Pimmolation des enfants fut tou— jours prohibée par Salomon et chàtiée de la peine de mort. Et au cours de toutes ces vaines recherches, il fut amené à reconnaître une similitude entre le sort des humains et celui des bêtes. Il s`aperçut que les uns comme les autres étaient voués à la mort, qu’ils respi- raient tous de même, et que nulle supériorité ne distinguait l’homme de la bête. Et le roi comprit alors que toute grande sagesse en- gendrait une grande douleur, et qu’en augmen— tant le savoir, on augmentait la souffrance. Il apprit que sous le rire joyeux se cachait parfois un cœur douloureux, et que la joie souvent précédait la tristesse. Et un matin, pour la première fois, il dicta à Elichover et Achia :

« Tout est vanité des vanités et angoisse de l’âme » — ainsi parle l’Ecclésiaste.

Mais le roi ne savait pas encore à ce moment, que Dieu allait lui envoyer un amour tellement beau, tellement rempli d'ardeur et de tendresse, qu’auprès de lui paraîtraient vaines richesse, sagesse et gloire, et la vie elle-même, puisqu’il ne tenait pas à la vie et ne craignait pas la mort.

IV

SUR LA MONTAGNE

PARFUMÉE…


A L'OUEST du temple de Moloch, sur le versant sud du mont Bathn-el-Hav, le roi possédait un vignoble où il aimait à s’isoler aux heures de grave méditation. Des grenadiers, des oliviers et des pommiers sauvages encadraient ce vignoble des trois côtés attenant à la montagne; sur le quatrième, il était séparé de la route par un grand mur de pierre.

Toutes les vignes avoisinantes appartenaient également à Salomon qui les avait affermées à ses gardiens moyennant 1.000 deniers d’argent chacune.

Le somptueux festin donné par le roi d’Israël aux ambassadeurs du glorieux roi des Assyriens, Téglath-Phalazar, n’avait pris fin 34 SULAMITE que vers l’aube, et Salomon ne pouvait dor- mir, malgré toute sa fatigue. Ni le vin, ni la cervoise n’avaient pu triompher des fortes têtes assyriennes et délicr leurs langues astu- oieuses. Mais, avec son esprit saace, le sage roi avait déjà pénétré leurs projets et com- mençait à son tour à tisser la line trame po- litique dans laquelle se laisseraient prendre . ces hommes graves au regard arrogant, aux propos adulateurs. Salomon saurait sauve- garder la oordialité nécessaire avec le souve—~ rain d’Assyrie, et en même temps, au nom de l’amitié éternelle qui le liait à Hiram, roi de Tyr, il sauverait de la ruine son royaume, dont les richesses innombrables, cachées sous le sol des rues étroites aux maisons serrées, attiraient, depuis longtemps déjà, les regards avides des maîtres de l’Orient. Et c’est ainsi qu’à I’aurore le roi s’est fait porter sur le mont Bathn—el—Hav. Il a laissé sa litière au loin, sur la route, et le voici tout seul, assis sur un simple banc de bois domi~ nant la vigne, à l’ombre des arbres chargés encore de la fraîcheur nocturne. Le roi est sUr.AM1·r1z 35 couvert d‘un simple vêtement blanc, retenu, sur l’épaule droite et sur le côté gauche, par deux agrafes égyptiennes en or vert, en forme de crocodiles enroulés,symbole du dieu Sébah. Immobiles, les mains du roi reposent sur ses genoux ; de ses yeux, qu’une pensée profonde obscurcit, sans sourciller il fixe l’Orient dans la direction de la mer Morte, là-bas où, dans Fincendie de l`aurore, le soleil se lève derrière le sommet arrondi du mont Anasé. Une brise matinale souffle de l’est, répan- dant le parfum de la vigne en fleur et un sub- til arôme de réséda et de vin cuit. Les noirs cyprès balancent gravement leurs grêles cimes et déversent leur haleine résineuse. Les feuilles vert argent des oliviers s’agitent dans un murmure rapide. Mais voici que Salomon se lève et prête l’oreille. Non loin, derrière les arbres, une voix suave sc fait entendre, une voix de femme, claire et limpide comme la limpidité de cette aube sous la rosée. Simple et douce, la mélodie s‘écoule dans la seule harmonie de 36 suLAMrrn cinq ou six notes, tel un ruisseau murmurant dans la montagne. Et la grâce charmante et primitive de cette chanson fait monter aux yeux du roi un sourire attendri. Cependant, la voix se rapproche de plus en plus. La voici déjà tout près derrière les cè- dres touifus et le sombre feuillage du gené- vrier. Alors, se frayant un passage à travers les buissons épineux, le roi doucement ecarte les branches et se trouve tout à coup dans une clairière. Une vigne grimpante s’étend devant lui au delà cl’un mur bas, grossièrement fait avec de larges pierres jaunes. Vêtue d'une légère robe bleue, une jeune [ille erre parmi les ceps ; la voici qui se baisse vers quelque objet, puis, se redressant, elle reprend sa chanson. Sa chevelure rousse flamboie au so- \ leil 2 Le jour respire la fraîcheur, Les ombres nocturnes fuient. Hate-toi de revenir, mon bien-aimé, Sois aussi léger qu’un chevreuil, Que le faon des biches sur les montagnes ravinécs". SULÃMITE 37 Ainsi chante—t—elle, en continuant à lier les ceps ; puis, lentement, elle commence à des- cendre, se rapprochant toujours du mur der- rière lequel se tient le roi. Elle est seule, —— nul ne la voit, nul ne l'cntend ——, et tout la grise : le parfum de la vigne en fleur, la joyeuse fraîcheur du matin et le sang brûlant de son cœur ; sur ses lèvres, les paroles naïves de sa petite chanson naissent spontanément, et puis s`évanouissent une à une, emporlées par le vent. Prenezmous les renards, les petits renards Qui ravagent nos vignes, Car nos vignes sont en fleur. C’est ainsi qu’elle s’approche du mur ; puis, sans remarquer le roi, elle sléloigne ànouveau, gravissant légèrement la côte le long d’uue autre rangée de oeps. Maintenant, la voix de— vient plus lointaine : Fuis, ô mon bien—aimé, Sois semblable au chevreuil , Ou au faon des biches Sur les montagnes pa1·fumé8S· , 38 somisxxrrz Mais tout à coup elle se tait et s’incline vers le sol, si bas qu’elle disparaît derrière la vigne. Alors, de sa voix qui est une caresse, Salo- mon dit : —-— Jeune Fille, laisse-moi voir ton visage, permets-moi d’e11tendre encore ta voix. A ce moment une bourrasque s`élève, gonfle son léger vêtement, puis le plaque étroitement contre son corps, autour de ses jambes. Et pendant une seconde, tandis qu’elle tourne — le dos au vent, il semble au roi qu’il la voit nue sous son vêtement. Elle est là, grande et svelte, dans la pleine fleur de ses treize ans; il aperçoit les petits seins, ronds et fermes, autour desquels la toile semble former des rayons; le ventre virginal, pareil à une coupe arrondie, et la ligne profonde qui descend et se creuse entre les jambes, puis remonte jus- qu’aux hanches. -— Car ta voix est douce et ton visage ai- mable ! —— reprend Salomon. Elle se rappro- che encore et lève vers lui un regard plein d`admiration et d’émoi. Son visage au teint SULAMUE 39 de bronze éclatant est beau infiniment. Epaisse et lourde, d’un roux profond, sa chevelure dans laquelle deux fleurs de pavots écarlates sont piquées, lui couvre les épaules de boucles innombrables qui se répandent sur son dos et, pénétrées par le soleil, flamboient, pareilles à une pourpre d’or. Un collier fait par elle de quelques baies rouges desséchées, enroule par deux fois sa grâce naïve et touchante autour du long cou, mince et bruni, de la jeune fille. -—· Je ne t’avais pas remarqué l dit—elle dou- cement, et le son de sa voix est pareil au chant suave d’une flûte. D’où viens—tu ? — Tu chantais si bien, jeune fille l Elle baisse les yeux, rougissante et confuse, cependant qu'un sourire palpite et se dissi- mule sous ses longs cils et aux coins de sa bouche. ·-— Ta chanson parlait d’un bien—aimé aussi leger qu’un chevreuil ou un jeune faon. Il est bien beau, ton ami, n’est—il pas vrai, jeune fille ? Elle laisse échapper un rire tellement sonore 40 sULA1vu·1·E et mélodieux, que l’on croirait entendre une grêle d’argent frapper un plat en or. —-» Je n'ai pas d’ami. Ce n’était là qu’une chanson. Je n’ai pas encore eu d`ami... Pendant une seconde, ils gardent le silence et se fixent profondément, sans sourire... Dans les arbres, les oiseaux sïnterpellent à plein gosier. La gorge de la jeune fille sous la toile légère se soulève à chaque instant. -»- Je ne te crois pas, tu es si belle... -— Tu te moques de moi, —— vois, comme je suis noire... Et, levant très haut ses petites mains bru- nes, elle laisse glisser le long de ses bras, jusqtfaux épaules, les larges manches de son vêtement, découvrant ainsi ses coudes à la li· gue virginale, fine et arrondie. D’une voix plaintive, elle raconte : —·— Mes frères, irrités contre moi, m’ont chargée de garder la vigne, et, vois, comme le soleil m`a brûlée ! ——— Oh non, le soleil n’a su que te faire plus belle encore, ô la plus belle des femmes ! Tu viens de sourire, et tes dents sont comme les SULAMITE 41 blancs jumeaux de brebis sortant du bain ; nul défaut ne les dépare. Sous tes boucles, tes joues sont comme des moités de grenades. Tes lèvres sont vermeilles : les voir est un clé- liee I Et tes cheveux... Sais-tu bien à quoi ressemblent tes cheveux? As—tu jamais vu au crépuscule, un troupeau de chèvres descendre du Galaad ‘? Il couvre la montagne entière depuis le sommet jusqu'à la base, et, à la lueur du couchant, sous la poussière, il semble aussi roux et aussi ondoyant que tes boucles. Tes yeux ont la profondeur des étangs d'Hésé- bon, près de la porte de Bath-Babbim. Oh, que tu es belle î Ton cou est droit et svelte comme la tour de David! — Comme la tour de David I répète-t-elle avec ivresse. — Oui, oui, ô la plus belle des femmes ! Mille boucliers sont suspendus à la tour de Da- vid, tous, boucliers de héros vaincus. Et moi aussi, je viens suspendre mon bouclier à ton cou. — Oh, parle, parle encore,. —— Et lorsqu’à mon appel tu t’es retournée 42 sULAMrrIz et que le vent a soufflé, j'ai aperçu tes deux seins sous tes vêtements, et je me suis dit t voici deux petites gazelles qui paissent au mi- lieu des lys. Ta taille fait penser à un palmier, et tes deux seins, à des grappes de raisin. La jeune fille pousse un léger cri ; la tête cachée dans ses deux mains, les coudes rame- nés sur la poitrine, elle rougit si fort, que son cou et jusqu’à ses oreilles s’empour- prent. — Et j’ai vu aussi tes hanches. Leurs con- tours sont harmonieux comme ceux d’un vase précieux, sorti des doigts experts d’un artiste. Ecarte donc tes mains, jeune fille. Laisse-moi regarder ton visage. Docile,elle laisse tomber ses bras.Les yeux de Salomon rayonnant comme de l’or massif, et ce rayonnement la charme, Péblouit, s in- filtre sous son épiderme et la fait frissonner délicieusement. D’une voix lente et incertaine, elle Pinterroget -—-— Qui donc es-tu, dis—le moi ? Jamais en- core je n’ai vu personne qui te ressemble. -— Je suis berger, ô belle enfant. Sur les SULAMITE ` 43 montagnes, là où le vert des prés est émaillé de narcises, je fais paître mes troupeaux merveilleux, tous Composés de blancs agneaux, Ne viendras—tu pas me voir, dans ma prai- rie T Mais elle, hochant doucement la tête : ——- Crois-tu donc, dit-elle, que je puisse ajouter foi à tes paroles ? Ton visage ne mon- tre ni le hâle du vent, ni la brûlure du so- leil, et tes mains sont blanches. Tu portes un vêtement d’un grand prix, et Pagrafe à elle seule vaut la somme que mes frères, chaque année, servent pour prix du fermage à Ado- nirannpercepteur r0yal.Tu es venu de là——bas, derrière ce mur. Ne serais—tu pas de l’ent0u- rage du roi? Il me semble t’avoir déjà aperçu un jour de grande fête ‘?... même, il me sou- vient d’avoir couru après ton char... ·— Tu as deviné, jeune fille. Il est difficile de rien te cacher. En vérité, pourquoi de- vrais—tu hanter les troupeaux d’un berger? Oui, fappartiens à la suite royale. Je suis le chef des cuisiniers du roi. Et tu m’as vu le jour de la Grande Pâque,dans le char d’Ami- 44 · SULAMITE ` nodav. Mais pourquoi te tiens-tu éloignée de moi ? Approche—toi, ma soeur l Viens t’asseoir ici, sur cette pierre murale, et parle—moi un peu de toi. Dis~moi ton nom ? —— Sulamite, répond—elle. ~¤· Et pourquoi donc, Sulamite, tes frères sont-ils irrités contre toi ‘? ~— Je n`ose en parler. Ils avaient gagné sur la vente du vin, et m’avaient envoyée en ville acheter du pain et du fromage de chè- vre. Et moi... -— Et toi, tu as perdu l'argent ? —-— Non, pire que cela... Elle baisse la tête et murmure 1 —- En plus du pain et du fromage, _j’i acheté aux égyptiens de la vieille ville un peu, un tout petit peu d’huile de roses. -—— Et cela, tu l’as caché à tes frères? —-—— Oui... Et elle ajoute d’une voix à peine percep- tible : ~—- Cela sent si bon, l’huile de roses 1 Doucement, le roi caresse sa petite main de paysanne. SULAMITE 45

— Tu dois t'ennuyer, toute seule dans cette vigne ?

—— Mais non, je travaille, je chante... A midi, l’on m`apporte à manger, et le soir, je suis remplacée par un de mes frères. Parfois, je creuse les racines de mandragore qui ressemblent à de petits bonshommes. Des marchands chaldéens viennent nous les acheter, il paraît qu’i1s on fout un narcotique. Dis-moi, est—il vrai que les baies de la mandragore soient précieuses en amour?

- Non, Sulamite, l'amour seul peut aider l’amour. Mais dis-moi, ton père et ta mère vivent-ils encore ?

— Ma mère seulement. Mon père est mort il y a deux ans. Mes frères sont tous plus vieux que moi, ils sont du premier lit;il n`y a que ma sœur et moi qui soyons du second.

— Ta sœur est—elle aussi jolie que toi ?

— Elle est encore petite, elle n’a que neuf ans.

Le roi rit, l’attire à lui, et, l'étreignant doucement, lui dit à Foreille :

—— Neuf ans... C’est—à—dire que sa gorge 46 SULAMITE n’est pas encore aussi belle que la tienne? aussi ardente, aussi altière ? Elle se tait, brûlant de honte et de bonheur. Ses yeux brillent, puis sféteignent, voilés d’un sourire radieux. Dans sa petite main qu’il presse, Ie roi sent les battements tumultueux de son cœur. ——- Tes vêtements dans leur tiédeur exha- lent un parfum plus somptueux que celui du nard et de la myrrhe, murmure—t—il et ses lè— vres ardentes effleurent l’oreille de Sulamite. —»- Et quand tu respires, tu émanes un par— fum pareil à celui des pommes. Ma sœur, ma bien—aimée, d’un seul regard de tes yeux, par le seul aspect de ce collier à ton cou, tu as captive mon cœur. ———- Oh, ne me regarde pas ainsi l supplie- t—elle. Tes yeux me troublant. Mais en disant ees mots elle se dégage et pose sa tète sur la poitrine de Salomon. Un poignant désir agite ses paupières, ses lèvres ardentes appellent le baiser. Avidement, Sa— lomon baise ces lèvres qui le demandent, et au contact de cette bouche en feu, de ces SULAMITE 47 dents lisses, de cette langue délicieusement humide, il éprouve un désir tel, que de sa vie, il n‘en a connu de semblable. Quelques minutes s’ée0ulent ainsi. ——- Que fais-tu de moi? dit faiblement Sula- mite en fermant les yeux. Que fais-tu de moi? Mais tout près d’elle Salomon murmure passionnément : —~ Tes lèvres distillent le miel, ma fiancée, ta bouche exhale le parfum du miel et du lait... Viens, oh, viens plus vite auprès de moi. Derrière ce mur, il fait sombre et frais. Nul ne nous y verra, et la verdure est moel- leuse sous les cèdres. ——- Non, non, lnisse—moi. Je ne veux pas, je ne peux pas. »·· Sulamiteu. si, tu le veux, tu le veux... Ma sœur, ma bien—aimée, viens près de moi! Sur la route, au bas du mur qui borde la vigne, des pas se font entendre, mais Salomon retient par la main la jeune fille eifrayée. ~— Où habites-tu, dis—le moi bien vite ‘?Cette nuit, je viendrai te retrouver, dit-il rapide- ment. 48 SULAMITE — Non, non, oh, non, je ne te le dirai pas. Laisse-moi. Je ne te le dirai pas. —— Je ne te laisserai pas, Sulamite, que tu ne me l’aies dit... Je te veux l... —- Je veux bien te le dire... Mais promets- moi d’abord de ne pas venir cette nuit... non plus que la nuit suivante... ni celle qui sui— vra... ô mon roi I je t`en conjure par les gazelles et les biches des champs, ne trouble pas ta bien—aimée avant qu’elle ne le veuille! —- Oui, je te le promets... où donc est ta maison, Sulamite? — Sur la route qui mène à la ville ; tu franqhiras le Cédron par le pont qui est au delà de Siloam, et là, au bord d’une source, tu apercevras notre maison. Il n’y en a pas d’autre. — Et quelle est ta fenêtre, Sulamite? —— Pourquoi faut—il que tu le saches, ami ‘? Oh, ne me regarde pas ainsi. Ton regard me charme. Ne 111'embrasse pas...·ne me baise pas... Bien—aimé ! baise—m0i encore I .. ·— Où donc se trouve ta fenêtre, mon uni— que amour '? ~ suLAMrrE 49

Q La fenêtre donne au midi... Ah, je ne devrais pas te le dire... c‘est une petite fenêtre haute avec un treillage. —~ Et ce treillage s’ouvre de Pintérieur? — Non, ce n’est qu’une fausse fenêtre... Mais on trouve une porte en tournant le coin. Elle mène directement à la chambre où je dors avec ma soeur... Mais tu m`as promis!". Ma sœur a le sommeil léger... oh, que tu es beau, mon bien—aimeI. ..Tu as promis, n’est—il pas vrai? Doucement, Salomon Iui caresse les joues et les cheveux. - Je viendrai te trouver cette nuit, dit—iI avec fermeté. Je viendrai à minuit. Je le veux ainsi, je le veux. —- Ami I — Non. Tu m’attendras. Surtout,ne crains rien, aie confiance en moi. Je ne te causerai nulle peine.Je te donnerai une joie si grande, qu’auprès d’elIe tout pour toi s’eH`acera sur la terre. Et maintenant, adieu. On me cherche ·—- je Yentends. —— Adieu, mon bien-aimé... oh non, ne me 4 quitte pas encore. Dis-moi ton nom. je ne le connais pas.

Il semble hésiter une seconde, ses paupières s'abaissent, mais il les relève aussitôt :

— Mon nom est semblable à celui du roi. On m’appelle Salomon. Adieu. Je t’aime.




V


LA BALANCE ET LES POIDS…





LE visage serein, rayonnant de joie, tel était en ce jour Salomon, lorsqu’assis sur son trône dans une salle de son palais du Liban, il rendait justice à tous ceux qui étaient venus l’implorer.

Quarante colonnes, par rangées de quatre, entièrement entourées de bois de cèdre, sou- tenaient le plafond de la salle des Jugements. Des chapiteaux en forme de fleurs de lys couronnaient ces colonnes. Le parquet était fait de planches de cyprès ; des boiseries de cèdre, ornementées de sculptures dorées en forme de chérubins, de palmes et d’ananas, dissimulaient entièrement les murs de pierre. Tout au fond de cette salle six marches conduisaient aux degrés du trône ; de chaque côté des marches se trouvait un lion de bronze. Le 54 suLA1v1r1·n trône lui—même était en ivoire incrusté d’or ; deux lions couchés, également, en formaient les accotoirs, et le dossier, dans sa partie su- périeure, se terminait par un disque doré. A l’entrée de la salle, des voiles pourpres et vio- lets, formant rideaux, descendaient du plafond jusqu’à terre. Ils isolaient ainsi le portique sous lequel, entre cinq colonnes, étaient masses solliciteurs, plaignants et témoins, en même temps que les accusés et les criminels, ces der· niers sous bonne garde. Vêtu d’une tunique rouge, le roi avait le front ceint d’un simple et étroit diadème qui se composait de soixante béryls dans une monture d`or. A sa droite, un autre trône avait été érigé pour sa mère Virsavie, mais depuis quelque temps déjà, son âge avancé Fempêchait de pa- raître souvent en public. Le long des murs, assis sur des bancs de jaspe, les hôtes assyriens montraient leur vi— sage farouche à barbe noire. Leurs vêtements étaient couleur d’olive, agrémentés, sur les bords, de broderies rouges et blanches. Avant sunnmrria 55 même qu’ils eussent quitté leur patrie assy- rienne, la renommée des jugements fameux de Salomon était venue jusqu’à eux, et ils écoutaient, soucieux de ne pas laisser échap- per la moindre parole, afin de pouvoir par la suite parler de l’équité du roi d’Israël. Autour d`eux,0n voyait les chefs militaires, les ministres du roi, les gouverneurs des pro- vinces et les courtisans. Il y avait là Benaïa, jadis bourreau du roi et meurtrier de Joad, d’Adonia et de Semèi, et aujourd’hui, grand chef de l’armée, vieillard obèse, de petite taille, à la barbe grise et clairsemée. Ses yeux bleus décolorés, autour desquels les paupières rou- gies semblaient être à l’envers, avaient un re- gard stupide et sénile. Sa bouche humide res- tait ouverte, et sa lippe charnue pendait sans vigueur; sa tête qu’il tenait toujours inclinée, tremblait légèrement. Dans la salle se tenaient également Asaria fils de Nathan, grand homme bilieux, à la figure sèche et maladive, aux yeux cernes ; le chroniqueur Josaphat, réputé pour sa distrac- tion et sa boubomie; Acbélar, chef de la cour 56 sULAM1r1s de Salomon et Zadubh, qui portait le haut ti— tre d’ami du roi; Ben—Aminodav, époux de la fille aînée de Salomon, Taphatia, et Ben—Ge— ver, gouverneur du district d’Argovie, àBazan, qui avait sous ses ordres soixante villes for— tifîées, avec des portes aux verrous d’airain ; Baaua, fils de Khonebai, naguère renommé pour son art à lancer le javelot à trente pa- rasauges de distance, et beaucoup d’autres encore. Soixante guerriers, étincelants sous leurs casques et leurs boucliers dorés, étaient dis- posés par rangées à droite et à gauche du trône; le bel Eliav aux boucles brunes, fils d’Archi— loud, les commandait ce _jour—là. Ce fut un nommé Achior, lapidaire de son métier, qui le premier vint exposer sa cause à Salomon. Un jour qu’il travaillait à Bel en Phénicie, il lui arriva de trouver une pierre précieuse ; de- sireux d’en faire présenta sa femme, il la tailla et chargea son ami Zacharia, qui retournait à Jérusalenude la lui remettre. Quelque temps après, Achior à son tour rentra à Jérusalem. SULAMITE 57 A peine rendu auprès de sa femme, il lui parla de la gemme. Mais elle, profondément surprise par cette question.jura n’en avoir jamais reçu aucune. Alors Achior se rendit près de Zacha- ria afin de lui demander des explications, mais celui—ci, de son côté, afürma sous serment, avoir fait parvenir la pierre à sa destination, dès son arrivée. Il produisit même deux té- moins qui confirmèrent avoir vu de leurs pro- pres yeux Zacharia remettre la gemme à la femme d’Achi0r. Et maintenant tous quatre, Achior, Zaeharia et les deux témoins, se pré- sentaient devant le trône du roi d’Israël. Salomon regarda chacun d’eux à tour de rôle au fond des yeux,puis il dit aux gardiens: — Conduisez-les chacun dans une pièce et eni`ermez—les séparément. Lorsque cet ordre fut exécuté, il fît porter quatre morceaux de terre glaise 1 — Que chacun de ces hommes, ordonna le roi, imprime à Pargile la forme qu’avait la pierre précieuse. Peu après, les modelages étaient exécutés. Mais tandis que l’un des té- moins avait, selon l'usage courant des lapidai-· res, donné au sien la forme d’une tête de cheval, l’autre en avait fait une tête de mouton et seuls les modelages d’Achior et de Zacharie se ressemblaient, rappelant tous deux, par leurs contours, un sein de femme.

Et le roi prononça :

— Un aveugle lui—même saurait maintenant discerner que les témoins ont été achetés par Zacharia. Qu’il rende donc la pierre à Achior ; au surplus, qu’il lui verse trente sicles civils pour frais de procès et dix sicles sacrés pour le temple. Quant aux témoins qui viennent de se confondre eux—mêmes, que chacun d’eux paye son faux témoignage par cinq sicles versés au trésor.

Trois frères, en litige pour une question d’héritage, s'approchèrent ensuite du trône de Salomon. Le père, en mourant, leur avait dit :

— Afin qu'il n’y ait entre vous aucune querelle lors de l'héritage, je veux moi—même partager selon la justice. Dans le bois qui se trouve derrière la maison, il y a une colline. « Allez—y après ma mort et creusez la terre à SULAMITE 59

cet endroit: vous y trouverez une cassette à trois compartiments. Sachez donc que le com- partiment supérieur est destiné à l’aîné, le moyen, au cadet, et celui du fond, au plus jeune des frères ». Une fois le père mort, les frères obéirent à ses ordres. Ils trouvèrent alors le comparti- ment supérieur entièrement rempli de pièces d`or, tandis que le moyen contenait des os, et le troisième des morceaux de bois. Et depuis lors, l’envie et Panimosité s’étaient emparées des deux jeunes frères contre leur aîné. Leur vie en était devenue tellement insupportable qu’ils avaient décidé d’en appeler aux conseils et à la justice du roi. Et même ici, au pied du trône, ils ne savaient réprimer leurs re- proches et leurs insultes. Le roi les écouta en hochant la tête, et leur dit : . -——-Cessez vos querelles.Lourde est la pierre, et grand le poids du sable, mais plus lourde encore est la colère de Pinsensé. Votre père, selon toute évidence, était un homme sage et juste, et son testament exprime sa volonté GO SULAMITE aussi clairement que s’il l’avait manifestée en présence de cent témoins. Comment donc n’avcz—vous point deviné, malheureux insen- sés, qu’ila légué tout son argent au frère aîné, les bêtes et les esclaves au cadet et la maison avec les champs, au plus jeune? « Allez donc en paix et ne vous cherchez plus querelle. Et, rayonnant de joie, les trois frères en- nemis se prosternèrent devant le roi et quit- tèrent le tribunal, la main dans la main, ré- conciliés. Le roi eut encore à juger une autre affaire ` d`héritage, en litige depuis trois jours. Un homme, sur le point de mourir, déclara qu’il laissait tout son bien au plus digne de ses deux fils.l\/Iais aucun d’eux ne consentaut à avouer son infériorité, ils en appelèrent au jugement du roi. Salomon les questionna sur leur métier et ayant appris que tous deux étaient archers Z — Hentrez chez vous, leur dit—il. Je vais faire attacher contre un arbre le cadavre de votre père. Nous verrons d’abord qui de vous SULAMITE 61 deux lancera le plus adroitement une flèche dans la poitrine du vieillard, puis nous déci- derons de votre affaire. Les deux frères, accompagnés du gardien préposé par le roi à leur surveillance, étaient maintenant de retour. Salomon questionna le gardien sur les résultats du concours. ——— J’ai agi selon tes ordres, ô roi, dit cet homme. Après avoir adossé à un arbre le ca- davre du vieillard,_je distrihuai art: et flèches à chacun des deux frères. Ce fut l’aîné qui tira le premier. A cent vingt coudes de dis- tance, il toucha l’endroit précis où palpite le cœur d’un homme vivant. »- Excellent coup! dit Salomon.Et le cadet? —·- Le cadet...Pardonne—moi, ô roi, mais je n’ai pu exiger l’entière exécution de tes or- dres. Le cadet, la corde de son arc tendue, y appuyait déjà la flèche, quand tout à coup, laissanttomber Parc à ses pieds, il se détourna et, fondant on larmes: — Non, lit—il, je ne puis... je ne tirerai point sur le cadavre de mon père. -—— Que la fortune de son père lui appar- 62 SULAMITE tienne donc, conclut Salomon, car des deux fils c’est lui qui s’est montré le plus digne. Quant à l’aîné, il peut, s’il le désire, faire par- tie de ma garde du corps.J’ai besoin d’hommes tels que lui, avides et robustes, à la main terme, à l’oeil juste, au coeur viril et sans pitié. Trois hommes se présentèrent ensuite de- vant le roi.Associés tous trois dans unemême entreprise commerciale, ils avaient réalisé de grands bénéfices. Quand vint l’heure de rentrer à Jérusalem, le magot fut cousu dans une cein— ture de cuir, puis ils se mirent en route. Au cours du voyage, ils se virent obligés de cou- cher dans la forêt et pour plus de sûreté, ils enfouirent la ceinture dans ‘la terre. Mais le lendemain matin, à l°heure du réveil, la cein- ture avait disparu de Yendroit où ils l’avaient mise. Chacun d`entre eux attribuait à l’un de ses compagnons ce rapt nocturne, et comme tous trois semblaient ruses et que leurs paro- les respiraient la subtilité, le roi déclara 1 — Avant de statuer sur votre affaire, je vous conterai Phistoire suivante: Une belle jeune su1,A1u11·ia 63 fille avait promis à son bien—aimé qui partait en voyage, d’attendre son retour, et de ne faire à nul autre qu’à lui le don de sa virginité. Mais au bout de quelque temps, le jeune homme se maria dans une autre ville, et elle en eut connaissance. Cependant, un adolescent riche et sincère, ami de son enfance, la de- manda en mariage. Sous la pression de ses parents, elle consentit à l’ép0user,n’ayant, par pudeur et par crainte,osé avouer à son fiancé sa promesse antérieure, avant la cérémonie du mariage. Mais lorsqu’à l’issue du festin nuptial son époux la conduisit dans la cham- bre et voulut partager sa couche, elle l’im— plora en ees termes: « Permets—m0i d’aller trouver mon ancien ami dans la ville où il habite maintenant, afin qu’ilme libère de mon serment. A mon retour, je ferai tout ce que tu voudras. >> Et le jeune homme au nom de son attachement pour sa jeune femme lui accorda ce qu’elle désirait et la laissa partir. En cours de route, elle fut attaquée et dé- valisée par un brigand ; mais l0rsqu’il voulut la violer, la jeune fille, tout en larmes, tomba 64 SULAMITE à ses genoux et, le suppliant de Pépargner, elle lui raconta tout et lui expliqua le but de son voyage. Le brigand éprouva une telle sur- prise devant cette fidélité à la foi jurée et se sentit si vivement touché par la générosité du fiancé, qu’il laissa aller en paix la jeune fille, lui restituant même tous les objets volés. Ré- pondez maintenant à cette question : lequel d’entre eux, le fiancé, la jeune fille ou le bri- gand a, devant l’Eternel, accompli l’acti0n la plus méritoire? Et l’un des solliciteurs trouva que la jeune fille,par sa fidélité à son serment, était la plus digne d’éloges. Un autre admira l’amour su- blime du fiancé, quant au troisième, il jugea que l'acte le plus magnanime était celui du brigand. Alors le roi dit à ce dernier: —-— C’est donc toi qui as volé la ceinture ren- fermant votre commun trésor, car ta nature avide te porte à convoiter le bien d’autrui. Mais cet homme, ayant passé son bâton à l’un de ses camarades, répondit en levant les bras comme pour prêter serment Z sULAM1TE 65 — Je jure devant Jéhovah que l’or se trouve chez lui, et non chez moi I Le roi sourit: —— Prends le bâton de cet homme, dit-il à l’un de ses guerriers, et brise—le en deux. Le guerrier s’exécuta, et l’on vit tomber, de Pintérieur du bâton, où elles étaient cachées, les pièces d’or volées. Quant au voleur, consterné par la sagesse du roi, il tomba à ses pieds et avoua son crime. Il vint aussi, au palais du Liban, une pau- vre femme, veuve d’un macon, qui implora : —- O roi, fais—moi justice! Avec les deux derniers dinars qui me restaient, j’avais acheté de la farine. L’ayant versée dans ce grand pot d"argile, je Pemportai à la maison, quand tout à coup une violente bourrasque s'éleva qui disperse toute ma farine. O roi si sage, qui donc me dédommagera? Il ne me reste plus maintenant de quoi apaiser la faim de mes enfants! — Quand donc cela arriva—t—il ? lui demanda le roi. —~ Cela s’est passé ce matin même, à l’aube. 5 66 SULAMITLL, Alors Salomon fit venir quelques riches marchands qui devaient ce jour -1à expédier en Phénicie, par la voie de Japho, des navi- res remplis de marchandises. Et l0rsqu’il les vit arriver, tout inquiets, dans la salle des Jugements, le roi leur posa cette question Z ~— Avez—vous prié l’Eternel ou quelque au- tre dieu d’envoyer des vents propices à vos navires ? —- Si fait, mon roi, répondirent-ils, e’est exact. Et nes sacrifices ont été agréés par l’Eternel, puisqu’il nous a accordé un vent favorable. — Je m’en réjouis pour vous, reprit Salo- mon. Et cependant, c’est ce même vent, qui a dispersé la farine qu’une pauvre femme por- tait dans son pot d`argile. Ne pensez—vous pas qu’il serait équitable de votre part de com- penser sa perte ? Bien heureux d’apprendre que leur con- vocation n’avait point d’autre but, ils se hâ- tèrent de remplir le pot d’argile de pièces d’argent, grosses et menues. Et quand la pau- vre femme, les yeux remplis de larmes,vou— sutsmrrs 67 lut dire sa reconnaissance au roi, celui—ci, la face illuminée d’un clair sourire, Parrêta en disant 1 —— Attends. Ce n’est pas encore tout. A moi aussi, cette brise matinale a apporté une joie inattendue. Laisse-moi donc aux offran- des de ces marchands joindre mon don royal. Et il donna au trésorier, Adoniram, l’ordre d’a_jouter à l’argent offert par les marchands des pièces d’or en telle quantité que les pièces d’argent en fussent entièrement recouvertes. Car ce jour—là le désir de Salomon était que personne ne fût malheureux ; une année entière s’écoulait parfois sans qu’il distribuât autant de présents, de récompenses et de pen- sions qu’en cette seule journee, ll accorda sa grâce à Achimaas, gouverneur de la terre de Nephtali dont les exactions avaient provoque son courroux; bien d’autres encore, parmi ceux qui transgressèrent la loi, eurent leur peine remise, et de toutes les suppliques de ses sujets, Salomon n’en repoussa qu’une seule 2 En quittant le palais du Liban par la petite 68 SULAMITE porte du midi, il aperçut, lui barrant la route, un homme vêtu de cuir jaune, trapu, large d’épaules, la figure sombre et violacée, la barbe noire et toutïue, un cou de taureau et un regard farouche sous des sourcils noirs et incultes. Cet homme était le grand—prêtre du Temple de Moloch. DlUHB voix suppliante, il laissa tomber cette seule parole : —— O roi I Il y avait, dans le sein de son dieu de bronze, sept compartiments, dont l’un était destiné à recevoir de la farine, un autre, des pigeons; le troisième était réservé aux bre- bis, le quatrième,aux moutons,le cinquième, aux veaux et le sixième, aux boeufs. Quant au septième, dans lequel on devait mettre les pe- tits enfants offerts par leurs mères, depuis longtemps déjà Finterdiction du roi le laissait vide. Et lorsque Salomon en silence passa devant le prêtre, ce dernier tendit ses bras vers lui et s’écria d’u11e voix suppliante : —-— O roi I Je t’eu conjure par ta joie Z... Accorde—moi cette grâce, ô mon roi, lève ton interdiction et je te ferai connaître le danger qui menace ta vie.

Salomon ne répondit pas. Le prêtre serra les poings et son regard furieux accompagna le roi jusqu’à la sortie.




VI


D’OR ET DE MYRRHE…





Au crépuscule, Sulamite se rendit dans cette partie de la vieille ville, où s’étendent en longues files les boutiques des changeurs, des usuriers et des marchands de substances aromatiques. Là, pour trois drachmes et un dinar, elle vendit à un bijoutier le seul joyau qu’elle possédât et qui formait son unique parure des jours de fête, une paire de boucles d’oreilles d’argent, en forme d’anneaux, ornées chacune d’une petite étoile d’or.

Cela fait, elle entra dans la boutique d’un marchand de parfums. Un vieux castrat égyptien, gras, ride, clignotant de ses yeux indolents, et tout parfumé lui—même, se tenait immobile, les jambes croisées, dans l’ombre d’une profonde niche de pierre, au milieu de pots d’ambre gris d’Arabie, de paquets de benjoin du Liban, de touffes d’herbes odorantes et de fioles pleines d’huiles. S’emparant d’une fiole de forme phénicienne, il compta les dinars qui composaient toute la fortune de Sulamite et, soigneusement, versa dans un flacon d’argile le nombre équivalent de gouttes de myrrhe. Puis, recueillant à l’aide d’un bouchon l’huile qui humectait encore le goulot, il dit avec un rire plein de malice :

— Jeune Fille au teint bronzé, ô belle jeune fille ! quand ce soir ton ami, te baisant entre les seins, dira : « Comme ton corps embaume, ô bien—aimée ! » pense alors à moi, car je t’ai donné trois gouttes de plus. À la tombée de la nuit, Sulamite se dresse sur sa pauvre couche en laine de chèvre, et prêta l’oreille. Dans la maison, tout était calme. Sa sœur, étendue à terre, près du mur, faisait entendre une respiration régulière. Dans la pâle clarté de la lune, qui se levait au—dessus de Siloam, la blancheur bleuâtre des maisons se fondait avec le bleu—noir des ombres et le vert mat des arbres. Seul, dehors, dans les buissons qui bordaient la route, résonnait le cri sec et suLAMma 75 passionné des grillons et, dans les oreilles de la jeune fille, le sang bourdonnait, affluant par bouffées. Dans le clair de lune, les contours de la grille qui défendait la fenêtre se dessinaient nettement, et l’on voyait son ombre s’allonger sur le sol. Toute tremblante de crainte, de bonheur et d’attente, Sulamite dégrafa ses vêtements et les laissa glisser à ses pieds, se trouvant ainsi entièrement nue au milieu de la pièce, la face tournée vers la fenêtre, éclai- rée par la lune qui brillait à travers les bar- reaux de la grille. Puis, enduisant de myrrhe épaisse et odo- rante son ventre, sa poitrine et ses épaules, inquiète de laisser perdre la moindre goutte de cette précieuse substance, rapidement elle se frictionna les jambes, le cou et les aisselles. Et au contact de ses coudes lisses et de ses paumes caressantes, son corps nu était envahi d’une sensation d’espoir qui le faisait frison- ner délicieusement. A tout moment, son regard se portait vers la fenêtre, mais seuls, derrière la grille, deux peupliers laissaient voir leur `76 SULAMITE forme, sombre d’un côté, et argentée de l’autre. Et tout doucement, frémissante et souriant sans cesse, la jeune fille murmura : — Tout cela pour toi, mon ami, pour toi, mon bien-aimé. Mon bien—aimé se distingue parmi dix mille hommes 1 sa tête est de l’0r pur, ses boucles flottantes sont noires comme le corbeau. De ses lèvres émane la douceur. et de toute sa personne, le désir. Tel est mon bien—aimé, tel est mon frère, filles de Jérusa- lem l... Toute parfumée de myrrhe, elle se recouche, le visage tourné vers la fenêtre. Comme une enfant, elle a les mains serrées entre les ge- · noux, et son cœur, dans le silence profond de la chambre, bat avec force. Le temps passe. Les yeux presque clos, elle est plongée dans un demi—sommeil, mais son cœur veille. Elle croit voir, en songe, son ami couché à ses côtés. Son brs droit soutient la tête de la bien- aimée, de son bras gauche il la tient embras- sée. Craintive et joyeuse à la fois, elle secoue le sommeil et cherche en vain le bien-aimé à ses côtés. Plus courte et plus oblique encore, SULAMITE 77 l’ombre dessinée par la lune sur le sol s’est maintenant rapprochée du mur. On entend le cri des grillons, le murmure monotone de la source du Cédron, et au loin, dans la ville, la complainte du veilleur. ——- Et s’il n’allait pas venir cette nuit ? se demande Sulamite : ——— je l’en avais prié, —- `m’aurait·-il obéie ?... Je vous en conjure, filles de Jérusalem, par les gazelles et les lys des champs : ne réveillez pas l’amour avant qu’il ne soit venu... Mais à cette heure, l’am©ur m’a visitée. Viens près de moi, hâte-toi, mon bien—ai1né I Ta fiancée t’attend. Sois rapide comme unjeune cerf dans les montagnes par- fumées. . Des pas légers font grincer le sable dans la cour, et le cœur de la jeune fille cesse de battre. Une main prudente frappe à la fenêtre; derrière la grille, une sombre forme surgit, et la douce voix du bien—aîmé se fait entendre: »-—©uvrc—moi, ma soeur, mon amie, ma pure colombe I Ma tête est couverte de rosée. Mais une torpeur surnaturelle envahit sou- dain tous les membres de Sulamite. Elle veut 78 smiamxrs se lever et ne peut Ie faire, elle essaie de tendre les bras sans y parvenir Et sans com- prendre ce qui lui arrive, elle regarde par la fenêtre en murmurant : ——Ah, ses boucles sont toutes trempées par la rosée nocturne?Maisj’ai enlevé ma tunique, comment la remettrai—_je ? ——Lève—toi et viens, ma bîen—aimée, incom-· parable vierge. Le jour approche, les fleurs s’épanouissent et la vigne cxhale son parfum. Le temps des chansons est arrivé, car la voix dela tourterelle s’est fait entendre dans la montagne. —·— J’ai parfumé mes pieds, murmure Sula- mite : comment les poserai—_je sur le sol? La forme obscure disparaît du cadre de la fenêtre. Des pas sonores se font entendre tout autour de la maison, puis s'arrêtent devant la porte. Le bien-aimé doucement passe sa main dans Fouverture, et de ses doigts cherche le verrou intérieur. Prise de frayeur, Sulamite se lève et, les paumes de ses mains fortement pressées contre ses seins, elle balbutie : SULAMITE 79 — Ma sœur dort, je crains de la réveiller. Encore hésitante, elle met ses sandales; sur son corps nu, elle jette une tunique légère, la recouvre d’un voile, et ouvre entin la porte, laissant des traces de myrrhe sur le verrou. Mais il n’y a plus personne dehors, et seule, dans la grise brume matinale, la route blan- chit au milieu des buissons obscurs. Le bien- aimé n’a plus voulu attendre, le voilà loin déjà et le bruit de ses pas s’est évanoui. La lune, diminuée et pâlie, est déjà haute ; à l’orient, au-dessus de la ligne ondoyante des montagnes, le ciel est coloré de ce rose gla- cial qui précède l'aurore. A l’horizon, on voit blanchir les murs et les maisons de Jérusalem. Et dans Fhumidité de la nuit, s’élève la voix de Sulamite 1 -- Mon bien-aimé I Roi de ma vie 3 Me voici. Je t’aLtends... Reviens l Mais personne ne lui répond. Alors Sula- mite se dit : — Je 1n”en vais clone courir sur la route, _j’y rattraperai mon bien-aimé, je le saisirai. Dans les rues de la ville et sur les places, j’irai 80 SULAMITE chercher celui que mon coeur aime. Oh, que n’es-tu mon frère, allaité aux mamelles de ma mère ! Il m’eût été permis alors de t’embras— ser, lorsque dehors je t’aurais rencontré, et nul, pour cela, ne m’aurait méprisée. Alors, par la main je t’aurais conduit à la maison de ma mère. Là, tu m’aurais instruite en toute chose, et je t’aurais fait boire du jus de mes grenades. Je vous en conjure, filles de Jéru- salem : si vous voyez mon bien—aimé, dites- lui que l’amour m’a blessée ! Ainsi se parle—t—elle et, de ses pas légers et dociles, parcourt l’espace qui la sépare de la ville. A la porte, auprès du mur, deux gar- diens qui viennent de faire la ronde de nuit, se sont assoupis dans la fraîcheur matinale. Ils se réveillent et, tout surpris, regardent la jeune fille qui continue sa course. Etendant les bras, le plus jeune d’entre eux lui barre la route : -—~Attends, attends, la belle I lui crie—|;—il en riant, pourquoi donc es-tu si pressée ? Nous sommes transis par l’humidité nocturne, et toi, tu es toute chaude encore de l’é|;reinte SULAMITE 81 de ton amant, chez lequel, en secret, tu viens de passer la nuit. Il serait juste que tu res— tasses un peu avec nous I A son tour, le plus âgé s’est leve et veut embrasser Sulamite. Il ne rit pas, sa respira- tion est courte et sifllante, sa langue passe et repasse sur ses lèvres bleuies. Dans la pâleur de la brume, sa face, défigurée par de grandes cicatrices de lèpre, est terrible à voir. Sa voix est nasillarde et enrouée 1 —~ En vérité, dit—il, en quoi donc ton bien- aimé est—il supérieur aux autres hommes, belle enfant ? Ferme les yeux et tu ne le dis- tingueras pas de moi. Même, je vaux mieux que lui, car j’ai sûrement plus d’expérience! Ils la saisissent par les épaules,par les vête— ments, par la poitrine, mais Sulamite est souple et vigoureuse. Son corps, que l’huile a rendu glissant, leur échappe ; seul reste entre leurs mains le voile qui la recouvrait, et, plus rapide que jamais, Sulamitc fait en sens inverse le chemin qu’ollo vient de parcourir. Elle n’a éprouvé ni crainte, ni indignation, car Seule, la pensée de Salomon la possède. Arri- 6 82 summzrs vée à la hauteur de sa maison, elle s’aperçoit que la porte qui lui avait livré passage est restée ouverte. Sur la façade blanche du mur, elle semble un trou béant, quadrangulaire et noir. Sulmite retient s respiration, se pelo- tonne, telle une jeune chatte, et reprend, sur la pointe des pieds sa course silencieuse. Traversant le pont du Cédron, elle contourne la pointe du village de Siloam, et delà, esca- ladant par un chemin pierreux le versant sud de Bathn—el—I'Iav, elle s’achemine vers sa vigne. Enroulé dans une couverture de laine que la rosée a trempée, son frère dort encore au milieu des ceps. Sulamite veut le réveil- ler : en vain ; car il dort du lourd sommeil du matin. De même que la veille, l’aurore embrase Anasé, et la brise se lève. Des ondes parfu- mées s’échappent de la vigne en fleur. ——-— Je m’en vais voir, dit Sulamite, l’en- droit où, près du mur, mon bien—aimé m’est apparu. \ Les pierres qu’il a touchées, je les effleure- suniinxrs S3 rai de mes mains, et je baiserai le sol qu’il a foulé. Légère, elle glisse parmi les oeps. Des gouttes de rosée mouillent ses bras et glacent ses pieds. Et soudain, toute la vigne retentit de son cri joyeux I Derrière le mur, Sula- mite a aperçu le roi. Tout rayonnant, il tend les bras vers elle, et elle, plus légère qu’un oiseau, franchit Penceinte et sans une parole, dans un soupir de bonheur, court se jeter dans les bras de son bien~aimé... Enfin, Salomon éloigne ses lèvres de celles de son amie; et sa voix tremble de ravisse—- ment : — Oh, tu es belle, ma bien—aimée, dit—il, tu es belle l -——- Et toi, ô bien—aimé, que tu es beau ! Des larmes d’ivresse et de reconnaissance, des larmes radieuses brillent sur le pâle et beau visage de Sulamite. Succombant sous le poids de son amour, elle s’aH`aisse sur le sol, et d’une voix à peine intelligible elle murmure des paroles sans suite : —·— Notre lit, c’est la verdure. Les solives de 84 SULAMITE notre maison, ce sont les eèdres,. Baise-moi d’un baiser de tes lèvres. Tes caresses sont plus douces que le vin... Peu après, la tête de Sulamite repose sur la poitrine de Salomon. De son bras gauche, il la tient embrassée. Tout près de son oreille, le roi parle dou- cement, le roi tendrement s’exeuse, et ses paroles font rougir Sulamite. Elle ferme les yeux, puis, souriant, et charmante infiniment dans son trouble, elle dit : —Mes frères m’avaient chargée de garder la vigne... Ma vigne à moi, je ne l’ai point gardée". Mais Salomon avec ferveur porte à ses lèvres la petite main brune de son amie. —— Le regrettes~tu, ma Sulamite. —— Oh non, mon roi, mon bien—aimé; je n’ai aucun regret. Et si à l’instant même tu te levais et me quittais, si jamais plus je ne devais te revoir, -—· même alors, ô Salomon, jusqu’à la fin de mes jours, je prononcerais ton nom avec reconnaissance. —— Dis-moi encore, Sulamiten. Mais dis- SULAMITE S5 moi toute la vérité, je t’en conjure, ma pure colombe... savais—tu, qui était ton ami ‘? —— Non, et je ne le sais pas encore... j’avais pensé... Mais je 11,080 pas te l’avouer... je crains que tu ne me rai1les... On raconte que certains dieux païens viennent parfois errer ici, sur le mont Bathn-—el—llav. . . Ils sont, paraît- il,très beaux... Etjemc demandais: ne serais- tu pas Horus, lils d’Osiris, ou quelque autre divinité ? —— Non, je ne suis qu’un roi, ma bien—aimée. Mais vois : je baise ta chère main que le soleil a brûlée, et je te le jure : jamais encore, ni aux heures des premiers troubles d’amour, ni aux jours de gloire, —- jamais mon coeur n’a été consumé d’un désir aussi insatiable que celui que m’app0rtent ton seul sourire, l’a|;tou— chement de tes boucles de flammes, la ligne sinueuse de tes lèvres vermeilles I Tes caresses me grisent. Tes seins sont un parfum l Ils mlenivrent comme du vin I ——— Oh oui, blen—aimé, regarde, regarde-moi encore! Tes yeux me troublant I Oh, quelle joie! C’est vers moi, vers moi que se porte ton désir ! Ta chevelure est embaumée ! Tel un bouquet de myrrhe, tu reposes entre mes seins !

Le temps arrête son cours et referme autour d’eux le cercle du soleil.

Ils ont la verdure pour couche, les cèdres leur servent de toit, les cyprès de murs et… l’Amour est l'étendard planté sur leur tente.




VII


L’OREILLE CLOUÉE…







Il y avait un bassin dans le palais du roi, un frais bassin octogonal, en marbre blanc. Des gradins de malachite vert foncé y descendaient. Un revêtement de jaspe d’Égypte, blanc comme la neige, avec de petites veines roses imprécises, lui servait de cadre. Le plus beau bois d’ébène ornait ses murs. Quatre têtes de lions en sardoine rose projetaient de minces filets d'eau dans le bassin. Huit miroirs en argent poli, d’excellente facture sidonienne, étaient enchâssés dans les murs, entre les légères colonnes blanches.

Avant de faire entrer Sulamite dans le bassin, les jeunes servantes y versèrent des mélanges aromatiques ; à leur contact, l’eau se colora de teintes blanchâtres et azurées, et tous les reflets de l’opale laiteuse se mirent à jouer sur l’onde.

Les esclaves qui dévêtaient Sulamite, regardaient son corps avec ravissement, et, l’ayant mise nue, elles la conduisirent devant un miroir. Nul défaut ne déparait ce beau corps que dorait un blond et tendre duvet, le faisant semblable à un fruit mûr, bruni par le soleil. Mais elle, se voyant nue dans le miroir, rougissait et pensait :

— Tout cela pour toi, ô mon roi ! Elle sortit du bassin, fraîche et odorante, couverte de gouttelettes d’eau qui frémissaient. Les esclaves la revêtirent d’une courte tunique blanche du lin d’Égypte le plus fin, et d’une robe en précieux byssus de Sargon, d’un or tellement étincelant, que le vêtement semblait tissé des rayons du soleil. Elles chaussèrent ses pieds de sandales rouges en peau de jeune chevreau, firent sécher ses boucles de flammes, les parsemèrent de grosses perles noires, et ornèrent ses bras de bracelets d’or.

Ainsi parée, elle se présenta devant Salomon, et joyeusement le roi s’écria :

— Qui est-elle, étincelante, comme l’aurore, belle comme la lune, lumineuse comme le soleil ?

« Ô, Sulamite, ta beauté est plus terrible que le front des armées sous leurs bannières déployées !

« J’ai connu sept cents femmes et trois cents concubines, et des jeunes filles sans nombre, mais l’Unique, c’est toi, incomparable aimée !

« Les reines te verront et elles t’exalteront, les concubines s’inclineront devant toi, et tu seras glorifiée par toutes les femmes de la terre.

« Ô, Sulamite, le jour où tu deviendras mon épouse et ma reine, sera le plus heureux pour mon cœur.

Mais elle, s’approchant de la porte d’olivier sculpté, y pressa sa joue et dit :

— Je ne veux être que ton esclave, Salomon. Tu vois, j’ai appuyé mon oreille contre la porte, et je t’en prie : selon la loi de Moïse, cloue cette oreille contre cette porte, en témoignage de ma servitude volontaire devant toi.

Alors Salomon fit apporter de son trésor des pendentifs précieux, des escarboucles d’un rouge profond, taillées en forme de poires ovales. Il les fixa lui-même aux oreilles de Sulamite et dit :

— Ma bien aimée est à moi, et je suis à elle.

Puis, prenant Sulamite par la main, il la conduisit dans la salle des festins où l’attendaient déjà ses amis et ceux de son entourage.




VIII


LA NACELLE


AU PAYS D’OPHIR…







Depuis qu’un matin, pour la première fois, Sulamite avait franchi le seuil du palais, sept jours avaient passé, et pendant ces sept jours, le roi et son amie avaient savouré leur amour, sans jamais pouvoir en être rassasiés.

Parfois, Salomon prenait plaisir à parer sa bien-aimée des joyaux les plus précieux.

— Combien sont beaux et sveltes tes petits pieds dans leurs sandales ! s’écriait-il avec admiration.

À genoux devant elle, l’un après l’autre, il baisait chacun des doigts de ses pieds, les couvrant d’anneaux garnis de pierres si belles et si rares, que le grand-prêtre lui-même n’en possédait pas de pareilles.

Suspendue à ses lèvres, Sulamite l’écoutait parler de l’essence secrète des gemmes, de leurs propriétés magiques et de leur sens occulte.

— Voici, disait le roi, l’anthrax, pierre sacrée du pays d’Ophir. Il est humide et chaud. Le vois-tu, rouge comme du sang, comme un coucher de soleil, comme la fleur épanouie du grenadier, comme le vin capiteux des vignobles d’Enguède, comme tes lèvres, ma Sulamite, comme tes lèvres à l’aube, après une nuit d’amour. C’est la gemme du sang, de la colère et de l’amour. Au doigt d’un homme que la fièvre accable et que grise le désir, elle se réchauffe et brûle d’une flamme intense. Passe-la à ton doigt, ma bien-aimée, et tu la verras s’illuminer. Pulvérisée dans de l’eau, elle donne, quand on la boit, l’incarnat au teint, le repos à l’estomac et la gaieté au cœur. Ceux qui la portent acquièrent l’art de dominer les hommes ; on s’en sert pour guérir les maladies du cœur, du cerveau et de la mémoire. Mais il faut bien se garder de la porter auprès des enfants, car autour d`elle elle éveille les passions amoureuses.

« Vois maintenant cette autre pierre transparente, dont la couleur rappelle le vert-de-gris. En Éthiopie, où on la trouve, elle porte le nom de Mgnadis-Phsa. Elle m’a été offerte par Sussakim, pharaon d’Égypte et père de la reine Astis, mon épouse ; lui-même l’avait reçue d’un roi captif. Regarde-la : elle n’est pas belle, et cependant, elle est sans prix, car dans tout l’univers quatre hommes seule- ment possèdent la pierre Mgnadis-Phsa. Telle une créature avare et cupide, elle possède le don merveilleux d’attirer l’argent. Je te l’offre, ma bien-aimée, à toi qui ne demandes rien.

« Et ces saphirs, Sulamite, regarde-les : leur couleur évoque tantôt celle des bluets au milieu d’un champ do blé, tantôt un ciel d’automne,ou bien encore,la mer par un temps serein. Pure et froide, c’est la pierre de la virginité. Au cours d’une route longue et pénible, on la laisse dans la bouche pour apaiser la soif. Elle possède également le don de guérir la lèpre et les tumeurs malignes,comme aussi celui de mettre de la lumière dans les pensées. À Rome, les prêtres de Jupiter la portent à l’index.

« Et voici Chamir, reine de toutes les pierres. Les Grecs la nomment Adamas, ce qui veut dire : invincible. Elle est faite d’une matière plus dure qu’aucune de celles qui existent dans le monde, et elle se conserve intacte au milieu des flammes les plus dévorantes, Elle est née de la lumière du soleil, condensée dans la terre et refroidie avec le temps. Admire-La, Sulamite ! vois : toutes les couleurs de l’arc-en-ciel s’y jouent, et cependant, elle reste aussi transparente qu’une goutte d’eau. Elle rayonne l’obscurité même de la nuit, et mise au doigt d’un assassin, elle perd son éclat même en plein jour. Lorsqu’une femme enfante dans la douleur,on attache à sa main la pierre Chamir, et c’est elle que les guerriers mettent à la main gauche, quand ils partent au combat. L’homme qui porte la pierre Chamir possède les bonnes grâces des rois et ne craint pas les mauvais esprits. Le Chamir efface les taches du visage, purifie l'haleine et pacifie le sommeil des somnambules ; elle suinte au voisinage du poison. Les pierres Chamir sont mâles et femelles ; enfouies profondément dans la terre, elles ont la faculté de se reproduire.

« Pale et douce comme un clair de lune, la pierre lunaire est la gemme des mages de Babylone et de la Chaldée. Lorsqu’ils l’appliquent sous la langue, elle leur communique le don de voir et de prédire l’avenir. Subissant l`influence de la lune, elle se refroidit et brille avec plus d’éclat à chaque phase nouvelle. Sa présence est favorable à la femme dans l’année même où d’enfant elle devient jeune fille.

« Quant à cette bague ornée d’une émeraude, porte-la toujours, ma bien-aimée, car l'émeraude est la pierre préférée de Salomon, roi d’Israël. Telle les herbes printanières, elle est verte, pure, joyeuse et tendre, et quiconque l’a contemplée longuement se sent un cœur plus léger. Au-dessus de ta couche noc- 100 SULAMITE turne je [ixerai une émeraude, mon aimée, afin que loin de toi elle chasse les mauvais songes et les idées noires, et qu`elle apaise les battements de ton coeur. Les serpents et les scorpions ifapproclxent pas de quiconque porte Fémeraude. Maintenue devant les yeux d’un reptile, elle en fait couler l’eau _]usqu’à ce qu’il devienne aveugle. Mise en poudre et mélangée avec du lait de ehamelle chaud, l’émeraude s`emploie en guise de eontre—poi- son, et en effet, elle extrait le poison en même temps que la sueur. Mélangée à l’l1uile de rose, Pémeraude guérit les piqûres des repti- les venimeux ; broyée avec du safran et ap- pliquée sur des yeux malades, elle les guérit également. Son action est salutaire dans la dysenterie, et aussi dans la toux noire que jamais remède humain n’a pu soulager. A sa bien—aimée, le roi donnait également des améthystes libanaises, dont la couleur res- semble à celle de violettes précoces, écluses dans les bois qui bordent les montagnes du Liban, les améthystes qui possèdent la mer- veilleuse faculté de maîtriser les vents, d’apai- SULAMITE 101 ser la méchanceté, de préserver contre l’ivresse, et qui est secourable aux bêtes fauves pendant la chasse; la turquoiserle Persépolis donnant le bonheur dans l’amour, mettant lin aux dis- cordes eon_jugales,détournant la colère du roi et seeondant celui qui vend ou dompte les chevaux ;l’œil de chat qui sauvegarde la for- tune, la raison et la santé de celui qui le pos- sède ; le pâle béryl, bleu vert, comme l’eau de mer près du rivage, remède contre la lè- pre et la cataracte, fidèle compagnon du pè- lerin; Fagathe multicolore : quiconque le porte ne craint pas les pièges de ses ennemis, et reste sauf pendant les tremblements de terre; le néphrite ou pierre rénale qui éloigne la foudre; Fonyx vert de pomme, trouble et transparent à la fois, qui défend du feu et de la folie ; le jaspe qui fait trembler les ani- maux ; la noire pierre d‘hir0ndelle, dispensa- trice de l’él0quence; la pierre des aigles, que ceux-ei placent dans leurs nids a l’epoque où leurs petits sortent de l`œul, pierre vénérée par les femmes enceintes ; le zabersat, dont la patrie est au pays cl’Ophyr, et dont les rayons font penser à autant de petits soleils ; la chrysolithe, d’un jaune doré, amie des trafiquants et des voleurs; la sardoine, chère aux rois et aux reines ; et cette pierre cramoisie, née dans l’estomac du lynx dont l’oeil aigu perce les murs, de sorte que quiconque porte cette pierre acquiert une vue perçante ; c’est cette même pierre qui arrête les hémorragies nasales et cicatrise les plaies, sauf toutefois celles qui ont été occasionnées par le fer ou la pierre.

Au cou de Sulamite le roi mettait des colliers d’un prix inestimable. Ils étaient composés de perles fines pêchées par les sujets de Salomon au fond du golfe Persique, et au contact du corps chaud de la jeune fille,l’éclat des perles se faisait plus vivant et leur couleur, plus tendre. De même, sur sa gorge brune, les coraux semblaient plus rouges, et les turquoises s’animaient à son doigt.Et lorsqu’elle tenait entre les mains les menus objets d’ambre jaune que les intrépides navigateurs du roi Hiram de Tyr allaient chercher sur les rivages lointains des mers septentrionales, on sU1.AM1*rr: 103 entendait crépiter l’ambre sous son attouche— ment léger. Pour la nuit, Sulamite semait sa couche de chrysanthèmes et de lys, et le roi, repo- sant sur le sein de son amie, disait, le cœur rempli de joie I —- Tu es semblable à la nacelle royale au pays d’Ophir, ô ma bien—aimée, à cette légère nacelle d’or qui se balance, en descendant le cours du fleuve sacré, au milieu de fleurs odo- rantes. C·’est ainsi que Salomon —- le plus grand des rois, et le plus sage des sages- vécut son premier et son dernier amour. Bien des siè- cles se sont écoulés depuis. De leur passage sur la terre, les grands royaumes et les rois n’ont guère laissé plus de trace que n’en laisse le vent qui parcourt le désert. Pendant des siècles, les noms des grands capitaines, héros de guerres longues et implacables,ont rayonne, comme des étoiles sanglantes, mais le temps en a effacé jusqu’à la mémoire. Seul, l’amour du grand roi et de la pauvre vierge Sulamite ne passera jamais, jamais il ne connaîtra l’oubli, parce que l’Amour est tout-puissant comme la Mort, parce que toute femme qui aime est reine, parce que l’Amour est sublime.


IX


BALKISS






Sept jours s’étaient écoulés depuis que Salomon, le roi-poète, le roi-sage, avait introduit dans son palais la pauvre vierge, rencontrée un matin à l’aube, dans la vigne. Et pendant ces sept jours, le roi s’était enivré de cet amour, sans jamais pouvoir s’en rassasier. Pareil au rayonnement du soleil, un grand bonheur illuminait son visage.

Les nuits alors étaient claires et tièdes, de véritables, de douces nuits d’amour ! Sur une couche en peaux de tigre, Sulamite nue, était couchée. À ses pieds le roi, le cœur inondé de bonheur, remplissait de vin doré de Méréotis sa coupe d’émeraude, et tout en buvant à la santé de sa bien-aimée, il lui contait d’étranges légendes, toutes pénétrées de sagesse antique. La main posée sur la tête de son ami, Sulamite l’écoutait, caressant doucement ses noirs cheveux bouclés. 108 SULAMITE

-—- Dis—moi, mon roi, demanda-t-e1le,n’est— il pas surprenant, que tout de suite je t’aie aimé? Lorsque j’évoque cette heure, il me semble, qu’av*ant même de t’av0ir aperçu, au seul son de ta voix, j’ai été tienne. Mon cœur, tout palpitant, s’est ouvert à ton ap- proche, telle une fleur épanouie sous la ca- resse légère du vent du sud, pendant une nuit d’été. Comment m’as—tu ainsi charmée, mon bien—aimé ? La tête légèrement penchée vers les ge- noux de son amie, le roi doucement sourit : -—- Des milliers de femmes avant toi,dit—il, ont déjà posé cette question à leurs amants, ô ma sublime amante, et après toi, pendant des centaines de siècles, elles les questionne— ront encore. Il y a en ce monde trois choses qui m’échappent, et une quatrième que je ne puis concevoir. Ce sont : la voie de l`aigle dans le ciel ; celle du serpent sur le rocher, du navire au milieu des flots, et la voie qui mène la femme au cœur de l’homme. Ces paroles ne sont pas miennes, Sulamite. C`est à Agour, fils de Jakée, que nous les devons. Elles ont été recueillies par ses disciples. Il faut respecter aussi la sagesse d’autrui.

— Oui, reprit Sulamite songeuse, il se peut en effet que ces mystères restent incom- préhensibles à l’homme. Tout à l’heure, pendant Le festin, des fleurs odorantes étaient attachées sur ma poitrine. Mais tu t’es levé de table, et avec toi le parfum de mes fleurs s’en est allé. On dirait, ô mon roi, que vers toi tend l’amour des femmes, des hommes, des bêtes et même des fleurs. Souvent déjà je me suis demandée sans pouvoir me l’expliquer : comment peut-on aimer tout ce qui n°est pas toi?

— Et toi, et toi, Sulamite ! A toute heure je remercie Dieu de t’avoir mise sur mon chemin !

— Je me souviens : ce jour-là_j’étais assise sur une pierre auprès du mur ; tu posas ta main sur la mienne, et je crus, sentir le feu couler dans mes veines., tout tourna autour de moi et je me dis 2 « Le voici, mon maî- tre, le voici, mon roi, mon bien—aimé ! »

— Et moi, Sulamite, je te revois telle que 110 SULAMITE tu m’apparus lorsqu’à mon appel tu te tour- nas vers moi ; sous le tissu léger je vis alors ton corps, ton beau corps que j’adore comme j’adore Dieu. Oh que je l’aime, ce corps tout couvert d’un duvet doré,ne dirait—on pas que le soleil y a imprimé son baiser ? Tu es aussi svelte que la cavale attelée au char du Pha- raon, et aussi belle que le char d’Aminodav. Tes yeux sont pareils à deux colombes glis- sant sur l’onde limpide. ——- O bien-aimé, tes paroles me troublent. Ta main délicieusement me brûle. O mon roi, tes jambes sont pareilles à des colonnes de marbre. Ton ventre est semblable à un dôme de froment entouré de lys. Ainsi, baignés dans l’auré0le lumineuse que la lune en silence traçait autour d’eux, ils perdaient toute notion de temps et de Dieu, et grande était leur surprise lorsqu’ils s'aper- eevaient que l’aube violacée avait déjà glissé son regard furtif par le grillage des fenê- tres. Et une fois, Sulamite lui dit : - Tu as connu, mon bien—aimé, des femmes SULAMITE 111 et des jeunes filles sans nombre, toutes choi- sies parmi les plus belles de la terre. Et je me fais honte à moi-même, quand je pense à la pauvre lille ignorante que je suis et à mon pauvre corps brûlé par le soleil. Mais le roi efllenra des siennes les lèvres de son amie et répondit d’une voix où per- çaient un amour et une reconnaissance inti- nie 1 —— Tu es une reine, Sulamite I Tu es née reine. Tu sais être prodigue et audacieuse en amour. ll y a dans mon harem sept cents femmes et trois cents concubines, et j’ai connu des vierges sans nombre, mais c’est toi, mon unique, ma tendre aimée, c’est toi qui es la plus belle. De même qu’un plon- geur dans le golfe Persique, doit remplir maintes corbeilles de perles sans valeur et de coquillages vides, avant de ramener du fond des mers la perle digne de la couronne royale, — ainsi, ô mon enfant, je t’ai enfin trouvée entre toutes. Mille fois l’homme croit aimer, mais une seule fois il connaît le véri- table amour. Des milliers d’êtres s’imaginent 112 SULAMITE qu’ils aiment, mais à deux d’entre eux seule- ment Dieu envoie l'amour. Et lorsque là-bas, sur un lit de verdure, entourée de cyprès et de cèdres, tu t’es donnée à moi, de toute mon âme _j’ai rendu grâce à l’Eternel qui m'avait accordé cette faveur. Une autre fois encore, Sulamite lui dit: --Je sais bien que tu as été aimé de toutes les femmes, car il n’est pas possible de te voir sans t’aimer. Du fond de son pays, la reine de Saba était venue te trouver. Il paraît que de toutes les femmes qui aient jamais vécu sur terre, elle était la plus belle et la plus sage. Comme dans un songe, je revois ses caravanes. Je ne sais quel attrait m’a, dès ma plus tendre enfance, toujours poussé vers les chars des grands seigneurs. Je n’avais en- core à cette époque, que sept ou huit ans. Je revois, couverts de leurs housses de pourpre et chargés de lourds fardeaux, ses chameaux avec leur harnachement d0ré;je me souviens des mulets avec leurs grelots d’or entre les oreilles gje me rappelle les singes si drôles dans leurs cages d’argent et les superbes SULAMITE 113 paons. Vêtus de blanc et d’azur, de nombreux serviteurs faisaient suite au cortège, tenant en laisse, par des rubans rouges, des tigres et des panthères apprivoisés. Je n’avais alors que huit ans. — O mon enfant, tu n’avais encore que huit ans ! répéta Salomon avec tristesse. — Dis·moi, ô Salomon, si elle te fut plus chère que moi ? Parle—moi d’elle. Et le roi lui raconta tout ce qu’il savait lui- même sur cette femme remarquable. lfextraordinaire renommée de beauté et de sagesse dont jouissait le roi d’Israël avait dé- terminé la reine de Saba à quitter sa patrie et à venir, munie de riches présents, mettre la sagesse de Salomon à l’épreuve et conqué- rir son cœur. Balkiss—Makéda était une superbe femme de quarante ans, qui commençait déjà à se Hé- trir. Cependant, grâce à des pratiques secrè- tes et magiques, son corps vieillissant gardait encore Papparence de sveltesse et de sou— plesse d’un corps de jeune fille, et son visage portait le sceau d’une terrible et surhumaine 8 114 SULAMITE beauté. Mais quant à sa sagesse, elle restait humaine, nuancée d’une teinte de frivolité qui est le propre des femmes. Désirant éprouver le roi par des énigmes, elle lui envoya cinquante adolescents de llâge lc plus tendre, et autant de jeunes filles. Un tel artifice avait été déployé dans leur habil- lement que l’oeil le plus exercé n’eût pu dis~ tinguer leur sexe. - Je t’appellerai sage,ô roi, lui dit Balkiss. si tu parviens à discerner les hommes des femmes. Mais le roi se mit à rire et ordonna qu’apres avoir isolé chacun des jeunes gens et des jeunes filles, on leur portât une cuvette et _un broc en argent pour se laver. Et tandis que les garçons se débarbouillaient hardi- ment à grande eau, se la jetant avec force en pleine figure, et se frottaient ensuite vigou- reusement la peau, les jeunes filles, au c©n— traire, proeédaient dans leur toilette à la ma—- nière des femmes : doucement et soigneusement elles trempaient dans l’eau chacune de leurs mains séparément et se lavaient les yeux. s¤1.AMrrE 115 Ainsi le roi résolut très simplement la pre—~ mièrc énigme de Balkiss-Makéda. Elle fit porter ensuite à Salomon un dia- mant énorme, de la grosseur d’une noix. Une mince fissure à la ligne tortueuse traversait entièrement le corps du diamant. Il s’agissait de faire passer un lil de soie dans cette pierre. Alors le roi (it introduire dans l’ori— [ice un ver à soie qui, ressortant par l’extré— mité opposée, laissa un lil de soie très fin comme trace de son passage. Après cela, la belle Balkiss envoya à Salo- mon une coupe précieuse en sardoine sculp- tée, admirable chef—d’oeuvre artistique. —- Cette coupe, fit—elle dire au roi, sera tienne, à condition que tu la remplisses d’un liquide qui ne provienne ni du ciel ni de la terre. Pour toute réponse, Salomon fit remplir le vase avec l’écume provenant du corps d’un coursier harassé de fatigue, et le renvoya à la reine. Maintes fois encore,par de semblables énig- mes, elle chercha à humilier la sagesse du roi, mais elle n’y put jamais parvenir; et tous les 116 sU1,^M1'r1a secrets sortilèges de la volupté ne purent reussir davantage à lui conserver l’amour royal. Et lorsqu’enlin il s’en fut lassé, Salomon lui lit subir le plus cruel des outrages. Il était connu de tous que jamais la reine de Saba ne laissait voir ses jambes, qu’elle tenait toujours cachées sous une robe très lon- gue. Même aux heures d’amour, elle veillait à ce que ses pieds fussent toujours entière- ment recouverts par ses vêtements. Et cette etrange coutume avait fait naître de nombreu- ses et bizarres legendes : Certaines personnes affirmaient que les pieds de la reine de Saba étaient velus et en tout pareils à ceux d’un bouc ; d’autres ju- raient qu’ils étaient palmes comme les pattes d’une oie. Et l’on allait même jusqu’à préten- dre que la mère de la reine Balkiss, sortant du bain, s’était un jour assise sur le sable, à Pendroit même où certain dieu transformé en jars, venait de déposer sa semence.C’est à ce hasard que la belle reine de Saba devait sa naissance.

Certain jour donc, dans l’une des salles de son palais, Salomon avait fait remplacer le parquet par du cristal transparent sous lequel on avait ménagé un espace vide rempli d`eau où nageaient des poissons vivants. Tout cela avait été exécuté avec un art si parlait, que toute personne non avertie, se laissant prendre au piège, eût juré se trouver en présence d’un bassin authentique, rempli d’une eau fraîche et limpide.

Les préparatifs terminés, Salomon fait inviter sa royale convive. Entourée de sa suite somptueuse, elle s’avance à travers les salles du palais du Liban, et la voici qui déjà s’approche du bassin fatal. À l’autre extrémité se tient le roi, le regard accueillant, les yeux brillants, tout ruisselant d’or et de pierreries. Devant la reine,la porte s’ouvre. Elle fait un pas mais tout à coup, poussant un cri, elle…

Battant des mains Sulamite éclate joyeusement de rire.

— Elle se baisse et relève sa robe ? demande-t-elle.

— Oui, ma bien-aimée elle fit ce qu‘aurait 118 SULAMITE fait toute autre femme à sa place ; elle releva le bord de son vêtement et bien que cela n’eut duré que l’espace d'une seconde, cette seconde suffit pour nous découvrir, à ma cour et à moi, les jambes torses et velues, mais parfaitement humaines, de la belle Balkiss— Makéda, reine de Saba. Le lendemain même, sans prendre congé de moi, elle se mit on route,suivie de sa superbe caravane. Mon intention n’avaît pas été de l’oft`enser. Je mandai donc à sa suite un messager de confiance et je le chargeai de remettre à la reine une touffe d’herbes rares des montagnes, remède merveilleux contre la Croissance des duvcts sur le corps. Mais elle me renvoya, dans un sac de pourpre précieuse, la tête de mon messager. — A sa bien—aimée, Salomon raconta en- core bien d'autres épisodes de sa vie ignorés de tout le monde, secrets que Sulamite emporta avec elle dans la tombe. Il lui dit comment, dans sa jeunesse, pour- suivi par la haine de ses frères, l’envie d’Ab— salom, la jalousie d’Adonia, il s’était vu forcé SULAMITE 119 pendant de longues et dures années, d'errer sous un faux nom en pays étranger, souffrant de toutes les privations et dans un dénûment complet. Il lui conta aussi, comment un jour, sur le marché d`un pays lointain et inconnu, atten- dant d’être embauché pour un travail quel- conque, il se vit aborder par le cuisinier du roi qui lui dit : — Étranger, aide-moi à transporter au pa- lais ce panier rempli de poissons. L’esprit de Salomon, son habileté, son savoir-vivre le firent bientôt apprécier des courtisans. Il resta attaché au palais et à la mort du chef des cuisiniers il occupa sa place. Puis, Salomon conta à son amie, comment la fille unique de roi, belle et ardente, secrè- tement éprise du nouveau cuisinier, lui avait un jour, sans le vouloir, révélé son amour; comment une nuit, ils S’étaient enfuis ensem- ble du palais ; comment enfin, poursuivi et ramené, Salomon avait été condamné ii mort, et par quel miracle il avait réussit à s’échap— per de sa prison. Avec ferveur, Sulamite écoutait son ami, et lorsqu’il cessait de parler, leurs lèvres s’unissaient, dans le silence de la nuit, leurs bras se mêlaient, leurs poitrines se touchaient. Et lorsque venait l’aurore, la chair de Sulamite semblait recouverte d’une écume rosée, et autour de ses beaux yeux, la fatigue amoureuse traçait des ombres bleues.

Alors, avec un sourire exquis, elle murmurait :

— Soutenez—moi avec du jus de pomme, fortifiez-moi avec du vin, car je me meurs d’amour.



X


LA REINE TÉNEBREUSE…




LA première partie du grand mystère que l’on célébrant au temple d’Isis, sur le mont Bathn-el-Hav, venait de prendre fin. Les croyants n’ayant encore franchi que les premiers degrés de l'initiation étaient admis à cette partie du culte. Et maintenant, de sa voix douce et lasse, le prêtre officiant, vieillard antique vêtu de blanc, la tête rasée, la face imberbe, s’adressait à la foule du haut de l’autel.

— Demeurez en paix, mes fils, et vous, mes filles. Purifiez-vous par la pénitence. Louez le nom de la déesse. Que sa bénédiction soit avec vous au cours des siècles.

Il éleva les bras au—dessus de la foule, comme pour la bénir, et aussitôt tous ceux qui n’avaient encore été initiés qu’aux degrés inférieurs, se prosternèrent devant lui et se retirèrent en silence.

Ce jour-là, le septième du mois égyptien Famenot, était consacré aux mystères d’Osiris et d’Isis. Trois fois déjà, dès l'approche de la nuit, une procession solennelle avait, à la lueur des torches, promené autour du temple les mystérieux emblèmes des dieux, les amphores, les palmes et l’image sacrée du Phallus.

Soigneusement clos, le « naos », orné de perles fines, d’ivoire et d’or, et taillé dans un bois précieux, dominait le centre du cortège, soutenu par les épaules des sacrificateurs et des prophètes. Cet asile renfermait l’effigie de la grande déesse, Elle, la Mystérieuse, l’Invisible, Sœur, Epouse et Mère des dieux et dispensatrice de la Fécondité.

Le méchant Set avait certain jour attiré le divin Osiris, son frère, à un festin. L’ayant persuadé, à force de ruse, de s’étendre dans un somptueux cercueil, brusquement, il en avait refermé le couvercle et avait jeté le cercueil contenant le corps du dieu au fond du Nil.

Isis, qui vient de mettre au monde le dieu Horus, est au comble du désespoir. Toute en pleurs, elle s’en va de par le monde, cherchant le corps de son époux, mais bien longtemps ses recherches demeurent infructueuses. Finalement des poissons la renseignent sur le sort du cercueil. Porté par les flots jusqu’à la mer, il était allé s`écl1ouer sur les côtes de Byblos ; contre lui, un arbre énorme poussé, dissimulnt dans son tronc le corps du grand dieu Osiris, dispensateur de la vie, et sa maison flottante. Ignorant dans cet arbre la présence d’un hôte divin, le roi du pays avait voulu que de son bois on lui fît une puissante colonne. A cette nouvelle, Isis s’est mise en route pour Byblos. Le chemin est dur et pierreux, la chaleur torride ; une soif ardente tourmente la déesse ; enfin, presqu’à bout de forces, elle atteint au but de son voyage et, après avoir dégagé le cercueil de sa prison, elle l’emporte et va l’enlouir sous la terre, près des murs de la ville.

Mais cette fois encore Set dérobe secrètement le corps de son frère et le coupe en quatorze parties qu’il disperse ensuite dans toutes les villes et les hameaux de la Haute et de la Basse-Egypte.

Et une fois de plus, Isis, abîmée dans la douleur, secouée par les sanglots, s’en est allée à la recherche des membres sacrés d’Osiris, son frère et son époux. Le fils de la déesse, le lumineux Horus-Horisite, la déesse Nephtis, sa soeur, et le puissant Thot viennent joindre leurs lamentations aux pleurs d’lsis.

Tel était, dans la première partie du mystère, le sens occulte de cette procession. L’heure était proche maintenant, où, la foule des non-initiés ayant quitté le temple, la seconde partie du grand mystère pourrait se dérouler à son tour. Les mystagogues, les époptes, les sacrificateurs et les prophètes, tous initiés des degrés supérieurs, demeuraient seuls présents au temple.

Sur des plateaux d’argent, de jeunes garçons vêtus de blanc, faisaient circuler des viandes, des pains, des fruits secs et du vin doux de Péluse. D’autres, du fond de vases de Tyr aux goulots étroits, faisaient jaillir la cervoise. Destinée autrefois à ranimer le courage des condamnés à mort, à l’heure du supplice, cette liqueur possédait également le don merveilleux d’allumer et d’entretenir la flamme du délire sacré. Sur un signe du prêtre offîciant, les enfants s’éloignèrent. Alors un autre prêtre, après avoir soigneusement fermé toutes les issues, fit lc tour de Yassemblée, scrutant du regard chaque personne présente, et Pinterrogeant par des paroles mystérieuses, signes de reconnaissance convenus pour cette nuit. Puis, deux nouveaux prêtres firent circuler le long du temple et autour de chaque colonne un calice d’argent monté sur des roues,et aussitôt une épaisse fumée se répandit dans le temple, une fumée bleue, enivrante et parfumée, dans laquelle disparaissaient presque les feux multicolores des veilleuses. Entièrement faites de pierres transparentes, montées dans de l’or ciselé, ces veilleuses étaient suspendues au plafond par des chaînes d’argent. Autrefois, ce temple d’Isis et d’Osiris, creusé dans une excavation de la montagne, à la facon d’une caverne, et relié au monde extérieur par un étroit passage souterrain, était connu pour sa surface exiguë et pour sa pauvreté. Mais sous lo règne de Salomon et protégé par lui, le culte d’Isis, de même que toutes les autres religions d’où l'immolation des enfants était bannie, avait pris un nouvel essor. Grâce au zèle religieux de la reine Astis, originaire d’Egypte, le temple s’était agrandi en hauteur et en profondeur et orné de riches offrandes.

L’ancien sanctuaire cependant avait gardé intacte sa simplicité austère et primitive ; il en était de même d’une multitude de petites pièces dont il était entouré et qui servaient à sauvegarder les trésors, les ustensiles et les objets sacrés du culte ; on adoptait également ces pièces pour certaines fins mystérieuses aux heures des grandes orgies mystiques.

La cour extérieure était, par contre, réellement splendide, ornée de pilônes dédiés à la déesse Hathor, et d’une colonnade composée de vingt-quatre colonnes. Plus somptueuse encore était la salle hypostyle qui se trouvait à l’intérieur, dans un souterrain où les fidèles se réunissaient pour la prière.

Une mosaïque artistement combinée, représentant des poissons, des animaux, des amphibies et des reptiles, tenait lieu de par- quet. Sur le plafond, entièrement revêtu de lazulite, on voyait rayonner un soleil doré, luire une lune d’argent et scintiller de nombreuses étoiles ; des oiseaux y planaient, les ailes déployées. Le plafond destiné à représenter le ciel, se trouvait réuni au sol qui figurait la terre, par des colonnes rondes et polyédriques, semblables à de robustes troncs d'arbres. Les chapiteaux couronnant ces colonnes empruntaient tous la forme des fragiles fleurs de lotus, ou encore, de minces rouleaux de papyrus, ce qui donnait au plafond un aspect léger et aérien, évoquant avec une vérité frappante la voûte céleste. Les murs étaient revêtus à hauteur d’homme de dalles de granit rouge, qu’0n avait fait venir de Thèbes, pour répondre à un désir de la reine Astis, et aussi parce que les artisans de ce pays étaient réputés pour leur habileté a donner au granit un brillant extraordinaire et à le rendre aussi poli qu’un miroir. Dans la partie supérieure et jusqu’au plafond, les murs, ainsi que les colonnes, étaient émaillés de figures peintes ou sculptées, où se répé- taient sans cesse les emblèmes des divinités des deux Egyptes. Il y avait là Sebeh, vénéré à Faimé sous la forme d’un crocodile ; Thot, dieu de la lune, représenté par un ibis dans la ville de Khmounou ; le dieu solaire, Horus, à qui les habitants d’Edfou dédiaient la crécerelle, et Best, auquel dans la ville de Boubas on donnait la forme d’un chat, Chou, dieu de l’air, était représenté par un lion, Pta,par le bœuf Apis, déesse de la gaieté, par une vache ; on voyait également Auoubis à la tête de ohacal, dieu de Yembaumement, et Montou de Ilermon ; lc Minou coptc et la déesse du ciel Neit de Saïs ; et enfin, représenté par un bélier, le dieu terrible dont on ne prononeait jamais le nom, l'appelant simplement Khientiementou, ce qui veut dire : « celui qui vit en Occident ».

An fond du sanctuaire surélevé et à moitié obscur, on voyait resplendir de leur éclat blafard les murs dorés d’une chapelle qui renfermait les effigies de la déesse Isis. L’accès de cette chapelle était défendu par quatre portes, une grande, une moyenne, et deux latérales, petites. Devant celle du milieu, sur un autel, brillait le couteau sacré, en obsydiane d’Ethiopie. Sur les marches qui conduisaient du fond du temple au sanctuaire, des prêtres et des prêtresses avaient pris place, munis de tympanons, de sistres, de flûtes et de tambourins.

Dans une petite pièce secrète. la reine Astis se tenait étendue. Habilement dissimulée sous un lourd rideau, une ouverture étroite et carrée, donnant directement sur le sanctuaire, permettait à la reine de suivre dans tous ses détails, et sans trahir sa présence, la cérémonie du culte. Une robe légère, en gaze de lin, entièrement brodée d’argent, la serrait étroitement.

Les bras jusqu’aux épaules, les jambes jusqu’au milieu des mollets, restaient nus, et l’on voyait sa peau, à travers le tissu léger, briller d’un reflet rosé, et se dessiner nettement les lignes pures de son corps, auquel les trente ans de la reine n’avaient encore rien enlevé de sa beauté, de sa souplesse et de sa fraîcheur. Ses cheveux, teints en bleu, lui retombaient sur les épaules et sur le dos; une multitude de petites boules parfumées étaient attachées à leur extrémité. Son visage était fortement fardé de rouge et de blanc; ses yeux, délicatement ombrés de noir, paraissaient immenses et lançaient des éclairs dans l'obscurité, comme ceux des félins. Un bijou sacré qu’elle portait au cou descendait jusqu’à la ligne qui séparait ses deux seins à moitié nus.

Par sa sensualité effrénée, la reine Astis avait rapidement lassé l’amour de Salomon. Et depuis lors, de toute son âme ardente et voluptueuse de méridionale, avec toute la force de jalousie et de fureur dont est capable une femme outragée, elle s’était jetée dans la débauche des secrètes orgies qui faisaient partie du culte supérieur de la déesse Isis. On ne voyait jamais la reine qu’entourée d’une suite de prêtres-castrats. En ce moment même, tandis que l’un d’eux, d'un mouvement cadencé, balançait au-dessus de sa tête un éventail en plumes de paon, d’autres, assis à terre, les yeux fixés sur la reine, semblaient la boire de leur regard béat et insensé. Les narines dilatées, frémissant au seul parfum qui émanait de son corps, de leurs doigts tremblante ils essayaient d’eff1eurer à la dérobée le bord de sa robe légère qui s’agitait imperceptiblement. Sous Pempire d’une sensualité extrême et jamais satisfaite, leur imagination s’échauffait jusqu’aux dernières limites du possible; l'ingéniosité qu’ils déployaient dans les jouissances de Cybèle et d’Achéra, dépassait toutes les possibilités humaines.

Et, jaloux les uns des autres, jaloux de tous les hommes, des femmes, des enfants mêmes qui approchaient la reine, ils lui avaient voué un culte plus fervent qu’à Isis même, mais eur amour dégénérait en haine, car ils reconnaissaient en elle l'intarissable et ardente source de leurs cruels et délicieux désirs.

Il circulait à Jérusalem beaucoup de méchants bruits sur la reine Astis, des bruits sinistres, à la fois ténébreux et captivants. Pour leurs beaux enfants, garçons ou filles, les parents redoutaient l’oeil de la reine; prononcé de- vant une couche conjugale, son nom était considéré comme souillure et mauvais présage. Et malgré cela, nombreux étaient les hommes qui, grisés, poussés vers elle par une curiosité troublée, lui permettaient de s’emparer de leur âme comme de leur corps. Et quiconque avait une fois goûté ses caresses de fauve, ses baisers de sang, ne pouvait plus effacer la reine de sa mémoire. Même repoussé par elle, tel un esclave misérable, il demeurait à jamais enchaîné à ses charmes, prêt à commettre tous les crimes et à subir toutes les humiliations pour pouvoir la posséder encore. Ainsi font les infortunés qui ont un jour goûté aux songes enchanteurs que procure l’amer breuvage composé des pavots du pays d’Ophyr; ils n’adorent, ne révèrent que lui seul, jamais plus ils ne pourront sans arracher, jusqu’à ce que l'épuisement et la folie soient venu rompre le cours de leur vie.

Dans l'atmosphère suffocante, l’éventail se balançait lentement. En silence, remplis d’extase, les prêtres contemplaient leur terrible souveraine. Mais elle semblait avoir oublié leur présence. Par le rideau légèrement écarté, elle tenait son regard obstinément fixé vers le côté opposé du sanctuaire, à cet endroit même où jadis, entre les sombres contours des ri- deaux d’or forgé, on voyait apparaître la face lumineuse du roi d’lsraël. C’était lui seul u’aimait de tout son coeur ardent et vicieux q 7 7 la reine déchue, la cruelle et voluptueuse Astis. Son regard fugitif, sa parole caressante, le contact de sa main étaient le seul bien au- quel la reine aspirât sans cesse, mais toujours en vain. Pendant les grandes cérémonies et aux festins royaux de même qu’anx jours des jugements le roi lui témoi nait le res ect dû à une reine, fille de rois, mais son âme lui était fermée à jamais. Bien souvent, l’orgueilleuse souveraine ordonnait qu’on la portât devant le palais du Liban, et là, à travers les lourdes étoffes de son palanquin elle cherchait à entrevoir, dans la foule des courtisans, le fier visage, l'inoubliable beauté de Salomon. Et depuis longtemps déjà, sur cet amour ardent, une haine brûlante était venue se greffer si intimement, que la reine elle—même ne savait plus distinguer l’une de l.,3lll,1‘G. Autrefois Salomon avait, lui aussi, fréquenté le temple d’Isis aux jours de grandes solennités. Il avait dédié plus d’une offrande à la déesse et même, il s’était attribué le titre de Grand- Prêtre, second en rang après le pharaon d’Egypte. Mais l’ell’royable et sanglant mys- tère du nc Sacrifice de la Fécondation >> avait à jamais aliéné son cœur et son esprit au culte de la mère des dieux.

« Quiconque, disait le roi, doit sa castration a Pignorance, à une maladie, un accident ou une violence quelconque, n’est pas humilié à la face de Dieu, mais malheur à celui qui s`est mutilé de ses propres mains! »

Et depuis un an déjà, sa couche au temple demeurait inoccupée, et c’était en vain que les yeux de la reine iixaient avidement les rideaux immobiles. Cependant, le vin, la cervoise et les fumées stupéfiantes commençaient déjà visiblement à agir sur la foule réunie au temple. Les cris et les rires devenaient de plus en plus fréquents, de même que le tintement de la vaisselle d’argent tombant sur les dalles de pierre.

Auguste et mystérieuse, l’heure du sacrifice sanglant approchait. L’extase s’emparait des croyants. D’un œil distrait, la reine parcourait le temple et la masse des fidèles. Grand était, parmi ces derniers, le nombre des courtisans et des chefs militaires fameux. Il y avait là Ben—Guéver, seigneur du district de l’Argovie, et Achimas, marié à Basemath, fille du roi; le spirituel Ben-Deker, Zovouf qui portait, selon l’usage oriental. le haut titre d’ami du roi, et Dalouïa, frère de Salomon par le premier lit de David, un être faible et à moitié rayé des vivants déjà, prématurément conduit à l’idiotic par le vin et les excès de toutes sortes. Et tous, les uns par piété réelle, les autres par intérêt, d’autres encore par imitation, et quelques-uns enün, par lubricité, tous se disaient adeptes du culte de la déesse Isis.

Le regard de la reine, soudain, rencontra le jeune et beau visage d’Eliav, l’un des chefs de la garde royale, et longuement, avec une attention soutenue, elle le fixa.

La reine savait, de quelle nature était la flamme qui cmbrasait si intensément ce visage. Elle savait quel aimant attirait vers ses rideaux que sa main blanche agitait à peine, les yeux ardents de l'adolescent, des yeux languissants de passion. Certain jour, Eliav, obéissant à une fantaisie, à un caprice fugitif de la reine, avait passé auprès d’elle toute une longue et heureuse nuit. A l’aube, elle l’avait renvoyé, mais depuis ce jour, à toute heure, en tout lieu : au palais, au fond du temple, dans la rue, elle se sentait suivie par un regard épris, docile et langoureux.

Une pensée terrible vint brusquement obscurcir les longs yeux verts de la reine et froncer ses sombres sourcils. D’un geste à peine perceptible, elle fit abaisser l’éventail :

— Sortez tous, dit-elle à voix basse : Toi, Khouchai, va m’appeler Eliav, chef de la garde royale. Que seul il entre ici.



XI


ET COMME LA MORT,


CRUELLE EST LA JALOUSIE…




DIX prêtres, avec de larges taches rouges sur leurs vêtements blancs, pénétrèrent au centre du sanctuaire. Habillés en femmes, deux autres prêtres leur faisaient suite ; ils devaient, ce jour-là, représenter Isis et Nephtis, pleurant la mort du dieu Osiris. Puis, du fond du sanctuaire, l’on vit s’avancer un homme vêtu d’une tunique immaculée, vierge de toute parure, et les yeux de tous les fidèles, des hommes et des femmes, se fixèrent sur lui avec ferveur. Cet homme était un anachorète du Liban qui, après s’être soumis pendant dix ans aux plus dures pratiques de l'ascétisme, devait aujourd’hui offrir spontanément à Isis le grand sacrifice sanglant. Sa face, pâle et sévère, était rongée par la faim, desséchée par le soleil et les intempéries, son regard austère restait rivé au sol, et de toute sa personne un merveilleux effroi se dégageait, qui se communiqua à la foule. Enfin, à son tour, parut le Grand-Prêtre du Temple, vieillard centenaire. Il portait un tablier broché, semé de queues de chacal; sa tête était surmontée d’une tiare ; sur ses épaules, était jetée une peau de tigre.

Tourné vers les fidèles, il prononce de sa voix antique, douce et tremblante:

— Le roi offre un sacrifice.

Puis, prenant des mains de son servant un pigeon blanc aux pattes rouges, il lui trancha la gorge et, une fois le cœur arraché, avec le sang de l’oiseau il aspergea l’autel et le couteau sacré.

Il y eut un court silence, puis il proclama :

— Pleurons Osiris, le dieu Atouma, le grand Oun-Nofer-Onoufir, le dieu Lui !

Aussitôt, de leurs voix grêles et harmonieuses, deux castrats en habits de femmes — Isis et Nephtis — entonnèrent les lamentations : sULA1x11·1·E 143 « Reviens dans ta demeure, ô bel adoles- cent I Te voir est un délice. « Isis t’en conjure, Isis, ton épouse et ta sœur, engendrée par un même sein que toi. « Livre encore ton visage à nos regards, dieu de clarté! Vois Nephtis, ta sœur: ses larmes coulent et elle s’arrache les cheveux en signe de détresse. « En proie à une angoisse mortelle, nous cherchons ton beau corps. Osiris, reviens dans ta demeure I » Deux nouvelles voix s’étaient jointes aux premières : Anoubis et Gore, à leur tour, ve- naient pleurer Osiris, et chaque fois qu’ils avaient terminé un verset, le chœur, éehelonné le long des marches, le reprenait sur un mode triste et solennel. Puis, toujours suivis par les chants, les grancls—prêtres du sacrifice retirèrent du sanc- tuaire la statue de la déesse, que ne cachait plus le naos. Mais un voile noir parsemé d’ét0iles d’or Venveloppait entièrement, ne laissant à découvert que ses pieds argentés qu’un serpent enlaçait, et, sur sa tête, un dis- 144 SULAMITE que d’argent entre deux cornes de vache. Et lentement, au tintement des calices et des sistres, la procession de la déesse Isis se mit en marche, et alla porter jusqu’au fond du Temple, le long des murs et parmi les colonnes, sa plainte douloureuse. C’est ainsi que la déesse, espérant ranimer Osiris avec l’aide d’An©ubis et de Toot. ras- semblait les membres épars de son époux : « Gloire à la ville d’Abydos, qui a conservé ta tête si belle, Osiris! « Gloire à toi, ville de Memphis, où nous avons retrouvé le bras droit du dieu puis- sant, le bras qui combat, le bras qui protège. « A toi aussi, gloire, ô ville de Saïs, qui sauvegardas le bras gauche du dieu lumineux, le bras qui est celui de la justice. « Et toi, sois bénie, ville de Thèbes, où reposa le cœur d`Oun—Nofer—Onoufri. » Tandis que la déesse, traversant le temple, se rapprochait du sanctuaire, le chant du chœur augmentait toujours d’éclat et de fer- veur. Un enthousiasme sacré s’emparait des prêtres et des Hdèles. Isis maintenant avait SULAMITE 145 retrouvé toutes les parties du corps de son époux, il ne lui manquait plus que le Phallus sacré qui fécondele sein de Pépouse, le Phallus qui crée la vie et la perpétue. L’acte suprême du mystère d’©siris et d‘lsis approchait". — C’est toi, Eliav? demanda la reine à Padolescent qui venait d'entrer sans bruit. Mais lui, dans Pobscurité, selaissant glisser silencieusement aux pieds de la reine, appuya ses lèvres sur le bas de sa robe, et Astis com- prit qu’il pleurait de ravissement, de honte et de désir. Alors, posant sa main sur la tête crépue de l’ad0lescent : —— Baconte—moi, Eliav, dit la reine, tout ce que tu sais au sujet du roi et de cette vierge de la vigne. — O reine, gémit Eliav avec amertume, comme tu l’aimes ! -— Parle..., ordonna Astis. ~—· Que puis-je te dire, ma reine? Mon cœur est déchiré de jalousie. — Parle ! 10 146 SULAMITE — Le roi n’a aimé nulle femme autant qu’elle. Il ne la quitte pas d’une seconde. Le · bonheur rayonne dans ses yeux. Il verse sans compter ses grâces et ses présents à tous ceux qui l’ent0urent. Lui, le sage, Pavimelech, reste étendu à ses pieds et, tel un esclave, ne la quitte pas des yeux. —— Parle! —« O reine, quel supplice est le mien! Elle... elle est toute douceur, toute tendresse, tout amour! Timide et docile, elle ne voit et ne connaît que son amour, et ne traîne après elle ni jalousie, ni haine, ni envie... — Parle !... la reine eut un gémissement de rage. Ses doigts se crispèrent dans les boucles noires d’Eliav et convulsivement elle serra contre son corps la tête de Yadolescent, lui déchirant le visage à la broderie d’argent de sa tunique transparente. Cependant, autour de l’autel, devant l’effi— gie de la déesse, voilée de noir, au son félé des sistres et au tintement des tympanons, les prêtres et les prêtresses, en proie à un délire sacré, tournoyaient avec des cris semblables sULAM1Tn 147 à des aboiements. Certains se flagellaient le corps avec des fouets aux multiples lanières faites en peau de r];1inocéros;d’autres, à l’aide de petits couteaux, se tailladaient la poitrine et les épaules de larges et sanglantes bles- sures. D’autres enfin, se labourant le visage avec leurs ongles, se déchiraient la bouche et les oreilles. Au centre de cette ronde infer- nale, aux pieds mêmes de la déesse, on aper- cevait, tournant sur place avec une rapidité vertigineuse, Panachorète du Liban, tout blanc dans sa tunique flottante. Seul, le grand- prêtre restait immobile, le couteau sacré en obsydiane d’Ethiopie a la main, prêt à l’avan— cer au dernier moment, terrible et solennel. -— Phallus, Phallus, Phallus, hurlaient les prêtres, possédés d’une frénésie extatique. Où est ton Phallus, ô dieu de clarté? Viens féconder la déesse ! Son sein languit de désir! Son ventre est semblable au désert, durant les ardeurs de l’été l Soudain, un cri strident, effroyable de dé- mence, s’éleva par—dessus toutes les clameurs. Brusquement, les prêtres s’éoartèrent, et l’on 148 SULAMITE put voir, effrayant dans son absolue nudité, le corps long, jaune et osseux de l’anach0— rète du Liban. Le Grand—Prêtre lui tendit le couteau. Un silence surhumain s’abattit sur le Temple. Alors s’inclinant rapidement, l’homme fit un geste, puis se redressa, et tout à coup, dans un hurlement de douleur et d’extase, jeta aux pieds de la déesse un informe lambeau de chair ensanglantée. Il chancelait. Le Grand-Prêtre, un bras passé sous ses reins, le soutint doucement. Puis l`ayant conduit devant la statue de la déesse, il le dissimula soigneusement sous le voile dont elle était recouverte et le laissa ainsi pendant quelques instants, afin qu’il puisse, caché à tous les regards, imprimer son baiser sur les lèvres de la déesse fécon- dée. Aussitôt après, placé sur un brancard, on l’emporta loin du sanctuaire. Alors un prêtre sortit du temple. Avec un marteau de bois, il frappa sur un énorme disque d’airain, pour porter aux oreilles du Monde que le mystère auguste de la fécon- sULAM11·s 149 dation d’Isis venait d’étre consommé. Et le retentissement aigu de l’airain mélodieux se répandit au-dessus de Jérusalem. Tremblant encore de tous ses membres, la reine Astis éloigna de son corps la tête d’Eliav. Une flamme rouge intense brûlait dans ses yeux. Lentement, scanclant les paroles : —— Eliav, dit-elle, veux—tu que je te fasse roi de Juda et d’lsraél‘? Veux——tu régner sur la Mésopotamie et la Syrie, sur Babylone et la Phénieie ? —— Non, ma reine, c’est toi seule que je veux... -—— Oui, tu seras mon maître. Toutes mes nuits tïappartiendront. Chacune de mes pa- roles, chaque regard, chaque soupir seront à toi. Tu connais le mot qui ouvre les portes du palais : ce soir, tu y pénétreras et tu les tueras I Tu les tueras tous les deux! Tu les tueras tous les deux I Eliav voulut répliquer, mais, Yattirant vers elle, la reine colla ses lèvres brûlantes et sa langue de feu sur la bouche de Padolescent. Cela fut infiniment long et douloureux.

Puis, le repoussant brusquement, elle dit d’une voix brève et impérieuse :

— Va !

Et, Soumis, Eliav répondit :

— J’obéis !



XII


LA SALLE IMMENSE


ET VIDE…






Cette nuit-là était la septième du grand amour de Salomon.

Étrangement douces, tendres profondément, avaient été, cette nuit-là, les caresses du roi et de Sulamite. On eût dit qu’une pudique réserve, une mélancolie rêveuse, un vague pressentiment, enveloppaient d’une ombre légère les paroles, les baisers, les étreintes des amants.

Par la fenêtre, Sulamite contemplait le firmament, où déjà le crépuscule, éteignant ses feux, s’effaçait devant la nuit victorieuse. Son regard s’arrêta sur la lueur bleuâtre d’une étoile qui scintillait doucement.

— Quel est le nom de cette étoile, mon bien-aimé ? demanda-t-elle.

— Elle s’appelle Sopdit, répondit Salomon. C’est une étoile sacrée. Les mages de l’Assyrie affirment que l’âme de tous les humains y séjourne après leur mort.

— Et toi, ô mon roi, le crois-tu ? Salomon ne répondit pas. Son bras droit soutenait la tête de Sulamite ; de son bras gauche, il l'étreignait, et elle sentait sur sa chevelure, sur ses tempes, sur tout son être, l'haleine parfumée du roi.

— Peut-être, bien-aimé, nous y retrouverons-nous après la mort? interrogea Sulamite, anxieuse.

Mais le roi gardait toujours le silence.

— Dis-moi quelque chose, bien—aimé ! insista-t—elle timidement. Alors le roi répondit:

— La vie des hommes est courte, mais le temps est infini et impérissable est la matière. Lorsque l’homme meurt, son corps putréfié sert d’engrais à la terre ; la terre nourrit l’épi, l’épi porte le grain, et l’homme absorbe ce grain afin de nourrir son corps. Des milliers et des milliers de siècles s’écoulent, tout se répète et, semblables en cela aux minéraux, aux plantes et aux bêtes, les hommes aussi se répètent. Dans le tourbillon multiforme des temps et de la substance, nous aussi, ma bien-aimée, nous nous répéterons. Je suis aussi certain de cela que de retrouver SULAMITE 155 tôt ou tard, dans un sac rempli jusqu'au bord de sable de la mer, le seul précieux saphyr que l’on y aura jeté. Nous nous rencontre- rons, Sulamite, sans nous reconnaître, mais nos cœurs aspireront l’un à l’autre avec an- goisse et ravissement. Car déjà nous nous sommes rencontrés, ma douce, ma belle Su- lamite, mais nous ne nous en souvenons pas... -— Si fait, mon roi I Si, je m’en souviens I Lorsque là—bas, debout devant la fenêtre de ma chambre, tu m’ppelas : « Viens, ma bien- aimée, mes cheveux sont couverts de rosée nocturne », je te reconnus, je me souvins, et mon cœur tressaillit de joie et de terreur. Dis-moi, mon roi, dis-moi, Salomon : si, de- main, je mourais, penserais——tu encore à ta vierge de le vigne, à ta brune Sulamite ? EI; tout ému, le roi, I serrant contre son cœur, murmura 1 — Ne parle pas ainsi! Ne parle jamais ainsi, ô Sulamite I Tu es l’élue de Dieu, tu es la véritable, la souveraine de mon âme, la mort ne te touchera pas I 156 SULAMITE Soudain, le son strident de l’airain s’éleva au-dessus de Jérusalem ;l0ngtemps encore, lugubre, il continua à vibrer et à palpiter dans l’air, et, bien après qu’il se fût éteint, l’atmos- phère demeura frissonnante de ses ondes flot- tantes et de ses échos trémissants. —C’est le mystère qui vient d’être accom- pli, au temple d’Isis, dit Salomon. — J’ai peur, mon bien-aimé, murmura Su- lamite. Une obscure épouvante a envahi mon âme... Je ne veux pas mourir... Je n’ai pas eu le temps encore de goûter ton étreinte... Embrasse—m0i... serre—m0i plus fort contre toi... Mets-moi comme un sceau sur ton cœur, comme un sceau imprime—moi sur ton bras... — Ne crains pas la Mort, Sulamite, l'Amour est aussi puissant que la Mort.Eloi— gue de toi ces tristes pensées". Veux-tu que je te dise les guerres de David, les festins et les chasses du pharaon Soussakim ‘? Veux—tu entendre un de ces contes que l’on compose au pays d’©phir ? Veux—tu que je te parle des merveilles de ? SULAMITE 157 —— Oui, mon roi E Mon cœur, tu le sais bien, se gonfle d’allégresse en t’écoutant. Mais je veux auparavant t’adresser une prière. — Ce que tu désires, ô Sulamite l De- mande—moi ma vie, et je la ferai tienne avec bonheur. Mon seul regret sera d`avoir donné si peu, pour prix de ton amour. Alors, dans l’0mbre, Sulamite eut un sou— rire heureux ; de ses deux bras, elle enlaça le roi et murmura à son oreille : — Je t’en prie, lorsque viendra l’aur0re, rendons-nous ensemble là—bas, dans la vigne... là·bas, ou sous un mur de pierres, parmi le vert feuillage des cèdres et des cyprès, de tes deux mains tu pris mon âme. « Je te le demande, mon bien—aimé... là, je te renouvellerai mes caresses. Avec ivresse, le roi baisa les lèvres de son aimée. Mais soudain, Sulamite se dressa sur sa couche et prêta l`oreille. — Qu’as—tu, mon enfant? Qu’est—ce qui te fait peur T demanda Salomon. —~— Attends, mon aimé. Quelqu’un s’appro-· 158 SULAMITE che d’ici... Oui, j’entends des pas... Elle se tut et le silence devint si grand qu’ils pou- vaient compter les battements de leurs cœurs. Un léger frôlement se fit entendre derrière la porte, et tout à coup celle—ci s’ouvrit brus- quement, mais sans bruit. —— Qui est là? s’écria Salomon. Mais déjà Sulamite avait sauté en bas de sa couche et, d’un seul bond, s’était élancée vers une sombre forme humaine qui tenait en main un glaive étincelant. L’instant d`après, transpercée par un coup sec et rapide, Sulamite, avec un faible cri de surprise, s`affaissait sur le sol. Salomon brisa de ses mains Pécran de cor- naline qui dissimulait la lueur de la veilleuse. Il aperçut alors Eliav, debout près de la porte, légèrement incliné sur le corps de la jeune femme, et titubant, comme un homme ivre. Sous le regard de Salomon, le jeune guerrier leva la tête; ses yeux sc croisèrent avec le regard effrayant, terrible, du roi ; il pâlit et laissa échapper un gémissement ; une crispa— tion de détresse et de terreur décomposa ses traits et, se courbant tout à coup, la tête ca- sutamrn 159 cliée dans son manteau, l’air craintif, il rampa hors dela pièce, tel un chacal peureux. Mais le roi Farrêta : ——— Qui t’a contraint". ? demanda—t—il seu- lement. Tremblant de tout son corps, claquant des dents, les yeux blancs d’épouvante, le jeune guerrier laissa tomber sourdement : —- La reine Astis. —- Sors d’ici, ordonna Salomon. Dis aux gardes de service de te surveiller. Peu après, ce fut, dans les innombrables pièces du palais, le va-et—vient d’une multi- tude de gens portant des lumières. Tous les appartements sïlluminèrent, les médecins accoururent, les grands chefs et les amis du roi se rassemblèrent. Et le principal médecin prononça Z -——- O roi, ni Dieu, ni la science ne peuvent désormais lui être d`aucun secours. « Apeînc aurons—nous extrait de son flanc le glaive qui s’y trouve encore, qu’elle expirera. Mais à cet instant Sulamite reprit connais- sance et, avec un paisible sourire, elle dit : —— J’ai soif. 160 SULAMITE Et, une fois désaltérée, elle arrêta sur le roi ses yeux qiféclairait un tendre et beau sou- rire, et ne les en détacha plus ; et lui, age- nouille devant sa couche, dévêtu comme elle, ne remarquait même pas que ses genoux bai- gnaîent dans le sang de sa bien—aimée, et que ses mains étaient tachées de ce sang vermeil. Alors, souriant toujours doucement, le regard fixé sur l'être adoré, Sulamite parla péniblement 1 — Je te suis reconnaissante de tout, ô mon roi: de ton amour, de ta beauté, de ta sagesse, à laquelle tu as permis que je puise à pleins bords, comme à une source exquise. Laisse- moi baiser tes mains, ne les retire pas de mes lèvres avant que je n’aie exhalé mon dernier souffle. « Il n’y eut jamais, et jamais il n’y aura de femme plus heureuse que moi. Je te remercie, ô mon beau roi, ô mon bien—aimé. Souviens- toi parfois de ton esclave, de ta Sulamite au teint bruni. Et le roi répondit d’une voix lente et pro- fonde Z summirn 161 — Aussi longtemps que des êtres humains s’aimeront, aussi longtemps que la beauté du corps et de l’âme sera considérée par l’uni- vers comme le rêve le plus suave et le meil— leur, -— aussi longtemps, je te le jure, ô Su- lamite, ton nom, de siècle en siècle, sera ` prononcé avec ferveur et reconnaissance. A l’aube, Sulamite avait cessé de vivre. Alors, le roi se leva et, après avoir fait ses ablutions, il revêtit son plus somptueux vête- ment de pourpre brodé de scarabées d’or et posa sur sa tête un diadème de rubis couleur de sang. Ensuite, il fit venir Vanéia. -— Vanéia, lui dit—il avec calme, tu vas mettre à mort Eliav. Mais le vieillard, se couvrant le visage de ses deux mains,tomba aux pieds de Salomon : —— O roi, Eliav est mon petit—fils I —— M’as—tu bien entendu, Vanéia ? -—- Grâce, ô roi, épargne—moi ton courroux, choisis un autre que moi pour exécuter ton ordre. Eliav, en sortant du palais, courut au temple et se mit sous la protection de l’autel des sacrifices. Je suis vieux déjà, ma mort est 11 162 summrrs proche, et je n’ose point charger mon âme de ce double péché. -— Et cependant, Vanéia, répliqua le roi, lorsque je t’0rdonnai de tuer Adonia, mon frère, réfugié, lui aussi, auprès des cornes sacrées de l’autel, m’as—tu désobéil alors, Vanéia ? —»— Pardonne, aie pitié de moi, mon roi I ——- Relève ta face I ordonna Salomon. Et quand Vanéia, redressant la tête, eut rencontré les yeux du roi, il se leva rapide- ment, et, docile, se dirigea vers la sortie. Alors, se tournant vers Acbissar, comman- dant et intendant du palais, le roi ordonna: ——- Quant à la reine, je ne désire pas la faire mourir. Qu’elle vive et meure où et comme bon lui semblera. Mais jamais plus elle ne verra ma face. Qu’aujourd’hui même une ca- ravane soit équipée, tu conduiras la reine au port de Joppé, et de là en Egypte chez le pha- raon Sussaklm. ——— Maintenant, que tous sortent ! Reste seul en présence du corps admirable de Sulamite, longuement il contempla ses SULAMITE 163 formes si belles. Jamais de son vivant ce blanc visage n’avait été aussi adorable. Un sourire énigmatique et radieux jouait sur ces lèvres entr'ouvertes que Salomon baisait encore une heure auparavant, et qui laissaient apercevoir le vif éclat des dents encore humides. Longtemps, le roi resta en contemplation devant le corps bien—·aimé. Puis, effleurant doucement de ses doigts ce front qu`aband0n- nait déjà la chaleur vitale, il quitta la pièce à pas lents. Le Grand—Prêtre Asaria, fils de Sadokia, l’attendait derrière la porte. S’approchant du roi, il lui demanda Z —— Qu’allons—nous faire du corps de cette femme? C'est auj0urd’hui jour de sabbat. Et le roi revit en son esprit le jour, déjà lointain, ou la dépouille de son père, mort depuis peu, gisait sur le sable et rapidement tombait en décomposition. Déjà autour de lui, attirés par l’odeur, des chiens erraient, les yeux brûlants de faim et de convoitise. Et, tout comme aujourd’hui, le Grand—Prêtre, père d'Asaria, antique vieillard, lui avait demandé:

— Voici le cadavre de ton père : les chiens peuvent le mettre en pièces, que faut-il que nous fassions : devons-nous honorer la mémoire du roi en profanant le sabbat, ou respecter le sabbat, laissant le corps de ton père en pâture aux chiens ?

Salomon, alors, avait répondu :

— Laisser. Un chien vivant est plus puissant qu’un lion mort.

Et maintenant, au souvenir de cette scène que lui rappelaient les paroles du Grand-Prêtre, son cœur se serra de tristesse et de crainte.

Et sans rien répondre, il continua son chemin vers la salle des Jugements.

De même que tous les matins, il y trouva deux de ses scribes, Elichoier et Acbia, étendus sur des nattes des deux côtés du trône et tenant tout prêts les rouleaux de papyrus, l’encre et les roseaux.

A l'entrée du roi ils se levèrent et le saluèrent jusqu’à terre. Alors le roi prit place sur son trône d‘ivoire orné d’or. Le coude appuyé sur le clos cl’un lion doré, la tête inclinée contre sa main, il ordonna ;

Écrivez :

Mets-moi comme un sceau sur ton cœur.
Comme un sceau imprime-moi sur ton bras.
Car l’Amour est aussi fort que la Mort,
Et cruelle comme la Mort est la Jalousie :
Ses flèches sont des flèches de feu…

Puis, après un silence si long que les scribes, effrayés, retenaient leur respiration, le roi ordonna :

— Laissez-moi seul.

Et toute la journée. jusqu’aux premières ombres du crépuscule, Salomon demeura seul avec ses pensées, et personne n’osa pénétrer dans la salle des Jugements, immense et vide.



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