Sur Franz Servais (Octave Mirbeau)

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Le Journal 27 janvier 1901
Octave Mirbeau


SUR FRANZ SERVAIS

Il n’y avait plus rien à dire sur Franz Servais, après l’émouvante et juste page dont, au lendemain de cette affreuse mort, s’honora, ici-même, M. Catulle Mendès. Au risque de diminuer par des phrases trop tardives et sans doute répétées le portrait attendri qu’il nous en donna, je ne puis me résoudre à laisser partir, sans lui adresser quelques paroles douloureuses et fraternelles, celui qui fut le plus noble des hommes et, je le dis avec une tranquille certitude, où s’accordent étroitement mon amitié et ma raison, et par quoi s’aggrave aussi mon deuil — un des plus parfaits, un des plus considérables artistes de cette époque.

La vie de Franz Servais a quelque chose qui étonne et qui nous laisse, aujourd’hui qu’il n’est plus, entre ces deux sentiments également poignants, une grande pitié et une grande admiration. Pour bien comprendre et faire comprendre à ceux qui l’ignorent tout ce que cette vie-là — en ce temps de hâte et de fièvre mauvaise — eut de vraiment tragique et de supérieurement beau, il faut se reporter aux premières années de Franz Servais.

Personne ne commença la vie avec autant d’espérance, sur un chemin mieux aplani. Héritier d’un nom célèbre dans toute l’Europe et populaire en Belgique, allié à une famille où le culte de l’art était la grande affaire et la seule affaire, lancé dans un monde où, tout de suite, il avait conquis des amitiés illustres, portant fièrement, lui aussi, entre les quatre os du front, l’étoile magique du génie, il semblait qu’il eût tout, et que tout allait lui arriver, sans secousses, sans déceptions, sans luttes, par la force de la gloire acquise, gloire à laquelle on se sentait d’une âme à ajouter beaucoup d’autres gloires, et encore plus rayonnantes… Énergique et doux, enthousiaste et volontaire, beau et tendre, fastueux et loyal, il avait toutes les forces, toutes les séductions, toutes les intelligences, toutes les bontés. Mais il avait aussi toutes les illusions des cœurs purs, des cœurs trop aimants, trop aimés, trop heureux.

Trop heureux !

À vingt ans, je crois, Franz Servais remporte le prix de Rome et quitte Halle, sa ville natale, pour l’Italie. Là, il travaille avec allégresse, avec acharnement, dans la familiarité constante des grands souvenirs et des grands chefs-d’œuvre, et il achève une des plus fortes culture classique qui soient… Années de rêve, années de joie, années de confiance, dont il aimait à parler avec cette bonne humeur lyrique, cette verve abondante qu’il mettait, d’ailleurs, dans tout ce qu’il disait… De Rome, il revient avec La Mort du Tasse, une partition importante où sont, en fleurs, déjà, beaucoup de ces admirables qualités, de ces dons merveilleux qui s’épanouiront pleinement dans l’Apollonide… En cette œuvre de début, mais choyée, caressée, son idéal, très précis, s’affirme par des lignes simples, souples, très pures, par une inspiration haute etclaire, des idées amples et variées, où nous retrouvons, comme chez Gluck, son maître d’élection, l’émouvante grâce, la science impeccable, l’ordonnance architecturale de la beauté grecque, et l’amour sublime de la vie, qui fait de l’art antique comme une seconde création du monde.

Retour triomphal… Ivresse du travail récompensé…

La Belgique, fière de ce génie naissant, et qui va continuer en l’amplifiant, le génie paternel, lui fait fête… On l’acclame comme un jeune héros. Partout, sur toutes les scènes, dans toutes les salles de concert, les orchestres exécutent, au milieu d’un grand enthousiasme, La Mort du Tasse… De France, d’Allemagne, arrivent au jeune compositeur les plus précieux encouragements… C’est la consécration, c’est la gloire !

Hélas !… C’est la lutte aussi qui va commencer, cette lutte terrible, harcelante, qui désormais sans un répit[,] d’amertumes violentes en déceptions douloureuses, de pauvretés en misères, d’humiliations en refus, le mènera jusqu’à la mort… Lutte qui peut terrasser son corps, pourtant si robuste, mais qui, par un prodige vraiment émouvant, laissa son âme intacte, pure de toute haine, et, aux jours les plus sombres, au fond des plus noires détresses, toute fleurie de bontés vivaces et d’espoirs nouveaux !…

J’ai lu une lettre que Franz Servais, au plus fort de cette lutte, écrivit à l’un de ses plus chers amis. Il avait reçu d’un grand éditeur de musique une proposition à peu près acceptable ; acceptable en ceci que, par extraordinaire, on ne le dépouillait pas complètement de son œuvre. L’occasion était trop rare et à ce point sublime que le pauvre grand artiste ne pouvait croire à tant de générosité. Il ne s’agissait plus que de signer un papier. Rendez-vous était pris : « Je n’ai pu aller au rendez-vous, écrit-il. Au dernier moment, je me suis aperçu que mes plus belles bottines étaient toutes crevées et qu’elles bâillaient par le bout, comme des museaux de carpes… Tu vois d’ici la figure du bon éditeur au spectacle de mes bottines, son repentir de m’avoir offert un peu d’argent, et comme il eût déchiré le traité… Il faut attendre une meilleure chance. »

Cette meilleure chance, on a cru qu’il allait enfin la tenir, avec l’Apollonide.

Liszt aimait Franz Servais comme un fils. Il avait guidé sa jeunesse à travers la vie périlleuse, excessive des artistes. Il entourait maintenant son génie, en lequel il avait foi, de toutes les tendresses dévouées, de tous les soins délicats dont un jardinier entoure une plante rare. Il lui conseilla d’entreprendre une œuvre de longue haleine, un grand drame lyrique, et d’en chercher le sujet parmi les admirables poèmes de l’antiquité. Ce fut Liszt qui, en lisant Euripide, lui indiqua la fable d’Ion, fils d’Apollon. Franz comprit aussitôt tout le parti qu’il pouvait tirer de ce beau poème et, avec son imagination, toujours prête à l’enfantement, il l’agrandit, le développa, et inventa de la première à la dernière scène le drame de l’Apollonide. Se sentant incapable d’écrire de la belle musique sur de viles paroles, il ne pouvait lui venir à l’esprit de s’adresser à un vulgaire fournisseur d’opéras. Il alla trouver Leconte de Lisle avec un scénario tout fait et tout entier rédigé de sa main. Leconte de Lisle reçut d’abord fort mal le jeune compositeur : il détestait qu’on lui imposât une besogne, surtout une telle besogne… Mais Franz avait de l’éloquence, une séduction si entraînante, une si ardente conviction, que Leconte de Lisle finit par céder. Il écrivit l’Apollonide. Le poème était correct, d’une belle langue robuste, certes, avec de beaux vers, çà et là, mais froid et glacé. Il ne plut pas au musicien, qui le voulait débordant de vie, avec de la passion, des cris, de l’âme enfin !… Dix fois Leconte de Lisle dut recommencer le poème, presque sous la dictée de Franz. Et c’est au point que l’on peut dire de l’Apollonide, drame, qu’il est bien plus de Franz que de Leconte de Lisle… J’ai tenu à raconter cette anecdote pour montrer que Leconte de Lisle n’était pas toujours aussi farouche qu’on le disait, et pour donner aussi une idée des scrupules, de la conscience d’artiste de Franz Servais.

On connaît l’histoire tragique de cette œuvre, à l’accomplissement de laquelle Franz Servais dépensa quinze ans de sa vie. Œuvre énorme et magnifique, où l’auteur s’est mis tout entier, où il a prodigué plus d’inspiration,plus de science, plus de beauté, que d’autres — et des meilleurs — dans vingt de leurs œuvres. Le métier en est sûr, souple, très sobre, très ample, sans aucun artifice, sans nulle tricherie. Rien n’est éludé ; chaque syllabe du poème a son répondant mélodique. Œuvre parfaite et grandiose, œuvre d’une âme d’élite où sont peintes, magistralement, toutes les passions humaines, évoluant autour de ce sublime thème central : l’amour maternel !… Œuvre que Racine eût aimé, que Beethoven et Gluck eussent admirée, et davant laquelle le grand Liszt eût pleuré de joie, en écoutant chanter ce clair génie qu’il avait promis au monde !

Eh bien ! L’Apollonide n’est pas représenté. Cette œuvre qui a des répondants illustres et d’augustes patronages, va de théâtre en théâtre, de France en Europe, refusée. Après mille déboires, on la joue, enfin, au théâtre de Carlsruhe. Elle est acclamée ; donc elle est sauvée !

Elle est perdue !… Ah ! Depuis cette triomphale soirée, sans lendemain, hélas ! quelle marche au Calvaire recommence pour le pauvre Franz Servais !… Promesses éludées, indifférence, refus brutaux, il a tout à souffrir, tout à endurer… Et la misère vient, plus lourde, plus âpre, plus harcelante… Ce sont les jours noirs, les luttes, les longues détresses, sans une lueur dans cette nuit qui de plus en plus s’épaissit… Mais Franz a la foi… Il a cette folie sublime de l’artiste qui tient lieu de pain, de feu, de vêtements, et qui, du plus sombre désespoir, fait surgir, toujours rayonnante, l’espérance ! Et il a raison d’espérer !… Voici que le grand-duc de Saxe-Weimar veut réparer cette injustice... Il veut être pour Franz Servais ce que Louis de Bavière fut pour Richard Wagner… Tout est prêt !… Il meurt… Et, à quelques jours de distance Franz meurt aussi… C’est la mort qui va se charger de réparer toutes ces cruautés et toutes ces persécutions de la vie !…

Ce en quoi Franz Servais est, peut-être, plus encore que par son immense talent, un artiste véritablement à part, dans ce temps où les influences ont tant de force sur les hommes, c’est dans la fidélité absolue, intransigeante et fermement raisonnée qu’il conserva à ses idées. Il alla droit son chemin, sans se laisser distraire de son idéal par le succès des autres et par la mode. Rien ni personne ne pouvaient prévaloir contre la forte personnalité qui était en lui, qui était lui, comme la chair était sur ses os, comme le sang était dans ses veines, comme le malheur, hélas ! était dans sa destinée. Il fut peut-être le seul à qui Wagner lui-même n’apporta que de grandes joies d’artiste, sans le détourner de son rêve… Il avait connu Wagner et Wagner lui avait marqué — chose rare — de l’amitié et de l’estime. Dans un voyage qu’il fit à Munich, et dont il avait des souvenirs extraordinaires, il avait, pour ainsi dire, vécu dans l’intimité du « Dieu ». La retentissante gloire de Wagner affolait tout le monde alors, révolutionnait toutes les esthétiques. Même ceux, comme M. Saint-Saens et comme M. Massenet qui faisaient au maître allemand une guerre sourde et rageuse, ne s’en appropriaient pas moins, autant qu’ils pouvaient, sa méthode, et tentaient de rajeunir leurs œuvres menacées à cette source nouvelle, torrentueuse et féconde. Franz Servais, lui, admira, s’enthousiasma pour cette musique rénovatrice, qui était plus et autre que de la musique, qui se présentait avec la force conquérante d’un élément, avec le fracas d’un cataclysme. Mais son amour pour le divin Gluck, ainsi que sa conception de l’art, ordonnée, nuancée, aux lignes si pures, aux accents si profondément humains, sa certitude que la musique ne doit être que de la musique, ne s’exprimer que par de la musique, n’en furent pas une minute diminués, ni nullement altérés. Il poursuivit son œuvre tranquillement, sereinement, avec la même confiance, comme si un grand orage n’avait pas bouleversé le ciel de l’art… Non qu’il fût réfractaire à cette nouveauté — personne, mieux que lui, n’en sentait l’élan sublime, la puissance ardente et passionnée — car il avait l’esprit ouvert à toutes les beautés – mais il garda invinciblement le culte de celle qu’il avait choisie, et à qui rien ne pouvait faire qu’il ne lui vouât toute sa vie d’artiste et de créateur.

Il a eu raison, ce pauvre Franz Servais, il a eu raison jusqu’à l’horrible souffrance, jusqu’à la misère, jusqu’à la mort, car rien ne peut faire que l’Apollonide ne soit, et ne soit une œuvre capitale, avec laquelle les directeurs de théâtre, les marchands de spectacle, devront compter… Elle est, et elle vit d’une vie d’autant plus héroïque, que celui qui la créa, la baigna de toutes ses larles et de tout son sang… Malgré eux, malgré leur ignorance, malgré leur lourde stupidité, elle s’impose à leur attention… Les chefs d’œuvre du genre de celui-là peuvent attendre, mais un jour, fatalement, invinciblement, ils arrivent à la lumière, du fait même de cette lumière immortelle qu’ils portent en eux… Oh ! je suis bien tranquille... Les directeurs se la disputeront bientôt, avec la même âpreté unanime qu’ils mirent à l’ignorer ou à la refuser...

Hélas ! il ne serait plus là, pour goûter la joie amère, hautaine et farouche de son triomphe.

(Le Journal, 27 janvier 1901)