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Sur la Gymnastique

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PHILOSTRATE
DE LA GYMNASTIQUE


1. Regardons comme étant du domaine de la science les occupations suivantes:par exemple philosopher, parler avec art, cultiver la poétique, la musique, la géométrie, et, par Jupiter, l’astronomie, pourvu qu’on ne s’attache pas au côté futile ; c’est aussi de la science que de bien conduire une expédition militaire ; enfin toute la médecine, la peinture, la plastique, les diverses espèces d’ornements, la ciselure sur pierre et sur fer lui appartiennent encore. Quant aux occupations illibérales, accordons-leur ce qu’il faut d’art pour fabriquer convenablement quelque instrument ou quelque ustensile que ce soit ; mais le nom de science doit être réservé aux seules occupations que j’ai désignées plus haut. J’enlève à la classe des arts illibéraux la conduite du gouvernail, puisqu’elle implique la connaissance des astres, celle des vents et des choses cachées. J’indiquerai

pourquoi j’ai dit tout cela (cf. § 14) ; quant à la gymnastique, affirmons que cette science n’est inférieure à aucun autre art ; aussi en a-t-on rédigé les principes sous forme de traités pour ceux qui veulent s’y livrer; en effet, l’antique gymnastique a produit les Milon, les Hipposthénès, les Polydainas, les Promachus, Glaucus, fils de Démylus, et avant eux, d’autres athlètes encore:Pélée, Thésée et Hercule lui-même. La gymnastique du temps de nos pères a connu aussi des athlètes admirables et dignes de mémoire, quoique moins nombreux ; mais la gymnastique actuelle a tellement changé les habitudes des athlètes (cf. § 44 suiv.), qu’ils sont, pour la plupart, pris en aversion par les vrais amateurs des exercices gymnastiques.

2. Il me semble convenable d’exposer les causes de cette décadence, de rassembler dans cet ouvrage, aussi bien en faveur de ceux qui enseignent la gymnastique que de ceux qui s’y livrent, tout ce que j’en sais et de défendre la nature qu’on a calomniée, parce que les athlètes d’aujourd’hui sont de beaucoup inférieurs à ceux du temps passé ; la nature, en effet, produit aujourd’hui des lions qui ne sont pas plus lâches qu’autrefois ; les chiens, les chevaux, les taureaux, n’ont pas dégénéré ; ce qui concerne les arbres va pour eux également à bien ; les vignes et les fruits du figuier sont encore tels qu’ils étaient jadis; rien non plus n’est changé dans l’or, dans l’argent et dans les pierres:la nature fait tout pousser, comme au temps de nos ancêtres, et de la manière qu’elle a déterminé. Pour les qualités qui jadis distinguaient

les athlètes, la nature n’est pas trouvée en défaut ; car elle produit encore des athlètes pleins d’ardeur, de beauté et de sagacité ; or ces dons-là viennent de la nature ; mais l’absence d’une saine direction dans les exercices et d’une application soutenue avec vigueur a ôté à la nature sa propre puissance. J’exposerai plus loin comment cela s’est produit (cf. § 44 et suiv.). Examinons d’abord les motifs qui ont fait inventer la course, le pugilat, la lutte et les exercices analogues ; voyons depuis quel temps et par qui chacun de ces exercices a été mis en honneur. Nous aurons constamment recours aux données fournies par les Éléens, car pour de pareils sujets il faut parler d’après les sources les plus exactes.

3. Parmi les diverses espèces de concours, les exercices légers sont la course simple dans le stade, la course longue (dolique), les exercices en armes, la course redoublée (diaule), le saut; au nombre des exercices pesants on compte : le pancrace, la lutte, le pugilat. Le pentathle se compose d’exercices pesants et d’exercices légers : lutter et lancer le disque sont des exercices pesants ; lancer le javelot, sauter et courir, sont des exercices légers. Avant Jason et Pélée, on avait une couronne pour le saut et une autre pour le disque ; on pouvait aussi remporter la victoire avec le seul javelot, lors de l’expédition du navire Argo. Télamon était le plus habile à lancer le disque ; Lyncée à lancer le javelot ; les fils de Borée excellaient à courir et à sauter ; Pélée occupait le second rang pour ces exercices, mais il surpassait tous ses rivaux dans la lutte. On raconte donc que, dans un concours à Lemnos, Jason, pour complaire à Pélée, réunit les cinq exercices (pentathle),

que Pélée remporta la victoire dans le concours, et qu’on l’estimait le plus habile guerrier de tous ses contemporains, à cause de la valeur qu’il déployait dans les combats, et à cause de son aptitude au pentathle ; or ce genre d’exercice rappelait si bien la guerre, que les concurrents lançaient le javelot.

4. L’origine de la course longue est celle-ci : des hérauts parcouraient fréquemment le chemin qui conduit de l’Arcadie à la Grèce proprement dite, pour porter des messages de guerre ; on leur défendait d’aller à cheval, et on leur enjoignait de courir eux-mêmes. Ainsi l’habitude de parcourir continuellement dans une petite partie du jour autant de stades qu’en comprend actuellement le dolique (espace parcouru pendant la course longue) en fit de véritables hérauts coureurs et les exerça en même temps pour la guerre.

5. La course simple a été inventée de la manière suivante : quand les Éléens faisaient des sacrifices, toutes les choses sacrées que l’usage comportait étaient placées sur l’autel, mais il n’y avait pas encore de feu. Les coureurs étaient placés à la distance d’un stade ; devant l’autel se tenait le prêtre remplissant la fonction de juge pour la course aux flambeaux ; le vainqueur (celui qui arrivait le premier), après avoir mis le feu aux offrandes sacrées, s’en retournait avec la couronne olympique.

6. Quand les Éléens avaient offert leur sacrifice, les autres députés grecs qui venaient pour assister à la fête, devaient également sacrifier. Pour que leur arrivée n’eût pas lieu non plus sans éclat, les coureurs franchissaient la distance d’un stade à partir de l’autel, comme pour inviter la race hellénique,

et revenaient au même point annonçant que la Grèce arrivait avec plaisir. Voilà donc ce que j’avais à dire sur l’origine de la course redoublée.

7. Il y a, surtout à Némée, beaucoup de courses en armes : on les appelle exercices en armes et exercices équestres ; ils sont consacrés aux sept chefs qui accompagnaient Tydée. La lutte armée d’Olympie fut, ainsi que les Éléens le prétendent, établie pour le motif suivant : les Éléens s’étaient engagés dans une guerre si implacable avec les Dyméens, que les Jeux olympiques ne donnaient même pas lieu à une suspension d’armes. Les Éléens ayant remporté une victoire le jour du concours, on prétend qu’un soldat pesamment armé, de ceux qui avaient pris part au combat, entra dans le stade pour y porter la bonne nouvelle de la victoire. Cette narration est vraisemblable, je ne le nie pas, mais j’entends raconter la même chose des Delphiens, lorsqu’ils faisaient la guerre à quelques-unes des villes de la Phocide ; des Argiens, lorsqu’ils supportaient le poids d’une guerre non interrompue contre les Lacédémoniens ; enfin des Corinthiens, lorsqu’ils faisaient la guerre dans le Péloponnèse même, et au-delà des confins de l’isthme. Quant à moi, j’ai un autre sentiment sur l’origine de la course en armes : j’affirme, en effet, qu’elle a été établie pour des causes militaires, et qu’elle a passé ensuite dans les jeux publics, pour marquer les commencements de la guerre : le bouclier signifiait que la trêve était finie, et qu’il fallait prendre les armes. Si vous écoutez avec attention le héraut, vous reconnaîtrez que toujours il

proclame que les jeux où l’on attribue des prix ont cessé, et que la trompette annonce les travaux de Mars en appelant les jeunes hommes aux armes. Cette proclamation enjoint aussi d’enlever l’huile et de la porter au loin, puisqu’il s’agit, non plus de s’oindre, mais précisément d’avoir cessé de s’oindre.

8. On regardait comme les meilleurs athlètes en armes les gens de Platée en Béotie ; et cela pour les raisons suivantes : la longueur de la course [qu’ils avaient à faire] ; leur armure, qui descendait jusqu’aux pieds et les couvrait comme s’ils étaient au milieu d’un combat réel ; l’institution de ce concours fondée sur un fait d’armes brillant : la guerre médique ; la coutume où les Grecs étaient de célébrer ces jeux en vue des barbares ; enfin, la loi promulguée à l’égard de ceux qui voulaient prendre part au concours, tel qu’il est établi à Platée ; dans cette ville, en effet, celui qui avait déjà reçu la couronne une première fois devait, s’il voulait prendre part à un nouveau concours, donner des otages pour son corps, car il était condamné à mort s’il était vaincu (cf. § 24).

9. Le pugilat est une invention des Lacédémoniens, et de chez eux il passa même à la peuplade barbare des Bébryces. Pollux excellait dans ce genre de combat, c’est pour cette raison que les poètes l’ont célébré. Voici pour quelles raisons les anciens Lacédémoniens pratiquaient le pugilat : [à la guerre] ils n’avaient pas de casque ; ils ne considéraient pas le combat avec le casque en tête, comme

une institution nationale ; mais le bouclier tenait lieu de casque à celui qui savait le manier d’après les règles de l’art. Afin donc de s’habituer à parer les coups portés au visage, et à supporter ceux qu’ils recevaient, les Lacédémoniens s’exerçaient au pugilat et laissaient la face découverte, comme je viens de le dire. Plus tard, ils abandonnèrent également le pugilat et le pancrace, croyant qu’il était inconvenant de se livrer à des exercices où l’un des deux rivaux devant [forcément] s’avouer vaincu, pouvait attirer à Sparte le reproche de lâcheté.

10. Les anciens pugiles étaient armés de la manière suivante : ils entraient les quatre doigts dans une espèce de gant, et les doigts dépassaient de ce gant autant qu’il fallait pour qu’on pût faire le poing quand la main se repliait ; les doigts étaient maintenus [dans ce gant] par une corde qui descendait du coude en spirale comme un soutien. Maintenant on a changé cela : on fait bouillir du cuir de bœuf très gras, et on en fabrique un ceste effilé et qui se prolonge sur les doigts. Le pouce ne doit pas agir conjointement avec les doigts quand on porte les coups, afin de frapper comme si toute la main ne prenait part au combat ; et cela pour que les blessures soient moins graves ;

par le même motif on a banni du stade les lanières de cuir de cochon, pensant que les blessures qu’elles produisent sont douloureuses et difficiles à guérir.

11. La lutte et le pancrace ont été inventés à cause de leur utilité pour la guerre. Cela est démontré d’abord par la bataille de Marathon où les Athéniens se comportèrent de telle façon que le combat ressemblait beaucoup à la lutte, quoique ce fût un véritable combat ; en second lieu, par le combat des Thermopyles, dans lequel les Lacédémoniens, voyant leurs épées et leurs lances brisées, luttèrent longtemps avec les mains désarmées. De tous les exercices auxquels on se livre dans les jeux publics, le pancrace est le plus en honneur, quoiqu’il soit composé d’une lutte incomplète et d’un pugilat incomplet ; c’est pour d’autres motifs qu’il est tenu en estime particulière. Les Éléens regardaient la lutte comme vigoureuse et douloureuse, ainsi que disent les poètes (Homère, Od. VIII, 126), non seulement à cause des enlacements propres à la lutte et qui réclament un corps souple et agile, mais aussi parce qu’avant ces enlacements il faut combattre trois fois, attendu que trois fois aussi les athlètes doivent tomber sur le dos. Les Éléens croyant donc que c’était trop de condescendance que de couronner sans poussière, (c’est-à-dire sans adversaire), le pancrace et le pugilat [aussi bien que la lutte], n’excluent pas les lutteurs d’une pareille victoire, puisque la loi affirme qu’une telle victoire convient seulement à la lutte, laquelle est flexueuse et pénible

par nature (cf. § 54). Le motif pour lequel la loi donne cette prescription me paraît clair : c’est que les concours à Olympie étant déjà formidables, les exercices préparatoires semblent y être encore plus fatigants [qu’ailleurs]. Ainsi le coureur du dolique et l’athlète qui s’exerce au pentathle, doivent se livrer à des exercices préparatoires légers ; mais rien de fâcheux ne résulte de ces exercices, car la manière de procéder est la même, que ce soient les Éléens ou d’autres qui y président ; au contraire, chez les Éléens l’athlète pesant s’exerce dans la saison d’été, lorsque le soleil brûle le plus fortement la boue dans les vallons de l’Arcadie, et soulève une poussière plus chaude que le sable d’Éthiopie ; il montre son courage patient en commençant au milieu du jour. Et quoique les exercices pesants soient déjà si fatigants, le plus laborieux de tous est la lutte ; en effet, quand le temps d’aller au stade est venu, c’est alors seulement que le pugile reçoit et donne des coups, et aborde son adversaire avec les jambes ; mais quand il s’exerce seul, il ne montre que l’ombre du combat. Le pancratiaste combat aussi dans le concours de toutes les manières reçues pour ce genre d’exercice ; mais pour les exercices préparatoires, c’est tantôt à une manœuvre et tantôt à une autre qu’il s’adonne. Quant à la lutte, elle est la même dans le combat préparatoire et dans le combat proprement dit ; en effet, elle fournit dans les deux cas une double preuve de ce qu’elle sait et de ce qu’elle peut. C’est avec raison qu’on l’a appelée flexueuse, car la

lutte debout est elle-même flexueuse ; c’est à cause de cela que les Éléens pour le concours le plus conforme à l’art gymnastique, ont réglé la récompense en s’en tenant, peu s’en faut, à la difficulté des exercices préparatoires.

12. Tous ces exercices n’ont pas été introduits simultanément dans les concours, mais l’un après l’autre furent inventés et mis en pratique par la gymnastique ; autrefois, en effet, jusqu’à la XIIIe olympiade, les Jeux olympiques se composaient uniquement de la course simple (stade) ; trois Éléens, sept Messéniens, un Corinthien, un Dyméen, un Cléonéen, chacun dans une olympiade différente, remportèrent la victoire ; mais jamais le même vainqueur ne fut couronné deux fois. — A la XIVe olympiade, où commença la course redoublée (diaule), Hypénus l’Éolien remporta la victoire. Après cela vint le concours de la course longue (dolique) ; le vainqueur fut le Spartiate Acanthus. — La XVIIIe olympiade vit établir le pentathle et la lutte des hommes faits ; les vainqueurs furent, pour la lutte, Eurybate de Lusia, et pour le pentathle, Lampis le Lacédémonien. D’autres disent qu’Eurybate était également Spartiate. — La XXIIIe olympiade appela les hommes au pugilat ; Onomastus de Smyrne, qui excellait dans cet exercice, remporta la victoire ; il attacha ainsi le nom de Smyrne à un beau fait, car Smyrne surpassa à la fois toutes les cités ioniennes et lydiennes de l’Hellespont et de la

Phrygie, et tous les peuples qui habitent en Asie [Mineure] ; ce fut la première [des villes d’Asie] qui remporta une couronne olympique. Onomastus écrivit des lois sur le pugilat, lois qui sont encore en vigueur chez les Éléens, grâce à la sagesse de ce pugile, et les Arcadiens ne purent se fâcher en voyant un homme de la molle Tonie écrire des lois pour les concours. — A la XXXIIIe olympiade, on établit le pancrace, qui n’avait pas encore été mis en usage ; Lygdamis de Syracuse remporta la victoire. Ce Sicilien était si grand que son pied égalait une coudée ; du moins, on prétend qu’il a mesuré le stade avec un nombre de ses pieds égal à celui des coudées que contient le stade, d’après la manière ordinaire de le mesurer.

13. On dit que le pentathle des garçons fut introduit à la XXXVIIIe olympiade, que le vainqueur fut Eutélidas de Lacédémone, et que ce genre de concours n’existait pas encore à Olympie pour les garçons. — Celui qui remporta la victoire dans la course simple des garçons à la XLVIe olympiade (car c’est alors seulement qu’elle a été établie pour les garçons), était un beau jeune homme, Polymestor de Milet, qui dépassait un lièvre à la course, tant ses pieds étaient rapides. — Quelques-uns prétendent que le pugilat des garçons commença à la XLIe olympiade, et que Philétas le Sybarite fut vainqueur ; d’autres disent que ce concours fut établi à la LXe olympiade, et que ce fut Créon de l’île de Céos qui

fut vainqueur. — Démarétus fut, à la LXVe olympiade, le premier qui remporta une couronne à la course armée ; je crois qu’il était de Héra. — A la CXLVe olympiade, on admit des garçons au prix du pancrace : je ne sais pour quel motif on introduisit si tardivement cet exercice qui était déjà en honneur chez d’autres peuples ; il fut en effet établi à une époque rapprochée de nous, lorsque déjà l’Égypte avait des couronnes pour ces concours ; aussi la victoire fut-elle remportée par des Égyptiens. La ville de Naucratis fut acclamée, l’Égyptien Phédimus ayant triomphé. — A mon avis, de tels exercices n’auraient pas été ainsi introduits successivement dans les concours, et n’auraient pas été en honneur chez les Éléens et chez tous les Grecs en général, si la gymnastique n’avait pas fait de ces exercices un objet d’étude, et ne les avait mis en pratique ; car ces victoires remportées par les athlètes ne tiennent pas moins à l’intervention des gymnastes qu’à celle des athlètes eux-mêmes.

14. Quelle opinion faut-il donc adopter sur la gymnastique ? Quelle autre, si ce n’est de la tenir pour une science (cf. § 1) composée de médecine et de pédotribie (éducation physique des garçons), science plus complète que la pédotribie et ne formant qu’une partie de la médecine ? J’exposerai jusqu’à quel point elle participe de chacune de ces sciences. Le pédotribe indiquera quelles sont les espèces de manœuvres dans la lutte, enseignant les temps opportuns pour agir, réglant les élans et la mesure des mouvements, de quelle manière on se met en garde,

ou comment on triomphe de quelqu’un qui s’est lui-même mis sur la défensive. Le gymnaste présidera à l’enseignement de l’athlète qui sait déjà ces choses-là ; mais il y a aussi les circonstances où il faut exercer la lutte, le pancrace, ou bien soit éviter, soit repousser la supériorité de son adversaire ; or aucune de ces choses ne saurait faire l’objet de l’attention du gymnaste, à moins qu’il ne connaisse aussi le métier du pédotribe. Sous ce rapport, les deux arts sont égaux ; mais purger les humeurs, enlever des matières superflues et assouplir les parties endurcies, engraisser, transformer ou échauffer quelqu’une de ces parties, appartient à la science du gymnaste. Le pédotribe, ou ne connaîtra pas ces choses, ou, s’il les connaît, il en fera un mauvais usage chez les garçons, en voulant constater la générosité d’un sang pur. La gymnastique est donc, à cet égard, plus complète que la science dont nous venons de parler (c’est-à-dire, que la pédotribie) ; mais avec la médecine, elle a les affinités suivantes : les médecins font cesser, par des affusions, des potions ou des topiques, toutes les maladies que nous appelons fluxions, hydropisies, phtisies, et aussi toutes les maladies sacrées ; la gymnastique, au contraire, réprime ces affections par le régime et par des frictions. Quand il y a quelque partie déchirée ou blessée, quand la vision est troublée, ou si quelque articulation est foulée, il faut renvoyer les athlètes au médecin, attendu que la gymnastique n’a rien à voir dans ces accidents.

15. Par ce que je viens de dire, je crois avoir démontré

quels sont les rapports de la gymnastique avec la médecine et la pédotribie ; mais il me semble encore que j’y vois aussi les différences suivantes : aucun homme n’embrassera, à la fois toute la médecine, mais l’un dit qu’il s’entend parfaitement aux déchirures, un autre aux fièvres, un troisième aux maladies des yeux, un dernier à toute espèce de phtisie. Pourtant, quoique ce soit déjà une chose assez considérable pour chacun d’eux de bien pratiquer une partie de cet art, quelque petite qu’elle soit, les médecins prétendent qu’ils en connaissent la totalité [en théorie ? ] ; mais personne ne se vantera de connaître à la fois toute la gymnastique ; en effet, celui qui connaît la course, ignorera ce qui se rapporte à la lutte ou au pancrace, et celui qui se livre aux exercices lourds, exécutera maladroitement les autres exercices.

16. Telles sont les diverses parties dont se compose l’art gymnastique ; quant à son origine, la voici : l’homme est né propre à lutter, à exercer le pugilat et à courir en se tenant droit ; car aucun exercice de ce genre n’existerait si la cause pour laquelle il a été inventé (c’est-à-dire, l’homme) n’existait pas auparavant. Comme le fer et le cuivre sont la cause première de l’art du forgeron, la terre et ses produits celle de l’agriculture, et l’existence de la mer celle de la navigation, pensons de même que la gymnastique a les rapports les plus étroits et les plus intimes avec l’homme. On chante certain dicton qu’autrefois il n’existait pas encore de gymnastique, mais que Prométhée existait déjà ; que Prométhée fut le premier qui s’exerça, et Mercure le premier qui a dirigé les exercices des autres, et qu’il se réjouit lui-même de son invention ; que la première

palestre fut celle de Mercure ; que les [prétendus] produits de Prométhée (or ces produits auraient été des hommes) s’exerçant dans la boue, dans laquelle ils étaient, croyaient que Prométhée les avait formés, attendu que la gymnastique rendait leurs corps aptes à vivre et leurs membres bien liés.

17. Dans les Jeux pythiques, dans les Jeux isthmiques, et partout ailleurs sur la terre où il y a des concours, le gymnaste, s’enveloppant d’un manteau, pratique des onctions sur l’athlète ; et personne ne doit le déshabiller contre son gré ; toutefois, à Olympie, le gymnaste préside tout nu, parce que, suivant l’opinion de quelques-uns, les Éléens éprouvaient pendant l’été si les gymnastes savaient résister vigoureusement, et se faire brûler au soleil ; mais, comme les Éléens eux— mêmes le disent [l’origine de cette coutume est la suivante] : Phérénice de Rhodes, fille de Diagoras le pugile, avait tant de force de caractère que les Éléens la prirent d’abord pour un homme. Donc, elle entra dans l’enceinte à Olympie, cachée, (c’est-à-dire, dissimulant son sexe) sous un manteau, et exerça son propre fils, Pisidore. Ce fils était lui-même aussi un pugile ; ses mains étaient bien faites pour ce genre d’exercice ; il n’était en rien inférieur à son grand-père. Lorsqu’on découvrit la fraude, on éprouva de la répugnance à tuer Phérénice en pensant à Diagoras et à ses fils, car toute la famille de Phérénice était composée de vainqueurs olympiens ; mais on promulgua une loi d’après laquelle le gymnaste devait se déshabiller, et ne pas échapper à un examen.

18. A Olympie, le gymnaste porte aussi un strigile, peut-être pour la raison suivante : l’athlète est obligé de se couvrir de poussière dans la palestre et de s’exposer au soleil ; afin donc que cela ne fasse pas de tort à sa complexion, le strigile rappelle l’huile à l’athlète, et lui dit qu’il faut en mettre en si grande abondance, qu’il ait besoin de se servir du strigile après l’onction. Il en est qui prétendent qu’à Olympie un gymnaste tua avec un strigile aiguisé un athlète qui n’endurait pas toutes les fatigues qu’on doit supporter en vue de la victoire. Moi, j’admets cette tradition, car il vaut mieux être cru que de n’être pas cru. Que le strigile soit donc un glaive contre les mauvais athlètes, et que le gymnaste à Olympie ait en quelque sorte plus de puissance que l’hellénodique.

19. Les Lacédémoniens voulaient que les gymnastes sussent aussi la tactique, pensant que les concours étaient des préparations aux exercices de la guerre. Il n’y a pas lieu de s’en étonner, puisque les Lacédémoniens utilisèrent complètement pour la guerre la danse, qui est la plus molle des occupations de la paix, en imitant la manière dont on doit éviter, lancer, ramasser à terre un projectile, ou bien manier habilement le bouclier. (cf. la fin du § 58.)

20. Les services que les gymnastes ont rendus aux athlètes, en les excitant, en les réprimandant, en les menaçant ou en usant de ruses à leur égard, sont nombreux, plus nombreux que nous ne saurions le dire ; cependant, il faut que nous rapportions les plus

célèbres. Ainsi le gymnaste Tisia parvint à faire triompher Glaucus de Caryste, qui, à Olympie reculait au pugilat devant son adversaire ; il y parvint en l’excitant à frapper le coup de la charrue, c’est-à-dire à porter la main droite contre son adversaire ; or Glaucus avait cette main si forte qu’il avait un jour, à Eubée, redressé le soc courbé d’une charrue en le frappant avec sa main droite en guise de marteau.

21. Aristion le pancratiaste, qui avait déjà remporté deux victoires à Olympie, disputait une troisième fois la couronne, et il commençait à faiblir quand le gymnaste Eryxias sut exciter en lui l’amour de la mort en lui criant du dehors : « C’est un beau linceul de ne pas lâcher pied à Olympie ».

22. Quant à Promaque de Pella, son gymnaste s’aperçut qu’il était amoureux. Lorsqu’ils étaient déjà près d’Olympie, le gymnaste lui dit : « Promaque, il me semble que tu es amoureux. » Comme il le vit rougir, il ajouta : « Je ne dis pas cela pour te blâmer, mais pour te montrer l’intérêt que je prends à tes amours ; car même je parlerais volontiers de toi à ta maîtresse ; » et, bien qu’il ne se fût pas entretenu avec elle, [à quelque temps de là] il revint rapportant une parole supposée, mais de grande valeur pour l’amoureux : « Ta maîtresse ne te trouvera pas indigne de figurer parmi ses adorateurs, si tu triomphes à Olympie. » A ces mots, Promaque reprit courage et ne remporta pas seulement la victoire, mais la victoire sur Polydamas de Scotuse qui venait de dompter des lions chez Ochus, roi de Perse.

23. J’ai entendu moi-même Mandrogénès de Magnésie faire honneur à son gymnaste de la fermeté qu’il montra dans le pancrace, dès son enfance : « Son père, disait-il, venait de mourir ; mais la maison était administrée par sa mère……………………………… » ; [alors] le gymnaste écrivit une lettre à la mère, lettre qui contenait ce qui suit : « Si vous apprenez que votre fils est mort, croyez-le ; mais si on vous dit qu’il est vaincu, ne le croyez pas. » Plein de respect pour cette lettre, Mandrogénès dit qu’il montrerait un courage à toute épreuve, afin que le gymnaste ne reçût pas de démenti, et que sa mère ne fût pas déçue dans ses espérances.

24. Attale l’Égyptien vainquit dans un second concours, étant soutenu par son gymnaste ; car il y avait chez les Égyptiens une loi suivant laquelle celui qui était vaincu après avoir été vainqueur, devait être publiquement puni de mort ; en effet, on le tenait d’avance pour mort, jusqu’à ce qu’il eût donné des garants pour son corps. Personne ne voulant prendre sur lui, pour Attale, une pareille garantie, le gymnaste lui-même remplit la condition de la loi [en se portant comme garant] ; il raffermit le courage de l’athlète, et l’aida ainsi à remporter une seconde victoire ; en effet, pour ceux qui songent à entreprendre une grande œuvre, c’est déjà pour eux, je pense, un présage favorable, si on ne leur refuse pas une marque de confiance (cf. § 8).

25. Mais comme il me vient à la pensée un grand nombre de pareilles histoires, et que je mêle les anciennes aux nouvelles, voyons [pour en finir], comment doit être le gymnaste, et ce qu’il lui faut savoir pour diriger les athlètes. Que le gymnaste ne soit ni bavard, ni inhabile à manier la parole, afin qu’il n’énerve pas la vigueur de l’art par son bavardage, et qu’il ne paraisse pas non plus trop rustique, en remplissant ses fonctions sans dire un seul mot. Qu’il connaisse complètement la physiognomonique. Voici pourquoi je donne ce dernier précepte : l’hellénodique ou l’arnphictyon jugent un jeune athlète en tenant compte des circonstances suivantes : si sa tribu ou sa patrie sont connues, ainsi que son père et sa famille ; s’il est issu de parents libres, et s’il n’est pas un enfant illégitime ; après tout cela, ils doivent savoir s’il n’a pas dépassé l’âge de puberté, s’il est tempérant ou non, s’il est ivrogne ou gourmand, audacieux ou lâche. Lors même qu’ils ne peuvent pas faire cette distinction, la loi ne leur dit rien à cet égard ; mais elle veut que le gymnaste sache cela complètement, attendu qu’il est en quelque sorte le juge de la nature. Il doit posséder l’art de distinguer le caractère moral d’après les yeux : cet art apprend à discerner les hommes paresseux de ceux qui résistent aux fatigues ; les hommes dissimulés, ou peu endurants, ou faibles ; car les yeux noirs indiquent tels traits de caractère ; les yeux bruns, gris ou sanguinolents en indiquent d’autres ; les yeux fauves, les yeux pointillés, les yeux proéminents

ou enfoncés donnent encore d’autres signes ; la nature, en effet, indique les saisons par les astres, et le caractère par les yeux. Il faut encore examiner les caractères du corps des athlètes, comme dans la statuaire [en tenant compte de la correspondance réciproque des parties] ; ainsi on jugera de la cheville du pied par le carpe, de l’avant-bras par la jambe, du bras par la cuisse, des fesses par l’épaule ; l’un des côtés du dos doit être comparé à l’autre ; la poitrine doit avoir le même degré de proéminence que les hanches ; et la tête, qui est une image de tout le corps, doit être en exacte proportion avec toutes les parties.

26. Ces circonstances que je viens d’énumérer étant constatées, ne croyons pas cependant qu’on puisse faire passer aux exercices eux-mêmes ; il faut encore isoler celui qui doit s’y livrer, et soumettre sa constitution à un examen pour déterminer comment elle est faite et à quoi elle s’approprie ; en effet, lorsqu’on a besoin de chiens ou de chevaux, les chasseurs ou les palefreniers doivent raisonner de la manière suivante tous les chiens ne conviennent pas à la même espèce [de chasse] ou contre toute espèce de gibier, mais le chasseur se sert des uns pour telle espèce et des autres pour telle autre ; on emploie les chevaux, les uns comme chevaux de chasse, les autres comme chevaux de bataille, et les autres comme chevaux de trait ; encore, ces derniers, ne les prend-on pas au hasard, mais selon que chaque cheval est propre

à être monté, ou à être attelé à la chaîne de la voiture. [A plus forte raison il serait ridicule de] ne pas savoir discerner les hommes qui doivent affronter les fatigues des concours à Olympie ou à Delphes pour être proclamés par la voix des hérauts aimée d’Hercule. Je voudrais donc que le gymnaste prît en considération l’analogie dont je viens de parler [entre le corps et les mœurs], et qu’outre cette analogie, il connût encore les traits de caractère qui tiennent aux humeurs.

27. Et puis, il y a une chose encore plus respectable à laquelle le Spartiate Lycurgue avait déjà pensé : pour fournir à Lacédémone des athlètes propres à la guerre, il prescrit que les filles s’exercent et qu’on les laisse courir en public, afin qu’elles aient des enfants bien faits, qu’elles mettent au monde une meilleure progéniture, et que leur propre corps soit fort ; car après le mariage, elles n’éprouveront pas de répugnance à porter de l’eau ou à moudre, parce qu’elles y auront été habituées dès leur enfance. Si de plus leurs maris sont également jeunes et habitués aux exercices, elles auront une progéniture encore meilleure ; en effet, les enfants auront une taille élancée, seront robustes et exempts de maladies. C’est en observant ces règles pour le mariage que Lacédémone devint si puissante dans la guerre.

28. Si donc il faut commencer par l’origine même de l’homme, que le gymnaste s’adresse d’abord au jeune garçon qui veut devenir athlète, et qu’il voie en premier lieu s’il provient de l’union de parents jeunes, de bonne race et exempts de ces maladies qui s’implantent

dans les nerfs et dans les yeux, ou qui attaquent soit les oreilles, soit les viscères : en effet, ces maladies restent quelquefois cachées dans l’intimité de l’économie ; elles se sont introduites dans le corps des enfants sans qu’on s’en soit aperçu, [et elles apparaissent] quand le sang subit les transformations qui tiennent à la succession des âges. Provenir de parents jeunes, surtout si ces parents sont tous deux de bonne race, contribue à donner à l’athlète de la force, de la vigueur, un sang pur, de la résistance dans les os, des humeurs pures et une taille bien proportionnée. Je serais porté aussi à dire que cela fait quelque chose à la beauté. Que les parents restent inconnus, et n’assistent pas à l’examen de leurs enfants (c’est-à-dire, aux recherches que nous faisons par nous-mêmes sur l’origine de ces enfants) ; car notre manière d’agir tournerait à l’absurde si nous étions obligés d’en référer au père et à la mère, qu’il aurait perdus dès sa première enfance, pour juger l’athlète qui est sur le point d’entrer dans le stade et qui se trouve près de l’olivier et du laurier. Il faut, en conséquence, se fier à cette faculté souveraine que nous possédons, de ne pas méconnaître par l’inspection d’un athlète nu, à la manière dont il se comporte, quelle était la condition de ses parents. C’est sans doute une tâche pénible et assez difficile à remplir ; mais elle n’est pas au-dessus des forces de l’art. Je la porte donc à la connaissance du public.

29. J’ai déjà exposé quels jeunes gens produit une bonne et jeune race ; des enfants issus de gens âgés se trahissent de la manière suivante : leur peau est mince, la région des clavicules a la forme d’un cyathe ; les veines sont gonflées, comme chez les gens fatigués ; les hanches sont mal jointes ; les humeurs sont faibles. Quand ces jeunes gens s’exercent, ils fournissent encore plus de signes : ils sont paresseux ; leur sang paraît cru par froideur ; les sueurs s’évaporent plutôt de toute la surface du corps qu’elles ne sourdent des parties convexes et concaves ; ils ne prennent pas une couleur fleurie à la suite des exercices, à moins que nous ne les empêchions [de suer] ; quelques-uns même sont inhabiles à soulever le moindre fardeau, et ils ont besoin de repos ; ils sont épuisés par la fatigue, plus que le genre d’exercice ne le comporte. Quant à moi, je juge ces jeunes gens indignes de tous les exercices propres aux concours (car un corps ainsi fait ne forme pas un homme robuste), mais surtout du pancrace et du pugilat ; en effet, ceux qui n’ont même pas la peau robuste, souffrent davantage des coups et des plaies. Toutefois le gymnaste doit également les exercer, ou plutôt les flatter, car c’est de cela qu’ils ont besoin, aussi bien quand ils travaillent que quand ils s’exercent. Si, à la suite du travail ou des exercices, on reconnaît que les jeunes athlètes proviennent non de parents âgés mais de parents déjà sur le déclin de l’âge, les défauts

seront les mêmes [que dans les premier cas], mais moins évidents. C’est le sang qui révèle les complexions morbides, car il doit nécessairement se montrer trouble et inondé de bile. S’il arrive parfois qu’un gymnaste parvient à pénétrer d’air un pareil sang, il se change et se trouble de nouveau, car les corps qui ne sortent pas de bonne race ne peuvent pas être amendés.

30. Qu’on tire encore quelques signes de la proéminence de la gorge, des ailes des omoplates, de l’élévation du cou, ou de son enfoncement dans la région des clavicules. Ceux qui ont les côtés de la poitrine inclinant l’un vers l’autre ou déployés, fournissent encore par là des signes multipliés d’une constitution morbide ; en effet, chez les uns, les viscères doivent nécessairement être comprimés, l’air ne peut ni s’échapper ni entrer facilement pendant les exercices ; enfin ils sont continuellement pris d’indigestion ; chez les autres, au contraire, les viscères sont lourds et comme pendants ; la respiration est paresseuse ; il n’y a chez eux nulle ardeur. Les aliments ne se distribuent pas bien dans l’économie, parce qu’ils se rendent plutôt dans le ventre qu’ils ne donnent de la nourriture au corps. Voilà ce que j’avais à dire sur l’éducation des jeunes gens qui se destinent aux concours ; maintenant, on reconnaîtra de la manière suivante quels sont les jeunes gens propres pour chaque espèce d’exercices.

31. Celui qui veut se livrer au pentathle doit être plutôt lourd que léger, et plutôt léger que lourd, d’une taille élevée, solidement bâti, élancé, peu chargé

de muscles et libre dans les mouvements. Qu’il ait les jambes plutôt longues que moyennes, les lombes souples et agiles, à cause des brusques retours sur soi-même qu’on doit faire dans l’exercice du javelot et dans celui du disque, ainsi que pour le saut ; un homme ainsi constitué sautera moins péniblement, et risquera moins de déchirer quelques parties de son corps, s’il se replie sur les hanches quand il retombe sur ses pieds. Il doit encore avoir les bras et les doigts longs, car il lancera d’autant mieux le disque, que ce disque sera projeté par une main qui peut mieux en embrasser la circonférence, attendu qu’elle forme davantage le creux à cause de la longueur des doigts. Avec une telle main, on lancera plus facilement aussi le javelot si les doigts ne sont pas trop petits pour arriver jusqu’au bout de l’espèce de javelot appelée mésankyle.

32. Pour devenir un bon coureur du dolique, il faut avoir les épaules et le cou robustes, comme l’athlète qui se livre au pentathle, et les jambes maigres et légères, comme les coureurs du stade ; car, pour être plus rapides, ces coureurs aident aux mouvements des jambes par celui des bras, en se servant de leurs bras en guise d’ailes ; tandis que les coureurs du dolique ne meuvent ainsi les bras que vers la fin de la course ; le reste du temps ils vont presque toujours à grands pas, en tenant leurs bras en avant du corps : ils ont donc besoin d’épaules plus robustes.

33. On n’établit plus de différence entre les coureurs armés, entre ceux du stade et ceux du diaule, depuis le temps où Léonidas de Rhodes remporta la victoire pendant quatre olympiades de suite, dans ce triple concours. Il faut cependant distinguer ceux qui veulent se livrer à chacun de ces concours séparément, ou qui sont dans le cas de les aborder tous à la fois. Ainsi le coureur armé doit avoir les côtés bien allongés, une épaule bien nourrie, une rotule camarde, qui soit un bon support pour le bouclier, puisque ces athlètes se servent du bouclier ; quant aux coureurs du stade, dont l’exercice est le plus léger de tous ceux des concours, les meilleurs sont ceux de taille moyenne ; cependant ceux qui, sans être démesurément grands, dépassent la moyenne, valent encore mieux, car l’excès de taille nuit à la fermeté du maintien, comme pour les plantes qui poussent avec trop de vigueur. Ces athlètes doivent encore être solidement bâtis, attendu que, pour bien courir, il faut commencer par savoir se bien tenir debout. Pour qu’il y ait une exacte proportion dans leur structure, les jambes seront en équilibre avec les épaules, la poitrine sera plus petite que la moyenne et renfermera des viscères en bon état ; la rotule sera légère, et la jambe droite ; le bras aura plus que la longueur moyenne. Que leur système musculaire présente un développement moyen, car la surabondance des muscles enchaîne, pour ainsi dire, la rapidité. Les athlètes pour le diaule doivent être plus robustes que les coureurs du stade, et plus légers que les coureurs armés. Les athlètes qui se livrent à la fois aux trois espèces de courses, seront choisis par rang de mérite, en combinant les avantages que chacune de ces espèces doit présenter pour elle seule. Ne

pensez pas que cela soit chose impossible ; car, même de nos jours, il y a encore de ces coureurs [qui se livrent aux trois exercices à la fois].

34. Chez le pugile, que le membre supérieur soit long, l’avant-bras bien formé, et que le bras, ainsi que les épaules, aient de la tendance à remonter ; que le cou soit robuste et haut (long). Si le poignet est lourd, les athlètes donnent des coups plus pesants ; mais s’il est moins épais, ils sont plus souples et frappent avec plus de facilité. Le pugile doit encore s’appuyer sur une hanche solide, car, dans la projection des bras en avant, le corps reste suspendu chez celui qui ne s’appuie pas sur une hanche solide. Pour aucune espèce d’exercice je n’approuve des jambes épaisses, pour le pugile moins que pour tout autre athlète ; avec de telles jambes, on est lent à grimper sur celles de son adversaire, et on est facilement vaincu dans les assauts. Que le pugile ait donc la jambe droite ; que ses cuisses soient modérément libres et distantes, car, si les cuisses ne se touchent pas, cela donne plus d’impétuosité au pugile. Le mieux est que le ventre soit rentrant ; dans ce cas, en effet, les pugiles sont légers et ont la respiration facile. Cependant les pugiles peuvent retirer, eux aussi, quelque avantage de leur ventre [s’il est proéminent] ; car un ventre ainsi fait pare les coups qu’on porte à la face, en se présentant d’abord à l’assaut de l’adversaire.

35. Maintenant, passons aux lutteurs. Le lutteur bien conformé doit avoir la taille plutôt longue que moyenne. Il doit être formé comme les gens de taille moyenne, n’ayant le cou ni trop long, ni enfoncé dans les épaules ; car, bien que cette conformation offre de la solidité, elle donne l’apparence d’un homme contraint dans ses mouvements plutôt que d’un homme qui se livre aux exercices ; cela du moins est vrai pour celui qui sait combien, parmi les statues d’Hercule, celles qui ont le cou libre et dégagé des épaules sont plus belles et plus divines que les autres. Que le cou soit droit comme chez un beau cheval qui comprend sa valeur, et que la base du cou se réunisse insensiblement avec la région claviculaire ; que la région sus-claviculaire soit étroite. Le sommet des épaules relevé donne au lutteur de la grandeur, une taille noble, de la force, et le rend plus apte à la lutte ; car, soit qu’on fléchisse ou qu’on retourne le cou par suite des manœuvres nécessaires dans la lutte, de pareilles épaules sont de bonnes gardiennes, puisqu’elles appuient la tête sur les bras, Un bras bien marqué est une bonne condition pour la lutte ; or, j’appelle bien marqué le bras dont les veines sont larges comme des varices. Quand les veines sont profondément situées et que le sang les gonfle en s’y précipitant à flots, elles échauffent le pneuma tiède des mains ; cette circonstance rajeunit le bras quand les athlètes commencent à se faire vieux ; mais, quand ils sont jeunes, elle les empêche de paraître pleins d’ardeur,

et de prendre l’attitude qui annonce la lutte. La poitrine est dans le meilleur état si elle est proéminente et ouverte, car alors des viscères nobles, robustes, exempts de maladies, et ardents sans dépasser la mesure, sont renfermés dans une maisonnette solide et de bonne apparence ; une poitrine musculeuse, modérément saillante, ferme dans ses contours, et par conséquent sillonnée de dépressions et de saillies [par suite du relief de côtes, est encore une bonne poitrine] ; car elle est forte et résistante ; de telles poitrines sont, il est vrai, moins bonnes pour la lutte, mais elles conviennent mieux que les autres pour la palestre. Je ne juge pas même nécessaire de déshabiller ni d’exercer ceux qui ont une poitrine petite et rentrante, car ces gens sont pris de maladies de l’orifice de l’estomac ; ils n’ont pas les viscères en bon état, et leur respiration est gênée. Que le ventre soit rétracté au niveau du pubis, car le ventre n’est pas un bon fardeau pour le lutteur. Qu’il ne s’appuie pas sur des aines vides, et que cette région soit jusqu’à un certain point bien nourrie ; car, si les aines présentent une telle disposition, elles sont très propres à lier tout ce que la lutte expose [aux coups ? ], et, dans ces conditions, l’athlète fait, en luttant, plutôt du mal à son adversaire qu’il n’en éprouve lui-même. Un dos droit est gracieux, mais un dos légèrement onduleux (voûté) vaut mieux pour un athlète, un tel dos s’adaptant plus solidement à l’omoplate, os qui est lui-même flexueux et qui penche en avant. C’est au peu d’excavation du rachis qu’on reconnaît un pareil dos ; car une telle excavation dépend du défaut

de moelle. Avec cette dernière conformation, on pourra fléchir les vertèbres et même les forcer quelquefois, par les manœuvres de la lutte, à se porter en avant ; toutefois, que ce déplacement soit plutôt à vos yeux une supposition qu’une réalité. La hanche, qui est placée comme un axe au milieu des membres supérieurs et inférieurs, doit être souple, agile, facile à fléchir et à mouvoir circulairement. Une telle mobilité tient à la longueur de cette partie, et, par Jupiter, à une masse de chair plus abondante que de coutume. Les parties placées au-dessous de la hanche ne doivent ni s’effacer, ni présenter un développement exagéré : le premier caractère dénote la faiblesse, le second montre qu’on est impropre à l’exercice de la gymnastique ; que ces parties, chez celui qui doit lutter, présentent donc une saillie assez grande et soient solidement attachées. Des côtes bien arquées, et qui portent le sternum en avant, rendent les athlètes propres à lutter et à résister aux efforts de leurs adversaires ; des athlètes ainsi conformés sont en effet difficiles à saisir lorsqu’ils sont sous leur adversaire (lutte par terre), et ne sont point faciles à supporter pour celui qui est sous eux. Les fesses étroites sont faibles ; trop larges, elles sont inutiles ; celles qui suivent les mouvements du corps sont bonnes pour toute espèce d’exercices. Une cuisse solide et tournée en dehors donne à la fois de la force et de la beauté ; elle soutient bien toutes les parties du corps, surtout si la jambe ne se porte, en déviant, dans aucun sens, et si la cuisse s’appuie droite sur la rotule. Des jambes qui, à partir des malléoles, ne remontent pas droit, mais obliquement,

et sont tournées en dedans, sont pour le corps un support vacillant, comme des piédestaux mal assis font chanceler des colonnes, du reste solides. Tel doit être le lutteur.

36. Un homme ainsi constitué pourra exercer le pancrace, d’abord le pancrace par terre, mais surtout la lutte au poignet. Cependant les meilleurs pancratiastes sont ceux dont la conformation se prête mieux à la lutte que celle des pugiles, et mieux au pugilat que celle des lutteurs, Sont encore de bons athlètes ceux qui sont grands dans leur petitesse ; or regardons comme tels ceux qui ont une taille un peu petite pourvu qu’elle soit trapue et bien proportionnée, qui ont le corps aussi bien articulé que les gens d’une taille plus élevée, et mieux que la petitesse de leur taille ne semblait le comporter, surtout s’ils ne sont pas maigres et secs, et s’ils présentent une certaine apparence d’embonpoint. C’est surtout la lutte qui les montre avec tous leurs avantages : en effet, ils se retournent facilement, prennent toutes sortes de positions, sont robustes, légers, rapides et tenaces, échappent facilement à beaucoup de manœuvres embarrassantes et difficiles à éviter, puisqu’ils trouvent un appui sur leur tête comme sur une base. Mais ce ne sont pas des sujets bien éminents pour le pancrace ou pour le pugilat ; attendu que leur adversaire les dépasse par sa taille, et qu’ils s’élèvent ridiculement du sol quand ils veulent frapper. Prenons, pour exemple

de ces gens grands dans leur petitesse, les statues du lutteur Maron qui nous vint de la Cilicie. Il faut encore rejeter les athlètes qui ont la poitrine longue ; ils sont bons pour échapper aux coups portés par leur adversaire dans la lutte, mais ils ne valent rien pour venir eux-mêmes à bout de leur antagoniste, parce qu’ils sont assis sur leurs jambes.

37. Écoutez encore comment sont faits les athlètes qu’on appelle athlètes-lions, athlètes-aigles, athlètes-planches, ou de tels autres noms : les athlètes-lions ont la poitrine et les bras bien formés, mais ils sont défectueux par derrière ; les athlètes-aigles sont semblables, pour la forme, aux précédents, mais ils ont les aines un peu déprimées comme les aigles qui se tiennent droits. Ces deux espèces de configuration rendent les athlètes audacieux, forts, impétueux, mais faciles à décourager quand ils commettent des erreurs. Il n’y a pas lieu de s’étonner de cela, quand on songe au caractère du lion et de l’aigle.

38. Les athlètes-planches et les athlètes-courroies sont élancés et ont les jambes longues et les bras démesurés ; ils diffèrent plus ou moins entre eux : les premiers ont les chairs fermes, les contours bien marqués, et sont bien fendus ; c’est de là, je pense, que leur vient leur nom ; les autres sont poreux, ont un corps relâché et sont souples dans les mouvements, comme des courroies. De ces deux classes, les premiers ont plus

d’ardeur dans les enlacements ; mais les athlètes-courroies ont plus de persistance et enlacent mieux.

39. Voici à quels traits on reconnaît les athlètes résistants : ils sont……………….. musculeux, ont le ventre plat ; il semble qu’on les voie bondir ; mais parmi les athlètes, les moins sujets à trembler (les plus intrépides) paraissent être ceux qui ont la poitrine grande ; et de nouveau, parmi ces derniers, les flegmatiques ; car les bilieux n’occupent pas un rang très distingué par la tendance de leur nature, ils sont sujets à des délires furieux.

40. Les athlètes-ours sont ronds, souples, et charnus ; mais ils ont les articulations mal faites, et le tronc plutôt voûté que droit ; ils sont difficiles à vaincre à la lutte et glissent entre les mains de leur adversaire ; tandis qu’eux, enlacent vigoureusement. Chez ces athlètes, la respiration a quelque chose de tiraillé, comme chez les ours quand ils courent.

41. Les athlètes qui ont les deux bras de force égale, et qu’on nomme ambidextres, sont un phénomène rare dans la nature : ils ont une force indomptable ; on se met difficilement en garde contre leurs coups ; ils sont infatigables ; ils doivent ces qualités à l’égale vigueur des deux côtés du corps, qui leur donne plus de force qu’aux gens qui n’ont pas cette qualité. Voici à quelle occasion je dis cela : Mys l’Égyptien était, ainsi que me l’ont raconté des gens plus âgés que moi, un petit homme de taille peu élevée ; il luttait plus que l’art ne l’exige ; étant, à cause de cela,

devenu malade, son côté gauche augmenta de volume. Comme il avait renoncé aux concours, il lui apparut un songe qui lui commanda d’avoir confiance en sa maladie, attendu qu’il aurait plus de vigueur dans ses membres estropiés que clans ses membres intacts et non blessés. Le songe se montra vrai ; en effet, pratiquant, pendant la lutte, avec ses membres atteints par la maladie les enlacements contre lesquels il est difficile de se mettre en garde, il était redoutable pour ses adversaires, et son infirmité lui rapporta l’avantage d’avoir de la vigueur dans ses membres défigurés. Ceci est quelque chose de merveilleux ; racontez-le, non comme un fait habituel, mais comme un phénomène rare ; que ce soit plutôt à vos yeux l’œuvre d’un Dieu qui voulait montrer quelque chose de grand aux mortels.

42. Voilà ce que j’avais à dire touchant l’analogie [de la structure des parties] du corps [avec les qualités d’un athlète], sur la question de savoir si tel ou tel athlète est meilleur qu’un autre. On peut aussi apprendre quelques signes de ces analogies même auprès de ceux qui traitent de cet art sans méthode. Quant aux tempéraments, quel que soit leur nombre, personne n’a jamais nié et personne ne niera que le tempérament le meilleur ne soit le chaud et humide ; ce tempérament, en effet, est composé, comme les statues très précieuses, de matériaux non mélangés et purs. Les athlètes qui ont un tel tempérament sont exempts de boue, de limon et d’humeurs superflues qui font couler des fleuves de

flegme et de bile ; on les trouve, du reste, infatigables à quelque labeur qu’ils doivent se soumettre ; ils ont bon appétit, sont rarement malades et se rétablissent promptement de leurs maladies ; ils se montrent dociles et faciles à conduire dans les exercices les plus variés, à cause de l’heureuse disposition de leur excellent tempérament. Les athlètes bilieux ont un tempérament chaud et sec ; ils ne rapportent pas grand profit aux gymnastes, et ressemblent au sable chaud pour les semences des agriculteurs. Cependant ils ont de la vigueur à cause de la promptitude de leur intelligence ; ils présentent, en effet, cette circonstance que la complexion chaude de leur corps est tempérée par du froid. On exercera les athlètes flegmatiques en les aiguillonnant fortement ; au contraire, les athlètes bilieux doivent être exercés en marchant et en prenant haleine ; les premiers ont besoin d’un éperon, les autres d’un frein. Il faut resserrer les premiers avec de la poussière ; les seconds seront soumis à des affusions d’huile.

43. Ce que je viens de dire sur le tempérament est tiré de la gymnastique de nos jours ; car l’ancienne gymnastique ne s’occupait pas du tempérament et développait uniquement la force. Chez les anciens, les uns s’exerçaient en portant des poids très lourds ; les autres en luttant de rapidité avec des chevaux ou des lièvres ; d’autres

en recourbant et en redressant des plaques épaisses de fer ; d’autres encore en s’attelant avec des bœufs robustes à des chars ; d’autres encore en prenant sur leur cou des taureaux, quelques-uns même des lions. C’étaient là les œuvres des Polymestor, des Glaucus, des Alésias, de Polydamas de Scotuse. Le pugile Tisandre de Naxos, qui habitait près d’un promontoire de l’île, se penchait fortement en avant sur la mer, étendant les bras, qui, de cette manière, s’exerçaient eux-mêmes et exerçaient le corps. Ces anciens athlètes prenaient des bains dans les rivières et dans les sources, couchaient sur la dure, les uns sur des peaux, d’autres sur des herbes qu’ils coupaient dans les prairies. Leurs aliments consistaient en maza et en pain mal cuit et non fermenté ; ils se nourrissaient encore de viande de bœuf, de taureau, de bouc et d’antilope. Ils s’oignaient avec l’huile d’olives ordinaires ou d’autres espèces d’olives ; ils restaient ainsi exempts de maladies et retardaient les ravages de la vieillesse. Quelques-uns prirent part aux concours pendant huit olympiades, d’autres pendant neuf, et ils étaient habiles dans le maniement des armes pesantes. Ils se battaient à qui deviendrait maître d’une forteresse, et ne se montraient pas inférieurs dans ces espèces de combats ; ils étaient jugés dignes du prix de la vaillance et de trophées ; ils faisaient de la guerre un exercice pour la gymnastique, et de la gymnastique un exercice pour la guerre.

44. Maintenant que tout cela a changé et qu’au lieu de se battre on ne fait plus de campagnes, qu’au lieu d’être actif on est paresseux, qu’au lieu de se montrer énergique on est amolli, et que la gloutonnerie sicilienne a pris le dessus, le stade s’est énervé, et bien plus encore depuis que la complaisance s’est introduite dans la gymnastique. Ce fut la médecine qui usa la première de complaisance, en offrant comme conseiller un art utile il est vrai mais trop efféminé pour convenir à des athlètes ; en enseignant encore la paresse ; en introduisant l’habitude de rester assis avant les exercices, tout remplis d’aliments, comme des ballots de Libye ou d’Égypte ; en amenant des cuisiniers et des marmitons facétieux, qui rendent les athlètes friands et donnent un ventre creux (c’est-à-dire, qui excitent la faim) ; en régalant de pain assaisonné de pavots et difficile à digérer ; en alimentant avec des poissons, mets complètement contraires aux lois de la gymnastique ; en attribuant telle ou telle qualité naturelle à ces poissons d’après les tribus de la mer celle d’être lourds aux poissons qui viennent de la vase ; celle d’être tendres à ceux des parties rocheuses ; celle d’être charnus aux poissons de la haute mer ; la maigreur à ceux que nourrissent les bas-bords, enfin la faiblesse à ceux qui vivent dans les algues ; en présentant aussi de la chair de cochon accompagnée de discours merveilleux, car la médecine ordonne de croire que les cochons qui vivent en

troupe au bord de la mer sont mauvais à cause de l’ail de mer dont les côtes rocheuses et sablonneuses sont remplies ; elle veut qu’on évite aussi les cochons du voisinage des rivières, attendu qu’ils mangent des crabes ; elle ne laisse employer pour l’alimentation forcée que les cochons nourris avec des cornouilles et des glands.

45. Vivre ainsi efféminé dans les délices est déjà un régime excitant et qui pousse aux plaisirs de Vénus ; les athlètes commencent aussi à violer les lois qui regardent l’argent, à vendre et à acheter la victoire ; en effet, les uns vendent leur propre gloire, parce qu’ils ont, je pense, beaucoup de besoins ; les autres achètent une victoire facile, parce qu’ils mènent une vie efféminée. Les lois menacent de leur colère, comme sacrilège, celui qui vole ou qui gâte un objet d’or ou d’argent consacré aux dieux, tandis qu’on donne [à des gens qui ne valent guère mieux] les couronnes d’Apollon ou de Neptune, couronnes pour lesquelles les dieux eux-mêmes soutinrent des luttes terribles. On n’a plus de honte ni pour vendre ni pour acheter, excepté à Élée, où l’olivier sacré conserve sans profanation son antique gloire. Il n’en est pas ainsi pour les autres concours ; j’en citerai un exemple entre plusieurs : Un garçon remporta une victoire complète à la lutte dans les Jeux isthmiques, après avoir promis à son adversaire 3.000 drachmes pour qu’il le laissât vaincre.

Lors donc qu’ils arrivèrent le lendemain au gymnase, l’un d’eux demanda l’argent ; l’autre dit qu’il ne devait rien, puisqu’il avait vaincu contre le gré (malgré la résistance) de celui qui réclamait l’argent. La dispute ne recevant pas de conclusion, ils en vinrent au serment ; quand ils entrèrent dans le temple de l’Isthme, celui qui avait vendu la victoire jura en public qu’il avait vendu le combat du Dieu ; car, disait-il, on lui avait promis 3.000 drachmes. Il avouait cela d’une voix claire et non obscure ; si de telles choses sont si bien avérées, si elles se produisent devant témoins, elles sont aussi d’autant plus sacrilèges et d’autant plus blâmables. Il jura par la déesse Jaso, et le fit sous les yeux de toute la Grèce. Que ne se passerait-il donc pas en Ionie et à Olympie, à la honte du siècle ? Je n’absous pas plus les gymnastes que les athlètes, pour une telle corruption : les gymnastes arrivent aux exercices avec de l’argent, et prêtent aux athlètes à des intérêts plus forts que n’en payent les marchands qui traversent la mer. Loin de se soucier de la gloire des athlètes, ils sont eux-mêmes leurs conseillers pour la vente et pour l’achat, ne songeant qu’à leur gain particulier. Voilà ce que j’avais à dire contre les gymnastes qui se font marchands, car ils vendent les bonnes qualités des athlètes pour garantir leurs propres intérêts.

46. On fait encore une faute quand on déshabille l’athlète garçon, et qu’on l’exerce comme si c’était déjà un homme fait, en lui ordonnant de se surcharger d’abord le ventre, de marcher entre les exercices

et de faire des éructations ; de cette manière, les gymnastes, comme des maîtres maladroits, enlèvent aux garçons le sautillement propre à leur âge, en les formant à la paresse, à la lenteur, à la torpeur, et à être moins audacieux que ne le comporte leur âge. Il convenait de pratiquer le mouvement comme on fait dans la palestre ; or, j’appelle mouvement celui des jambes tel qu’il est mis en usage par les malaxeurs, et celui des bras, comme est le mouvement des frictionneurs. Il faut aussi battre des mains quand les enfants s’exercent, puisque leurs exercices sont sautillants. Le Phénicien Elix, exercé comme je le prescris, non seulement pendant sa jeunesse, mais aussi lorsqu’il s’approchait de l’âge viril, fut plus admirable qu’on ne saurait le dire ; il le fut plus que tous ceux dont je sais qu’ils ont pratiqué cette manière douce de s’exercer.

47. De la tétrade. On ne doit pas admettre les tétrades des gymnastes ; c’est par elles que toutes les parties de la gymnastique ont été gâtées. On regarde la tétrade comme un cycle de quatre jours, dont chacun a son exercice particulier : le premier prépare l’athlète ; le second l’excite ; le troisième le relâche, et le quatrième le laisse dans un état moyen. L’exercice préparatoire consiste en un mouvement rapide et vigoureux pendant quelque temps, exercice qui excite l’athlète en le rendant attentif et appliqué à ses travaux futurs ; l’exercice excitant est un moyen réputé infaillible pour reconnaître la force cachée dans la complexion ;

le relâchement est un mouvement modéré, et qui restaure l’athlète dans une juste mesure ; le jour qui le place dans un état moyen lui apprend à échapper à son adversaire, et à se maintenir sur ses gardes quand il s’enfuit. Lorsqu’on fait suivre toute cette série d’exercices dans un ordre parfait, et qu’on laisse accomplir tout le cycle de ces tétrades, on supprime la science qui consiste à comprendre ce que vaut l’athlète nu [à la seule inspection], et quelle est la quantité d’aliments suffisante pour lui.

48. Les choses nuisibles sont l’usage du vin, et aussi le vol d’aliments [pour manger outre mesure], les agitations de l’âme, les fatigues et plusieurs autres choses, les unes volontaires, les autres involontaires. Comment guéririons-nous un pareil athlète en recourant aux tétrades et à la distribution systématique [des jours] ? Ceux qui ont trop mangé se révèlent à ces signes : alourdissement des sourcils, respiration profonde, proéminence de la région des clavicules qui ressemble à un cyathe, apparition de quelque tuméfaction à la région latérale des flancs ; on reconnaît, au contraire, ceux qui sont sous l’influence du vin à un ventre surchargé, à un sang plus vif, à une humidité qu’on trouve d’une part aux flancs, et d’une autre à la rotule. Ceux qui ont usé des plaisirs de Vénus se trahissent par plusieurs signes quand ils s’exercent : leurs forces ont baissé, leur respiration est resserrée ; ils ont peu d’audace dans l’

attaque ; la fatigue fait disparaître leur couleur vermeille. Ces signes suffiraient, au besoin ; toutefois quand les athlètes sont déshabillés, l’excavation de la région claviculaire, une hanche relâchée, une poitrine dont les côtes sont en relief, la froideur du sang lorsqu’on les palpe, sont des traits auxquels on ne saurait méconnaître leur infériorité. Ceux qui sont pour ainsi dire couronnés par l’anxiété ont le dessous des yeux amaigri, de petites sueurs vaporeuses, un léger battement du cœur ; le sommeil, qui doit [s’il est profond] mettre les aliments dans la bonne voie, est léger ; le globe des yeux roule de tous côtés et présente les signes des gens amoureux.

49. Les individus qui ont des pertes séminales involontaires se purgent de l’excès d’embonpoint ; mais ils offrent un aspect un peu pâle, et se couvrent de petites sueurs ; leurs forces sont diminuées ; toutefois parce qu’ils ont du sommeil, la nutrition s’opère bien ; il n’y a rien à reprendre dans leur hanche ; leur respiration est suffisante. Bien qu’ils soient dans le même cas que ceux qui se livrent aux plaisirs de Vénus, néanmoins le résultat n’est pas le même ; car les uns se purgent de l’excès d’embonpoint, et les autres se fondent (cf. § 52).

50. De bonnes preuves de l’excès de fatigues sont fournies par les contours extérieurs du corps qui semble

plus grêles que de coutume, par la tuméfaction des veines, par la position pendante des bras, et par la maigreur et le dessèchement des muscles. Ceux qui ont trop mangé, que ce soient des athlètes légers ou des athlètes pesants, doivent être traités par les frictions descendantes, afin que les humeurs superflues soient dérivées des parties principales ; au pentathle [en cas de fatigue], il faut d’abord prescrire des exercices légers ; quant aux coureurs, ils ne doivent pas faire d’efforts, mais se contenter de marcher doucement et à plus grands pas que de coutume ; les pugiles se livreront à une lutte au poignet, légère et pratiquée en l’air. Les lutteurs et les pancratiastes doivent aussi, et plus que tous les autres athlètes, user de la partie de leurs exercices qui se pratiquent debout ; s’il est nécessaire qu’ils se roulent, qu’on leur permette de se rouler en ayant soin que ce soit plutôt sur le ventre que sur le dos ; ils doivent surtout éviter la culbute, afin que le corps ne vienne pas à souffrir de quelque plaie. Que les athlètes légers, aussi bien que les athlètes lourds, s’en rapportent au gymnaste, surtout pour les frictions descendantes avec une quantité modérée d’huile, et qu’ils ne se fassent pas essuyer après l’onction (cf. § 51)

51. Quand le corps des athlètes est surchargé de vin, les exercices évoquent la sueur dont le corps est tout à fait rempli ; dans ce cas il ne faut ni surmener,

ni relâcher ; il vaut mieux, en effet, dériver les humeurs corrompues, afin qu’elles ne causent pas de dommage au sang. Le gymnaste doit donc les essuyer, les gratter modérément avec le strigile et user de peu d’huile, afin que les issues de la sueur ne soient pas obstruées.

52. Si les athlètes viennent de se livrer aux plaisirs de Vénus, il vaut mieux ne pas les exercer ; en effet, sont-ce des hommes, ceux qui changent une volupté honteuse contre les couronnes et les proclamations du héraut ? Cependant si, malgré cela, vous voulez les exercer, prenez-en occasion de les réprimander, en leur montrant ainsi l’état où sont leurs forces et leur respiration, car ce sont principalement les forces et la respiration auxquelles ces plaisirs portent dommage. La complexion des athlètes qui ont des pertes séminales involontaires est aussi la complexion de ceux qui se livrent aux plaisirs de Vénus ; mais ils n’en sont pas responsables, comme je viens de le dire (cf. § 49) Il faut donc les exercer avec soin et entretenir surtout leur force, parce que c’est là ce qui leur manque, et leur soutirer la sueur parce qu’ils en sont surchargés. En conséquence, que les exercices soient assez doux, mais prolongés, afin d’exercer les organes respiratoires. On usera aussi d’une quantité modérée d’huile épaissie avec de la poussière : ce mélange, sorte de médicament, consolide et relâche à la fois le corps.

53. On doit traiter encore l’âme des athlètes qui ont le moral agité, et cela par des discours qui leur donnent courage et qui les soutiennent (cf. § 20-24). On les exercera autant que cela est utile pour des athlètes qui dorment et digèrent mal. L’exercice harmonique convient très bien à ces athlètes-là, car les âmes craintives sont plus promptes à apprendre les choses qu’il faut éviter. Les fatigues spontanées sont un commencement de maladie (cf. Hippocrate, Aph. II, 5.) ; quand ces fatigues se manifestent, on prescrit aux uns la lutte dans la boue, et on accorde un long relâchement, comme je lai dit ; aux autres la lutte dans la poussière, et on leur fera reprendre le lendemain des exercices dans la boue avec peu d’intensité ; car le relâchement subit après l’emploi de la poussière est un mauvais remède pour les fatigues : ce n’est pas un remède pour la force ; au contraire il la fait baisser. Voilà quelle est la gymnastique raisonnable, celle qui profite aux athlètes.

54. L’erreur dont le lutteur Gérène fut victime est encore une preuve du vice de ces tétrades que j’ai rejetées ; le monument de cet athlète se trouve à la droite de la route d’Athènes à Éleusis. Gérène était de Naucratis, et passait pour un des meilleurs lutteurs, comme l’inscription l’indique :

QUI A TRÈS BIEN LUTTÉ.

Ayant remporté la victoire à Olympie, trois jours après il célébrait cette victoire, en buvant, et en régalant

quelques-uns de ses amis ; comme il avait mangé des mets auxquels il n’était pas accoutumé, il ne put dormir. Lorsqu’il vint le lendemain dans le gymnase, il avoua au gymnaste qu’il avait mal digéré et qu’il ne se trouvait pas en bon état. Le gymnaste s’emporta, l’écouta avec colère et se montra irrité contre lui, comme s’il faiblissait et enfreignait les tétrades ; il poussa les choses si loin que Gérène périt au milieu des exercices. C’était ignorance, aussi bien de la part du gymnaste qui ordonnait les exercices auxquels Gérène devait se livrer, que de celle de l’athlète qui dissimula le mal qu’il éprouvait. — Les tétrades étant ainsi réglées, des accidents graves peuvent donc en résulter par la faute [des gymnastes] inexpérimentés, et qui ne sont pas capables de reconnaître la valeur d’un athlète nu ; n’est-ce pas une chose grave, en effet, que le stade ait été privé d’un aussi bon athlète qu’était Gérène ? Ceux qui s’attachent aux tétrades, qu’en feront-ils s’ils veulent vaincre à Olympie ? dans ces concours on emploie la poussière de la façon que j’ai indiquée (cf. § 11 et § 53), et les exercices y sont commandés au moment même où l’on va s’y livrer. L’hellénodique règle les exercices, non en les indiquant d’avance ; mais il les improvise suivant les circonstances : sa verge est même suspendue sur le gymnaste, afin qu’il fasse ce qui est prescrit. L’hellénodique donne des ordres inflexibles, puisqu’il est prêt à chasser des Jeux olympiques ceux qui refusent de s’y soumettre. Voilà ce que j’avais à dire sur les tétrades ; si l’on s’en tient à ma manière de

voir à cet égard, on se montrera versé dans la science gymnastique ; on renforcera les athlètes, et le stade refleurira parce qu’on s’y exercera comme il convient.

55. L’haltère est une invention de ceux qui se livrent au pentathle ; il a été imaginé en vue du saut auquel il doit son nom ; car les règlements jugeant que le saut est le plus difficile de tous les concours, encouragent le sauteur au moyen de la flûte et le rendent plus léger à l’aide de l’haltère, attendu que ce poids assure le balancement des bras et donne un appui solide et bien marqué sur le sol. Or, les règlements enseignent combien cela est important, puisqu’ils ne permettent pas de mesurer l’étendue d’un saut, à moins que la trace du pied ne soit bien dessinée. Les haltères longs exercent les épaules et les bras, et les haltères sphériques exercent aussi les doigts. Il faut les remettre aux mains des athlètes légers aussi bien qu’entre celles des athlètes pesants, pour tous les exercices, excepté pour l’exercice au repos.

56. La poussière boueuse est capable de déterger et de mettre dans un état moyen ceux qui se trouvent dans un état exagéré ; la poussière des poteries est capable d’ouvrir les pores et de faire transpirer les parties obstruées ; la poussière bitumineuse réchauffe légèrement les parties refroidies ; la poussière noire et la jaune sont toutes deux terreuses et bonnes pour malaxer et favoriser la nutrition ; la poussière jaune rend aussi les athlètes brillants et agréables à voir, comme

s’ils avaient un corps issu de bonne race et bien soigné. On appliquera la poussière avec un poignet souple, les doigts étant écartés, en aspergeant plutôt qu’en saupoudrant, afin que la poussière la plus fine tombe sur l’athlète.

57. On suspendra un corycos pour les pugiles, mais bien plus encore pour ceux qui se livrent au pancrace. Que le corycos destiné aux pugiles soit léger, puisque ces athlètes exercent uniquement les mains ; au contraire, le corycos des pancratiastes doit être plus lourd et plus grand, afin qu’ils éprouvent la solidité de leur stature, en ne cédant pas au choc du corycos, et qu’ils s’exercent les épaules et les doigts en se heurtant contre quelque chose qui résiste. On doit aussi se frapper la tête [contre le corycos ? ]. Enfin l’athlète se soumettra à toutes les espèces d’exercices auxquels le pancratiaste se livre debout.

58. Les gymnastes qui agissent avec ignorance exercent toute espèce d’athlètes pendant l’été, par toute espèce de soleil ; ceux, au contraire, qui suivent une direction scientifique et raisonnable ne font travailler ni toujours ni tous les athlètes, mais seulement ceux pour qui cela est bon ; en effet, les soleils du nord, s’ils ne sont pas accompagnés de vent, sont purs et donnent une bonne chaleur, puisqu’ils sont dardés à travers un ciel pur ; au contraire, les soleils du sud et qui sortent

des nuages, sont humides, brûlent outre mesure et sont plus capables d’énerver que d’échauffer ceux qui s’exercent. Je viens donc d’énumérer les jours qui donnent un bon soleil ; or, ce sont surtout les flegmatiques qu’il faut exposer au soleil, pour leur soutirer les superfluités ; les bilieux doivent être tenus loin du soleil, afin de ne pas ajouter de feu au feu. Les athlètes d’un âge avancé doivent être exposés au soleil étant couchés au repos ; et tournés vers le soleil de la même manière que les mets qu’on fait rôtir ; mais les athlètes turgescents, pleins de vigueur, doivent être soumis à l’insolation, même pendant toute espèce d’exercice, comme les Éléens le prescrivent. Laissons aux Lacédémoniens l’usage de l’étuve et les frictions sèches, parce que cela appartient à une gymnastique tant soit peu rustique ; leurs exercices ne ressemblent ni au pancrace ni au pugilat. Les Lacédémoniens disent eux-mêmes qu’ils n’emploient ni l’étuve ni les frictions sèches, en vue des concours, mais uniquement pour s’endurcir ; de telles pratiques doivent, en effet, être réservées à des gens qui se font flageller, puisqu’il existe chez les Lacédémoniens une loi qui ordonne de se faire flageller sur l’autel.

FIN.