Mozilla.svg

Sur la tombe de Huysmans/L’Expiation de Jocrisse

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Collection des Curiosités Littéraires (p. 67-74).


L’Expiation ▩ ▩ ▩


▩   ▩   de Jocrisse



On présume qu’aussitôt après la mort de l’abbé Boullan, le célèbre mage de Lyon, les fidèles de l’Église du Carmel, réunis en une sorte de conclave, ont, d’une voix unanime et par de bruyantes acclamations, désigné M. Joris-Karl Huysmans pour son successeur.

L’auteur de Là-bas serait désormais Souverain Pontife selon l’ordre de Melchissédec et l’unique sublunaire en possession de célébrer le « Sacrifice de gloire ».

En dépit de la prostration financière déterminée par la crise du Panama, de notables sommes, sans doute, vont affluer pour l’érection d’un temple sublime exclusivement affecté aux cérémonies du nouveau culte, où les moins ésotériques écrivains pourront admirer, en robe de cachemire vermillon serrée à la taille et en manteau blanc découpé sur la poitrine en forme de croix renversée, le Grand-Prêtre qui fut un des leurs.

Pour tout dire, Huysmans « est missionné par le Ciel pour briser les manigances infectieuses du Satanisme et pour prêcher la venue du Christ glorieux et du divin Paraclet ».

C’est pourquoi j’intitule ce propos L’Expiation de Jocrisse.

Mais tout cela est, en vérité, d’une tristesse profonde. J’étais bien paisible, ma foi ! dans mon petit donjon catholique, en train de récupérer mes souvenirs militaires[1]. On vient me demander mon avis sur les potins sataniques. On me fait l’honneur de supposer que mon sentiment sur les mages contemporains s’exprimerait efficacement pour l’édification ou la recouvrance de quelques brebis égarées.

J’y consens donc. Toutefois, j’espère n’étonner personne, en déclarant, au préalable, qu’il vaudrait beaucoup mieux, peut-être, consulter simplement le Pape, à moins qu’on ne préférât relire avec soin la médiocre transcription du dictionnaire des hérésies que Flaubert a intitulée la Tentation de Saint Antoine.

Ce pauvre Huysmans ! Il avait si heureusement commencé avec les Sœurs Vatard et A vau-l’eau. On le voyait si bien parti. Déjà même, il parvenait à copier assez proprement les adjectifs honorables de Lucien Descaves.

Pourquoi fallut-il qu’il rencontrât cet abbé Boullan, ce docteur Baptiste si peu tranquille, dont l’atroce bondieuserie aurait dû le mettre en garde ?

Au nom du ciel, qu’est venu faire Vintras, prédécesseur de Boullan et garçon meunier plein d’apocalypses, dans la calme destinée de ce descriptif des banlieues ?

Hélas ! le malheureux avait écrit A Rebours. Obsédé de cette locution adverbiale, il se trouva sans défense contre une horrible chasuble de carnaval où la croix était figurée la tête en bas.

Peu documenté sur l’histoire universelle, il dut croire que le contre-pied de l’Église Catholique et la désobéissance ou la turpitude sacerdotales étaient des nouveautés foudroyantes, et il se persuada qu’un Carmel où l’on dévoile que « le Paraclet descend dans les génitoires » devait abriter nécessairement un plausible Dieu.

Le révélateur Vintras, ayant d’ailleurs enseigné lui-même que « l’acte de l’amour sexuel est, de tous les hommages, le plus agréable à Dieu », cette gymnastique agréable aux hommes ne pouvait pas ne pas attirer un grand nombre de sectateurs.

Huysmans dut s’engluer d’autant mieux à une telle doctrine que le naturalisme dont il fut champion y pensait trouver un débouché vers le ciel. Incapable d’intuition et prodigieusement dénué de la faculté de synthèse, tout plein d’yeux et privé d’oreilles ; ignorant, dès lors, quant aux choses religieuses, de la plus épaisse ignorance — il était inévitable que les sales profanations d’un prêtre ignoble lui parussent des pratiques saintes.

On a lu, dans les journaux, l’effarant détail des guérisons de matrice par « l’imposition sur les ovaires, d’hosties consacrées ».

C’est en voyant de tels actes que l’infortuné contempteur du matérialisme de l’école a cru s’élancer à la spiritualité la plus transcendante.

Car il est certain et de tradition constante qu’une religion cochonne est l’objectif de tout désobéissant à l’autorité surnaturelle du Vicaire de Jésus-Christ. C’est à quoi se réduit, j’en ai bien peur, le mouvement de renaissance religieuse, dont il est parlé depuis quelques ans.

Remarquez bien que je n’ai pas en vue précisément les saltimbanques, arlequins ou scaramouches de l’occultisme. Je signale un gobeur sincère autour duquel on mène grand bruit, ces derniers jours, un avaleur inconscient des plus vieux sabres de la magie et j’aurais, plus que beaucoup d’autres assurément, le droit de pousser des cris — ayant été pendant des saisons, le puits bénévole où les idées et les documents essentiels de Là-Bas ont été puisés.

Je ne fus pas le seul consulté, oh ! non, les documentistes prennent de toutes mains. Mais le fond même du livre, le sens des réalités surnaturelles qui lui manquait éperdument, Dieu fut témoin de mes efforts et de ma patience pour le faire pénétrer lentement en lui…

J’ai raconté, dans le chapitre précédent, cette aventure déplorable dont le souvenir ne me soûle d’aucun orgueil, je vous prie de le croire.

Je pense même qu’il est effrayant de se tromper aussi longtemps, aussi complètement sur un homme, et je demande continuellement à Dieu qu’il me pardonne mon incomparable bêtise[2].

Tel est le pontife, tel est le sorcier actuel du chaudron magique et central où l’on voit écumer, depuis quelques jours, tous les divergents satanismes nouveau-nés dont le monstrueux amalgame se nomme ridiculement occultisme ou ésotérisme.

Qu’ils le maudissent ou l’adorent, il faut bien qu’il soit leur chef, puisqu’ils ne peuvent s’agiter et vivre qu’autour de son nom.

J’eusse mieux aimé vraiment qu’il ne s’appelât pas Jocrisse. Je me serais alors dérangé pour quelque chose. Ce que j’aperçois de plus satanique en ces jeunes gens, c’est leur sottise et leur ânerie profonde. Pour n’en donner qu’un exemple saisissant, il ne s’est pas trouvé jusqu’à présent, je le crois, du moins, un seul d’entre eux pour se demander si Vintras, le fondateur des nouveaux Carmes ou Johannites, ordonné prêtre par lui-même, condamné à la prison pour escroquerie manifeste, et rédacteur, au fond de sa geôle, de l’apocalyptique Voix de la Septaine, n’aurait pas été par hasard un simple coquin. Même observation pour l’abbé Boullan, inhumainement frappé, lui aussi, par nos lois pénales.

Il est remarquable surtout que ce dernier, régulièrement investi du sacerdoce, et qui lâcha bravement l’Église pour courir au plus pressé qui était d’incarner l’âme de saint Jean, n’ait inspiré à aucun de ses admirateurs le besoin violent de le justifier de trahison et d’apostasie.

Mais allez donc demander un pareil effort à des gens qui ne savent même pas ce que signifient le mot Obéissance, le mot Prêtre, le mot Église, le mot Absolu, et qui sont néanmoins très sûrs d’avoir reconquis la sagesse de Salomon ou la science colossale d’Hénoch, Septième Patriarche avant le déluge.

Je dois m’arrêter ici, car j’ai l’honneur peu enviable, je vous le jure, d’avoir surpris le Secret suprême, le grand Arcane des mages, et je ne veux pas m’exposer à laisser choir un pareil trésor.

Ce malheur m’est arrivé une fois déjà, le 15 mai 1891, dans une toute petite revue. Imprudence qui faillit me coûter cher. Sans l’intervention du prince Ourousof, accouru tout exprès de Moscou pour me défendre, j’étais envoûté de dix mille francs.

Il paraît que tel est le plus juste prix de la réputation d’un ésotérique.

24 janvier 1893.


  1. J’écrivais alors Sueur de Sang. L. B.
  2. Etenim homo pacis meæ, in quo speravi : qui edebat panes meos, magnificavit super me supplantationem. — Psalm. XL, 10.