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Sur la tombe de Huysmans/Texte entier

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Léon Bloy, Sur la Tombe de Huysmans, texte entier

LÉON BLOY

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Sur la Tombe


de Huysmans


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PARIS

Collection des Curiosités Littéraires

49, Rue Pernety, 49


À Marguerite TERMIER


Je vous offre ces vieilles pages, ma chère enfant, parce que vous êtes douce et bonne pour moi.

Quand je les écrivis, vous n’aviez pas encore fait votre entrée dans ce monde et je n’avais moi-même d’autre expérience que celle de la misère et de plusieurs autres tourments.

S’il vous arrive de souffrir, un jour, souvenez-vous, en chrétienne, du vieil écrivain qui aura passé devant vous comme une ombre douloureuse.

LÉON BLOY.

Novembre 1913.


OÙ donc est-elle, cette pauvre tombe ?

Voilà plus de six ans qu’il est mort, le malheureux, et on pourrait le croire enterré depuis un siècle.

Ceux qui voulurent l’admirer, quand il paraissait être un vivant, s’étonnent aujourd’hui de ne plus retrouver un atome de sa poussière et les tristes livres qu’il a laissés n’ont même plus leur ancien pouvoir d’ennuyer, tellement ils sont devenus indéchiffrables !

Ayant été son apôtre, hélas ! ayant travaillé et souffert longtemps pour qu’il devînt un chrétien, l’excessive médiocrité de sa nature exigea que je fusse payé aussitôt de la plus affreuse ingratitude et que je contemplasse en lui le plus extraordinaire avortement de la Grâce.

Mon disciple fut acclamé par nos catholiques, et cela dit tout.

Sa religion de bibelot et de bric-à-brac leur parut l’effet d’une intimité divine, et ils avalèrent que l’indécrottable naturaliste d’A vau-l’eau se comparât lui-même aux plus grands écrivains chrétiens.

Les pages qu’on va lire marquent deux époques.

Les premières furent écrites avant la conversion de Huysmans, alors que, plein d’espérance et ne prévoyant pas les atroces déboires qu’il me réservait, je le caressais avec un grand zèle. Les autres expriment l’amer désenchantement qui vint ensuite.

On ne manquera pas de m’accuser de contradiction ou d’inconstance, ce qui m’est tout à fait égal. On est venu me demander ces chapitres inutilisés jusqu’ici, ayant été refusés par l’éditeur Stock dans son édition de Belluaires et Porchers, et qui peuvent avoir une importance au point de vue de notre histoire littéraire. Pourquoi n’y consentirais-je pas ?

On me reprochera peut-être aussi de manquer de respect envers un défunt. « La mort », disait autrefois Jules Vallès, « n’est pas une excuse ».

Léon Bloy.

Bourg-la-Reine, Octobre 1913.


Apparition de Saint Michel sur

le Mont TOMBE.



Avant la Conversion



Les Représailles ▩


▩  ▩  ▩  du Sphinx




Œdipe croyait bien l’avoir vaincu, le monstre immortel ! vaincu à jamais ! et, pour sa victoire, les Thébains stupides l’avaient fait roi et quasi-dieu, ce divinateur aux pieds gonflés, cet aveugle terrible, parricide et incestueux sans le savoir !

Depuis près de trente siècles, l’esprit humain tette ce symbole, le plus complet que l’antiquité grecque ait laissé. Dans son irrémédiable déval des plateaux lumineux de l’Éden et dans les successives dégringolades postérieures, l’animal raisonnable a ainsi toujours retenu l’idée d’un central rébus dont l’inespérable solution donnerait l’empire du monde aux cloportes subtils qui la découvriraient.

Si je pouvais oublier l’horrible sottise de la plupart de ceux qui me lisent et s’il m’avait été accordé des mains de profanateur, je craindrais moins de toucher à ce sujet redoutable. C’est peut-être ce que j’ai rencontré de plus troublant… Mais rassure-toi, ô mon cœur, personne n’y comprendra rien. Si je dis tout, les pénétrants croiront à une simple fumisterie, et, si je me réserve, les pénétrés affirmeront que je suis congénitalement enclin à une déplorable exagération.

« Quelqu’un veut-il voir Cléopâtre au lit ? » Cléopâtre morte et puante ? Quelqu’un a-t-il lu le dernier livre de Huysmans, œuvre morbide et désolée dont le titre, A Rebours, ne montre pas, par malheur, l’effroyable profondeur de spiritualisme et la surprenante énergie de réprobation, au nom de l’idéal saccagé ?

Eh bien ! Huysmans le naturaliste, l’auteur des Sœurs Vatard, le collaborateur de Zola et de sa répugnante clique dans les Soirées de Médan, s’offre aujourd’hui comme le lamentateur solitaire du spiritualisme chrétien décédé. Cela est infiniment inattendu, infiniment étonnant, c’est peut-être ce qu’on pourrait imaginer de plus confondant, mais cela est, — Dieu sait avec quelle intensité !

Son livre, espèce d’autobiographie lapidaire, à forme d’épitaphe, dénonce à toute page le néant, l’irréparable néant de tous les étais par lesquels la vieille entité psychique fait semblant de se soutenir encore. Puisque, « comme un raz de marée, les vagues de la médiocrité humaine montent désormais jusqu’au ciel et vont engloutir tout refuge », puisqu’en dépit des mensonges modernes, il ne se trouve pour les âmes supérieures nul réconfort dans l’universelle bourbe contemporaine, puisqu’enfin, ces intelligences malheureuses ont perdu jusqu’à l’effroyable ressource d’un méprisant et hautain pessimisme, et que « l’impossible croyance en une vie future serait seule apaisante », que faire ? que diable faire ? On ne peut pourtant pas rengainer le dégoût et se remettre à l’auge à cochons. C’est au moins aussi impossible que de croire à la vie future.

Le Sphinx est revenu, mille fois plus formidable. Son énigme ne porte plus sur l’homme maintenant, mais sur Dieu, et aucun Œdipe ne se présente pour répondre. Tout ce qui nourrissait l’enfance des peuples est insuffisant et affadi. Théologies, philosophies, arts et littératures sont convaincus d’impuissance et d’insapidité. La vieille silique de l’espérance croupit dans le rince-pieds rationaliste et le délectable fruit nourricier refuse absolument d’apparaître.

Les dépendeurs d’andouilles du progrès indéfini et les rouflaquiers de la politique ne semblent pas faits pour prodiguer la consolation et leurs ressemelés boniments ne peuvent avoir, sur l’homme rare non atteint de jobardisme, qu’une action purement détersive. Aucune illusion n’est plus tenable, il faut goinfrer comme des bestiaux ou contempler la face de Dieu.

Je ne vois pas de livre contemporain qui prononce plus définitivement que celui-là, et dans une forme plus angoissante, cette alternative. Il n’y a pas une page où l’on puisse se reposer ou reprendre haleine dans un semblant de sécurité. L’auteur ne vous offre jamais de siège. Dans ce défilé kaléidoscopique de tout ce qui peut intéresser à un degré quelconque la pensée moderne, il n’est rien qui ne soit flétri, bafoué, vilipendé et maudit par ce misanthrope qui n’accepte pas que l’ignoble homme qu’il voit partout soit la vraie fin de l’homme et qui demande éperdument un Dieu. À l’exception de Pascal, personne n’avait encore exhalé d’aussi pénétrantes lamentations.

Mais encore, Pascal avait un Dieu idéal qui était, après tout, l’invisible Samaritain de sa détresse et qui pansait ses blessures. D’ailleurs, il était d’un siècle où quelque chose coulait encore des fontaines de lait du Moyen Âge et il ignorait les épuisements et les dessèchements du nôtre. Il avait les émollients de quelques amusettes intellectuelles. Il était janséniste et admirait au moins Montaigne. Il s’asseyait quelquefois, avec une moitié de bonhomie, chez ce glaireux marchand de capotes philosophiques.

Ici, rien de pareil, nous sommes à l’extrémité de tout. Le catholicisme ne suffit pas à cet enragé, parce que la présence eucharistique réelle n’est pas assez, il lui faut la présence sensible, quoiqu’il ne le dise pas et quoique, peut-être, il l’ignore. C’est le mal étrange et nouveau des êtres supérieurs en cette fin de siècle[1] si mystérieusement exceptionnelle. On ne veut plus d’un Dieu qui se cache. On commence à vouloir d’un Christ visible des yeux du corps, éclatant, fulgurant, terrible, incontestable. On se dit que les hommes qui vivaient à Jérusalem ou en Galilée, dans les premières années de l’ère chrétienne, ont pu voir Celui que les Chrétiens adorent et que l’Église catholique appelle Dieu fait homme et Père des pauvres ; qu’il leur était sans doute plus facile de croire en lui et que l’innombrable multitude des autres venus plus tard, portés sur la pente des siècles, cahotés dans les ornières fangeuses de l’histoire, écrasés par toutes les poussées homicides de la philosophie ou du scandale, ont dû avoir infiniment plus de mérite à livrer leur cœur et leur raison.

Tous les livres qui ont en eux un atome de puissance ou de générosité disent cela depuis une moitié de siècle. Ils le disent de façon ou d’autre, souvent même sans s’en apercevoir, car c’est le tressaillement profond de la terre, comme si quelque chose d’immense et d’inouï approchait enfin.

Jamais, en effet, les théories humaines n’avaient sonné aussi creux ; jamais les formules d’art n’avaient été plus exaspérées et plus vaines ; jamais le sentiment religieux n’avait subi un si prodigieux déchet ; jamais le riche n’avait été plus égoïste, plus naïvement cruel, et le pauvre plus férocement impatient ; jamais, enfin, il ne s’était préparé par la guerre ou par le sordide trafic de toutes les facultés de l’être pensant, une terre moins tenable et une humanité plus démoniaque.

Voilà, en toute vérité, ce qui se dégage de l’étonnant livre de Huysmans, naturaliste naguère, maintenant spiritualiste jusqu’au mysticisme[2] le plus ambitieux, et qui se sépare autant du crapuleux Zola que si tous les espaces interplanétaires s’étaient soudainement accumulés entre eux. Lisez plutôt la hautaine et abolissante épigraphe de son livre.

Il arrive même cette chose significative que des Esseintes, le personnage fictif et unique d’A Rebours, qui n’est que le prête-nom littéraire de l’auteur, se fait ermite pour échapper aux attouchements impurs, aux salissantes promiscuités de la vie sociale. Ce n’est ni saint Paphnuce, ni saint Antoine, il n’extermine pas sa chair dans la solitude, oh ! non. Mais il fuit la face des hommes, mais il est anxieux d’une Essence supérieure et c’est vraiment un fier acompte sur la profession érémitique.

La forme littéraire de Huysmans rappelle ces invraisemblables orchidées de l’Inde qui font si profondément rêver son des Esseintes, plantes monstrueuses aux exfoliations inattendues, aux inconcevables floraisons, ayant une manière de vie organique quasi animale, des attitudes obscènes ou des couleurs menaçantes, quelque chose comme des appétits, des instincts, presque une volonté.

C’est effrayant de force contenue, de violence refoulée, de vitalité mystérieuse. Huysmans tasse des idées dans un seul mot et commande à un infini de sensations de tenir dans la pelure étriquée d’une langue despotiquement pliée par lui aux dernières exigences de la plus irréductible concision[3]. Son expression, toujours armée et jetant le défi, ne supporte jamais de contrainte, pas même celle de sa mère l’Image, qu’elle outrage à la moindre velléité de tyrannie et qu’elle traîne continuellement, par les cheveux ou par les pieds, dans l’escalier vermoulu de la Syntaxe épouvantée.

Après cela, qu’importe la multitude des contradictions ou des erreurs qui tapissent, à la manière d’anormales végétations, le fond d’un livre où se déverse, comme dans la nappe d’un golfe maudit, tout l’azur de l’immense ciel ? Qu’importe, par exemple, que l’affreux cuistre Schopenhauer soit presque égalé à l’auteur de l’Imitation ; Joseph de Maistre jugé ennuyeux et vide, par la plus incompréhensible des répugnances, et mis au-dessous de cet académique plumassier M. de Falloux ?

Qu’importe que des Jocrisses déments tels que Mallarmé soient adorés au désert par cet hébreu en plein Exode, tandis que Barbey d’Aurevilly est prétendu sadique et divagateur sacrilège ? Cette dernière idée est un reste de la vieille vidange naturaliste de M. Zola d’où l’auteur vient à peine de s’élancer et dont il n’y aura bientôt plus, je l’espère, une seule crotte sur son talent ni sur sa pensée.

Un écrivain d’une telle santé de mépris qu’il a pu s’élever, absolument seul, jusqu’à la conception mystique de la joie au-dessus du temps, — malgré la plus abrutissante des éducations littéraires — et qui montre à cette squalide société contemporaine, si persuadée d’avoir escaladé le Mystère, le buste rigide et terrifiant du Sphinx éternel ! Il me suffit d’avoir vu cela devant quoi tout s’efface.

Huysmans   ▩  ▩  ▩ 


et son dernier Livre



Une occasion superbe de baver se présente inopinément. Que la multitude des visqueux soit dans l’allégresse ! Le nouveau livre de Huysmans, En Rade, vient de paraître.

Cet artiste fut beaucoup traîné dans les ordures et conspué royalement dès son début. On se souvient encore de l’ouragan de salive et du compissement procellaire de toutes les presses à l’apparition de Marthe et des Sœurs Vatard. Les traditionnelles archives du bégueulisme et de la pudicité sociale, dont la critique des journaux est l’immaculée chambellane, furent, en ces temps-là, vidées de leurs trésors, et la besogne de vitupérer ce romancier fut si copieuse, que la clef des sacrées chancelleries de l’indignation, qui se vert-de-grisait auparavant dans les dos des fonctionnaires fut jetée au rancart. Ce fut un débordement fluvial d’humeurs pudibondes, une éruption de pus moral, une évacuation exanthémateuse des fluides blanchâtres de la vertu !

L’aquatique pureté du feuilleton se sentit menacée jusque dans sa colle la plus intime par ce moraliste indépendant qui ne craignait pas de retrousser les âmes et de visiter les cœurs au spéculum de la plus imperturbable analyse.

Et puis, Huysmans avait le malheur d’être un écrivain, il avait cette inéligible tare qui doit être unanimement réprouvée par l’opinion de toutes les obédiences de la muflerie publique, en attendant qu’une juste loi la flétrisse enfin de quelque infamante peine.

Nul n’est censé ignorer, d’ailleurs, que tout écrivain véritable est radicalement inapte à la production d’une congruente philosophie. Critique d’art, psychologie, sciences morales ou naturelles, tout est interdit à cet empêtré d’azur. L’importance oraculaire universellement conférée à d’épouvantables cuistres, tels que Prévost-Paradol ou M. Renan, est assez concluante, semble-t-il, et la gloire voltaïque de ce récent potache surnommé « le Psychologue », qui inventa de ne jamais écrire, fût-ce par hasard, est une suffisante contre-épreuve du mot de Flaubert, mort dans l’indigence : « Ce siècle a horreur de la page écrite. » Le plus grand penseur de la terre — à supposer qu’un tel monstre pût naître viable avec une seule tête — se coulerait et se fricasserait lui-même à jamais, s’il s’avisait, une seule fois, d’écrire avec éloquence. Telle est la norme fatidique, inéluctable !

L’insuccès du nouveau roman de Huysmans est donc assuré, — princièrement. Le pessimisme de l’auteur a dû l’y préparer, et l’homme d’A Rebours est, sans doute, invulnérable à tout juvénile espoir d’une justice littéraire décernée par les contemporains du gros Sarcey. Il se satisfait heureusement d’écrire pour l’intactile pincée d’artistes que l’ammoniaque républicain n’a pas encore suffoqués. Il suffit de lire deux pages d’En Rade pour que l’évidence de ce parti pris éclate. Jamais on n’alla aussi loin dans le dégoût de la vie, dans le vomissement de ses frères et, en même temps, jamais une aussi totale satiété de la farce humaine ne fut exprimée dans une aussi glaciale ironie !

A Rebours, certes, est dépassé. La nouvelle œuvre est non seulement plus amère encore, plus désolamment négatrice de toute joie terrestre, mais le style même s’est affiné, paraffiné, sublimé, jusqu’à ressembler à cet effrayant métal qui refrène les virus infâmes quand il est dans son état fluide, et qui, solidifié par un froid atroce, devient un projectile capable, dit-on, de percer des madriers.

Seulement les âmes contemporaines sont matelassées d’une épaisse toison de bêtise impénétrable à n’importe quelle balistique de l’Art. D’ailleurs, en admettant, une minute, que la forme et la couleur de ce livre surprenant pussent être acceptées d’un tel public, il resterait encore les idées et les sentiments qu’aucune suggestion ne pourrait lui faire endurer. L’intensité de l’écrivain chez Huysmans est, surtout, dans son mépris. Il ne faut pas chercher ailleurs. Ce mépris, le plus complet qu’on ait jamais pu rêver, n’a besoin d’aucun exutoire spécial, ni d’aucune gueule cratériforme, pour se répandre. L’auteur bien connu d’A Rebours n’a pas du tout les allures ignivomes d’un imprécateur, et le flux torrentiel d’une verte bile n’est, en lui, que l’illusion littéraire de quelques vanités ombrageuses que, pacifiquement, il tarauda. Indéconcertable et frigide, il spute, sans émotion, sur les plates-bandes variées où s’épanouissent les puantes fleurs des incomestibles légumes de l’art moderne, et voilà tout ce qu’il veut s’accorder, cet inemballable contempteur. Mais Dieu sait que cela suffit !

Depuis le scandale des Sœurs Vatard, Huysmans est en pleine jouissance d’une étiquette que rien ne pourra décoller. Son nom est devenu synonyme de « pornographe », absolument comme celui du signataire de ces pages est évocateur de tout vocable scatologique. Nul remède à ces identiques radotages. On userait les plus célestes dictionnaires à raconter l’empyrée que l’augurale formule ne varierait pas. Dans une fin de siècle aussi profondément hypocrite, où le signe de la pensée paraît avoir enterré la pensée défunte, le plus légitime emploi de certains mots est un attentat que nul ne pardonne, et jusqu’à la plus défoncée des immémoriales catins récupère, un instant, sa virginité pour s’en indigner dans son puisard !

Ce qu’on a voulu désigner du nom mal façonné de « naturalisme » et qui représente pour la multitude quelque chose comme un prytanée d’ordures, n’est, en dernière analyse, qu’un récent effort de l’esprit humain vers un art nouveau, définitivement affranchi des paradigmes éculés de la tradition. C’est un négoce d’idéal, au même titre que le romantisme qu’il a remplacé, où l’essentielle et unique affaire est, avant tout, d’avoir du talent ou de n’en avoir pas. Cette primordiale question n’a jamais changé. Qu’importe l’oiseuse qualification de naturaliste, quand il s’agit d’un romancier transporté par sa vocation, dont le solitaire idéal est d’étreindre la réalité sensible comme on ne l’étreignit jamais, de refléter, de répercuter, de transcrire en haut relief les normales sensations ou les symboliques images de la vie, et qui n’a vraiment besoin des consignes d’aucune école pour être persuadé que toutes les couleurs sont nécessaires à l’artiste qui veut tout peindre ?

La genèse intellectuelle de Huysmans est commune à la plupart des écrivains de sa génération, plus ou moins inférieurs à lui. Si l’on veut à toute force qu’il ait eu un maître, c’est Flaubert qu’il faudrait nommer, et encore, l’hermétique Flaubert de L’Education sentimentale, celui que personne ne lit. Flaubert et Goncourt pour la langue, Baudelaire pour le spiritualisme décadent et Schopenhauer pour le pessimisme noir, telles furent les incontestables influences qui déterminèrent au début ce protagoniste du mépris. Mais Flaubert a prédominé et sa tenace obsession est visible, surtout dans En Ménage, œuvre presque réussie déjà, par laquelle Huysmans termina sa première étape d’observateur et de romancier.

Quant à Zola, son apport est imaginaire et nul dans cette vocation d’un artiste si profondément séparé de lui, malgré l’illusoire confraternité de leurs esprits. Il a fallu l’indigence critique des journaux pour supposer seulement une connexité d’inspiration entre ce rustre puissant — dont l’appareil cérébral capable, comme dans Germinal, d’inscrire et de restituer exactement les plus colossales visions extérieures, se manifeste si dénué quand il lui faut exprimer les perturbations occultes des âmes — et ce délicat inventeur, ce quintessencier d’idées et de sensations, cet aristocrate de l’analyse, qui fleuronne de son style une psychologie tortionnaire, à décourager le bourreau d’un roi !

Lorsque A Rebours parut, en 1884, le monde des lettres comprit si bien que Huysmans avait enfin dépouillé les pédagogiques ressouvenances de son éducation d’art, pour entrer dans l’originalité certaine, que ce livre détermina un courant littéraire. Le pessimisme synoptique de des Esseintes apparut à plusieurs comme une halte ou comme un refuge, et l’agonisante figure de cet anachorète de l’analyse excita l’émulation d’un groupe nombreux de rêveurs que la vomitive infamie du temps actuel poussait éperdument vers un mysticisme quelconque. Ils trouvèrent là, sans doute, le mysticisme philosophique de Schopenhauer et l’optative démence de sa crucifiante résignation, mais avec le réconfort d’une esthétique supérieure ignorée de cet Allemand et le non moindre viatique d’un très blême espoir de retour au spiritualisme chrétien. C’était une issue bien inespérée, bien étrange, bien hasardée, mais enfin le livre de Huysmans, effréné de toutes les déceptions de la vie, donnait un peu l’impression de ce qu’un autre livre, plus étrange encore, a récemment dénommé « le blasphème par amour ».

L’attribution de pornographie ne fut pas abrogée, pour les hautes raisons déjà dites, mais la nécessité s’imposa d’excommunier tout à fait cet iconoclaste sans merci de toutes les rengaines, qui concassait, d’un style scandaleusement ouvragé, les vétustes simulacres d’art adorés depuis trois mille ans !

En Rade ne paraît pas une œuvre appelée à modifier le destin de ce réprouvé. Le pessimisme d’A Rebours s’est affermi et consolidé. Surérogatoirement documenté, pendant trois ans, des additionnels dégoûts d’une continuation de la même existence, l’auteur ne pouvant se dépasser lui-même dans un itératif exposé de nos ordures, a pris le parti d’élaguer jusqu’à cet indistinct, ce crépusculaire postulat de des Esseintes vers un élargissement divin.

Nul contrepoids, désormais, à l’accablement des âmes ! Nulle clarté pâle, nulle blafarde lueur des cieux dans la tombée de cette effrayante nuit de la fin des âges ! Jamais l’espérance n’avait été si formellement congédiée. On en arrive même à ne plus discerner un pessimisme dogmatique, annoncé dans quelque évangile de philosophie tumulaire ; c’est le Nihilisme final qui fait son entrée sans fracas, sans appariteur, sans préalable grincement des gonds au vestibule ni des dents à l’antichambre, pattes veloutées et lèvres closes, dans un masque dolent de sardonique rêveur. Le tragique et pénombral Souvarine de Zola, dans Germinal, est un exact portrait physique de Huysmans, dont la déflorante littérature — en supposant que la curiosité du style ne l’empêchât pas d’être acceptée — deviendrait assurément un péril social plus grand, pour l’octogénaire siècle, que les affolantes catastrophes suscitées par de démoniaques sectaires !

« Seul, le pire arrive ». Telle est, empruntée à Schopenhauer, la devise philosophique de ce désolant esprit. On peut, sans effort, se représenter l’effet, sur d’adolescents cerveaux, de ce mandement de chiourme, uniformément placardé dans toutes les galères de l’intelligence, par l’épiscopale volonté d’un artiste incontestable. Veut-on savoir comment la Vérité lui est apparue dans un cauchemar ?

« La femme était maintenant assise sur le rebord de l’une des tours de Saint-Sulpice ; mais quelle femme ! une guenippe sordide, qui riait d’une façon crapuleuse et goguenarde, un torchon coiffé en paquet d’échalotes sur le haut de la tête, les cheveux en flammes sur le front, les yeux liquides, capotés de bourses, le nez sans racine, écrasé du bout, la gueule gâchée, dépeuplée sur l’avant, cariée sur l’arrière, barrée comme celle d’un clown, de deux traits de sang.

« Elle tenait, tout à la fois, de la fille à soldats et de la rempailleuse, et elle rigolait, tapait du talon la tour, faisait de l’œil au ciel, tendait, au-dessus de la place, les besaces de ses vieux seins, les volets mal clos de sa bedaine, les outres rugueuses de ses vastes cuisses, entre lesquelles s’épanouissait la touffe sèche d’un varech à matelas ignoble… Cette abominable gaupe, c’était la Vérité.

« Comme elle est avachie ! Il est vrai que les hommes se la repassent depuis tant de siècles ! Au fait, quoi d’étonnant ? La Vérité n’est-elle pas la grande Roulure de l’esprit, la grande Traînée de l’âme ?… Surnaturelle pour les uns, terrestre pour les autres, elle semait indifféremment la conviction dans la Mésopotamie des âmes élevées et dans la Sologne spirituelle des idiots ; elle caressait chacun, suivant son tempérament, suivant ses illusions et ses manies, suivant son âge, s’offrait à sa concupiscence de certitude, dans toutes les postures, sur toutes les faces, au choix. »[4]

Il y en a trois, cauchemars, dans cet anormal roman, cauchemars ou rêves. D’abord, l’évocation d’un palais biblique, réfulgent de toutes les gemmes orientales et rempli de la terrifique majesté d’un Roi solitaire, aux pieds de qui, tout à coup, s’élève une vierge frêle, « auréolée d’un halo d’aromes », une fleur de chair, exquise, mélancolique à force de beauté, presque surhumaine, dans laquelle il plaît au songeur de vérifier Esther en présence de son vieux monarque, dont elle seule aura le pouvoir d’agiter le sénile cœur ; ensuite, un voyage d’exploration aux arides et lumineuses sierras de la Lune, « dans cet indissoluble silence qui plane, depuis l’éternité, sous l’immense ténèbre d’un incompréhensible ciel ». Cet épisode bizarre est un tour de force littéraire inconcevable, d’une perversité de langue inouïe, mais jamais on ne vit une volonté plus implacable de contrevenir aux comminatoires injonctions de l’Infini. On chercherait inutilement une chose plus déconcertante. Huysmans emploie toute sa force à décourager en lui le pressentiment divin, et son lyrique pèlerinage sur la frange d’argent de cette robe des constellations, dont nul plausible Seigneur Dieu ne balaie l’Espace, finit par ressembler à quelque portentueux défi d’un escaladeur de ciel ! Enfin, l’une des dernières impressions du livre est l’incohérence parfaite et le total délire du cauchemar authentique d’où surgit la hideuse allégorie qu’on vient de citer.

Cette intrusion tumultueuse des phénomènes les plus mystérieux du sommeil dans un roman dénué de péripéties dramatiques, dans une simple étude de la vie paysanne, exécutée, du reste, avec cette rigoureuse probité d’artiste qui ne sacrifie pas, une seconde, aux sentimentales exigences du lecteur, a singulièrement dérouté le public de la Revue Indépendante, où cette œuvre extraordinaire a été publiée. On a taxé de folie cette nouveauté, comme si l’art du romancier devait obéir encore, de même qu’aux jours anciens du romantisme, aux méthodes clichées d’une mécanique fabulation. Il n’est pas difficile de présumer, pourtant, que l’esthéticien surélevé, culminant, d’A Rebours, vaincu par l’incommutable destin d’impopularité de tout véritable artiste, mais inapte à se transformer, a tout naturellement choisi l’estuaire illimité des songes pour y dégorger l’inavouable spiritualité de sa pensée !…

Au fait, ce titre d’En Rade est une contre-vérité lamentable. Il n’y a pas de rade du tout, ni d’abri, ni de sécurité d’aucune sorte. On crève d’angoisse, de dégoût et d’ennui dans ce croulant château de Lourps, où l’on avait espéré trouver un refuge. Il vaudrait mieux cent fois — pour ne pas sortir de la métaphore — reprendre la haute mer et risquer tous les naufrages ! On aurait du moins la chance d’être poussé vers quelque havre hospitalier.

Si l’âme de l’auteur est complexe — et certes ! il ne paraît pas aisé d’en dénicher une qui le soit davantage — la fiction de son livre est, en revanche, d’une ingénuité linéamentaire. Il ne sera jamais donné à personne d’écrire un roman plus déshérité de tout mécanisme et de toute combinaison dramatique. C’est l’histoire pure et simple d’un pauvre diable d’homme distingué, mais faiblement doué du génie des affaires, qui, ruiné de la veille par la faillite judicieuse d’un alerte banquier, espère trouver un peu de relâche à ses tourments dans une solitude de la Brie où les parents de sa femme, paysans peu connus de lui, ont offert l’hospitalité d’un amas de décombres à ces Parisiens décavés dont ils ignorent la détresse.

Jacques Marles ne tarde guère à découvrir l’ignoble cupidité de ses hôtes qui ne l’ont attiré dans leur taudis que dans l’espoir de le carotter à cœur de journée, et ceux-ci, non moins rapides à subodorer sa pénurie, ne se donnent bientôt plus la peine de dissimuler leur cannibalisme de naufrageurs.

On voit d’ici la charmante villégiature de ce malheureux dévoré d’inquiétudes pour le plus prochain avenir, bourrelé par sa femme malade qui ne lui pardonne pas ses imprévoyances, forcé de disputer à chaque instant ses dernières ressources à la sordide improbité de tout un pays, casematé dans un chenil inhabitable et sinistre, qui n’offre même pas la compensation d’un intérêt archéologique, opprimé par de démentielles hallucinations nocturnes qui paraissent tenir aux aîtres inexpliqués de ce château défunt, enfin, réduit à prendre la fuite pour échapper à la démontante horreur de cette rade de malédiction !

Voilà tout, en vérité. Il faut convenir qu’un sacré génie serait nécessaire pour l’adaptation scénique d’un tel poème ! Mais ce qui importe bien autrement que tous les trucs ravaudés du bas feuilleton, c’est le foisonnant intérêt de l’observation qui galope le long de ces pages et la nouveauté plus ou moins plausible des aperçus qu’on y découvre.

Les paysans ont beaucoup défrayé la littérature depuis cinquante ans, et ces brutes sordides ont fait broncher les plus forts. On a voulu, trop souvent, que l’extérieure magnificence de la nature les pénétrât. On les a même vus, parfois, très grands sous les frondaisons sonores ou les firmaments des soirs. L’Angélus du peintre Millet continuera longtemps d’avertir les cœurs sensibles de l’humilité religieuse de ces résignés enfants de la terre. La vieille catau sentimentale George Sand les a certifiés pleins d’idylles en les saturant de son jus. Le tintamarrant Cladel les a déclarés épiques et son disciple Lemonnier n’a pas permis qu’on les supposât inférieurs à des Polyphèmes. Combien d’autres encore, parmi les écrivains, même consciencieux, qui n’ont jamais pu voir dans le paysan qu’un comparse de la Nature, assorti du moins à sa diffuse mélancolie, quand il ne l’était pas à sa majesté !

Seul, Balzac discerna l’obtuse bassesse de ces hypocrites fauves. Mais ce grand analyste obombré par des synthèses, se trouva presque aussitôt surmonté, confisqué par une conception historique de jacquerie, de permanente et organisée conspiration du peuple de la campagne contre les détenteurs du sol, et ses paysans furent cosmopolites à la façon des barbares. Ils purent être indifféremment tourangeaux ou languedociens.

En vue d’échapper à cette planante mais inexacte vision, réfractée dans d’infinies atmosphères, Huysmans a voulu cantonner son observation dans un coin de France très spécial, très nettement désigné par lui. Il a vécu là de la vie de ses paysans, heure par heure, consignant leurs gestes, leurs propos, leurs physionomies, sans se mettre en peine d’aucune paysannerie limitrophe, sereinement assuré de rencontrer — dans l’intégrale précision de ses notes — le méridien de solidarité profonde ambitionné par les abstracteurs de systèmes.

Une critique équitable rendra-t-elle à cet artiste la justice qui lui est due, en reconnaissant que jamais, avant lui, les paysans n’avaient été peints dans cette éclairante et rigoureuse tonalité ? C’est infiniment douteux. Néanmoins, il en est ainsi, et les théories sentimentales, non plus que les préjugés d’écoles, n’y pourront rien faire. Les véridiques paysans d’En Rade se démènent, gueulent et bâfrent à la façon des Flamands de Téniers ou de van Ostade, qui dégoûtaient si fort le grand roi et qui survivent néanmoins à sa poussière — glorifiés. Nous n’avons plus de roi, il est vrai, qu’un tel artiste puisse écœurer, mais Huysmans, Hollandais par sa race et par le génie de sa race, subsistera, comme ses devanciers en peinture et pour d’analogues raisons, longtemps après l’éternel oubli des monarques du journalisme, qui se préparent, derechef, à le contemner.

Ah ! c’est qu’en effet, c’est une fière occasion pour eux d’avoir la nausée ! Songez donc ! Toute la lyre champêtre galvaudée dans le crottin ! Il y a tels chapitres, le vêlement de la vache, par exemple, ou mieux encore, la saillie du taureau, l’un et l’autre enlevés avec une vigueur de vieille eau-forte, qui plongeront dans un deuil certain tout ce qui peut nous rester encore d’imaginations bucoliques.

D’ordinaire, Huysmans ne prodigue pas l’exégèse. Sûr de son observation et confiant en elle, il attend d’elle seule tout l’effet possible et se borne à la présenter sans épilogue. Mais, arrivé au taureau peu virgilien qu’il nous raconte et l’épisode ayant pris fin, ce profanateur des vieux ciboires de la rhétorique qui, après tout, n’a pas fait vœu, comme Flaubert, d’impassibilité éternelle, ne se contient plus et voici son commentaire :

« Jacques commençait à croire qu’il en était de la grandeur épique du taureau comme de l’or des blés, un vieux lieu commun, une vieille panne romantique rapetassée par les rimailleurs et les romanciers de l’heure actuelle ! Non, là, vraiment, il n’y avait pas de quoi s’emballer et chausser des bottes molles et sonner du cor ! Ce n’était ni imposant, ni altier. En fait de lyrisme, la saillie se composait d’un amas de deux sortes de viandes qu’on battait, qu’on empilait l’une sur l’autre, puis qu’on emportait, aussitôt qu’elles s’étaient touchées, en retapant dessus ! »

De même pour l’or des blés :

« Quelle blague que l’or des blés ! se disait-il, regardant au loin ces bottes couleur d’orange sale, réunies en tas. Il avait beau s’éperonner, il ne pouvait parvenir à trouver que ce tableau de la moisson si constamment célébré par les peintres et par les poètes, fût vraiment grand. C’était, sous un ciel d’un imitable bleu, des gens dépoitraillés et velus, puant le suint, et qui sciaient en mesure des taillis de rouille. Comme ce tableau semblait mesquin en face d’une scène d’usine ou d’un ventre de paquebot, éclairé par des feux de forges !

« Qu’était, en somme, auprès de l’horrible magnificence des machines — cette seule beauté que le monde moderne ait pu créer — le travail anodin des champs ? Qu’était la récolte claire, la ponte facile d’un bienveillant sol, l’accouchement indolore d’une terre fécondée par la semence échappée des mains d’une brute, en comparaison de cet enfantement de la fonte copulée par l’homme, de ces embryons d’acier sortis de la matrice des fours, et se formant, et poussant, et grandissant, et pleurant en de rauques plaintes, et volant sur les rails, et soulevant des monts et pilant des rocs !

« Le pain nourricier des machines, le dur anthracite, la sombre houille, toute la noire moisson fauchée dans les entrailles mêmes du sol, en pleine nuit, était autrement douloureuse, autrement grande ! »

Les citations pourraient être infinies. Mais cette page n’est-elle pas singulièrement magnanime, en somme, pour un méprisant de cette envergure ?

Il faudrait se borner, sans doute, mais le moyen de ne pas offrir encore aux friands de poésie cette savoureuse et suprême tranche :

« La nuit devenue plus opaque, semblait monter de la terre, noyant les allées et les massifs, condensant les buissons épars, s’enroulant aux troncs disparus des arbres, coagulant les rameaux des branches, comblant les trous des feuilles confondues en une touffe de ténèbres, unique ; et, presque compacte et dense, en bas, la nuit se volatilisait à mesure qu’elle atteignait les cimes épargnées des pins.

« Enfin, par-dessus l’église, le jardin, les bois, tout en haut, dans le ciel dur, sourdaient les froides eaux des astres. On eût dit, de la plupart, des sources lumineuses et glacées, et de quelques-unes qui ardaient plus actives, des geysers renversés, des sources retournées de lueurs chaudes. Il n’y avait pas une vague, pas une nue, pas un pli, dans ce firmament qui suggérait l’image d’une mer ferme parsemée d’îlots liquides.

« Jacques se sentait cette défaillance de tout le corps qu’entraîne le vertige des yeux perdus dans l’espace.

« L’immensité de ce taciturne océan, aux archipels allumés de fébricitantes flammes, le laissait presque tremblant, accablé par cette sensation d’inconnu, de vide, devant laquelle l’âme suffoquée s’effare…

« Et, derrière le château, à son tour, la lune surgit, pleine et ronde, pareille à un puits béant descendant jusqu’au fond des abîmes, et ramenant au niveau de ses margelles d’argent des seaux de feux pâles. »

Les parties purement psychologiques d’En Rade sont telles qu’il faut, de toute nécessité, y renvoyer le lecteur, sans déflorer, par le moindre extrait, les sensations qu’il y trouvera. Certaines explorations dans le noir des cœurs — en ces fourmillants abîmes où réside ce que Huysmans appelle « l’inconsciente ignominie des âmes élevées » — pourront donner le hérissement de poil et le frisson d’agonie d’une tombée dans un cratère. La correcte abomination des simagrées familiales, par exemple, ne pouvait être dénoncée de façon plus atrocement exquise, ni par une plume diabolique aussi goguenardement justicière. On l’a dit en commençant, ce livre est à faire trembler.

Logiquement, notre chien de siècle doit ainsi finir et de semblables cantilènes doivent accompagner sa crevaison. Si, comme on l’a tant annoncé, d’épouvantables manifestations des cieux, de trémébondes épiphanies et de surpassants massacres doivent prochainement signaler le retour d’un Dieu de justice, honneur à de tels prophètes qui n’ont pas même besoin d’être conscients d’une inspiration pour vociférer la déchéance du genre humain ! Tout est désirable et saint de ce qui peut précipiter le vieux monde. On doit en avoir tout à fait assez d’être si dégoûtants et si charogneux sous les constellations impassibles !

Mais si, par un inconcevable décret, le Seigneur Dieu ne devait rien faire et qu’il ne fallût espérer aucun lessivage céleste, la nécessité de tout démolir apparaîtrait plus pressante encore et l’universel besoin pourrait naître enfin de se bousculer pêle-mêle avec les âmes salopes et les esprits lâches vers le fraternel pourrissoir où fermente déjà l’espérance théologale du Nihilisme !

Quand des livres tels que celui dont il vient d’être si longuement parlé font écho à l’état moral de tout un monde, il se peut très bien qu’à l’aurore on ait entendu d’harmonieux soupirs, mais le soir — c’est un hurlement !

Fontenay-aux-Roses, 1887.



Après la Conversion



L’Incarnation ▩ ▩


▩ ▩ de l’Adverbe


Les abeilles se posent quelquefois sur les excréments.

Il paraît qu’elles y trouvent du miel.

Paroles d’un FRELON.



Lorsque parurent, dans l’Echo de Paris, les premières pages de Là-Bas, j’étais au fond d’un désert scandinave peu visité par les émotions esthétiques. Un ami fidèle m’envoya pourtant cette nouveauté et la lecture du chapitre liminaire me secoua d’un si fougueux enthousiasme que, sans attendre ce qui devait suivre, j’expédiai, séance tenante, à l’auteur, un pathétique message. Même je lui promis d’être plus éloquent encore et d’afficher son nom sur les chapiteaux des cieux, lorsque son œuvre serait définitivement publiée.

Je vais donc m’exécuter aujourd’hui comme je pourrai, mais sans espoir que l’allégresse de des Esseintes égale mon zèle.

En effet, la vision d’ensemble de Là-Bas n’a guère tardé à me délivrer de ma congestion lyrique. Je suis même forcé de reconnaître, en gémissant, que, malgré certaines pages curieuses dont l’estampille est contestable, le nouveau livre de Huysmans est la plus monstrueusement futile des rapsodies contemporaines.

Je ne crois pas que l’incirconcision littéraire ait encore affiché un aussi furieux dévergondage d’informations anarchiques.

Cette œuvre est un fatras inouï, une bagarre, une bousculade, un pêle-mêle, un cataclysme de documents, car le célèbre écrivain se manifeste plus que jamais comme une cataracte du ciel documentaire.

Dieu seul peut savoir ce que coûte un livre à ce malheureux également incapable d’inventer et de deviner. L’existence entière d’un pareil preneur de notes est évidemment dévolue aux marginalia et aux carnets. Quand la récolte est suffisamment copieuse, il s’entr’ouvre à propos de n’importe quoi et cela fait un bouquin tel que Là-Bas, dont je mets au défi le critique le plus sagace de déterminer la tendance.

Dans A Rebours, le procédé était le même, sans doute, puisque l’auteur n’en connaît pas d’autre, mais il y avait au moins une sorte d’idée centrale et vertébrale qui pouvait donner l’illusion de l’unité.

Ah ! ce n’était pas fracassant de génie, ça ne crevait pas les yeux à force d’éclat, ce haillon d’idée emprunté à la pouilleuse métaphysique de Schopenhauer : « Seul, le pire arrive ! » Tel était le concept.

Les hommes sont des porcs, les femmes sont des truies et la société n’est qu’un immense amas de charognes. Par conséquent, la Foi, l’Espérance, l’Amour, l’Enthousiasme, tous les grands ressorts de la Vie doivent être bafoués et déshonorés comme les jobardes hallucinations de la quinzième année.

Huysmans, à trente-cinq ans, imaginait donc un individu radicalement guéri de la vertu, merveilleusement opéré du cœur et même du cerveau, ayant, à force d’écus, réalisé le refuge délicat d’une boutique princière de curiosités esthétiques.

L’esprit ne pouvait entrer qu’à reculons dans cet ermitage, puisque l’inflexible consigne était l’option perpétuelle pour l’antinomie et le contre-pied. Le « sésame » de cet endroit, c’était d’être rare et de détester la tradition du genre humain. Je ne sais pas s’il s’est jamais vu un aussi ferme parti pris d’éconduire la Vérité et la Beauté pour n’admettre que l’anomalie et la déviation, — l’exception même étant abhorrée, si elle impliquait l’équilibre de la force ou de la grandeur.

L’avenir s’étonnera de l’enfantillage inouï d’un livre à succès, où les orchidées de l’Inde, — par exemple, — sont estimées supérieures aux plus belles fleurs de l’Occident, par cette raison, passablement hollandaise, qu’il est difficile de les avoir et que cela coûte beaucoup d’argent !…

Il est vrai que l’expérience finissait par une dégoûtation salutaire. L’auteur, écœuré de son identique radotage, fermait tout à coup son livre en poussant un grand cri vers Dieu… Comment deviner que cette clameur était encore un artifice littéraire ?

À dater de ce jour, Huysmans fut regardé comme un pessimiste qui évoluait vers le christianisme. On put même croire cette évolution virtuellement accomplie chez un écrivain qui vantait lui-même son indépendance et qui ne devait, en somme, avoir obéi qu’à ses facultés esthétiques. Ne fallait-il pas notre époque de démolition et de tremblement pour qu’une telle aventure devînt possible ?… Il s’écrivit là-dessus de très amples phrases.

Un homme qu’on disait extraordinaire, poussé vers Dieu par désespoir, par mépris, par horreur de la banalité contemporaine, par tous les besoins de son âme artiste et cependant, n’en voulant pas de ce Dieu terrible et se débattant avec rage dans ses lumineux filets ! Quel spectacle ! L’admiration de quelques naïfs dépassa toute conjecture et la surprise de beaucoup de malins fut extrême.

Évidemment, il n’y avait plus qu’à attendre et, pour ce faire, on planta de nombreux ormeaux sur le rectiligne chemin du Tribunal de la Pénitence.

Les ans s’écoulèrent et trois nouveaux livres parurent : En Rade, Un Dilemme, Certains. Dans le premier, le pessimisme d’A Rebours s’était simplement aggravé d’une façon démoniaque, sans compensation d’aucune sorte. C’était un peu décourageant. Rien de bien théologal non plus ne transpirait à travers les deux autres. Le spiritualisme de ce romancier ne se débobinait pas.

À la rigueur, cela pouvait s’expliquer par l’insuffisance de l’occasion, cela s’expliquait même très bien par la ténuité de cheveu de ces fantaisies vraiment étrangères à toute préméditation divine, et les croyants se rassirent dans l’inexpugnable volonté de patienter éternellement.

À la fin, pourtant, Là-Bas fut annoncé comme une œuvre décisive. Étude sur le Satanisme, disait le journal qui la publia. Évidemment l’écrivain qui déclarait, auparavant, sa hautaine résolution de se réjouir désormais « au-dessus du temps », allait, tout de bon, cette fois, s’élancer dans la direction des cieux, et les premières pages furent telles qu’on pouvait bien croire qu’il avait déjà quitté la terre.

« La conception de Là-Bas, lui écrivais-je, échappe naturellement à mes conjectures, mais quel début prodigieux que cette évocation du Christ des Pauvres ! Vous devenez, mon cher Huysmans, un catholique éperdu. Vous ne gouvernez plus votre âme, c’est elle qui vous traîne, par ces admirables sentiers en abîme, de la vie littéraire à la vie contemplative.

« Ne l’avez-vous pas clairement exprimé vous-même ? Après À Rebours et En Rade, vous étiez au fond de l’impasse. Il fallait crever dans le cul-de-sac ou chercher une autre voie.

« Vous rappelez-vous Nicolardot expliquant votre pessimisme par votre ignorance absolue des « bons endroits ». Nous en avons ri quelquefois ensemble, mais ne pensez-vous pas, décidément, que ce grotesque avait raison ? Vous ignoriez le bon endroit. Vous paraissez le connaître aujourd’hui et voilà votre superbe talent renouvelé d’une manière indéfectible, car vous êtes au seuil de l’extase et de la magnificence. »

Eh bien, je me trompais d’adverbe. Huysmans avait écrit Là-Bas et je m’obstinais à lire Là-Haut. Tout s’explique.

Un de ses élèves, légèrement déçu, exprima le vœu timide que les aspirations vacillantes de l’auteur fussent désormais garanties par le choix décisif de cette nouvelle étiquette. Mais l’erreur de ce bon disciple est encore plus lourde que la mienne.

La vérité, c’est que Huysmans a réellement voulu écrire Là-Haut, qu’il a cru l’écrire, — tant est profonde son inconscience ! — et que sa nature l’a précipité dans l’autre Abîme. Sa gravitation est du côté des Ténèbres ; son abominable livre ne permet plus d’en douter.

Ténèbres de la raison, ténèbres du cœur, ténèbres sur la vie et ténèbres sur la mort, c’est horriblement complet !

Quand il dit, par exemple, que « les conversations qui ne traitent pas de religion ou d’art sont vaines et basses » ; quand il déclare son admiration pour les Trappistes ou les Chartreux, ses attendrissements à l’appel matinal des cloches, son mépris indigné pour les catholiques médiocres et les prêtres sans ferveur, etc. ; enfin, lorsqu’il écrit à tâtons dix pages obscures sur l’effusion du Paraclet et l’avènement prochain du « Christ en gloire » ; soyez persuadé qu’il utilise comme il peut les notes qu’on lui a données et que son âme n’est pour rien dans l’illusion de christianisme naissant que ce bavardage peut produire.

Au fond, — cela est terrible à penser — Huysmans est le zélateur des cauchemars et des difformités qu’il étale, et la complaisance raffinée de ses peintures en est la preuve. Mis en demeure de manifester une bonne fois sa prédilection, ce sceptique blafard s’est enfermé dans la « Tour de plomb des Hystéries » pour mieux outrager le « Nazaréen ».

Cela pourrait encore avoir une certaine grandeur infernale, si l’audace d’une idée précise ne manquait pas essentiellement et, surtout, si on ne sentait pas, à chaque instant, l’impersonnalité d’un pauvre homme qui tient à placer tous ses documents.

Et quelle averse effroyable de ces prétendues informations ramassées partout depuis des années ! Songez que ce livre a la prétention de nous renseigner sur le symbolisme des cloches, sur le Moyen Âge, sur l’histoire du Maréchal de Rais, sur la médecine, la pharmacie, le sadisme, le vampirisme, le spiritisme, l’astrologie, la théurgie, la magie, l’incubat, le succubat, l’envoûtement et la liturgie ; enfin sur la messe noire, sur le sacrifice de Melchissédec, sur l’Antéchrist et le Paraclet !

Tout cela sans préjudice d’aperçus intermédiaires sur le naturalisme, la peinture, l’argent, les femmes, les prêtres, la cuisine, la théologie et, en général, sur tout ce qui peut être l’objet de l’entendement humain.

Il n’y manque absolument que ce que j’ai dit, un concept qui appartienne en propre à l’auteur, une idée personnelle et ombilicale qui nous éclaire sur la genèse métaphysique de cette broussailleuse compilation, en nous dévoilant le souci du compilateur. On a lu près de cinq cents pages sans que rien se soit débrouillé.

Si l’on veut absolument que la dernière phrase du livre en soit l’explication, la perplexité ne diminue guère, car il faudrait alors supposer, — contre toute vraisemblance — l’effrayante médiocrité d’un écrivain capable de fabriquer huit ou neuf volumes sur cette unique donnée que l’âme humaine est défunte et qu’il ne reste plus qu’à « se croiser les bras » en écoutant les insipides propos d’une société qui va mourir.

Pourquoi donc, en ce cas, parler avec respect de la prière ? Pourquoi des phrases, plusieurs fois centenaires, hélas ! sur la paix du cloître, sur la suavité des émotions religieuses, sur l’enviable candeur des humbles ? Pourquoi surtout cette obsession maladive d’un satanisme orthodoxe qu’il est impossible d’admettre sans la plus formelle adhésion aux enseignements du Catholicisme ?

Il fallait choisir ou, du moins, se taire, si on était assez sopranisé par le scepticisme pour n’avoir plus la virilité d’un choix. Nul byzantin littéraire n’a le droit d’attenter aux âmes et c’est un enfantillage criminel d’accuser l’Église — en la prenant au sérieux — quand on ne peut pas étayer son blâme sur des considérants éternels.

La seule excuse de ce lamentable écrivain, c’est l’inconscience dont j’ai parlé. Huysmans a souvent exprimé son mépris et sa haine du « dilettantisme en art » et il ne se doute pas qu’il fait du dilettantisme religieux, ce qui est plus grave et certainement plus dénué de génie, s’il est possible.

Plus qu’aucun autre, cependant, il avait été averti. On sait que, pendant cinq ans, il fut l’intime de celui d’entre ses contemporains qui pouvait le mieux l’orienter. Ce fut un bail inouï de suggestions, de démonstrations, d’exhortations et de conseils. Les aliments les plus généreux furent conférés avec patience à cet estomac débile qui ne pouvait rien digérer.

L’unique résultat de ce défrichement impossible fut le monstrueux cahier de notules sans discernement et sans cohésion d’où Là-Bas est enfin sorti. Le divulgateur d’Absolu qui l’allaita doit être médiocrement satisfait du nourrisson.

Non seulement celui-ci n’a rien compris aux idées générales qu’on essaya de faire pénétrer en lui, mais il les a fragmentées et dénaturées, comme un écolier barbare, en en dispersant les signes.

Son œuvre est ainsi devenue un gâchis effroyable de matériaux primitivement destinés à l’édification d’un grand livre et détériorés à plaisir par la perversité d’un impuissant.

On y rencontre à chaque instant la trace d’une pensée étrangère, quelquefois même des blocs entiers inexplicablement échappés à la rage du destructeur et qui font voir quel monument aurait pu construire un manouvrier plus obéissant et plus humble.

Mais il aurait fallu d’abord accepter, je le répète pour la troisième fois, un concept générateur, un substrat métaphysique dont la norme fût inflexible, et cela ne cadrait pas plus avec les facultés cérébrales du dilettante qu’avec les instincts du profanateur.

Le pédagogue providentiel à qui l’auteur de Là-Bas doit les trois quarts de son livre se serait assurément réjoui dans l’ombre de lui avoir suggéré un chef-d’œuvre, mais je doute qu’il supporte sans indignation l’ignominieux travestissement de sa pensée.

Non content d’accommoder en blasphèmes orduriers les effusions embrasées d’une âme qui s’est répandue devant lui, Huysmans, en son vingtième chapitre, a découvert, à son propre insu, le moyen de ridiculiser jusqu’au paradoxe et jusqu’à la chie-en-lit, les confidences religieuses du plus douloureux espoir !

C’est pousser fort avant, je crois, l’abus du calepin documentaire et je ne sais pas si même l’inqualifiable méfait d’avoir publié simplement des lettres de femme[5] qu’il n’eût pas été capable d’inventer est plus odieux et démontre un cœur plus bas que l’innocence affreuse de cette imbécile profanation.

Arrivons maintenant à l’Adverbe.

Le goût passionné de Huysmans pour cette partie du discours est étrangement et profondément caractéristique.

Pour qui cherche dans les œuvres des écrivains autre chose qu’un délassement ou une trépidation nerveuse, le titre d’un livre a l’importance d’un ostensoir de grandeur et de vanité.

Qu’il le veuille ou non, l’auteur est forcé d’étaler là son espèce que ne consacre pas toujours le ravissement du lecteur.

À ce point de vue, les titres de Huysmans sont peut-être les plus étonnants qui existent : En Ménage, A Rebours, En Rade, A vau-l’eau, Là-Bas. Remarquez bien que ce n’est pas même l’adverbe, c’est la locution adverbiale.

Le dynamomètre de son esprit, c’est la locution adverbiale. Le simple adverbe serait encore trop précis, trop mâle, trop dogmatique et trop tranchant pour un appareil cérébral incapable de fonctionner autrement que dans un mode subjonctif et satellitaire. La pensée de cet homme a l’évolution triste et lointaine de la planète des calamités.

L’adverbe, selon la grammaire, est un mot invariable qui modifie le verbe, l’adjectif ou un autre adverbe par une idée de lieu, de temps, de circonstance, etc. Ce dangereux subalterne est le chien du troupeau des phrases. Quand il commande, c’est pour dévorer.

Le même adverbe, selon la littérature saturnienne, est un vocable de crépuscule qui se charge d’inféconder l’Affirmation, d’estomper à la plombagine les contours de la Parole et de favoriser d’un brouillard les monstrueux accouplements de l’Antinomie. C’est le bienfaiteur du Néant.

C’est pourquoi Huysmans idolâtre si jalousement jusqu’au simulacre de l’Adverbe, qu’il lui a bâti des chapelles où ne peuvent entrer qu’en tremblant les génitives Prépositions ou les Conjonctions obscènes, mais d’où sont bannies avec rage les patibulaires Interjections.

Un jour Émile Zola, dont l’esprit graisseux n’est huilé que pour glisser sur les surfaces, s’avisa de peindre Huysmans.

Le fantomatique « Souvarine » de Germinal est le portrait physique, ressemblant à faire peur, de ce virtuose de fascination. Mais ce n’est qu’un portait physique, le seul dont Émile Zola soit capable.

Or, le nihiliste silencieux et inhumain du puits Voreux est un spectre d’action qui opère fort bien lui-même, dans les ténèbres, et qui n’envoie pas les autres en son lieu. Il extermine tant qu’il peut, mais en exposant sa carcasse qui ne lui paraît pas un meuble précieux, et il ne prendrait pas des airs olympiens avec tel ou tel qui se serait fait assommer pour lui. C’est un désespéré sans couture, celui-là, qui ne farde pas ses exécrations. Enfin, il a surtout, à défaut de vertus cardinales ou théologales, cette noblesse intellectuelle d’obéir à une pensée fixe et d’en épouser toutes les conséquences.

Croirait-on qu’un seul mot de ce personnage fictif a suffi pour déterminer l’insomnie de des Esseintes ?

Lorsque Souvarine, ayant accompli son éventrement du cuvelage de la fosse, est sur le point de porter ailleurs le typhon de ses fureurs de sectaire, sans s’attarder à l’oiseuse contemplation de la catastrophe qu’il a déchaînée, quelqu’un lui demande où il va. C’est alors qu’étendant le bras dans un geste vague, il répond simplement : Là-bas.

Cet unique mot, ce semblant d’adverbe a décidé l’éclosion du semblant de livre que voici où Huysmans, abrité par l’athéisme de son époque, peut impunément réaliser sur les intelligences privées de gardiens, le programme d’immolation que le fanatique de Germinal exécutait sur les corps, au hasard de sa propre peau.

Et cependant, il ne s’arrête pas de le vomir, ce complaisant siècle. On est tenté de se demander si c’est bien sincère et si son chagrin de ne pas vivre en plein Moyen Âge est autre chose qu’une lamentation de phraseur. C’est l’histoire des orchidées. Il aurait alors exigé le siècle de Périclès ou la période fabuleuse des dynasties égyptiennes.

Ce Moyen Âge qu’il pleure eût été, je crois, fortement inhospitalier aux oscillations et aux amphibologies de son art. Les hommes de ce temps étaient vraiment hommes et ne rougissaient ni de l’amour, ni de l’innocence, ni de la prière.

Ils ne disaient pas odieusement comme lui : « Ma patrie, c’est où je suis bien », mais : Je suis bien où est ma patrie, et c’est pour cela qu’on se faisait tuer sous les yeux de cette Pucelle d’entre les Archanges qu’il ose accuser d’avoir été funeste à la France (pages 65 et 66).

Les enthousiastes qui se crucifiaient de fatigues et de pénitences pour le Saint Tombeau auraient peu compris la chiasse devant l’ennemi, dont il est parlé dans Sac au dos, et moins encore, s’il se peut, l’étonnante assimilation du vœu monastique à ce besoin de sécurité bordelière qui discipline ordinairement les prostituées vagabondes (p.16).

Cette société vaillante ayant le cœur pur, la gaîté de ses Bienheureux ne la scandalisait pas, car elle pensait, au contraire du mélancolique auteur de Là-Bas, que la tristesse coutumière est un signe de turpitude.

Pour tout dire, le Verbe seul était adoré, — l’adverbe et le sous-adverbe n’ayant encore, en ces temps anciens, qu’une existence grammaticale.

Je suis donc inébranlablement persuadé que la Providence n’a pas commis cette impardonnable erreur de fourrer l’âme d’un contemporain des Croisades sous la flanelle d’un contemporain de M. Zola et j’estime que Huysmans eût vécu sans consolation dans un monde où l’on torréfiait si bien les profanateurs.

« Et il s’accusa justement à la fin. C’était sa faute, à lui, si tout ratait. Il manquait d’appétit n’était réellement tourmenté que par l’éréthisme de sa cervelle. Il était usé de corps, élimé d’âme, inapte à aimer, las de tendresses avant même qu’il ne les reçût et si dégoûté après qu’il les avait subies ! Il avait le cœur en friche et rien ne poussait. Puis quelle maladie que celle-là : se souiller d’avance par la réflexion tous les plaisirs, se salir tout idéal dès qu’on l’atteint ! Il ne pouvait plus toucher à rien, sans le gâter. Dans cette misère d’âme, tout, sauf l’art, n’était plus qu’une récréation plus ou moins fastidieuse, qu’une diversion plus ou moins vaine. »

Ainsi se drape lui-même notre auteur, à la page 272.

Une Théologie sublime nous déclare qu’aussitôt après la mort, les âmes se jugent elles-mêmes dans l’essentielle clarté qui les inonde, qu’elles se précipitent spontanément, avec la plus effrayante liberté, dans l’abîme qui leur convient et que c’est ainsi qu’il faut concevoir le redoutable Tribunal de Dieu.

Est-il donc déjà mort, cet infortuné Huysmans, pour nous faire entendre un si funèbre sanglot ?

« Inapte à aimer ! » Inapte, par conséquent, à l’admiration et ne reflétant jamais que sa propre image dans les œuvres d’art qu’il croit contempler.

Ce morose dégustateur de l’insolite et du nonpareil, m’avouait, un jour, que, jamais, dans un roman, il ne ferait dire à personne : Je vous aime, — sacrifiant ainsi l’exactitude matérielle dont se glorifie le naturalisme à la ténébreuse injonction d’un Maître qu’il ne connaît pas.

Cette parole a quelque chose de panique, lorsqu’on y songe.

Mais je ne crois pas qu’il écrive beaucoup, désormais. Après Là-Bas, il doit être épuisé de notes, comme on est épuisé de sang, et que diable voulez-vous qu’il dise quand il n’en a pas ?

Schopenhauer n’est pas infini et ce n’est vraiment pas une destinée littéraire de ressasser et de retaper éternellement les épiphonèmes sentencieux de ce très bas cuistre.

La mosaïque des mots ou des phrases, quelque surfine et compliquée qu’on la suppose, ne mène pas non plus infiniment loin, surtout quand l’esprit d’un écrivain n’a ni vestibule ni paroi.

Et puis, d’ailleurs, quoi profaner maintenant ? Que reste-t-il à polluer et à gâter ? Je ne suis pas bégueule, mais il y a vraiment trop d’ordures de la dégoûtation surabonde en ce bréviaire de suggestions sacrilèges que le Moyen Âge aurait fait brûler avec des copeaux fangeux !

Quand on pense à la tache affreuse que ce livre laissera sur certains esprits, c’est effarant de se dire que le fratricide auteur avait reçu de quelqu’un l’électuaire de la Vérité, l’élixir du suprême Espoir… et qu’il en a fait un poison mortel, pour que son âme de sépulcre ne fût point en péril de joie et que son esthétique de galérien ne le réprimandât pas !

Copenhague, 14 mai 1891.


L’Expiation ▩ ▩ ▩


▩   ▩   de Jocrisse



On présume qu’aussitôt après la mort de l’abbé Boullan, le célèbre mage de Lyon, les fidèles de l’Église du Carmel, réunis en une sorte de conclave, ont, d’une voix unanime et par de bruyantes acclamations, désigné M. Joris-Karl Huysmans pour son successeur.

L’auteur de Là-bas serait désormais Souverain Pontife selon l’ordre de Melchissédec et l’unique sublunaire en possession de célébrer le « Sacrifice de gloire ».

En dépit de la prostration financière déterminée par la crise du Panama, de notables sommes, sans doute, vont affluer pour l’érection d’un temple sublime exclusivement affecté aux cérémonies du nouveau culte, où les moins ésotériques écrivains pourront admirer, en robe de cachemire vermillon serrée à la taille et en manteau blanc découpé sur la poitrine en forme de croix renversée, le Grand-Prêtre qui fut un des leurs.

Pour tout dire, Huysmans « est missionné par le Ciel pour briser les manigances infectieuses du Satanisme et pour prêcher la venue du Christ glorieux et du divin Paraclet ».

C’est pourquoi j’intitule ce propos L’Expiation de Jocrisse.

Mais tout cela est, en vérité, d’une tristesse profonde. J’étais bien paisible, ma foi ! dans mon petit donjon catholique, en train de récupérer mes souvenirs militaires[6]. On vient me demander mon avis sur les potins sataniques. On me fait l’honneur de supposer que mon sentiment sur les mages contemporains s’exprimerait efficacement pour l’édification ou la recouvrance de quelques brebis égarées.

J’y consens donc. Toutefois, j’espère n’étonner personne, en déclarant, au préalable, qu’il vaudrait beaucoup mieux, peut-être, consulter simplement le Pape, à moins qu’on ne préférât relire avec soin la médiocre transcription du dictionnaire des hérésies que Flaubert a intitulée la Tentation de Saint Antoine.

Ce pauvre Huysmans ! Il avait si heureusement commencé avec les Sœurs Vatard et A vau-l’eau. On le voyait si bien parti. Déjà même, il parvenait à copier assez proprement les adjectifs honorables de Lucien Descaves.

Pourquoi fallut-il qu’il rencontrât cet abbé Boullan, ce docteur Baptiste si peu tranquille, dont l’atroce bondieuserie aurait dû le mettre en garde ?

Au nom du ciel, qu’est venu faire Vintras, prédécesseur de Boullan et garçon meunier plein d’apocalypses, dans la calme destinée de ce descriptif des banlieues ?

Hélas ! le malheureux avait écrit A Rebours. Obsédé de cette locution adverbiale, il se trouva sans défense contre une horrible chasuble de carnaval où la croix était figurée la tête en bas.

Peu documenté sur l’histoire universelle, il dut croire que le contre-pied de l’Église Catholique et la désobéissance ou la turpitude sacerdotales étaient des nouveautés foudroyantes, et il se persuada qu’un Carmel où l’on dévoile que « le Paraclet descend dans les génitoires » devait abriter nécessairement un plausible Dieu.

Le révélateur Vintras, ayant d’ailleurs enseigné lui-même que « l’acte de l’amour sexuel est, de tous les hommages, le plus agréable à Dieu », cette gymnastique agréable aux hommes ne pouvait pas ne pas attirer un grand nombre de sectateurs.

Huysmans dut s’engluer d’autant mieux à une telle doctrine que le naturalisme dont il fut champion y pensait trouver un débouché vers le ciel. Incapable d’intuition et prodigieusement dénué de la faculté de synthèse, tout plein d’yeux et privé d’oreilles ; ignorant, dès lors, quant aux choses religieuses, de la plus épaisse ignorance — il était inévitable que les sales profanations d’un prêtre ignoble lui parussent des pratiques saintes.

On a lu, dans les journaux, l’effarant détail des guérisons de matrice par « l’imposition sur les ovaires, d’hosties consacrées ».

C’est en voyant de tels actes que l’infortuné contempteur du matérialisme de l’école a cru s’élancer à la spiritualité la plus transcendante.

Car il est certain et de tradition constante qu’une religion cochonne est l’objectif de tout désobéissant à l’autorité surnaturelle du Vicaire de Jésus-Christ. C’est à quoi se réduit, j’en ai bien peur, le mouvement de renaissance religieuse, dont il est parlé depuis quelques ans.

Remarquez bien que je n’ai pas en vue précisément les saltimbanques, arlequins ou scaramouches de l’occultisme. Je signale un gobeur sincère autour duquel on mène grand bruit, ces derniers jours, un avaleur inconscient des plus vieux sabres de la magie et j’aurais, plus que beaucoup d’autres assurément, le droit de pousser des cris — ayant été pendant des saisons, le puits bénévole où les idées et les documents essentiels de Là-Bas ont été puisés.

Je ne fus pas le seul consulté, oh ! non, les documentistes prennent de toutes mains. Mais le fond même du livre, le sens des réalités surnaturelles qui lui manquait éperdument, Dieu fut témoin de mes efforts et de ma patience pour le faire pénétrer lentement en lui…

J’ai raconté, dans le chapitre précédent, cette aventure déplorable dont le souvenir ne me soûle d’aucun orgueil, je vous prie de le croire.

Je pense même qu’il est effrayant de se tromper aussi longtemps, aussi complètement sur un homme, et je demande continuellement à Dieu qu’il me pardonne mon incomparable bêtise[7].

Tel est le pontife, tel est le sorcier actuel du chaudron magique et central où l’on voit écumer, depuis quelques jours, tous les divergents satanismes nouveau-nés dont le monstrueux amalgame se nomme ridiculement occultisme ou ésotérisme.

Qu’ils le maudissent ou l’adorent, il faut bien qu’il soit leur chef, puisqu’ils ne peuvent s’agiter et vivre qu’autour de son nom.

J’eusse mieux aimé vraiment qu’il ne s’appelât pas Jocrisse. Je me serais alors dérangé pour quelque chose. Ce que j’aperçois de plus satanique en ces jeunes gens, c’est leur sottise et leur ânerie profonde. Pour n’en donner qu’un exemple saisissant, il ne s’est pas trouvé jusqu’à présent, je le crois, du moins, un seul d’entre eux pour se demander si Vintras, le fondateur des nouveaux Carmes ou Johannites, ordonné prêtre par lui-même, condamné à la prison pour escroquerie manifeste, et rédacteur, au fond de sa geôle, de l’apocalyptique Voix de la Septaine, n’aurait pas été par hasard un simple coquin. Même observation pour l’abbé Boullan, inhumainement frappé, lui aussi, par nos lois pénales.

Il est remarquable surtout que ce dernier, régulièrement investi du sacerdoce, et qui lâcha bravement l’Église pour courir au plus pressé qui était d’incarner l’âme de saint Jean, n’ait inspiré à aucun de ses admirateurs le besoin violent de le justifier de trahison et d’apostasie.

Mais allez donc demander un pareil effort à des gens qui ne savent même pas ce que signifient le mot Obéissance, le mot Prêtre, le mot Église, le mot Absolu, et qui sont néanmoins très sûrs d’avoir reconquis la sagesse de Salomon ou la science colossale d’Hénoch, Septième Patriarche avant le déluge.

Je dois m’arrêter ici, car j’ai l’honneur peu enviable, je vous le jure, d’avoir surpris le Secret suprême, le grand Arcane des mages, et je ne veux pas m’exposer à laisser choir un pareil trésor.

Ce malheur m’est arrivé une fois déjà, le 15 mai 1891, dans une toute petite revue. Imprudence qui faillit me coûter cher. Sans l’intervention du prince Ourousof, accouru tout exprès de Moscou pour me défendre, j’étais envoûté de dix mille francs.

Il paraît que tel est le plus juste prix de la réputation d’un ésotérique.

24 janvier 1893.


  1. Écrit en 1884. J’étais, alors, jeune encore, et cela se voit, surtout lorsque je nomme Pascal, vingt lignes plus haut. L. B.
  2. Bavardage serait plus exact. L. B.
  3. Que pourrait-on dire de plus d’un écrivain de génie ? L. B.
  4. Ego sum Veritas, dit Jésus. Huysmans, devenu chrétien, a-t-il senti l’énormité de son blasphème ? L. B.
  5. Mme H. M., maîtresse de Péladan.
  6. J’écrivais alors Sueur de Sang. L. B.
  7. Etenim homo pacis meæ, in quo speravi : qui edebat panes meos, magnificavit super me supplantationem. — Psalm. XL, 10.