Sur le bavardage

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
N’hésitez pas à l’importer ! voir scan
Google - tome I


Sur le bavardage
Victor BÉTOLAUD, Œuvres complètes de Plutarque - Œuvres morales, t. I , Paris, Hachette, 1870





[0] SUR LE BAVARDAGE.

[1] C'est pour la philosophie une cure difficile à entreprendre et à mener à bonne fin que celle du bavardage. Le moyen de se guérir de cette maladie c'est d'écouter.

Or les bavards n'écoutent jamais. Ils parlent toujours ; et le premier mal de leur intempérance de langue, c'est qu'elle les empêche de rien entendre. Leur surdité est volontaire. Ils ont l'intention, je pense, de protester ainsi contre la nature, qui ne nous a donné qu'une seule langue en même temps qu'elle nous a pourvus de deux oreilles. Si donc Euripide a eu raison de dire à un auditeur peu intelligent :

« Je ne saurais remplir ton cerveau toujours vide,
Ni verser la raison dans une âme stupide »,

on dirait plus judicieusement encore au bavard, ou plutôt à propos du bavard :

« Je ne saurais remplir oreille toujours vide,
Ni verser la raison dans une âme stupide ».

Disons mieux : « ni verser des paroles dans les oreilles d'un homme qui parle sans être écouté et qui n'écoute pas quand on lui parle. »

Si par hasard il prête un instant son attention, ce n'est qu'un mouvement de reflux : car il va bientôt redonner au centuple ce qu'il a reçu. À Olympie on montre un portique qui répète plusieurs fois les mots, et qu'on appelle l'heptaphone. Que l'oreille du bavard reçoive une seule parole, sur-le-champ il en répète mille, et ainsi « Dans l'âme fait vibrer mille cordes muettes ».

Ne se peut-il pas que les oreilles de ces sortes de gens soient percées non pas dans la direction du cerveau, mais dans celle de la langue ? Au lieu de conserver les paroles qu'ils entendent les bavards les laissent s'écouler aussitôt. Ce sont des vases pleins de sons et vides de sens, qui vont et viennent.

[2] Que si donc il paraît convenable de ne négliger aucune tentative, disons au bavard :

« Sache te taire, enfant : le silence a du bon. »

Ce qu'il a de bon, avant tout, et de très bon, c'est que, grâce à lui, on écoute et l'on se fait écouter : double avantage dont ne sauraient profiter les bavards puisqu'ils sont toujours préoccupés de la même manie. Les autres maladies de l'âme, telles que l'avarice, la passion de la gloire, l'amour des plaisirs, peuvent du moins réaliser l'accomplissement de leurs convoitises. Mais voyez combien les bavards sont malheureux ! Ils voudraient des auditeurs et ils n'en trouvent point. Chacun les fuit en toute hâte. Est-on assis dans un salon, circule-t-on dans une promenade ; si l'on voit venir à soi un bavard on se donne le mot pour décamper sur-le-champ. De même que lorsque le silence règne dans une assemblée on dit : « Mercure vient d'entrer », de même lorsque dans un repas ou dans une réunion d'amis a pénétré un bavard, tous se taisent, ne voulant pas lui donner occasion de parler. Si le premier il commence à ouvrir la bouche, soudain, semblables aux matelots qui avant l'orage n'attendent pas

« Les fureurs de Borée autour du promontoire »,

tous, prévoyant la bourrasque et le mal de mer, lèvent le siége. Aussi les bavards ne trouvent-ils personne qui soit empressé à se placer auprès d'eux à table, à partager leur tente, à les accompagner en voyage ou sur un vaisseau : il faut qu'on y soit forcé. Le bavard vous poursuit partout. Il vous prend par vos vêtements, par votre barbe ; il vous creuse les côtes avec sa main. Contre un tel homme

« Les pieds sont très-utiles »,

selon la remarque d'Archiloque, et même, il faut le dire, suivant celle du sage Aristote. Un jour celui-ci était importuné par un bavard qui le fatiguait de récits absurdes, et qui lui disait à chaque instant : « N'est-ce pas merveilleux, Aristote ? » — « Ce ne sont pas tes histoires qui sont étonnantes, dit le philosophe : c'est la résignation d'un homme qui, ayant des pieds, consent à te supporter ». Un autre homme du même genre lui ayant dit, après l'avoir longtemps entretenu : « Je vous ai bien fatigué de mon bavardage, cher philosophe ? » — « Non vraiment, répondit Aristote, je n'écoutais pas ». Quand, de guerre lasse, le bavard a obtenu la parole, les auditeurs se laissent bien verser autour des oreilles les flots de son babil, mais ils se replient sur eux-mêmes : leur esprit se recueille et se concentre sur ses propres pensées. De cette manière le bavard n'est pas plus écouté qu'on ne croit à ce qu'il dit. Car comme l'on tient pour assuré que la semence de ceux qui se rapprochent trop souvent des femmes n'a pas de vertu générative, ainsi le parler de ces grands babillards est stérile et ne porte point de fruit.

[3] Et pourtant, il n'est pas un organe de notre corps que la nature ait maîtrisé par un aussi solide rempart que la langue. En avant de la langue sont placées les dents, destinées à retenir son intempérance en la mordant au besoin jusqu'au sang si elle ne sait pas se dominer et si elle n'obéit pas à la raison qui

« La retient au dedans par le frein du silence. »

Car si la suppression de tous freins amène des malheurs, c'est quand il s'agit, non pas de finances ou de maisons à diriger, mais, comme dit Euripide, de langues à contenir.

On regarderait comme entièrement inutiles à leurs propriétaires des habitations qui n'auraient pas de portes, des coffres-forts qui seraient dénués de leurs serrures ; et cependant à ses paroles on ne met ni porte, ni serrure. On les laisse constamment se répandre au dehors comme les flots de la mer. Ces gens-là jugent, sans doute, que la parole est ce qu'il y a de plus vil au monde. Voilà pourquoi ils n'obtiennent jamais cette confiance que tout discours sollicite.

Le but spécial de la parole c'est d'inspirer croyance à qui l'entend. Or on ne croit jamais le bavard, même lorsqu'il dit la vérité. Comme le blé renfermé dans des vases s'y retrouve augmenté de volume, mais qu'il est moins bon pour l'usage ; de même, dans la bouche d'un bavard la parole s'amplifie grandement par le mensonge, mais elle perd aussi toute force de persuasion.

[4] Allons plus loin. L'ivresse est un défaut contre lequel se tient en garde tout homme qui se respecte et qui a de la convenance. En effet, si, comme le disent quelques-uns, la colère habite porte à porte avec la folie, la colère demeure sous le même toit que l'ivresse. Disons mieux : l'ivresse est elle-même une folie, moins prolongée, il est vrai, mais qui, au point de vue du libre arbitre, présente bien plus de gravité puisqu'elle est volontaire. Or de tous les excès de l'ivresse, on n'en blâme aucun plus énergiquement que le flux intempérant et désordonné des paroles.

« Le vin même du sage égare les esprits,
Lui fait aimer le chant, les danses et les ris ».

Qu'y a-t-il de mal ? Le chant, les ris, la danse, rien de tout cela n'est sans grâce.

« Mais dans le vin on dit ce que l'on devrait taire» ;

et c'est là ce qui devient dangereux et funeste. Qui sait ? Peut-être Homère a-t-il voulu résoudre la question élevée par les philosophes sur la différence qu'il y a entre l'usage du vin et de l'ivresse. L'usage du vin rend gai, l'ivresse rend bavard. Car on dit proverbialement : « Ce qui est dans la pensée de l'homme sobre est sur les lèvres de l'homme ivre. » Bias dans un repas étant silencieux, certain bavard se mit à le railler de sa stupidité. Serait-ce un homme stupide, lui dit Bias, qui dans un festin resterait sans rien dire ? À Athènes un personnage offrait un banquet à des envoyés royaux, et, à leur grande satisfaction, il s'était fait un point d'honneur de réunir avec eux ce qu'il y avait de philosophes de la ville. Ceux-ci prirent tous part à la conversation, payant ainsi leur écot. Zénon seul ne parlait pas.

Les étrangers, avec une bienveillance extrême, lui portèrent cependant une santé : « Zénon, lui dirent-ils, que devrons-nous dire sur votre compte à notre prince ? » Il leur répondit : « Ne lui dites que ceci : Nous avons vu dans Athènes un vieillard qui avait la force de se taire pendant un festin. » Tant il est vrai que le silence a quelque chose de profond, de mystérieux et de sobre ! L'ivresse, au contraire, est bavarde ; et c'est parce qu'elle manque de jugement et de prudence qu'elle se répand en un vain flux de paroles.

Les philosophes l'ont définie en disant : « C'est la sottise avinée. » Ainsi on ne blâme pas l'homme qui boit, si en buvant il garde le silence. C'est le sot babil qui change le vin en ivresse. Un homme ivre parle trop à table ; mais c'est partout que le bavard parle trop, sur la place publique, au théâtre, à la promenade, le jour, la nuit. Près du chevet d'un malade il est plus fatigant que la maladie ; dans une navigation il est plus désagréable que le mal de mer. Ses éloges sont plus pénibles que ne le seraient des réprimandes. On préférera la conversation de méchants qui seront discrets à celle d'honnêtes gens qui seront bavards. Dans Sophocle, Nestor, voulant calmer par ses paroles l'emportement d'Ajax, lui dit avec un accent qui part du cœur :

« Tes discours sont mauvais, ta conduite est loyale :
Je ne puis te blâmer ».

Mais au bavard nous ne tenons pas un semblable langage. Tout ce qu'il peut y avoir d'acceptable dans ses actes, l'intempérance de sa parole le gâte et l'anéantit.

[5] Lysias ayant écrit un plaidoyer pour un homme qui avait un procès, lui remit ce travail. Après l'avoir lu plusieurs fois, l'autre revint chez Lysias et se montra complétement découragé. Il lui dit qu'à la première lecture il avait trouvé le plaidoyer admirable, mais que quand il l'avait eu lu une seconde et une troisième fois, la pièce lui avait semblé privée de toute force et de tout effet. Lysias se mit à rire : « Eh quoi ! lui dit-il, est-ce que c'est plus d'une fois que tu comptes le réciter devant les juges ? » Or songez à la persuasion et à la grâce qui caractérisaient Lysias ; car il est du nombre de ceux de qui je dirai aussi,

« Que des Muses il eut les faveurs en partage ».

De toutes les louanges prodiguées à Homère nulle n'est plus vraie que celle-ci : c'est qu'il est le seul poète qui ne fasse jamais naître le dégoût. Il est toujours nouveau, toujours gracieux, toujours frais. Cela ne l'empêche pas de dire et de déclarer en parlant de lui-même :

« Il n'est rien, selon moi, qui soit plus odieux
Que de se répéter d'un air prétentieux ».

On voit qu'il fuit et redoute la satiété, écueil ordinaire de tous les écrivains. Il conduit son lecteur de récits en récits pour prévenir le dégoût par des objets nouveaux. Les bavards au contraire nous fatiguent les oreilles. Nous sommes pour eux des tablettes sur lesquelles ils écrivent et effacent toujours les mêmes phrases.

[6] Il est donc une première recommandation qu'il faut rappeler à ces gens-là. De même que le vin a été inventé pour faire naître la joie et la tendresse, mais que si l'on est contraint de le boire en trop grande quantité et toujours pur, on devient quelquefois triste et furieux ; de même la parole, ce moyen d'intimité si précieux et si utile à l'homme, devient, quand on en fait un usage maladroit et immodéré, une cause d'aversion et d'éloignement. Ceux à qui l'on croit être agréable n'éprouvent que de l'ennui. On se figure qu'on leur inspire de l'admiration, et l'on est moqué par eux. On croit se les attacher : on les fatigue. Il me semble voir un homme qui, fût-il muni de la ceinture de Vénus, éloignerait et ferait fuir ceux qui s'approcheraient de lui, parce qu'il serait antipathique à l'amour. De même celui qui rend la parole pénible et odieuse peut se tenir pour homme de mauvaise grâce et mal appris.

[7] Parmi les autres passions et les autres maladies il y en a de dangereuses, de haïssables, de ridicules. Le bavardage est tout à la fois dangereux, haïssable et ridicule. On se moque des bavards, parce que leurs récits ne sont que des banalités. On les déteste, parce qu'ils annoncent toujours de mauvaises nouvelles. On les regarde comme dangereux, parce qu'ils ne savent pas garder de secrets. Aussi un jour Anacharsis, après avoir dîné chez Solon, s'étant endormi à table, on remarqua qu'il avait placé sa main gauche sur ses parties génitales et que sur sa bouche il avait appliqué sa main droite. C'était parce qu'il jugeait la langue comme ayant besoin d'être plus fortement comprimée. Il avait raison : car il serait difficile de compter autant d'hommes perdus par l'excès des plaisirs de l'amour, que de cités et d'empires renversés par des indiscrétions.

Sylla assiégeait Athènes, et il n'avait pas le loisir de consacrer beaucoup de temps à ce siége. Une autre expédition le pressait, attendu que Mithridate s'était emparé de l'Asie et que le parti de Marius avait repris le dessus à Rome. Voilà que quelques vieilles gens vinrent à dire dans la boutique d'un barbier, que le quartier d'Heptachalcos n'était pas bien défendu et que la ville courait risque d'être prise de ce côté.

Des espions qui avaient entendu ce propos le rapportèrent à Sylla. Celui-ci fit avancer aussitôt ses troupes, et donna l'assaut vers le milieu de la nuit. La ville fut détruite presque entièrement. Le meurtre et les cadavres la remplissaient à un tel point que le Céramique ruisselait de sang. Ce n'est pas tout. La colère du vainqueur fut plus excitée par les discours des Athéniens que par leurs actes. Ils disaient du mal de lui et de sa femme Métella. Ils montaient sur les remparts pour l'injurier, en criant :

« Sylla n'est qu'une mûre enduite de farine » ;

et ils débitaient mille autres impertinences. Mais ce plaisir de la parole, le plus léger de tous, comme dit Platon, ils le payèrent par l'expiation la plus lourde.

Quelle cause empêcha Rome de reconquérir sa liberté en se débarrassant de Néron ? Le bavardage d'un homme. Il n'y avait plus qu'une nuit. Le lendemain on devait tuer le tyran : tout était prêt. Celui qui s'était chargé de le poignarder vit, en se rendant au théâtre, un des malheureux que l'on avait enchaînés à la porte de l'arène. Destiné à être traîné devant l'empereur, il se lamentait sur son sort. L'autre s'approcha de lui, et lui parlant bas à l'oreille : « Ami, lui dit-il, prie le Ciel que tu passes cette journée, et demain tu me remercieras. » Le condamné avait saisi l'allusion. Pensant que

« Fol est pour l'incertain qui lâche le certain »,

il préféra le moyen de se sauver qui était le plus sûr à celui qui aurait été le plus légitime. Il révéla ce propos à Néron.

L'homme fut arrêté sur-le-champ ; et les tortures, le feu, les fouets l'obligèrent à confesser ce qu'il avait une première fois révélé sans y être contraint.

[8] Le philosophe Zénon, au contraire, craignant que malgré lui quelqu'un de ses secrets ne lui fût arraché par la douleur corporelle, se coupa la langue avec les dents et la cracha au visage de Néarque. Leaena fit également preuve d'une constance qui a été magnifiquement récompensée.

Amie d'Harmodius et d'Aristogiton, elle s'était associée à leurs espérances et à la conjuration organisée par eux contre le tyran. Mais ce n'était que comme femme, parce qu'elle s'était enivrée à cette coupe délicieuse de l'Amour. C'était sous les auspices de ce dieu qu'elle avait été initiée à de tels secrets. Ses amis échouèrent, et furent mis à mort. Interrogée à son tour et sommée de dire le nom des conspirateurs encore inconnus, elle garda le silence avec la plus grande fermeté. Elle fit voir que des hommes n'avaient rien fait qui fût indigne d'eux en aimant une telle femme. Les Athéniens voulurent que l'on coulât en bronze une lionne qui n'aurait pas de langue, et qu'on plaçât ce bronze aux portes de l'Acropole. Le fier courage de la bête indiquait la fermeté invincible de Leaena, et l'absence de langue figurait son silence et sa discrétion.

Jamais l'émission d'un seul propos ne fut aussi utile que la réserve de beaucoup d'autres paroles discrètement gardées. Il est toujours temps de dire ce qu'on a vu : il ne l'est pas toujours de taire ce qu'on a dit. Une fois lâchée, toute parole circule. De là vient, sans doute, que si c'est des hommes que nous apprenons à parler, ce sont les Dieux qui nous ont instruits à nous taire, puisqu'ils prescrivent pour les mystères et les initiations un profond silence. De son Ulysse si éloquent le poète a fait l'homme le plus silencieux. Son fils, son épouse, sa nourrice sont aussi discrets que lui. Entendez cette dernière

« Je serai ferme, autant que du marbre ou du fer ».

Voyez Ulysse maintenant. Assis auprès de sa femme,

« Il sait dissimuler ; et, bien qu'en ce moment
Lui-même au fond du cœur souffre profondément,
Il reste les yeux secs : sa prunelle immobile
Semble être de la corne ou fer... »

Toute sa personne est tellement remplie de l'empire qu'il exerce sur lui-même, sa raison est tellement maîtresse et souveraine, que sur son ordre ses yeux s'abstiennent de verser des larmes, sa langue, d'émettre un son. En lui le cœur n'a garde de trembler ou d'aboyer.

« Bien que souffrant, ce cœur obéit sans murmure ».

La puissance de la raison agit jusque sur les mouvements instinctifs du héros. Elle calme, elle rend dociles en lui et le sang et le souffle. Tels étaient aussi la plupart de ses compagnons.

Cette constance avec laquelle ils se laissent traîner et écraser contre le sol par le Cyclope sans nommer Ulysse, sans montrer à leur ennemi ce pieu qui doit lui crever l'œil après avoir été durci au feu et préparé par Ulysse lui-même, cette résignation à se laisser manger crus plutôt que de révéler le secret du maître, dépassent tout ce qu'on peut concevoir en matière de fermeté et de dévouement. Aussi ne trouvé-je pas maladroit ce trait de Pittacus. Le roi d'Égypte lui avait envoyé une victime à sacrifier, avec recommandation d'enlever la partie la meilleure et la partie la plus mauvaise. Il ôta la langue et la lui envoya, comme étant l'instrument des plus grands biens et aussi des plus grands maux.

[9] L'Ion d'Euripide, parlant d'elle-même avec franchise, dit qu'elle sait

« Parler quand il le faut, et se taire à coup sûr ».

Les enfants qui reçoivent une éducation distinguée et vraiment royale apprennent d'abord à se taire : parler ne vient que plus tard. Le fils du roi Antigone lui demandait quand on lèverait le camp : « As-tu peur, lui dit ce prince, d'être le seul qui doive ne pas entendre la trompette ? » C'est ainsi qu'il s'abstenait de confier un secret à celui qui devait lui succéder sur le trône. C'était une leçon pour que le jeune homme sût être maître de lui en pareille circonstance et gardât en soi-même ce qui devait se taire. On faisait à Métellus l'ancien une question analogue touchant une expédition. « Si je croyais, répondit-il, que ma tunique sût mon secret, je m'en serais dépouillé et je l'aurais jetée dans le feu. » Eumène, informé que Cratère marchait contre lui, n'en parla à aucun de ses amis. Il leur donna même le change en disant que c'était Néoptolème, parce que les soldats méprisaient ce dernier tandis qu'ils admiraient la gloire de Cratère et appréciaient sa valeur. Ce fut un secret pour tout le monde. La bataille se livra. Cratère y périt sans que personne sût qu'il s'y était trouvé, et on ne le reconnut qu'après sa mort. Ainsi le silence dirigea toute cette action en taisant la présence d'un si redoutable adversaire, et les officiers d'Eumène admirèrent sa réserve plutôt qu'ils ne s'en plaignirent. Au reste, dût-on être blâmé, il vaut mieux encourir des reproches de ce que nous ayons assuré notre salut par notre défiance, que si nous avions à nous condamner nous-mêmes de nous être trop fiés à quelqu'un.

[10] Personne au monde s'est-il réservé le droit de reproche contre celui qui, ayant été par lui fait son confident, n'a pas gardé le silence ? S'il fallait que la chose restât inconnue, on a eu tort de la dire à un autre. Tirer votre secret de vous-même pour le déposer ailleurs, c'est recourir à la discrétion d'un étranger en renonçant à la vôtre. Quand il agit de même à son tour, il n'y a que justice dans le mécompte que vous éprouvez. Si le confident vaut mieux que vous, vous êtes sauvé ; mais vous ne deviez pas vous y attendre, et vous avez trouvé quelqu'un qui a été plus digne de votre confiance que vous-même. Il est mon ami, se dit-on. Fort bien : mais à son tour il a un ami auquel il se fiera comme vous vous êtes fié à lui. Ce nouveau dépositaire se fiera à un troisième. Voilà donc le secret qui se répand, qui se divulgue, parce que des bavards ont parlé. De même que l'unité ne sort point de ses bornes et qu'elle reste toujours ce qu'elle est, comme l'indique son nom tandis que le nombre deux est un principe indéfini de multiplication, car dès qu'on le double il sort aussitôt de lui-même, et commence une progression sans limite ; de même le secret qui reste dans le cœur d'une première personne est bien réellement un secret ; mais s'il passe à une seconde, il prend le caractère de bruit public. « Les paroles sont ailées », dit le poète. Un oiseau qui s'envole de nos mains n'est pas facile à ressaisir. Un propos qui s'échappe d'une bouche ne peut être repris et gardé. Il s'élance

« En manœuvrant d'une aile agile, »

et se répand de bouche en bouche. Qu'un vaisseau soit emporté par l'impétuosité des vents, on s'en rend le maître en arrêtant sa marche au moyen des câbles et des ancres. Mais dès que la parole s'est en quelque sorte échappée du port, il n'y a plus à compter sur une rade, sur la puissance d'une ancre. Elle s'élance avec grand bruit et grand fracas, pour aller briser contre un abîme ou plonger dans un profond et terrible danger l'imprudent qui l'a émise.

« Les sapins de l'Ida peuvent d'une étincelle
Être enflammés... Aussi rapide est la nouvelle
Que jette dans la ville un parleur importun. »

[11] Le sénat romain délibérait sur une affaire secrète, et il tenait depuis plusieurs jours des séances à huis clos. C'était un profond mystère, qui donnait lieu à toutes sortes de conjectures. Une femme, très honnête d'ailleurs, mais femme après tout, pressait son mari et le suppliait de lui révéler l'affaire. Elle multipliait les serments et les imprécations ; elle se répandait en larmes de désespoir parce que son époux n'avait pas confiance en elle. Le Romain voulut confondre une si grande curiosité : Madame, lui dit-il, vous triomphez. Vous allez apprendre un secret aussi terrible que surprenant. Les prêtres nous ont annoncé qu'ils avaient vu une alouette voler avec un casque d'or et une pique. Nous approfondissons un tel prodige pour savoir s'il est favorable ou funeste, et nous en conférons avec les devins. Mais gardez-moi le silence. Cela dit, il gagne la place publique. Voilà la femme qui sans perdre de temps tire à part la première des servantes qui entrent. Elle se frappe la poitrine, elle s'arrache les cheveux. « Quel malheur ! dit-elle, c'en est fait de mon époux. C'en est fait du pays. Qu'allons-nous devenir ! » Son seul but était de mettre la suivante sur la voie, pour que celle-ci lui demandât ce qui était arrivé. La fille l'ayant donc questionnée, la maîtresse dit tout, et ajouta le refrain habituel des bavards : « N'en parle à personne, sois muette. » L'autre ne l'a pas plus tôt quittée, qu'elle rencontre précisément une de ses camarades qui n'avait rien à faire, et elle lui confie la chose. Cette fille en donne avis à son amant lorsque celui-ci vient la voir. De cette façon la nouvelle se répand sur la place publique, et y précède celui-même qui en a été l'inventeur. Un de ses amis le rencontre et lui dit : « N'y a-t-il qu'un instant que vous avez quitté votre maison pour vous rendre à l'assemblée ? — « Rien qu'un instant », répond l'autre. — « Ainsi vous n'avez entendu parler de rien ? » — « Eh quoi ! serait-il encore arrivé quelque chose de nouveau ? » — « On a vu voler une alouette qui a un casque d'or et une pique, et à cause de ce prodige les chefs de l'Etat se proposent de convoquer les sénateurs. » Notre patricien se mit à rire : « Très bien ! s'écria-t-il, très bien, ma femme ! Voilà qui s'appelle ne pas perdre de temps : le propos est arrivé avant moi sur la place publique. » Puis, se présentant aux sénateurs, il prévint en eux toute agitation. Mais il voulut punir sa femme ; et dès qu'il fut rentré chez lui : « Madame, lui dit-il, vous m'avez perdu. On a reconnu que c'est de chez moi que le secret s'est répandu dans le peuple. Je suis obligé de me condamner à l'exil à cause de votre indiscrétion. La femme se mit à nier qu'elle eût rien dit : « D'ailleurs, ajouta-t-elle, vous avez entendu le propos en compagnie de trois cents autres. » — « De quels trois cents parlez-vous ? répliqua le mari. Comme vous vouliez me faire violence, j'ai imaginé ce conte pour vous éprouver. » Sage et avisé se montra ce sénateur. Il mit avec précaution sa femme à l'épreuve, comme quand on essaye un vase fêlé, où l'on verse non pas du vin ni de l'huile, mais simplement de l'eau.

Fulvius, un des amis de César Auguste, entendit un jour ce prince, déjà vieux, déplorer la solitude de sa maison : « J'ai perdu deux de mes petits-fils, disait-il. Postumius, le seul qui me reste encore, a été condamné à la suite d'une accusation calomnieuse. Me voilà forcé d'appeler le fils de ma femme à la succession de l'empire. D'un autre côté, je me sens ému de compassion, et je songe à faire revenir de l'exil mon petit-fils. »

Fulvius ayant entendu ces paroles en instruisit sa femme, et celle-ci les redit à Livie. L'impératrice se plaignit amèrement auprès de César de ce qu'au lieu de faire revenir son petit-fils, comme il l'avait résolu depuis longtemps, il la mettait en inimitié et en guerre avec celui qui devait le remplacer sur le trône. Le lendemain, comme Fulvius se présentait à son ordinaire chez l'empereur en lui disant : « Portez-vous bien, César. » — « Vous, Fulvius, dit ce prince, devenez sage. » Le courtisan, qui avait compris, se retira sur-le-champ pour rentrer chez lui, et faisant appeler sa femme : « L'empereur, lui dit-il, sait que je n'ai pas gardé son secret. C'est pourquoi je vais me donner la mort. » — « Ce sera justice, dit sa femme, puisqu'après avoir vécu si longtemps avec moi vous ne m'avez pas connue, et que vous ne vous êtes pas gardé de mon intempérance de langue. Mais permettez que je commence la première. » Puis, prenant une épée, elle se fit périr avant son mari.

[12] Bien sensé fut le comédien Philippidès. Le roi Lysimaque lui témoignait beaucoup de bienveillance et lui disait : « Que pourrais-je bien te donner de ce qui m'appartient ? » — « Tout ce que vous voudrez, Sire, répondit-il, excepté un de vos secrets ? »

Le bavardage est encore accompagné de la curiosité, mal non moindre. On veut entendre beaucoup de nouvelles, afin d'en avoir beaucoup à raconter. Ce sont particulièrement les secrets les plus intimes que l'on poursuit et que l'on tâche de découvrir, comme un vieil amas de matériaux destinés à alimenter son bavardage. On fait ensuite comme les enfants, qui ne peuvent pas tenir la glace dans leurs mains et ne veulent pas la lacher. Ou plutôt, ces secrets sont comme des serpents qu'on a recueillis dans son sein : on ne peut les y garder, et ils vous dévorent. Les aiguilles marines et les vipères crèvent, dit-on, lorsqu'elles font leurs petits. De même les secrets, en échappant de la bouche de ceux qui ne savent rien garder, font la perte et la ruine des révélateurs. Seleucus, surnommé Callinicus, avait perdu son armée et toutes ses forces dans une bataille qu'il avait livrée aux Galates. Ayant arraché son diadème, il fuyait à cheval accompagné de trois ou quatre officiers. Ils errèrent longtemps à travers des routes à peine pratiquées, jusqu'à ce que, épuisé par le besoin, il s'approcha d'une misérable cabane. Il y trouva le maître lui-même, à qui il demanda du pain et de l'eau. Le paysan lui en donna, et mit à sa disposition, avec autant de générosité que d'empressement, tout ce qu'il avait dans son petit domaine. Il avait reconnu le visage du roi. Tout joyeux de l'heureux hasard qui lui avait fourni l'occasion d'être utile au prince, il ne sut pas se contenir et observer l'incognito que celui-ci désirait garder. Il l'accompagna sur la route, et en se séparant de lui : « Portez-vous bien, dit-il, roi Seleucus ! » Le monarque lui tendit alors la main, et l'attira vers lui comme pour l'embrasser. Mais par un signe il donna l'ordre à un de ses compagnons de trancher avec son épée la tête de cet homme.

« Le malheureux parlait encore,

Que sa tête déjà roulait dans la poussière. »

Pourquoi ne garda-t-il pas alors le silence ? Pourquoi ne patienta-t-il pas un peu de temps ? Le roi ayant recouvré plus tard sa fortune et sa puissance l'aurait, je n'en doute pas, récompensé plus généreusement encore à cause de son silence qu'à cause de son hospitalité. Le pauvre homme avait du moins une sorte d'excuse de son bavardage dans ses espérances et dans la bonté de ses intentions.

[13] Mais le plus grand nombre des bavards consomment leur propre perte sans avoir même de motifs. J'en veux citer pour exemple certain barbier. On parlait dans sa boutique de la cruauté de Denys, et l'on disait combien le tyran était dur et inflexible. Notre homme se mit à rire.

« Pouvez-vous bien, dit-il, parler ainsi de Denys ? Dans quelques jours j'aurai mon rasoir sur son cou. » Le propos parvint aux oreilles de Denys, et l'homme fut mis en croix. On conçoit du reste que la race des barbiers soit bavarde. Chez eux affluent et s'installent les plus infatigables parleurs, de sorte qu'ils se pénètrent eux-mêmes d'habitudes de loquacité. Aussi trouvé-je fort spirituelle la réponse du roi Archélaüs. Un barbier bavard lui passant le linge autour du cou, lui demandait : « Sire, comment faut-il que je vous rase ? » — « Sans dire mot », répondit le prince.

Ce fut encore un barbier qui annonça le grand désastre éprouvé par les Athéniens en Sicile. Il l'avait appris le premier au Pirée, de la bouche d'un des esclaves qui s'étaient enfuis de la bataille. Aussitôt le voilà qui laisse sa boutique.

Il court droit à la ville,

« Craignant que cet honneur ne lui fût enlevé
par un autre qui en répandrait la nouvelle au milieu des habitants,
Et qu'il ne se trouvât trop tard être arrivé ».

Grande agitation, comme il est facile de le comprendre. Le peuple s'assemble en groupes, et l'on remonte à la source du bruit. Le barbier est amené, on l'interroge. Il ne savait pas même le nom de celui qui lui avait appris la nouvelle : c'était d'un personnage anonyme, d'un inconnu, qu'il déclara la tenir. Les assistants sont furieux. On s'écrie : « À la question, à la torture, le misérable ! Ce sont des contes de sa façon. Quel autre l'a entendu dire ? Sur la foi de qui parle-t-il ? » On dispose une roue, et notre homme y est étendu. Pendant ce temps étaient arrivés ceux qui apportaient la nouvelle du désastre après s'être sauvés du lieu même de l'action. Chacun se disperse pour aller pleurer chez soi ses pertes personnelles, et on laisse le malheureux barbier garrotté sur sa roue. Ce ne fut que tardivement qu'on vint le détacher, et vers le soir. Or savez-vous quel fut son premier soin ? De demander au bourreau, « si l'on avait parlé de Nicias, et si l'on savait comment il était mort. » Tant l'habitude fait du bavardage une passion incurable et incorrigible !

[14] Comme après avoir bu des remèdes amers et d'une odeur désagréable on éprouve de la répugnance même pour les vases qui les contenaient, de même les porteurs de mauvaises nouvelles inspirent à ceux à qui ils les communiquent un sentiment de haine et d'horreur. Aussi doit-on trouver fort judicieuse la distinction établie dans ces vers de Sophocle :

« LE MESSAGER. Lequel est déchiré, ton oreille ou ton cœur ?
CRÉON. Prétends-tu donc fixer un siége à ma douleur ?
LE MESSAGER. Le fait a déchiré ton cœur ; moi, ton oreille ».

Non moins que les auteurs mêmes du mal, ceux qui nous l'apprennent nous affligent. Cependant rien n'arrête, rien ne maîtrise la langue une fois qu'elle est débordée. À Lacédémone on s'aperçut un jour que le temple de la déesse Chalcioeque avait été pillé, et l'on n'avait rien trouvé au dedans si ce n'est une bouteille vide. La foule était accourue. On ne savait que résoudre. Un de ceux qui se trouvaient là prit la parole : « Si vous voulez, dit-il, je vous ferai connaître quelle pensée me suggère cette bouteille. Je suppose, continua-t-il, que les auteurs de ce sacrilège, avant de tenter une si périlleuse entreprise, avaient premièrement avalé de la ciguë et qu'ils s'étaient munis de vin. Ils se proposaient, s'ils échappaient, de boire le vin pur, lequel aurait pour effet d'éteindre et de neutraliser le poison et de s'esquiver sans encombre ; si au contraire ils eussent été pris, la ciguë aurait agi avant qu'on les appliquât à la torture, et ils seraient morts doucement et sans souffrance. » Quand cet homme eut fini, son interprétation si compliquée et si ingénieuse fit voir clairement qu'il parlait non par conjecture, mais en connaissance de cause. On l'entoura. De tous les côtés on lui adressa mille questions : « Qui es-tu ? Qui te connaît ? D'où sais-tu cela ? » Bref, ainsi poussé à bout il confessa qu'il était un de ceux qui avaient pillé le temple.

N'est-ce pas ainsi que se firent prendre les assassins d'Ibycus ? Pendant qu'ils étaient assis au théâtre, des grues ayant tout à coup passé en l'air, ils se disaient tout bas en riant : « Voici les oiseaux qui doivent venger Ibycus. » Ils furent entendus de ceux qui etaient assis le plus près d'eux.

Comme depuis longtemps Ibycus avait disparu et qu'on était à sa recherche, ils recueillirent ces paroles et les rapportèrent aux magistrats. Ainsi découverts les meurtriers furent conduits au supplice, et ce ne furent pas tant les grues qui vengèrent un pareil crime que cette intempérance de paroles. La langue de ces hommes devint une sorte de furie, de divinité vengeresse, qui les contraignit à divulguer le meurtre qu'ils avaient commis.

Comme dans le corps les parties malades et douloureuses attirent et entraînent à elles les humeurs des parties voisines, de même la langue des bavards, toujours atteinte de fièvre et d'inflammation, attire et amène à elle quelques-uns des secrets cachés au fond du cœur.

On doit donc élever une barrière. Il faut que la raison, placée toujours comme une digue en avant de la langue, en arrête le cours et le débordement.

Grâce à ces précautions nous ne paraîtrons pas plus inconsidérés que ne le sont les oies. Quand elles partent de la Cilicie et qu'elles traversent le mont Taurus, qui est rempli d'aigles, on dit qu'elles prennent chacune dans leur bec une assez grosse pierre. C'est comme un obstacle, comme un frein, qu'elles imposent à leur voix. De cette manière elles exécutent ce passage pendant la nuit sans être aperçues des aigles.

[15] Continuons. Si l'on demande quel est parmi les plus méchants celui qui est le plus pernicieux, il n'y a personne qui, à l'exclusion de tous, ne nomme le traître. Comme tel, on signale Euthycrate, qui couvrit sa maison avec les bois qu'on lui envoyait de Macédoine. Si nous en croyons Démosthène, Philocrate reçut une somme d'argent considérable avec laquelle il acheta des femmes perdues et des poissons rares. Euphorbe et Philagre, qui avaient livré Érétrie, eurent du roi de Macédoine des terres en récompense. Mais le bavard n'a pas besoin d'être soudoyé pour trahir. Il offre de lui-même ses services, non pour livrer une cavalerie ou une forteresse, mais pour divulguer des secrets devant les tribunaux, dans les séditions, dans les rivalités politiques. Personne pourtant ne lui en sait gré. C'est lui au contraire qui se montre reconnaissant si l'on veut bien l'écouter. Aussi les paroles adressées à celui qui répand son bien au hasard, sans discernement, avec une coupable prodigalité :

« Ce n'est point de ta part bonté, c'est maladie :
Tu te plais à donner... »

ces paroles s'appliquent également au bavard : « Ce n'est point par amitié, peut-on lui dire, que tu donnes ces renseignements, ce n'est point par bienveillance. Tu as une maladie : c'est d'aimer à parler et à dire des fadaises. »

[16] Si je m'exprime ainsi, qu'on ne croie pas que ce soit pour accuser seulement le bavardage. C'est aussi pour le guérir. On triomphe des passions par le bon sens et par l'exercice, mais le bon sens est la première des choses. Nous ne prenons l'habitude de fuir un vice et d'en débarrasser notre âme, que si ce vice nous est odieux. Or, les vices ne nous apparaissent comme tels que quand la raison nous a fait comprendre le dommage et la honte qui en sont la suite.

Ainsi, par exemple, nous comprenons, à l'heure qu'il est, que les bavards en voulant se faire aimer se rendent odieux, qu'en croyant être admirés ils ne sont que ridicules, qu'au lieu de retirer un profit quelconque ils dépensent en pure perte, enfin que, sans être utiles à ceux qu'ils aiment, ils sont inutiles à leurs ennemis et consomment leur propre perte. C'est donc apporter une première guérison, un premier remède au mal, que de réfléchir à la honte et à la douleur dont cette manie est la cause.

[17] Le second moyen à employer est celui qui se tire des contraires. Il faut écouter, se rappeler sans cesse, avoir constamment présents à l'esprit les éloges donnés à la discrétion. Il faut comprendre ce qu'il y a de grave, de saint et de religieux dans le silence. L'admiration, l'amour, la réputation de sagesse sont bien moins accordés à ces bavards dont l'étourderie ne connaît pas de frein, qu'aux hommes dont la parole nette et précise renferme un grand sens sous une petite quantité de mots. Voilà ceux que loue Platon. Les comparant à d'habiles archers, il dit que leur langage est précis, serré et rapide comme un trait. Ce fut en comprimant dès leur bas âge les Lacédémoniens par le silence, que Lycurgue leur assura une si grande supériorité, parce qu'il fit d'eux des hommes concis et énergiques. Comme les Celtibériens donnent au fer sa finesse et sa solidité en l'enfouissant dans la terre, où il se dépouille de ce qu'il a de grossier et de terreux, de même la parole laconienne n'a pas d'écorce. Dégagée de tout superflu, elle y gagne en énergie et en portée. Ce langage sentencieux qui était propre aux Lacédémoniens, cette tournure vive et rapide qu'ils donnaient à leurs réponses dans l'occasion, étaient le résultat d'une longue habitude du silence.

Ce sont là les mots qu'il faut faire apprécier surtout aux bavards. Telle est cette parole : « Les Lacédémoniens à Philippe : Denys à Corinthe. » Une autre fois Philippe leur ayant écrit : « Si j'entre en Laconie, je vous anéantirai », ils lui répondirent : « Si. » Le roi Démétrius s'écriait avec indignation : « Quoi ! les Lacédémoniens ne m'ont envoyé qu'un ambassadeur ! » L'ambassadeur répondit sans s'émouvoir : « Un pour un. »

On cite encore avec éloge les exemples de concision offerts par les Anciens. Sur le frontispice du temple d'Apollon Pythien ce ne fut ni l'Iliade, ni l'Odyssée, ni les hymnes de Pindare qu'inscrivirent les Amphictyons, mais : « Connais-toi toi-même. » — « Rien de trop. » — « À côté de l'engagement, l'expiation. » On admirait ces paroles brèves et rapides, qui sous une petite expression renfermaient un sens si solide. Apollon lui-même ne se montre-t-il pas ami de la brièveté et de la précision dans ses oracles ? S'il est appelé Loxias, c'est parce qu'il redoute le bavardage plus que l'obscurité. Ceux qui par emblèmes et sans parler expriment ce qu'ils ont à dire ne sont-ils pas loués et admirés entre tous ? Ainsi Héraclite, invité par ses concitoyens à formuler son opinion touchant la concorde monta à la tribune. Il prit une coupe d'eau froide, y répandit quelques pincées de farine qu'il remua avec un brin de menthe-pouliot. Il but ensuite le mélange, puis il se retira. C'était une manière de leur faire comprendre, que l'habitude de se contenter de la première chose venue et de n'avoir pas besoin de ce qui est coûteux maintient les cités dans la paix et dans la concorde. Scilurus, roi des Scythes, laissait quatre-vingts enfants. Comme il sentit qu'il allait mourir, il demanda un faisceau de dards : « Prenez-les, leur dit-il, et tâchez de rompre et de briser cet assemblage ainsi lié et compacte. » Ils durent y renoncer. Mais lui, tirant les dards un à un, les rompit tous à lui seul avec la plus grande facilité. Il avait voulu leur faire voir que grâce à l'union et à la bonne entente on se rend fort et invincible, tandis que la discorde n'a ni consistance ni durée.

[18] Si un bavard se disait et se répétait continuellement à lui-même ces exemples et d'autres semblables, il cesserait peut-être de faire ses délices du bavardage. Pour moi, le trait suivant d'un esclave m'inspire un profond sentiment d'humiliation, en me faisant comprendre quelle grande chose c'est que d'écouter la raison et que de commander à sa volonté.

L'orateur Pupius Pison, ne voulant pas qu'on l'importunât, avait enjoint à ses domestiques de répondre seulement à ses questions et de ne pas dire un mot de plus. Un jour voulant traiter un certain magistrat nommé Clodius il donna ordre d'aller l'inviter. Un brillant festin avait été préparé, comme cela se conçoit. Tous les autres convives étaient réunis à l'heure dite, et l'on n'attendait plus que Clodius. À plusieurs reprises Pison envoya le domestique habitué à faire les invitations pour voir si l'hôte venait.

Enfin comme le soir était arrivé et qu'il n'y avait plus à compter sur lui, Pison dit à l'esclave : « L'avais-tu bien invité ? » — « Oui », répondit l'autre. — "Pourquoi donc n'est-il pas venu ?" — « Parce qu'il avait refusé ». — « Pourquoi ne pas me l'avoir dit aussitôt ? » — « Parce que vous ne me l'avez pas demandé. »

Voilà ce que fit un esclave romain. Et, au contraire, un esclave athénien énumèrera à son maître, tout en piochant la terre, les conditions auxquelles la paix a été signée. Tant l'habitude a de force en toutes choses ! C'est d'elle qu'il nous faut parler maintenant.

[19] Il n'est pas possible d'arrêter le bavardage comme si l'on avait une bride en main. C'est par l'habitude que l'on se rendra maître de cette maladie. Premièrement donc, quand on questionnera vos voisins habituez-vous à vous taire jusqu'à ce que tous aient refusé de répondre. « Le but n'est pas le même au conseil qu'à la course », dit Sophocle : comme il n'est pas non plus le même à la question qu'à la réponse. Dans une course la victoire est pour celui qui est arrivé le premier. Mais ici, du moment qu'un autre a bien répondu il est juste de le louer, de l'approuver, et l'on passe ainsi pour un homme plein de bienveillance. Si ce qu'il a dit n'a pas été satisfaisant, c'est le cas de lui apprendre ce qu'il ignorait, de suppléer ce qui manque à sa réponse ; et on peut le faire sans paraître odieux et importun. Mais gardons-nous principalement de prendre les premiers la parole quand c'est notre voisin qu'on interroge, et n'allons pas prévenir sa réponse. Un autre travers qui n'est pas convenable non plus, c'est d'écarter en quelque sorte la personne à qui est faite une question et de se proposer pour y répondre soi-même. On semble, de cette façon, humilier à la fois celui qui est interrogé comme ne pouvant satisfaire à la demande, et celui qui questionne comme ne sachant pas choisir les gens qui peuvent l'éclairer. Rien n'est plus injurieux que cette précipitation, que cette hardiesse à devancer les autres dans leurs réponses. Se hâter de parler avant celui à qui a été adressée la question, c'est dire implicitement : « Pourquoi vous adresser à celui-ci ? Est-ce qu'il sait rien ! Quand je suis là, il ne faut consulter que moi sur ces matières. » Or bien souvent lorsque nous interrogeons quelqu'un, ce n'est pas que nous ayons besoin qu'il nous éclaire de sa parole : on provoque de sa part un mot affectueux, on veut simplement entrer en conversation, comme Socrate dans le Théétète et dans le Charmide. C'est comme si vous vous apprêtiez à embrasser un ami et qu'un autre accourût vous sauter au cou ; comme si vos regards se dirigeaient sur une personne et qu'un autre vînt s'interposer et les attirer sur lui. On fait précisément la même chose quand on répond avant celui qui est interrogé, quand on détourne les oreilles vers soi, quand on s'empare avec arrogance de l'attention à son profit exclusif. Il y a plus. Si celui qui est questionné se déclare incapable de répondre, il est de bon goût de se tenir sur la réserve. Tout en satisfaisant celui qui interroge on s'arrangera de manière à répondre comme si c'était un autre que lui qui fît la question, et ce sera une manière modeste et convenable de se rencontrer avec lui. D'ailleurs, quand on est interrogé, la réponse, fût-elle même une erreur, trouve naturellement de l'indulgence. Mais quand on prend sur soi de se substituer à celui qui est questionné et de prendre la parole avant lui, on déplaît si l'on dit bien ; et si l'on se trompe, c'est à la satisfaction de tous que l'on est l'objet d'une risée universelle.

[20] Il est un second point à observer pour les réponses adressées personnellement, et le bavard doit y apporter une très grande attention. À des questions faites dans un but de risée et de plaisanterie, on ne doit pas se laisser prendre ni répondre sérieusement. Il y a des gens qui, sans besoin, pour passer le temps et s'amuser, arrangent certaines questions qu'ils proposent aux bavards, et ils leur mettent aussitôt la langue en mouvement. Que l'on se tienne sur ses gardes. Au lieu de saisir soudain comme avec reconnaissance l'occasion de parler, on étudiera quelle est la tournure d'esprit du questionneur et quel besoin il peut avoir d'une réponse. S'il est évident qu'il veut en réalité s'instruire, on contractera l'habitude de procéder avec lenteur, et l'on mettra quelque intervalle entre la question et sa propre réponse. De cette manière il pourra, s'il lui plaît, ajouter quelque chose à sa question, et l'on aura soi-même le temps d'approfondir ce qui a été demandé. À quoi bon prendre les devants, comme si l'on voulait étouffer la question pendant même qu'elle se formule ? À quoi bon répondre, par trop de précipitation, à toute autre chose qu'à ce qui a été demandé ? Il est vrai que la Pythie a l'habitude, avant même qu'on l'interroge, de proférer à l'instant certains oracles. C'est que le Dieu qui l'inspire

« Entend sans que l'on parle et comprend le silence ».

Mais celui qui veut répondre avec justesse a besoin d'attendre que la pensée et l'intention de celui qui l'interroge lui soient parfaitement connues, afin qu'il n'y ait pas lieu de dire, comme dans le proverbe :

« Je demande une bêche, on me refuse une auge ».

De toute manière d'ailleurs, il faut se défendre de cette sorte d'avidité famélique avec laquelle quelques-uns se jettent sur les matières de conversation. Il ne faut pas que l'on semble avoir sur la langue un abcès formé depuis longtemps, et que l'on soit satisfait de le voir se percer à la première question posée. Socrate avait un moyen particulier de maîtriser sa soif. Après avoir exercé son corps, il ne se donnait à lui-même la permission de boire que quand il avait répandu à terre le premier seau qu'il avait puisé, voulant habituer la partie animale de lui-même à attendre le temps opportun que fixerait la raison.

[21] Il y a trois manières de répondre à toute question : ne dire que le nécessaire, le dire avec bienveillance, le dire avec prolixité. Que par exemple quelqu'un demande si Socrate est chez lui, il pourra être répondu à regret et avec mauvaise humeur : « Non, il n'y est pas. » Si même on vise au laconisme on retranchera le « il n'y est pas, » et l'on dira simplement « Non. » Ainsi firent les Lacédémoniens à propos de la lettre où Philippe leur demandait s'ils le recevraient dans leur ville. Ils y écrivirent un grand NON, et ils la lui renvoyèrent. Si l'on veut répondre avec bienveillance on dira : « Il n'y est pas ; il est au quartier des changeurs. » Si l'on veut faire bonne mesure on ajoutera : « et il y attend des hôtes. » Mais écoutez l'homme prolixe et bavard, pour peu qu'il ait lu Antimaque de Colophon : « Il n'est pas chez lui, dira-t-il ; vous le trouverez au quartier des changeurs, y attendant des hôtes d'Ionie. Ces hôtes lui ont été recommandés par une lettre d'Alcibiade : car Alcibiade est à Milet, et séjourne auprès de Tissapherne. Tissapherne est un satrape du grand roi. Il soutenait autrefois les Lacédémoniens. Maintenant, grâce à l'ascendant d'Alcibiade, il se range du côté des Athéniens, et c'est Alcibiade qui, désirant revenir dans sa patrie, a changé les dispositions de Tissapherne. » Puis d'une seule traite notre bavard débitera tout le huitième livre de Thucydide, inondant le visiteur d'un déluge de paroles et ne s'arrêtant qu'à la conquête de Milet et au second exil d'Alcibiade.

C'est en de pareilles circonstances surtout qu'il faut s'abstenir du bavardage. On suivra, pour ainsi dire, la question comme pied à pied, en usant du compas et de la règle pour mesurer la réponse sur le besoin de celui qui questionne.

Carnéade, n'ayant pas encore acquis une grande célébrité, dissertait dans un gymnase. Le maître du lieu l'envoya prier de baisser sa voix, parce qu'il l'avait très forte. « Donnez-moi le ton que je dois prendre, » dit Carnéade. À quoi l'autre répondit fort judicieusement : « Je vous donne celui de votre interlocuteur. » La mesure que doit garder la personne qui répond doit se régler en effet sur les volontés de celle qui interroge.

[22] Comme Socrate recommandait que l'on s'abstînt des mets qui excitent à manger quand on n'a pas faim et des breuvages qui font boire quand on n'a pas soif, de même l'homme enclin au bavardage doit redouter les sujets de conversation qu'il aime le mieux et dont il abuse à satiété. C'est comme un courant contre lequel il doit lutter. Les gens de guerre, par exemple, ont la manie de conter leurs campagnes. Ainsi Homère représente Nestor faisant le récit perpétuel de ses exploits et de ses aventures. Il est naturel aussi que ceux qui ont gagné un procès, qui, contre leur attente, ont réussi près d'un grand personnage ou d'un souverain, éprouvent, comme si c'était une maladie, le besoin constant de rappeler et de dire à tout propos comment ils sont entrés, comment on les a introduits, sur quoi a roulé le débat, quels arguments ils ont produits de manière à terrasser leur partie adverse ou leurs accusateurs, enfin quels éloges ils ont reçus. Car la joie est bien plus babillarde encore que l'Agrypnie des Comiques. Elle s'excite elle-même à chaque instant, et elle se trouve toujours fraîche quand il s'agit de recommencer ses histoires. Aussi les bavards se laissent-ils aller facilement à des conversations de ce genre, pour peu que l'occasion s'en présente. Ce n'est pas seulement

« À l'endroit douloureux que l'on porte la main. »

La satisfaction, aussi, trouve en elle-même une voix. Elle donne de l'activité à la langue, et se plaît à en faire un soutien de sa mémoire. C'est ainsi que les amoureux reviennent le plus souvent sur les sujets d'entretien qui leur fournissent occasion de rappeler l'objet de leur amour. S'ils n'ont personne à qui ils puissent parler de leur passion, ils s'adressent même à des objets inanimés :

« Couche de ma maîtresse, objet doux à mon cœur ! »

Et :

« Bacchis te croit un dieu, cher flambeau : sur ma vie
Des Dieux sois le plus grand, si telle est son envie ».

C'est exactement une raie blanche sur du blanc que les propos d'un bavard dans une conversation. Mais comme il y a des sujets vers lesquels il est plus porté que vers d'autres, il doit se prémunir en conséquence, et se tenir le plus éloigné qu'il lui sera possible de ces matières, parce que le plaisir avec lequel il en parle peut le mener très loin et le faire retomber dans sa prolixité. C'est le danger où se trouvent les gens bavards, lorsque la conversation vient à tomber sur des sujets dans lesquels ils croient que l'expérience ou une aptitude particulière les rend supérieurs aux autres. Comme ils sont pleins d'amour-propre et de confiance en eux-mêmes,

« Ils consacrent du jour la plus grande partie
À ce qu'ils font le mieux... »

Ils parlent histoire s'ils sont passionnés pour la lecture. Ce sont des questions de langage s'ils sont grammairiens, des récits lointains s'ils ont vu beaucoup de pays et s'ils ont longtemps voyagé. Contre toutes ces sortes d'appâts il faut se mettre en garde : car la passion s'y porte instinctivement, comme les animaux courent à leur pâture habituelle.

On ne saurait trop admirer Cyrus. Il organisait des luttes entre lui et les jeunes gens de son âge, non pas pour les exercices où il était le plus fort, mais pour ceux où il était moins expérimenté qu'eux. C'était à ces derniers qu'il les provoquait, afin de ne pas les humilier en étant victorieux et en même temps afin de recevoir d'utiles leçons. Le bavard agit tout à l'opposé. Si la conversation tombe sur des matières où il se pourrait qu'il trouvât à s'instruire et à faire des questions sur ce qu'il ignore, il tâche d'écarter et d'éluder ces sujets d'entretien. Il ne se sent pas la force d'acheter le bénéfice d'une semblable conversation à un prix pourtant bien modique, au prix de quelques instants de silence. C'est sur des textes surannés, sur des propos qui traînent partout, sur des rhapsodies, qu'il parvient à ramener la conversation. Ainsi, chez nous, un homme qui avait lu par hasard deux ou trois livres de l'histoire écrite par Ephore, en rompait les oreilles à tout le monde. Il faisait si bien qu'on quittait la place dans tous les repas, tant il mettait d'acharnement à conter la bataille de Leuctres et ses suites ! Le surnom d'Epaminondas lui en était même resté.

[23] Encore est-ce là le moindre mal du bavardage. Tâchons d'appliquer à ces sortes de propos nos causeurs éternels : car leur manie sera moins fâcheuse quand ils l'exerceront sur des matières intéressantes par elles-mêmes.

Outre cela, il sera bon aussi d'accoutumer de telles gens à écrire et à déclamer seuls dans leur cabinet. Le stoïcien Antipater ne pouvant, à ce qu'il paraît, ni ne voulant lutter en face contre Carnéade qui attaquait avec un grand flux de paroles les doctrines du Portique, composa plusieurs traités qu'il remplit de réponses adressées par lui-même à Carnéade. Il y gagna le surnom de « Calamoboas ». Peut-être cette polémique de plume, ces combats et ces cris qui n'ont de témoin que l'ombre du cabinet, retireront-ils les bavards du milieu de la foule, et les rendront-ils insensiblement plus supportables à ceux qui vivent avec eux. C'est ainsi que les chiens, après qu'ils ont assouvi leur rage sur les bâtons ou sur les pierres qu'on leur a jetés, sont moins redoutables pour les hommes.

Il sera également très profitable aux bavards de fréquenter constamment des personnes meilleures et plus âgées qu'eux. La réputation de telles gens leur inspirera du respect : ils s'accoutumeront ainsi à garder le silence.

Enfin, à ces habitudes ils devront sans cesse joindre et associer celle de s'observer et de se dire : « Quelles sont ces paroles qui se pressent sur mes lèvres et veulent sortir de force ? Où prétend aller ma langue ? Que gagnerai-je à parler ? Que perdrai-je à me taire ? » Car il ne faut pas que la parole soit comme un fardeau accablant dont on veuille se débarrasser, puisque d'ailleurs elle subsiste encore, même prononcée. Que se proposent les hommes en parlant ? Ils parlent ou pour eux-mêmes et parce qu'ils ont besoin de quelque chose, ou bien parce qu'ils veulent être utiles à ceux qui les entendent, ou enfin pour se procurer un agrément réciproque et pour assaisonner par la conversation, comme par un sel agréable, les instants qu'ils se trouvent avoir à passer dans une demeure ou dans une occupation commune. Mais si ce que l'on va dire doit n'être ni utile pour celui qui parle, ni nécessaire pour celui qui écoute, s'il n'y a ni charme ni plaisir, à quoi bon parler ? La frivolité et le vide se trouve aussi bien dans les paroles que dans les actes.

Après tous ces avis, il m'en reste à donner un, qui les vaut tous. C'est que l'on ait toujours présente à la mémoire et comme sous la main cette parole de Simonide : « Qu'il s'était souvent repenti d'avoir parlé, jamais de s'être tu. » Oui : que l'on se dise que l'exercice triomphe de tout et qu'il exerce une action souveraine. Quand on s'observe et que l'on se fait violence on s'empêche de sangloter ou de tousser, mais l'effort est pénible et douloureux. Le silence a cet avantage que, pour parler avec Hippocrate, non seulement il est un préservatif contre la soif, mais encore il ne cause ni peine ni souffrance.