Sur le monument de Dante

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La Poésie de G. Leopardi en vers français
Traduction par Auguste Lacaussade .
Alphonse Lemerre, éditeur (p. 8-17).

II

SUR LE MONUMENT DE DANTE
QU’ON PRÉPARAIT À FLORENCE

(1818)



La paix a rassemblé nos peuples sous ses ailes ;
Mais l’âme italienne et ses torpeurs mortelles
Ne pourront s’affranchir d’un morne et lourd sommeil
Tant que ce sol sacré, le pays du soleil,
Ne se tournera pas vers ces âges antiques
Constellés de leçons et d’actes héroïques !
Chère et triste Italie, expiant tes remords,
Ô mère ! prends à cœur d’honorer tes grands morts !
Peuple tes murs déserts de leurs nobles images :
Nul parmi les vivants n’a droit à tes hommages !

Retourne-toi, regarde, ô ma patrie, et voi,
Phalange d’Immortels évoqués devant toi,
Passer tes pères ! Pleure, et de ta somnolence
Rougis, indigne-toi ! La douleur est démence
Sans l’indignation en de tels jours, hélas !
Rougis, réveille-toi ! Ton cœur n’est-il pas las
D’opprobres ! Des aïeux que l’altière pensée
Te rende au sentiment de ta grandeur passée !

De langage, et d’aspect, et de climat divers,
Hôtes venus de tous les points de l’univers,
Des étrangers, jadis, pèlerins de la gloire,
Parcouraient du pays toscan le territoire,
Cherchant partout l’endroit où reposait Celui
Dont l’âme et dont les vers d’un tel éclat ont lui,
Que le divin rhapsode, enfant de Méonie,
N’est plus seul dans la sphère où chantait son génie.
O honte ! on leur disait que ses os décharnés,
Ses restes refroidis à l’exil condamnés,
Gisaient encore au loin sous la terre étrangère,
Et qu’en tes murs, ô ville oublieuse et légère,
Florence ! tu n’avais ni pierre, ni tombeau
Pour Celui dont la gloire, irradiant flambeau
Couvrant de ses rayons ta détresse dorée,
Du monde entier te vaut encor d’être honorée !
Nobles concitoyens, par vous, hommes pieux,
Notre pays, lavé d’un opprobre odieux,
Rachète son passé. Groupe à l’âme fervente,
Votre entreprise est sainte et gardera vivante

Votre mémoire aux cœurs où brûle nuit et jour
De l’Italie en deuil le douloureux amour.

Que cet amour, amis, l’amour de l’Italie,
Cette mère sous tant de maux ensevelie,
La Niobé de qui nul n’a compassion
En ce monde, et qui fut la grande nation,
Que cet amour, ô fils pieux, vous aiguillonne !
Par vous, que la pitié se réveille et couronne
Votre œuvre ! Que ce deuil, cette immense douleur
Baignant de pleurs ses yeux et son front de pâleur,
Que l’indignation, s’inspirant de l’outrage,
Pour nos derniers neveux consacre un tel ouvrage !
Quels vers pourraient jamais vous louer dignement,
Quel chant s’égalerait à votre dévouement,
Vous qui donnez vos soins, vos conseils, votre zèle,
Vos mains, votre génie à cette œuvre immortelle,
Monument filial qui vous fera bénir
Et dans l’âge présent et dans l’âge à venir !
Artistes-citoyens à l’âme mâle et tendre,
Fervents amis, quel chant puis-je vous faire entendre ?
Où trouver des accents qui puissent dans vos cœurs
De votre ardent amour accroître les ardeurs ?

Que la sublimité du sujet vous inspire !
Que cet âpre aiguillon à votre œuvre conspire !
Enthousiasme saint, poétique fureur,
De l’inspiration orage intérieur,
Qui vous dira ? Qui peut traduire par des rimes

La pensée en travail et ses éclats sublimes ?
Qui peindra de vos fronts l’effroi mystérieux,
L’effarement sacré ? qui, l’éclair de vos yeux ?
Quels accents, quelle voix de terrestre origine
Rendra dans son essence une chose divine ?
Arrière ! Loin d’ici l’âme sans vision,
L’âme que n’emplit pas, Dante, ta passion !…
Ah ! de notre Italie inondant la paupière,
Que de pleurs couleront sur cette noble pierre !
Comme elle en versera ! Sous ces pleurs éternels
Grandira votre gloire, artistes fraternels !
Et vous, qui de nos maux allégez la détresse,
Arts sacrés, arts vengeurs, vous l’orgueil, vous l’ivresse,
La consolation d’un peuple malheureux,
Vivez ! Vivez pour nous, vivez, arts généreux
Qui relevez notre âme et dorez nos ruines
Des vivantes splendeurs de nos gloires divines !
Et qui, sur nos débris évoquant l’âge ancien,
Peuplez de son passé le sol italien !

Voici que désireux, dans ma pitié fervente,
D’honorer comme vous notre mère dolente,
Offrant ce que je puis, voulant à vos travaux
Mêler mon chant, je viens m’asseoir, nobles rivaux,
Parmi vous, dans ce lieu, paisible sanctuaire,
Où vous donnez la vie et votre âme à la pierre.
Illustre créateur, ô père glorieux
Du rhythme étrusque, Maître au verbe harmonieux,

Si des terrestres bords, si de la ville antique
Que si haut éleva ta foi patriotique,
Quelque nouvelle arrive à ces funèbres lieux
Qu’habite désormais l’ombre de nos aïeux,
Ces hommages tardifs que la terre t’envoie,
Pour toi, tu n’en ressens, je le sais, nulle joie ;
Car le marbre et le fer, le granit et l’airain,
Encor moins que le sable, ô Maître souverain,
Sont solides auprès de cette renommée
Que tu laissas de toi dans ta patrie aimée !
Et si ton souvenir est sorti de nos cœurs,
S’il en sortait jamais, oh ! croissent nos malheurs,
S’ils peuvent croître encor ! Puisse ta descendance
A son ingratitude égaler sa souffrance !
Obscure au monde entier, qu’elle ait pour châtiments
Et les deuils et les pleurs et les gémissements !

Non ! ce n’est pas pour toi, grande âme endolorie,
Si tu te réjouis, non ! c’est pour ta patrie
Malheureuse ! espérant qu’à l’appel des aïeux
Les fils s’éveilleront d’un sommeil oublieux ;
Qu’énervés, engourdis, l’exemple de leurs pères
Leur rendra la fierté qui fit nos jours prospères !
Hélas ! quel long supplice et quels tourments affreux
Elle a connus depuis l’heure où des Bienheureux
Tu revis le séjour, l’heure libératrice
Qui te rendit enfin le ciel et Béatrice !
De ses maux aujourd’hui le poids est si pesant,
Auprès de son passé si dur est son présent,

Que ta patrie en pleurs, courbant son front de reine,
Put te sembler alors heureuse et souveraine.
Aujourd’hui, sous les coups du sort injurieux,
Si tu la vois encor, tu n’en crois pas tes yeux.
Ses autres ennemis, ses deuils, je veux les taire,
Mais non sa plus récente et plus dure misère,
La plus noire fortune où pût jamais déchoir
Celle qui vit alors de près son dernier soir.

Heureuse, heureuse es-tu, toi que la destinée
N’avait pas, ô grande âme, à vivre condamnée
Dans ce milieu d’horreurs ! Dante, tu n’as pas vu,
Aux bras du barbare ivre et de meurtres repu,
L’épouse italienne ! et la lance ennemie,
Et la fureur avide et jamais assouvie,
Pillant et saccageant campagnes et cités,
Semer le sol natal de leurs atrocités !
Tu n’as pas vu sortir de nos murs en ruines
Les œuvres du génie et les filles divines
De l’Art italien, et, par delà les monts,
S’en aller en exil ! et chevaux et fourgons
Encombrer nos chemins, fouler nos champs, nos gerbes !
Et l’âpre injonction aux paroles acerbes,
Et l’orgueil du vainqueur, et sa brutalité !
Tu n’as pas entendu le mot de liberté,
Sacrilège ajoutant l’ironie à l’outrage,
Sur des lèvres de fiel et que blêmit la rage,
Nous railler au bruit sourd du fouet et des fers !…
Qui n’a gémi ? quels maux n’avons-nous pas soufferts ?

Rien ne sut arrêter le bras qui nous décime,
Nul temple, nul autel, nul attentat, nul crime !

Pourquoi sommes-nous nés en des temps si pervers ?
Pourquoi, Destin aveugle, ô loi de l’univers,
Nous donnas-tu la vie ? ou, nous l’ayant donnée,
Pourquoi ne l’as-tu pas, cruelle Destinée,
Ne l’as-tu pas reprise avant ces sombres jours
Où le Nord a vomi sur nous ses noirs vautours ?…
Ainsi, nous avons vu notre patrie esclave
D’étrangers, de félons, dont la force nous brave ;
Nous avons vu ronger son antique valeur
Par les revers, saigner à son flanc sa douleur,
Sans qu’il lui soit venu, dans sa noire détresse,
Ni soutien, ni secours, ni pitié vengeresse,
Ni protestation ; sans que d’aucun côté
Jaillît le cri du Droit contre l’Iniquité !
Misérable abandon ! Hélas ! chère meurtrie,
Tu n’as pas eu le sang de tes fils, ô patrie !
Leur sang pour te venger ou pour te secourir !…
Pour toi je n’ai pas eu le bonheur de mourir,
Et, sous le vert cyprès d’une tombe opportune,
Avec toi partagé ton amère fortune !…
Mère ! à cette pensée affreuse, la fureur,
Autant que la pitié, me déborde du cœur !
Bon nombre d’entre nous pourtant, noble Italie,
Dans la fleur de leurs jours, jeunesse ensevelie,
Bon nombre ont su combattre et tomber expirants !…
Pour leur mère éplorée ? Eh ! non ! pour ses tyrans !

Dante, si dans ton cœur ne bout plus la colère,
Ce cœur est bien changé de ce qu’il fut sur terre.
Dans le désert glacé des champs ruthéniens,
Ils tombaient, ils mouraient tes preux Italiens,
Dignes d’une autre mort ! Sur cet âpre rivage,
L’air et le ciel, et l’homme, et la bête sauvage,
Fauve habitant d’un sol que le froid a durci,
Leur livraient un combat sans trêve et sans merci.
Guerre horrible où des maux doublant pour eux la somme
Les éléments étaient plus meurtriers que l’homme !
Ils tombaient par milliers, mornes, la plaie aux flancs,
Ils tombaient demi-nus, exténués, sanglants,
Et la neige servait de couche à leurs fronts blêmes.
Alors, dans le frisson des angoisses suprêmes,
Se rappelant la terre où s’ouvrirent leurs yeux,
La terre regrettée au soleil radieux,
Ils disaient : « Plût au ciel que le glaive rapide
Nous eût fauchés, et non ce climat homicide,
Non ces lourds tourbillons contre nous déchaînés !
Plût au ciel que pour toi nous fussions moissonnés,
Pour ton bien, ton salut, ton honneur, ô patrie !
Voici que loin de toi, gerbe au matin flétrie,
Dans notre plus bel âge et du monde ignorés,
Du tombeau des aïeux à jamais séparés,
Voici que par l’hiver, nation abattue,
Nous mourons pour ce peuple, ô mère, qui te tue !

Les sifflantes forêts, le désert boréal,
Auront seuls entendu leur adieu filial

Au pays dont, mourants, ils évoquaient l’image ;
Et c’est ainsi qu’ils ont franchi le dur passage.
Sur cette mer gelée au blafard horizon,
D’un destin implacable implacable prison,
La neige pour linceul, leurs corps sans sépulture
Aux fauves affamés ont servi de pâture.
Et les vaillants, les purs, les meilleurs, les virils,
S’en vont de pair avec les lâches et les vils !
Chères âmes, soyez en paix ! Quelque infinies
Qu’aient été vos douleurs, dormez, ombres bénies !
Que ceci vous console : à votre affliction,
Il n’est point sous le ciel de consolation !
Dans votre adversité stérile et si cruelle,
Reposez à jamais, vous les vrais fils de Celle
Dont vos maux ignorés et votre obscur malheur
Peuvent seuls égaler la suprême douleur !

Non ! ce n’est point de vous que se plaint votre mère,
Mais de qui vous plongea dans cette lutte amère
Où vous avez servi contre elle ! aussi, ses yeux
Mêlent à vos sanglots les pleurs silencieux.
Oh ! si dans l’un des siens, si la pitié pour Celle
Dont la gloire éclipsa toute gloire mortelle,
Pouvait naître ! Et ce fils, cœur haut et valeureux,
S’il pouvait l’arracher au gouffre ténébreux
Où sa vigueur languit et s’épuise avilie !…
O glorieux esprit, dis, pour ton Italie
Tout amour est-il mort ? Et cette mâle ardeur
Qui t’enflammait jadis et t’embrasait le cœur,

Est-elle éteinte ? Dis, ce myrte, frais symbole,
Qui longtemps allégea les maux dont il console,
Ne verdira-t-il plus pour nous ? Et ces lauriers,
Sont-ils morts à jamais, qu’ont ceints nos fronts guerriers ?
Ne surgira-t-il pas un homme à l’âme ardente,
De si loin que ce soit, qui te ressemble, ô Dante !

Avons-nous donc péri pour toujours ! pour toujours
Par des hontes sans fin compterons-nous les jours !..
Moi, tant que je vivrai, j’irai criant sans cesse :
Race dégénérée, abjure ta bassesse !
Rougis de ton présent ! Vers tes nobles aïeux
Retourne-toi ! Repais de leur passé tes yeux !
Regarde ces débris, héroïques vestiges
De siècles glorieux et féconds en prodiges !
Regarde cette terre où d’immortels esprits
Ont semé leurs pensers, leurs travaux, leurs écrits,
Ces toiles, ces palais, ces marbres et ces temples !
Regarde ! et si l’éclat de tant de hauts exemples
Ne peut te réveiller, qu’attends-tu ? Lève-toi !
Va-t’en ! Si cette terre où fleurit autrefoi
L’école des grands cœurs et des illustres tâches,
Si cette noble terre est la terre des lâches
Désormais et l’asile où tes abjections
S’étalent au mépris heureux des nations,
Honte de nos aïeux, mieux vaut que cette terre
Reste vide à jamais, et veuve, et solitaire !