Sur le parallèle des anciens et des modernes

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< Discours de réception à l'Académie française



Sur le parallèle des anciens et des modernes
Réponse de M. Charpentier au discours de M. de la Bruyère



15 juin 1693
Séance publique de l'Académie française
Paris, Le Louvre


L’agréable satire, Monsieur, que vous avez publiée depuis quelques années sur les mœurs de notre siècle, est un témoignage évident de l’excellence de notre langue. Vous nous donnez d’abord la traduction d’un auteur célèbre, qui nous a tracé une fidèle image des vices et des vertus de l’homme. Le style de votre version est noble, facile, coulant, et répond bien aux graces de l’auteur, que l’élégance de son discours avoit fait surnommer le divin parleur. On ne peut pas s’empêcher, Monsieur, de vous admirer l’un et l’autre, lui pour avoir si bien représenté les inclinations de la nature humaine, quoiqu’il ne soit pas l’inventeur de cette manière de peindre, dont-il avoit trouvé un fameux essai dans le second livre de la rhétorique d’Aristote ; vous, Monsieur, pour avoir manié le même sujet d’une façon toute nouvelle, et que pour avoir exprimé les caractères qui ne sont point imités des siens. Il a traité la chose d’un air plus philosophique ; il n’a envisagé que l’universel, vous êtes plus descendu dans le particulier. Vous avez fait vos portraits d’après nature ; lui n’a fait les siens que sur une idée générale. Vos portraits ressemblent à de certaines personnes, et souvent on les devine ; les siens ne ressemblent qu’à l’homme. Cela est cause que ses portraits ressembleront toujours, mais il est à craindre que les vôtres ne perdent quelque chose de ce vif et de ce brillant qu’on y remarque, quand on ne pourra plus les comparer avec ceux sur qui vous les avez tirés. Cependant, Monsieur, il vous sera toujours glorieux d’avoir attrapé si parfaitement les graces de votre modèle, que vous laissiez à douter si vous ne l’avez point surpassé. C’est ainsi qu’il falloit examiner la question qui s’est émue depuis peu touchant les anciens et les modernes. Loin d’affecter une préférence ambitieuse en faveur des auteurs de notre siècle, il falloit se contenter de les comparer avec les auteurs des siècles passés, suivant les régles d’une critique désintéressée et appuyée de toutes les qualités nécessaires pour y réussir ; je veux dire d’une érudition profonde, d’une parfaite connoissance des langues des anciens, de leur histoire, de leur politique, de leurs mœurs, et de leur goût. Ainsi, au lieu de s’amuser à chercher dans leurs plus fameux poëtes, et dans leurs plus célèbres orateurs, des défauts qui n’y sont point, il falloit chercher la perfection où elle se rencontre parmi les nôtres, et en faire la comparaison, et peut-être auroit-on trouvé que les anciens ne nous laissent pas si loin derrière eux, que quelques-uns se l’imaginent. Car sans parler de mille inventions admirables qui ont été découvertes depuis deux cents ans, et qui ont échappé à la curiosité des anciens : à ne considérer que les choses qui nous environnent dans ce moment même, et qui nous frappent les yeux ; est-ce que ce magnifique bâtiment du Louvre n’est pas aussi beau que leurs plus superbes bâtimens ! Est-ce que l’on n’entend pas présentement l’art militaire aussi bien qu’eux ! Est-ce que les siéges de Luxembourg, de Mons et de Namur, ne sont pas aussi remarquables que ceux de Tyr, de Sagunte, ou de Carthage ! Pourquoi n’y auroit-il que l’éloquence, et que l’art de bien écrire où nous serions leurs inférieurs ? C’est peut-être parce que nous parlons une autre langue que la leur ! Mais cette objection n’est guère à craindre ; après que nous avons prouvé ailleurs[1], non-seulement par raisonnement, mais par exemple, que notre langue peut donner aux ouvrages de l’esprit autant de force et de délicatesse que celle des Grecs et des Romains. C’est donc parce que nous concevons quelquefois les choses d’une autre manière qu’eux, et que nous ne suivons par servilement toutes les routes qu’ils nous ont tracées ; mais cette objection est encore moins raisonnable, et jette quelque soupçon d’ignorance sur ceux qui s’en servent, puisque les maîtres même de l’éloquence ont enseigné que la perfection de cet art n’est pas uniforme. Y a-t-il rien de si différent, disait Cicéron, que Démosthène, Lysias, Hypéride, Eschine ? Pourrez-vous vous attacher à l’un plutôt qu’aux autres, puisqu’ils sont tous éloquens ? Pourrez-vous vous attacher à tous, puisqu’ils sont si dissemblables ? O merveille de cet art ! s’écrie-t-il, ou deux personnes peuvent être dans le souverain degré de perfection sans se ressembler[2]. S’il est donc vrai, que le but de l’éloquence soit de persuader, de plaire, d’enlever l’esprit par le discours, et s’il est vrai encore, comme on l’expérimente tous les jours, que nos orateurs font la même chose, il est inutile de révoquer en doute s’ils sont éloquens, et plus inutile encore de disputer, s’ils le sont plus ou moins que les anciens ? J’aimerois autant demander si la mer est aussi salée aujourd’hui que du temps de la république romaine ; si le soleil est aussi lumineux, si les astres sont aussi brillans, après quoi il faudra mettre en question si les ressorts qui servent aux mouvemens des globes célestes ne se sont point usés avec le temps, et si la machine du monde ne menace point ruine. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil ; les siècles se suivent et se ressemblent ; il y a eu dans l’antiquité des siècles stériles en grands personnages. Avant la guerre de Troie la Grèce étoit à demi barbare. Depuis Homère, le bel esprit y est entré et y a régné long-temps ; il est passé de là en Italie, et s’y est conservé jusqu’à la ruine de l’empire romain ; après cela il y a eu des siècles d’anéantissement ; point de sciences, point de beaux arts ; ce n’a été que confusion et que ténèbres. Les vertus en un autre temps ont repris le dessus, tout ce qui a donné de l’éclat à l’antiquité illustre s’est reproduit parmi nous par une résurrection miraculeuse ; l’esprit humain s’est réveillé de ce profond sommeil avec de nouvelles forces, il a eu honte de son assoupissement ; il a été chercher dans les bons siècles des matières dignes de son imitation ; il les a trouvées : Il en a senti la beauté, et a souvent été plus loin que ce qu’il vouloit suivre. Il arrivera peut-être une autre révolution où nous retomberons dans notre premier néant, où toutes les beautés qui nous charment s’évanouiront, où toutes les clartés qui nous environnent s’éteindront, et cette succession de lumières et d’obscurité, image en grand de ce que la vicissitude du jour et de la nuit est en petit, durera peut-être autant que le monde. Quoi qu’il en soit, (car qui peut pénétrer dans les abîmes de la providence divine ?) tandis que les belles-lettres fleurissent en France avec tant d’éclat ; qu’elles sont cultivées avec tant de succès ; qu’elles sont aimées des peuples, honorées des favorables regards du Prince, moquons-nous de ce vain dégoût des adorateurs de l’antiquité qui ne sont point encore contens de notre siècle, et qui lui préfèrent presque toujours des siècles évanouis. D’ailleurs soyons toujours en garde contre l’injustice d’une préoccupation contraire, qui tend à payer de mépris les fameux anciens qui nous ont laissé dans leurs ouvrages une idée de perfection accomplie, et qui ont eu jusqu’ici tant d’admirateurs, que c’est en quelque façon se révolter contre le genre humain, que de se révolter contre l’autorité qu’ils ont acquise à si juste titre. C’est en gardant ce tempérament entre les uns et les autres qu’on peut mettre en parallèle les anciens et les modernes ; et que ce qui auroit pu dégénérer en contestations odieuses et pleines d’aigreur, se peut tourner en dissertations agréables, utiles et même nécessaires.



  1. Dans le livre intitulé, Défense de la langue Françoise pour l’inscription de l’arc de triomphe, et dans les deux volumes de l’Excellence de la langue Françoise.
  2. Cicero in Bruto.