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Sur les Dragonnages en Dauphiné

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Sur les Dragonnages. Extrait d’un registre de la famille de Jean R., de Crest, en Dauphiné.

1683



Sur les Dragonnages1
Extrait d’un registre de la famille de Jean R.,
de Crest, en Dauphiné
2.

Le 26e décembre 1683. Les draguons sont arrivés à Crest ; M. le conte de Tessay3 commandant on régiment logis chez moy ; le jour de dimanche ont parti pour aler à Soul et à Bordiau4, où il y eut rencontre aprochant Bordiau, où il s’en tua biaucoupt de part et d’autre.

Dieu soit loué !

Le 27e décembre 1683. Jeudi à midi les dragons sont arrivés à Crest contre ceux de la R. P. R.5. On les a logés sur toutes les familles de ladite R.

J’ey ut de logé chez moy, dans ma maison, M. le conte de Tessay, mestre de camp de son regiment de draguons. Il a parti de la maison le dimanche matin 30e décembre, pour aler à Soult et à Bordiau, là où il a fait une rancontre des gens de Bordiau et de Besodun. Ce sont batus contre les draguons, où il en a demeuré sur la place de part et d’autre une centaine ou environ.

Le lundi 8e novembre 1683 est arrivé la compagnie des draguons de M. Sauvel, du régiment du chevalier de Tessay et Hiure, où ils ont demeuré logés sur les habitans de la dite R. jusques au 1er de mars 1681, qui est 112 jours.

Pour mémoire. Le 1er d’octobre 1685, judi a l’eure de midi, deux archers ont mis en prison Isabeau Gounon, ma fame, pour l’obliger à changer de religion, où el a dimuré jusques à huit eures du soir.

Le même jour j’ey fait l’ajuration de l’eresie de Calvin par devant M. l’intendant et j’ay signé avec M. le conte de Vacheres et mon cousin à Crest le dit jour chez M. de Pluvinel.

Le 4e d’octobre 1685, jey condui ma fame au couvent de Sainte-Ursule, à Crest, où el a dimuré 14 jours, pour l’obliger à changer de religion, ce qu’el a fait dans le dit couvent le 18e d’octobre 1685, avec ma fille Isabiau R., devant M. le chanoine Dupuy de Crest.

S. Biguist et son fils sont presants et signés6.

Le 6e d’octobre, Michel R., mon fils, on l’a conduit en prison par quatre sergents du regiment de Vivone, pour l’obliger à changer de religion ; ce qu’il a fait le même jour, par devant Monseigneur l’eveque de Valence, chez M. de Pluvinel, le gouverneur.

Le 16e d’octobre 1685, Pierre Giraud, d’Eure, mon valet, et Jean Miquaut, d’Eure, aussi mon valet, ont changé de religion, resues par M. le chanoine Dupuy de Crest, le dit jour.

Le 8e d’octobre 1687, Vendredi, on a donné la question dans la tour de Crest à deux jeunes garsons de Gigors7, à un de Monclar, par estre acusés d’avoir été au presche dans les montagnes de Gigors.

Le 9e d’octobre 1687, Samedi, on a pandu une fame de Belfort, qu’on tenoit en prison à Crest, acusée d’avoir esté à l’asamblée du prêche.

Le 11 d’octobre 1687, Lundy, on sorty de la prison un jeune garson, fils d’une pouvre veuve du lieu de Crupie8, qu’on a pandu le sus dit jour, acusé d’avoir esté à l’asamblée pour precher.

Le 7e d’avril 1686, Michel R., mon fils, m’a quité pour s’analer à Lion, et de là à Genève, pour fait de religion.

Le 12 mai 1686, Isabiau Gounon, ma fame, m’a quité pour aler à Lion, et de là s’en est alée à Genève9.

Le 29 novembre 1688, jour de saint André, l’on a fait le feu de joy pour la prise de Felisbourg par Monseigneur le Dauphin, avec grant réjouissance.

Le 6e faivrier 1689, le lieutenant de la compagnie de Monsieur de Mariane, cavaliers logés en Alès, a été dans ma grange de Lille à l’eure de dix après midy, accompagné de six cavaliers et du sieur Lambert, châtelain dudit Alès, et de M. de Fages, disant avoir été averti d’avoir asamblé de monde en ma dite grange pour fait de religion, ce qui etoit faux.

Dieu me garde de faux temoins et de la main de la justice !

S. Monier, de Dieulefit, avec un homme qui est aveugle, de Bordiaux, ont eté pandus à Valence, pour acusé du crime d’asamblée.

On a pandu deux hommes de Tiaron à Valance, dans le mois de faivrier 1689, pour être acusé du même crime.

Dieu soit béni et loué à tout !

Le 9e octobre 1689, On a pandu deux hommes à Suse10, un nommé Morales et un garson de Barset, acusé de precher et de s’etre asamblé.

Dieu soit loué !

Il a eté six hommes de Suse condamnés aux galères pour le crime d’avoir été asamblé.

Le 6e octobre. On assiege Ambrun.

Le 19e avril 1694. M. l’intendant a condamné vingt personnes à la mort, acusé d’asamblée, et deux à vie, qui est Mademoiselle Loutaud, de Sallient, et Legrangié, de Sallient, où il s’étoit asamblé ; les vingt sont été pandus à Valance.

Nous ajouterons à ces notes l’extrait du registre du sieur R., qui rapporte les contributions qu’il avoit payées malgré sa conversion :

J’ay payé pour ma grange, au territoire d’Eure, pour contributions des draguons, qu’il ont demeuré à Eure 112 jours, 305 l. et 3 sols11.

J’ay payé pour la contribution que Eure etoit en ayde à Chateuil, et a été pour les draguons, 200 l. et 7 sols.

J’ay payé pour la contribution que ceux de la R., dite R., étoient aydés pour les draguons, pour ma grange de Lisle, pour 3 mois 23 jours, finis au 1er mars 1624, 91 l. et 4 sols.

Plus, j’ay payé pour la contribution des draguons en ayde que le comte de Saval, pour ma grange de Mansouet, 104 l.



1. Nous empruntons encore cette pièce au nº 5 de la Revue trimestrielle de Buchon. Nous conservons, comme il l’avoit fait, l’orthographe du manuscrit.

2. Crest est un chef-lieu de canton du département de la Drôme, arrondissement de Die.

3. René de Froullay, comte de Tessé, plus tard maréchal de France. Les Biographies ne parlent pas de son commandement dans le Dauphiné, mais nous en avons eu connoissance par les Mémoires de Choisy. C’est là, selon l’abbé, qu’il commence de se mettre en évidence. « Le comte de Tessé, dit-il, quoiqu’il ne fût encore que brigadier, alla commander en Dauphiné à la place de Saint-Ruth. Il étoit jeune et promettoit beaucoup : une prestance agréable, du courage, beaucoup d’esprit, de l’ambition et une diligence à la Boufflers, lui tenoient lieu d’expérience, et l’on jugeoit aisément qu’il pourroit aller loin. » (Coll. Petitot, 2e série, t. 63, p. 313.)

4. Bourdeaux, chef-lieu de canton du département de la Drôme.

5. De la religion prétendue réformée.

6. On verra un peu plus bas ce qu’étoient ces abjurations et conversions. On présentoit à Louis XIV ces actes, fruit de la terreur, et le roi croyoit avoir converti son peuple. (Note de Buchon.)

7. Commune du canton de Crest.

8. Cruspies, canton de Bourdeaux, département de la Drôme.

9. Il est bon d’observer que ces assemblées n’avoient rien de séditieux. Les religionnaires lisoient les saintes Écritures, les pasteurs y prêchoient la plus pure morale, et l’on terminoit ces exercices religieux en priant pour le roi et la famille royale. (Note de Buchon.)

10. Suse-en-Droist, canton de Crest.

11. 305 livres 3 sols pour 112 jours, la dépense des dragons n’avoit pas été forte, du moins quand on la compare à celle qu’ils faisoient ailleurs, notamment en Normandie. V., à ce sujet, la curieuse brochure de M. Lacour : La Carte à payer d’une dragonnade normande. Paris, 1857, in-18.