Sur les bords du Saubat

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Le Harem
Alphonse Lemerre, éditeur (pp. 9-12).




II


SUR LES BORDS DU SAUBAT


A Théophile Gautier



Fille des durs Nouers, négresse callipyge,
J’habite pour jamais ta case au toit pointu.
Adieu, Paris ! — Amis, si quelqu’une s’afflige,
Dites-lui qu’en Afrique on est très-mal vêtu.

Dites-lui que je chante aux pieds de ma maîtresse,
Accompagné du gong, des airs prodigieux ;
Dites-lui que le soir, sous les thuyas, je tresse
Des ceintures d’écorce en regardant ses yeux ;


Dites-lui que je suis plus noir que ses bottines ;
Qu’une énorme crinière ondule sur mon front,
Mais que sur mon lit veuf de pudiques courtines,
Ma maîtresse est fidèle et le sommeil est prompt ;

Dites-lui qu’aujourd’hui j’erre dans la campagne,
Mes flèches sur le dos, et mon arc à la main ;
Dites-lui que, couvert modestement d’un pagne,
Je cherche le dîner que je cuirai demain.

A celle que j’aimais dans votre ville sombre,
Dites que ma négresse, à l’heure du soleil,
En plein midi, debout pour me faire de l’ombre,
Se tient en souriant et guette mon réveil ;

Dites-lui qu’au retour elle n’est jamais lasse ;
Que je suis son seigneur ; que son amour est tel,
Qu’elle porte gaîment sur l’épaule ma chasse,
Tandis que je la suis en mâchant du bétel.

Dites à cette fille implacable et débile
Qui meurtrissait mon cœur entre ses petits doigts,
Qu’ici je peux tuer qui m’échauffe la bile
D’un coup de casse-tête, et que je fais les lois !


Ma maîtresse est très-belle, et vaut cher ! Ses oreilles
Pendantes sur son col ont des anneaux de fer ;
Ses dents sont d’un beau jaune ; et ses lèvres, pareilles
Au fruit du jujubier, semblent embrasser l’air.

Ses seins noirs et luisants, dressés sur sa poitrine,
Ont l’air de deux moitiés d’un boulet de canon ;
Au coin de son nez plat, passé dans la narine,
Pendille, — et c’est ma joie ! — un fragment de chaînon.

Ses cheveux courts, tressés, ont l’aspect de la laine ;
Sa prunelle se meut, noire, sur un fond blanc,
Humide, transparent comme la porcelaine ;
Et son regard vous suit, placide, doux et lent.

Ses membres sont ornés de bracelets de graines
Éclatantes ; elle a des joyaux plus coquets :
Pour lui faire un manteau comme en portent les reines,
J’ai tué dans les bois plus de cent perroquets !

Moi seul l’ai tatouée, et moi seul sur sa joue
Ai peint en vermillon de bizarres oiseaux,
Ou bien, à l’ocre jaune, une charmante roue.
Chef grave, j’ai construit son ombrelle en roseaux !


Pour vos maigres tailleurs, j’ai gardé peu d’estime :
La peau d’un buffle noir enveloppe mes reins,
Et sur son cuir tanné j’inscris chaque victime
De ma zagaie, où flotte une touffe de crins !

Notre couple effrayant en tous lieux a la vogue ;
On le cite à la danse, au festin, au combat ;
Nul ne sait mieux que nous conduire une pirogue
Sur les flots encombrés de nasses du Saubat.

Ma négresse est mon dieu ! je l’avoue à voix basse ;
Et, quand j’ai vendu deux défenses d’éléphant,
Je lui verse du rhum à pleine calebasse,
Et pendant qu’elle boit, je porte son enfant.

Alors, je suis heureux ! Je hurle en vrai sauvage !
Mes trois colliers de dents rendent un son hideux !
Je bondis ! et mon cœur ne voit plus le rivage
Où vit, en m’oubliant, une femme aux yeux bleus.