Sur les caractères des tragédies

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Sur les caractères des tragédies


SUR LES CARACTÈRES DES TRAGÉDIES.
(1672.)

J’ai eu dessein autrefois de faire une tragédie, et ce qui me faisoit le plus peine, c’étoit de me défendre d’un sentiment secret d’amour propre, qui nous laisse renoncer difficilement à nos qualités, pour prendre celles des autres. Il me souvient que je formois mon caractère, sans y penser, et que le héros descendoit insensiblement au peu de mérite de Saint-Évremond, au lieu que Saint-Évremond devoit s’élever aux grandes vertus de son héros. Il étoit de mes passions, comme de mon caractère ; j’exprimois mes mouvements, voulant exprimer les siens. Si j’étois amoureux, je tournois toutes choses sur l’amour ; si je me trouvois pitoyable, je ne manquois pas de fournir des infortunes à ma pitié : je faisois dire ce que je sentois moi-même, et pour comprendre tout en peu de mots, je me représentais sous le nom d’autrui. N’accusons pas quelques héros de nos tragédies de verser des pleurs qui devoient couler seulement en quelques endroits ; ce sont les larmes des poëtes, qui, trop sensibles de leur naturel, ne peuvent résister à la tendresse qu’ils se sont formée. S’ils ne faisoient qu’entrer dans le sentiment des héros, leur âme, prêtée seulement à la douleur, pourroit garder quelque mesure dans la passion ; mais pour s’en faire une propre à eux-mêmes, ils expriment avec vérité ce qu’ils devoient représenter dans la vraisemblance. C’est un grand secret de savoir nous exprimer avec justesse, en ce qui regarde les pensées, et beaucoup plus en ce qui touche le sentiment ; car l’âme a bien plus de peine à se défaire de ce qu’elle sent, que l’esprit à se dégager de ce qu’il pense.

Véritablement la passion doit être remplie, mais jamais outrée ; et si les spectateurs étoient réduits à choisir entre deux vices, ils souffriroient le défaut plus aisément que l’excès. Celui qui ne pousse pas assez les mouvements, ne contente pas : c’est ne pas donner sujet de se louer ; celui qui les outre blesse l’esprit : c’est donner sujet de se plaindre. Le premier laisse à notre imagination le plaisir d’ajouter d’elle-même ce qu’il n’a su fournir ; le second nous donne la peine de retrancher, toujours difficile et ennuyeuse. Quand le cœur particulièrement s’est senti touché, autant qu’il doit l’être, il cherche à se soulager. Revenus de ces mouvements aux lumières de l’esprit, nous jugeons peu favorablement de la tendresse et des larmes. Celles du plus malheureux doivent être ménagées avec grande discrétion ; car le spectateur le plus tendre a bientôt séché les siennes : Cito arescit lacryma in aliena miseria1.

En effet, si on s’afflige trop longtemps sur le théâtre, ou nous nous moquons de la foiblesse de celui qui pleure, ou la longue pitié d’un long tourment qui fait passer les maux d’autrui en nous-mêmes, blesse la nature qui a dû être seulement touchée. Toutes les fois que je me trouve à des pièces fort touchantes, les larmes des acteurs attirent les miennes, avec une douceur secrète que je sens à m’attendrir ; mais si l’affliction continue, mon âme s’en trouve incommodée, et attend avec impatience quelque changement, qui la délivre d’une impression douloureuse. J’ai vu arriver souvent en de longs discours de tendresse, que l’auteur donne à la fin toute autre idée que celle de l’amant qu’il a dessein de représenter. Cet amant devient quelquefois un philosophe, qui raisonne dans la passion, ou qui nous explique par une espèce de leçon, de quelle manière elle s’est formée. Quelquefois l’esprit du spectateur qui poussoit d’abord son imagination jusqu’à la personne qu’on représente, revient à soi-même, désabusé qu’il est, et ne connoît plus que le poëte, qui, dans une espèce d’élégie, nous veut faire pleurer de la douleur qu’il a feinte, ou qu’il s’est formée.

Un homme se mécompte auprès de moi, en ces occasions ; il tombe dans le ridicule, quand il prétend me donner de la pitié. Je trouve plus ridicule encore qu’on fasse l’éloquent, à se plaindre de ses malheurs. Celui qui prend la peine d’en discourir, m’épargne celle de l’en consoler. C’est la nature qui souffre, c’est à elle de se plaindre : elle cherche quelquefois à dire ce qu’elle sent, pour se soulager ; non pas à le dire éloquemment, pour se complaire.

Je suis aussi peu persuadé de la violence d’une passion qui est ingénieuse à s’exprimer par la diversité des pensées. Une âme touchée sensiblement ne laisse pas à l’esprit la liberté de penser beaucoup, et moins encore de se divertir dans la variété de ses conceptions. C’est en quoi je ne puis souffrir la belle imagination d’Ovide : il est ingénieux dans la douleur ; il se met en peine de faire voir de l’esprit, quand vous n’attendez que du sentiment. Virgile touche d’une impression toute juste, où il n’y a rien de languissant, rien de trop poussé. Comme il ne vous laisse rien à désirer, il n’a aussi rien qui vous blesse ; et c’est là que votre âme se rend avec plaisir à une proportion si aimable.

Je m’étonne que dans un temps où l’on tourne toutes les pièces de théâtre sur l’amour, on en ignore assez et la nature et les mouvements. Quoique l’amour agisse diversement selon la diversité des complexions, on peut rapporter à trois mouvements principaux tout ce que nous fait sentir une passion si générale : aimer, brûler, languir.

Aimer simplement, est le premier état de notre âme, lorsqu’elle s’émeut par l’impression de quelque objet agréable ; là il se forme un sentiment secret de complaisance en celui qui aime, et cette complaisance devient ensuite un attachement à la personne qui est aimée. Brûler, est un état violent, sujet aux inquiétudes, aux peines, aux tourments : quelquefois aux troubles, aux transports, au désespoir, en un mot, à tout ce qui nous inquiète ou qui nous agite. Languir, est le plus beau des mouvements de l’amour ; c’est l’effet délicat d’une flamme pure qui nous consume doucement ; c’est une maladie chère et tendre qui nous fait haïr la pensée de notre guérison. On l’entretient secrètement, au fond de son cœur ; et, si elle vient à se découvrir, les yeux, le silence, un soupir qui nous échappe, une larme qui coule malgré nous, l’expriment mieux que ne pourroit faire toute l’éloquence du discours.

Pour ces longues conversations de tendresse, ces soupirs poussés incessamment, ces pleurs à tout moment répandus, ils pourront se rapporter à quelque autre cause. Si l’on m’en veut croire, ils tiendront moins de l’amour que de la sottise de celui qui aime. La passion m’est trop précieuse, pour la couvrir d’une honte étrangère où elle n’a aucune part. Peu de larmes suffisent aux amants, pour exprimer leur amour ; quand ils en ont trop, ils expliquent moins leur passion que leur foiblesse. J’ose dire qu’une dame qui aura pitié de son amant, sur les discrètes et respectueuses expressions du mal qu’elle cause, se moquera de lui comme d’un misérable pleureur, s’il gémit éternellement auprès d’elle.

J’ai observé que Cervantes estime toujours, dans ses chevaliers, le mérite vraisemblable ; mais il ne manque jamais à se moquer de leurs combats fabuleux, et de leurs pénitences ridicules. Par cette dernière considération, il faut préférer Don Galaor au bon Amadis de Gaule : Porque tenia condicion muy acomodada para todo ; que no era cavallero melindroso, ni tan lloron como su hermaño2. Un grand défaut des auteurs, dans les tragédies, c’est d’employer une passion pour une autre ; de mettre de la douleur, où il ne faut que de la tendresse ; de mettre, au contraire, du désespoir, où il ne faut que de la douleur. Dans les Tragédies de Quinault, vous désireriez souvent de la douleur, où vous ne voyez que de la tendresse. Dans le Titus de Racine, vous voyez du désespoir, où il ne faudroit qu’à peine de la douleur. L’histoire nous apprend que Titus, plein d’égards et de circonspection, renvoya Bérénice en Judée, pour ne pas donner le moindre scandale au peuple romain ; et le poëte en fait un désespéré qui se veut tuer lui-même, plutôt que de consentir à cette séparation.

Corneille n’a pas eu des sentiments plus justes, sur le sujet de son Titus3 ; il nous le représente prêt à quitter Rome, et à laisser le gouvernement de l’empire, pour aller faire l’amour en Judée. Certes, il va contre la vérité et la vraisemblance, ruinant le naturel de Titus et le caractère de l’empereur, pour donner tout à une passion éteinte : c’est vouloir que ce prince s’abandonne à Bérénice, comme un fou, lorsqu’il s’en défait, comme un homme sage ou dégoûté.

J’avoue qu’il y a de certains sujets où la bienséance et la raison même favorisent les sentiments de la passion ; et alors la passion le doit emporter sur le caractère. Horace veut qu’on représente Achille agissant, colère, inexorable, croyant que les lois n’ont pas été faites pour lui, et ne connoissant que la force pour tout droit en ses entreprises4 ; mais c’est dans son naturel ordinaire qu’on le doit dépeindre ainsi. C’est le caractère qu’Homère lui donne, lorsqu’il dispute sa captive à Agamemnon ; cependant, ni Homère ni Horace n’ont pas voulu éteindre l’humanité dans Achille ; et Euripide a eu tort de lui donner si peu d’amour pour Iphigénie, sur le point qu’elle devoit être sacrifiée. Le sacrificateur étoit touché de compassion, et l’amant paroît comme insensible : s’il a de la colère, il la trouve dans son naturel ; son cœur ne lui fournit rien pour Iphigénie. On m’avouera que l’humanité demandoit de la pitié ; que la nature, que la bienséance même exigeoient de la tendresse ; et tous les gens de bon goût blâmeront le poëte d’avoir trop considéré le caractère, lorsqu’il falloit avoir de grands égards pour la passion. Mais, quand une passion est connue généralement de tout le monde, c’est là qu’il faut donner le moins qu’on peut au caractère.

En effet, si vous aviez à dépeindre Antoine depuis qu’il fut abandonné à son amour, vous ne le dépeindriez pas avec les belles qualités que la nature lui avoit données. Antoine, amoureux de Cléopâtre, n’est pas l’Antoine ami de César. D’un homme brave, audacieux, entreprenant, il s’en est fait un foible, mou et paresseux ; d’un homme qui n’avoit manqué en rien, ni à son intérêt, ni à son parti, il s’en est fait un qui s’est manqué à lui-même, et qui s’est perdu.

Horace, que j’ai allégué, forme un caractère de la vieillesse, qu’il nous prescrit de garder fort soigneusement. Si nous avons quelque vieillard à représenter, il veut que nous le dépeignions amassant du bien, et s’abstenant de celui qu’il peut avoir amassé ; que nous le dépeignions froid, timide, chagrin, peu satisfait du présent, et grand donneur de louanges à tout ce qu’il a vu dans sa jeunesse5. Mais, si vous avez à représenter un vieillard fort amoureux, vous ne lui donnerez ni froideur, ni crainte, ni paresse, ni chagrin ; vous ferez un libéral d’un avare, un complaisant d’un homme fâcheux et difficile. Il trouvera à redire à toutes les beautés qu’il a vues, et admirera seulement celle qui l’enchante ; il fera toutes choses pour elle, et n’aura plus de volonté que la sienne : pensant regagner, par la soumission, ce qu’il perd par le dégoût que son âge peut donner ;

Et sous un front ridé, qu’on a droit de haïr,
Il croit se faire aimer, à force d’obéir6.

Tel a été, et tel est dépeint, par Corneille, le vieil et infortuné Syphax. Avant qu’il fût charmé de Sophonisbe, il avoit tenu la balance entre les Carthaginois et les Romains ; devenu amoureux, sur ses vieux jours, il perdit ses États et se perdit lui-même, pour avoir en trop d’assujettissement aux volontés de sa femme.

Quand j’ai parlé de la passion, ç’a été proprement de l’amour que j’ai entendu parler : les autres passions servent à former le caractère, au lieu de le ruiner. Être naturellement gai, triste, colère, timide, c’est avoir les humeurs, les qualités, les affections qui composent un caractère : être fort amoureux, c’est avoir pris une passion qui ne ruine pas seulement les qualités d’un caractère, mais qui assujettit les mouvements des autres passions. Il est certain qu’une âme qui aime bien, ne se porte aux autres passions que selon qu’il plaît à son amour. Si elle a de la colère contre un amant, l’amour l’excite et l’appaise ; elle pense haïr, et ne fait qu’aimer ; l’amour excuse l’ingratitude, et justifie l’infidélité ; les tourments d’une véritable passion sont des plaisirs ; on en connoît les peines, lorsqu’elle est passée, comme après la rêverie d’une fièvre on sent les douleurs. En aimant bien, l’on n’est jamais misérable : on croit l’avoir été, quand on n’aime plus.

Une beauté qui sait toucher les cœurs,
N’a pas en son pouvoir de faire un misérable ;
Auprès d’une personne aimable,
Les appas tiennent lieu d’assez grandes faveurs.



NOTES DE L’ÉDITEUR

1. Nihll est tam miserabile, quam ex beato miser. Et hoc totum quidem moveat, si bona ex fortuna quis cadat, et a quorum caritate divellatur, quæ amittat, aut amiserit ; in quibus malis sit, futurusve sit exprimatur breviter. Cito enim arescit Lacryma, præsertim in alienis Malis. Cic., Part. Orat. § 17. (57, Orelli.)

2. Michel Cervantes, dans son Histoire de l’admirable Don Quichotte de la Manche, t. I, ch. i.

3. Dans sa comédie héroïque, intitulée : Tite et Bérénice.

4. Horat., de Arte Poet., v. 120 à 122, Orelli.

5. Horat., de Arte Poet., v. 166 et suiv.

6. Corneille, dans la Sophonisbe.