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Sur mon chemin/Livre I/Article 2

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Ernest Flammarion (p. 10-16).

PLAISIRS DE CARÊME


Je les avais vues, les belles pénitentes, à genoux sous la chaire de la Madeleine, courbées sur le prie-Dieu en des attitudes de gracieuses repenties, prenant un bain tiède d’aimable contrition dans les sermons de carême du Père du Lac. Et quand celui-ci s’en était allé, et avec lui la musique douce de ses objurgations ecclésiastico-mondaines, et avec cette musique les pénitentes elles-mêmes, alors je m’étais demandé ce qu’il resterait, dès le péristyle du temple, de tant de leçons si pastoralement données, si pieusement reçues.

Le Père avait prêché les observances de carême, et j’avais souri, sceptique, ne croyant point qu’elles auraient la force, les élégantes pécheresses, de se priver des plaisirs profanes, même en un temps consacré au jeûne et à la prière. Je fais amende honorable. Je suis un présomptueux et un sot. J’ai vu, hier, de mes yeux vu, combien les sermons du Père du Lac avaient porté de fruits.

Je suis tombé chez ces grandes dames, dans l’instant où elles travaillaient pour les pauvres. C’était pour les pauvres, m’a-t-on dit, du treizième arrondissement. Vous ne savez pas tout ce que ces dames sont capables de faire pour les pauvres. Elles montrent leurs épaules nues, un air de fête qui leur vient de la joie de la bonne action accomplie, leurs parures les plus riches, leurs joyaux les plus rares, et elles jouent la comédie. Il n’est point de sacrifices qu’elles ne consentent. Cette année, elles ont joué une revue. Une revue ? Oh ! une revue de carême !

Et vraiment je ne me doutais point que ce fût une chose aussi délicieuse que ces réjouissances discrètes de carême dans le grand monde, ni qu’il fût possible de réunir avec plus d’esprit les éléments d’un spectacle qui pût convenir à la fois aux vieillards et aux jeunes filles, en passant par les dames d’âge mûr pour aboutir enfin aux enfants, ni encore que l’on pût concevoir des rôles d’un parisianisme assez poussé pour qu’ils fussent plaisants à entendre, et assez chastes pour qu’ils fussent possibles à remplir par des marquises ou des comtesses — en carême. Avec cette formule rare, ces dames sont parvenues à faire entrevoir aux regards les plus candides des coins de music-hall qui leur sont les plus fermés, et la conscience de personne ne saurait s’en émouvoir. N’avons-nous pas applaudi hier une petite Loïe Fuller de douze ans qui faisait le grand écart. Oh ! un grand écart de carême !

Vous vous rappelez l’autre Loïe Fuller, la vraie. Pas celle qui nous fut montrée dernièrement aux Folies-Bergère, dans un flamboiement qui nous aveugla, pas celle qui ne fut qu’un écran sur lequel vinrent se refléter cent phares ingénieux, mais l’autre, la première, celle qui dansa ? celle qui nous apparut dans l’envolement savamment désordonné et rythmé des étoffes soyeuses, fleur ou papillon ? Vous n’avez pas oublié sa grâce que je croyais à jamais perdue. Eh bien ! nous avons retrouvé, hier, cette grâce première dans une petite fille du monde qui a douze ans et qui a appris à faire la Loïe Fuller pour les pauvres ! C’est tout de même admirable, que de la volupté de cela on ait fait la chasteté de ceci. Mlle Lucile n’a pas de maillot comme l’autre ; elle a des petits bas verts et des petits pantalons à dentelles que l’on voit de temps en temps quand, de sa légère tunique verte à petits plissés, elle fait la tulipe ou la cloche ; et puis, à la fin, elle s’allonge, s’allonge, les jambes écartées, les bras en corbeille, le sourire en fleur. C’est le grand écart chaste et joli pour petites filles du grand monde. Je vous dis que l’esprit de charité accomplit des prodiges.

C’est l’entr’acte maintenant avant le premier acte du Pardon de Ploërmel, Je vais dans la coulisse du grand monde. Des commissaires spéciaux en gardent jalousement l’entrée. Quelqu’un, à côté de moi, veut passer ; il n’y réussit point.

« Qui-est-ce ? demande un commissaire. — Je l’ignore, répond un autre : il n’est pas du monde du bal. »

Moi non plus, mais je passe tout de même. Dans le petit foyer, comtesses et marquises se font des mines devant les glaces, et se montrent fort occupées du rouge de leurs pommettes, du khol des yeux et de la crème des joues. Des bergers tout enrubannés et poudrederizés leur donnent des conseils. Il y a de jolis rire, étouffés, ce pendant que monte, descend, trille, roucoule et cascade, en sourdine, la voix claire et fraîche comme une source montagnarde, de Mlle Marignan.

Elle s’entretient la gorge et prépare son succès de tout à l’heure. « Je crois que ça ira, » dit-elle avec un sourire. Cela a été, et il y a eu du mérite. Mlle Marignan, de l’Opéra-Comique, a été avertie, depuis vingt-quatre heures seulement, qu’elle aurait à chanter le rôle de Dinorah. Mme la vicomtesse de Trédern se l’était réservé, mais elle a tout quitté pour courir au chevet de son fils, très malade. Ce premier acte du Pardon a été également un triomphe pour M. Le Lubez dans le rôle de Corentin ; pour M. Ch. Morel et pour le comte de Louvencourt et pour le marquis de Pothuau. Vraiment l’on ne joue point mieux la comédie et l’on ne chante pas avec plus de sûreté ni de grâce, on ne bretonnise pas davantage, et ils ont là un bon métier quand ils voudront.

Mais tout ceci n’est point un clou du spectacle. C’est la Revue qu’il nous faut. Une petite revue avec des petites femmes. Ces petites femmes, ce sont des grandes dames. Et je vous prie de croire qu’il ne se trouva jamais petites femmes plus charmantes, ni qui furent plus adorablement hébétés, en venant dire de petits gros mots, devant le trou du souffleur. On voyait bien qu’elles n’avaient pas encore l’habitude. Elles s’y mettront. Et puis, ces gros mots-là, c’est presque convenable, et l’auteur de la revue, qui est M. Victor de Cottens, avait su les choisir. Je crois que le plus gros mot est « fourneau. » Ça peut se dire, même pendant la semaine sainte.

L’auteur de la revue est tout à fait un habile homme, et son œuvre pourrait être représentée dans un pensionnat de jeunes filles, de jeunes filles du monde, bien entendu. Les autres ne comprendraient pas. M. Victor de Cottens a la main légère, et ses hardiesses ont la mesure exacte qu’il faut. Il met un point au bout de sa phrase, tout uniment, n’y ajoutant ni l’exclamation ni la suspension qui seraient de trop. Libre à nous de nous exclamer intérieurement. Mais nul n’en sait rien, et les jeunes filles ne se trouvent point dans la cruelle nécessité de rougir. Et puis, ma fois, si elles rougissent, tant pis ; ce sont leurs mères qui sont sur la scène, n’est-ce pas ? Une jeune fille a toujours le droit de rougir devant sa mère.

Je disais donc que l’auteur était habile. Mais, tout en constatant qu’il a été à la hauteur d’une tâche aussi difficile, je ne puis que m’étonner quand il met aux prises de vraies marquises avec un cocher poli et qu’elles en marquent de l’étonnement. Un cocher poli ! qu’est-ce que ça peut leur faire ? Ces dames ne prennent point de fiacres. C’est la seule critique que je me permettrai.

Les costumes dans cette revue ? Un rêve… Je voudrais bien vous décrire le costume de la commère, Mme Cuénod-Eynard, qui a stupéfié tout le monde par la retenue de sa désinvolture et la bienséance de sa gaieté, une gaieté digne d’amuser le Boulevard sans choquer le Faubourg. Mais, ouais ! je n’y pourrais point arriver. Cela n’est ni jupe ni jupon et c’est l’un et l’autre. La jupe est peut-être un peu courte, et le jupon un peu long. Cela découvre la cheville et plus que la cheville et moins que le mollet ; cela montre sans montrer, et les danses que les petites jambes gantées de rouge dansent dans cette jupe qui est peut-être un jupon, et dans ce jupon qui est peut-être une jupe, sont une sorte d’embryon de chahut tout à fait délicieux et qu’on ne peut voir à Paris qu’en temps de carême.

C’est comme Mile de Fleurigny, qui fait la « jupe collante ». Elle a une jupe qui colle sans coller. Mlle de Fleurigny est charmante ; elle imite Sarah Bernhardt. Je n’oublierai jamais les Watteau et les Vanloo et les Lancret que furent la comtesse de Lapeyrouse, Mme Binet, Mlle Bauwens d’Evernstein, Mlle Saint-Léon ; et l’exquis mirliton que fut Mlle Cuénod-Eynard, une enfant. Elle vous dit, en distribuant des mirlitons : « Prenez : on a toujours dans le cœur un mirliton qui sommeille. »

M. Meletta, compère ; les comtes de Lapeyrouse, de Jourdanne, de Nicolay de L’Église, de Louvencourt, M. Stéphane Dubois, le baron de Cambourg, MM. Montefiore, Brathy, Saint-Léon ont fait leur possible pour bien mériter des pauvres.

La politique n’est point absente de cette petite fête. On en fait, mais si aimablement !… Vous pouviez venir, monsieur Deschanel ; on vous attendait. Et puis, c’est peut-être tout ce qui restera de la politique de l’année dernière, cette petite revue dans le grand monde. Cela a été le dernier soubresaut du grand complot. Tout se pardonne, en temps de carême, et tout s’oublie ; même ce bon M. de Christiani.