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Sur mon chemin/Livre I/Article 8

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Ernest Flammarion (p. 49-54).

SUPERSTITION


Il n’est pas de jour qui ne nous amène une « première ». Comédie, drame ou mélo, opérette ou revue ; de l’Odéon pensif à la Cigale qui chante tout l’hiver, les directeurs de théâtre convient le bon peuple de Paris à l’ébaudissement ou à l’ennui mortel. Pour atteindre à l’un et pour éloigner l’autre, que ne feraient-ils point ? Ils ne reculent devant aucun frais, attribuant à une mise en scène luxueuse une importance que notre bon oncle Sarcey lui a refusée depuis longtemps ; ils frappent, dans la terreur de l’expérience des jeunes, à la porte des auteurs gâteux par le succès ; ils offrent à de vieilles actrices des appointements mensuels qui permettraient à la petite-fille de Mme Cardinal de tenir la clef haut (!?) au tyran des Flandres. Mais tant de sacrifices ne leur suffisent pas. Ils ne croiraient point tenir le succès s’ils ne faisaient entrer dans leur jeu un peu de magie.

On ne saurait se rendre compte, si l’on n’a fréquenté les coulisses, de la superstition qui règne dans le monde des théâtres.

Directeurs, acteurs, auteurs même attachent à certaines pratiques, à certains mots, à certaine façon dont peuvent se présenter les événements les plus ordinaires de la vie une vertu qui vaut, à leurs yeux, pour le succès de leur entreprise, autant que la collaboration la plus chère de l’artiste le plus en vogue et plus que la scène à faire la mieux faite.

Et d’abord, en dehors de toute superstition, il faut partir de ce principe qu’au théâtre on est, en général, religieux et qu’on y trouve un grand fonds de piété. Depuis Molière, tous ceux qui touchent à la scène se sont reconciliés avec l’Église et prouvent une grande reconnaissance de ce qu’elle ne les empêche plus d’être inhumés en terre sainte. Je connais deux directeurs, que je ne nommerai pas parce qu’ils ont la prétention de passer pour de mauvais garçons et que la réputation contraire pourrait leur porter préjudice ; la vérité est cependant qu’ils ne lèvent point leur rideau sur la « première » sans avoir fait dire quelques messes.

Et les acteurs ! Combien n’entrent en scène qu’après avoir adressé une courte prière au Dieu des arts ! Un acteur qui a fait le succès de quelques pièces aux Nouveautés, et qui y jouait encore l’an dernier, porte toujours sur lui un scapulaire et n’entre jamais en scène sans faire le signe de la croix. Et il fréquente les églises. M. Colombey ne me démentira point.

Et Berthelier, qui a joué les vaudevilles les plus fous au même théâtre, rendait des points à M. Colombey ; c’était un ami fidèle du R. P. Monsabré, et ce n’était point un spectacle banal que celui du P. Monsabré attendant dans son coupé la fin de la représentation des Nouveautés pour emmener Berthelier. Il n’était comparable qu’à celui de Berthelier attendant, à la sortie de Notre-Dame, dans sa voiture la fin du sermon pour emmener le P. Monsabré.

De la piété au mysticisme et du mysticisme à la superstition, il n’y a souvent qu’un pas. À la scène plus que partout ailleurs, ce pas est rapidement franchi.

Alors on tombe dans le chiffre 13. Mais, phénomène particulier, le chiffre 13, qui porte la guigne à la ville, traîne avec lui la chance au théâtre. C’est, du moins, l’avis de M. Rochard, qui soigna ses « 13 » à l’Ambigu. Il se précautionnait d’un 13 pour chaque première. Et il s’en félicitait. Sa joie fut du délire quand il parvint à faire passer Gigolette, un vendredi 13 ! L’événement combla ses vœux. Mais voici venir, pour la semaine prochaine, au Châtelet, la Poudre de Perlimpinpin. C’est M Rochard, qui nous l’exhibe. M. Rochard croit toujours au succès, cependant ; ne croirait-il plus au 13 ? Tout passe, même les fétiches.

Aux Variétés, le directeur, M. Samuel, n’a foi que dans son chapeau de paille. Qu’il pleuve ou vente, quelle que soit la saison, dès qu’il a franchi les portes de son théâtre, il se coiffe d’un abominable chapeau de paille qui le ferait prendre, si l’on ne connaissait sa manie, pour le dernier des machinistes de sa maison. Aux répétitions privées, à la répétition générale, à la première, il ne le quitte d’un instant. Devant les dames, il se renfonce jusqu’aux oreilles. Saluer, pour lui, équivaut à « un four ». Cette coiffure est son palladium. On s’en est beaucoup gaussé ; mais les gens de théâtre ne voient volontiers que le chapeau de paille qui est sur la tête du voisin pour oublier qu’ils s’estimeraient perdus s’ils donnaient la main « en croix ». Il faut, pour cette opération, être quatre personnages que le hasard rassemble et que la considération, l’amitié ou l’intérêt pousse à se faire de soudaines manifestations de politesse manuelle.

Il n’y a pas que les actions qui portent malheur ; il y a encore les objets. C’est ainsi que les plumes du paon sont particulièrement redoutées. Au dîner de centième du Premier Mari de France, que Valabrègue donna au « palmarium » du Jardin d’acclimatation, on servit au dessert un paon en foie gras qui avait été garni de véritables plumes. Immédiatement, toute gaieté s’éteignit, et les trois quarts des convives se levèrent en se faisant des cornes au front avec leurs doigts. Il paraît qu’il n’y a rien de tel que ce geste pour conjurer le mauvais sort. Pourquoi cette terreur de la plume de paon ? Mystère… C’est d’autant plus inexplicable que le paon fut l’oiseau de Junon et qu’il portait bonheur à nos ancêtres classiques. Il est vrai que Minerve aussi avait son oiseau symbolique, la chouette, et que son cri est redouté le soir, dans les campagnes.

Tout ceci, au fond, n’est que futilité à côté des choses, beaucoup plus importantes, du spiritisme. Les directeurs et les acteurs spirites sont, de nos jours, innombrables. Il n’en est point qui ne fasse tourner des tables et qui ne converse avec les morts. M. Nunès, ex-directeur des Folies-Dramatiques, a des conversations hebdomadaires avec Napoléon Ier, et M. Marx, directeur de Cluny, ne peut se débarrasser du spectre de Jeanne d’Arc.

Il se trouve des actrices « médium », telle Mlle Guitty, de la Scala, qui est affiliée à de nombreuses sociétés spirites et qui est le truchement d’un nombre incommensurable de gens désireux de s’entretenir avec ceux qui ne sont plus. Elle fut le principal sujet de M. Fabre qui était il y a quelques années directeur de la prison de la Conciergerie.

Dans la fameuse tour où fut la chapelle de Marie-Antoinette, on se réunit maints soirs. Mlle Guitty se mettait au piano et évoquait, sur un mode wagnérien, l’âme de Prado, que M. Fabre avait eu comme détenu et qu’il avait voulu convertir avant l’échafaud. Immédiatement, un grand tapage se faisait entendre, et M. Victore de Collens a prétendu, depuis, qu’il avait vu alors « passer des flammes vertes ».

Pour clore ce long thème de la superstition au théâtre, je parlerai du fameux fauteuil des Variétés, qui se trouve au dessous du portrait d’Odry, un fauteuil Louis XVIII, dans lequel les gens « qui savent » ne s’asseoient jamais. Celui qui prend place dans ce fauteuil doit mourir dans l’année. On ne prévient personne. C’est dans ce foyer que lecture des pièces est faite. Malheur à l’auteur qui s’y vient reposer. Son compte est bon, et celui de sa pièce aussi. Car, si l’auteur doit mourir, « zuze un peu de la pièce », disait Dailly. Henry Fouquier, un jour, fut surpris, dans le fauteuil, par une demoiselle qui se prit à pâlir. Il lui demanda la cause de son émotion, et elle n’eut point la force de lui cacher le mauvais sort dont il était menacé. Le critique se moqua.

Il n’empêche que, se rencontrant, un an après, jour pour jour, dans ce foyer, en face dudit fauteuil, avec la même demoiselle, il lui déclara, très grave :

— Je suis bien content que l’année soit passée !…