Sur un point de la phonétique des consonnes en indo-européen

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SUR UN POINT DE LA PHONETIQUE DES CONSONNES EN INDO-EUROPÉEN
(Mémoires de la Société de Linguistique, VI, p. 246. — 1889.)

Le germanique *feþrŏ (v. norr. fjödr, v. h.-a. fēdara, anglo-s. feđer) «aile, plume, et nageoire» suppose un européen *petra- ou *petro-, qui paraît aussi avoir laissé une trace en grec, dans le ὑποπετρίδιος d’Alcman[1].

Petro-, l’aile, peut se décomposer en pet + ro, et ne donne lieu dans ce cas à aucune remarque ultérieure.

Toutefois comment se défendre de l’idée que le mot désignant l’organe du vol a quelque chance de contenir le suffixe habituel des noms d’instrument, le suffixe -tro-? Alors petro représenterait PET + TRO. Cette supposition, sans doute, a le tort de contrevenir à un article élémentaire des manuels de phonétique, selon lequel un tel prototype n’aurait pu aboutir qu’à «festrō» en germanique et à «πέστρον» en grec. Mais examinons ce que vaut la règle édictée d’une façon si absolue.

Il est incontestable que devant voyelle la rencontre de deux dentales se traduit toujours dans les langues d’Europe par un pho- nème double, où figure une sifflante: la question soulevée par pet-rom est de savoir s’il en est de même devant consonne. Les consonnes qui entrent en ligne de compte sont uniquement r, l, y, w, m, n (les autres ne se présentant point dans la position dont il s’agit), et l’hypothèse à étudier se formulerait comme suit:

«Devant une consonne (r, l, y, w, m, n), les produits d’une occlusive dentale double et d’une occlusive dentale simple sont identiques (pet + tro engendrerait la même chose que pet + ro).»

La vérification, si elle est possible, ne peut être livrée ni par *petrom ni par aucun autre exemple reposant sur une racine en t, car il sera toujours loisible en ce cas de prétendre qu’il n’y a qu’une seule dentale en jeu, celle de la racine.

Nous disposons heureusement d’un autre genre d’exemples.

Concurremment à sëzzal qui n’offre rien de remarquable, le vieux haut-allemand possède un mot sëdal (neut.) « 1° siège, trône ; 2° demeure ; 3° lieu oú le soleil se couche ». Ce mot, commun du reste à tous les dialectes germaniques de l’ouest [2], n’est pas emprunté au latin sedile, qui eût donné «setil» et peut-être même «sitil». D’autre part, au sein du vocabulaire allemand, on tenterait vainement, en dépit de la différence des consonnes, de le séparer du verbe sizzen, auquel il se rattache si étroitement par toutes ses significations, et notamment quand il sert 4° de nom d’action comme dans le frison oppsedel «mouvement pour se mettre en selle» ou dans la Confession saxonne: ik iuhu . . . unrehtaro sethlo, unrehtaro stadlo, unrehtaro gango, unrehtoro legaro (de même dans la Confession de Lorsch).

Ainsi il existe un germanique *seþla- d’une racine set-, c’est- à-dire un prégermanique setlo- de la racine sed-. Si cela est accordé, la loi présumée en découle par une conséquence inévitable. La racine de setlo- (sed-) ne possède pas de ténue. Donc la raison de la ténue est dans le suffixe. Si celui-ci n’est autre que -lo, la ténue reste inexpliquée comme devant. Il faut donc que le suffixe soit -tlo. Il y a donc deux dentales (sed-tlo), ce qui ne pouvait tout à l’heure être prouvé pour petro-. Or on constate que ces deux dentales n’ont donné ni groupe à sifflante ni aucun produit autre que celui qui serait issu de se + tlo (ou set + lo).

Si d’une part ce résultat a encore besoin de confirmation, en revanche il est évident qu’il ne saurait être infirmé par le seul fait de l’existence du type contradictoire, gr. ἔμ-παστρον, de πλατ-, v. norr, fóstr (fœđa), etc. Non seulement le type -πλαστρον comporte une facile explication par analogie[3], mais il était le seul auquel la langue pût recourir pour ses formations nouvelles. L’ancien type setto- ou setro-, de sed-, ne pouvait être compris ; il était condamné à s’isoler de plus en plus et à demeurer stérile. Il n’a même dû qu’à un pur hasard d’être conservé çà et là, et c’est pourquoi le nombre infime de nos exemples ne saurait nous être opposé comme une objection sérieuse [4]. Deux formes helléniques viennent d’ailleurs à l’appui du témoignage de sëdal:

1° Jusqu’à présent, le mot μέτρον ne pouvait être attribué qu’à la racine mē-, mais par plusieurs côtés cette étymologie est des moins satisfaisantes. La comparaison des mots en -tro en général et du skr. mtram en particulier fait attendre *μῆτρον, Il faudrait donc admettre quelque remaniement postérieur? Mais le mot se trouve dans les plus mauvaises conditions pour en supposer un, puisque la racine -μη, -με est absolument morte en grec. En d’autres termes, il y a contradiction entre l’aspect hystérogène de la formation μέτρον et l’isolement de cette formation, qui exclut l’idée de modi- fications récentes. Quant à croire avec M. Brugmann que les formes divergentes du sanskrit et du grec sont toutes deux indo-européennes[5], il faudrait au moins pour cela que μέτρον fût oxyton (cf. δαιτρόν, λουτρόν).

Rapportée à med-, au contraire, la formation μέτρον est parfaitement simple et claire. La racine med- «mesurer», bien connue en germanique (got. mitan), s’affirme en latin dans modus, modius, en grec même dans μέδιμνος (à défaut de μέδοναι, qui a pris un sens figuré). Métrom = med + tro-m est le pendant de sétlom = sed + tlo-m. L’ε de μέτρον n’est pas celui de ϑετός, mais celui de φέρω, et l’accentuation sur la radicale n’a plus rien que de régulier. Ajoutons que le participe en -- de med- existe encore dans μεστός « rempli », proprement « qui a sa mesure, qui a son compte de ». Μέτρον et μεστός illustrent les traitements différents de la double dentale, selon qu’elle est suivie d’une liquide ou d’une voyelle.

2o Le mot poétique φιτρός signifie bûche, poutre, bloc de bois. Il ne se dit que du bois coupé ou travaillé à la hache. Comme il n’y a aucune raison de croire que l’ι ait été long[6], le mot se ramène sans difficulté à la racine de findo : bhitró- = bhid + tró-.

Il n’y a peut-être pas grand’chose de plus à espérer en fait d’indices matériels, mais la question se présente encore sous une autre face. Il reste à raisonner le phénomène en lui-même, car si la loi présumée est telle qu’on en puisse concevoir une théorie simple et plausible, il y aura en sa faveur une considération de vraisemblance intrinsèque s’ajoutant au poids des preuves historiques.

La nature du changement dépend absolument de la valeur qu’on attribuera à un groupe comme setlo, metro au moment où le changement est supposé se produire. Phonétiquement, en effet, un groupe metro peut représenter deux successions de sons extrêmement différentes. Premièrement, met | ro en prononçant le t « implosivement » : le t appartient de ce fait à la première syllabe et lui assure la quantité longue. En second lieu, me | tro par un t « explosif » : autre coupe syllabique, autre quantité de la première syllabe.

Aux temps helléniques, un groupe μετρο est un groupe indéterminé à l’égard de la scansion. Il représente soit μετ , soit με . De ces deux prononciations, si la seconde possédait en fait d’ancienneté des titres égaux à l’autre, nous renoncerions à revendiquer pour metrom, ou setlom, ou toute autre des formes citées, la possibilité d’une double dentale primitive. Une forme telle que me | trom en effet ne se comprendrait pas comme résultant d’un type initial met-trom.

Mais ce que nous savons de la langue mère permet précisément d’éliminer en toute sécurité le terme me | tro. C’est un fait sur lequel il ne peut y avoir de doute que les scansions telles que me | tro, me | kro, me | pro, etc., lui étaient étrangères en principe, comme elles le sont à la prononciation hindoue et même à la poésie homérique[7]. Ce qui est, en grec, μέ | τρον ou μέτ | ρον signifie exclusivement met | rom pour l’indo-européen. Cette observation donne du coup la clef du phénomène. La réduction des deux t de met-trom, incompréhensible en supposant me | trom, s’explique le plus simplement du monde des qu’on prononce à l’indo-européenne: met | rom. Telle est en effet l’affinité du groupe me | tro avec celui que nous écrivons mettro, qu’il n’existe entre ces deux expressions phonétiques aucune différence effective et valable. Nous mettons en fait qu’il est impossible à une occlusive «double» devant r, l, m, n, y, w de se distinguer de l’occlusive simple du moment que celle-ci est implosive. Qui dit mettra dit exactement autant que met | ro, et vice versa. Ainsi se résout le paradoxe de tlr indo-européen traité comme tr, si peu téméraire, comme on voit, qu’il ne dit rien de plus que ce qui résulte déjà de la définition des groupes en question. Tout le monde, il est vrai, ne sera peut-être pas convaincu d’avance de la justesse de la synonymie phonétique t | r = tlr, et, comme c’est sur ce point que toute la question se concentre en dernière analyse, il est nécessaire d’entrer ici dans quelque détail. Trois causes concourent à créer l’équivalence t | r = tlr, : 1° La première syllabe est identique dans les deux types: la seconde ne diffère que par la présence ou l’absence du t d’explosion. Or, la suppression totale du bruit explosif n’est jamais possible, par le fait, en telle- position. Met | ro est une figuration conventionnelle pour ce qui est plus exactement met | tro, attendu que la rupture de l’occlusion, nécessitée par la liquide, se traduira toujours, si furtive soit-elle, par un bruit perceptible. 2° Si met | ro, comme on vient de le dire, est toujours légère- ment affecté d’un t double, il faut remarquer d’un autre côté que le t double, même voulu (type mettro), ne peut jamais dans cette position éclater d’une manière très franche, la partie explosive se perdant plus ou moins dans le bruit de la consonne qui suit[8]. Ainsi les deux groupes, en tendant à se confondre, s’épargnent mutuellement la moitié du chemin.

3° Normalement, la consonne double et la consonne simple implosive sont incompatibles. Toute position qui admet l’une exclut l’autre de ce fait :

Dans les conditions où peut se produire un t double, c’est-à- dire devant voyelle (metlo), nous ne pouvons lui comparer un t simple qu’à l’état d’explosive (me | to). Le t simple sous sa forme implosive ne devient possible que devant consonne (met | ko), c’est- à-dire à l’instant où le t double cesse d’être prononçable (pas de mettko). Il n’y a que les phonèmes de la série r-w qui soient à la fois assez fermés et assez peu fermés pour permettre au t simple de figurer devant eux comme implosive (met | ro), sans exclure du même coup la possibilité d’articuler un t double (met | tro). Seuls ils mettent en présence deux termes autrement inconciliables.

Ces deux termes étant donc inconnus dans leur rapport, nous aurions pu déjà nous dispenser de chercher des causes accidentelles pour expliquer que leurs valeurs se confondent, puisque rien ne garantit, jusqu’à plus ample informé, qu’il n’y ait pas entre eux un rapport naturel d’équivalence. Et, de fait, il est facile de comprendre que tt ne puisse passer pour un troisième terme distinct de t | en présence de l’opposition primordiale avec | t. Il faudrait autrement que la langue établît des catégories spéciales en l’honneur de la position devant r-w, et admit que grâce à elle il y a trois formes du t :


1. Expl. 2. Impl. 3. Double.
me | to met | ro met | tro


tandis que partout ailleurs il n’y a d’opposition qu’entre les deux formes de la consonne simple, la double n’intervenant que comme composé de l’implosive :


I Expl. II Impl.
me | to met | ko
met | to

Qu’arrivera-t-il ? Des deux types met | ro, mettro, la langue n’en comprendra, n’en apercevra qu’un seul et y ramènera l’autre immédiatement. Si la position devant r-w est conçue comme semblable à la position devant voyelle, le type reconnu sera naturellement mettr- (=metto), et le type méconnu met | r- (car il serait = met | o, lequel n’a pas d’existence). C’est l’inverse qui aura lieu si la position devant r-w est assimilable, comme en indo européen, à la position devant k; alors mettr- demeure un type incompris, ainsi que serait mettk-, tandis que met | r-, parallèle à met | k- rentre dans un cadre connu.

Les considérations qui viennent d’être développées font voir dans quel sens assez large et cependant très précis on peut entendre l’équivalence met | ro - mettro. Rien n’empêche les deux groupes de se manifester concurremment dans la prononciation; mais, ne comptant que pour un au sentiment des sujets parlants, ils seront employés indifféremment. Leur fluctuation reste sans intérêt pour l’étymologie. Il est du reste inutile d’insister en présence de l’illustration topique de ces faits qui nous est offerte dans le sanskrit.

Cet idiome ignore les coupes comme a | tra, a | kra, etc. Dès lors on peut prédire, si la théorie est vraie, que akcra (représentant toujours ak | ra) ne s’y distinguera point de akkra. C’est exactement ce qui se produit. Devant liquide, nasale ou semi-consonne, les catégories de la consonne double et de la consonne simple sont absolument confondues en sanskrit. Etant donnés les composés çara-trayam (trois flèches) et çarad-trayam (trois automnes), nous croyons devoir en Europe observer la différence étymologique dans l’orthographe, écrire l’un çaratrayam et le second çarattrayam. Si nous consultons la tradition indigène, nous apprenons qu’il faut écrire :

a. D’après nombre de manuscrits: dans les deux cas çaratra- yam[9]. Aucune occlusive n’est marquée double devant r-w.

b. D’après certains Prātiçakhyas : dans les deux cas çarattra- yam[10]. Aucune occlusive n’est marquée simple devant r-w. SUR UN POINT DE LA PHONÉTIQUE DES CONSONNES EN INDO-EUROPÉEN. 427

c. D’après Pānini (8, 4, 47; cf. avec critique 48 et 50—52): dans les deux cas çaratrayam ou dans les deux cas çarattrayam. Emploi à volonté de la lettre double ou simple devant r-w. Cette dernière doctrine, pour être fidèlement rapportée, doit plutôt se formuler comme suit: toute occlusive est supposée simple devant r-w, mais on peut toujours la redoubler. Ainsi le système a et le système b nous donnent raison chacun à sa manière; le troisième système à lui seul nous donne raison deux fois. Car, à côté de l’obligation, en règle générale, d’écrire les deux mots de la même façon, il laisse la faculté non moins significative d’écrire le même mot des deux façons. Comme les précédents, il refuse toute sanction à la distinction étymologique, mais il proclame en outre expressément l’indifférence phonétique de tr et ttr, qui est la contre-partie prévue et la cause même du premier fait[11]. Devant cet ensemble de témoignages, on peut affirmer que, lorsque la différence étymologique est respectée dans l’écriture, c’est que le scribe donne simplement une entorse au principe phonétique[12]. Ce qui se passe sous nos yeux dans l’exemple du sanskrit a dû se passer en indo-européen. Il n’y a pas lieu d’admettre que la forme composée de pet + trom pût offrir un autre groupe que le génitif du mot père, patros, où le t était étymologiquement simple. La prononciation exacte est indifférente. Etait-ce dans les deux cas ttr (pattros, pettron), dans les deux cas t | r (pat | ros, pet | rom) ou dans les deux cas un groupe flottant (pattros, pat | ros; pettrom, pet | rom)? Le seul point important est d’affirmer le parallélisme des deux formes, d’où il suit que, si la première aboutit en grec à πατρός, on ne saurait attendre de la seconde un autre produit 428 SUR UN POINT DE LA PHONÉTIQUE DES CONSONNES EN INDO-EUROPÉEN.

que πέτρον; et que le type πεστρον pour πεττρον, jusqu'ici admis, ne correspond à rien dans la langue mère. Toute l'erreur consiste à opérer avec -tr- et -ttr- comme avec des grandeurs séparées, tandis que ces groupes coïncident de leur nature. Par voie déductive et par des considérations de phonétique générale, nous obtenons donc un résultat entièrement conforme à l'induction tirée au début du germain seþla-, grec μέτρον, etc.

Revenant au point de vue purement historique, il nous reste à déterminer la position que prend le sanskrit dans le débat. Car cette langue n’a été mise à contribution jusqu’ici qu’à propos de la question théorique du rapport de t | r à ttr, comme aurait pu l’être, le cas échéant, n’importe quelle langue du globe. Elle n’est point intervenue encore en qualité de représentant de l’indo-européen.

A cet égard les formes indiennes pourraient facilement faire illusion au premier aspect. Il est certain que çhatram «parasol», satram, nom d’une certaine cérémonie, offrent le même groupe que pitrā et que ces mots sont formés de ćhad + tram, sad + tram[13]. Il y a donc en apparence, de la part du sanscrit, un témoignage sans réplique, mais en réalité parfaitement nul:

Le -tt- primitif n’étant pas converti dans l’Inde en quelque autre groupe (comme -st- dans les langues d’Europe), la question que le grec permet de résumer dans le dilemme très net μέτρον ou -πλαστρον ne pourrait être en sanscrit qu’une question entre satram et sattram question dont le seul énoncé est absurde, puisque, devant la phonétique indienne, qui dit -atra- dit -attra- et réciproquement. Satram répond à l’alternative posée par juérpov et ne répond pas moins à l’alternative contraire, contenue dans -πλαστρον. C’est qu’en effet nous ne pouvons demander au sanscrit de décider si l’indo-européen séparait ttr de tr après l’avoir invoqué comme l’exemple éclatant d’un idiome qui n’admet pas cette différence. Précisément parce qu’il applique lui-même notre principe d’une manière inflexible, il n’est plus en situation de nous apprendre jusqu’à quel point la langue mère l’appliquait. Ainsi, tout en considérant le parallélisme satram-pitrā (ou sattram-pittrā) comme SUR UN POINT DE LA PHONÉTIQUE DES CONSONNES EN INDO-EUROPÉEN. 429


hérité de l’âge primitif, il faut reconnaître que ce parallélisme n’est pas un argument à exploiter, vu que le sanscrit se serait chargé de niveler les deux formes même au cas où il les aurait reçues dissemblables[14]. La lumière que le sanscrit est incapable de faire en ce qui le concerne pourrait être espérée de son proche parent, l’iranien, où -tt- s’annonce par le groupe spécial -st- et où par conséquent l’absence de sifflante fournirait une indication formelle. Autant l’indien satram est ambigu, autant le zend «haθrem» (si telle était la forme correspondante) serait la démonstration victorieuse de tout ce que nous cherchons à établir[15]. Par une chance malheureuse aucun des mots décisifs satram, âatrani, éhatram ne figure dans un monument iranien. Il reste χšaθrem = kṣatram, que nous persistons à croire formé de kṣad + tram, principalement parce qu’il y a impossibilité phonétique à le dériver de kṣā- et impossibilité logique à le faire venir de kṣan-. Cet unique exemple, s’il est admis, constitue une preuve irréfragable. Autant que possible on s’est astreint jusqu’ici à ne citer que des exemples présentant une voyelle brève devant le groupe t(t)r. C’est que la quantité de la voyelle n’est pas indifférente pour le groupe consonantique qui suit. Il convenait de séparer les deux questions; mais les conclusions finales sont les mêmes: Le t double (devant r-w) se confondra avec t simple, après voyelle longue aussi bien qu’après voyelle brève, quoique par une voie plus détournée. Le premier point à fixer est de savoir ce que devient t simple placé entre voyelle longue et r-w. A l’inverse de ce qui arrive après voyelle brève, il se porte sur la deuxième syllabe (prend la forme explosive). L’indo-européen coupait: păt | ros, mais mā | tros. Ce fait résulte d’une série d’observations trop longues à rapporter ici, et qui montrent la coupe syllabique primitive obéissant à une loi d’équilibre très curieuse. Tant que la première de deux syllabes n’est pas longue, elle attire à elle tout élément disponible, comme si sa capacité normale n’était pas satisfaite (de là păt | ros et non pă | tros). Mais aussitôt que la première syllabe est pourvue, le courant se déclare en sens inverse et rejette sur la seconde le tropplein de la première (mā | tros et non māt | ros).

Si maintenant on passe au type à consonne double et qu’on envisage une formation māt + ros, la destinée de māttro sera de se résoudre premièrement en māt | ro conformément à tout ce qui a été établi plus haut. Mais ce māt | ro lui-même n’est pas viable. La loi indo-européenne qui vient d’être indiquée exige sa transformation immédiate en mā | tro. Encore ici par conséquent, quoique dans des circonstances différentes, le type à consonne simple est rejoint par le type à consonne double qui s’y conforme entièrement.

Ceci permet d’expliquer le vieux haut-all. bīhal « hache ». On sait que mahal « forum, contio » répond au got. maþl, et M. Osthoff a montré (Beitr. de PB. 8, 146) que hl doit être considéré comme le produit régulier, en allemand, de þ | l, lorsqu’il est partagé de la sorte entre deux syllabes[16]. Le vieux haut-ail. īîhal peut donc représenter un goth. *beiþl, et le fait devient certain par le norrois bílda (ld = þl). Nous sommes ainsi en possession d’un germ. *bīþla- « hache» qu’il est trop naturel d’interpréter par «l’instrument à fendre», en le ramenant à bheid-tro-m. Le germ. *bīþla- (et non bīstla-) «hache» contient la même preuve que *seþla- (et non sestla-) « siège ».

Dans tout ce qui précède, il a été fait abstraction de l’hypothèse de M. Brugmann, d’après laquelle l’assibilation des doubles dentales, commune à tous les idiomes de la famille moins un, remonterait à la période indo-européenne, de manière qu’un type mentionné plus haut sous la forme *setto- serait en réalité *setsto-.

Cette hypothèse, en la tenant pour vraie, met-elle en danger le point que nous avons essayé de démontrer? SUR UN POINT DE LA PHONÉTIQUE DES CONSONNES EN INDO-EUROPÉEN. 431


Il serait plus aisé de répondre à cette question si nous étions fixés sur la manière dont une sifflante a pu prendre naissance entre un t implosif et un t explosif, qui forment bien le groupe le plus simple et le plus facile à prononcer qu’on puisse imaginer. C’est l’étrangeté même de ce phénomène qui a servi d’argument pour le reculer jusqu’à la période proethnique, parce qu’il est presque incroyable qu’un tel fait se soit répété séparément dans plu- sieurs langues. Quoi qu’il en soit, nous pensons que l’indo-européen n’a pas pu posséder *setsto-, sans que cette forme, à une époque quelconque, ait été précédée de *setto-. Ce point accordé, toutes les observations présentées plus haut conservent exactement leur valeur. Au moment où l’assibilation intervient, elle frappe *setto- qui offre un t double caractérisé: elle ne peut atteindre *set | ro- (pour *settro-) où le t a déjà la même valeur que dans *patros. Ainsi, en admettant que skr. sattar- soit pour *satstar-, *satster-, il ne s’ensuit pas encore que satram ne descende point de *setromQuoique phonétiquement satram puisse sortir de *setstrom, *satstram, aussi bien que de *setrom[17]. Ou en admettant que πλαστός soit pour *platstos, il ne s’ensuit pas que -πλαστρον doive paraître moins irrégulier que précédemment, lorsque nous raisonnions sur la base de *platlos.

Un fait qui n’était pas absolument certain et qui trouve dans ce qui précède une confirmation incidente, c’est que le changement des consonnes douces en fortes devant les fortes est de date indo- européenne. Le doute était soulevé par le lat. āctus (āgo) contre făctus (făcio), qui établit l’existence de formes italiotes comme *agtos[18]. Ces formes ne sont décidément que des formes réédifiées. En effet sed + tlom donne en indo-européen setlom, ce qui serait impossible si les douces avaient maintenu leur sonorité devant les fortes.

P. S. — Il eût été préférable de laisser de côté complètement le mot petrom (?) «aile» que nous avons eu le tort de choisir pour texte et point de départ de cette étude. Assurément, s’il est vrai comme on l’enseigne que le mot aile ait eu la forme *petrom, nous restons libre de défendre notre inter432 SUR UN POINT DE LA PHONÉTIQUE DES CONSONNES EN INDO-EUROPÉEN.

prétation particulière de ce *petrom comme étant pet-trom. Mais c’est la légitimité même du prétendu *petrom qui fait doute, car la racine pour «voler, se mouvoir en l’air» est clairement dissyllabique: skr. pati-ta-s, gr. πέτα-μαι dans Pindare. L’indo-européen n’a pu former ni *pet-tro ni pet-ro, mais seulement *pétA-tro-, *pétA-ro-, ou bien avec chute de l’e radical ptA-tró-, ptA-ró-. Il est à noter que le zend patereta- «ailé» n’a pas d’autre origine possible que petA-ro-. Il ne peut représenter un skr. patr̥ta-, chose informe, ni un skr. patrita- qui donnerait paiθrita-, ni un skr. patarita- qui n’ex- pliquerait pas -ere-: il ne reste que patirita- de *patirani = *petA-ro-m, avec lequel s’accorde le germ. feþrō- en raison de la suppression régulière de a non accentué (cf. duhitar-, tohter) et peut-être gr. πέταλον malgré πετάννυμι. Le grec πτερόν de son côté indique du premier coup *ptA-ró- et ne comporte aucune autre explication. Seul l’indien patram soulève une difficulté, dont la solution reste à trouver.


  1. Voir Curtius, Grundz.4, p. 700.
  2. Vieux saxon sethal (Confession et gloses), anglo-saxon seđel et seld (id = þl). Comme variante toute régulière de séþla- les mêmes dialectes ont naturellement pu connaître aussi *sedla-. Le frison sedel se rapporte-t-il au premier ou au second? C’est ce qu’il est aussi malaisé que peu important de décider. Sedle dans l’Hêliand ne serait pas moins ambigu si, au vers 5713, le correcteur du manuscrit C n’avait ajouté une barre au d. En tout cas, il y a des traces certaines de la forme à consonne sonore. Premièrement dans le texte vieux haut-allemand d’Isidore, outre sedhal on lit trois fois hôh-setli, dont le t ne saurait être pris pour un durcissement d = dh: il n’existe dans Is. que deux exemples assurés d’un tel t, chunt (2, 5) et baltliihho (9, 6), tous deux offrant une consonne avant le t. Il faut donc que -setli représente, non un got. *siþli, mais un got. *sidli, et cela est en effet conforme à la phonétique du texte (cf. guotliih, uuootnissa, etc.). Un autre continuateur de germ. *sedla- se cache, ce nous semble, dans l’anglo-saxon setl. Il se dénonce par la frappante identité de l’expression "sigan tô setle", en parlant du soleil, avec le "sigan te sedle" de l’Hêliand. C’est un des cas où tl est issu de dl; cf. "botl", "spâtl" (Sievers, "Beitr. de Paul et Braune", 5, 529). L’ancien *"sedla"- s’est confondu de la sorte en anglo- saxon avec le mot tout différent *"setla" (got. "sitls", v. h.-a. "sëzszal").
  3. D’autant plus facile qu’il existe, comme on sait, dans les langues d’Europe un suffixe -stro parti des racines en -s (monstrum, etc.).
  4. Les formes réputées régulières (où occl. dentale + tr semble donner str) ne sont pas elles-mêmes si nombreuses qu’on pourrait le croire. En grec, après ἔμπλαστρον qui vient d’être cité, je ne vois plus que μαστροί = μαστῆρες (Hésychius), à moins d’accueillir par exemple κονίστρα sous prétexte qu’il est flanqué de κονίζω et tout ce qui se présente dans des conditions aussi douteuses.
  5. Journal de Kuhn, XXVII, 198. Du pràcrit mettaṃ, l’auteur infère un skr. *mitram = μέτρον. Il resterait à savoir si mettaṃ ne représente pas plutôt le mot qui figure dans ni-mittam et qui n’appartient pas à la racine de mātram.
  6. Si ce n’est le traditionnel rapprochement avec φῖτυ (= *φῦτυ) qui n’est pas phonétiquement admissible.
  7. Nous renvoyons à l’important article de M. Louis Havet, Les syllabes μακραὶ ϑέσει, dans ces Mémoires, IV, 21 seq. Cf. son Cours de métrque, §§ 36 et 37.
  8. Au point de vue mécanique également, l’r (qui est une demi-fermeture) ne permet pas une explosion du t aussi forte que devant voyelle.
  9. Whitney, Sanskr. Gramm , § 232: « The ordinary usage of the mss. makes no différence between tliose groups in which a plionetic duplication is allowed by the rules given above [voir dans le texte b et c] and those in which the duplication is elymological. As every tv after a vowel may aiso be properly written ttv, so dattv and tattvá may be, and almost invariably are, written as dattvá and tatvá ... So in inflection, we have always, for example, maǵńá, etc., not maǵǵńá, from maǵǵán. Even in composition and sentence-collocation the same abbreviations are made: thus, hdyōtá for hddyōtá; ćhináty asya for ćhinátty asya . Hence it is impossible to détermine by the evidence of written usage whether we should regard ādhvam or āddhvam (from √ās), ádviḍhvam or ádviḍḍhvam (from √dviṣ) as the true form of a second person plural. » Cf. Bènfey, Vollst. Gramm., §§ 11) et 21.
  10. Voir l’ensemble de passages réunis dans l’article de M. Kirste (Mémoires, V, 106), chapitre du varṇakrama. La doctrine du reiloublement obligatoire est appliquée dans quehjuos manuscrits, comme ceux (appartenant au Yaǵur-Vída) que cite Bōhtlingk, Pāṇini1, II, p. 397, où on lit par exemple: sa ttvā = sa tvā (c’est-à-dire phonétiquement sat | tvā = sat | vā), aggnē = agnē, etc.
  11. Ainsi le redoublement sporadique dans une forme comme suttvà est le meilleur commentaire de la simplilication généralement faite dans datvā. Un mol qui reçoit souvent le redoublement facultatif est abbrram = abhram «nuage». Je sais bien que l’interprétation indigène décompose ce mot en ap- «eau» + bhar «porter», et qu’on en pourrait précisément conclure que le redoublement n’est pas aussi arbitraire que nous le disons. Mais je demande comment cette fausse étymologie aurait pu naître et s’imposer, si le son n’y donnait prétexte, c’est-à- dire si abhram n’avait pas frappé l’oreille comme quelque chose de parlaitement équivalent à ab-bhram. Tout ce qu’on peut concéder, c’est donc que l’étymologie, vraie ou fausse, guide souvent le choix entre deux orthographes qui, en elles- mêmes, sont indifférentes.
  12. Dans le texte du Rig-Véda, nos éditions différencient taraddvēṣas-, yāvayaddvēṣas- et advēṣas. J’ignore si c’est sur l’autorité d’une tradition quelconque.
  13. Autres exemples: datram «don» = dad-tram (et l’adjectif ḍatrimas), patram «feuille, aile» = pat-tram, probablement aussi kṣatram «imperium» = kṣad-tram (kṣad- distribuer, dispenser), çatrus «ennemi» = çad-trus conformément à l’étymolngie qu’on trouve dans le Mahàbhàrata (8,1992): çatruḥ çadatēḥ. Nous ne mentionnons pas les formes comme satvam = sat-tram, tatvam = tad-tvam, ou les gérondifs tels que datvā, à cause de leur caractère récent.
  14. Les dictionnaires donnent sattram, avec une autre orthographe que piṭrā: distinction vaine, comme toute distinction entre -tr- et -ttr- sanskrit. Dans le Véda par exemple, satram, datram, patram ne reçoivent jamais qu’un seul t comme piṭrā. Si nous nous abstenons d’en tirer un avantage facile, c’est justement que nous n’attachons pas d’importance aux variations indiennes entre -tr- et -ttr-. Autrement quoi de plus simple, encore une fois, que de dire: «satram prouve *setrom», ce qui clorait la discussion de façon péremptoire?
  15. Remarquons en revanche que «hastrem» ne ruinerait pas irrémissiblement notre système, une telle forme pouvant toujours s’expliquer par l’analogie, aussi bien que -πλαστρον en grec. C’est pouniuoi il n’y a pas d’objection absolue à tirer par exemple de hamōistra «opposition». D’ailleurs cette forme, d’après M. James Dannesteter, qui a bien voulu me la signaler, vient probablement de la racine qui est en sanskrit mith-, plus exactement mithi- (racine dissyllabique). Sur qāstra- faussement rapporté par Justi à qād-, voir J. Darmesteter, Études iraniennes, II, 189 seq.
  16. Cette division ne répond pas à la coupe indo-européenne après voyelle longue, mais il s’agit de faits de la période germanique et même allemande.
  17. Quoique phonétiquement satram puisse sortir de *setstrom, *satstram, aussi bien que de *setrom.
  18. Les formes lituaniennes comme augti (d’ailleurs prononcé aukti) ne signifient rien, comme le prouve p. ex, duktē = *dugtē «fille».