Système d’Épicure

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Œuvres philosophiques
Charles Tutot (p. 3-48).

Systême d'Épicure.

I.

Lorsque je lis dans Virgile, Georg. L. 2.

Felix qui potuit rerum cognoſcere cauſas !


je demande, quis potuit ? Non, les ailes de notre génie ne peuvent nous élever juſqu’à la connoiſſance des cauſes. Le plus ignorant des hommes est auſſi éclairé à cet égard, que le plus grand philoſophe. Nous voyons tous les objets, tout ce qui ſe paſſe dans l’univers, comme une belle décoration d’opéra, dont nous n’appercevons ni les cordes, ni les contre-poids. Dans tous les corps, comme dans le nôtre, les premiers reſſorts nous ſont cachés, & le ſeront vraiſemblablement toujours. Il eſt facile de ſe conſoler d’être privés d’une ſcience qui ne nous rendroit, ni meilleurs, ni plus heureux.

II.

Je ne puis voir ces enfans, qui avec une pipe & du ſavon battu dans de l’eau, s’amuſent à faire ces belles veſſies colorées, que le ſouffle dilate ſi prodigieuſement, ſans les comparer à la nature. II me femble qu’elle prend comme eux, ſans y ſonger, les moyens les plus ſimples pour opérer. Il eſt vrai qu’elle ne ſe met pas plus en dépenſe, pour donner à la terre un prince qui doit la faire trembler, que pour faire éclore l’herbe qu’on foule aux pieds. Un peu de boue, une goutte de morve, forme l’homme & l’inſecte ; & la plus petite portion de mouvement a ſuffi pour faire jouer la machine du monde.

III.

Les merveilles de tous les regnes, comme parlent les chimiſtes, toutes ces choſes que nous admirons, qui nous étonnent ſi fort, ont été produites, pour ainſi dire, à-peu-près par le même mélange d’eau & de ſavon, & comme par la pipe de nos enfans.

IV.

Comment prendre la nature ſur le fait ? Elle ne s’y eſt jamais priſe elle-même. Dénuée de connoiſſance & de ſentiment, elle fait de la ſoie, comme le Bourgeois Gentilhomme fait de la proſe, ſans le ſavoir : auſſi aveugle, lorſqu’elle donne la vie,

qu’innocente lorſqu’elle la détruit.

V.

Les phyſiciens regardent l’air comme le chaos univerſel de tous les corps. On peut dire qu’il n’eſt preſque qu’une eau fine, dans laquelle ils nagent, tant qu’ils ſont plus légers qu’elle. Lorſque le ſoutien de cette eau, ce reſſort inconnu par lequel nous vivons, & qui conſtitue, ou eſt lui-même l’air proprement dit, lors, dis-je, que ce reſſort n’a plus la force de porter les graines diſperſées dans toute l’athmoſphere, elles tombent ſur la terre par leur propre poids ; ou elles ſont jetées çà & là par les vents ſur ſa ſurface. Delà toutes ces productions végétales, qui couvrent ſouvent tout-à-coup les foſſés, les murailles, les marais, les eaux croupies, qui étoient, il y a peu de temps, ſans herbe & ſans verdure.

VI.

Que de chenilles & autres inſectes viennent auſſi quelquefois manger les arbres en fleur, & fondre ſur nos jardins ! D’où viennent-ils, ſi ce n’eſt de l’air ?

VII.

Il y a donc dans l’air des graines ou ſemences, tant animales, que végétales ; il y en a eu, & il y en aura toujours. Chaque individu attire à ſoi celles de ſon eſpece, ou celles qui lui ſont propres, à moins qu’on n’aime mieux que ces ſemences aillent chercher les corps ou elles peuvent mûrir, germer & ſe développer.

VIII.

Leur premiere matrice a donc été l’air, dont la chaleur commence à les préparer. Elles ſe vivifient davantage dans leur seconde matrice, j’entends les vaiſſeaux ſpermatiques, les teſticules, les véſicules ſéminales ; & cela, par les chaleurs, les frottemens, la ſtagnation d’un grand nombre d’années ; car on ſait que ce n’eſt qu’à l’âge de puberté, & par conſéquent après une longue digeſtion dans le corps du mâle, que les ſemences viriles deviennent propres à la génération. Leur troiſieme & derniere matrice, eſt celle de la femelle, où l’œuf fécondé, deſcendu de l’ovaire par les trompes de Fallope, eſt en quelque ſorte intérieurement couvé, & où il prend facilement racine.

IX.

Les mêmes ſemences qui produiſent tant de ſortes d’animalcules, dans les fluides expoſés à l’air, & qui paſſent auſſi aiſément dans le mâle, par les organes de la reſpiration & de la déglutition ; que du mâle, ſous une forme enfin viſible, dans la femelle, par le vagin ; ces ſemences, dis-je, qui s’implantent & germent avec tant de facilité dans l’uterus, ſuppoſent-elles qu’il y eut toujours des hommes, des hommes faits, & de l’un, & de l’autre ſexe ?

X.

Si les hommes n’ont pas toujours exiſté, tels que nous les voyons aujourd’hui, (eh ! le moyen de croire qu’ils ſoient venus au monde, grands, comme pere & mere, & fort en état de procréer leurs ſemblables !) il faut que la terre ait ſervi d’uterus à l’homme ; qu’elle ait ouvert ſon ſein aux germes humains, déjà préparés, pour que ce ſuperbe animal, certaines loix posées, en pût éclore. Pourquoi, je vous le demande, Anti-Épicuriens modernes, pourquoi la terre, cette commune mere & nourrice de tous les corps, auroit-elle refusé aux graines animales, ce qu’elle accorde aux végétaux les plus vils, les plus pernicieux ? Ils trouvent toujours ſes entrailles fécondes ; & cette matrice n’a rien au fond de plus ſurprenant que celle de la femme.

XI.

Mais la terre n’eſt plus le berceau de l’humanité ! On ne la voit point produire d’hommes ! Ne lui reprochons point ſa ſtérilité actuelle ; elle a fait ſa portée de ce côté-là. Une vieille poule ne pond plus, une vieille femme ne fait plus d’enfans ; c’eſt à-peu-près la réponſe que Lucrece fait à cette objection.

XII.

Je ſens tout l’embarras que produit une pareille origine, & combien il eſt difficile de l’éluder. Mais comme on ne peut ſe tirer ici d’une conjecture auſſi hardie, que par d’autres, en voici que je ſoumets au jugement des philoſophes.

XIII.

Les premieres générations ont dû être fort imparfaites. Ici l’œſophage aura manqué ; là l’eſtomac, la vulve, les inteſtins, &c. Il eſt évident que les ſeuls animaux qui auront pu vivre, ſe conſerver, & perpétuer leur eſpèce, auront été ceux qui ſe ſeront trouvés munis de toutes les pieces néceſſaires à la génération, & auxquels en un mot aucune partie eſſentielle n’aura manqué. Réciproquement ceux qui auront été privés de quelque partie d’une néceſſité abſolue, ſeront morts, ou peu de temps après leur naiſſance, ou du moins ſans ſe reproduire. La perfection n’a pas plus été l’ouvrage d’un jour pour la nature, que pour l’art,

XIV.

J’ai vu cette[1] femme ſans ſexe, animal indéfiniſſable, tout-à-fait châtré dans le ſein maternel. Elle n’avoit ni motte, ni clitoris, ni tetons, ni vulve, ni grandes levres, ni vagin, ni matrice, ni regles ; & en voici la preuve. On touchoit par l’anus la ſonde introduite par l’uretre, le biſtouri profondément introduit à l’endroit où eſt toujours la grande fente dans les femmes, ne perçoit que des graiſſes & des chairs peu vaſculeuſes, qui donnoient peu de ſang : il fallut renoncer au projet de lui faire une vulve, & la démarier après dix ans de mariage avec un payſan auſſi imbécille qu’elle, qui n’étant point au fait, n’avoit eu garde d’inſtruire ſa femme de ce qui lui manquoit. Il croyoit bonnement que la voie des ſelles étoit celle de la génération, & il agiſſoit en conſéquence, aimant fort ſa femme qui l’aimoit auſſi beaucoup, & étoit très-fâchée que ſon ſecret eût été découvert. M. le comte d’Erouville, lieutenant-général, tous les médecins & chirurgiens de Gand, ont vu cette femme manquée, & en ont dreſſé un procès-verbal. Elle étoit abſolument dépourvue de tout ſentiment du plaiſir vénérien ; on avoit beau chatouiller le ſiège du clitoris abſent, il n’en réſultoit aucune ſenſation agréable. Sa gorge ne s’enfloit en aucun temps.

XV.

Or ſi aujourd’hui même la nature s’endort juſqu’à ce point ; ſi elle eſt capable d’une ſi étonnante erreur, combien de ſemblables jeux ont-ils été autrefois plus fréquens ! Une diſtraction auſſi conſidérable, pour le dire ainſi, un oubli auſſi ſingulier, auſſi extraordinaire, rend, ce me ſemble, raiſon de tous ceux où la nature a dû néceſſairement tomber dans ces temps reculés, dont les générations étoient incertaines, difficiles, mal établies, & plutôt des eſſais, que des coups de maître.

XVI.

Par quelle infinité de combinaiſons il a fallu que la matiere ait paſſé, avant que d’arriver à celle-là ſeule, de laquelle pouvoit réſulter un animal parfait ! Par combien d’autres, avant que les générations ſoient parvenues au point de perfection qu’elles ont aujourd’hui !

XVII.

Par une conséquence naturelle, ceux-là ſeuls auront eu la faculté de voir, d’entendre, &c. à qui d’heureuſes combinaiſons auront enfin donné des yeux & des oreilles exactement faits & placés comme les nôtres.

XVIII.

Les élémens de la matiere, à force de s’agiter & de ſe mêler entr’eux, étant parvenus à faire des yeux, il a été auſſi impoſſible de ne pas voir, que de ne pas ſe voir dans un miroir, ſoit naturel, ſoit artificiel. L’œil s’eſt trouvé le miroir des objets, qui ſouvent lui en ſervent à leur tour. La nature n’a pas plus ſongé à faire l’œil pour voir, que l’eau, pour ſervir de miroir à la ſimple bergere. L’eau s’eſt trouvée propre à renvoyer les images ; la bergere y a vu avec plaiſir ſon joli minois. C’eſt la penſée de l’auteur de l’homme machine.

XIX.

N’y a-t-il pas eu un peintre, qui ne pouvant repréſenter à ſon gré un cheval écumant, réuſſit admirablement, fit la plus belle écume, en jetant de dépit ſon pinceau ſur la toile ?

Le haſard va ſouvent plus loin que la prudence.

XX.

Tout ce que les médecins & les phyſiciens ont écrit ſur l’uſage des parties des corps animés, m’a toujours paru ſans fondement. Tous leurs raiſonnemens ſur les cauſes finales ſont ſi frivoles, qu’il faut que Lucrece ait été auſſi mauvais phyſicien, que grand poëte, pour les réfuter auſſi mal.

XXI.

Les yeux ſe ſont faits, comme la vue ou l’ouïe ſe perd & ſe recouvre ; comme tel corps réfléchit le ſon, ou la lumiere. Il n’a pas fallu plus d’artifice dans la conſtruction de l’œil, ou de l’oreille, que dans la fabrique d’un écho.

XXII.

S’il y a un grain de pouſſiere dans le canal d’Euſtache, on n’entend point ; ſi les arteres de Ridley dans la rétine, gonflées de ſang, ont uſurpé une partie du ſiege qui attend les rayons de lumiere, on voit des mouches voler. Si le nerf optique eſt obſtrué, les yeux ſont clairs & ne voient point. Un rien dérange l’optique de la nature, qu’elle n’a par conſéquent pas trouvée tout

d’un coup.

XXIII.

Les tâtonnemens de l’art pour imiter la nature, font juger des ſiens propres.

XXIV.

Tous les yeux, dit-on, ſont optiquement faits, toutes les oreilles mathématiquement ! Comment ſait-on cela ? Parce qu’on a obſervé la nature ; on a été fort étonné de voir ſes productions ſi égales, & même ſi ſupérieures à l’art : on n’a pu s’empêcher de lui ſuppoſer quelque but, ou des vues éclairées. La nature a donc été avant l’art, il s’eſt formé ſur ſes traces ; il en eſt venu, comme un fils vient de ſa mere. Et un arrangement fortuit donnant les mêmes privileges qu’un arrangement fait exprès avec toute l’induſtrie poſſible, a valu à cette commune mere, un honneur que méritent les ſeules loix du mouvement.

XXV.

L’homme, cet animal curieux de tout, aime mieux rendre le nœud qu’il veut délier plus indiſſoluble, que de ne pas accumuler queſtions ſur queſtions, dont la dernière rend toujours le problême plus difficile. Si tous les corps ſont mus par le feu, qui lui donne ſon mouvement ? l’éther. Qui le donne à l’éther ? D*** a raiſon ; notre philoſophie ne vaut pas mieux que celle des Indiens.

XXVI.

Prenons les choſes pour ce qu’elles nous ſemblent ; regardons tout autour de nous ; cette circonſpection n’eſt pas ſans plaiſir, le ſpectacle eſt enchanteur ; aſſiſtons-y ; en l’admirant, mais ſans cette vaine démangeaiſon de tout concevoir, ſans être tourmentés par une curioſité toujours ſuperflue, quand les ſens ne la partagent pas avec l’eſprit.

XXVII.

Comme, certaines loix phyſiques poſées, il n’étoit pas poſſible que la mer n’eût ſon flux & ſon reflux, de même, certaines loix du mouvement ayant exiſté, elles ont formé des yeux qui ont vu, des oreilles qui ont entendu, des nerfs qui ont ſenti, une langue tantôt capable & tantôt incapable de parler, ſuivant ſon organiſation ; enfin elles ont fabriqué le viſcere de la penſée. La nature a fait, dans la machine de l’homme, une autre machine qui s’eſt trouvée propre à retenir les idées & à en faire de nouvelles, comme dans la femme, cette matrice, qui d’une goutte de liqueur fait un enfant. Ayant fait, ſans voir, des yeux qui voient, elle a fait ſans penſer, une machine qui penſe. Quand on voit un peu de morve produire une créature vivante, pleine d’eſprit & de beauté, capable de s’élever au ſublime du ſtyle, des mœurs, de la volupté, peut-on être ſurpris qu’un peu de cervelle de plus ou de moins, conſtitue le génie, ou l’imbécillité ?

XXVIII.

La faculté de penſer n’ayant pas une autre ſource que celle de voir, d’entendre, de parler, de ſe reproduire, je ne vois pas quelle abſurdité il y auroit de faire venir un être intelligent d’une cauſe aveugle. Combien d’enfans extrêmement ſpirituels, dont les pere & mere ſont parfaitement ſtupides & imbécilles !

XXIX.

Mais, ô bon dieu ! Dans quels vils inſectes n’y a-t-il pas à-peu-près autant d’eſprit, que dans ceux qui paſſent une vie doctement puérile à les obſerver ! Dans quels animaux les plus inutiles, les plus venimeux, les plus féroces, & dont on ne peut trop purger la terre, ne brille pas quelque rayon d’intelligence ? Suppoſerons-nous une cauſe éclairée, qui donne aux uns un être ſi facile à détruire par les autres, & qui a tellement tout confondu, qu’on ne peut qu’à force d’expériences fortuites diſtinguer le poiſon de l’antidote, ni tout ce qui eſt à rechercher, de ce qui eſt à fuir ? Il me femble, dans l’extrême déſordre où ſont les choſes, qu’il y a une ſorte d’impiété à ne pas tout rejeter ſur l’aveuglement de la nature. Elle ſeule peut en effet innocemment nuire & ſervir.

XXX.

Elle ſe joue davantage de notre raiſon, en nous faiſant porter plus loin une vue orgueilleuſe, que ceux qui s’amuſoient à preſſer le cerveau de ce pauvre qui demandoit à Paris l’aumône dans ſon crâne, ne ſe jouoient de la ſienne.

XXXI.

Laiſſons là

Cette fiere raiſon, dont on fait tant de bruit.

Pour la détruire, il n’eſt pas beſoin de recourir au délire, à la fievre, à la rage, à tout miaſme empoiſonné, introduit dans les veines par la plus petite ſorte d’inoculation ;

Un peu de vin la trouble, un enfant la séduit.

À force de raiſon, on parvient à faire peu de cas de la raiſon. C’eſt un reſſort qui ſe détraque, comme un autre, & même plus facilement.

XXXII.

Tous les animaux, & l’homme par conſéquent qu’aucun ſage ne s’aviſa jamais de ſouſtraire à leur catégorie, ſeroient-ils véritablement fils de la terre, comme la fable le dit des géans ? La mer couvrant peut-être originairement la ſurface de notre globe, n’auroit-elle point été elle-même le berceau flottant de tous les êtres éternellement enfermés dans ſon ſein ? C’eſt le ſyſtême de l’auteur de Telliamed, qui revient à-peu-près à celui de Lucrece ; car toujours faudroit-il que la mer, abſorbée par les pores de la terre, conſumée peu-à-peu par la chaleur du ſoleil & le laps infini des temps, eût été forcée, en ſe retirant, de laiſſer l’œuf humain, comme elle fait quelquefois le poiſſon, à ſec ſur le rivage. Moyennant quoi, ſans autre incubation que celle du ſoleil, l’homme & tout autre animal ſeroient ſortis de leur coque, comme certains écloſent encore aujourd’hui dans les pays chauds, & comme font auſſi les poulets dans un fumier chaud par l’art des phyſiciens.

XXXIII.

Quoi qu’il en ſoit, il eſt probable que les animaux, en tant que moins parfaits que l’homme, auront pu être formés les premiers. Imitateurs les uns des autres, l’homme l’aura été d’eux ; car tout leur regne n’eſt, à dire vrai, qu’un compoſé de différens ſinges plus ou moins adroits, à la tête deſquels Pope a mis Newton. La poſtériorité de naiſſance, ou du développement de la ſtructure contenue dans le germe de l’homme, n’auroit rien de ſi ſurprenant. Par la raiſon qu’il faudroit plus de temps pour faire un homme, ou un animal doué de tous ſes membres & de toutes ſes facultés, que pour en faire un imparfait & tronqué ; il en faudroit auſſi davantage pour donner l’être à un homme, que pour faire éclore un animal. On ne donne point l’antériorité de la production des brutes, pour expliquer la précocité de leur inſtinct, mais pour rendre raiſon de l’imperfection de leur eſpece.

XXXIV.

Il ne faut pas croire qu’il ait été impoſſible à un fœtus humain, ſorti d’un œuf enraciné dans la terre, de trouver les moyens de vivre. En quelque endroit de ce globe, & de quelque maniere que la terre ait accouché de l’homme, les premiers ont dû ſe nourrir de ce que la terre produiſoit d’elle-même & ſans culture, comme le prouve la lecture des plus anciens hiſtoriens & naturaliſtes. Croyez-vous que le premier nouveau-né ait trouvé un teton, ou un ruiſſeau de lait tout prêt pour ſa ſubſiſtance ?

XXXV.

L’homme nourri des ſucs vigoureux de la terre, durant tout ſon état d’embryon, pouvoit être plus fort, plus robuſte qu’à préſent, qu’il eſt énervé par une ſuite infinie de générations molles & délicates ; en conſéquence il pouvoit participer à la précocité de l’inſtinct animal, qui ne ſemble venir que de ce que le corps des animaux qui ont moins de temps à vivre, eſt plutôt formé. D’ailleurs, pour joindre des ſecours étrangers aux reſſources propres à l’homme, les animaux, qui, loin d’être ſans pitié, en ont ſouvent montré dans des ſpectacles barbares, plus que leurs ordonnateurs, auront pu lui procurer de meilleurs abris, que ceux où le haſard l’aura fait naître ; le tranſporter, ainſi que leurs petits, en des lieux où il aura eu moins à ſouffrir des injures de l’air. Peut-être même qu’émus de compaſſion à l’aſpect de tant d’embarras & de langueurs, ils auront bien voulu prendre ſoin de l’allaiter, comme pluſieurs écrivains, qui paroiſſent dignes de foi, aſſurent que cela arrive quelquefois en Pologne : je parle de ces ourſes charitables, qui après avoir enlevé, dit-on, des enfans preſque nouveaux-nés, laiſſés ſur une porte par une nourrice imprudente, les ont nourris & traités avec autant d’affection & de bonté que leurs propres petits. Or tous ces ſoins paternels des animaux envers l’homme auront vraiſemblablement duré juſqu’à ce que celui-ci, devenu plus grand & plus fort, ait pu ſe traîner, à leur exemple, ſe retirer dans les bois, dans les troncs d’arbres creux, & vivre enfin d’herbes comme eux. J’ajoute que ſi les hommes ont jamais vécu plus qu’aujourd’hui, ce n’eſt qu’à cette conduite & à cette nourriture, qu’on peut raiſonnablement attribuer une ſi étonnante longévité.

XXXVI.

Ceci jette, il eſt vrai, de nouvelles difficultés ſur les moyens & la facilité de perpétuer l’eſpèce ; car ſi tant d’hommes, ſi tant d’animaux ont eu une vie courte, pour avoir été privés, ici d’une partie, ſouvent double là, combien auront péri faute de ſecours dont je viens d’indiquer la poſſibilité ! Mais que deux, ſur mille peut-être, ſe ſoient conſervés, & ayent pu procréer leur ſemblable, c’eſt tout ce que je demande, ſoit dans l’hypothèſe des générations ſi difficiles à ſe perfectionner, ſoit dans celle de ces enfans de la terre qu’il eſt difficile d’élever, ſi impoſſible même, quand on conſidère que ceux d’aujourd’hui, auſſi-tôt abandonnés que mis au monde, périroient tous

vraiſemblablement, ou preſque tous.

XXXVII.

Il eſt cependant des faits certains qui nous apprennent qu’on peut faire par néceſſité bien des choſes, que nos ſeuls uſages plus que la raiſon même nous font croire abſolument impoſſibles. L’auteur du traité de l’âme en a fait la curieuſe récolte. On voit que des enfans laiſsés aſſez jeunes dans un déſert, pour avoir perdu toute mémoire, & pour croire n’avoir ni commencement ni fin, ou égarés pendant bien des années dans des forêts inhabitées, à la ſuite d’un naufrage, ont vécu des mêmes alimens que les bêtes, ſe ſont traînés comme elles, au lieu de marcher droits, & ne prononçoient que des ſons inarticulés, plus ou moins horribles, au lieu d’une prononciation diſtincte, ſelon ceux des animaux qu’ils avoient machinalement imités. L’homme n’apporte point ſa raiſon en naiſſant ; il eſt plus bête qu’aucun animal ; mais plus heureuſement organisé pour avoir de la mémoire & de la docilité, ſi ſon inſtinct vient plus tard, ce n’eſt que pour ſe changer aſſez vîte en petite raiſon, qui, comme un corps bien nourri, ſe fortifie peu-à-peu par la culture, Laiſſez cet inſtinct en friche, la chenille n’aura point l’honneur de devenir papillon ; l’homme ne fera qu’un animal comme un

autre.

XXXVIII.

Celui qui a regardé l’homme comme une plante, & n’en a guères eſſentiellement fait plus d’eſtime que d’un chou, n’a pas plus fait de tort à cette belle eſpèce, que celui qui en a fait une pure machine. L’homme croît dans la matrice par végétation, & ſon corps ſe dérange & ſe rétablit, comme une montre, ſoit par ſes propres reſſorts, dont le jeu eſt ſouvent heureux, ſoit par l’art de ceux qui les connoiſſent, non en horlogers, ( les anatomiſtes) mais en phyſiciens chymiſtes.

XXXIX.

Les animaux éclos d’un germe éternel, quel qu’il ait été, venus les premiers au monde, à force de ſe mêler entr’eux, ont, ſelon quelques philoſophes, produit ce beau monſtre qu’on appelle homme : & celui-ci à ſon tour, par ſon mélange avec les animaux, auroit fait naître les différens peuples de l’univers. On fait venir, dit un auteur qui a tout pensé & n’a pas tout dit, les premiers rois de Danemarck du commerce d’une chienne avec un homme ; les Péguins ſe vantent d’être iſſus d’un chien & d’une femme Chinoiſe, que le débris d’un vaiſſeau expoſa dans leur pays : les premiers

Chinois ont, dit-on, la même origine.

XL.

La différence frappante des phyſionomies & des caractères des divers peuples, aura fait imaginer ces étranges congrès, & ces biſarres amalgames : & en voyant un homme d’eſprit mis au monde par l’opération & le bon plaiſir d’un ſot, on aura cru que la génération de l’homme par les animaux n’avoir rien de plus impoſſible & de plus étonnant.

XLI.

Tant de philoſophes ont ſoutenu l’opinion d’Épicure, que j’ai ôsé mêler ma foible voix à la leur ; comme eux au reſte, je ne fais qu’un ſyſtême ; ce qui nous montre dans quel abyme on s’engage, quand voulant percer la nuit des temps, on veut porter de préſomptueux regards ſur ce qui ne leur offre aucune priſe : car admettez la création ou la rejettez, c’eſt par-tout le même myſtère ; par-tout la même incompréhenſibilité. Comment s’eſt formée cette terre que j’habite ? Eſt-elle la ſeule planète habitée ? D’où viens-je ? Où ſuis-je ? Quelle eſt la nature de ce que je vois ? de tous ces brillans phantômes dont j’aime l’illuſion ? Étois-je, avant que de n’être point ? Serai-je, lorſque je ne ſerai plus ? Quel état a précédé le ſentiment de mon exiſtence ? Quel état ſuivra la perte de ce ſentiment ? C’eſt ce que les plus grands génies ne ſauront jamais ; ils battront philoſophiquement la campagne, [2] comme j’ai fait, feront ſonner l’alarme aux dévots, & ne nous apprendront rien.

XLII.

Comme la médecine n’eſt le plus ſouvent qu’une ſcience de remèdes dont les noms ſont admirables, la philoſophie n’eſt de même qu’une ſcience de belles paroles ; c’eſt un double bonheur, quand les uns guériſſent, & quand les autres ſignifient quelque choſe. Après un tel aveu, comment un tel ouvrage ſeroit-il dangereux ? Il ne peut qu’humilier l’orgueil des philoſophes, & les inviter à ſe ſoumettre à la foi.

XLIII.

Ô ! qu’un tableau auſſi varié que celui de l’univers & de ſes habitans, qu’une ſcène auſſi changeante & dont les décorations font auſſi belles, a de charmes pour un philoſophe ! Quoiqu’il ignore les premières cauſes (& il s’en fait gloire), du coin du parterre où il s’eſt caché, voyant ſans être vu, loin du peuple & du bruit, il assiste à un spectacle, où tout l’enchante & rien ne le surprend, pas même de s’y voir.


XLIV.

Il lui paroît plaisant de vivre, plaisant d’être le jouet de lui-même, de faire un rôle aussi comique, & de se croire un personnage important.


XLV.

La raison pour laquelle rien n’étonne un philosophe, c’est qu’il fait que la folie & la sagesse, l’instinct & la raison, la grandeur & la petitesse, la puérilité & le bon sens, le vice & la vertu, se touchent d’aussi près dans l’homme, que l’adolescence & l’enfance ; que l’esprit recteur & l’huile dans les végétaux ; enfin que le pur & l’impur dans les fossiles. L’homme dur, mais vrai, il le compare à un carrosse doublé d’une étoffe précieuse, mal suspendu ; le fat n’est à ses yeux, qu’un paon qui admire sa queue ; le foible & l’inconstant, qu’une girouette qui tourne à tout vent ; l’homme violent, qu’une fusée qui s’élève dès qu’elle a pris feu, ou un lait bouillant, qui passe par-dessus les bords de son vase, &c.


XLVI.

Moins délicat en amitié, en amour, &c. plus aisé à satisfaire & à vivre, les défauts de confiance dans l’ami, de fidélité dans la femme & la maîtresse, ne sont que de légers défauts de l’humanité, pour qui examine tout en physicien, & le vol même, vu des mêmes yeux, est plutôt un vice qu’un crime. Savez-vous pourquoi je fais encore quelque cas des hommes ? C’est que je les crois sérieusement des machines. Dans l’hypothèse contraire, j’en connois peu dont la fociécé fût estimable. Le matérialisme est l’antidote de la misanthropie.


XLVII.

On ne fait point de si sages réflexions, sans en tirer quelque avantage pour soi-même ; c’est pourquoi le philosophe, opposant à ses propres vices, la même égide qu’à l’adversité, n’est pas plus intérieurement déchiré par la malheureuse nécessité de ses mauvaises qualités, qu’il n’est vain & glorieux de ses bonnes. Si le hasard a voulu qu’il fût aussi bien organisé que la société peut, & que chaque homme raisonnable doit le souhaiter, le philosophe s’en félicitera, & même s’en réjouira, mais sans suffisance & sans présomption. Par la raison contraire, comme il ne s’est pas fait lui-même, si les ressortss de la machine jouent mal, il en est fâché, il en gémit en qualité de bon citoyen ; comme philosophe, il ne s’en croit point responsable. Trop éclairé pour se trouver coupable de pensées & d’actions, qui naissent & se font malgré lui ; soupirant suir la funeste cnndition de l’homme, il ne se laiffe pas ronger par ces bourreaux de remords, fruits amers de l’éducation, que l’arbre de la nature ne porta jamais.


XLVIII.

Nous sommes dans ses mains, comme une pendule dans celles d’un horloger ; elle nous a pétris, comme elle a voulu, ou plutôt comme elle a pu ; enfin nous ne sommes pas plus criminels, en suivant l’impression des mouvemens primitifs qui nous gouvernent, que le Nil ne l’est de les inondations, & la mer de ses ravages.


XLIX.

Après avoir parié de l’origine des animaux, je ferai quelques réflexions sur la mort ; elles seront suivies de quelques autres sur la vie & la volupté. Les unes & les autres sont proprement un projet de vie & de mort, digne de couronner un système épicurien.


L.

La transition de la vie à la mort, n’est pas plus violente, que son passage. L’intervalle qui les sépare, n’est qu’un point, fait par rapport à la nature de la vie, qui ne tient qu’à un fil, que tant de causes peuvent rompre, soit dans l’immense durée des êtres. Hélas ! puisque c’est dans ce point que l’homme s’inquiète, s’agite, & se tourmente sans-cesse, on peut bien dire que la raison n’en a fait qu’un fou.


LI.

Quelle vie fugitive ! Les formes des corps brillent, comme les vaudevilles se chantent. L’homme & la rose paroissent le matin, & ne font plus le soir. Tout se succède, tout disparoît, & rien ne périt.


LII.

Trembler aux approches de la mort, c’est ressembler aux enfans, qui ont peur des spectres & des esprits. Le pâle phantôme peut frapper à ma porte, quand il voudra, je n’en ferai point épouvanté. Le philosophe seul est brave, où la plupart des braves ne le font point.


LIII.

Lorsqu’une feuille d’arbre tombe, quel mal se fait-elle ? La terre la reçoit bénignement dans son sein ; & lorsque la chaleur du soleil en a exalté les principes, ils nagent dans l’air, & sont le jouet des vents.


LIV.

Quelle différence y at-il entre un homme & une plante, réduits en poudre ? Les cendres animales ne ressemblent-elles pas aux végétales ?


LV.

Ceux [3] qui ont défini le froid, une privation du feu, ont dit ce que le froid n’est pas, & non ce qu’il est : il n’en est pas de même de la mort. Dire ce quelle n’est pas ; dire qu’elle est une privation d’air, qui fait céder tout mouvement, toute chaleur, tout sentiment ; c’est assez déclarer ce qu’elle est : rien de positif ; rien ; moins que rien, si on pouvoit le concevoir ; non, rien de réel ; rien qui nous regarde, rien qui nous appartienne, comme l’a fort bien dit Lucrèce. La mort n’est dans la nature des choses, que ce qu’est le zéro dans l’arihmétique.


LVI.

C’est cependant (qui le croiroit ?) c’est ce zéro, ce chiffre qui ne compte point, qui ne fait point nombre par lui même ; c’est ce chiffre, pour lequel il n’y a rien à payer, qui cause tant d’alarmes & d’inquiétudes ; qui fait flotter les uns dans une incertitude cruelle, & fait tellement trembler les autres, que certains n’y peuvent penser sans horreur. Le seul nom de la mort les fait frémir. Le passage de quelque chose à rien, de la vie à la mort, de l’être au néant, est-il donc plus inconcevable, que le passage de rien à quelque chose, du néant à l’être, ou à la vie ? Non, il n’est pas moins naturel ; & s’il est plus violent, il est aussi plus nécessaire.


LVII.

Accoutumons-nous à le penser, & nous ne nous affligerons pas plus de nous voir mourir, que de voir la lame user enfin le fourreau ; nous ne donnerons point de larmes puériles à ce qui doit indispensablement arriver. Faut-il donc tant de force de raison, pour faire le sacrifice de nous-mêmes, & y être toujours prêts. Quelle autre force nous retient à ce qui nous quitte ?


LVIII.

Pour être vraiment sage, il ne fuffit pas de savoir vivre heureux dans la médiocrité, il faut favoir tout quitter de sang froid, quand l’heure en est venue. Plus on quitte, plus l’héroïsme est grand. Le dernier moment et la principale pierre de touche de la sagesse ; c’est, pour ainsi dire, dans le creuset de la mort, qu’il la feue éprouver.


LIX.

Si vous craignez la mort, si vous êtes trop attaché à la vie, vos derniers soupirs seront affreux ; la mort vous servira du plus cruel bourreau ; c’est un supplice, que d’en craindre.


LX.

Pourquoi ce guerrier qui s’est acquis tant de gloire dans le champ de Mars, qui s’est tant de fois montré redoutable dans des combats singuliers, malade au lit, ne peut-il soutenir, pour ainsi dire, le duel de la mort ?


LXI.

Au lit de mort, il n’est plus queftion de ce faste, ou de ce bruyant appareil de guerre, qui excitant les esprits, fait machinalement courir aux armes. Ce grand aiguillon des François, le point d’honneur n’a plus lieu ; on n’a point devant soi l’exemple de tant de camarades, qui braves les uns par les autres, sans doute plus que par eux-mêmes, s’animent mutuellement à la soif du carnage. Plus de spectateurs, plus de fortune, plus de distinction à espérer. Où l’on ne voit que le néant pour récompense de son courage, quel motif soutiendroit l’amour-propre ?


LXII.

Je ne suis point surpris de voir mourir lâchement au lit, & courageusement dans une action. Le duc de *** affrontoit intrépidement le canon sur le revers de la tranchée, & pleuroit à la garde-robe. Là héros, ici poltron, tantôt Achille, tantôt Thersite ; tel est l’homme ! Qu’y a-t-il de plus digne de l’inconséquence d’un esprit aussi bisarre ?


LXIII.

Voilà, dieu merci, tant de fortes épreuve par lesquelles j’ai passé sans trembler, que j’ai lieu de croire que je mourrai de même, en philosophe. Dans ces violentes crises, où je me suis vu prêt de passer de la vie à la mort, dans ces momens de faiblesse, où l’âme s’anéantit avec le corps, momens terribles pour tant de grands hommes, comment moi, frêle & délicate machine, ai-je la force de plaisanter, de badiner, de rire ?


LXIV.

Je n’ai ni craintes, ni espérances. Nulle empreinte de ma première éducation ; cette foule de préjugés, sucés, pour ainsi dire, avec le lait, a heureusement disparu de bonne heure à la divine clarté de la philosophie. Cette substance molle & tendre, sur laquelle le cachet de l’erreur s’étoit si bien imprimé, rase aujourd’hui, n’a conservé aucuns vestiges, ni de mes collègues, ni de mes pédans. J’ai eu le courage d’oublier ce que j’avois eu la foiblesse d’apprendre ; tout est rayé ; (quel bonheur !) tout est effacé, tout est extirpé jusqu’à la racine ; & c’est le grand ouvrage de la réflexion & de la philosophie ; elles seules pouvoient arracher l’yvraie, & semer le bon grain dans les sillons que la mauvaise herbe occupoit.


LXV.

Laissons-là cette épée fatale qui pend sur nos têtes. Si nous ne pouvons l’envisager sans trouble, oublions que ce n’est qu’à un fil qu’elle est suspendue. Vivons tranquilles, pour mourir de même.


LXVI.

Épictète, Antonin, Sénèque, Pétrone, Anacréon, Chaulieu, &c. soyez mes évangélistes & mes directeurs dans les derniers momens de ma vie… Mais non ; vous me ferez inutiles ; je n’aurai besoin ni de m’aguerrir, ni de me dissiper, ni de m’étourdir. Les yeux voilés, je me précipiterai dans ce fleuve de l’éternel oubli, qui engloutit tout sans retour. La faulx de la Parque ne fera pas plutôt levée, que déboutonnant moi-même mon cou, je ferai prêt à recevoir le coup.


LXVII.

La faulx ! Chimère poétique ! La mort n’est point armée d’un infiniment tranchant. On diroit (autant que j’en ai pu juger par ses plus intimes approches) qu’elle ne fait que passer au cou des mourans un nœud coulant, qui serre moins, qu’il n’agit avec une douceur narcotique : c’est l’opium de la mort ; tout le sang en est enivré, les sens s’émoussent : on se sent mourir, comme on se sent dormir, ou tomber en foiblesse, non sans quelque volupté.


LXVIII.

Combien tranquille en effet, combien douce est une mort qui vient comme pas à pas, qui ne surprend, ni ne blesse ! Une mort prévue, où l’on n’a que le sentiment qu’il faut avoir, pour en jouir ! Je ne suis point étonné que ces mots-là séduisent par leur flatteuse amorce. Rien de douloureux, rien de violent ne les accompagne ; les vaisseaux ne se bouchent que l’un après l’autre, la vie s’en va peu-à-peu, avec une certaine nonchalance molle : on se sent si doucement tiré d’un côté, qu’à peine daigne-t-on se retourner de l’autre. Il en coûte, il est violent à la nature, de ne pas succomber à la tentation de mourir, quand le dégoût de la vie fait le plaisir de la mort


LXIX.

La mort & l’amour se consomment par les mêmes moyens, l’expiration. On se reproduit, quand c’est d’amour qu’on meurt : on s’anéantit, quand c’est par le ciseau d’Atropos. Remercions la nature, qui ayant consacré les plaisirs les plus vifs à la production de notre espèce, nous en a encore réservés d’assez doux, le plus souvent, pour ces momens où elle ne peut plus nous conserver vivans.


LXX.

J’ai vu mourir, triste spectacle ! des milliers de soldats, dans ces grands hôpitaux militaires, qui m’ont été confiés en Flandres durant la dernière guerre. Les morts agréables, telles que je viens de les peindre, m’ont paru beaucoup moins rares, que les morts douloureuses. Les plus communes font insensibles. On sort de ce monde, comme on y vient, sans le savoir.


LXXI.

Que risque-t-on à mourir ? Et que ne risque-t-on à vivre ?


LXXII.

La mort est la fin de tout ; après elle, je le répète, un abyme, un néant éternel ; tout est dit, tout est fait ; la somme des biens, & la somme des maux est égale : plus de foins, plus d’embarras, plus de personnage à représenter ; la farce est jouée. [4]


LXXIII.

« Pourquoi n’ai-je pas profité de mes maladies, ou plutôt d’une d’entr’elles, pour finir cette comédie du monde ! Les frais de ma mort étoient faits ; voilà un ouvrage manqué, auquel il faudra toujours revenir. Semblables à une montre dont les mouvemens retardés, parcourant toujours le même cercle, quoique avec plus de lenteur, remettent cependant l’aiguille au point où elle étoit, quand elle a commencé de tourner, nous parviendrons tous de même au point que nous fuyons : la médecine la plus éclairée, ou la plus heureuse, ne peut que retarder les mouvemens de l’aiguille. À quoi bon tant de peines & tant d’efforts ! Après avoir courageusement monté sur l’échaffaud, est aussi dupe que lâche qui en descend, peur passer de nouveau par les verges & les étrivières de la vie. » Langage bien digne d’un homme dévoré d’ambition, rongé d’envie, en proie à un amour malheureux, ou poursuivi par d’autres furies !


LXXIV.

Non, je ne ferai point le corrupteur du goût inné qu’on a pour la vie ; je ne répandrai point le dangereux poison du Stoïcisme sur les beaux jours, & jusques sur la prospérité de nos Lucilius. Je tâcherai au contraire d’émousser la pointe des épines de la vie, si je n’en puis diminuer le nombre, afin d’augmenter le plaisir, d’en cueillir les roses : & ceux qui par un malheur d’organisation déplorable, s’ennuyeront au beau spectacle de l’univers, je les prierai d’y rester, par religion, s’ils n’ont pas d’humanité ; ou, ce qui est plus grand, par humanité, s’ils n’ont pas de religion. Je ferai envisager aux simples les grands biens que la religion promet à qui aura la patience de supporter ce qu’un grand homme a nommé le mal de vivre ; & les tourmens éternels dont elle menace ceux qui ne veulent point rester en proie à la douleur, ou à l’ennui. Les autres, ceux pour qui la religion n’est que ce qu’elle est, une fable, ne pouvant les retenir par des liens rompus, je tâcherai de les séduire par des sencimens généreux, de leur inspirer cette grandeur d’âme, à qui tout cède ; enfin faisant valoir les droits de l’humanité, qui vont devant tout, je montrerai ces relations chères & sacrées, plus patétiques que les plus éloquens discours. Je ferai paraître une épouse, une maîtresse en pleurs ; des enfans désolés, que la mort d’un père va laisser sans éducation sur la face de la terre. Qui n’entendroit des cris si touchans du bord du tombeau ? Qui ne rouvrirait une paupière mourante ? Quel est le lâche qui refuse de porter un fardeau utile à plusieurs ? Quel est le monstre, qui par une douleur d’un moment, s’arrachant à sa famille, à ses amis, à sa patrie, n’a pour but que de se délivrer des devoirs les plus facrés !


LXXV.

Que pourraient contre de tels argumens, tous ceux d’une secte, qui, quoiqu’on [5] en dise, n’a fait de grands hommes qu’aux dépens de l’humanité ?


LXXVI.

Il est assez indifférent par quel aiguillon on excite les hommes à la vertu. La religion n’est nécessaire que pour qui n’est pas capable de sentir l’humanité. Il est certain (qui n’en fait pas tous les jours l’observation ou l’expérience ?) qu’elle est inutile au commerce des honnêtes gens. Mais il n’appartient qu’aux âmes élevées de sentir cette grande vérité. Pour qui donc est fait ce merveilleux ouvrage de la politique ? Pour des esprits, qui n’auroient peut-être point eu assez des autres freins ; espèce, qui malheureusement constitue le plus grand nombre ; espèce imbécille, basse, rampante, dont la société a cru ne pouvoir tirer parti, qu’en la captivant par le mobile de tous les esprits, l’intérêt ; celui d’un bonheur chimérique.


LXXVII.

J’ai entrepris de me peindre dans mes écrits, comme Montagne a fait dans ses Essais. Pourquoi ne pourroit-on pas se traiter foi-même ? Ce sujet en vaut bien un autre, où l’on voit moins clair : & lorsqu’on a dit une fois que c’est de foi qu’on a voulu parler, l’excuse est faite, ou plutôt on n’en doit point.


LXXVIII.

Je ne suis point de ces misanthropes, tels que le Vayer, qui ne voudroient point recommencer leur carrière, l’ennui hypocondriaque est trop loin de moi ; mais je ne voudrois pas repasser par cette stupide enfance, qui commence & finit notre course. J’attache déjà volontiers, comme parle Montagne, la queue d’un philosophe au plus bel âge de ma vie ; mais, pour remplir par l’esprit, autant qu’il est possible, les vuides du cœur, & non pour me repentir de les avoir autrefois comblés d’amour. Je ne voudrois revivre, que comme j’ai vécu, dans la bonne chère, dans la bonne compagnie, la joie, le cabinet, la galanterie ; toujours partageant mon temps entre les femmes, cette charmante école des grâces, Hyppocrate, & les muses, toujours aussi ennemi de la débauche, qu’ami de la volupté ; enfin tout entier à ce charmant mélange de sagesse & de folie, qui s’aiguisant l’une par l’autre, rendent la vie plus agréable, & en quelque sorte plus piquante.


LXXIX.

Gémissez, pauvres mortels ! Qui vous en empêche ? Mais que ce soit de la brièveté de vos égaremens ; leur délire est d’un prix fort au-dessus d’une raison froide qui déconcerte, glace l’imagination & effarouche les plaisirs.


LXXX.

Au lieu de ces bourreaux de remords qui nous tourmentent, ne donnons à ce charmant & irréparable temps passé, que les mêmes regrets, qu’il est juste que nous donnions un jour (modérément) à nous-mêmes, quand il nous faudra, pour ainsi dire, nous quitter. Regrets raisonnables, je vous adoucirai encore, en jettant des fleurs sur mes derniers pas, & presque sur mon tombeau ! Ces fleurs seront la gaieté, le souvenir de mes plaisirs, ceux des jeunes gens qui me rappelleront les miens, la conversation des personnes aimables, la vue de jolies femmes, dont je veux mourir entouré, pour sortir de ce monde, comme d’un spectacle enchanteur ; enfin cette douce amitié, qui ne fait pas tout-à-fait oublier le tendre amour. Délicieuse réminiscence, lectures agréables, vers charmans, philosophes, goût des arts, aimables amis, vous qui faites parler à la raison même le langage de ces grâces, ne me quittez jamais !


LXXXI.

Jouissons du préfent ; nous ne sommes que ce qu’il est. Morts d’autant d’années que nous en avons, l’avenir qui n’est point encore, n’est pas plus en notre pouvoir, que le passé qui n’est plus. Si nous ne profitons pas des plaisirs qui se présentent, si nous fuyons ceux qui semblent aujourd’hui nous chercher, un jour viendra que nous les chercherons en vain ; ils nous fuiront bien plus à leur tour.


LXXXII.

Différer de se réjouir jusqu’à l’hiver de ses ans, c’est attendre dans un festin pour manger, qu’on ait desservi. Nulle autre raison ne succède à celle-là. Les froids aquilons soufflent jusqu’a la fin, & la joie même alors sera plus glacée dans nos cœurs, que nos liquides dans leurs tuyaux.


LXXXIII.

Je ne donnerai point au couchant de mes jours, la préférence sur leur midi : si je compare cette dernière partie, où l’on végète, c’est à celle où l’on végétoit. Loin de maudire le passé, m’acquittant envers lui du tribut d’éloges qu’il mérite, je le bénirai dans le bel âge de mes enfans, qui, rassurés par ma douceur contre une sévérité apparente, aimeront & chercheront la compagnie d’un bon père, au lieu de la craindre & de la fuir.


LXXXIV.

Voyez la terre couverte de neige & de frimats ! Des crystaux de glace font tout l’ornement des arbres dépouillés ; d’épais brouillards éclipsent tellement l’astre du jour, que les mortels incertains voient à peine à se conduire. Tout languit, tout est engourdi ; les fleuves sont changés en marbre, le feu des corps est éteint, le froid femble avoir enchaîné la nature. Déplorable image de la vieillesse ! La sève de l’homme manque aux lieux qu’elle arrosoit. Impitoyablement flétrie, reconnoissez vous cette beauté, à qui votre cœur amoureux dressait autrefois des autels ? Triste, à l’aspect d’un sang glacé dans ses veines, comme les poètes peignent les Naïades dans le cours arrêté de leurs eaux, combien d’autres raisons de gémir, pour qui la beauté est le plus grand présent des dieux ! La bouche est dépouillée de son plus bel ornement ; une tête chauve succède à ces cheveux blonds naturellement bouclés, qui flottoient, en se jouant, sur une belle gorge qui n’est plus. Changée en espèce de tombeau, les plus séduisans appas du sexe semblent s’y être écroulés, & comme ensevelis. Cette peau si douce, si unie, si blanche, n’est plus qu’une foule d’écailles, de plis & de replis hideutement tortueux : la stupide imbécillité habite ces rides jaunes & raboteuses, où l’on croit la sagesse. Le cerveau affaissé, tombant chaque jour sur lui-même, laisse à peine passer un rayon d’intelligence ; enfin l’âme abrutie s’éveille, comme elle s’endort, sans idées. Telle est la dernière enfance de l’homme. Peut-elle mieux ressembler à la première, & venir d’une cause plus différente.


LXXXV.

Comment cet âge si vanté l’emporteroit-il sur celui d’Hebé ? Seroit-ce sous le spécieux prétexte d’une longue expérience, qu’une raison chancelante & mal assurée ne peut ordinairement que mal saisir ? Il y a de l’ingratitude à mettre la plus dégoûtante partie de notre être, je ne dis pas au-dessus, mais au niveau de la plus belle & de la plus florissante. Si l’âge avancé mérite des égards, la jeunesse, la beauté, le génie, la vigueur, méritent des hommages & des autels. Heureux temps, où vivant sans nulle inquiétude, je ne connoissois d’autres devoirs, que ceux des plaisirs : saison de l’amour et du cœur, âge aimable, âge d’or, qu’êtes vous devenus !


LXXXVI.

Préférer la vieillesse à la jeunesse, c’est commencer à compter le mérite des saisons par l’hiver. C’est moins estimer les présens de Flore, de Cérès, de Pomone, que la neige, la glace & les noirs frimats, les bleds, les raisins, les fruits, & toutes ces fleurs odoriférantes, dont l’air est fi délicieusement parfumé, que des champs stériles, où il ne croît pas une seule rose, parmi une infinité de chardons : c’est moins estimer une belle & riante campagne, que des landes tristes et désertes, où le chant des oiseaux qui ont fui, ne se fait plus entendre, & où enfin, au lieu de l’alégresse & des chansons de moissonneurs & de vendangeurs, règnent la désolation & le silence.


LXXXVII.

À mesure que le sein glacé de la terre s’ouvre aux douces haleines du zéphire, les grains semés germent ; la terre se couvre de fleurs & de verdure. Agréable force du printemps, tout prend une autre face à son aspect ; toute la nature se renouvelle, tout est plus gai, plus riant dans l’univers ! L’homme seul, hélas ! ne se renouvelle point : il n’y a pour lui ni fontaine de Jouvence, ni de Jupiter qui veuille rajeunir nos Titons, ni peut-être d’Aurore qui daigne généreusement l’implorer pour le sien.


LXXXVIII.

la plus longue carrière ne doit point alarmer les gens aimables. Les graces ne vieillissent point ; elles se trouvent quelquefois parmi les rides & les cheveux blancs ; elles font en tout temps badiner la raison ; en tout temps elles empêchent l’esprit d’y croupir. Ainsi par elles on plaît à tout âge ; à tout âge, on fait même sentir l’amour, comme l’abbé Gédoin réprouva avec la charmante octogénaire Ninon de Lendos, qui le lut avoit prédit.


LXXXIX.

Lorsque je ne pourrai plus faire qu’un repas par jour avec Comus, j’en ferai encore un par semaine, si je peux, avec Vénus, pour conserver cette humeur douce & liante, sinon plus agréable, du moins plus nécessaire à la société que l’esprit. On reconnoît ceux qui fréquentent la déesse, à l’urbanité, à la politesse, à l’agrément de leur commerce. Quand je lui aurai dit, hélas ! un éternel adieu dans le culte, je la célébrerai encore dans ces jolies chantons & ces joyeux propos, qui applanissent les rides & attirent encore la brillante jeunesse autour des vieillards rajeunis.


XC.

Lorsque nous ne pouvons plus goûter les plaisirs, nous les décrions. Pourquoi déconcerter la jeunesse ? N’eft-ce pas son tour de s’ébattre & de sentir l’amour ? Ne les défendons que comme on faisoit à Sparte, pour en augmenter le charme & la fécondité. Alors vieillards raisonnables, quoique vieux avant la vieillesse, nous serons supportables, & peut-être aimables encore après.


XCI.

Je quitterai l’amour, peut-être plutôt que je ne pense ; mais je ne quitterai jamais Thémire. Je n’en ferois pas le sacrifice aux dieux. Je veux que ses belles mains, qui tant de fois ont amusé mon réveil, me ferment les yeux. Je veux qu’il soit difficile de dire, laquelle aura eu plus de part à ma fin, ou de la Parque, ou de la Volupté. Puissé-je véritablement mourir dans ses beaux bras, où je me suis tant de fois oublié ! Et, (pour tenir un langage qui rit à l’imagination, & peint si bien la nature,) puisse mon âme errante dans les champs élysées, & comme cherchant des yeux sa moitié, la demander à toutes les ombres ; aussi étonnée de ne plus voir le tendre objet qui la tenoit, il n y a qu’un moment, dans des embrassemen fi doux ; que Thémire, de sentir un froid mortel dans un cœur, qui, par la force dont il battoit, promettoit de battre encore longtemps pour elle. Tels font mes projets de vie & de mort ; dans le cours de l’une & jusqu’au dernier soupir, Épicurien voluptueux ; Stoïcien ferme, aux approches de l’autre.


XCII.

Voilà deux sortes de réflexions bien différentes les unes des autres, que j’ai voulu faire entrer dans ce système Épicurien. Voulez-vous savoir ce que j’en pense moi-même ? Les secondes m’ont laissé dans l’âme un sentiment de volupté qui ne m’empêche pas de rire des premières. Quelle folie de mettre en prose, peut-être médiocre, ce qui est à peine supportable en beaux vers ? Et qu’on est dupe, de perdre en de vaines recherches, un temps, hélas ! si court, & bien mieux employé à jouir, qu’à connoître !


XCIII.

Je vous salue, heureux climats, où tout homme qui vit comme les autres, peut penser autrement que les autres ; où les théologiens ne sont pas plus juges des philosophes qu’ils ne font faits pour l’être ; où la liberté de l’esprit, le plus bel apanage de l’humanité, n’est point enchaînée par les préjugés : où l’on n’a point honte de dire ce qu’on ne rougit point de penser : où l’on ne court point risque d’être le martyr de la dodrine dont on est apôtre. Je vous salue, patrie déjà célébrée par les philosophes, où tous ceux que la tyrannie persécute, trouvent (s’ils ont du mérite & de la probité) non un asyle assuré, mais un port glorieux ; où l’on sent combien les conquêtes de l’esprit sont au-dessus de toutes les autres ; où le philosophe enfin comblé d’honneurs & de bienfaits, ne passe pour un monstre que dans l’esprit de ceux qui n’en ont point. Puissiez-vous, heureuse terre, fleurir de plus en plus ! Puissiez-vous sentir tout votre bonheur, & vous rendre en tout, s’il se peut, digne du grand homme que vous avez pour roi ! Muses, grâces, amours, & vous, sage Minerve, en couronnant des plus beaux lauriers l’auguste front du Julien moderne, aussi digne de gouverner que l’ancien, aussi savant, aussi bel esprit, aussi philosophe, vous ne couronnez que votre ouvrage.

_________________
  1. On en a déjà parlé dam l’homme machine.
  2. Voyez l’hypothèſe nouvelle & ingénieuſe de Mr. de Buffon.
  3. Boerh. Elem. Chem. T. 1. de Igne.
  4. Rabelais.
  5. Esprit des loix, T. I.