Système national d’économie politique/l'histoire

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NOUVELLE PRÉFACE DU TRADUCTEUR

(POUR LA SECONDE ÉDITION.)




Lorsque, il y a quelques années, j’ai publié pour la première fois la traduction du Système national, une préface de quelque étendue était nécessaire pour préparer mes compatriotes à la lecture d’un ouvrage étranger. Aujourd’hui que cet ouvrage a déjà acquis droit de bourgeoisie parmi nous, la seconde édition semble n’avoir pas besoin d’un introducteur. Je me bornerai donc ici à quelques courtes observations.

Les circonstances dans lesquelles paraît cette seconde édition sont bien différentes de celles dans lesquelles a paru la première. En 1851, la question du commerce international ne présentait guère, dans ce pays-ci, qu’un intérêt théorique ; d’autres questions, beaucoup plus graves, l’avaient refoulée sur l’arrière-plan. Aujourd’hui elle a repris toute son importance ; en présence de l’éventualité de changements considérables dans la législation des douanes, elle préoccupe un grand nombre d’esprits.

Un tel moment n’est peut-être pas inopportun pour une nouvelle édition de l’ouvrage le plus remarquable de notre siècle sur cette grande question du commerce international.

Le Système national d’économie politique est, dans son ensemble, la théorie de la vraie liberté du commerce en même temps que celle de la protection utile.

La protection y est sans doute plus accusée que la liberté. Lorsque, de l’autre côté du détroit, le libre échange allait se produire avec le double prestige du talent et du succès, il convenait qu’une protestation énergique contre son exagération révolutionnaire éclatât sur le continent. Mais, en dernière analyse, le Système national n’a rien d’exclusif ; c’est une doctrine de conciliation, qui fait la part de l’un et de l’autre principe, qui condamne seulement la domination absolue d’un principe unique.

Le Système national a fait de la théorie d’Adam Smith, théorie qui n’est autre chose que la négation de la protection douanière, une réfutation péremptoire et définitive. Il établit sur des bases rationnelles le système protecteur, que la force des choses et le bon sens public avaient soutenu, mais auquel avait manqué jusque-là une suffisante élaboration scientifique. Il en restreint, d’ailleurs, plutôt qu’il n’en élargit le domaine ; et loin de le perpétuer, il assigne un terme à son existence, en promettant son héritage à la liberté.

Il n’enseigne point une doctrine illibérale et rétrograde. Il fournit des arguments à de sages réformes tout aussi bien qu’aux résistances que doivent provoquer d’imprudentes innovations. Tous les grands faits de la réforme commerciale de l’Angleterre ont été annoncés et justifiés d’avance dans le Système national ; et ce sont ses principes qui ont présidé à celle de l’Autriche. Ceux qui liront ce livre avec fruit ne cesseront d’avoir devant les yeux la liberté comme un grand but ; seulement ils ne partageront pas l’engouement impatient et aveugle de certains partisans de la liberté, et, l’esprit libre de préjugés, ils n’emprunteront leur opinion sur la politique commerciale de leur pays qu’à l’étude attentive de ses besoins et de ses intérêts.

Le Système national a, depuis sa publication, acquis une nouvelle autorité par la justesse des prévisions qu’il contient. Non-seulement, comme nous le disions tout à l’heure, les principales mesures de la réforme commerciale anglaise s’y trouvent annoncées, mais les résultats considérables de ces mesures y sont aussi prédits clairement. Sur beaucoup d’autres faits abondent des pressentiments, dont la réalisation atteste l’exactitude de la doctrine autant que la sagacité de l’auteur.

On se ferait, du reste, de cet ouvrage une idée imparfaite, si l’on n’y voyait qu’une monographie, une large monographie d’un vaste sujet. Les titres de Frédéric List, comme économiste, ne consistent pas uniquement à avoir détruit les fondements de la liberté illimitée du commerce. Il a touché plus ou moins à diverses parties de la science, laissant partout sa forte empreinte. À l’occasion de la question du commerce international, d’autres questions se sont offertes à son esprit, et il les a traitées avec force et originalité. Quelques libre-échangistes, obligés de reconnaître, dans le domaine de la pratique, les rares services de cet homme actif et dévoué, ont contesté son mérite sur le terrain de la théorie. Il importe donc de signaler ici brièvement ses titres scientifiques, indépendamment de la vérité de sa doctrine commerciale.

List a mis en relief l’idée de nationalité, qui avait été, non pas seulement négligée, mais écartée par ses prédécesseurs, accoutumés à spéculer sur un genre humain idéal, et non sur le genre humain tel qu’il existe avec les nations inégalement avancées qui le composent. Un progrès notable a été ainsi acquis à la science positive de l’économie politique.

List a fait ressortir l’étroite connexité qui rattache les phénomènes économiques aux phénomènes politiques, et, par suite, rapproché, sans les confondre, deux sciences entre lesquelles un excès d’abstraction avait placé un abîme.

List, en justifiant la protection douanière comme assurant à la nation qui s’en sert avec discernement un accroissement permanent de ses forces productives au prix d’un sacrifice temporaire de valeurs échangeables, a démontré que la véritable richesse des nations consiste moins dans la masse de ces valeurs échangeables que dans le degré de développement des forces productives, et en particulier des forces morales.

List, reprenant le grand principe de la division du travail, ou, comme il le définit plus exactement, de l’association dans le travail, l’a étendu de la sphère étroite d’une fabrique à l’ensemble des industries d’une nation, et a retracé d’une manière saisissante la solidarité qui unit les unes aux autres, sur un même territoire, les occupations les plus diverses, ainsi que l’équilibre qui doit exister entre elles pour créer la prospérité nationale.

List a applique le même principe aux travaux de tout l’univers tels qu’ils se sont organisés depuis la découverte du nouveau monde et surtout depuis son affranchissement. Il a constaté la vocation manufacturière des nations des zones tempérées, la mission agricole de celles de la zone torride, et montré la division fondamentale du commerce universel dans l’échange des objets manufacturés des premières contre les denrées coloniales des secondes.

Sans nier ce qu’il y a de respectable et de fécond dans l’épargne, List a prouvé qu’on avait exagéré le rôle économique de cette vertu, qu’elle était, dans certains cas, impuissante, et que des progrès de la civilisation, auxquels elle était complètement étrangère, exerçaient souvent une influence décisive sur la formation et sur l’accroissement des capitaux. L’immense augmentation de la richesse publique occasionnée par les inventions modernes et en particulier par les chemins de fer, a rendu palpable aujourd’hui cette vérité longtemps inaperçue des savants.

Une autre vérité, encore trop méconnue, brille aujourd’hui, grâce à List, de la lumière la plus vive. Il n’y a pas d’erreur plus grossière et en même temps plus répandue que la prétendue opposition d’intérêts entre l’agriculture et l’industrie manufacturière. Combien, épris, d’ailleurs avec raison, de l’agriculture, la première des industries, considèrent comme acquise à son détriment la prospérité des manufactures, lorsque, en réalité, cette prospérité est la sienne, lorsque, dans des manufactures florissantes, l’agriculture trouve ses débouchés, les capitaux qui la vivifient, les procédés savants qui la fécondent ! List s’est approprié la vraie doctrine à cet égard par la richesse de ses développements.

Je ne parlerai pas ici d’aperçus ingénieux, hardis, semés à profusion dans le Système national. Mais, en terminant cet exposé des titres de List, je dois insister sur le plus important de tous, sur celui qu’on jugera tel du moins, si l’on est d’avis que, dans la science, une bonne méthode a plus de prix encore qu’une découverte.

D’autres économistes avaient possédé des connaissances historiques étendues, leurs écrits en font foi ; mais, dans l’étude de l’économie politique, le sens historique leur avait manqué ; ils étaient généralement restés dans l’absolu. List s’est livré à de laborieuses investigations sur le passé, et l’histoire du commerce lui doit d’excellentes et larges esquisses ; son mérite éminent n’est pas, toutefois, celui de l’historien. En faisant justice des systèmes ambitieux qui prétendent à régir, par une formule, tous les lieux et tous les temps, en enseignant que la plupart des vérités économiques sont relatives et non absolues, en s’autorisant de l’histoire, il a posé avec éclat une méthode historique, qui paraît avoir un grand avenir. On peut en juger par les travaux remarquables qu’elle a déjà inspirés outre-Rhin, en particulier par ceux de M. Wilhelm Roscher, qui lui-même est un maître, et que la science allemande peut citer avec orgueil à côté des de Hermann et des Rau.

On voit donc que, indépendamment de la controverse entre la protection douanière et le libre échange, le Système national présente un intérêt scientifique d’un ordre élevé.

Voilà ce que j’avais à dire sur l’original ; qu’il me soit permis d’ajouter deux mots sur la traduction française.

La première édition a provoqué, en son temps, contre le traducteur la polémique, aussi vive qu’inattendue, d’un économiste, enlevé depuis à la science, qu’un mot piquant auteur avait blessé[1]. Il m’a été facile de me défendre contre des attaques auxquelles leur évidente injustice retirait toute autorité ; ni les hommes sérieux ni les rieurs ne me paraissent avoir été du côté de mon adversaire. Ce n’était pas de misérables chicanes, c’était un examen raisonné des doctrines, qu’on devait attendre, en France, de ceux qui ne partageaient pas les idées de List.

Sortie victorieuse de cette épreuve, notre traduction a obtenu un autre succès, dont elle est redevable à l’universalité de la langue française ; elle a suggéré à l’un des hommes les plus instruits et les plus recommandables de Philadelphie, M. S. Colwell, l’idée d’une traduction anglaise. Cette œuvre a été exécutée avec talent par un habitant de la même ville, Suisse d’origine, M. G. A. Matile, qui a bien voulu traduire en outre une grande partie de mes notes. M. Colwell a enrichi la publication américaine de ses propres notes et d’une introduction savante. Voici en quels termes il apprécie le livre étranger qu’il met sous les yeux de ses compatriotes : « Le livre de List, bien qu’imparfait à certains égards, est le plus original et le plus précieux que l’Allemagne ait produit en ce genre, et il est, sous beaucoup de rapports, supérieur à tous ceux qui l’ont précédé. »

Une seconde édition exigeait une révision attentive. Je me suis appliqué à améliorer tant la traduction que les notes. Les observations de M. Colwell et les écrits de quelques économistes allemands, qui ont marché sur les traces de List, m’offraient, pour les notes, des éléments nouveaux ; je ne les ai pas négligés.

Publié en 1841 au delà du Rhin, le Système national porte sa date, ainsi que le cachet du pays auquel il a été spécialement destiné. Il n’est point exempt d’imperfections ; on peut lui reprocher parfois des redites, des exagérations, des erreurs. Mais, par l’originalité et la fécondité des vues, par la sagesse des doctrines, par la vigueur de la dialectique, par l’animation et la clarté du style, il vit toujours, il vivra longtemps ; et je le présente avec confiance à la France de 1857, comme je l’ai fait à celle de 1851.


Septembre 1857.
Henri RICHELOT.






NOTICE BIOGRAPHIQUE
sur frédéric list




Le Système national d’Économie politique a paru en 1841, et a eu en quelques années plusieurs éditions, sans éprouver de changement ; il devait avoir une suite, mais la rédaction du Zollvereinsblatt, fondé en 1843, divers opuscules, diverses affaires prirent depuis lors tous les instants de son auteur.

M. L. Haüsser, professeur d’histoire à l’université de Heidelberg, a réuni tout récemment les plus importants entre les autres écrits de l’homme éminent qui avait été son ami. Voici la liste de ces écrits avec la date de leur publication ou de leur composition :

1817. — Avis sur la création d’une Faculté de sciences politiques.

1818 à 1820. — Écrits pour la Société de commerce.

1839. — La Liberté et les Restrictions en matière de commerce extérieur, envisagées du point de vue historique.

1839. — De l’Importance d’une industrie manufacturière nationale.

1842. — La Constitution agraire, l’Agriculture rabougrie et l’Émigration.

1844. — Des Chemins de fer allemands.

1844. — Des rapports de l’Agriculture avec l’Industrie et le Commerce.

1845. — De la Réforme économique du royaume de Hongrie.

1846. — L’Unité économique et politique de l’Allemagne.

1846. — De l’importance et des Conditions d’une alliance entre l’Angleterre et l’Allemagne.

M. Haüsser, s’acquittant avec piété et talent d’une mission qui lui avait été confiée par la famille, a consacré en même temps tout un précieux volume à la biographie de l’illustre défunt. Je ne puis qu’y renvoyer ceux qui désirent étudier à fond ce grand cœur. Mais, bien que le but de la présente publication soit avant tout théorique, je ne puis me dispenser de retracer en quelques pages la vie de celui dont j’ai traduit le principal ouvrage. C’est surtout au travail détaillé de M. Haüsser que j’emprunte les données qu’on va lire sur un homme que je n’ai connu que par ses écrits et par sa renommée.

Frédéric List naquit le 6 août 1789, en Souabe, dans la ville libre de Reutlingen, de parents considérés. Jean List, son père, mégissier en grand, était membre du Magistrat, et, plus tard, il fit partie du conseil municipal, lorsque la cité passa sous la domination du Wurtemberg. Envoyé à l’école latine, le jeune Frédéric montra, malgré sa vive intelligence, peu de goût pour les langues anciennes ; en revanche, il écrivait en allemand mieux qu’aucun de ses camarades. Sorti de l’école à l’âge de quatorze ans, on le destinait à exercer la profession paternelle, dans laquelle son frère aîné devait l’instruire ; mais la mégisserie lui allait moins encore que le latin. Son maître quittait-il un instant l’atelier, l’indocile et malin apprenti disparaissait aussitôt ; on le retrouvait ordinairement, dans le jardin, au pied d’un arbre, livré à une lecture, ou sur un étang du voisinage, occupé de quelque essai de navigation. Son frère perdit patience ; on désespéra de l’avenir de Frédéric comme mégissier, et, après l’avoir laissé quelque temps à lui-même et à ses livres, on se décida à en faire un employé.

List avait dix-sept ans lorsqu’il quitta sa ville natale pour suivre cette carrière. Après avoir rempli divers emplois dans plusieurs villes du pays, il occupait en 1816 une position honorable dans l’administration centrale du Wurtemberg et il y jouissait de la confiance d’un homme d’État distingué, le ministre Wangenheim. Wangenheim, chef d’un cabinet libéral, que soutenaient alors les sympathies du roi, avait trouvé dans ce talent généreux un utile auxiliaire.

Né dans une ville libre, List y avait puisé un vif attachement pour les libertés municipales ; la centralisation administrative qui existait en France sous l’empire et qui régnait aussi dans le Wurtemberg, lui était odieuse. Contre la bureaucratie wurtembergeoise en particulier, il avait des motifs personnels de ressentiment ; de misérables tracasseries, de scandaleuses exigences avaient abrégé les jours de sa mère et avaient été cause de la mort prématurée et déchirante de son frère aîné. Lui-même avait vu de près les abus de l’administration ; aussi prêtait-il le concours le plus zélé aux réformes de Wangenheim.

Dans la pensée de préparer au pays des serviteurs plus éclairés, ce ministre créa à Tubingen, en 1817, une faculté des sciences politiques ; il y offrit une chaire à son jeune collaborateur ; après quelque résistance, celui-ci se laissa décider par l’utilité du but à accepter une fonction, pour laquelle, disait-il lui-même, il était loin d’être mûr, et qui peut-être convenait mal à sa nature ardente. Pendant le peu de temps qu’il occupa cette chaire, suivant le vœu de son patron, il y fit la guerre aux préjugés et la propagande en faveur des principes du gouvernement constitutionnel.

En même temps, dans un journal fondé en 1818 à Heibronn avec quelques-uns de ses amis, l'Ami du peuple de Souabe, il créait un nouvel instrument pour la régénération de son pays, et il y réclamait une bonne représentation nationale, l’administration soumise à un contrôle, l’indépendance des communes, la liberté de la presse et le jury.

Cependant le ministère de la réforme avait cédé la place aux hommes de l’ancien régime ; et List avait perdu son appui officiel. Son journal ayant été trouvé incommode, on le supprima. Le libéralisme de son cours ne parut pas moins gênant, il donna lieu à des avertissements de l’autorité. À cette époque, c’était en 1819, List, se plaçant à la tête de la Société allemande d’industrie et de commerce, était entré dans une nouvelle et glorieuse carrière. L’administration wurtembergeoise l’accusa, à cette occasion, d’avoir, étant au service du Wurtemberg, accepté sans sa permission un emploi à l’étranger ; pour en finir avec toutes ces chicanes et pour se vouer tout entier à sa grande mission nationale, List se décida à se démettre de sa chaire, ce qu’il fit par une lettre remarquable au roi de Wurtemberg. Six semaines après cette démission, Reutlingen, sa ville natale, le nomma son représentant ; comme il n’avait pas trente ans accomplis, ce choix fut annulé par l’administration.

Les détails que List lui-même a donnés dans la préface du Système national sur l’agitation qu’il dirigea pour l’abolition des douanes intérieures, me dispensent de m’arrêter sur cette période importante de sa vie. L’idée de l’association commerciale jaillissait de la situation même de l’Allemagne, elle était en quelque sorte dans l’atmosphère. List, en se chargeant de cette idée, lui et quelques industriels, à la première foire de Francfort-sur-le-Mein en 1819, en la poussant pendant deux années fécondes, non-seulement par sa plume, mais par des démarches actives auprès des hommes influents et des ministres de toutes les cours, auprès des monarques eux-mêmes, lui fit faire, au milieu de difficultés sans nombre, un chemin rapide, et lui assura l’avenir, un avenir prochain.

De retour dans son pays, la ville de Reutlingen, à la fin de 1820, lui confia de nouveau un mandat politique, et les portes des États du Wurtemberg s’ouvrirent devant lui le 6 décembre. Dès les premiers jours de sa vie parlementaire, plein de la pensée qu’il avait personnifiée en lui, il saisit l’assemblée d’une proposition tendant à l’abolition des barrières intérieures et à l’union commerciale des États allemands. Quelques jours après il demandait la création d’une commission ayant pour but de soulager le pays de l’excès de ses charges et d’aviser à une répartition équitable de l’impôt ; par une troisième proposition, enfin, il réclamait des chambres un budget annuel. Telle était l’ardeur dévorante de son début ; mais l’ajournement de la Diète, qui eut lieu le 20 décembre, prévint les débats orageux que de telles propositions auraient soulevés.

List n’était pas un révolutionnaire ; dans des notes biographiques qu’il a laissées, il se défend contre un tel reproche. Le révolutionnaire, dit-il, ne fait que détruire sans édifier, ou, s’il faut qu’il édifie, il cherche à bâtir son édifice sur une table rase ; lui, il a toujours pris l’état de choses existant comme point de départ de ses réformes, sa république avait toujours à sa tête un roi ou un empereur. La vérité est que List n’allait pas et n’est jamais allé au delà du libéralisme constitutionnel ; mais il était, comme il l’a été à peu près toute sa vie, fort en avant de ses compatriotes, et les abus avaient en lui un adversaire décidé et fougueux.

C’est ainsi que, peu après la session, il traça le projet d’une pétition qui devait être adressée par ses commettants à la chambre des députés et servir de programme d’une opposition parlementaire ; projet hardi, imprudent, qui décida de sa destinée. Un exemplaire lithographié de cette pièce étant, par anticipation, tombée entre les mains du gouvernement, des poursuites furent ordonnées contre son auteur ; en conséquence, en février 1821, la chambre des députés ayant été convoquée de nouveau, son exclusion fut demandée par le ministère, aux termes de la constitution, et, malgré une belle et vigoureuse défense, elle fut prononcée par 56 voix contre 36.

Cette étrange façon de comprendre le gouvernement constitutionnel fit scandale non-seulement en Wurtemberg, mais dans toute l’Europe. Condamné, après un long procès, à dix mois de travail forcé pour outrage et calomnie envers le gouvernement, les tribunaux et l’administration du Wurtemberg, List chercha un refuge en France, et il fut sympathiquement accueilli à Strasbourg comme un libéral persécuté. Il se plaisait dans cette ville, autant qu’il le pouvait loin de sa femme et de ses enfants restés à Stuttgard, et il y projetait divers travaux littéraires, entre autres une traduction annotée du Traité d’économie politique de J.-B. Say ; mais les rancunes de ses adversaires le poursuivirent dans cet asile, puis dans le pays de Bade, puis enfin en Suisse de canton en canton.

Dans un voyage qu’il avait fait à Paris, au commencement de 1823, pour y chercher une occupation, Lafayette lui avait offert généreusement de l’emmener avec lui en Amérique et de l’y patronner. Ce projet d’émigration souriait à List ; mais sa famille et ses amis l’en dissuadèrent. L’année suivante, las de la vie errante qu’il menait depuis deux ans et demi, il finit, sur leurs instances et comptant sur la clémence royale, par rentrer dans le Wurtemberg. Il ne tarda pas à se repentir de sa confiance. Enfermé dans la forteresse d’Asperg, on l’y employa à des expéditions et on le traita durement comme un malfaiteur. Enfin, par l’intercession de quelques amis, il fut élargi au mois de janvier 1825, sous la condition de s’expatrier. Ni l’Allemagne ni la France ne lui offraient de riantes perspectives ; des lettres de Lafayette, avec lequel il n’avait cessé d’être en relation et qui l’avait devancé de l’autre côté de l’Atlantique, le décidèrent à choisir les États-Unis pour son lieu d’exil.

Lui-même a retracé les impressions qu’il éprouva au moment solennel du départ : « Le 15 avril, au point du jour, nous nous mîmes en route, chargés comme des émigrants, à pas lents comme si nous avions peur d’atteindre trop tôt la frontière. Ma femme et moi, nous étions livrés à de tristes pensées ; nous allions quitter l’Allemagne et tout ce qui nous y était cher ; la quitter pour toujours peut-être, peut-être, en franchissant l’Océan, voir un de nos enfants enseveli dans ses abîmes, peut-être succomber à notre chagrin et les laisser orphelins sur la terre étrangère ! Nous n’osions nous regarder, craignant de nous trahir l’un à l’autre. Tout à coup les enfants se mirent à chanter la chanson : « Allons mes frères, du courage ; nous allons par terre et par mer en Amérique. » Il nous fut impossible alors de contenir notre douleur. Ma femme fut la première à se remettre. « Tu n’as rien à te reprocher, me dit-elle, tu t’es conduit comme un homme, nous n’émigrons pas par caprice. Ayons confiance en Dieu ; c’est lui qui l’a voulu, il nous protégera. Mes enfants, nous allons chanter avec vous. » C’était une des plus belles matinées que j’aie jamais vues. Le soleil dardait ses premiers rayons sur ce paradis du Palatinat. Ce spectacle fut pour notre peine un baume adoucissant, et bientôt nous chantâmes joyeusement tout ce que nous savions de chansonnettes de Schiller, et finalement la chanson badine d’Uhland : « J’ai donc enfin quitté la ville ! » Les gens qui nous rencontraient devaient nous prendre pour la famille d’un employé bavarois monté en grade plutôt que pour des bannis. — Le bas Palatinat est une délicieuse contrée. La nature y prodigue tout ce qui est nécessaire à l’homme, et surtout le vin, ce don de Dieu, qui embellit la vie sociale et accroît les forces de l’homme. C’est pour le pays un bonheur que sa qualité ne s’élève pas au-dessus de la médiocrité dorée. S’il avait un peu plus de prix, le peuple ne le ferait venir que pour la table des grands. Tel qu’il est, il coule dans les veines des vignerons ; à ceux qui l’ont produit à la sueur de leur front il procure des heures de joie.

De Saarbruck nos exilés se rendirent au Havre par Metz, Paris et Rouen. Dans ce trajet, List remarqua la fertilité et l’animation de la Normandie ; et l’activité manufacturière de Bolbec lui remit à la pensée la théorie d’Adam Smith. « J’ai déjà combattu cette théorie dans mes articles pour la Société de commerce, mais la question mérite un plus mûr examen. J’espère que les États-Unis m’offriront un bel exemple à l’appui de mon opinion ; ils ont pratiqué la théorie jusqu’à ce que leur industrie fût par terre, et alors ils ont eu recours au système que les théoriciens réprouvent. »

Le Havre l’intéressa vivement, et il était d’avis qu’on pourrait aisément doubler le commerce de ce port en le joignant au Rhin par des canaux ou par des chemins de fer.

Arrivé à New-York au mois de juin, après une traversée assez heureuse, il se hâta d'aller trouver Lafayette à Philadelphie. Le héros des deux mondes le reçut avec bonté et l'invita obligeamment à l'accompagner dans sa marche triomphale au milieu du peuple américain. List assista ainsi, le 4 juillet 1825, à côté de Lafayette, à la fête de la déclaration d'indépendance qui l'émut profondément, et, grâce à cette recommandation puissante, il fit la connaissance de Henri Clay et des principaux hommes d'État de l'Amérique.

    Après quelques tâtonnements, il résolut de fixer sa résidence dans la Pennsylvanie, avec l'arrière-pensée de fonder une école des arts et métiers. Ayant acheté pour une somme assez modique, près de Harrisbourg, une maison avec jardin et prairie, qui paraissait avantageusement située, il y fit venir sa famille qu'il avait laissée à Philadelphie, acheta une douzaine de vaches, et s'occupa d'exploiter sa nouvelle propriété.

    Mais la mauvaise foi des habitants du pays rendit l'exploitation fort onéreuse ; le lieu était malsain, les nouveaux venus eurent la fièvre les uns après les autres, il fallut songer à se défaire de la maison à tout prix, et il ne se présentait pas d'acheteurs ; à bout de ressources, List accepta alors l'offre qu'on lui fit de rédiger une feuille allemande dans la petite ville de Reading.

    Ce fut à cette époque publia sur la question de la liberté commerciale une série de lettres en langue anglaise qui firent une grande sensation, et qui contenaient le germe du Système national. La préface de ce dernier ouvrage présente à ce sujet d'intéressants détails. Ce succès avait encouragé List à la composition d'un ouvrage d'économie politique plus étendu, mais un bonheur fortuit vint l’en distraire, et ajourner ce travail à douze ans de là.

    Ayant rencontré, en se promenant dans une montagne voisine, un gîte houiller des plus riches, il comprit sur-le-champ la portée de cette découverte, et réussit à former, pour en tirer parti, une société au capital de 700 mille dollars (3 millions 745 mille francs) ; non-seulement la mine fut exploitée, mais, pour la mettre en communication facile avec le canal de Schuylkill, on construisit, sur sa proposition, le chemin de fer de Tamaqua à Port-Clinton. L'entreprise promettait de brillants succès, et comme une large part d'intérêt avait été assurée à son promoteur, l'aisance reparut au sein de la famille exilée.

    Dans ces jours de prospérité, List ne pouvait se défendre de penser à cette Allemagne où il avait tant souffert : « Je viens de relire, écrivit-il à un ami en octobre 1828, ma correspondance pour la Société de commerce. Quels souvenirs ! C'étaient les jours dorés de l'espérance. J'ai eu le mal du pays pour six semaines et je n'ai pu tout ce temps m'occuper des affaires d'Amérique. Je suis pour mon pays comme une mère pour de laids enfants, elle les aime d'autant plus qu'ils ont été plus maltraités par la nature. Au fond de tous mes projets est l'Allemagne, le retour en Allemagne. » Dans les solitudes des montagnes Bleues, il rêvait un réseau de chemins de fer allemand, et en 1829, il adressait sur ce sujet à un haut fonctionnaire bavarois, Joseph de Baader, des lettres qui furent publiées dans la Gazette d'Augsbourg ; il écrivit au roi de Bavière lui-même ; dans un temps où en Angleterre même les chemins de fer n'avaient pas triomphé de tous les doutes, il s'écriait avec enthousiasme : « Quelle magnifique victoire de l'esprit humain sur la matière ! », et il retraçait avec une rare justesse de coup d'œil les immenses résultats qu'ils étaient destinés à produire.

    Cependant le chemin de fer pennsylvanien, qui se faisait sous ses auspices, avançait, et l'inauguration en eut lieu dans l'automne de 1831. Mais List n'y assistait pas ; quelques motifs qu'il eût de rester dans cette Amérique où il avait trouvé fortune et considération, il avait voulu revoir l'Europe. Peu de mois après notre révolution de Juillet, il avait obtenu du président Jackson une mission concernant les relations entre les États-Unis et la France ; le gouvernement fédéral l'avait en même temps désigné pour le consulat des Etats-Unis à Hambourg, poste qui devait lui frayer un retour honorable dans son pays.

    Il était arrivé dans les derniers jours de 1830 à Paris, homme nouveau sur un sol renouvelé. Cet esprit d'initiative, cette ardeur novatrice qui ne l'abandonnait jamais, l'avaient suivi aussi dans notre France. Il entretint de ses plans les hommes politiques du jour ; il appela notamment l'attention de MM. Rogier et Gendebien, de Belgique, alors à Paris, sur les avantages d'une jonction du port d'Anvers au Rhin par un chemin de fer ; dans la Revue encyclopédique, il écrivit sur les Réformes économiques, commerciales et politiques applicables à la France, et il y traita en particulier des chemins de fer ; dans le Constitutionnel il signala la nécessité d'une nouvelle loi sur l'expropriation pour cause d'utilité publique ; on sait que l'école saint-simonienne, avec laquelle il ne paraît avoir eu aucun rapport, propageait alors avec beaucoup d'éclat des idées semblables.

    De lui-même List avait presque immédiatement renoncé au consulat de Hambourg, dont les émoluments, ainsi qu'il l'avait appris, étaient nécessaires à celui qui l'occupait alors ; bientôt, du reste, sa nomination donna lieu à une protestation de la ville de Hambourg, provoquée, comme il le pensa, par le gouvernement wurtembergeois, et elle ne fut pas ratifiée par le sénat américain. Sa mission remplie, à la fin d'octobre 1831, il retourna en conséquence aux États-Unis, mais seulement pour y aller régler ses affaires. Dès l'année suivante, possesseur d'une fortune qui assurait son indépendance, et nommé consul à Leipsick, titre qui, à défaut de revenus, le mettait à l'abri des persécutions en qualité de citoyen américain, il s'embarqua de nouveau, lui et sa famille, pour cette vieille Europe qu'il ne devait plus quitter, malgré ses torts envers lui. L'état de santé de sa femme l’ayant retenu près d'une année à Hambourg, il ne fixa sa résidence à Leipsick que dans l'été de 1833.

    Débarqué à peine en Allemagne, avait poursuivi l'exécution des projets qui lui avaient fait franchir l'Atlantique. Déjà, dans son récent séjour à Paris, il avait conçu le plan d'une petite encyclopédie des sciences politiques destinées à répandre de saines doctrines sur ces matières ; il le reprit alors avec ardeur, s'assura le concours de deux des meilleurs écrivains politiques d'outre-Rhin, Rottek et Welcker, et conclut un arrangement avec un libraire. Cette publication du Staatslexicon, dans laquelle il mit son argent en même temps que son talent et ses soins de toute espèce, fut pour lui une source d'ennuis ; mais, sans réaliser toutes ses espérances, elle réussit néanmoins.

    Il ne suivait pas avec moins de vivacité son idée favorite d'un réseau de chemins de fer allemand ; à Hambourg cette idée avait été repoussée comme chimérique ; à Leipsick elle ne fut pas mieux accueillie dans le commencement ; mais peu à peu elle y gagna du terrain, et une brochure lumineuse que List publia sur un Système de chemins de fer saxon comme base d'un système allemand et en particulier sur l'établissement d'une ligne de Leipsick à Dresde, et où toutes les voies qui furent depuis construites en Allemagne sont indiquées de main de maître, fit une sensation prodigieuse. Le gouvernement et les chambres de Saxe, et les autorités municipales de Leipsick votèrent des remercîments à l'auteur ; les chefs du commerce de cette place vinrent à lui ; sous ses auspices une société se forma pour la construction du chemin de Leipsick à Dresde ; membre du comité, il donna une impulsion vigoureuse à l'entreprise ; mais il n'y recueillit lui-même que des dégoûts. Il avait eu la générosité de ne pas mettre de condition expresse à son concours : « Les habitants de Leipsick, lui avait dit un des membres les plus considérables de la Société, ne sont pas des Yankees, ils se conduisent comme des hommes d'honneur. » Les Yankees avaient fait sa fortune ; les habitants de Leipsick lui offrirent à titre de don honorifique une somme de 2 000 thalers (7 500 fr.) ; tel était le prix de tant d'efforts, de tant de sacrifices ! Après avoir raconté cette mesquinerie, M. Haüsser ajoute qu'il n'y a pas lieu de s'en étonner, et que les choses ne se font pas autrement en Allemagne.

    Quelque blessé qu'il fût des procédés dont on usait à son égard, l'indomptable activité de List n'en était pas ralentie ; pour la cause des chemins de fer, il entretenait une correspondance suivie avec les principales villes d'Allemagne ; il faisait paraître dans les journaux les plus accrédités des articles sans nombre ; il faisait des démarches personnelles, notamment auprès des hommes les plus importants de Berlin. L'opinion publique était vivement émue pour ce grand intérêt national, et, si les gouvernements hésitaient encore, l'industrie particulière se mettait en campagne sur plusieurs points. Ce mouvement fut encore accéléré par le Journal des chemins de fer, que List fonda à la fin de 1835.

    Peu après, la même cause le conduisit à Francfort-sur-le-Mein ; dans cette ville, l'idée lui vint d'aller revoir son pays natal après un éloignement de plus de quinze années. Ses compatriotes l'accueillirent à bras ouverts ; tout Stuttgard ne parla pendant quelques jours que du consul List ; il se crut réconcilié avec le gouvernement wurtembergeois ; en Wurtemberg, dans le pays de Bade, on lui témoignait partout les plus grands égards ; la Faculté de droit de Fribourg, après examen des pièces de son procès, en déclara la nullité ; dans sa joie d'une telle réception, il écrivait à sa femme : « Ce sont de braves gens que les Souabes ! », et il était décidé a se fixer de nouveau parmi eux ; mais on refusa de lui rendre sa qualité de citoyen, et l'on consentit seulement à le traiter comme un étranger ayant permission de résider dans le royaume. Cruellement déçu, il retourna à Leipsick, où de nouveaux chagrins l'attendaient ; son Journal des chemins de fer était en voie de prospérité ; le gouvernement autrichien interdit à cette feuille l'entrée du territoire impérial ; et à la même époque, il apprit que la crise financière des États-Unis l'avait à peu près ruiné. Afin de prendre sur ce dernier point des informations exactes et de se remettre des dégoûts dont on l'avait abreuvé dans son pays, à la fin de 1837, il partit pour Paris avec l'une de ses filles, qui écrivait sous sa dictée et qui savait parfaitement le français.

 

    Dans ce voyage, il fit une halte agréable à Bruxelles ; il y fut accueilli poliment par M. Nothomb, cet homme d'Etat si spirituel et si aimable ; le roi Léopold lui témoigna de l'intérêt ; enfin, la rencontre du docteur Kolb, dans une excursion à Ostende, renoua d'anciennes relations et ouvrit à l'éminent voyageur les colonnes de la Gazette d'Augsbourg.    En France, sur la recommandation du roi des Belges, il fut admis auprès de Louis-Philippe ; il fut charmé de son entrevue avec ce prince, qui l'entretint de l'Allemagne, de l'Amérique du Nord, des cultivateurs allemands de la Pennsylvanie, et qui parla tour à tour français, allemand et anglais, suivant qu'il était question de l'un ou de l'autre des trois pays. Mais, il fut peu satisfait de la France ; en 1830, venant des États-Unis, il nous avait trouvés frivoles ; alors, plus pénétré encore de l'importance d'un réseau de chemins de fer français, il s'écriait en présence de nos retards et de notre impuissance : « Ces gens-là ne s'intéressent qu'au théâtre et à la guerre. » Le temps qu'il passa dans notre capitale ne fut pas d'ailleurs perdu pour lui ; la préface du Système national explique comment un sujet de prix proposé par l'Académie des sciences morales et politiques tourna son activité vers une question qui l'avait occupé toute sa vie, celle du commerce international, comment un Mémoire improvisé devint peu à peu un volume, et comment, par des articles insérés dans la Revue trimestrielle allemande et dans la Gazette d'Augsbourg, il prépara ses compatriotes à la publication de ce beau livre. Tout entier à la composition de son ouvrage, il vivait dans la retraite, et ne voyait même parmi ses compatriotes que Heine, Venedey et Laube : « Sitôt que j'aurai fini mon premier volume, disait-il à ce dernier, je retournerai en Allemagne, j’y prêcherai une économie nationale pratique, fruit de mon expérience durant vingt années, et je m'y brouillerai avec tous les savants. »

    Le reste de sa famille était venue le rejoindre à Paris ; il était plein de santé et paraissait heureux ; la mort de son fils vint troubler sa félicité domestique. Ce jeune homme, dont il avait voulu faire un ingénieur, entraîné par un goût décidé pour la vie militaire, avait pris du service dans notre armée de l'Algérie, et paraissait destiné à un avancement rapide ; il fut emporté par la fièvre chaude. List fut accablé de ce coup, qu'il ressentit jusqu'à ses derniers jours. Il n'avait plus rien à faire en France[2] ; dans l'été de 1840, il reprit le chemin de l'Allemagne, laquelle semblait, à ce moment, sortir de sa langueur et où il croyait avoir à jouer un rôle.

    En retournant a Leipsick, il eut connaissance qu'une vive inquiétude régnait dans les principautés thuringiennes au sujet de la direction du chemin de fer de Halle à Cassel ; il était question d'abandonner l'ancienne route commerciale par Weimar, Erfurt, Gotha et Eisenach, afin d'abréger un peu le parcours ; List comprit qu'on faisait une faute ; et, par sa plume et son activité personnelle, il fit prévaloir le tracé le plus conforme aux intérêts de la contrée. « C'est à un seul homme, dit le duc de Saxe-Gotha, que nous sommes redevables de ce résultat, et cet homme est le consul List, que l'ingratitude dont on a payé son patriotisme n'a pas empêché de nous consacrer son temps et ses efforts pour nous éclairer sur nos véritables intérêts. » A cette occasion, en novembre 1840, l'université d'Iéna lui décerna le diplôme de docteur en droit, pour ses services dans la cause de la Société de commerce et dans celle des chemins de fer allemands.    Après un court séjour à Weimar, le nouveau docteur choisit Augsbourg pour sa résidence, agita de nouveau, dans la Gazette, les grands intérêts économiques de son pays, et fit paraître, au mois de mai 1841, le Système national, dont le succès fut immense. Si la préface de cet ouvrage est, dans quelques endroits, amère et passionnée, c'est (l'auteur l'a expliqué plus tard dans une lettre a son ami) qu'elle fut écrite sous l'impression de la nouvelle qu'il se négociait avec l'Angleterre un traité de commerce sur des bases ruineuses pour l'Allemagne : « Sans cela, ajoute-t-il, comment me serais-je avisé de porter aux nues, comme je l'ai fait, le jeune Marwitz ? » Le nom de List retentit alors dans toutes les bouches avec les éloges des uns et les injures des autres ; et le banni de 1825 atteignit enfin un but qu'il n'avait cessé de poursuivre et qui toujours lui avait échappé ; à la suite d'une audience que lui accorda le roi de Wurtemberg, le département criminel lui notifia sa réhabilitation.    Rétabli d'une chute où il s'était cassé la jambe et qui avait quelque temps interrompu ses travaux, List se prépara à des luttes nouvelles. Le débat entre le libre échange et la protection était très-vif alors, et il avait été ranimé encore par le congrès douanier de l'Association allemande en 1842. List proposa à l'éditeur Cotta de fonder un organe spécial pour les questions économiques en général, et pour le système protecteur en particulier. Le 1er janvier 1843, ce journal parut sous le titre heureux de Zollvereinsblatt, ou feuille de Zollverein. Le rare talent de journaliste dont List avait déjà donné tant de preuves, jeta alors plus d'éclat que jamais ; sans position officielle, sans titre, sans fortune, en butte à toutes sortes d'attaques et de calomnies, le rédacteur en chef du Zollvereinsblatt devint un homme considérable par le seul prestige de son talent et de son caractère.    Les dépêches des ministres britanniques le signalèrent au cabinet de Londres comme un ennemi dangereux. Sa polémique était inspirée en effet par la pensée de soustraire complètement son pays au monopole manufacturier de l'Angleterre ; mais il se défendait d'éprouver de la haine contre une nation qu'il admirait, qui était pour lui la nation modèle. Voici ce qu'il répondit une fois au reproche qu'un Anglais lui avait adressé d'annoncer avec une joie barbare la chute prochaine de la puissance britannique : « Bien loin de partager les sentiments ridicules des Français qui, à chaque désastre que les Anglais éprouvent aux Indes orientales ou en Chine, à chaque mauvaise nouvelle des Antilles ou du Canada, à chaque naufrage d'une frégate anglaise, prédisent d'un air triomphant la chute de la Grande-Bretagne, nous avons toujours pensé que l'Angleterre n'est qu'au début de sa grandeur. Non, nous n'irons pas de gaieté de cœur compromettre notre réputation de publiciste en annonçant un événement, qui ne saurait arriver, que si l'Angleterre continuait à abêtir systématiquement une grande partie de sa population, et à gouverner ses cent millions de sujets dans l'Inde plus mal que le pacha d'Égypte ne gouverne ses Fellahs. Peut-être aucun écrivain n'a exalté l’Angleterre autant que nous, et, loin de haïr les Anglais, nous sympathisons avec eux plus qu'avec aucun autre peuple. Ce que nous détestons de toute notre âme, c'est cette tyrannie commerciale de John Bull qui veut tout absorber, qui ne veut laisser s'élever aucune autre nation, et qui cherche à nous faire avaler les pilules fabriquées par sa cupidité comme un pur produit de la science ou de la philanthropie. »

    Cependant ce chaleureux patriote, ce grand agitateur, avait ses jours de lassitude et de découragement. L'avenir des siens l'inquiétait ; des pourparlers pour lui donner une position officielle en Wurtemberg ou en Bavière n'avaient pas eu de suite ; sa santé et sa fortune détruites après tant d'efforts, il se voyait réduit à vivre de sa plume, d'une feuille que l'autorité pouvait supprimer au premier jour. Lui, qui habituellement travaillait avec autant de facilité que d'ardeur, se sentait quelquefois affaissé, et c'était pour lui un supplice horrible d'avoir à fournir de la copie pour remplir son journal.

    A ses souffrances, à la fois physiques et morales, il cherchait un remède dans des voyages, voyages d'ailleurs bien remplis, bien employés. En 1844 nous le voyons en Belgique où il suggère les bases du traité de commerce et de navigation qui mit fin à un différend entre cet État et l'Association allemande, mais qui n'a pas réalisé les espérances conçues par ses négociateurs ; puis à Munich, où un congrès agricole lui fournit l'occasion de traiter, dans un écrit remarquable, de la solidarité qui existe entre l'industrie manufacturière et I'agriculture ; puis enfin à Vienne et en Hongrie, où son voyage est une continuelle ovation, et où il sème libéralement les idées dont sa tête est pleine.    A la suite de son séjour au milieu des Magyars, il écrivit sur la Hongrie un mémoire, où nous lisons ces lignes en partie prophétiques : « Quand même nous n'aurions en perspective ni révolution, ni guerre européenne, il existe en France trop de mécontentement et d'irritation pour qu'il n'y ait pas lieu de craindre du moins des troubles sérieux à la mort du roi. Ces troubles tourneraient soudainement du côté de l'Ouest toute l'attention de l'Autriche et de la Prusse. Supposons que la plaie de la Hongrie reste encore ouverte, rien ne serait plus naturel que de voir l'opposition hongroise saisir cette occasion favorable d'élever les plus hautes prétentions vis-à-vis du gouvernement autrichien réduit aux abois. Ce serait alors pour la Russie le moment propice d'intervenir entre l'Autriche et la Hongrie. »

    List était alors à l'apogée de son influence ; il répandait partout la vie autour de lui ; il était comme le centre auquel tous les grands intérêts du pays aboutissaient ; il était, comme on l’a appelé, l'Agent général de l'Allemagne (der Allgemeine deutsche consulent) ; mais, malgré quelques témoignages de la sympathie publique, sa situation personnelle restait toujours la même. En remerciant des industriels qui lui avaient adressé un présent, il écrivait avec tristesse : « Lorsqu'en 1818 je me mis à la tête de cette Société de commerce d'où est né le Zollverein, j'avais une belle fortune, et de plus une place qui me donnait un honnête revenu et n'assurait un avenir administratif. Mes efforts dans l'intérêt de l'industrie allemande ont eu pour conséquence la perte, non-seulement d'une grande partie de ma fortune, mais encore de mon emploi, de ma carrière, enfin de mon pays. À mon retour d'Amérique, en 1831, j'étais redevenu riche. En travaillant pour les chemins de fer et pour une politique commerciale allemande, j'espérais avoir bien mérité de mon pays et conserver au moins ma fortune. Pour prix de mon zèle, j'ai été persécuté et j'ai perdu une grande partie de ce que j'avais. Aujourd'hui, près de la soixantaine, et affligé d'infirmités physiques, je ne vois l'avenir qu'avec inquiétude ; je ne me crois pas même assez de force pour émigrer une seconde fois aux États-Unis, où des amis m'appellent et où je me rétablirais facilement en quelques années. » A la même époque, le dénigrement stupide, l'envie, la calomnie se déchaînaient pour lui contester ses titres les plus clairs, et comme pour lui porter le dernier coup. Que je me sais de gré de lui avoir rendu alors spontanément, dans l'Association douanière allemande, un humble hommage, dont j'ai appris depuis avec bonheur qu'il avait été vivement touché !

    Le Zollvereinsblatt avait souffert de fréquentes absences de son rédacteur en chef, et celui-ci, à qui Cotta avait cédé sa propriété, se disposait à lui imprimer un nouvel élan. C'était en 1846 ; la ligue triomphait en Angleterre, comme il l'avait toujours prévu ; il ne put résister à l'envie de voir Londres à cette heure décisive. Il se mit en route au mois de juin : « J'ai été témoin la nuit dernière, écrivit-il presque en arrivant, de deux événements considérables ; dans la chambre haute, j'ai vu la législation des céréales décéder aux acclamations de leurs seigneuries, et, quelques heures après, dans la chambre basse le ministère Peel recevoir le coup de mort ; j'en suis encore tout ému. La place que j'occupais m'offrait un riche sujet d'observations. Devant moi était l'égyptien Ibrahim avec sa suite. Quelques-uns des hommes politiques les plus considérables, notamment lord John Russell, sont venus échanger quelques paroles avec lui. Lord Monteagle a eu l'obligeance de me désigner non-seulement les pairs et les littérateurs distingués qui se trouvaient dans notre voisinage, mais les membres les plus importants de la chambre des Communes. « Le vieux monsieur que voici, me dit le docteur Bowring, le vieux monsieur au frac bleu, qui incline la tête sur sa poitrine comme s'il dormait, c'est le duc de fer[3]. Voulez-vous me permettre de vous présenter M. Mac-Gregor ? » Un homme poli, au regard intelligent, me serra la main. « M. Cobden désire faire votre connaissance, me dit-on, d'un autre côté ; » et un homme, encore jeune et à la physionomie heureuse, tendit la main vers moi : « Vous êtes donc venu ici pour vous convertir ? — Oui, répondis-je, et pour demander l'absolution de mes péchés. » Je restai ainsi un quart d'heure à plaisanter au milieu de mes trois grands adversaires. Quelle vie politique dans ce pays-ci ! On y voit l'histoire pousser. »

    Dans ce séjour à Londres, qui dura environ trois mois, encouragé par le ministre de Prusse, de Bunsen, List composa un mémoire concernant les avantages et les conditions d'une alliance entre l'Angleterre et l'Allemagne. Il est question, dans une note de la présente traduction, de cet écrit qui fut le dernier de List et comme son testament politique et économique. Le peu d'effet qu'il produisit sur les hommes d'État de l'Angleterre auxquels il avait été adressé, acheva de décourager son auteur.

    Déjà List semblait avoir le pressentiment de sa fin prochaine. Plus d'une fois, à Londres, il avait trahi ce douloureux secret : « Je dois me hâter, disait-il un jour, de terminer mes affaires, et de me mettre en route ; car il me semble que je porte en moi une maladie mortelle et que je mourrai bientôt ; or, je voudrais mourir et être inhumé dans mon pays. » Une autre fois, il se plaignait de l'affaissement de son esprit et de la fatigue que lui causaient un labeur quotidien et des efforts sans relâche : « On dit, ajouta-t-il, que le Zollverein, pour me récompenser de ce que j'ai fait pour lui, me mettra une couronne sur la tête ; si c'est son intention, il faut qu'il se hâte ; aujourd'hui il trouverait encore quelques cheveux gris à couronner ; qui sait si l'an prochain il trouvera autre chose qu'un cadavre ? » Celui qui prononçait ces paroles paraissait cependant dans la pleine possession de ses rares facultés de corps et d'esprit, et sa constitution robuste semblait lui promettre une longue carrière.    Mais cette apparence était trompeuse. Tant d'entreprises, tant d'études et tant de combats, où il avait mis non-seulement toutes ses forces, mais tout son cœur, n'avaient pu manquer d'entamer cette vigoureuse nature. Toutefois il y avait bien autre chose chez lui que de la lassitude ; le mal qui le dévorait était celui des novateurs, des hommes de désir, qui s'irritent contre des obstacles opposés par les préjugés ou par des intérêts individuels au succès de leurs plans généreux ; c'était le chagrin et le dégoût que lui causait l'ingratitude de ses concitoyens. Lui qui avait tout fait pour son pays, lui dont les conceptions avaient enfanté autour de lui la richesse, lui dont les idées étaient devenues celles de tout un peuple, pour prix du dévouement exalté de toute sa vie, il n’avait recueilli que des mécomptes, des inimitiés, des humiliations. Cette coupable indifférence l’avait blessé profondément et lui avait brisé le coeur ; c'était la maladie mortelle dont il était atteint et à laquelle il a succombé.

    La vie et le climat de l'Angleterre ne lui convenaient pas ; il y avait été presque toujours indisposé, et ses douleurs d'entrailles avaient augmenté sensiblement. À son retour, en automne, sa famille et ses amis le trouvèrent changé. En novembre, son mal empira, il paraissait abattu, et cependant jusque dans ses derniers jours son activité organisatrice ne se reposait pas ; il était en train de fonder une vaste association en Bavière. Un matin, pour chercher un soulagement à ses souffrances dans les distractions d'un voyage, il partit pour Munich ; sa famille reçut de lui un billet de Tegernsee ; il voulait, y écrivait-il, aller à Meran, où la douceur de l’air lui ferait du bien. Quelques jours après, la Gazette d'Augsbourg apprenait sa fin tragique, avec cette citation de Sénèque : « Non afferam mihi manus propter dolorem ; sic mori, vinci est. Hunc tarnen si sciero perpetuo mihi esse patiendum, exibo non propter ipsum, sed quia impedimento mihi futurus est ad omne propter quod vivitur »[4].    Arrivé à Schwatz, le mauvais temps avait obligé List de revenir sur ses pas. Il s'arrêta à Kufstein dans un hôtel. Bien qu'il ne manquât pas d'argent, il refusa de belles chambres qu'on lui avait montrées : « Je suis trop pauvre, dit-il, donnez-moi la plus mauvaise chambre de la maison. » Il resta plusieurs jours au lit au milieu des souffrances les plus vives.    Une lettre adressée au docteur Kolb, la dernière qu'il écrivit, fait connaître son triste état.

    « Mon cher Kolb, j'ai déjà essayé dix fois d'écrire aux miens, à mon excellente femme, à mes charmantes enfants, mais ma tète, ma main, ma plume m'ont refusé ce service. Que le ciel les soutienne — J'espérais que le mouvement et une courte résidence dans un pays plus chaud m'auraient rendu la force de travailler ; mais chaque jour augmentait mes douleurs de tête et mon oppression. — Et ce temps effroyable ! A Schwatz j'ai dû rebrousser chemin, mais je n'ai pu aller au delà de Kufstein, où je suis resté gisant dans un état affreux, tout mon sang se précipitant vers mon cerveau, surtout le matin, et l'avenir ! Sans revenus de ma plume, je serais obligé, pour vivre, de dévorer la fortune de ma femme, qui est loin de suffire à ses besoins et à ceux de ses enfants. — Je suis comme désespéré ! — Dieu ait pitié de ma famille ! Chaque soir, depuis quatre jours, et aujourd'hui pour la cinquième fois, je projette de partir pour Augsbourg, et chaque matin, j'y renonce. Dieu vous récompensera de ce que vous ou d'autres amis feront pour les miens. Adieu !

« Fr. LIST.»

    Ces dernières lignes étaient tracées d'une main tremblante, et chargées de ratures.

    Ce même matin il quitta l'hôtel et ne reparut pas le soir. L'aubergiste inquiet entra dans sa chambre, et apprit par la lettre qu'on vient de lire quel hôte il avait reçu. Des recherches furent ordonnées, on finit par trouver à peu de distance de la ville, couvert d'une neige fraîchement tombée, le cadavre du voyageur. Le médecin de Kufstein, ayant fait l'autopsie, constata dans le corps l'agglomération de masses de graisse, et l'interruption complète des fonctions digestives ; il déclara que le défunt, à ses derniers instants, n'avait, pu avoir l'usage de sa raison. Les habitants de cette ville obscure du Tyrol, douloureusement émus, inhumèrent avec solennité l'illustre écrivain. Né, en 1789, List avait 57 ans révolus ; protestant, ce fut un cimetière catholique qui recueillit ses derniers restes.

    Lorsque la nouvelle de cette mort inopinée se répandit, les compatriotes de List éprouvèrent une vive douleur ; Ils sentirent qu'ils avaient fait une perte immense, et alors on put répéter ce mot qui s'est vérifié à l’égard de tant d'autres grands hommes : divus dum ne sit vivus. Ce fut un vaste concert de regrets et d'éloges, concert que n'ont troublé, depuis, qu’un petit nombre de voix discordantes ; les témoignages furent les mêmes dans le Nord et dans le Midi, sur les bords de l'Isar et du Rhin, et sur ceux de l'Elbe et du Wéser ; en présence d'un froid cadavre, les inimitiés s'éteignirent et l'indifférence se passionna. On célébra à l'envi les belles qualités, les éclatants services de celui qui n'était plus ; la chaleur d'âme et la haute intelligence du patriote, l'originalité du penseur, la vigueur de l'écrivain, la fougue et la persévérance de l'agitateur, et en même temps les vertus simples et touchantes de l'homme privé. Cet homme qui, dans une condition modeste, était devenu une puissance, et qui n'avait eu qu'une pensée, l'émancipation politique et industrielle de son pays, fut rangé, par la reconnaissance tardive de ses concitoyens, parmi ces grands esprits et parmi ces grands coeurs qui font l'orgueil d'une nation et marquent dans l'histoire une ère nouvelle ; on alla jusqu'à le comparer à Luther.

    Mais cette admiration était mêlée d'un sentiment pénible, celui du remords : l'Allemagne avait eu de grands torts envers son plus noble et son plus intrépide athlète ; devant cette fosse, que ses criminels oublis avaient creusée, elle devait se voiler la tête de honte et de confusion. Tout autre eût été la destinée de List s'il fût né en Angleterre et qu'il y eût rendue les mêmes services à son pays ; l'Angleterre l'eût comblé d'honneurs, elle l'eût élevé aux premières dignités de l'État. Ce n'est point ainsi que l'Allemagne traite ses enfants les plus glorieux ; elle réserve toutes ses munificences pour les artistes qui l'amusent, elle laisse mourir les hommes qui l'éclairent et qui l'affranchissent. Si du moins un jour le peuple allemand régénéré construit un temple de la gloire, un Walhalla, à la mémoire de ceux qui auront travaillé à sa régénération, il devra ériger sur le seuil une colonne d’honneur à Frédéric List.

    Ainsi, de l'autre côté du Rhin, s'exhalaient l’admiration et la douleur publiques, et la postérité commençait pour celui que ses contemporains avaient abandonné. Bientôt l'idée d'une réparation immédiate et signalée s'empara des esprits. Le Wurtemberg, où List avait reçu le jour, en prit l'initiative. Un comité se forma à Stuttgard dans le but d'acquitter la dette du pays envers le champion dévoué des intérêts allemands. Cet exemple fut suivi à Ulm, à Augsbourg, où le voyageur inquiet avait depuis plusieurs années fixé sa résidence ; à Munich, où il séjournait fréquemment ; dans les autres villes importantes du midi de l'Allemagne où ses idées trouvaient plus d'écho, et aussi sur plusieurs points du nord. Le roi de Bavière, le roi de Wurtemberg et le grand-duc de Bade s'associèrent avec empressement, par leurs offrandes, à l'oeuvre des plus honorables habitants de la contrée. En dehors même du Zollverein, ce principal théâtre de l'activité de List, des honneurs furent rendus à sa mémoire ; la Société industrielle de Prague vota l'érection d'une tombe dans la petite ville autrichienne où cette brillante lumière s'était éteinte.    En 1847, parcourant l'Allemagne, j'appris que le nom de List venait d'être donné à une locomotive sur un chemin de fer du Wurtemberg, son pays ; List était bien, en effet, la locomotive ardente, entraînant ses concitoyens vers l'avenir. Mais un hommage à la fois plus solennel et plus touchant va être prochainement rendu à cette imposante mémoire par l'érection d'un monument à Reutlingen, sa ville natale.    Un peuple dont le défaut capital est l'irrésolution, la timidité à agir, ne saurait trop regretter cet homme décidé et actif, qui communiquait à tout ce qui l'approchait quelque chose de son énergie et de son ardeur. À l'étranger, quiconque apprécie le patriotisme et le talent, lui vouera ses sympathies.    Mai 1851.

PREFACE DE L'AUTEUR[modifier]

Si, comme on le dit, la préface d'un livre doit en raconter l'origine, j'ai ici à retracer près de la moitié de ma vie ; car plus de vingt-trois ans se sont écoulés depuis que le premier doute s'est élevé en moi sur la vérité de la théorie régnante en économie politique, depuis que je m'occupe de scruter les erreurs de cette théorie et de rechercher les causes principales qui leur ont donné naissance. Je serais bien à plaindre, en vérité, s'il se trouvait à la fin que, pendant tout ce temps, je n'ai fait que courir après des chimères, lorsque ce n'est ni une trop haute opinion de mes forces ni un excès d'ambition qui m'ont déterminé à me proposer un but si élevé et à le poursuivre si opiniâtrément. Les fonctions que je remplissais m'en ont fourni la première occasion ; ma destinée m'a entraîné malgré moi et avec une force irrésistible, une fois entré dans la voie du doute et de l'examen, à continuer d'y marcher.


Les Allemands de mon époque se rappelleront quelle profonde atteinte la prospérité de l'Allemagne avait éprouvée en 1818. J'avais alors à préparer un cours d'économie politique ; j'avais, tout aussi bien qu'un autre, étudié ce qu'on avait pensé et écrit sur ce sujet, mais je ne voulais pas me borner à instruire la jeunesse de l'état de la science ; je tenais à lui enseigner aussi les moyens de l'ordre économique capables de développer le bien-être, la culture et la puissance de l'Allemagne. La théorie présentait le principe de la liberté du commerce. Ce principe me paraissait raisonnable, assurément, et, de plus, éprouvé par l'expérience, lorsque je considérais les effets de l'abolition des douanes provinciales de France, et ceux de l'union des trois royaumes britanniques ; mais les prodigieux résultats du système continental et les suites désastreuses de sa suppression étaient trop près de moi pour que je pusse n'en point tenir compte ; ils me semblèrent donner a ma doctrine un éclatant démenti, et en tâchant de m'expliquer cette contradiction, je vins à reconnaître que toute cette doctrine n'était vraie qu'autant que toutes les nations pratiqueraient entre elles la liberté du commerce comme elle avait été pratiquée par les provinces en question. Je fus conduit ainsi à la notion de la nationalité ; je trouvai que la théorie n'avait vu que l'humanité et les individus, et point les nations. Il devint évident pour moi qu'entre deux pays très-avancés la libre concurrence ne peut être qu'avantageuse à l'un et à l'autre, s'ils se trouvent à peu près au même degré d'éducation industrielle, et qu'une nation en arrière, par un destin fâcheux, sous le rapport de l'industrie, du commerce et de la navigation, qui, d'ailleurs, possède les ressources matérielles et morales nécessaires pour son développement, doit avant tout exercer ses forces afin de se rendre capable de soutenir la lutte avec les nations qui l'ont devancée. En un mot, je distinguai entre l'économie cosmopolite et l'économie politique, et je me dis que l'Allemagne devait abolir ses douanes provinciales ; puis, à l'aide d'un système commun vis-à-vis de l'étranger, s'efforcer d'atteindre le même degré de développement en industrie et en commerce, auquel d'autres nations étaient parvenues au moyen de leur politique commerciale. Mais, au lieu de poursuivre cette idée par l'étude, mon esprit pratique me poussa à en tenter l'application ; j'étais jeune alors.


Il faut se transporter en imagination à l'année 1819, pour s'expliquer ma conduite. Gouvernants et gouvernés, nobles et bourgeois, administrateurs et savants, tout le monde se repaissait, en Allemagne, de plans de régénération politique. L'Allemagne ressemblait à un domaine dévasté par la guerre, où les anciens propriétaires, rentrés dans leurs droits et redevenus maîtres de leurs biens, sont à la veille de se réinstaller. Les uns demandaient le rétablissement de l'ordre de choses antérieur avec tout son vieux bagage et toutes ses friperies ; les autres, des institutions rationnelles et des instruments tout neufs. Ceux qui écoutaient à la fois la voix de la raison et celle de l'expérience, désiraient un moyen terme entre les prétentions anciennes et les besoins nouveaux. Partout régnaient la contradiction, la lutte entre des opinions diverses, partout se formaient des associations pour la poursuite de buts patriotiques. La constitution fédérale elle-même était une forme nouvelle, tracée la hâte, considérée, même par des diplomates éclairés et réfléchis, comme un embryon, dont le développement à l'état de corps bien organisé était voulu par ses propres auteurs, mais laissé aux progrès du temps. Un article, le dix-neuvième, avait expressément réservé l'organisation d'un système de commerce national. Je vis dans cet article la base sur laquelle il fallait fonder la prospérité industrielle et commerciale de ma patrie allemande, et alors je conçus l'idée de créer une association de fabricants et de négociants <ref name="ftn8">Dans les premières éditions du Conversations-Lexicon (Dictionnaire de conversation), M. J.-M. Elch, de Kaufbeuren, est nommé comme le fondateur de cette association ; quant à moi, non-seulement on ne m'attribue qu'une part très subalterne dans sa création et dans ses travaux, mais encore on me reproche d'avoir, dans la conduite de ses affaires, commis de grandes négligences. Lorsque, de retour dans mon pays, je m'enquis de l'auteur de cet article, on me cita un nom qui m'expliqua tout : c'était celui d'un homme qui a de grandes obligations envers J.-M. Elch, et dont le rôle personnel, dans cette affaire, paraît d'autant plus grand que mien est plus rapetissé. Peu tourmenté par l'ambition, je n'ai pas cru devoir prendre la peine de réclamer contre l'article. Mais récemment je me suis vu dans l'absolue nécessité d'en entretenir le public. On sait qu'il y a peu de temps la faculté de droit d'Iéna m'a honoré du diplôme de docteur ; le correspondant de la Gazette d'Augsbourg à Iéna avait fait, à cette occasion, la remarque que, le premier, j'avais émis l'idée d'une association des états allemands dans un même système de douane. La rédaction de la Gazette reçut la réclamation suivante :

     « La note écrite d'Iéna, le 1er décembre 1840, à la Gazette d'Augsbourg, d'après laquelle M. Frédéric List aurait émis la première idée de la liberté commerciale à l'intérieur et vis-à-vis de l'étranger, exige une rectification ; l'honneur de cete première idée appartient au négociant J.-M. Elch, de Kaufbeuren, lequel, à la foire de Pâques, à Francfort, adressa à divers négociants de tous les états allemands, une circulaire où il les invitait à signer  dans ce but une pétition à la Diète. Le hasard amena quelques jours après M. le professeur List de Tubingen à Francfort ;  enthousiasmé par cette idée, il se chargea de rédiger l apétition, il s'acquitta supérieurement de cette tâche, et se fit ainsi une grande réputation. Quand la société se fut constituée, M. le professeur List en fut nommé l'agent, et accompagné de feu Schnell, de Nuremberg, il se rendit dans les cours allemandes, afin d'appuyer auprès d'elles les demandes de la société. »

     Il me suffira de retracer en peu de mots l'histoire de la société pour réduire à leur juste valeur les prétentions de M. Elch ou de ses avocats. Des affaires particulières me conduisirent, en effet, à Francfort-sur-le-Mein, au printemps 1819 ; mais il n'en est pas moins vrai que j'avais conçu l'idée d'une pareille société longtemps avant ce voyage. Il existe encore des hommes que j'ai entretenus de ce sujet avant et pendant mon voyage à Francfort, et la correspondance de feu le baron de Cotta peut en offrir des preuves écrites. Arrivé dans cette ville, je confiai mon projet à monsieur Schnell, de Nuremberg, qu'on m'avait vanté comme un négociant intelligent et patriote. Schnell en fut vivement ému, me parla de MM. Bauereis à Nuremberg, Ueber à Gera, Arnoldi à Gotha, qui lui avaient fait part de leurs doléances au sujet du nouveau tarif des douanes de Prusse, et exprima l'opinion que l'affaire aurait d'autant plus de retentissement parmi les négociants et les fabricants présents à la foire de Francfort, qu'un M. Elch, de Kaufbeuren, négociant en toile, était sur le point de recueillir des signatures pour une pétition à la Diète, où l'on réclamait des mesures contre les restrictions commerciales à l'intérieur de l'Allemagne. Schnell m'ayant, sur ma demande, fait faire la connaissance de M. Elch, celui-ci me communiqua son projet de pétition à la Diète, ou plutôt de simples matériaux, qui, si je ne me trompe, se trouvent encore parmi mes papiers. Il y était surtout question des entraves que l'Autriche venait de mettre à l'exportation des toiles de la haute Souabe en Italie ; le tout était plat et dans un style de comptoir. D'un commun accord, nous appelâmes à nos délibérations d'autres fabricants, notamment MM. Leisler et Blachière, de Hanau, Hartmann, de Hendenheim, Herrosé, d'Aarau, etc. Il ne s'agissait pas encore de fonder une société. Ce ne fut que lorsque la pétition à la Diète eut été rédigée et accueillie par de vifs applaudissements, que je produisis mes projets ultérieurs. Personne ne saurait mettre en doute que toutes les propositions concernant la fondation et l'organisation de la société sont émanées de moi seul ; et le peu de temps que je mis à exécuter mes plans, montre assez que je les avais médités d'avance.

     Qu'on veuille bien maintenant relire la réclamation ci-dessus en faveur de M. Elch, et l'on remarquera avec étonnement que la contradiction entre M. Ech et moi ne porte pas, à proprement parler, sur les faits, qu'elle tient à une différence totale dans notre manière de raisonner. M. Elch réclame le mérite d'avoir le premier émis l'idée de la liberté du commerce à l'intérieur et vis-à-vis de l'étranger. C'est une prétention que je n'ai pas et que je ne puis avoir, par la raison que, longtemps avant notre entrevue de Francfort, cette idée avait été émise par Gournay, Quesnay et Adam Smith, et que je n'ai jamais voulu la liberté pure et simple dans les rapports avec les autres nations, que j'ai demandé constammenet, au contraire, un système de commerce intelligent et national. M. Elch se fait encore un titre d'honneur, d'avoir répandu, parmi les négociants qui se trouvaient à la foire de Francfort, une circulaire à l'effet de leur demander leur concours à une pétition à la Diète par lui projetée, et ayant pour objet la liberté du commerce. Je ne nie point ce fait ; mais tout le monde reconnaîtra qu'à supposer que M. Elch eût réalisé son projet de pétition, qu'il eût réuni en effet une multitude de signatures, qu'il eût été capable de composer une pétition de nature à attirer sur elle l'attention publique, il n'en serait absolument rien résulté. C'est ce que j'essayai de faire comprendre aux signataires de mon projet ; je leur dis :

     «Voici la pétition ; elle fera sensation, parce qu'elle est écrite d'un point de vue national et que les termes en sont pressants, mais elle n'aura pas plus de suite que cent autres pétitions à la Diète. Pour obtenir quelque résultat, nous devons rallier au but commun tous les fabricants et tous les négociants d'Allemagne, nous concilier les gouvernements et les fonctionnaires publics, envoyer des députations auprès des cours, des assemblées politiques et des congrès, recueillir et publier les faits qui parlent en notre faveur, nous assurer la plume d'écrivains de talents, nous emparer de l'opinion publique en faisant paraître un journal et des brochures, chaque année, enfin, nous réunir sur ce champs de foire, pour adresser toujours de nouvelles pétitions à la Diète. »

     M. Elch n'a rien fait de tout cela. Cependant, d'après la réclamation, je serais venu fortuitement à Francfort : enthousiasmé de l'idée sublime de M. Elch, j'aurais fortuitement encore obtenu l'honneur de la revêtir de paroles, et je n'aurais fait autre chose ensuite que d'accompagner M. Schnell dans les cours allemandes. Le sacrifice que j'ai fait à cette oeuvre de ma place, de ma carrière, de mon repos, mes avances considérables pour faire face aux premiers frais, mon initiative jusqu'en 1821 dans tous les actes de la société, et la manière dont j'ai rempli ce rôle, tout cela, on le passe entièrement sous silence.  (Note de l'auteur.)

     --- Depuis la publication de cette note de l'auteur, le négociant Elch a gardé le silence ; mais l'envie a essayé encore une fois d'enlever à List le mérite de ses efforts comme agent de la Société de commerce et d'industrie, en l'attribuant à un nommé Franz Miller, d'Immerstadt, mort depuis quelques années. Dans les numéros du Zollvereinsblatt des 24 février et 3 mars 1846, List a étable que ce Franz Miller, petit négociant failli, qu'il avait acueilli sur la recommandation de M. Elch et par des motifs d'humanité, n'a rempli auprès de lui que des fonctions subalternes, et a été loin de les exercer avec honneur. (H. R.)


</ref> ayant pour but d'obtenir la suppression des douanes provinciales, et l'adoption d'un système commun de commerce. On sait comment cette société s'est constituée et quelle influence elle a exercée sur la formation d'une association entre les souverains éclairés et magnanimes de Bavière et de Wurtemberg, et plus tard sur celle de l'Association douanière allemande.


Comme agent de la Société de commerce, ma position était délicate. Tous les fonctionnaires publics instruits, tous les rédacteurs de journaux et de brochures, tous les écrivains qui traitaient les matières économiques, élevés comme ils l'étaient à l'école cosmopolite, voyaient dans une protection douanière quelconque une abomination théorique ; joignez à cela les intérêts de l’Angleterre et ceux des courtiers de l'industrie anglaise dans les ports maritimes et dans les places de foire. On sait que le cabinet anglais, accoutumé à ne pas lésiner quand il s'agit des intérêts commerciaux du pays, possède dans son secret service money (fonds secrets) le moyen de venir partout, à l'étranger, en aide à l'opinion publique. Il parut une multitude de correspondances et de brochures, émanées de Hambourg et de Brême, de Leipsick et de Francfort, contre le voeu insensé des fabricants allemands en faveur d'une protection de douane commune, et contre leur conseiller ; ils reprochaient à ce dernier, dans des termes durs et méprisants, de ne pas savoir les premiers principes de l'économie politique, principes reconnus par tous les hommes instruits, ou du moins de n'être pas capable de les comprendre. Ces organes des intérêts anglais avaient d'autant plus beau jeu que la théorie régnante et la conviction des hommes de science étaient pour eux. Dans le sein de la Société elle-même il régnait une grande diversité d'avis. Les uns ne voulaient que la liberté du commerce au dedans, laquelle, sans protection vis-à-vis de l'étranger, eût été évidemment, dans l'état du monde, quelque chose de pis que le maintien des douanes provinciales ; c'étaient ceux qui avaient des intérêts dans le commerce des foires et dans celui des denrées coloniales. Les autres, surtout les fabricants, réclamaient le principe de rétorsion comme étant le plus sage, le plus avantageux et le plus juste. Ces derniers étaient en petit nombre, et une partie d'entre eux étaient ruinés à demi ou entièrement par la concurrence anglaise. Quoi qu'il en soit, l'agent était tenu de les suivre pour avoir des partisans. Une oeuvre politique, et en général une œuvre en commun, n'est possible qu'au moyen de transactions entre les opinions diverses de ceux qui poursuivent le même but immédiat. Le but prochain était alors l'abolition des douanes provinciales, et l'établissement d’une douane nationale. Les barrières intérieures une fois tombées, aucune divinité ne pourrait les relever. Lorsque la douane nationale aurait été établie, on aurait toujours le temps de lui donner une meilleure base, et cela d'autant mieux que le principe de rétorsion accordait pour le moment au delà des exigences du principe de protection.


Le combat était visiblement inégal : d'un côté une théorie achevée dans toutes ses parties et d'une autorité incontestée, une école compacte, un parti puissant ayant des orateurs dans toutes les législatures et dans tous les conseils, mais surtout le grand levier, l'argent [5] ; de l'autre côté, la pauvreté et le besoin, la diversité d'opinions, la discorde intestine et le manque absolu de base théorique. Cette lutte servit à l'avancement de mes idées, autant qu'elle nuisit à ma réputation. Au milieu des combats quotidiens que j'avais à soutenir, je découvris la distinction entre la théorie des valeurs et celle des forces productives et l'abus que fait l'école du mot de capital ; j'aperçus la différence qui existe entre l'industrie manufacturière et l'agriculture, je reconnus la fausseté des arguments de l’école, lorsqu'elle invoque en faveur du libre commerce des produits manufacturés, des considérations qui n'ont de force qu'à l'égard des produits agricoles. Je commençai à concevoir le principe de la division du travail mieux que l'école ne l'a expliqué, et à comprendre comment il est applicable à des nations entières. Mais je n'avais fait connaître que très-imparfaitement ma pensée, et j'acquis si peu de gloire par mes consciencieux efforts, que le Conversations-Lexicon, pendant mon absence de l'Allemagne, ne craignit pas de représenter sous le jour le plus défavorable toute ma conduite, comme agent de la Société de commerce allemande, et même de soutenir que je m'étais paré des dépouilles d'autrui.


Depuis, j'ai parcouru l'Autriche, l'Allemagne du Nord, la Hongrie et la Suisse, la France et l'Angleterre, et j'ai cherché partout à m'instruire par l'étude de l'état social ainsi que par des lectures. Ma destinée m'ayant ensuite conduit aux États-Unis, je laissai là tous les livres ; ils n'auraient pu que m'égarer. Le meilleur livre sur l'économie politique qu'on puisse lire dans cette contrée nouvelle, c'est la vie. On y voit des solitudes se changer en riches et puissants États. C'est là seulement que je me suis fait une idée nette du développement graduel de l'économie des peuples. Un progrès qui, en Europe, a exigé une suite de siècles, s'accomplit là sous nos yeux ; on y voit les sociétés passer de l'état sauvage à l'élève du bétail, de cette dernière condition à l'agriculture, et de l'agriculture aux manufactures et au commerce. C'est là qu'on peut observer comment la rente de la terre s'élève peu à peu de zéro à un chiffre considérable. Là, le simple paysan connaît mieux que les savants les plus perspicaces de l'ancien monde, les moyens de faire prospérer l'agriculture et d'augmenter la rente ; il s'efforce d'attirer des manufacturiers, des fabricants dans son voisinage. Là, les contrastes entre les pays agricoles et les pays de manufactures se produisent de la manière la plus tranchée et occasionnent les plus violentes convulsions. Nulle part on n'apprécie mieux les voies de communication et leur influence sur la vie morale et matérielle des peuples. Ce livre, je l'ai lu avidement et assidûment, et les leçons que j'y ai puisées, j'ai essayé de les coordonner avec les résultats de mes études, de mes expériences et de mes réflexions antérieures. De là est sorti un système, qui, quelque défectueux qu'il puisse paraître encore, ne repose pas du moins sur un cosmopolitisme vague, mais sur la nature des choses, sur les leçons de l'histoire et sur les besoins des nations. Ce système offre les moyens de mettre d'accord la théorie et la pratique, et de rendre accessible à tout esprit cultivé, la science de l'économie politique, qui, jusqu'ici, par sa boursouflure scolastique, par ses contradictions et par sa terminologie vicieuse, a dérouté le sens commun. C'est là une mission que j'ai eue devant les yeux depuis la fondation de la Société de commerce allemande, mais que j'ai souvent désespéré de pouvoir accomplir.


Ma destinée a voulu que je trouvasse dans l'Amérique du Nord un encouragement inattendu à poursuivre mes idées.


Me trouvant en relation avec les hommes d'État de l'Union les plus considérables, en particulier avec le président de la Société pennsylvanienne pour l'avancement des manufactures et des arts, Ch. J. Ingersoll, on sut que je m'étais occupé d'économie politique. Or, en 1827, les fabricants américains et les défenseurs de l'industrie nationale étant vivement attaqués au sujet du tarif par les partisans du libre commerce, Ingersoll m'engagea à traiter cette question. Je le fis, et avec quelque succès, comme le prouve le document ci-joint [6].


Les douze lettres où j'exposais mon système, ont été nonseulement publiées dans la Gazette nationale de Philadelphie, mais encore reproduites par plus de cinquante journaux des provinces, éditées sous forme de brochure par la Société pour l'avancement des manufactures avec ce titre : « Outlines of a new System of Political Economy » [7], et répandues à plusieurs milliers d'exemplaires. Je reçus aussi des félicitations les hommes les plus considérables du pays, par exemple du vénérable James Madison, de Henry Clay, d'Édouard Livingston, etc.


Je me livrais avec ardeur, suivant le voeu de la Société pour l'avancement des manufactures et des arts de Philadelphie, à la composition d'un grand ouvrage sur l'économie politique, et déjà l'introduction en était imprimée, quand une affaire qui s'offrait à moi m'empêcha pour longtemps de m'occuper de travaux littéraires. La politique et le métier d'écrivain sont, aux États-Unis, des occupations peu lucratives ; celui qui veut s'y consacrer et qui n'a pas de fortune, cherche d'abord à assurer, au moyen de quelque entreprise, son existence et son avenir. Je jugeai à propos de me conformer à cette maxime ; et les connaissances en matière de chemins de fer que j'avais précédemment acquises en Angleterre, l'heureuse découverte d'un nouveau gîte houiller, et l'achat non moins heureux de terrains considérables qui en dépendaient, m'en fournirent l'occasion.


Cette affaire toute matérielle et, en apparence, sans relation avec mes travaux littéraires, me fit faire de sérieux progrès dans mes études et dans mes idées économiques. Jusque là je n'avais compris l'importance des voies de communication que d'après la théorie des valeurs ; je n'en avais observé les effets que dans le détail et relativement à l'extension du marché, ainsi qu'à la diminution des prix des produits matériels. Alors, je commençai à les envisager du point de vue de la théorie des forces productives et dans leur action collective, comme système national de communications, par suite, sous le rapport de leur influence sur l'existence morale et politique, sur les relations sociales, sur la force productive et sur la puissance des nations. Je compris alors la corrélation qui existe entre l'industrie manufacturière et un système national de communications, je vis qu'ils ne pouvaient attendre un grand développement l'un sans l'autre. Je me trouvai ainsi en état de traiter cette matière, d'une manière plus large, je puis le dire, qu'aucun autre économiste avant moi, et en particulier de mettre en évidence la nécessité et les avantages de systèmes nationaux de chemins de fer, avant qu'aucun autre économiste, en Angleterre, en France ou aux États-Unis, eût songé à les considérer de ce point de vue élevé.


J'aurais à m'accuser moi-même de jactance au sujet de cette déclaration, si je ne m'y voyais pas obligé par les outrages et les mauvais procédés de toute espèce qu'il m'a fallu essuyer pour m’être fait le promoteur d'un système allemand de chemins de fer. On m'a dépeint au public comme un homme qui cherche à acquérir de l'importance, un nom, de l'influence et de l'argent, en exaltant déclamatoirement quelque nouveauté. Un journal littéraire, très-respectable d'ailleurs, du nord de l'Allemagne, après une appréciation passablement superficielle de mon article Canaux et chemins de fer dans le Staatslexicon (dictionnaire politique), a fait de moi une espèce d'enthousiaste, dont l'imagination échauffée grossit tout, et voit une multitude de choses que les yeux des autres hommes ne perçoivent pas. Il y a quatre ou cinq ans, plusieurs articles datés de Leipsick, publiés dans des journaux de Nuremberg et de Francfort, ont été plus insultants encore [8] ; on a poussé l'ignorance et l'insolence au point de me signaler au public allemand comme un charlatan ou un rêveur économique. Dans l'article Chemins de fer du nouveau Conversations-Lexicon (dictionnaire de conversation), on a été jusqu'à me reprocher d'avoir été le principal fauteur de ces misérables jeux de bourse qui, à la suite de la première souscription de Leipsick, ont jeté tant de discrédit sur ces entreprises, tandis que, au contraire, c'est mon énergique opposition contre les jeux de bourse qui m'a fait encourir la disgrâce des joueurs. Mon article ci-dessus mentionné s'explique trop clairement à ce sujet, pour qu'il soit nécessaire de me défendre ici contre de méprisables attaques. Je n'ai qu'une observation à faire, c'est qu'on a usé envers moi de mauvais procédés, de procédés que rien ne justifie, parce que je m'étais trouvé sur le chemin de certaines personnes, de certains intérêts privés, et qu'ensuite, comme par surcroît, on m'a décrié, parce que, craignant que je ne révélasse dans toute leur nudité les intrigues dont j'avais été l'objet, on a voulu me prévenir auprès du public allemand. Mes adversaires, en général, plutôt trompés que trompeurs, ne connaissaient ni mes sentiments, ni ma situation, ni l'étendue de mes ressources.


Bien loin de songer à importuner le public allemand de ces misérables débats privés, dès le commencement de ces intrigues, j'avais pris la ferme résolution de supporter en silence toutes les calomnies publiques ou particulières ; d'abord, pour ne pas nuire à la bonne cause à laquelle j'ai déjà sacrifié tant d'années de ma vie, et tant d'argent si péniblement gagné, puis pour ne pas m'ôter la tranquillité d'esprit que réclame la poursuite de mon but ; Puis enfin, dans l'espérance que j'avais et que j'ai toujours, qu'on finira par me rendre justice, du moins sons ce rapport.


Dans un tel état de choses, je puis bien ne pas craindre l'accusation de vanterie, quand je revendique comme un travail qui m'est exclusivement propre, à part les détails d'intérêt local, les arguments et les considérations économiques qui se trouvent dans les rapports de Leipsick, quand je soutiens que c'est moi, moi seul qui, dès le commencement, ai donné au comité du chemin de fer de Leipsick cette tendance nationale qui a si fortement ému l'Allemagne entière, et qui a porté de si beaux fruits ; que, durant les huit dernières années, j'ai été occupé nuit et jour à pousser la question des chemins de fer dans toutes les parties de l'Allemagne par des excitations, par des lettres, par des mémoires. J'affirme tous ces faits avec la pleine conviction que nul homme d'honneur en Saxe ne pourra ou ne voudra, publiquement et en signant son nom, me contredire sur aucun.


Les intrigues qui viennent d'être dénoncées expliquent en grande partie pourquoi les économistes allemands ont, jusqu'à présent, rendu si peu de justice à mes travaux sur les chemins de fer, pourquoi, dans leurs écrits, au lieu de reconnaître ce que les miens ont de neuf et d'original, ils m'ont, ou passé entièrement sous silence, ou cité d'une manière générale [9].


Mes efforts dans le but de créer un réseau de fer allemand, mission qui seule avait pu me déterminer à quitter pour de longues années une situation brillante aux États-Unis, ces efforts, dis-je, et les occupations toutes pratiques auxquelles je m'étais livré en Amérique, m’avaient empêché de poursuivre mes travaux littéraires, et peut-être ce livre n’eût-il jamais vu le jour, si, grâce aux mauvais procédés dont j'ai parlé, je ne m'étais pas trouvé inoccupé, et stimulé par le désir de sauver ma réputation.


Pour rétablir une santé altérée par le travail et par des chagrins inouïs, je fis au printemps de 1837 le voyage de Paris. J'y appris par hasard qu'une question relative à la liberté et aux restrictions en matière de commerce, déjà une fois proposée, avait été remise au concours par l'Académie des sciences morales et politiques. Là-dessus, je me décidai à mettre par écrit la substance de mon système <ref name="ftn14">Lorsque List composait un mémoire en français pour l'Académie, il n'était pas à son début dans ce genre. La Revue encyclopédique, dirigée par MM. Auguste Juillet et Anselme Petetin, contient, dans ses cahiers de mars et avril 1831, un intéressant travail de l'économiste allemand, sous ce titré : Idées sur les réformes économiques, commerciales et financières applicables à la France. Dans le premier article, il retrace les avantages que la France pourrait retirer, pour ses relations intérieures, d'un système complet de chemins de fer, sujet alors tout neuf parmi nous ; dans le second, il expose ses vues sur les développements promis au commerce extérieur de notre pays. Ce dernier article commence par ces lignes qui offrent le germe du système national :     « Quoique partisan des théories de la liberté du commerce, nous croyons à la nécessité d'une sage protection pour l'industrie nationale ; cosmopolite par principe et plein de foi dans l'utopie de la paix éternelle, nous ne pouvons cependant nous persuader que, dans l'état actuel du globe, une nation agit prudemment en démolissant ses forteresses et en négligeant tous ses moyens de défense. Nous comprenons fort bien les heureux effets de l'abolition des tarifs provinciaux en France, mais nous ne pensons point que l'abolition des tarifs établis sur les frontières de nation à nation fût également conseillée par une saine politique. La liberté du commerce et la paix perpétuelle, sont, à ce qu'il nous paraît, deux principes qui reposent sur la même base et qui sont intimement, liés ; elles ne seront possibles toutes deux que lorsque la civilisation, la condition politique et l'industrie des nations seront tellement avancées, seront devenues tellement semblables, que leur union puisse être utile à chacune d'elles comme celle qui existe entre les vingt-quatre Etats de l'Amérique du Nord leur est à tous avantageuse. En attendant, l'homme d'Etat politique, voyant des dangers réels dans l’abandon d'avantages certains et d’une sécurité présente pour la recherche d'un avenir douteux, ne doit pas être tenu d'obéir à des théories, lesquelles présupposent un état de choses qui n'est pas encore établis. »     L'auteur insiste ensuite particulièrement sur les moyens de développer les échanges entre la France et les Etats-Unis.     A la fin de ce travail, nous trouvons un post-scriptum qu'on jugera remarquable, si l'ont se reporte à l'époque où il fut publié, et qui traite des avantages d'une route à ornières du Havre à Strasbourg par Paris. « Nous écrivions ce qu'on vient de lire, dit List, quand des cris se sont fait entendre dans les rues de Paris : Du travail ! Du pain ! Ces cris de détresse nous font abandonner la suite de cette argumentation, pour proposer sans délai aux ministres un moyen de donner de l'occupation à la population pauvre de Paris et de la France entière. Il n'est point question de bâtir des monuments  de luxe, qui, une fois terminés, restent improductifs ; il s'agit d'un travail qui multiplie à l'infini dans l'avenir les éléments de la production et de la richesse. Nous proposons de construire une route à ornières du Havre à Paris et de Paris à Strasbourg. »     Il est encore digne de remarque que List recommande l'exécution et l'exploitation des nouveaux chemins par l'industrie particulière avec la garantie d'un minimum de 1 pour 100 de la part de l'Etat. (H. R.)</ref>. Mais, réduit, faute d'avoir avec moi mes travaux antérieurs, aux seules ressources de ma mémoire, et n'ayant devant moi qu'un délai rigoureux d'à peine quinze jours, mon oeuvre dut être naturellement très-imparfaite. Néanmoins la commission de l'Académie le rangea parmi les trois premiers mémoires, sur vingt-sept qui lui avaient été adressés [10]. J'eus lieu d'être satisfait de ce résultat, pour un travail fait si rapidement, le Prix n'ayant pas été décerné [11], et surtout les juges appartenant tous par leur foi scientifique à l'école cosmopolite. Aujourd'hui, en effet, pour ce qui est de la théorie du commerce international et de la politique commerciale, c'est peut-être pis encore en France qu'en Allemagne. M. Rossi, homme d'un rare mérite dans les sciences politiques en général, et en particulier dans l'économie politique, dont il a élaboré plusieurs points particuliers, mais élevé dans de petites cités de l'Italie et de la Suisse où il est impossible de comprendre et d'apprécier l'industrie et le commerce dans les proportions nationales [12], où l'on est obligé, par conséquent, de fonder toutes ses espérances sur la mise en pratique de la liberté générale du commerce, comme ceux qui ne trouvent plus de consolations ici-bas, ont coutume de mettre tout leur espoir dans les joies de l'autre monde ; M. Rossi n'a pas conçu de doutes touchant le principe cosmopolite, et l'idée ne lui est pas venue que l'histoire pouvait fournir sous ce rapport d'autres lumières que celles qu'on trouve chez Adam Smith. M. Blanqui, connu en Allemagne par son Histoire de L'Économie politique, a depuis, borné son ambition à délayer Say, qui lui-même avait délayé Adam Smith. Quiconque a jeté un coup d'oeil impartial et réfléchi sur l'histoire du commerce et de l'industrie, trouvera dans ses ouvrages un déluge de choses insipides <ref name="ftn18">Mon rôle de traducteur m'impose ici, quoi qu'il m'en coûte, une fidélité scrupuleuse. Le bon sens des lecteurs reconnaîtra aisément ce qu'il y a d'injuste et de passionné dans ces jugements et dans quelques autres, Quant a Rossi en particulier, dont je puis parler plus librement depuis qu'une mort glorieuse l'a ravi à la science et aux affaires, j'aurai plus loin occasion de faire remarquer qu'il se rapproche, a plus d'un égard, de la doctrine de List en matière de commerce international.    (Note de la première édition)     C'est le passage auquel se rapporte la note ci-dessus et la note elle-même qui ont excité la colère de Blanqui, et provoqué de sa part les attaques les plus violentes contre List et contre son traducteur. Blanqui avait sujet de se plaindre de List ; mais il aurait fait plus sagement, au lieu de s'acharner contre sa mémoire, à propos d'une boutade, de se borner à répondre qu'il ne faisait pas partie, en 1837, de l'Académie des sciences morales et politiques. Quant aux torts du traducteur, ils étaient imaginaires.     La polémique qui a eu lieu en 1852 à ce sujet entre Blanqui et moi, et dans laquelle ni les esprits sérieux ni les rieurs n'ont été du côté de l'agresseur, se trouve dans le Moniteur industriel, le Journal des Économistes, et dans la Patrie.     Qu'il me soit permis de reproduire une pièce de ce procès, savoir la lettre que j'adressai au directeur du Journal des Économistes à l'occasion de l'article inséré par Blanqui dans cette revue. (H. R.)    À Monsieur le Directeur du Journal des Économistes.    Monsieur,Le dernier numéro du Journal des Économistes publie sur le Système national de Fréderic List et sur son traducteur, un article de M. Blanqui, dont j'ai sujet de me plaindre. On peut porter, sur le mérite de mes travaux, le jugement qu'on voudra, mais il n'est permis à personne d'en contester la sincérité. Réclamer contre une odieuse accusation, c'est un devoir envers moi-même, et c'est mon droit. Je pourrais me prévaloir de ce droit légal, mais votre loyauté m'accordera, sans doute, d'elle-même, la faculté de répondre dans le même recueil où j'ai été attaqué.    Voici les faits. List a écrit, dans la préface de son Système national, que M. Blanqui avait borné son ambition à délayer J B. Say, qui, lui-même, avait délayé Adam Smith. Cette épigramme a justement blessé votre collaborateur, qui l'exagère, du reste, en la qualifiant d'injure brutale ; et il m'a fait l'honneur de m'adresser, à ce sujet, en octobre dernier, une lettre vive. Je me suis empressé de lui répondre poliment. Mes explications, apparemment, ne l'ont pas satisfait ; car, dans ses Lettres sur l'Exposition de Londres, qui ont paru peu après, on lit, sur Frédéric List, une note regrettable et qui dépare le volume. M. Blanqui avait annoncé, en outre, qu'il publierait un article terrible. Le foudre vengeur était depuis si longtemps suspendu sur ma tête que je n'y pensais plus ; il est tombé enfin ; mais, heureusement pour moi, il a raté ; cette fois, quelque maligne influence avait paralysé le bras du Jupiter économique. L'article du Journal des Économistes n'est guère qu'une répétition de la lettre et une amplification de la note ; il se distingue, néanmoins, de l'une et de l'autre par une amertume particulière contre le traducteur.    J'admets le grief de M. Blanqui contre List, bien que je trouve notre pauvre compatriote bien acharné dans sa rancune, mais je ne puis m'expliquer sa malveillance à mon égard.    M. Blanqui trouve mauvais que j'aie traduit le Système national. Étrange reproche, en vérité ! Singulier libéralisme ! Vous voulez ouvrir notre marché aux laines et aux bestiaux d'Allemagne et le fermer aux produits de la pensée allemande ! Vous réclamez la concurrence étrangère pour les éleveurs français, et vous n'en voulez pas pour vous-même, économiste français ! Que toutes les barrières tombent, mais qu'on en élève une nouvelle à votre profit contre la science d'outre-Rhin ; vous suffisez si pleinement, en effet, aux besoins de la consommation française !    M. Blanqui aurait désiré que certain passage de la préface de l'auteur fût omis dans la traduction. « Ce n'est pas ainsi qu'on traduit quand on est Français, » m’a-t-il fait l'honneur de m'écrire en octobre dernier. Je ne savais pas que la qualité de Français dispensât un traducteur de l'exactitude et de la fidélité. Le passage dont il s'agit, je l'ai traduit littéralement comme tous les autres ; mais j'en ai décliné la responsabilité par la note suivante : « Mon rôle de traducteur m'impose ici, quoi qu'il m'en coûte, une fidélité scrupuleuse. Le bon sens des lecteurs reconnaîtra aisément ce qu'il y a d'injuste et de passionné dans ces jugements et dans quelques autres. » Ce correctif suffisait, certes ; l’idée ne m'était pas venue un instant qu'un homme d'esprit pût attacher de l'importance à de pareilles misères ; mais il y a des amours-propres maladifs que rien ne satisfait.    « Cet ouvrage, dit M. Blanqui, semble avoir été traduit avec amour par un complice. » Complice de quel crime, s'il vous plaît ? Ce crime, c'est celui de la modération ; on avait inventé, sous la terreur, le crime de modérantisme ; M. Blanqui le ressuscite, et, Fouquier-Tinville du libre-échange, il s'engage à le poursuivre de ses réquisitoires impitoyables ; il aura, nous le craignons, comme son prédécesseur, de nombreux procès à instruire.    Mais voici quelque chose de plus fort. « Frédéric I.ist, dit M. Blanqui, a trouvé dans Henri Richelot un traducteur à la hauteur de ses principes. Tant vaut la préface de l'un, tant vaut la préface de l'autre. C'est la même incertitude de doctrine, le même trouble de la conscience ; Ils sentent bien, tous deux, qu'ils ne sont pas dans la bonne voie ; pourtant, si j'avais à décider quel est celui des deux qui me paraît le plus sincère, je préférerais l'Allemand ; et je crains bien que le traducteur n'ait publié sa traduction qu'en vue de plaire aux astres qui brillaient naguère sur l'horizon républicain, filateurs, maîtres de forges et autres coryphées de cette brillante Assemblée législative qui se pâmait d'admiration devant les discours prohibitionnistes de M. Thiers. »    A de telles insinuations ma réponse sera facile. N'ayant jamais soutenu d’autres doctrines commerciales que celles que je professe dans ma préface, et ce sont les doctrines qui prévalent dans les grandes administrations du continent, je crois pouvoir être cru quand j'affirme que j'ai fait une oeuvre de bonne foi, que ma conscience est parfaitement tranquille, et que j'ai l'intime conviction d'être dans la bonne voie. Dès 1845, avant que le libre échange eût arboré son drapeau en France, j'avais eu occasion d'exprimer le cas que je faisais du Système national. En mettant ce beau livre à la portée des lecteurs français, j'ai suivi ma propre inspiration ; je n'ai reçu commission de personne ; dans l'accomplissement de cette tâche laborieuse et d'un mince profit, je n'ai été mû, je n'ai été soutenu que par un sentiment élevé de l’intérêt public ; et je repousse avec mépris une calomnieuse accusation.    Si M. Blanqui en veut aux morts, à List, pour ce que nous savons, à la défunte Assemblée législative pour n'avoir pas goûté ses statistiques, il en veut bien davantage aux vivants, et je suis le préféré de sa colère : « On peut pardonner bien des choses, dit-il, à un esprit aigri par la souffrance et par le malheur ; mais qu'ont donc fait à M. Richelot, heureusement bien portant, les économistes de son pays, pour qu'il se soit associé, dans sa préface de traducteur, aux haines et aux bizarreries de cet Allemand nébuleux et atrabilaire ? »    Je remercie M. Blanqui de l'intérêt qu'il veut bien prendre à ma santé, et j'aime à croire, de mon côté, que l'émotion que lui a causée la publication du Système national n'aura pas altéré la sienne. Quoi qu'il en soit, je n'hésite pas à le reconnaître, les économistes de mon pays, tant les économistes dignes de ce nom, suivant M. Blanqui, c’est-à-dire libre-échangistes, que les économistes indignes, ne m'ont jamais fait aucun mal ; je suis tout aussi innocent à leur égard qu'ils sont irréprochables envers moi, M. Blanqui excepté, bien entendu. Est-ce qu'on nuit aux gens pour n'être pas de leur avis en tout point ? Est-ce qu'on est l'ennemi de ceux dont on combat les doctrines avec courtoisie ? Tous ceux qui liront ma préface la trouveront calme et polie ; tous ceux qui liront mes notes témoigneront du soin que j'ai mis à rectifier quelques jugements erronés de l'auteur allemand, de mon culte pieux pour la mémoire des fondateurs d'une science que je cultive, quoiqu’indigne. Dans deux de ces notes j’ai cité M. Blanqui, l’ingrat !    C'est moi qui ai le droit de dire à mon adversaire : Qu'est-ce que je vous ai donc fait pour être en butte aux traits de votre haine ? Qu'est-ce que je vous ai fait pour que vous cherchiez par tous les moyens à dénigrer un honnête homme ? Ou plutôt, comment êtes-vous ennemi de vous-même à ce point de descendre, par un tel langage, des hauteurs de l'institut ?

    En terminant cette réponse, je ne puis assez m'étonner de la légèreté avec laquelle un professeur parle d'un livre sérieux qu'il ne paraît pas même avoir lu. Que trouve-t-on dans ce compte rendu ? L'éternelle plaisanterie sur les cornes de cerf et les langues de vipère, qui constitue le fond de la polémique de M. Blanqui depuis vingt-cinq ans ; des invectives contre l'auteur et contre le traducteur ; voilà tout, absolument tout. M. Blanqui déclare List prohibitionniste, lorsqu'il n'y a pas dans tout l'ouvrage un seul argument en faveur de la prohibition. À l'en croire, l'auteur du Système national serait un homme obscur. De bonne foi, M. Blanqui aurait-il été piqué au vif par la boutade d'un homme obscur, et conterait-il sa peine à tous les échos, comme ces maris trompés, qui font du scandale, afin d'apprendre leur mésaventure à tout l'univers ?

    Je vous serais obligé, monsieur le directeur, de vouloir bien insérer la présente lettre dans votre prochain numéro, et de recevoir l'assurance de ma parfaite considération.

HENRI RICHELOT.


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Ce n'est pas de ces deux hommes, assurément, qu'émane le jugement favorable porté sur mon mémoire, je l'attribue au baron Dupin. M. Dupin, qui a de l'éloignement pour toute théorie, et qui est cependant un homme de beaucoup de réflexion et d'expérience, n'a point trempé dans les systèmes. Lui à qui la France doit un tableau statistique de ses forces productives, aurait dû trouver la doctrine des forces productives, s'il avait pu vaincre sa répugnance pour les théories. Dans la préface de cet ouvrage, M. Dupin exprime nettement cette aversion. Il a J. B. Say en vue, lorsqu’il dit, avec une intention railleuse, qu'il n'a pas eu la vaine prétention de forger des systèmes, et de juger de toutes les nations d'après une seule. Je ne vois pas, toutefois, comment, sans une bonne théorie, on peut arriver à une pratique conséquente. On pourra objecter, il est vrai, que les hommes d'Etat anglais ont, sans théorie, été d’assez bons praticiens durant des siècles ; mais il serait facile de répondre que la maxime, vendre des objets fabriqués et acheter des matières brutes, a, durant des siècles, en Angleterre, tenu lieu de toute une théorie. Ce n’est vrai, toutefois, qu'en partie, puisque, cette maxime n'a pas épargné à l'Angleterre la faute grossière de prohiber, a diverses époques, l’importation du blé et d'autres produits agricoles. Quoi qu'il en soit, je crois pouvoir le conclure de quelques mots que m'a dits M. Dupin, l'affinité de ses tableaux statistiques avec ma théorie n'avait pu échapper à sa sagacité : de là son jugement favorable. Il y avait dans ce concours d'autres juges ayant écrit sur l'économie politique ; mais si l'on feuilletait leurs ouvrages, pour y chercher quelque chose qui ressemblât à une pensée originale, on n'y trouverait rien de plus que political economy made easy [13], comme parlent les Anglais ; des choses à l'usage des dames qui se mêlent de politique, des petits maîtres parisiens et autres amateurs, enfin les paraphrases des paraphrases d'Adam Smith ; de pensées originales, il n'en était pas question ; cela faisait pitié.


Le travail en langue française, cependant, ne fut pas plus dépourvu d'utilité pour moi que mes précédents travaux en anglais ; non-seulement je fus confirmé dans ma première opinion, qu'un bon système devait reposer sur une bonne base historique ; mais je reconnus de plus que je n'avais pas poussé mes études historiques assez loin. Aussi, lorsque, après avoir avancé ces études, je relus plus tard mes écrits en langue anglaise et particulièrement les cinq feuilles déjà imprimées d'une introduction historique, je les trouvai pitoyables. Peut-être le lecteur inclinera-t-il à trouver tels aussi ceux que je lui présente sous le costume allemand. J'avoue franchement et sans affectation, beaucoup peut-être ne le croiront que trop volontiers, qu'en relisant mes premiers chapitres, après l'achèvement du dernier, je n'en fus pas plus satisfait, et que je fus sur le point de sacrifier mon œuvre allemande, comme j'avais sacrifié mes oeuvres anglaise et française. Mais je changeai d'avis. Celui qui poursuit ses études, va toujours en avant, et l'élaboration doit cependant avoir un terme. Je me présente donc devant le public, avec la pensée décourageante, qu'on trouvera beaucoup à reprendre dans mon ouvrage ; je reconnais moi-même en écrivant cette préface que j'aurais pu mieux faire et mieux dire ; une espérance, cependant, me soutient, c'est qu'on trouvera aussi dans ce livre plus d'une vérité neuve et quelques vues éminemment utiles à ma patrie allemande.


C'est principalement ce désir d'être utile à mon pays qui explique pourquoi, souvent peut-être téméraire et tranchant, j'ai porté un arrêt de condamnation sur les opinions et sur les travaux de quelques auteurs et d'écoles tout entières. La présomption n'y a été pour rien, je l'assure ; partout, j'ai obéi à la conviction que les opinions blâmées étaient dangereuses, et que, pour agir utilement, il fallait les combattre avec énergie et sans détours. On a tort, du reste, de croire que les hommes qui ont rendu d'éminents services à la science doivent être respectés dans leurs erreurs ; tout au contraire, les hommes célèbres et qui font autorité nuisent par leurs erreurs plus que des écrivains insignifiants, et ils doivent, par conséquent, n’être combattus qu'avec plus de rigueur. Qu'une forme plus douce, plus modérée, plus humble, avec certaines réserves, et des compliments distribués à droite et à gauche, eût mieux servi mes intérêts personnels, je ne l'ignore pas ; je sais aussi que le juge sera jugé à son tour. Mais où est le mal ? Je mettrai à profit les sévères arrêts de mes adversaires pour corriger mes fautes, dans le cas où, ce que j'ose à peine espérer, cet ouvrage parviendrait à une seconde édition. J'aurai été ainsi doublement utile, excepté à moi-même.


Pour les juges équitables et indulgents qui voudront bien admettre mon excuse, j'ajoute que je n'ai pas employé à la composition de cet ouvrage autant de temps, à beaucoup près, qu’à mes recherches et à mes méditations, que les chapitres en ont été écrits à diverses époques, et souvent avec rapidité ; et que je suis loin de me figurer doué de facultés intellectuelles extraordinaires. Cette observation est nécessaire, afin qu'on ne conçoive pas de trop grandes espérances d'un enfantement si pénible après une gestation si longue ; afin que l'on s'explique pourquoi çà et là je parle d'un temps à demi ou tout à fait écoulé comme du présent, et qu'on ne me reproche pas trop des répétitions fréquentes ou même des contradictions sur des détails. Pour ce qui est des répétitions, quiconque est un peu initié à l'économie politique sait que les diverses parties de cette science s'enchevêtrent les unes dans les autres, et qu'il vaut beaucoup mieux répéter dix fois la même chose que de laisser un seul point obscur. Du reste, l'opinion que j'ai de mes propres forces ressort surtout de l'aveu qu'il m'a fallu tant d'années pour mener à fin quelque chose de passable. Les grands esprits produisent promptement et aisément ; les esprits ordinaires ont besoin de beaucoup de temps et de labeur. Mais aussi, favorisés par les circonstances, ils peuvent parfois produire une oeuvre extraordinaire, surtout s'ils trouvent une théorie mûre pour tomber, et si la nature les a doués d’un peu de jugement et de quelque persévérance à éclaircir leurs doutes. Le pauvre, lui aussi, peut devenir riche en accumulant pfennig sur pfennig, thaler sur thaler.


Pour aller au-devant du soupçon de plagiat [14], je ferai remarquer que la plupart des idées développées dans cet écrit ont été déjà bien des fois émises par moi dans des journaux allemands et français, notamment dans la Gazette d’Augsbourg, souvent, il est vrai, très en raccourci dans des articles de correspondance. Je ne puis pas m'empêcher, à cette occasion, de témoigner publiquement ma reconnaissance envers mon intelligent et savant ami, le docteur Kolb, qui n'a pas craint de donner place dans un journal aussi accrédité que le sien à des idées et à des arguments jugés d'abord souvent si téméraires. J'ai une dette semblable à acquitter envers le baron de Cotta, lequel marche avec une si glorieuse ardeur sur les traces d'un père qui a rendu de si grands services à l'industrie comme à la littérature allemandes. C'est un devoir pour moi de déclarer hautement que le propriétaire de la plus célèbre librairie du monde m'a prêté, dans l'oeuvre des chemins de fer allemands, plus d'assistance que qui que ce soit en Allemagne, et que c'est lui qui m'a déterminé à publier, d'abord une esquisse de mon système dans la Vierteliahrschrift (Revue trimestrielle), puis le présent ouvrage.


Afin qu'on ne me reproche pas à tort d'avoir été incomplet, il est bon d'avertir, que mon dessein dans ce premier volume a été de réunir ce que j'avais à dire de neuf et d'original sur le commerce international et la politique commerciale et en particulier sur les moyens de constituer un système national allemand. J'ai cru aussi, dans ce moment décisif, servir ainsi beaucoup mieux la cause de l'industrie allemande, qu'en mêlant le neuf avec le vieux, le certain avec le douteux, et en réchauffant ce qui a été déjà dit cent fois. J'ai dû aussi omettre d'autres découvertes que je crois avoir faites dans d'autres branches de l'économie politique, et que je dois à mes observations et à mes expériences, à mes voyages et à mes études. J'ai étudié notamment l'organisation agraire et la constitution des propriétés, les moyens de faire naître l'aptitude au travail et d'éveiller l'esprit d'entreprise en Allemagne, les maux qui accompagnent l'industrie manufacturière, et les moyens d'y porter remède et de les prévenir, l'émigration et la colonisation, la création d'une marine allemande et l'extension du commerce extérieur, les effets de l'esclavage et son abolition, la situation et les vrais intérêts de la noblesse allemande. Les résultats de ces études, quand bien même ils n'étendraient pas démesurément cet ouvrage, ne doivent pas y trouver place.


Dans mes articles de la Vierteliahrschrift [15], j'ai voulu en quelque sorte interroger l'opinion publique, en Allemagne, sur le point de savoir s'il est permis, s'il n'est pas scandaleux, d'exposer des vues et des principes, qui diffèrent essentiellement de ceux de l'école régnante en économie politique. Je voulais en même temps fournir aux partisans de cette école une occasion de me ramener dans la bonne voie, si je m'étais égaré dans le sentier de l'erreur. Mais ces articles sont depuis deux ans sous les yeux du public, sans qu'une seule voix favorable ou contraire se soit fait entendre. Mon amour-propre me dit qu'on n'a pas pu me réfuter ; mais mon penchant au doute m'insinue, qu'on fait de moi trop peu de cas pour m'honorer d'une réfutation. Lequel dois-je croire ? Je l'ignore ; je sais seulement que, dans une question où il s'agit de la prospérité ou de la détresse, de la vie ou de la mort d'une nation, et de la nôtre, de la nation allemande, l'opinion du dernier des hommes mérite d'être prise en considération, ou tout au moins d'être combattue.


« Mais, pourra dire l'école, comme déjà en effet elle l'a dit souvent, le système mercantile, nous l'avons victorieusement combattu dans cent et cent écrits, articles et discours ; entreprendre une millième réfutation d'une erreur que l'on réchauffe ? » A cela il n'y aurait rien à répondre, si je n'avais fait que réchauffer le système mercantile. On n'a qu'à lire l'introduction qui suit, pour se convaincre que je n'ai pris de ce système si décrié que ce qu'il avait de bon et que j'en ai rejeté toutes les erreurs ; que j'ai donné à ses vérités une tout autre base, celle de l'histoire et de la nature des choses, que j'ai agi de la même manière avec le système agricole et avec ce qu'on appelle le système industriel, improprement désigné par le nom que mérite le système appelé mercantile ; que j'ai fait plus ; que, le premier, j'ai réfuté, au nom de la nature des choses et des leçons de l'histoire, les arguments mille fois reproduits par l'école cosmopolite ; que, le premier, j'ai mis en lumière les déceptions de son cosmopolitisme vague, de sa terminologie équivoque et de ses arguments erronés. Certes, cela méritait bien l'attention de l'école et une sérieuse réponse. Du moins l’homme qui avait directement provoqué ces articles, n'aurait pas dû laisser à terre le gant que je lui avais jeté.


Pour l'intelligence de ceci, je suis obligé de rappeler des faits antérieurs : Dans un compte rendu de l’exposition industrielle de Paris en 1839, que j'avais adressé à la Gazette d'Augsbourg, je m'étais avisé de jeter en passant un coup d'oeil sur l’état de la science, et en particulier sur l'école française. Je fus tancé à ce sujet, dans la même feuille, par un correspondant du Rhin, et je le fus d'un ton et avec des arguments qui me montraient clairement que j'avais affaire à l'une des premières autorités scientifiques de l’Allemagne [16]. Il trouvait mauvais qu'en parlant de la théorie régnante je n'eusse nommé que Smith et Say, et il donnait à entendre que l'Allemagne aussi possédait des théoriciens illustres. Chacune de ses Paroles respirait cette confiance qu'une théorie parvenue à une domination incontestée inspire à ses disciples, surtout vis-à-vis des sceptiques auxquels ils refusent toute connaissance sérieuse de la doctrine qu'ils ont apprise par coeur ; Après avoir reproduit les arguments connus de l'école contre le système mercantile, tout en regrettant d'avoir à revenir sur des vérités cent fois redites et universellement reconnues, il s'écriait : que Jean-Paul avait dit quelque part, qu'une fausse théorie ne saurait être remplacée que par une meilleure.


J'ignore où et à quel propos Jean-Paul a écris cette sentence ; mais il me sera permis de dire que, présentée comme elle l'a été par le correspondant du Rhin, elle ressemble fort à un lieu commun. Le mauvais, en effet, ne peut jamais être remplacé avec avantage que par le meilleur. Mais il ne s'ensuit nullement que, lorsque quelque chose de mauvais a jusque-là passé pour bon, on n'ait pas le droit de le montrer tel qu'il est. Il s'ensuit moins encore qu'on ne doive pas jeter à bas une théorie dont on a reconnu la fausseté, afin de faire place pour une meilleure, ou de montrer qu'une théorie meilleure est à découvrir. Pour ma part, je ne me suis pas borné à prouver que la théorie régnante est fausse et insoutenable, j'ai de plus, dans mes articles de la Vierteliahrschrift, soumis au public, à titre d'essai, l'esquisse d'une nouvelle théorie que je croyais meilleure ; j'ai accompli par conséquent, à la lettre, les conditions requises par la sentence de Jean-Paul. Cependant cette autorité considérable de l'école cosmopolite garde le silence depuis deux ans.


A la rigueur, du reste, il n'est pas complètement vrai qu'aucune voix ne se soit fait entendre, au sujet des deux articles précurseurs de mon livre. Si je ne me trompe, c'est à moi que l'auteur d'un article publié dans un des derniers numéros d'une feuille périodique honorablement placée, a fait allusion, quand il a parlé d'attaques aux idées reçues en économie politique, attaques dont les auteurs « ne sont pas des hommes de la spécialité et trahissent peu de connaissance de la théorie par eux combattue, laquelle ils ont généralement mal saisie dans son ensemble et dans ses détails. »


Cette polémique sublime est tellement enveloppée sous des phrases scolastiques et sous des sentences obscures, que l'idée ne peut venir à personne, excepté à moi, qu'elle me concerne, moi et mes articles. Par ce motif, et comme je ne suis pas bien sûr qu'il s'agisse en effet de moi, fidèle à mon dessein de n'attaquer nominativement et de ne provoquer dans cet ouvrage aucun écrivain allemand existant, je ne veux pas désigner avec plus de précision mon adversaire et son article. Je ne me tairai pas cependant, afin de ne pas laisser à l'auteur, dans le cas où il aurait voulu parler de moi, l'opinion qu'il m'a dit quelque chose de fort. Dans ce cas, sans autre désignation, il saura bien que je veux parler de lui. Je déclare donc franchement à cet adversaire, que je crois être tout aussi initié que lui-même aux profonds mystères de sa science ; que des paroles ambiguës et des phrases profondes en apparence, mais creuses en réalité, comme celles qui sont entassées les unes sur les autres au commencement de son article, sont en économie politique comme les fausses monnaies dans la circulation ; que des affirmations vagues et la prétention à un savoir exceptionnel ne prouvent que la conscience de quelque infirmité ; que ce n'est plus le temps d'attribuer à Adam Smith la sagesse de Socrate ni de considérer Lotz, qui l'a délayé en allemand, comme une grande lumière ; que lui, mon adversaire, s'il pouvait secouer le joug d'autorités en grande partie inapplicables, il acquerrait la conviction humiliante que ses nombreux écrits ont besoin d'une sérieuse révision ; qu'une si héroïque résolution, du reste, lui ferait beaucoup plus d'honneur qu'une persistance obstinée dans un savoir appris par coeur, qu'il contribuerait ainsi puissamment à éclairer les praticiens débutant en économie politique sur les vrais intérêts de la patrie, au lieu de continuer à les égarer.


Une pareille conversion devrait être considérée comme un résultat important pour le pays ; car on sait quelle influence des professeurs d'économie politique, même au début, surtout s'ils appartiennent à des universités en renom et fréquentées, exercent sur l'opinion de la génération présente et de la génération à venir. Aussi ne puis-je m'empêcher, autant que cela se peut dans une préface, d'aider la personne dont il s'agit à sortir de ses rêves théoriques. Elle parle sans cesse d'un monde des richesses. Dans ce mot il y a un monde d'erreurs ; il n'existe pas de monde des richesses. La notion de monde implique quelque chose d'intellectuel et de vivant, fût-ce même la vie ou l'intelligence animale. Mais qui pourrait parler, par exemple, d'un monde minéral ? Otez l'esprit, et ce qui s'appelle richesse, ne sera plus qu'une matière morte. Qu'est devenue la richesse de Tyr et de Carthage, ou la valeur des palais de Venise, depuis que l'esprit a disparu de ces masses de pierres ? Avec votre monde des richesses vous voulez faire exister la matière par elle-même, et là réside toute votre erreur. Vous nous disséquez un cadavre, vous nous montrez la structure et les parties constitutives de ses membres ; mais, de ces membres refaire un corps, leur donner la vie, les mettre en mouvement, vous ne le pouvez pas ; votre monde des richesses est une chimère.


D'après ces observations, on croira sans peine que la crainte n'est pas le motif qui m'a détourné de parler dans cet ouvrage des travaux des économistes allemands. J'ai voulu seulement éviter une polémique inutile ou fâcheuse ; car, ce n'est que depuis la fondation du Zollverein que les Allemands ont pu envisager l'économie politique du point de vue national ; depuis lors, d'anciens prôneurs du système cosmopolite ont bien pu changer de sentiment, et il y aurait méchanceté évidente, dans un tel état de choses, à mettre obstacle par des critiques à la conversion de pareils hommes.


Cette considération, toutefois, ne s'applique qu'aux auteurs vivants, mais, à parler franchement, il n'y a rien de particulier à reprendre chez les morts ; ils ont partagé toutes les erreurs de Smith et de Say, et n'ont, en dernière analyse, rien dit de neuf. Ici comme dans le reste de cet ouvrage, il convient d'en faire la remarque, nos appréciations se restreignent à la théorie du commerce international et de la politique commerciale ; par conséquent, nous ne contestons nulle part les services que des auteurs morts ou vivants ont pu rendre dans d'autres branches de l'économie politique. Qu'on lise les écrits de Lotz, de Politz, de Rotteck, de Soden, pour ne pas parler d'esprits subalternes tels que Krause, Fulda, etc. ; et l'on reconnaîtra que, dans la matière dont il s'agit, ils ne sont que les aveugles disciples de Smith et de Say, et que, là où ils se séparent de leurs maîtres, leurs opinions sont dépourvues de valeur. On doit en dire autant de l'intelligent Weitzel, un des meilleurs écrivains politiques de l'Allemagne ; Rudhart lui-même, si expérimenté, si clairvoyant, n'a dans cet important sujet que de rares éclairs.


Je regrette, au moment où l'on réunit les oeuvres de Rotteck, d'être obligé de prononcer publiquement sur lui ce jugement, qu'il n'a compris nettement ni le commerce international ni la politique commerciale, ni les systèmes ni l'application de l'économie politique. On m'excusera, si l'on réfléchit que Rotteck a porté sur moi et sur mes actes un arrêt : non-seulement sévère, mais injuste ; et qu'il m'a mis ainsi dans la nécessité de me défendre. Lorsque Rotteck me reproche d'avoir pris pour texte de mes plaintes la détresse des fabricants, et non l'écoulement des espèces et l'appauvrissement de l'État, lorsqu'il allègue que le système de la Société de commerce allemande était en partie inexécutable, et présentait des inconvénients de plus d'une sorte, ces observations portent la même empreinte qu'offre tout le chapitre de cet auteur sur l'administration publique, celle de l'ignorance. Qu'après avoir lu mon livre, on lise ce chapitre de Rotteck, et l'on ne taxera pas, je l'espère, ce jugement d'injustice. Qu'on lise seulement ce que j'ai écrit sur le principe de rétorsion [17], et qu'on examine ensuite l'opinion de Rotteck, on reconnaîtra que Rotteck a mal à propos porté sur le terrain du droit une simple question d'éducation industrielle des nations, qu'il l'a envisagée comme publiciste au lieu de le faire comme économiste. Cette inintelligence totale de mes actes et de ma valeur comme économiste, cette attaque personnelle peut bien m'autoriser à dire toute ma pensée : Rotteck eût fait plus sagement d'avouer franchement dans ses écrits comme dans ses discours parlementaires, qu'il ne possédait pas la moindre notion pratique en matière de commerce international et de politique commerciale, et que le domaine de l'économie politique lui était entièrement étranger, au lieu de s'exprimer dans les uns et dans les autres de manière à diminuer son autorité sous d'autres rapports. On se rappellera que MM. de Rotteck et Welcker, après avoir déclaré qu'ils n'entendaient rien au commerce, ne combattirent pas moins avec beaucoup de vivacité dans le parlement badois l'accession de Bade à la grande Association allemande. Connu de l'un et de l'autre, sur la nouvelle qu'ils prendraient un tel parti, je m'étais permis de leur adresser d'énergiques représentations, elles m'attirèrent une réponse où l'on parut piqué. Ces représentations de ma part ont-elles exercé ou non de l'influence sur l'appréciation malveillante de Rotteck ? Je ne le déciderai pas.


Politz, qui n'avait d'originalité en rien et qui manquait d'expérience en tout, n'était en cette matière qu'un compilateur. Je vais donner un exemple du jugement que possédait dans les questions économiques cet inintelligent titulaire de la première chaire politique de l'Allemagne. À l'époque où, habitant Leipsick, mes projets d'un chemin de fer de Leipsick à Dresde et d'un réseau allemand me livraient à la risée des esprits sérieux, je demandai à M. Politz son concours et ses avis. Il me répondit, qu'il n'était pas encore possible de dire avec précision jusqu'à quel point cette entreprise pouvait être utile ou nécessaire, puisqu'on ne pouvait pas savoir de quel côté se dirigeraient les marchandises à l’avenir. Cette profonde vue théorique a depuis, si je ne me trompe, passé dans ses tristes annuaires.


La première fois que je me trouvai en rapport avec Lotz, je pris la liberté de l'entretenir discrètement de quelques idées nouvelles en économie politique, dans le but de connaître ses propres idées et de lui exposer les miennes. Lotz n'entra dans aucune explication ; son visage prit une expression mêlée d'importance et d'ironie, qui, pour moi, signifia clairement qu'il croyait sa position trop élevée pour entrer avec moi en discussion sans se compromettre. Il prononça, du reste, quelques paroles dont le sens était que des discussions entre des amateurs et des hommes de science profonde ne pouvaient mener à rien. À cette époque je n'avais pas relu depuis quinze ans les ouvrages de M. Lotz ; mon respect pour leur auteur était donc de très-ancienne date. Mais une telle conduite m'édifia sur le mérite de ces écrits, avant même que je les eusse relus. Comment, pensai-je, dans une science expérimentale comme l'économie politique, un homme qui repousse ainsi l'expérience, serait-il capable de quelque chose de bien ? Lorsque plus tard ses épais volumes revinrent devant mes yeux, la conduite de M. Lotz me parut facile à comprendre. Rien de plus naturel que de voir des auteurs qui n'ont fait que copier ou commenter leurs devanciers, et qui ont puisé tout leur savoir dans les livres, tout émus et tout étourdis, lorsque des expériences vivantes, en désaccord avec leur science routinière, et des idées toutes nouvelles leur apparaissent.


Le comte Soden, que j'ai beaucoup connu, était, au contraire, infiniment plus instructif dans sa conversation que dans ses écrits, et d'une extrême facilité vis-à-vis du doute et de la contradiction ; la nouveauté de ses écrits consistait surtout dans la méthode et dans la terminologie. Mais hélas ! Cette terminologie est plus boursouflée que les précédentes, et elle plongerait la science dans la scolastique plus avant encore que celle de Smith et de Say.


Weitzel, dans son Histoire des sciences politiques, apprécie tous les économistes absolument comme le fait l'école cosmopolite.


Si, par les motifs déjà allégués, je m'abstiens de tout blâme à l'égard des économistes d'Allemagne encore vivants, je ne dois pas moins rendre justice aux excellentes choses que renferment les ouvrages de Nebenius, de Hermann, de Mohl, etc. [18].


Je suis généralement d'accord, comme on le verra, avec l'écrit de Nebenius sur le Zollverein allemand, en ce qui touche le système à suivre immédiatement par cette association. Le livre ayant été visiblement écrit dans l'intention d'exercer une influence immédiate sur le développement du Zollverein, il était naturel que l'auteur, esprit pénétrant qui a si bien mérité de l'industrie allemande, négligeât complètement la théorie et l'histoire. On y trouve par conséquent toutes les qualités et tous les défauts d'un ouvrage de circonstance. Un tel ouvrage peut rendre dans le moment un grand service, mais ne met pas à l'abri des complications de l'avenir. Supposons, par exempte, que les Anglais et les Français vinssent à abolir leurs droits d'entrée sur les produits agricoles et forestiers allemands, d'après l'argumentation de Nebenius, il n'y aurait plus de motif de maintenir le système protecteur en Allemagne. La Science de la police de Mohl contient beaucoup de vues très-saines sur le système protecteur, et l'on sait quelle part puissante et directe Hermann a prise à l'achèvement du Zollverein, et au développement de l'industrie bavaroise en particulier.


A cette occasion, je ne puis m'empêcher de mentionner ce fait, que les Allemands, en cela différents de toutes les autres nations, font des matières économiques l'objet de deux enseignements distincts ; sous le nom d'économie nationale, d'économie politique, d'économie publique, ils enseignent la théorie cosmopolite de Smith et de Say ; dans la science de la police, Polizeiwissenschaft, ils recherchent jusqu'à quel point l'autorité a mission d'intervenir dans la production, dans la distribution et dans la consommation des biens matériels. Say, qui est toujours d'autant plus tranchant qu'il connaît moins ce dont il parle, reproche sur le ton du persiflage aux Allemands de confondre l'économie politique avec la science de l'administration [19]. Comme Say ne savait pas l'allemand, et qu'aucun ouvrage allemand d'économie politique n'a été traduit en français, il doit avoir eu connaissance de ce fait par quelque grand homme de Paris qui avait voyagé. Au fond, cette division de la science, qui a donné lieu, après tout, jusqu'ici à beaucoup de malentendus et de contradictions, ne prouve qu'une chose, c'est que les Allemands avaient compris avant les Français qu'il y a une économie cosmopolite et une économie politique ; ils ont appelé la première économie nationale, et la seconde science de la police [20].


Pendant que j'écrivais ce qui précède, il m'est tombé entre les mains un livre, qui me donne l’occasion de confesser que j'ai jugé Adam Smith avec beaucoup plus d'indulgence que, dans ma conviction, je n'aurais dû le faire. C'est la seconde partie de la Galerie de portraits d'après la conversation et la correspondance de Rahel, éditée par Varnhagen Von Ense. J'étais curieux de lire ce qu'on y dit d'Adam Müller et de Frédéric Gentz, que j'ai personnellement connus [21] ; mais j'ai trouvé les perles autre part qu’où je les cherchais, savoir, dans la correspondance entre Rahel et Alexandre de Marwitz. Ce jeune homme plein d'intelligence, avait, pour préparer un examen, lu et en même temps critiqué Adam Smith. On peut lire dans la note ci-jointe ce que, durant cette étude, il écrivit sur Smith et sur ses disciples en Allemagne [22]. Et ce jugement, qui renferme tout en vingt lignes, tout ce qu'on peut dire sur Smith et sur son école, Marwitz le porta, la première fois qu'il lut Smith. Lui, jeune homme de vingt-quatre ans, entouré de savants qui professent pour Adam Smith un respect superstitieux, seul, il renverse l'idole d'une main forte et sûre, la met en pièces, et rit de la folie de ses adorateurs, et ce jeune homme appelé à ouvrir les yeux à son pays, au monde, on l'abasourdit de questions stupides dans un examen dont il se félicite d'avoir pu se tirer, et il devait mourir avant d'avoir compris sa grande mission ! Le plus grand économiste de l'Allemagne, son seul économiste à un certain point de vue, devait mourir sur la terre étrangère ; vainement vous cherchez son tombeau. Rahel seule fut son public, et trois observations écrites en courant dans des lettres intimes furent tous ses ouvrages. Que dis-je ? Marwitz n'a-t-il pas envoyé à Rahel six feuilles entières sur Adam Smith ? Puissent-elles se trouver dans les papiers que Rahel a laissés ! Puisse M. de Varnhagen vouloir bien les communiquer au public allemand !


En vérité, je ne me suis jamais trouvé si petit qu'en lisant ces lettres de Marwitz. Cet imberbe était arrivé dans l'espace de quinze jours à soulever le voile de l'idole de l'école cosmopolite, et pour cela il m'a fallu, à moi, de longues années dans l'âge mûr. On doit admirer surtout son parallèle entre Napoléon et Adam Smith, tracé en deux mots. Ce sont les deux plus puissants monarques de la terre ; il aurait dit sans doute ravageurs de la terre, si cette expression n'avait pas été périlleuse en l'année 1810. Quel coup d'oeil jeté sur les grandes affaires du monde ! Quelle intelligence !


Après ces déclarations je ferai l'aveu sincère, que j'ai raturé, après l'avoir achevé, le chapitre de ce volume qui traitait d'Adam Smith ; je l'ai fait uniquement par un respect exagéré pour un nom célèbre et dans la crainte qu'on ne qualifiât d'arrogance la franchise de mon appréciation.


Ce que j'ai dit dans ce premier travail, je ne pourrais le répéter ici en détail, sans grossir ma préface aux proportions d'un volume, car j’ai réduit au moins six feuilles d'impression à une seule ; je dois me borner à de courtes indications. Je disais que l'économie politique avait, dans ses parties les plus importantes, celles qui traitent du commerce internationale et de la politique commerciale, immensément reculé sous l'influence d'Adam Smith ; que, par lui, le sophisme, la scolastique, l’obscurité, le mensonge et l'hypocrisie avaient pénétré dans cette science ; que la théorie était devenue l'arène de talents douteux et qu'elle avait effarouché la plupart des hommes d'intelligence, d'expérience, de bon sens et de rectitude d'esprit ; que Smith a pourvu les sophistes d'arguments, pour frustrer les nations de leur présent et de leur avenir. Je rappelais, d'après la biographie faite par Dugald Steward, que ce grand esprit ne serait pas mort tranquille si tous ses manuscrits n'avaient pas été brûlés, et je trouvais dans ce fait comme un véhément soupçon que ces papiers portaient témoignage contre sa sincérité [23]. Je montrais comment, depuis Pitt jusqu'à Melbourne, sa théorie avait été exploitée par les ministres anglais pour jeter de la poudre aux yeux des autres nations au profit de l'Angleterre. J'en faisais un observateur, dont le regard saisit des grains de sable, des mottes de terre, des herbes ou des arbrisseaux, mais ne peut embrasser l'ensemble d'un paysage ; je le représentais comme un peintre qui retrace des détails avec une merveilleuse précision, mais qui ne sait pas en composer un tout harmonieux, et qui, ainsi, peint un monstre dont les membres sont parfaitement rendus, mais appartiennent à des corps différents.


Le trait caractéristique du système que j'expose, c'est la nationalité. Tout mon édifice est construit sur l'idée de la nation comme intermédiaire entre l'individu et le genre humain. J'ai longtemps balancé si je ne l’appellerais pas système naturel d'économie politique, dénomination qui aurait pu se justifier tout autant et peut-être mieux à quelques égards que celle que j'ai choisie ; je représente en effet tous les systèmes antérieurs comme n'étant pas fondés sur la nature des choses, comme étant en désaccord avec l'histoire ; mais j'ai été détourné de ce projet par la remarque d'un ami, que des hommes superficiels, qui jugent les livres principalement d'après l'étiquette qu'ils portent, pourraient y voir une exhumation pure et simple du système physiocratique.


Je ne me suis préoccupé, dans ce travail, ni de n'insinuer dans quelque docte camaraderie, ni de me créer des titres pour une chaire d'Économie politique, ni de me faire un nom comme auteur d'un manuel adopté par toutes les chaires, ni de donner des preuves d'aptitude pour un emploi élevé ; j'avais uniquement en vue les intérêts nationaux de l'Allemagne, et un tel but exigeait impérieusement une expression franche de ma conviction, sans mélange d’ingrédients doux et flatteurs pour le goût et pour l'odorat, mais nuisibles à l'effet, un style avant tout populaire. Si la théorie économique doit servir en Allemagne les intérêts nationaux, il faut que des chaires des professeurs, des cabinets des savants et de ceux des hauts fonctionnaires, elle descende dans les comptoirs des fabricants, des négociants, des armateurs, des capitalistes et des banquiers ; dans les bureaux de tous les fonctionnaires publics et de tous les hommes d'affaires, dans les demeures des propriétaires, mais surtout dans les assemblées publiques, qu'elle soit, en un mot, le bien commun de tout ce qui, dans le pays, a quelque culture. C'est seulement alors que le système commercial de l'Association allemande acquerra cette stabilité, sans laquelle, même avec les meilleures intentions, les hommes d'État les mieux doués ne pourront faire que du mal. La nécessité d'une telle stabilité et l'importance d'une opinion publique éclairée et fortifiée par une discussion libre ne sont nulle part plus évidentes qu'en matière de traités de commerce. Des traités de Méthuen ne peuvent être conclus que dans des pays où l’avis du gouvernement est tout, et où l'opinion publique n'est rien. L'histoire récente de la politique commerciale allemande a mis l'exactitude cette remarque dans un jour éclatant. Si la publicité est une garantie pour le trône, et il en est ainsi partout où elle vivifie la force nationale, où elle répand les lumières, et où elle contrôle l'administration dans l'intérêt du pays, c'est surtout dans les questions d'industrie et de commerce. Les princes allemands ne sauraient mieux servir leurs intérêts dynastiques qu'en permettant la discussion publique sur les intérêts matériels du pays et même en la provoquant et en l'encourageant de tout leur pouvoir. Mais, pour éclairer ces débats, il est indispensable que la théorie de l'économie politique et les expériences des autres peuples deviennent la propriété commune de tout ce qui pense dans le pays.


Par ce motif, je n'ai rien eu plus à coeur dans la composition de cet écrit que d'être clair et intelligible, même aux dépens du style et au risque de ne pas paraître docte ou profond. J'ai été effrayé, lorsqu'un ami, qui avait parcouru quelques chapitres, me dit qu'il y avait trouvé de beaux passages. Le beau style ne convient pas à l'économie politique. Ce n'est pas une qualité, c'est un défaut dans les ouvrages de ce genre, car on n'en abuse que trop souvent pour déguiser une logique vicieuse ou faible ou pour faire admettre des sophismes comme des arguments solides et profonds. La clarté, la simplicité, telles sont dans cette science les qualités essentielles. Les déductions qui ont un air de profondeur, les phrases ambitieuses et les expressions recherchées ne sont employées que par ceux qui manquent de la sagacité nécessaire pour bien connaître la nature des choses, par ceux qui ne se comprennent pas eux-mêmes, et qui, par suite, ne sont pas capables de se faire comprendre des autres.


Je ne me suis pas conformé non plus à la mode des citations fréquentes. J'ai lu cent fois plus d'écrits que je n'en ai mentionné. Mais je crois avoir remarqué que la plupart des lecteurs qui ne font pas profession de science, et peut-être les plus intelligents et les plus avides de s'instruire, éprouvent de cruelles angoisses lorsqu'on leur présente des légions de témoins et d'autorités. Je ne voulais pas non plus employer inutilement la place qui m'était si nécessaire. Je suis loin de prétendre que les citations multipliées n'aient pas un grand prix dans des manuels et dans des ouvrages de recherches historiques ; je veux qu'on sache seulement que je n'ai pas voulu composer un manuel.


Il y a lieu de croire que je rends à la bureaucratie allemande un service assez signalé, en lui fournissant une théorie conforme à sa pratique et en faisant ressortir les erreurs de gens qui ne l'ont jamais traitée avec beaucoup de respect. Certes, la division qui règne entre la théorie et la pratique n'a jamais été très-favorable à l’autorité des chancelleries. L'étudiant le plus inexpérimenté, dont les cahiers cosmopolites ont à peine eu le temps de se sécher, se croit tenu de sourire avec mépris, chaque fois qu'un conseiller plein d'expérience ou un homme d'affaires habile et réfléchi parle de droits protecteurs.


Nous ne pensons pas avoir moins de titres à l'approbation de la noblesse, riche ou pauvre, de l'Allemagne. Nous lui avons montré qu'elle a été en partie appauvrie, ruinée même par ses frères d'Angleterre, les tories, et que nous, les industriels et leurs organes, nous avons rétabli ses affaires par nos efforts durant la dernière période décennale ; nous lui avons prouvé qu’à elle revient la portion la plus considérable et la meilleure du miel que nous portons à la ruche ; que nous travaillons en effet à l'accroissement de ses fermages et de la valeur de ses propriétés ; que nous lui donnons les filles de nos plus riches industriels, et qu'ainsi, après avoir vu se fermer par la suppression des abbayes, des évêchés et des archevêchés, les sources où elle trouvait son bien-être et les moyens de pourvoir ses cadets et ses filles, elle est par nous largement indemnisée. La noblesse allemande n'a besoin que de jeter un regard sur la noblesse anglaise pour reconnaître les avantages que la richesse du pays, un grand commerce extérieur, une navigation marchande, des flottes, des colonies, pourraient et devraient lui procurer. Ce qu'on devient, au contraire, avec une agriculture grossière, une bourgeoisie mendiante et privée de droits, le servage des paysans, une noblesse placée au-dessus des lois, le système féodal et toutes ces merveilles que des laudatores temporis acti, nés en haut lieu, rêvaient encore dans ces derniers temps, un simple coup d'oeil sur la noblesse de Pologne et sur sa condition actuelle peut l'apprendre. Que la noblesse allemande n'envisage donc pas dorénavant nos efforts d'un oeil d'envie ou de haine. Qu'elle devienne parlementaire et avant tout nationale ; au lieu de se poser comme notre adversaire, qu'elle se mette à la tête de notre mouvement national ; c'est là sa vraie mission. Partout et en tout temps les époques les plus heureuses pour les nations ont été celles où la noblesse et la bourgeoisie ont travaillé de concert à la grandeur nationale ; les plus tristes, celles où elles se sont fait une guerre d'extermination. Le service militaire a depuis longtemps cessé de constituer l'aristocratie ; et s'écoulera-t-il beaucoup de temps encore avant que la physique, la mécanique et la chimie remplacent presque le courage personnel, et détruisent peut-être même la guerre ? Nous avons montré en un mot que, sans un essor national dans l'agriculture, les manufactures et le commerce, sans un étroit attachement à leurs intérêts, il n'y a point de salut pour l'aristocratie allemande.


Il nous reste à expliquer le sens de deux mots qui se trouvent dans plusieurs endroits de cet ouvrage, ceux de liberté et d'unité nationale.


Aucun homme de sens ne réclamera pour l'Allemagne une autre liberté ou une autre forme de gouvernement que celle qui garantit aux dynasties et à la noblesse, non-seulement le plus haut degré de prospérité, mais encore, ce qui importe infiniment plus, la durée. Dans notre opinion, une forme de gouvernement, autre que la monarchie constitutionnelle, ne serait pas moins funeste à l'Allemagne que la forme monarchique aux États-Unis ou le régime constitutionnel à la Russie. Dans notre opinion, cette forme est celle qui est la mieux appropriée au génie et à l'état du pays, et, en particulier, au degré de culture auquel il est parvenu. Si nous considérons comme pernicieuse et comme insensée toute tentative ayant pour but de miner en Allemagne la puissance royale et l'existence de la noblesse, d'un autre côté, la haine, la défiance, la jalousie qui voudraient empêcher le développement d'une bourgeoisie libre, industrieuse et riche, et le règne de la loi, seraient à nos yeux plus criminelles encore, parce que là réside la garantie principale de prospérité et de durée pour les dynasties et pour la noblesse. Ne pas vouloir, dans des pays avancés en civilisation, l'avènement légal de la bourgeoisie, c'est placer le pays dans l'alternative du joug étranger ou des convulsions intérieures. Aussi est-il affligeant d'entendre alléguer les maux qui, de nos jours, sont le cortège de l'industrie, comme un motif de repousser l'industrie elle-même. Il y a des maux beaucoup plus grands qu'une classe de prolétaires : un trésor vide, l'impuissance, la servitude, l'anéantissement de la nation.


Aucun homme honnête et sensé ne désirera non plus pour l'Allemagne une autre nationalité que celle qui garantirait à chaque État, l'indépendance et la liberté d'action dans son cercle particulier, en ne le subordonnant à la volonté collective que pour ce qui touche aux intérêts nationaux ; qui, loin d'opprimer ou d'anéantir les dynasties, assurerait à toutes et à chacune la continuation de leur existence ; une unité basée sur l'esprit primitif des fils de Teut, cet esprit qui est toujours le même sous la forme républicaine, comme en Suisse et dans l'Amérique du Nord, ou sous la forme de la monarchie. On sait où conduit une nationalité morcelée, qui est, par rapport aux nationalités véritables, ce que les fragments d'un vase brisé sont à un tout ; c'est encore dans toutes les mémoires. Un âge d'homme ne s'est pas écoulé depuis que toutes les côtes maritimes de l'Allemagne portaient le nom de départements français, depuis que le fleuve sacré de l'Allemagne donnait son nom à la fatale confédération des vassaux d'un conquérant étranger, depuis que les fils de l'Allemagne versaient leur sang dans les sables brûlants du Midi comme sur les champs glacés du Nord pour la gloire, et pour l'ambition d'un étranger. Nous voulons parler d'une unité nationale qui nous préserve, nous, notre industrie, nos dynasties et notre noblesse, du retour de pareils temps ; nous n'en demandons pas d'autre.


Mais vous, si décidés contre le retour de la domination gauloise, trouvez-vous donc tolérable ou glorieux, que vos fleuves et vos ports, vos côtes et vos mers continuent d'être assujettis à l'influence britannique ?


Aucune branche de l'économie politique ne présente une aussi grande diversité de vues entre les théoriciens et les praticiens que celle qui traite du commerce international et de la politique commerciale. Il n'existe cependant pas, dans le domaine de cette science, de question qui, sous le rapport du bien-être et de la civilisation des peuples en même temps que de leur indépendance, de leur puissance et de leur durée, offre le même degré d'importance. Des pays pauvres, faibles et barbares ont dû principalement à la sagesse de leur système commercial d'être devenus riches et puissants, et d'autres, qui avaient jeté un grand éclat, se sont éclipsés faute d'un bon système ; on a vu même des nations privées de leur indépendance et de leur existence politique, surtout parce que leur régime commercial n'était pas venu en aide au développement et à l'affermissement de leur nationalité.


Aujourd'hui plus qu'à aucune autre époque, entre toutes les questions du ressort de l'économie politique, celle du commerce international acquiert un intérêt prépondérant. Car plus le génie de la découverte et du perfectionnement industriel, ainsi que celui du progrès social et politique, marche avec rapidité, plus s'agrandit la distance entre les nations stationnaires et celles qui avancent, plus il y a de péril à rester en arrière. Si jadis il a fallu des siècles pour monopoliser la principale fabrication d'autrefois, celle des laines, plus tard quelques dizaines d'années ont suffi pour l'industrie bien autrement considérable du coton, et de nos jours une avance de peu d'années a mis l'Angleterre à même d'attirer à elle toute l'industrie linière du continent européen.


Le monde n'a vu à aucune autre époque une puissance manufacturière et commerciale, pourvue des ressources immenses que possède celle qui règne aujourd'hui, poursuivre un système aussi conséquent et mettre la même énergie à accaparer l'industrie manufacturière, le grand commerce, la navigation maritime, les colonies importantes, la domination des mers ; et à asservir tous les peuples, comme les Hindous, à son joug, manufacturier et commercial.


Effrayée par les conséquences de cette politique, que dis-je ? contrainte par les convulsions qu'elle avait produites, on a vu dans notre siècle une nation continentale mal préparée encore à l’industrie manufacturière, la Russie, chercher son salut dans le système prohibitif si réprouvé par la théorie ; et qu'y a-t-elle trouvé ? la prospérité nationale.


D'un autre côté, encouragée par les promesses de la théorie, l'Amérique du Nord, qui s'élevait rapidement à l'aide du système protecteur, s'est laissé entraîner à rouvrir ses ports aux produits manufacturés de l'Angleterre ; et quels fruits cette libre concurrence a-t-elle portés ? des convulsions et des ruines.


De semblables expériences sont bien propres à faire naître des doutes sur l'infaillibilité que la théorie s'arroge et sur l'absurdité qu'elle impute à la pratique, à faire craindre que notre nationalité ne soit à la fin mise en danger de périr d'une erreur de la théorie, comme ce malade, qui, en se conformant à une ordonnance imprimée, mourut d'une faute d'impression ; enfin à faire naître le soupçon que cette théorie vantée n'aurait été construite si large et si haute que pour cacher des armes et des soldats, comme un autre cheval de Troie, et pour nous porter à abattre de nos propres mains les murs qui nous protègent.


Du moins est-il avéré que, depuis plus d'un demi-siècle que la grande question de la politique commerciale est discutée chez toutes les nations, dans les livres et dans les conseils législatifs, par les esprits les plus sagaces, l'abîme qui, depuis Quesnay et Smith, sépare la théorie de la pratique, non-seulement n'a pas disparu, mais ne fait que s'élargir d'année en année. Qu'est-ce donc qu'une science qui n'éclaire pas la voie que doit suivre la pratique ? Est-il raisonnable de supposer que l'un, par la puissance infinie de son intelligence, a partout exactement reconnu la nature des choses, et que l'autre, dans l'impuissance également infinie de la sienne, n'a pas su comprendre les vérités découvertes et mises en lumière par le premier, et continue durant des générations entières à prendre des erreurs visibles pour des vérités ? Ou ne vaut-il pas mieux admettre que les praticiens, bien qu'en général trop enclins à s'attacher à ce qui existe, n'auraient pas si longtemps et si opiniâtrement résisté à la théorie, si la théorie elle-même ne contrariait la nature des choses ?


Dans la réalité nous croyons pouvoir établir que la contradiction entre la théorie et la pratique au sujet de la politique commerciale est la faute des théoriciens tout aussi bien que celle des praticiens.


L'économie politique, en matière de commerce international, doit puiser ses leçons dans l'expérience, approprier les mesures qu'elle conseille aux besoins du présent, à la situation particulière de chaque peuple, sans néanmoins méconnaître les exigences de l'avenir et celles du genre humain tout entier. Elle s'appuie par conséquent sur la philosophie, sur la politique et sur l'histoire.


Dans l'intérêt de l'avenir et du genre humain, la philosophie réclame : le rapprochement de plus en plus intime des nations entre elles, la renonciation à la guerre autant que possible, la consolidation et le développement du droit international, le passage de ce qu'on appelle aujourd'hui le droit des gens à un droit fédéral, la liberté des relations de peuple à peuple dans l'ordre moral aussi bien que dans l'ordre matériel, enfin l'union de tous les peuples sous le régime du droit, ou l'association universelle.


Dans l'intérêt de, tel ou tel peuple en particulier, la politique demande, au contraire : des garanties de son indépendance et de sa durée, des mesures destinées à hâter ses progrès en civilisation, en bien-être et en puissance, à perfectionner son état social de manière à en faire un corps complètement et harmonieusement développé dans toutes ses parties, parfait en soi et politiquement indépendant.


L'histoire, de son côté, appuie d'une manière non équivoque les exigences de l'avenir, en apprenant comment, à toutes les époques, le progrès matériel et intellectuel a été en rapport avec l'étendue de l'association politique et des relations commerciales. Mais elle justifie en même temps celles de la politique et de la nationalité, en enseignant comment des nations ont péri pour n'avoir pas suffisamment veillé aux intérêts de leur culture et de leur puissance ; comment un commerce entièrement libre avec des nations plus avancées a été avantageux aux peuples encore dans les premières phases de leur développement, mais comment ceux qui avaient fait un certain chemin n'ont pu qu'au moyen de certaines restrictions à leur commerce avec les étrangers aller plus loin et rejoindre ceux qui les avaient devancés. L'histoire indique ainsi le moyen de concilier les exigences respectives de la philosophie et de la politique.


Mais la pratique et la théorie, telles qu'elles se produisent actuellement, prennent exclusivement parti, la première pour les exigences particulières de la nationalité, la seconde pour les réclamations absolues du cosmopolitisme.


La pratique, ou, en d'autres termes, ce qu'on appelle le système mercantile, commet la grave erreur de soutenir l'utilité et la nécessité absolues, universelles, des restrictions, parce qu'elles ont été utiles et nécessaires chez certaines nations et dans certaines périodes de leur développement. Elle ne voit pas que les restrictions ne sont qu'un moyen, et que la liberté est le but. N’envisageant que la nation, et jamais l'humanité, que le présent, et jamais l'avenir, elle est exclusivement politique et nationale, elle manque du coup d'oeil philosophique, de la tendance cosmopolite.


La théorie régnante, au contraire, telle qu'elle a été rêvée par Quesnay et élaborée par Adam Smith, est exclusivement préoccupée des exigences cosmopolites de l'avenir, de l'avenir même le plus éloigné. L'association universelle et la liberté absolue des échanges internationaux, ces idées peut-être réalisables après des siècles, elle les considère comme réalisables dès aujourd'hui. Méconnaissant les nécessités du présent et l'idée de nationalité, elle ignore l'existence de la nation et par suite le principe de l'éducation de la nation en vue de l’indépendance. Dans son cosmopolitisme exclusif, elle voit toujours le genre humain, le bien-être de l'espèce entière, jamais la nation et la prospérité nationale ; elle a horreur de la politique ; elle condamne l'expérience et la pratique comme routinières. Ne tenant compte des faits historiques qu'en tant qu'ils répondent à ses tendances particulières, elle ignore ou défigure les leçons de l'histoire qui contrarient son système, elle se voit dans la nécessité de nier les effets de l'Acte de navigation, du traité de Méthuen, de la politique commerciale de l'Angleterre en général, et de soutenir contre toute vérité que l'Angleterre est parvenue à la richesse et à la puissance malgré cette politique et non par elle. Une fois édifiés sur ce qu'il y a d'exclusif dans l'un et dans l'autre système, nous ne nous étonnerons plus que, malgré ses graves erreurs, la pratique n'ait ni voulu ni pu se laisser réformer par la théorie ; nous comprendrons aussi pourquoi la théorie n'a voulu entendre parler ni de l'histoire et de l'expérience, ni de la politique et de la nationalité. Si cette théorie vague, cependant, se prêche dans toutes les rues et sur tous les toits, et surtout chez les nations dont elle a le plus compromis l'existence, il faut s'en rendre au penchant prononcé de l'époque pour les expérimentations philanthropiques et pour l'étude des problèmes de philosophie.


Mais, dans la vie des peuples comme dans celle des individus, il y a contre les illusions de l'idéologie deux puissants remèdes : l'expérience et la nécessité. Si nous ne nous trompons, tous les peuples qui, récemment, ont cru trouver leur salut dans les libres relations avec la puissance prépondérante dans les manufactures et dans le commerce, sont à la veille d'importantes expériences.


Il est impossible qu'en persévérant dans leur régime commercial actuel, les États-Unis parviennent à mettre quelque ordre dans leur économie nationale. Il faut absolument qu'ils reviennent à leur ancien tarif. Les États à esclaves auront beau résister et le parti dominant les soutenir, la force des choses prévaudra [24]. Tôt ou tard même, nous le craignons, le canon tranchera une question qui était un noeud gordien pour les législateurs ; l'Amérique paiera son solde à l'Angleterre avec de la poudre et du plomb ; les prohibitions de fait qui résultent de la guerre remédieront aux défauts du tarif américain ; et la conquête du Canada mettra fin pour jamais au vaste système de contrebande anglaise annoncé par Huskisson. Puissions-nous être dans l'erreur ! Mais, si notre prophétie devait s'accomplir, c'est la théorie du libre échange que nous rendons responsable de cette guerre. Etrange ironie de la destinée, qu'une théorie basée sur la grande idée de la paix perpétuelle allume la guerre entre deux puissances si bien faites, au dire des théoriciens, pour trafiquer l'une avec l'autre ! C'est presque aussi bizarre que de voir, par suite de cette philanthropique abolition du commerce des esclaves, des milliers de noirs engloutis au fond de la mer [25].


Dans le cours des cinquante dernières années, ou plutôt des vingt-cinq dernières (car il est difficile de tenir compte de la période de révolution et de guerre), la France a expérimenté en grand le système des restrictions avec ses erreurs, ses excroissances et ses exagérations. Le succès de l'expérience est manifeste pour tout esprit impartial. Que la théorie le mette en question, elle le doit, pour être conséquente avec elle-même. Quand elle a pu avancer et persuader au monde cette assertion audacieuse, que l'Angleterre est devenue riche et puissante en dépit et non à cause de sa politique commerciale, comment hésiterait-elle à soutenir une thèse beaucoup plus facile à établir, à savoir que, sans protection pour ses manufactures, la France serait incomparablement plus riche et plus florissante qu'elle ne l'est aujourd'hui ? Si des praticiens éclairés combattent une pareille thèse, nombre d'esprits réputés instruits et judicieux la prennent pour de l'argent comptant ; et de fait, en France, à l'heure qu'il est, on paraît assez généralement soupirer après les bénédictions d'un libre commerce avec l'Angleterre. Il serait difficile de contester, et nous entrerons ailleurs dans quelques développements sur ce point, qu'une plus grande activité des échanges tournerait, à beaucoup d'égards, au profit des deux peuples. Il est visible, toutefois, que l'Angleterre aspire à échanger, non seulement des matières brutes, mais surtout des masses considérables d'articles manufacturés de consommation générale, contre les produits agricoles et les objets de luxe de la France. Si le gouvernement et les chambres de France sont disposé à se prêter à ces vues, s'ils s'y prêteront en effet, on ne saurait le dire [26]. Mais, au cas où ils donneraient effectivement pleine satisfaction à l'Angleterre, ce serait un exemple de plus donné au monde pour la solution de cette grande question : dans l'état actuel des choses, deux grandes nations manufacturières, dont l'une est décidément supérieure à l'autre sous le rapport des frais de production et de l'extension de son marché extérieur, peuvent-elles lutter librement l'une avec l'autre sur leurs propres marchés, et quels doivent être les effets d'une telle concurrence ?


En Allemagne les questions dont il s'agit sont devenues, par suite de l'union douanière, des questions nationales et pratiques. Tandis qu'en France le vin est l'appât de l'Angleterre pour obtenir un traité de commerce, en Allemagne c'est le blé et le bois. Ici pourtant tout n'est encore qu'hypothèse, car on ne peut savoir actuellement si les tories en démence pourront être ramenés à la raison, jusqu'à faire au gouvernement, pour l'introduction du blé et du bois d'Allemagne, des concessions dont il se prévaudrait vis-à-vis du Zollverein [27]. Or, on est assez avancé en Allemagne en matière de politique commerciale, pour trouver ridicule, sinon impertinente, la supposition qu'on pourrait s'y payer d'illusions et d'espérances, comme si c'était de l'or et de l'argent en barres. Dans le cas où ces concessions seraient faites par le Parlement, les plus graves questions de politique commerciale deviendraient sur-le-champ, en Allemagne, l'objet d'une discussion publique. Le dernier rapport du docteur Bowring nous a donné un avant-goût de la tactique que l'Angleterre adopterait en pareil cas. L'Angleterre n'envisagera pas ces concessions comme un équivalent des avantages exorbitants qu'elle continue de posséder pour ses produits fabriqués sur le marché allemand, ni comme une faveur destinée à empêcher l'Allemagne d'apprendre à fabriquer elle-même peu à peu le fil de coton dont elle a besoin, et de tirer directement à cet effet, des pays chauds, la matière première, en la payant avec les produits de ses propres manufactures, ni comme un moyen de faire cesser l'énorme disproportion qui existe encore entre les importations et les exportations des deux pays. Non, l'Angleterre verra dans l'approvisionnement de l'Allemagne en coton filé, un droit acquis, elle réclamera un nouvel équivalent de ses concessions, et ce ne sera rien moins que le sacrifice de ses manufactures de coton, de laine, etc. ; elle les présentera à l'Allemagne comme un plat de lentilles, prix de la renonciation a son droit d'aînesse. Si le docteur Bowring ne s'est pas fait illusion durant son séjour en Allemagne, si, ce que nous soupçonnons fort, il n'a pas pris trop au sérieux la courtoisie berlinoise, dans ces régions où s'élabore la politique de l'Association allemande, on en est encore aux errements de la théorie cosmopolite ; par exemple, on ne fait pas de distinction entre l'exportation des produits manufacturés et celle des produits agricoles, on croit pouvoir servir les intérêts nationaux en développant celle-ci aux dépens de celle-là ; on n'a pas encore admis le principe de l'éducation industrielle du pays comme base de l'association douanière ; on ne se fait point de scrupule d'immoler à la concurrence étrangère des industries qui, après plusieurs années de protection, ont assez grandi pour que la concurrence intérieure ait déjà fortement abaissé leurs prix, et, par là, d'attaquer dans son germe l'esprit d'entreprise en Allemagne ; car toute fabrique ruinée par un amoindrissement de Protection et, en général, par une mesure de gouvernement, est comme un cadavre pendu, qui fait reculer au loin d'épouvante tout être vivant de la même espèce. Il s'en faut de beaucoup, nous le répétons, que nous ajoutions foi à ces assurances ; mais c'est déjà un mal qu'elles aient été, qu'elles aient pu être rendues publiques ; car, en ébranlant la confiance dans le maintien de la protection douanière, elles ont porté un coup sensible à l'esprit d'entreprise industrielle. Le rapport nous fait pressentir sous quelle forme l'industrie allemande recevait le poison mortel, de manière que la cause de la désorganisation ne fût pas trop apparente, et n'attaquât que plus sûrement les sources de la vie. Les droits au poids seraient remplacés par des droits à la valeur, ce qui ouvrirait la porte à la contrebande anglaise et aux fraudes en douane, et cela justement sur les articles de consommation générale qui offrent la moindre valeur relative et la plus grande masse totale, par conséquent sur les articles qui forment la base de l'industrie manufacturière.


On voit quelle est aujourd'hui l'importance pratique de la grande question du libre commerce de peuple à peuple, et combien il est nécessaire de rechercher une bonne fois impartialement et à fond jusqu'à quel point la théorie et la pratique se sont trompées en cette matière, de manière à les mettre enfin d'accord l'une avec l'autre, ou du moins d'agiter sérieusement le problème de ce rapprochement.


En vérité, l'auteur le déclare non par une modestie affectée, mais avec le sentiment d'une profonde défiance de ses forces, c'est après plusieurs années de résistance contre lui-même, après avoir cent fois mis en doute la rectitude de ses idées et s’en être assuré cent fois, après avoir soumis les idées contraires à des épreuves réitérées, et en avoir constamment reconnu l'inexactitude, qu'il s'est décidé à aborder la solution de ce problème. Il se croit exempt de la vaine ambition de contredire d'anciennes autorités et de fonder des théories nouvelles. Anglais, il eût difficilement conçu des doutes sur le principe fondamental de la théorie d'Adam Smith. Ce fut la situation de son pays qui fit naître en lui, il a plus de vingt ans, les premiers doutes sur l'infaillibilité de cette théorie ; ce fut la situation de son pays qui, depuis lors, le décida à développer, d'abord dans des articles anonymes, puis dans des articles signés et plus étendus, des opinions contraires. Aujourd'hui, c'est principalement l'intérêt de l'Allemagne qui lui a donné le courage de publier le présent écrit ; il ne dissimulera pas, toutefois, qu'un motif personnel s'y est joint, savoir la nécessité par lui reconnue de montrer par un ouvrage plus considérable qu'il n'est pas tout a fait incompétent en matière d'économie politique.


Au rebours de la théorie, l'auteur commencera par interroger l'histoire, il en déduira ses principes fondamentaux ; après les avoir exposés, il fera la critique des systèmes antérieurs, et, comme sa tendance est essentiellement pratique, il finira par retracer la nouvelle phase de la politique commerciale.


Pour plus de clarté, il donne ici un aperçu des principaux résultats de ses recherches et de ses méditations.


L'association des forces individuelles pour la poursuite d'un but commun est le moyen le plus efficace d'opérer le bonheur des individus. Seul et séparé de ses semblables, l'homme est faible et dénué. Plus le nombre de ceux avec lesquels il est uni est grand, plus l'association est parfaite, et plus est grand et parfait le résultat, qui est le bien moral et matériel des individus.


La plus haute association des individus, actuellement réalisée, est celle de l'État, de la nation ; la plus haute imaginable est celle du genre humain. De même que l'individu est beaucoup plus heureux au sein de l'Etat que dans l’isolement, toutes les nations seraient beaucoup plus prospères si elles étaient unies ensemble par le droit, par la paix perpétuelle et par la liberté des échanges.


La nature mène peu à peu les nations vers cette association suprême ; en les invitant, par la variété des climats, des terrains et des productions, à l’échange, par le trop plein de la population et par la surabondance des capitaux et des talents, à l'émigration et à la fondation de colonies. Le commerce international, en éveillant l'activité et l’énergie par les nouveaux besoins qu'il a crée, en propageant d'une nation à l'autre les idées, les découvertes et les forces, est l'un des plus puissants instruments de la civilisation et de la prospérité des peuples.


Mais aujourd'hui l'union des peuples au moyen du commerce est encore très-imparfaite, car elle est interrompue ou du moins affaiblie par la guerre ou par les mesures égoïstes de telles où telles nations.


Par la guerre, une nation peut être privée de son indépendance, de ses biens, de sa liberté, de sa constitution et de ses lois, de son originalité propre et en général du degré de culture et de bien-être qu'elle a déjà atteint ; elle peut être asservie. Par les mesures égoïstes de l'étranger elle peut être troublée ou retardée dans son développement économique.


Conserver, développer et perfectionner sa nationalité, tel est donc aujourd'hui, et tel doit être l'objet principal de ses efforts. Il n'y a là rien de faux et d'égoïste ; c'est une tendance raisonnable, parfaitement d'accord avec le véritable intérêt du genre humain ; car elle conduit naturellement à l'association universelle, laquelle n'est profitable au genre humain qu'autant que les peuples ont atteint un même degré de culture et de puissance et que, par conséquent, elle se réalise par la voie de la confédération.


Une association universelle, prenant son origine dans la puissance et dans la richesse prépondérantes d'une seule nation, et basée par conséquent sur l'assujettissement et sur la dépendance de toutes les autres, aurait pour résultat l’anéantissement de toutes les nationalités et de toute émulation entre les peuples ; elle heurte les intérêts comme les sentiments de toutes les nations qui se sentent appelées à l'indépendance et à la possession d'une grande richesse ainsi que d'une haute importance politique ; ce ne serait qu'une répétition de ce qui a déjà existé, de la tentative des Romains, réalisée cette fois au moyen des manufactures et du commerce, au lieu de l'être, comme autrefois, avec l'acier, mais ramenant également vers la barbarie.


La civilisation, l'éducation politique et la puissance des peuples dépendent principalement de leur état économique, et réciproquement ; plus l'économie est avancée, plus la nation est civilisée et puissante ; plus sa civilisation et sa puissance augmentent, plus sa culture économique se développera.


Dans le développement économique des peuples, il faut distinguer les principales phases que voici : l'état sauvage, l'état pastoral, l'état agricole, l'état agricole et manufacturier, enfin, l'état agricole, manufacturier et commercial.


Évidemment, la nation qui, sur un territoire étendu, pourvu de ressources variées et couvert d'une population nombreuse, réunit l'agriculture, les manufactures, la navigation, le commerce intérieur et extérieur, est incomparablement plus civilisée, plus développée sous le rapport politique et plus puissante qu'un peuple purement agriculteur. Mais les manufactures constituent la base du commerce intérieur et extérieur, de la navigation et de l'agriculture perfectionnée, conséquemment de la civilisation et de la puissance politique ; et un peuple qui réussirait à monopoliser toute la vie manufacturière du globe et à comprimer les autres nations dans leur développement économique en les réduisant à ne produire que des denrées agricoles et des matières brutes et à n'exercer que les industries locales indispensables, ce peuple parviendrait nécessairement à la domination universelle. Une nation qui attache quelque prix à son indépendance et à sa conservation doit donc s'efforcer de s'élever le plus promptement possible d'un degré inférieur de civilisation à un degré supérieur, de réunir le plus promptement possible sur son territoire l'agriculture, les manufactures, la navigation et le commerce.


Le passage de l'état sauvage à l'état pastoral, et celui de l'état pastoral à l'état agricole, ainsi que les premiers progrès dans l'agriculture, sont secondés de la manière la plus efficace par la liberté des relations avec les peuples manufacturiers et commerçants.


L'élévation des peuples agriculteurs au rang de peuples à la fois agriculteurs, manufacturiers et commerçants ne saurait s'opérer d'elle-même, sous l'empire du libre échange, que dans le cas où toutes les nations appelées à l'industrie manufacturière se trouveraient dans le même moment au même degré de civilisation, où elles n'apporteraient aucun obstacle au développement économique les unes des autres, où elles n'arrêteraient pas les progrès les unes des autres par la guerre ou par des lois de douane.


Mais quelques-unes d'entre elles, favorisées par les circonstances, ayant devancé les autres dans les manufactures, dans le commerce et la navigation, et ayant reconnu de bonne heure que leurs progrès leur procuraient le moyen le plus assuré d'acquérir et de conserver la suprématie politique, ont adopté et maintiennent aujourd'hui encore des mesures calculées pour leur donner le monopole des manufactures et du commerce et pour arrêter dans leurs progrès les nations moins avancées qu'elles. L'ensemble de ces mesures, prohibitions d'entrée, droits d'importation, restrictions maritimes, primes de sortie, etc. s'appelle le système douanier.


Les progrès antérieurs des autres peuples, les systèmes de douane étrangers, la guerre enfin ont obligé les nations en arrière de chercher les moyens d'opérer la transition de l'état agricole à l'état manufacturier, et de restreindre par un système de douane, autant qu'elles le pouvaient, le commerce avec les nations plus avancées qui aspiraient au monopole des manufactures.


Le système douanier n'est donc pas, comme on l'a prétendu, une invention de têtes spéculatives, c'est une conséquence naturelle de la tendance des peuples à chercher des garanties de leur conservation et de leur prospérité ou à établir leur prépondérance.


Cette tendance n'est légitime et raisonnable qu'en tant qu'elle facilite, au lieu d'entraver, le développement économique de la nation, et qu'elle n'est pas en opposition avec le but supérieur de l'humanité, qui est la confédération universelle de l'avenir.


De même que la société humaine doit être envisagée sous deux points de vue, savoir le cosmopolite qui embrasse tout le genre humain, et le politique qui s'attache aux intérêts nationaux, toute économie, celle des particuliers comme celle de la société, doit être considérée sous deux aspects principaux, par rapport aux forces individuelles, sociales et physiques au moyen desquelles se produisent les richesses, et par rapport à la valeur échangeable des biens matériels.


Il y a, par conséquent, une économie cosmopolite et une économie politique, une théorie des valeurs échangeables et une théorie des forces productives, doctrines essentiellement distinctes et appelées à se développer séparément.


Les forces productives des peuples ne dépendent pas seulement du travail, de l'épargne, de la moralité et de l'intelligence des individus ou de la possession de fonds naturels et de capitaux matériels ; elles dépendent aussi des institutions et des lois sociales, politiques et civiles, et, avant tout, des garanties de leur durée, de leur indépendance et de leur puissance comme nations. Inutilement les individus seraient laborieux, économes, ingénieux, entreprenants, intelligents, et moraux ; sans l'unité nationale, sans la division du travail et la coopération des forces productives, le pays ne saurait atteindre un haut degré de prospérité et de puissance, ni se maintenir dans la possession durable de ses richesses intellectuelles, sociales et matérielles.


Le principe de la division du travail n'a été jusqu'ici compris que imparfaitement. La productivité tient beaucoup moins au partage des diverses opérations d'une industrie entre plusieurs individus qu’à l'association morale et matérielle de ces individus pour un but commun.


Ce principe ne s'applique donc pas seulement à une fabrique ou à une exploitation rurale ; il s'étend à toute l'industrie agricole, manufacturière et commerciale d'une nation.


La division du travail et la combinaison des forces productives existent dans la nation, lorsque la production intellectuelle y est en rapport avec la production matérielle, lorsque l'agriculture, l'industrie manufacturière et le commerce y sont également et harmonieusement développés.


Chez la nation purement agricole, même lorsqu'elle communique librement avec des peuples manufacturiers et commerçants, une portion considérable des forces productives et des ressources naturelles demeure oisive et inemployée. Sa culture intellectuelle et politique et ses moyens de défense sont bornés. Elle ne possède ni navigation importante, ni commerce étendu ; sa prospérité, en tant qu'elle résulte du commerce extérieur, peut être interrompue, troublée, anéantie par des mesures de l'étranger et par des guerres.


L'industrie manufacturière, au contraire, est favorable aux sciences, aux arts et aux progrès politiques ; elle augmente le bien-être général, la population, le revenu de l'État, et la puissance du pays ; elle fournit à celui-ci les moyens d'étendre ses relations dans toutes les parties du monde, et de fonder des colonies ; elle alimente les pêcheries, la navigation marchande et la marine militaire. Par elle seulement l'agriculture du pays atteint un haut point de perfection.


L'agriculture et l'industrie manufacturière réunies chez un même peuple, sous la même autorité politique, vivent dans une paix perpétuelle ; elles ne sont troublées dans leur action réciproque, ni par la guerre, ni par les mesures de l'étranger ; elles garantissent par conséquent à la nation le développement incessant de sa prospérité, de sa civilisation et de sa puissance.


L'agriculture et l'industrie manufacturière sont soumises par la nature à des conditions particulières.


Les pays de la zone tempérée sont spécialement propres au développement de l’industrie manufacturière ; car la zone tempérée est la région des efforts intellectuels et physiques.


Si les pays de la zone torride sont peu favorisés sous le rapport des manufactures, en revanche ils possèdent le monopole naturel de précieuses denrées que ceux de la zone tempérée recherchent. C'est principalement l'échange des produits manufacturés des uns contre les denrées des autres qui constitue la division du travail et la coopération des forces productives dans le monde entier, ou le grand commerce international.


Un pays de la zone torride ferait une tentative des plus funestes en cherchant à devenir manufacturier. N'y étant point appelé par la nature, il avancera beaucoup plus rapidement en richesse et en civilisation, s'il continue à échanger productions agricoles contre les produits des manufactures de la zone tempérée.


Il est vrai que les pays de la zone torride tombent ainsi dans la dépendance de la zone tempérée ; mais cette dépendance sera exempte d'inconvénients ou plutôt elle cessera d'exister, si, dans la zone tempérée, plusieurs nations se font équilibre sous le rapport des manufactures, du commerce de la navigation et de la puissance politique ; si ces nations non-seulement sont intéressées à ce qu'aucune d'entre elles n'abuse de sa supériorité vis-à-vis des peuples faibles de la zone torride, mais si elles sont en mesure de l'empêcher. Il n'y aurait danger et dommage qu'autant que les manufactures, le grand commerce, la grande navigation et la puissance maritime seraient le monopole d'une seule nation.


Les peuples qui possèdent dans la zone tempérée un territoire vaste et pourvu de ressources variées, renonceraient à l'une des sources les plus abondantes de la prospérité, de la civilisation et de la puissance, s'ils ne s'efforçaient pas de réaliser la division nationale du travail et la coopération nationale des forces productives, sitôt qu'ils en acquièrent les conditions économiques, morales et sociales.


Par conditions économiques nous entendons une agriculture suffisamment avancée et qui ne peut plus être sensiblement stimulée par l'exportation de ses produits ; par conditions morales, une grande culture chez les individus ; par conditions sociales, enfin, nous entendons des lois qui garantissent au citoyen sécurité pour sa personne et pour ses propriétés, et libre exercice de ses facultés morales et physiques, des institutions qui règlent et facilitent le commerce, en même temps que la suppression de celles qui oppriment l'industrie, la liberté, l'intelligence et la moralité, la suppression des institutions féodales, par exempte.


Il est dans l'intérêt du peuple qui réunit ces conditions de s'appliquer d'abord à alimenter sa consommation avec les produits de ses manufactures, puis à nouer progressivement des relations directes avec les pays de la zone torride, à leur porter sur ses bâtiments ses produits manufacturés et à recevoir leurs denrées en échange.


Comparativement à cet échange entre les produits manufacturés de la zone tempérée et les productions agricoles de la zone torride, tout autre commerce international est d'une importance secondaire, si l'on en excepte celui de quelques articles, notamment du vin.


La production des matières brutes et des denrées alimentaires, chez les grandes nations de la zone tempérée, n'a de véritable importance que sous le rapport du commerce intérieur. Par l'exportation du blé, du vin, du lin, du chanvre et de la laine, une nation inculte ou pauvre peut, à l'origine, améliorer notablement son agriculture ; mais ce n'est pas ainsi qu'un grand peuple parvient à la richesse, à la civilisation et à la puissance.


On peut poser en principe qu'une nation est d'autant plus riche et d'autant plus puissante qu'elle exporte plus de produits manufacturés, qu'elle importe plus de matières brutes et qu'elle consomme plus de denrées de la zone torride.


Les denrées de la zone torride servent aux contrées manufacturières de la zone tempérée, non-seulement comme matières premières et comme denrées alimentaires, mais aussi, mais surtout comme stimulants pour le travail agricole et manufacturier. On trouvera donc toujours que tel peuple qui consomme le plus de denrées de la zone torride est aussi celui dont la production agricole et manufacturière est relativement la plus considérable et qui consomme le plus de ses propres produits.


Dans le développement économique des peuples, par le moyen du commerce extérieur, il faut donc distinguer quatre périodes. Dans la première, l'agriculture est encouragée par l'importation des articles manufacturés étrangers et par l’exportation de ses produits ; dans la seconde, des manufactures s'élèvent en même temps que s'importent les articles des manufactures étrangères ; dans la troisième, les manufactures du pays approvisionnent en majeure partie le marché intérieur ; la quatrième, enfin, voit exporter sur une grande échelle les produits des manufactures du pays et importer de l'étranger des matières brutes et des produits agricoles.


Le système douanier, envisagé comme moyen d'aider au développement économique de la nation, en réglant son commerce extérieur, doit constamment prendre pour règle le principe de l'éducation industrielle du pays.


Encourager l'agriculture à l'aide de droits protecteurs, est une entreprise insensée ; car, l'agriculture ne peut être utilement encouragée que par l'existence dans le pays d'une industrie manufacturière, et l'exclusion des matières brutes et des produits agricoles de l'étranger ne fait qu'arrêter l'essor des manufactures du pays.


L'éducation économique d'un pays encore à un degré inférieur d'intelligence et de culture, ou faiblement peuplé relativement à l'étendue et à la fertilité de son territoire, se fait le plus sûrement par la liberté du commerce avec des peuples avancés, riches et industrieux. Toute restriction commerciale ayant pour but d'établir des manufactures est prématurée, et tourne au détriment, non-seulement de la civilisation en général, mais des progrès de la nation en particulier. Lorsque son éducation intellectuelle, politique et économique, sous l'empire de la liberté du commerce, a été poussée assez loin pour que l'importation des articles des manufactures étrangères et le manque de débouché pour ses produits mettent obstacle à son développement ultérieur, alors, seulement des mesures de protection peuvent se justifier.


Un peuple dont le territoire est peu étendu et borné dans ses ressources, qui ne possède pas les embouchures de ses cours d'eau ou enfin qui n'est pas convenablement arrondi, ne peut user du système protecteur ou ne le peut du moins avec un plein succès. Il faut au préalable qu'il se complète par voie de conquête ou de négociation.


L'industrie manufacturière se rattache à tant de branches de la science et de l'art, elle implique tant d'expérience, tant de pratique et d'habitude, que l'éducation industrielle d'un peuple ne peut s'effectuer que lentement. Toute protection excessive ou prématurée, s'expie par une diminution de la prospérité nationale. Rien de plus dangereux et de plus blâmable que la clôture subite et absolue du pays au moyen de prohibitions. Elles peuvent se justifier, toutefois, lorsque le pays, séparé des autres pays par une longue guerre, s'est trouvé dans un état de prohibition forcée vis-à-vis des produits des manufactures étrangères et dans l’absolue nécessité de se suffire à lui-même.


En pareil cas, la transition graduelle du système prohibitif au système protecteur doit s'opérer au moyen de droits arrêtés d'avance et peu à peu décroissants. Un peuple, en revanche, qui veut passer de l'absence de protection au régime protecteur, doit commencer par de faibles droits, qui s'élèveront ensuite peu à peu suivant une échelle convenue.


Les droits ainsi arrêtés d'avance doivent être rigoureusement maintenus par l'autorité. Elle doit se garder de les diminuer avant le temps, mais les élever au cas où ils ne suffiraient pas.


Des droits d'importation trop élevés, qui excluent absolument la concurrence étrangère, sont préjudiciables au pays même qui les adopte ; car ils suppriment l'émulation entre les fabricants indigènes et les fabricants étrangers, et entretiennent chez les premiers l'indolence.


Lorsque, sous l'empire de droits convenables et progressifs, les manufactures du pays ne fleurissent pas, c'est une preuve que la nation ne possède pas encore les conditions requises pour être manufacturière.


Le droit protecteur en faveur d'une industrie ne doit pas descendre assez bas pour que l'existence de celle-ci puisse être compromise par la concurrence étrangère. On doit prendre pour règle invariable de conserver ce qui existe, de protéger l'industrie nationale dans son tronc et dans ses racines.


La concurrence étrangère doit simplement prendre sa part dans l'accroissement annuel de la consommation. Les droits doivent être haussés, lorsqu'elle prend la plus forte part ou la totalité de cet accroissement annuel.


Un pays tel que l'Angleterre, qui, dans l'industrie manufacturière, a une grande avance sur les autres, ne peut mieux maintenir et étendre sa suprématie manufacturière et commerciale que par la plus grande liberté possible des échanges. Pour lui, le principe cosmopolite et le principe national ne sont qu'une seule et même chose.


C'est ce qui explique le penchant des économistes les plus éclairés de l'Angleterre pour la liberté du commerce et la répugnance des plus clairvoyants des autres pays à appliquer ce principe dans l'état actuel du monde.


Depuis un quart de siècle le système prohibitif et protecteur de l'Angleterre fonctionne à son détriment et dans l'intérêt des nations ses rivales.


Rien ne lui porte plus préjudice que ses restrictions à l'importation des matières brutes et des denrées alimentaires.


Les unions douanières et les traités de commerce sont les moyens les plus efficaces de faciliter les échanges entre les peuples.


Mais les traités de commerce ne sont légitimes et durables que lorsque les avantages en sont réciproques. Ils sont funestes et illégitimes, ceux par lesquels un pays sacrifie à un autre, en échange de concessions sur ses produits agricoles, une industrie manufacturière déjà en voie de développement, les traités à la façon de celui de Méthuen, les traités léonins en un mot.


Ce fut un traité léonin que celui qui fut conclu entre l'Angleterre et la France en 1786. Toutes les propositions faites depuis par l'Angleterre à la France et à d'autres pays sont de même nature.


Si le droit protecteur renchérit pour quelque temps les produits des manufactures indigènes, il assure pour l'avenir des prix moindres, par suite de la concurrence du dedans ; car une industrie parvenue à son complet développement peut établir le prix de ses articles d'autant plus bas que l'exportation des matières brutes et des denrées alimentaires et l’importation des objets fabriqués coûtent des frais de transport et les profits du commerce.


La perte causée par les droits protecteurs ne consiste après tout qu'en valeurs ; mais le pays acquiert ainsi des forces, au moyen desquelles il est mis pour toujours en mesure de produire des masses incalculables de valeurs. Cette dépense de valeurs doit être considérée comme le prix de l'éducation industrielle du pays.


Le droit protecteur sur les produits manufacturés ne retombe pas sur les agriculteurs du pays. Par le développement de l'industrie manufacturière, la richesse, la population et par suite la demande des produits agricoles, la rente et la valeur échangeable de la propriété foncière augmentent extraordinairement, tandis que les objets manufacturés nécessaires aux agriculteurs baissent de prix avec le temps. Le gain surpasse dans la proportion de dix à un la perte que la hausse passagère des objets manufacturés fait supporter aux agriculteurs.


Le commerce intérieur et le commerce extérieur profitent pareillement du système protecteur ; car ils ne présentent d'importance que chez les peuples qui satisfont à leurs besoins au moyen de leur industrie manufacturière, qui consomment eux-mêmes leurs produits agricoles et achètent des matières et des denrées exotiques avec le surplus de leurs articles manufacturés. L'un et l'autre sont insignifiants chez les nations purement agricoles de la zone tempérée, et le commerce extérieur de celles-ci se trouve d'ordinaire entre les mains des nations manufacturières et commerçantes en relation avec-elles.


Un bon système protecteur n'accorde point de monopole aux manufacturiers du pays ; il donne seulement une garantie contre les pertes à ceux qui consacrent leurs capitaux, leurs talents et leurs efforts à des industries nouvelles.


Il n'accorde point de monopole, parce que la concurrence intérieure supplée à la concurrence étrangère, et qu'il est libre à tout citoyen de prendre sa part des primes offertes par le pays aux individus. Il accorde seulement un monopole aux nationaux contre les étrangers qui jouissent eux-mêmes dans leur pays d'un monopole semblable.


Mais ce monopole est utile, en ce sens, non-seulement qu'il réveille dans le pays des forces productives dormantes et oisives, mais encore qu'il y attire des forces productives de l'étranger, des capitaux matériels et moraux à la fois, des entrepreneurs, des industriels habiles, des ouvriers.


D'un autre côté, l'absence d'une industrie manufacturière chez une nation de culture ancienne, dont la puissance productive ne peut plus être sensiblement excitée par l'exportation des matières brutes et des produits agricoles et par l'importation des articles des manufactures étrangères, l'expose à des inconvénients nombreux et graves.


L'agriculture d'un pareil pays doit nécessairement se rabougrir ; car l'excédant de la population, qui, au milieu d'un grand développement manufacturier, trouverait des moyens d'existence dans les fabriques et créerait une grande demande pour les produits agricoles, qui, par conséquent, assurerait de beaux profits à l'agriculture, sera réduit au travail des champs, et de là un morcellement de la terre et une petite culture aussi préjudiciables à la puissance et à la civilisation du pays qu'à sa richesse.


Une nation agricole composée en majeure partie de petits cultivateurs ne peut ni verser dans le commerce intérieur des masses considérables de produits ni occasionner une forte demande d'objets fabriqués ; chacun y est à peu près borné à sa propre production comme à sa propre consommation. Sous un tel régime, un système complet de communications ne peut s'établir, et les avantages immenses qui en découlent sont interdits au pays.


De là nécessairement pour le pays faiblesse morale et matérielle, individuelle et politique. Le péril s'aggrave si des nations voisines suivent la voie opposée ; si elles avancent sous tous les rapports pendant que nous reculons, si, chez ces nations, la pensée d'un meilleur avenir exalte le courage et l'esprit d'entreprise des citoyens, pendant que, chez nous, le défaut d'espérance éteint de plus en plus l'intelligence et l’ardeur.


L'histoire offre même des exemples de nations entières qui ont péri, pour n'avoir pas su, en temps opportun, résoudre le grand problème d'assurer leur indépendance morale, économique et politique, par l'établissement de manufactures et par la constitution d'une classe puissante de manufacturiers et de commerçants [28].


Friedrich List

LIVRE PREMIER : L'histoire[modifier]

Chapitre I : Les Italiens[modifier]

Lors de la renaissance de la civilisation en Europe, aucune contrée ne se trouvait, sous le rapport commercial et industriel, aussi favorisée que l'Italie. La barbarie n'avait pu y détruire jusque dans ses racines l'ancienne culture romaine. Un ciel propice et un sol fertile fournissaient à une agriculture sans art d'abondants moyens de subsistance pour une nombreuse population. Les arts et les métiers les plus nécessaires n'avaient pas plus disparu que les anciennes municipalités romaines. Une pêche côtière fructueuse servait partout à former des marins, et la navigation le long d'un littoral étendu suppléait largement au défaut de voies de transport à l'intérieur. Le voisinage de la Grèce, de l'Asie Mineure et de l'Égypte et la facilité des communications par mer avec ces pays assuraient à l'Italie des avantages marqués pour le commerce de l'Orient, commerce qui, précédemment, bien que sur une petite échelle, s'était fait par l'intermédiaire de la Russie en se dirigeant vers le Nord. Grâce à ces relations, l'Italie dut nécessairement s'initier à ces connaissances, à ces arts, à ces fabrications que la Grèce avait sauvés de la civilisation de l'antiquité.


Depuis l'émancipation des villes italiennes par Othon le Grand, on avait vu se confirmer de nouveau une vérité dont l'histoire fournit tant de preuves, à savoir que la liberté et l'industrie sont des compagnes inséparables, bien qu'il ne soit pas rare de voir l'une naître avant l’autre. Que le commerce et l'industrie apparaissent quelque part, on peut être sûr que la liberté n'est pas loin ; que la liberté déploie quelque part sa bannière, c'est un signe certain que tôt ou tard l'industrie fera son avènement. Car il est dans la nature que l'homme qui a conquis les biens matériels et moraux cherche des garanties de la transmission de cette conquête à sa postérité, ou qu'après être entré en jouissance de la liberté, il emploie tous ses efforts pour améliorer sa condition matérielle et morale.


Pour la première fois depuis la chute des villes libres de l'antiquité, les cités italiennes rendent alors au monde le spectacle de communes libres et riches. Les villes et les campagnes travaillent à la prospérité les unes des autres, et sont, dans leurs efforts, puissamment aidées par les croisades. Le transport des croisés et leur approvisionnement n'encouragent pas seulement la navigation, ils provoquent l'établissement de fécondes relations commerciales avec l'Orient, l'introduction de nouvelles industries, de nouveaux procédés, de nouvelles plantes, la connaissance de jouissances nouvelles. D'un autre côté, l'oppression du système féodal se trouve, sous plus d'un rapport, allégée au profit de l'agriculture libre et des villes.


A côté de Venise et de Gènes, Florence se distingue surtout par ses manufactures et par son commerce d'argent. Dès le douzième et le treizième siècle, ses fabriques de tissus de soie et de laine sont florissantes, les corporations qui exercent ces industries prennent part au gouvernement ; la république se constitue sous leur influence. L'industrie des laines compte à elle seule 200 ateliers ; chaque année se fabriquent 80 000 pièces de drap, dont la matière première est tirée d’Espagne. De plus, Florence importe annuellement pour 300 000 florins d'or de draps communs d'Espagne, de France, de Belgique et d'Allemagne, qui, après avoir été apprêtés chez elle, sont expédiés dans le Levant. Florence est le banquier de tout l’Italie ; on y compte 80 comptoirs de banque [29]. L'État jouit d'un revenu annuel de 300 000 florins d'or, soit 15 millions de francs de notre monnaie ; il est beaucoup plus riche, par conséquent, que les royaumes de Naples et d'Aragon à la même époque et que la Grande-Bretagne et l'Irlande au temps de la reine Élisabeth [30].


Ainsi, dès le douzième et le treizième siècle, nous voyons l'Italie en possession de tous les éléments de la prospérité nationale, et, dans le commerce et dans l'industrie, fort en avance sur tous les autres pays. Son agriculture et ses fabriques servent aux autres contrées de modèle et d'objet d'émulation. Ses chemins et ses canaux sont les plus parfaits qui existent en Europe. C'est à elle que le monde civilisé doit les banques, la boussole, le perfectionnement des constructions navales, les lettres de change, une multitude de coutumes et de lois commerciales des plus utiles, ainsi qu'une grande, partie des institutions municipales et politiques. Sa marine marchande et sa marine militaire sont de beaucoup les premières dans les mers du Midi. Le commerce du globe est entre ses mains ; car, si l'on excepte un mouvement d'affaires encore insignifiant dans les mers septentrionales, ce commerce ne s'étend pas au delà de la Méditerranée et de la mer Noire. L'Italie approvisionne tous les autres pays d'articles manufacturés et d'objets de luxe ainsi que des denrées de la zone torride, et elle en reçoit des matières premières. Il ne lui manque qu'une chose pour être ce que l'Angleterre est devenue de nos jours, et, faute de posséder ce bien unique, tout le reste lui échappe ; il lui manque l'unité nationale et la puissance que donne cette unité.


Les villes et les seigneurs d'Italie ne se considèrent pas comme les membres d'un seul et même corps ; ils se combattent, ils se détruisent les uns les autres, comme autant de puissances indépendantes. Outre ces luttes extérieures, chaque commune est agitée par les luttes intestines entre la démocratie, l’ aristocratie et le pouvoir d'un seul. Ces guerres calamiteuses sont entretenues et envenimées par les puissances étrangères et par leurs invasions ; elles le sont aussi par une théocratie indigène, et par ses excommunications, qui séparent encore chaque cité en deux factions hostiles.


L'Italie se ruine elle-même, l'histoire de ses puissances maritimes en fait foi. Du huitième au onzième siècle, nous voyons d'abord Amalfi grande et puissante [31]. Ses navires couvrent les mers, et tout l'argent qui circule en Italie et dans le Levant est amalfitain. Amalfi possède les meilleures lois en matière de navigation marchande, et son code maritime est adopté dans tous les ports de la Méditerranée. Au douzième siècle, cette puissance maritime est détruite par Pise. Pise à son tour tombe sous les coups de Gênes, et Gênes elle-même, après une lutte séculaire, est forcée de s'incliner devant Venise.


On peut voir aussi dans la chute de Venise une conséquence indirecte de cette politique étroite. Il n'eût pas été difficile à une ligue des puissances maritimes de l'Italie, non-seulement de maintenir la prépondérance italienne en Grèce, dans l'Archipel, dans l'Asie Mineure et en Egypte, mais encore de l'étendre et de l'affermir de plus en plus, d'arrêter les progrès des Turcs et leurs pirateries, de disputer même aux Portugais la route du Cap. Mais, par le fait, Venise fut réduite à ses propres forces, et elle se trouva paralysée au dehors par les autres États italiens en même temps que par les puissances européennes du voisinage.


Il n'eût pas été difficile à une ligue bien organisée des puissances continentales italiennes de défendre l’indépendance de l'Italie contre les grandes monarchies. La fondation d'une ligue pareille fut essayée en 1526, mais dans un moment de danger et seulement dans un but de défense temporaire. La tiédeur et la trahison de ses membres et de ses chefs eurent pour conséquence l’accroissement du Milanais et la chute de la république toscane. De cette époque date le déclin de l'industrie et du commerce de l'Italie [32].


Avant ce temps-là, comme depuis, Venise avait voulu être à elle toute seule une nation. Tant qu'elle n'eut affaire qu'aux fragments de nationalité de l'Italie ou à la Grèce expirée, elle n'eut pas de peine à maintenir sa suprématie manufacturière et commerciale sur le littoral de la Méditerranée et de la mer Noire. Mais, quand des nations complètes et pleines de vie parurent sur la scène politique, on reconnut que Venise n'était qu'une ville, et son aristocratie qu'une aristocratie municipale. Sans doute elle avait subjugué beaucoup d’îles et de vastes provinces, mais elle les avait gouvernées constamment en pays conquis ; et chacune de ses conquêtes, au témoignage de tous les historiens, l'avait affaiblie au lieu de la fortifier.


En même temps s'éteignait peu à peu au sein de la république l'esprit auquel elle devait sa grandeur. La puissance et la prospérité de Venise, oeuvre d'une aristocratie patriote et héroïque, issue d'une démocratie énergique et jalouse de sa liberté, durèrent, tant que la liberté entretint l'énergie démocratique et que celle-ci fut dirigée par le patriotisme, la sagesse et l'héroïsme de l'aristocratie ; mais, à mesure que l'aristocratie dégénéra en une oligarchie despotique, étouffant toute liberté, toute énergie populaire, les racines de cette puissance et de cette prospérité se desséchèrent, bien que les branches et la cime de l'arbre continuassent encore quelque temps à fleurir [33].

« Dans une nation qui est dans la servitude, dit Montesquieu, on travaille plus à conserver qu'à acquérir ; dans une nation libre, on travaille plus à acquérir qu'à conserver. » [34] A cette remarque pleine de justesse, il aurait pu ajouter : « Et pendant qu'on ne songe qu'à conserver et jamais à acquérir, on se ruine, » car une nation qui n'avance pas décline, et doit finalement périr. Bien loin d'étendre leur commerce et de faire de nouvelles découvertes, les Vénitiens n'eurent seulement pas l'idée de tirer parti des découvertes des autres. Exclus du commerce des Indes orientales par la découverte d'une nouvelle route, ils n'admirent point que cette route eût été trouvée. Ce que tout le monde voyait, ils ne voulurent pas le croire. Et, quand ils commencèrent à soupçonner les conséquences fatales du changement opéré, ils essayèrent de maintenir l'ancienne route, au lieu de prendre part aux bénéfices de la nouvelle ; ils employèrent de misérables intrigues pour conserver et pour obtenir ce qu'une habile exploitation du nouvel état des choses, l'esprit d'entreprise et le courage pouvaient seuls leur procurer. Et, lorsqu'enfin ils eurent tout perdu et que les richesses des Indes orientales affluèrent vers Cadix et vers Lisbonne et non plus vers leur port, comme des sots ou comme des dissipateurs, ils recoururent à l'alchimie [35].


Au temps où la république était en voie de progrès et de prospérité, l'inscription sur le Livre d'or était considérée comme la récompense de services éclatants dans le commerce et dans l'industrie, dans le gouvernement, et dans la guerre. À ce titre elle était accessible aux étrangers ; les plus distingués des fabricants de soie qui émigrèrent de Florence, par exemple, obtinrent cette faveur [36]. Mais le livre fut fermé, quand on commença à regarder les distinctions honorifiques et les revenus de l'État comme le patrimoine héréditaire des patriciens. Plus tard, lorsqu'on reconnut la nécessité de rajeunir un patriciat vieilli et dégénéré, le Livre fut ouvert de nouveau. Ce ne furent plus les services envers le pays comme autrefois, mais la richesse et une origine ancienne, qui devinrent les titres principaux à l'admission. Cependant le Livre d'or était tellement discrédité, qu'il resta inutilement ouvert durant un siècle.


Si l'on interroge l'histoire sur les causes de la chute de cette république et de son commerce, voici ce qu'elle répond La première de ces causes est la folie, l'énervement et la lâcheté d'une aristocratie dégénérée, l'apathie d'un peuple tombé dans la servitude. Le commerce et les manufactures de Venise auraient dû périr, quand même la route du cap de Bonne-Espérance n'eût pas été trouvée.


Cette chute, de même que celle de toutes les autres républiques italiennes, s'explique aussi par le manque d'unité nationale, par la prépondérance étrangère, par la théocratie indigène et par l'apparition en Europe de nationalités grandes, fortes et compactes.


Si l'on examine en particulier la politique commerciale de Venise, on reconnaît tout d'abord que celle des puissances commerçantes et manufacturières des temps modernes n'est qu'une copie, sur une grande échelle, c'est-à-dire dans les proportions nationales, de la politique vénitienne. Des restrictions maritimes et des droits d'entrée favorisent les marins et les fabricants du pays, et déjà règne la maxime d'importer de préférence des matières brutes et d'exporter des objets manufacturés [37].


On a récemment soutenu à l'appui du principe de la liberté absolue du commerce, que la chute de Venise était due à ces restrictions ; il y a dans cette thèse un peu de vérité avec beaucoup d’erreur. En étudiant sans prévention l'histoire de cette république, nous trouvons qu'ici, comme depuis dans les grands empires, la liberté et la limitation du commerce extérieur ont été, suivant les temps, favorables ou nuisibles à la puissance et à la prospérité publiques. La liberté illimitée du commerce fut utile à la république dans la première période de son élévation. Car comment un hameau de pêcheurs eût-il pu autrement devenir une puissance commerçante ? Mais les restrictions lui furent avantageuses aussi, lorsqu'elle eut atteint un certain degré de puissance et de richesse ; car c'est par elles qu'elle conquit la suprématie manufacturière et commerciale. Les restrictions ne lui devinrent funestes que lorsqu'elle fut arrivée à son apogée ; car elles bannirent l'émulation entre ses citoyens et l'étranger, et elles entretinrent l'indolence. Ce ne fut donc pas l'établissement de ces restrictions, ce fut leur maintien après qu'elles avaient cessé d'avoir un objet, qui fut préjudiciable aux Vénitiens.


La thèse est fausse encore en ce qu'on ne tient pas compte de l'avènement des grandes nationalités régies par la monarchie héréditaire. Venise, malgré la domination qu'elle exerçait sur des provinces et sur des îles, n'était après tout qu'une ville italienne ; comme puissance manufacturière et commerçante, elle n'avait grandi qu'en face des autres cités d'Italie, et son système exclusif ne pouvait avoir de portée qu'autant que des nations entières ne surgiraient pas avec leur force collective. Quand cet événement se réalisa, elle n'eût pu conserver sa suprématie qu'en se plaçant à la tête de toute l'Italie et en étendant sa politique commerciale sur toute cette péninsule. Mais il n'était au pouvoir d'aucun système, quelque habile qu'il fût, de maintenir longtemps, en présence de grandes nations, la suprématie commerciale d'une seule ville.


L'exemple de Venise, en tant que de nos jours on peut l'invoquer contre le système restrictif, ne prouve donc que ceci, ni plus ni moins, savoir, qu'une ville isolée ou un petit Etat, en présence de grands empires, ne peut employer ni conserver utilement ce système, et qu'une puissance parvenue à l'aide des restrictions à la suprématie manufacturière et commerciale, ce but une fois atteint, a intérêt à revenir au principe de la liberté du commerce.


Ici, comme dans tous les débats sur la liberté du commerce international, nous rencontrons une confusion de mots qui a donné lieu à de graves erreurs. On parle de la liberté commerciale comme de la liberté religieuse et civile. Les amis et les champions de la liberté en général se tiennent pour obligés de défendre la liberté sous toutes ses formes, et c'est ainsi que la liberté du commerce est devenue populaire, sans qu'on ait distingué entre la liberté du commerce intérieur et celle du commerce international, qui, dans leur essence et dans leur résultat, diffèrent si profondément l'une de l'autre. Car, si les restrictions mises au commerce intérieur ne sont que dans très-peu de cas compatibles avec la liberté individuelle des citoyens, en matière de commerce extérieur le plus haut degré de liberté individuelle s'accorde avec de grandes restrictions. Il se peut même que l'extrême liberté du commerce extérieur ait pour conséquence la servitude nationale, comme nous le montrerons plus tard par l'exemple de la Pologne. C'est en ce sens que Montesquieu a dit : « C'est dans les pays de la liberté que le négociant trouve des contradictions sans nombre, et il n'est jamais moins croisé par les lois que dans les pays de la servitude. » [38]

Chapitre II : Les Anséates[modifier]

Parvenu à la domination en Italie, le génie de l’industrie, du commerce et de la liberté franchit les Alpes, traversa l’Allemagne et se construisit un nouveau trône sur le littoral de la mer du Nord.


Déjà Henri Ier, père du libérateur des communes italiennes, avait encouragé la fondation de villes nouvelles et l’agrandissement des villes existantes, dont une partie s’était élevée sur l’emplacement des anciennes colonies romaines ou sur les domaines impériaux.


Comme plus tard les rois de France et d’Angleterre, lui et ses successeurs virent dans les cités le contre-poids le plus sérieux de l’aristocratie, la source la plus féconde du revenu public et un nouveau moyen de défense pour le pays. Par suite de leurs relations commerciales avec les villes l’Italie, de leur rivalité avec l’industrie italienne et de leurs institutions libres, les villes allemandes atteignirent bientôt un haut degré de prospérité et de civilisation. La vie communale enfanta l’esprit de progrès dans les arts et l’envie de se distinguer par la richesse et par les entreprises, en même temps que le bien-être matériel faisait naître le désir des améliorations politiques.


Fortes dans leur jeune liberté et dans leur florissante industrie, mais inquiétées sur terre et sur mer par des brigands, les villes maritimes du nord de l’Allemagne se virent bientôt obligées de conclure une étroite alliance défensive. Dans ce but, Hambourg et Lubeck formèrent en 1241 une ligue, qui, dans le cours du même siècle, réunit toutes les villes de quelque importance sur la côte de la mer du Nord et de la Baltique, sur les rives de l’Oder et de l’Elbe, du Weser et du Rhin, au nombre de quatre-vingt-cinq. Cette confédération s’appela la Hanse, ce qui, en bas allemand, signifie union.


La Hanse reconnut bientôt les avantages que l’industrie particulière pouvait retirer de l’association, et elle ne tarda pas à concevoir et à développer une politique commerciale, dont le résultat fut une prospérité jusque-là sans exemple. Convaincus que, pour acquérir et pour conserver un grand commerce maritime, il faut être en mesure de le défendre, les Anséates créèrent une puissante marine de guerre ; comprenant d’ailleurs que la puissance d’un pays s’élève ou tombe avec sa navigation marchande et avec ses pêcheries, ils décidèrent que les marchandises de la Hanse ne seraient transportées que sur ses bâtiments, et ils établirent de grandes pêcheries maritimes. L’acte de navigation de l’Angleterre a pris pour modèle l’acte de la Hanse, imité lui-même de l’acte vénitien [39].

Ainsi l’Angleterre n’a fait que suivre l’exemple de ceux qui l’avaient précédée dans la suprématie maritime. Au temps même du Long Parlement, la proposition d’établir un acte de navigation n’était rien moins que nouvelle. Dans son appréciation de cette mesure, Adam Smith [40] semble avoir ignoré ou du moins avoir dissimulé que, plusieurs siècles auparavant et à diverses reprises, on avait déjà essayé d’introduire des restrictions semblables. Proposées par le Parlement en 1460, elles avaient été repoussées par Henri VI ; proposées par Jacques Ier, elles avaient été repoussées par le Parlement en 1622 [41] ; longtemps même avant ces deux tentatives, elles avaient été réellement appliquées en 1381 par Richard II ; mais, ayant bientôt cessé d’être en vigueur, elles étaient tombées dans l’oubli. Évidemment le pays n’était pas mûr alors pour une telle mesure. Les actes de navigation, comme la protection douanière en général, sont si naturels aux peuples qui ont le pressentiment de leur grandeur commerciale et industrielle à venir, que les États-Unis, à peine émancipés, adoptèrent des restrictions maritimes sur la proposition de James Madison, et cela, comme on le verra dans un chapitre subséquent, avec infiniment plus de succès que l’Angleterre un siècle et demi auparavant.

Les princes du Nord, auxquels le commerce avec les Anséates promettait de grands avantages, en leur donnant occasion, non-seulement de vendre l’excédant des produits de leur sol et d’obtenir en échange des objets fabriqués bien supérieurs à ceux de leurs pays, mais encore de remplir leur trésor [42] au moyen des droits d’entrée et de sortie, et d’accoutumer au travail des sujets adonnés à la paresse, à la débauche et aux rixes, ces princes considérèrent comme une bonne fortune que les Anséates fondassent chez eux des comptoirs, et ils les y encouragèrent par des privilèges et par toutes sortes de faveurs. Les rois d’Angleterre se signalèrent particulièrement sous ce rapport.


« Le commerce anglais, dit Hume, était alors tout entier entre les mains des étrangers et particulièrement des Esterlings [43], que Henri III avait organisés en corporation, dotés de privilèges et affranchis des restrictions et des droits d’entrée auxquels les autres marchands étrangers étaient assujettis. Les Anglais avaient alors si peu d’expérience commerciale, qu’à partir d’Édouard II les Anséates, connus sous le nom de marchands de Stahlhoff, monopolisèrent tout le commerce extérieur du royaume. Comme ils n’employaient que leurs bâtiments, la navigation anglaise se trouva réduite à l’état le plus misérable [44].


Longtemps avant cette époque, des marchands allemands isolés, de Cologne notamment, avaient trafiqué avec l’Angleterre ; ce fut en 1250 qu’ils établirent enfin à Londres, sur l’invitation du roi, ce comptoir si connu sous le nom de Stalhoff (cour d’acier), qui, au commencement, exerça tant d’influence sur le développement de la culture et de l’industrie en Angleterre, mais qui y excita bientôt une jalousie nationale si ardente, et, dans les 375 ans qui s’écoulèrent depuis sa naissance jusqu’à sa dissolution, donna lieu à de si vifs et à de si longs débats.


L’Angleterre était alors pour les Anséates ce que la Pologne fut plus tard pour la Hollande, et l’Allemagne pour les Anglais ; elle leur fournissait des laines, de l’étain, des peaux, du beurre et d’autres produits de ses mines et de son agriculture ; elle recevait d’eux en échange des articles manufacturés. Les matières brutes que les Anséates avaient achetées en Angleterre et dans les autres royaumes du Nord étaient portées par eux dans leur établissement de Bruges fondé en 1252, et échangées contre les draps et les autres objets fabriqués de la Belgique et contre les divers produits de l’Orient arrivés d’Italie, qu’ils distribuaient dans les pays situés autour de la mer du Nord.


Un troisième comptoir, créé à Novogorod, en Russie, dans l’année 1272, faisait le commerce des pelleteries, du lin, du chanvre et d’autres matières brutes en échange de produits manufacturés.


Un quatrième, établi en 1278 à Bergen en Norwége, se livrait principalement à la pêche et au commerce de l’huile et des poissons [45].


L’expérience de tous les pays et de tous les temps enseigne que, tant qu’un peuple est à l’état barbare, un commerce entièrement libre, qui écoule les produits de sa chasse, de ses pâturages, de ses forêts et de ses champs, ses matières brutes de toute espèce en un mot, et lui fournit des vêtements, des outils, des meubles plus parfaits, et le grand instrument des échanges, les métaux précieux, lui procure d’immenses avantages ; ce qui fait qu’il l’accueille avec joie dans le commencement. Mais elle enseigne aussi que le même peuple, à mesure qu’il avance en industrie et en civilisation, ne voit plus ce commerce d’un oeil aussi favorable, et qu’il en vient finalement à y trouver des dangers et un obstacle à ses progrès ultérieurs. Ce fut le cas du commerce entre l’Angleterre et la Hanse. À peine un siècle s’était-il écoulé depuis la fondation du comptoir de Stahlhof, qu’Édouard III fut d’avis qu’il pouvait y avoir quelque chose de plus utile et de plus avantageux pour un pays que d’exporter des laines brutes et d’importer des draps. Par des faveurs de toute espèce il essaya d’attirer de Flandre dans son royaume des ouvriers en drap, et, après en avoir fait venir un assez bon nombre, il fit défense de se vêtir de draps étrangers [46].


Les sages mesures de ce roi furent merveilleusement secondées par la conduite insensée d’autres princes ; ce qui n’est pas rare dans l’histoire de l’industrie. Tandis que les anciens maîtres des Flandres et du Brabant s’étaient appliqués à faire fleurir autour d’eux l’industrie, les nouveaux s’étudièrent à exciter le mécontentement des commerçants et des manufacturiers, et à les pousser à l’émigration [47].


Dès 1413, l’industrie des laines en Angleterre avait fait de tels progrès, que Hume a pu dire de cette période : « Une grande jalousie régnait alors à l’égard des marchands étrangers ; ils eurent à supporter une multitude d’entraves ; par exemple, ils furent obligés, avec l’argent qu’ils retiraient de leurs importations, d’acheter des marchandises du pays [48]. »


Sous Édouard IV, cette jalousie s’accrut au point que l’importation des draps étrangers, ainsi que celle de divers autres articles, fut entièrement prohibée.


Bien que le roi fût ensuite contraint par les Anséates de révoquer cette prohibition et de leur restituer leurs anciens privilèges, l’industrie anglaise paraît avoir été puissamment encouragée par la mesure ; car Hume écrit ce qui suit au sujet du règne de Henri VII, postérieur d’un demi-siècle à celui d’Edouard IV :


« Les progrès accomplis dans les métiers et dans les arts réprimèrent plus énergiquement que la sévérité des lois la funeste habitude où était la noblesse d’entretenir un grand nombre de serviteurs. Au lieu de rivaliser par le nombre et par la bravoure de leurs gens, les seigneurs s’éprirent d’une émulation différente, plus conforme au génie de la civilisation ; chacun chercha à se distinguer par la magnificence de son hôtel, par l’élégance de ses équipages et par le luxe de ses meubles. Les hommes du peuple, alors, ne pouvant plus se livrer à l’oisiveté au service des grands, se virent forcés de se rendre utiles à eux-mêmes et à la société en apprenant un état. Des lois furent itérativement rendues pour empêcher l’exportation des métaux précieux, monnayés ou en lingots ; comme on en reconnut l’inefficacité, on astreignit de nouveau les marchands étrangers à acheter des marchandises indigènes en échange de celles qu’ils importaient [49]. »


Sous Henri VIII, le grand nombre des fabricants étrangers avait sensiblement haussé à Londres le prix de toutes les denrées alimentaires ; preuve certaine des avantages considérables que l’agriculture du pays avait retirés du développement d’une industrie manufacturière indigène.


Le roi, néanmoins, se méprenant sur les causes et sur les conséquences de ce fait, prêta l’oreille aux injustes plaintes des fabricants anglais contre les fabricants étrangers, plus adroits, plus laborieux, plus économes qu’ils ne l’étaient eux-mêmes, et ordonna l’expulsion de quinze mille Belges, « parce qu’ils renchérissaient tous les vivres et exposaient le pays au danger d’une famine. » Pour détruire le mal dans sa racine, on décréta aussitôt des lois somptuaires, des règlements au sujet des vêtements, des tarifs du prix des aliments ainsi que des salaires. Cette politique obtint naturellement l’entier assentiment des Anséates ; car ils mirent leurs bâtiments de guerre à la disposition de ce prince avec le même empressement qu’ils avaient témoigné aux précédents rois d’Angleterre bien disposés envers eux, et que de nos jours les Anglais ont montré aux rois de Portugal. Durant tout ce règne, le commerce des Anséates avec l’Angleterre fut encore très-animé. Ils avaient des navires et de l’argent, et savaient, avec tout autant d’habileté que les Anglais de notre temps, acquérir de l’influence auprès des peuples et des gouvernements qui ne comprenaient pas leurs intérêts. Seulement leurs arguments reposaient sur d’autres bases que ceux des monopoleurs commerciaux d’aujourd’hui. Les Anséates fondaient leur droit de fournir des articles fabriqués aux nations étrangères sur des traités et sur une possession immémoriale, tandis qu’actuellement les Anglais veulent établir le leur sur une théorie qui a pour auteur un de leurs douaniers. Ceux-ci sollicitent au nom d’une prétendue science ce que ceux-là réclamaient au nom des conventions et du droit.


Sous le gouvernement d’Edouard VI, le conseil privé chercha et trouva des prétextes pour retirer aux marchands de Stahlhof leurs privilèges. « Les Anséates firent d’énergiques remontrances contre cette innovation ; mais le conseil privé persista dans la résolution qu’il avait prise, et bientôt le pays en ressentit les plus heureux effets. Les marchands anglais possédaient, comme habitants du pays, des avantages décidés sur les étrangers pour le commerce du drap, de la laine et des autres marchandises ; mais, ne se rendant pas suffisamment compte de ces avantages, ils n’avaient pas songé à entrer en lice avec une compagnie opulente. Du jour où tous les marchands étrangers furent assujettis aux mêmes entraves, les Anglais se sentirent encouragés aux opérations commerciales, et l’esprit d’entreprise se développa aussitôt dans tout le royaume [50]. »


Après avoir été, pendant quelques années, entièrement exclus d’un marché où ils avaient exercé durant trois siècles une domination absolue, semblable à celle des Anglais d’aujourd’hui en Amérique et en Allemagne, sur les représentations de l’empereur d’Allemagne ils furent réintégrés par la reine Marie dans leurs anciens privilèges [51].


Mais cette fois leur joie fut de courte durée. « Dans le but, non-seulement de conserver, mais encore d’accroître ces privilèges, au commencement du règne d’Élisabeth, ils se plaignirent hautement du traitement qu’ils avaient éprouvé sous Édouard et sous Marie. La reine leur répondit adroitement qu’il n’était pas en son pouvoir de rien innover, mais qu’elle laisserait volontiers les Anséates en possession des privilèges et des immunités dont ils jouissaient. Cette réponse ne les satisfit point. Peu après, leur commerce fut de nouveau suspendu, au grand profit des marchands anglais, qui eurent alors occasion de montrer de quoi ils étaient capables. Les marchands anglais s’emparèrent de tout le commerce extérieur, et leurs efforts furent couronnés d’un complet succès ; ils se divisèrent en deux classes, les uns faisant le commerce dans le pays, les autres allant chercher fortune à l’étranger en vendant des draps et d’autres articles anglais. Ce succès excita à tel point la jalousie des Anséates, qu’ils ne négligèrent aucun moyen de discréditer les marchands anglais. Ils obtinrent même un édit impérial qui interdisait à ceux-ci tout commerce au sein de l’empire d’Allemagne. Par représailles contre cette mesure, la reine fit saisir 60 bâtiments anséates, qui, de concert avec les Espagnols, exerçaient la contrebande. Son intention était d’abord uniquement d’amener les Anséates à un arrangement amiable. Mais, sur la nouvelle qu’une diète de la Hanse se tenait à Lubeck pour délibérer sur les moyens à employer pour mettre obstacle au commerce extérieur des Anglais, elle confisqua les navires avec leurs cargaisons ; deux cependant furent relâchés et envoyés par elle à Lubeck avec ce message, qu’elle avait le plus profond mépris pour la Hanse, ses délibérations et ses mesures [52]. »


C’est ainsi qu’Élisabeth traita ces marchands, dont son père et tant d’autres rois d’Angleterre avaient emprunté les bâtiments pour livrer leurs batailles ; à qui tous les potentats de l’Europe avaient fait la cour ; qui, pendant plusieurs siècles, avaient eu pour vassaux les rois de Danemark, et de Suède, les avaient, suivant leur bon plaisir, mis sur le trône et déposés, avaient colonisé et civilisé toutes les côtes sud-est de la Baltique et expulsé les pirates de toutes les mers ; qui, à une époque encore peu éloignée, avaient, l’épée à la main, forcé un roi d’Angleterre de reconnaître leurs privilèges ; à qui, plus d’une fois, les rois d’Angleterre avaient donné leur couronne en gage, et qui avaient poussé vis-à-vis de ce royaume la cruauté et l’insolence jusqu’à noyer cent pêcheurs anglais qui avaient osé approcher de leurs pêcheries. Les Anséides étaient encore assez puissants pour se venger de la reine ; mais leur ancien courage, leur brillant esprit d’entreprise, la force qu’ils puisaient dans la liberté et dans l’association, tout cela avait disparu. Ils s’affaiblirent chaque jour davantage, et finirent en 1630 par dissoudre formellement leur ligue, après avoir mendié dans toutes les cours européennes des privilèges pour le commerce d’importation et essuyé partout un humiliant refus.


Diverses causes extérieures, indépendamment des intérieures dont nous parlerons plus loin, contribuèrent à leur chute. Le Danemark et la Suède, voulant se venger de l’asservissement dans lequel cette ligue les avait si longtemps tenus, entravèrent par tous les moyens le commerce des Anséates. Les czars de Russie avaient octroyé des privilèges à une compagnie anglaise. Les ordres de chevalerie, leurs alliés séculaires et comme les enfants de la Hanse, étaient en décadence et en dissolution. Les Hollandais et les Anglais les chassèrent de tous les marchés, les supplantèrent dans toutes les cours. La découverte de la route du Cap de Bonne-Espérance leur fit aussi beaucoup de tort.


Eux qui, dans les jours de la puissance et de la prospérité, s’étaient rappelé à peine qu’ils appartenaient à l’empire d’Allemagne, s’adressèrent dans les jours de détresse à la Diète ; ils représentèrent que les Anglais exportaient annuellement 200 000 pièces de drap, dont une grande partie passait en Allemagne, et que le seul moyen de leur faire recouvrer leurs anciens privilèges en Angleterre, était de prohiber l’importation des draps anglais en Allemagne. Suivant Anderson, une résolution aurait été projetée ou même prise à cet effet ; mais cet écrivain ajoute que l’ambassadeur anglais auprès de la Diète germanique, M. Gilpin, sut en empêcher la mise en vigueur.


Un siècle et demi après la dissolution officielle de la Hanse, les villes qui en faisaient partie avaient perdu tout souvenir de leur grandeur passée. Justus Moser a écrit quelque part que, s’il allait dans les Villes Anséatiques raconter aux marchands la puissance et la grandeur de leurs ancêtres, ils auraient peine à le croire. Hambourg, autrefois la terreur des pirates sur toutes les mers, célèbre dans toute la chrétienté par les services qu’il avait rendus la civilisation en poursuivant les corsaires, était tombé si bas, qu’il dut acheter, par un tribut annuel aux Algériens, la sûreté de ses bâtiments ; car le sceptre des mers ayant passé aux mains des hollandais, une autre politique était suivie alors vis-à-vis de la piraterie. A l’époque de la domination des Anséates, les pirates étaient considérés comme les ennemis du monde civilisé, et l’on s’attachait à les détruire. Les Hollandais ne virent dans les corsaires barbaresques que des partisans utiles, par lesquels, en pleine paix, le commerce maritime des autres peuples était paralysé à leur profit. En citant une observation de Witt au sujet de cette politique, Anderson fait cette laconique remarque : fas est et ab hoste doceri [53] ; avis qui, malgré sa brièveté, n’a été que trop bien compris et suivi par ses compatriotes ; car, à la honte de la chrétienté, les Anglais ont toléré jusqu’à notre époque cette abominable industrie des corsaires du nord de l’Afrique, que les Français ont la gloire d’avoir fait disparaître.


Le commerce des Villes Anséatiques n’était point national ; il n’était ni établi sur l’équilibre et sur le complet développement des forces productives du pays, ni soutenu par une puissance politique suffisante. Les liens qui unissaient les membres de la confédération étaient trop faibles ; le désir de la prépondérance et d’avantages particuliers, ou, comme parlerait un Suisse ou un Américain, l’esprit de canton, l’esprit d’État, était trop puissant, et bannissait le patriotisme fédéral, qui seul eût put faire prévaloir les intérêts généraux de l’association sur ceux de chaque cité. De là des jalousies et souvent des trahisons ; c’est ainsi que Cologne exploita à son profit l’inimitié de l’Angleterre contre la ligue, et que Hambourg, chercha à tirer avantage d’une querelle entre le Danemark et Lubeck.


Les Villes Anséatiques ne fondèrent point leur commerce sur la production et la consommation, sur l’industrie agricole et manufacturière de la contrée à laquelle elles appartenaient. Elles avaient négligé de stimuler l’agriculture de leur patrie, pendant qu’elles donnaient une vive impulsion, par leur commerce, à celle des pays étrangers ; elles trouvèrent plus commode d’acheter des objets fabriqués en Belgique que d’établir des fabriques dans leur pays, elles encouragèrent la culture des plaines de la Pologne, l’élève des moutons de l’Angleterre, la production du fer de Suède et les manufactures de la Belgique. Elles pratiquèrent durant des siècles le précepte des théoriciens de nos jours ; elles achetèrent les marchandises là où elles les trouvaient au meilleur marché. Mais, quand elles furent exclues des pays où elles achetaient et de ceux où elles vendaient, ni leur agriculture ni leur industrie manufacturière n’avaient pris assez de développement pour que l’excédant de leur capital commercial pût y trouver emploi ; ce capital émigra en Hollande et en Angleterre, où il accrut l’industrie, la richesse et la puissance de leurs ennemis. Preuve éclatante que l’industrie particulière abandonnée à elle-même ne rend pas toujours un pays prospère et puissant ! Dans leur poursuite exclusive de la richesse matérielle, ces villes avaient complètement perdu de vue leurs intérêts politiques. Au temps de leur puissance, elles semblaient ne plus appartenir à l’empire d’Allemagne. Cette bourgeoisie étroite, intéressée et fière était flattée de se faire faire la cour par des princes, par des rois, par des empereurs, et de jouer sur les mers le rôle de souveraine. Combien il lui eût été facile, à l’époque de sa domination maritime, d’accord avec les villes fédérées de la haute Allemagne, de former une puissante seconde chambre, de faire contre-poids à l’aristocratie de l’Empire, de constituer, avec l’aide des empereurs, l’unité nationale, d’unir sous une seule nationalité tout le littoral depuis Dunkerque jusqu’à Riga, et, par là, de conquérir et d’assurer au peuple allemand la suprématie dans l’industrie, dans le commerce et dans la navigation ! Mais, lorsque le sceptre des mers lui fut tombé des mains, il ne lui resta pas même auprès de la Diète germanique assez d’influence pour obtenir que son commerce fût considéré comme un intérêt national. Au contraire, l’aristocratie s’appliqua à compléter son humiliation. Les villes de l’intérieur tombèrent, l’une après l’autre au pouvoir de princes absolus, et celles du littoral perdirent ainsi leurs relations au dedans.


Toutes ces fautes furent évitées en Angleterre. Là le commerce extérieur et la navigation trouvèrent la base solide d’une agriculture et d’une industrie manufacturière indigènes ; là le commerce du dedans s’accrut concurremment avec celui du dehors, et la liberté individuelle grandit sans préjudice pour l’unité et pour la puissance nationales ; là se consolidèrent et s’unirent de la façon la plus heureuse les intérêts de la couronne, de l’aristocratie et des communes.


En présence de ces faits historiques, est-il possible de soutenir que, sans le système qu’ils ont suivi, les Anglais auraient pu pousser aussi loin qu’ils l’ont fait leur industrie manufacturière, ou parvenir au commerce et à la prépondérance maritime dont ils sont en possession ? Non ; cette thèse que les Anglais sont arrivés à leur grandeur commerciale actuelle à cause et non en dépit de leur politique commerciale, est, à nos yeux, un des plus grands mensonges du siècle. Si les Anglais avaient abandonné les choses à elles-mêmes, s’ils avaient laissé faire, comme le demande l’école régnante, les marchands du Stahlhof exerceraient encore aujourd’hui leur négoce à Londres, et les Belges fabriqueraient encore des draps pour les Anglais ; l’Angleterre serait toujours le pâturage à moutons de la Hanse, comme le Portugal, grâce au stratagème d’un diplomate délié, est devenu et est resté jusqu’ici le vignoble de l’Angleterre. Que dis-je ! Il est plus que vraisemblable que, sans politique commerciale, l’Angleterre ne jouirait pas du même degré de liberté civile qu’elle possède aujourd’hui ; car cette liberté est fille de l’industrie et de la richesse.


Après ces considérations historiques, on a lieu de s’étonner qu’Adam Smith n’ait pas essayé de retracer depuis l’origine la lutte industrielle et commerciale entre la Hanse et l’Angleterre. Quelques passages de son livre montrent pourtant que les causes du déclin de la Hanse et ses conséquences ne lui étaient pas inconnues.


« Un marchand, dit-il, n’est nécessairement citoyen d’aucun pays en particulier. Il lui est, en grande partie, indifférent en quel lieu il fait son commerce, et il ne faut que le plus léger dégoût pour qu’il se décide à emporter son capital d’un pays dans un autre, et avec lui toute l’industrie que ce capital mettait en activité. On ne peut pas dire qu’aucune partie en appartienne à un pays en particulier, jusqu’à ce que ce capital y ait été répandu pour ainsi dire sur la surface de la terre en bâtiments ou en améliorations durables. De toutes ces immenses richesses qu’on dit avoir été possédées par la plupart des Villes Anséatiques, il ne reste plus maintenant de vestiges, si ce n’est dans les chroniques obscures des treizième et quatorzième siècles. On ne sait même que très-imparfaitement où quelques-unes d’entre elles furent situées, ou à quelles villes de l’Europe appartiennent les noms latins qui sont données à certaines villes [54]. »

Il est étrange qu’Adam Smith, avec cette intelligence si nette des causes secondaires qui avaient amené la chute de la Hanse, n’ait pas eu l’idée d’en rechercher les causes premières. Il n’avait pas besoin pour cela de s’enquérir où étaient situées celles des Villes Anséatiques qui ont disparu, et quelles cités désignent les noms latins des obscures chroniques. Il n’avait pas même besoin de feuilleter ces chroniques. Ses compatriotes Anderson, King, et Hume suffisaient pour l’édifier à ce sujet.


Mais comment et pourquoi un esprit si pénétrant s’est-il abstenu de cette intéressante et féconde investigation ? C’est, nous ne voyons pas d’autre motif, qu’elle eût abouti à un résultat peu propre à confirmer son principe de la liberté absolue du commerce. Il n’eût pas manqué de reconnaître, qu’après que le libre échange avec les Anséates eut arraché l’agriculture anglaise à la barbarie, la politique restrictive adoptée ensuite par l’Angleterre l’avait conduite, aux dépens des Anséates, des Belges et des Hollandais, à la suprématie manufacturière et commerciale.


Ces faits, il paraît qu’Adam Smith ne voulut ni les savoir, ni les admettre. Ils étaient apparemment de ces faits importuns dont J.-B. Say avoue qu’ils s’étaient montrés rebelles à son système.

Chapitre III : Les Flamands et les Hollandais[modifier]

Le génie et les moeurs, l’origine et le langage des habitants, de même que les relations politiques et la situation géographique, rattachaient la Hollande, la Flandre et le Brabant à l’empire d’Allemagne. Déjà ces provinces avaient dû se ressentir dans leur culture du fréquent séjour de Charlemagne et de la proximité de sa résidence, plus heureuses en cela que des parties de l’Allemagne plus éloignées. Puis la Flandre et le Brabant étaient particulièrement favorisés par la nature pour l’agriculture et pour les fabriques, comme la Hollande pour l’élève du bétail et pour le commerce. Sur aucun point de l’Allemagne une vaste et commode navigation maritime et fluviale ne facilitait les communications intérieures au même degré que dans cette région côtière. La bienfaisante influence des transports par eau sur le perfectionnement de l’agriculture et sur l’agrandissement des cités dut nécessairement provoquer de bonne heure des travaux pour les rendre plus faciles, et la construction de canaux.


La Flandre fut spécialement redevable de sa splendeur à ses comtes, qui comprirent, mieux que les autres princes allemands, le prix de la sûreté publique, l’avantage des routes, des manufactures et de la prospérité des villes. Aidés par la nature du sol, leur occupation favorite fut de purger le pays d’une noblesse adonnée au brigandage et des animaux malfaisants. Il s’ensuivit naturellement des relations animées entre la ville et la campagne, et le développement de l’élève du bétail, de celle des moutons en particulier, ainsi que de la culture du lin et du chanvre. Là où la matière brute est produite en abondance, on trouve bientôt des bras et de l’adresse pour les mettre en oeuvre, pour peu que la propriété et le commerce jouissent de la sécurité. Les comtes de Flandre n’attendirent pas, du reste, que le hasard leur amenât des tisserands en laine ; l’histoire apprend qu’ils les firent venir de l’étranger.


A l’aide du négoce intermédiaire des Anséates et des Hollandais, la Flandre devint bientôt, par ses fabriques de laine, le centre commercial du Nord, comme Venise, par son industrie et par sa marine marchande, était devenue le centre commercial du Midi. La navigation et le commerce intermédiaires de la hanse et des Hollandais formèrent avec les manufactures flamandes un ensemble, un système d’industrie nationale. Il ne pouvait être question ici de restrictions de douane, la suprématie manufacturière de la Flandre ne rencontrant encore aucune rivalité. Que, dans de pareilles circonstances, l’industrie se trouve au mieux de la liberté du commerce, les comtes de Flandre le comprirent sans avoir lu Adam Smith. Ce fut tout à fait dans l’esprit de la théorie actuelle que le comte Robert III, engagé par le roi d’Angleterre à exclure les Écossais de ses marchés, répondit, que la Flandre s’était de tout temps considérée comme un marché ouvert à toutes les nations, et que son intérêt ne lui permettait pas de se départir de ce principe.


Après que la Flandre eut été durant plusieurs siècles le premier pays manufacturier, et Bruges le premier marché du nord de l’Europe, l’industrie et le commerce, auxquels les comtes n’avaient pas su faire ces concessions qu’ils réclament toujours lorqu’ils ont atteint un haut degré de prospérité, émigrèrent dans le Brabant. Anvers devint alors la première place de commerce, et Louvain la première ville de fabrique de l’Europe septentrionale. Par suite de cette révolution, l’agriculture du Brabant ne tarda pas non plus à prospérer. La transformation de bonne heure effectuée des impôts en nature en impôts en argent, et surtout l’adoucissement du système féodal contribuèrent aussi beaucoup à son développement.


Cependant les Hollandais, en combinant de mieux en mieux leurs forces et en rivalisant chaque jour davantage avec la Hanse, avaient jeté les fondements de leur domination maritime à venir. Les torts et les faveurs de la nature avaient été également pour ce peuple une source de bénédictions. Une lutte perpétuelle contre les envahissements de la mer développa forcément chez lui l’esprit d’entreprise, l’activité, l’économie, et un sol conquis, un sol à conserver par des efforts inouïs, devint pour lui une possession précieuse à laquelle il ne pouvait consacrer trop de soins. Bornés par la nature à la navigation, à la pèche, à la production de la viande, du beurre et du fromage, les Hollandais durent s’appliquer, au moyen des transports maritimes, du commerce intermédiaire, et de l’exportation des fromages et des poissons, à gagner de quoi se procurer du blé, des matériaux à construire et à brûler, et des articles d’habillement.


Là est la cause principale pour laquelle les Anséates furent peu à peu supplantés plus tard par les Hollandais dans le commerce avec les Etats du Nord. Les Hollandais avaient besoin de quantités beaucoup plus considérables de produits agricoles et forestiers que les Anséates, en majeure partie approvisionnés sous ce rapport par leur voisinage. La proximité des fabriques belges et celle du Rhin, avec son vaste et fertile bassin, si riche en vignobles, et sa navigation qui s’étend jusqu’aux montagnes de la Suisse, leur furent aussi très avantageuses.


C’est une règle générale que l’activité commerciale et la prospérité du littoral dépendent du plus ou moins d’importance du bassin fluvial auquel il se rattache [55]. Qu’on jette les yeux sur la carte d’Italie, et l’on trouvera dans la grande étendue et dans la fertilité de la vallée du Pô l’explication naturelle de la supériorité marquée du commerce de Venise sur celui de Pise et de Gènes. Le commerce de la Hollande était alimenté par le bassin du Rhin et de ses tributaires ; il dut surpasser celui des Anséates, dans la même proportion que ce bassin l’emportait en richesse et en fertilité sur ceux du Weser et de l’Elbe.


A ces avantages vint se joindre une bonne fortune, la découverte de l’art de saler les harengs. Les procédés de pêche et de conservation trouvés par Pierre Boeckel restèrent longtemps le secret des Hollandais ; ils surent donner ainsi à un produit de leur pêche des qualités qui manquaient aux harengs pêchés par les autres nations, et qui leur assuraient partout un débouché privilégié avec de meilleurs prix [56].


Anderson assure que, plusieurs siècles après l’emploi en Hollande de ces nouveaux procédés, les pêcheurs anglais et écossais, malgré des primes d’exportation considérables, ne pouvaient pas trouver d’acheteurs à l’étranger pour leurs harengs, même à des prix beaucoup plus bas. Si l’on considère quelle était avant la réformation l’importance de la consommation du poisson de mer en tout pays, on comprendra sans peine qu’à une époque où la navigation anséate commençait déjà à décliner, les Hollandais purent construire chaque année deux mille nouveaux bâtiments.


La réunion de toutes les provinces belges et bataves sous la domination bourguignonne procura à cette contrée le grand bienfait de l’unité nationale, circonstance qui, dans l’étude des causes qui ont donné aux hollandais l’avantage sur les villes rivales du nord de l’Allemagne, ne doit pas être négligée. Sous Charles-Quint, les Pays-Bas composaient une réunion de forces et de ressources, qui, mieux que toutes les mines d’or du monde entier, mieux que toutes les faveurs et toutes les bulles des papes, auraient assuré à leur maître l’empire de la terre et de la mer, s’il eût compris la nature de ces forces, et s’il eût su s’en emparer et s’en servir.


Si Charles-Quint avait repoussé la couronne d’Espagne, comme on repousse une pierre qui menace de nous entraîner dans l’abîme, combien la destinée des Pays-Bas et de l’Allemagne eût été différente ! Souverain des Pays-Bas, empereur d’Allemagne et chef de la réformation, Charles avait en ses mains tous les moyens matériels et moraux de fonder le plus puissant Etat industriel et commerçant, la plus grande domination maritime et continentale qui eût jamais existé ; une domination maritime qui eût réuni toutes les voiles sous un seul et même pavillon depuis Dunkerque jusqu’à Riga.


Il suffisait alors d’une seule idée, d’une seule volonté, pour faire de l’Allemagne l’empire le plus riche et le plus considérable du globe, pour étendre sa domination manufacturière et commerciale sur toutes les parties du monde, et pour lui assurer peut-être des siècles de durée.


Charles-Quint et son fils, le sombre Philippe II, suivirent la voie opposée ; se mettant à la tête des fanatiques, ils voulurent hispaniser les Pays-Bas. On sait ce qui s’ensuivit. Les provinces du nord, défendues par l’élément qu’elles avaient asservi, conquirent leur indépendance ; dans celles du sud, l’industrie, les arts et le commerce périrent par la main du bourreau, lorsqu’ils ne purent s’y soustraire par la fuite. Amsterdam remplaça Anvers comme centre du monde commerçant. Les villes de Hollande, où déjà antérieurement, après les troubles du Brabant, un grand nombre de tisserands belges étaient allés s’établir, n’eurent plus alors assez de place pour contenir tous les fugitifs ; beaucoup furent obligés d’émigrer en Angleterre et en Saxe. La lutte de l’indépendance enfanta en Hollande un héroïsme maritime, qui brave toutes les difficultés, tous les dangers, en même temps que le fanatisme énervait l’Espagne. Par les courses de ses marins, la Hollande s’enrichit des dépouilles de l’Espagne, notamment en capturant ses galions. Elle faisait aussi un immense commerce de contrebande avec la Péninsule et avec la Belgique. Après la réunion du Portugal à l’Espagne, elle s’empara des plus importantes colonies portugaises des Indes orientales, et conquit une partie du Brésil. Jusqu’à la première moitié du dix-septième siècle, nous voyons les Hollandais aussi supérieurs aux Anglais pour les fabriques, pour les colonies, pour le commerce et pour la navigation, que les Anglais le sont aujourd’hui aux Français sous ces rapports.


Mais la révolution d’Angleterre amena de brusques changements. L’esprit de liberté s’était retiré en Hollande. Comme dans toutes les aristocraties de marchands, tant que la vie et les biens avaient été en péril, tant qu’il avait été question d’avantages matériels évidents, on avait été capable de grandes choses ; mais on manquait de vues profondes. On ne comprit pas que la suprématie conquise ne peut être maintenue qu’à la condition de reposer sur la base d’une large nationalité et d’être soutenue par un esprit national énergique. D’un autre côté, au sein de ces Etats auxquels la monarchie avait donné la nationalité sur une vaste échelle, mais qui étaient restés en arrière dans le commerce et l’industrie, on fut honteux de voir un petit coin de terre jouer le premier rôle dans les manufactures et dans le négoce, dans les pêcheries et dans la marine. À ce sentiment se joignit en Angleterre l’énergie d’une jeune république. L’acte de navigation fut le gant que la suprématie future de l’Angleterre jeta à la suprématie existante de la Hollande ; et, quand on en vint aux prises, on reconnut que la nationalité de l’Angleterre était d’un beaucoup plus gros calibre que celle de la Hollande. Le résultat ne pouvait être douteux.


L’exemple de l’Angleterre fut suivi par la France. Colbert avait calculé que l’ensemble des transports maritimes de la France employait environ 20 000 voiles, et que 16 000 étaient hollandaises ; ce qui était hors de proportion avec la petitesse du pays auquel elles appartenaient. Par suite de l’avènement des Bourbons au trône d’Espagne, la France étendit son commerce sur la Péninsule au détriment des Hollandais. Elle fit de même dans le Levant. En même temps les encouragements donnés en France aux manufactures, à la navigation marchande et aux pèches maritimes causèrent à l’industrie et au commerce des Hollandais un incalculable préjudice.


Par le fait de l’Angleterre, la Hollande avait perdu la plus grande partie de ses relations avec les pays du Nord, le commerce de contrebande avec l’Espagne et ses colonies, la plus grande partie de son négoce dans les Indes orientales et occidentales et de ses pêcheries. Mais le traité de Méthuen, en 1703, lui porta le coup le plus sensible, en consommant la ruine de son commerce avec le Portugal et ses colonies et avec les Indes orientales.


Quand le commerce extérieur de la Hollande commença ainsi à lui échapper, on vit se renouveler chez elle ce qui avait eu lieu dans les Villes Anséatiques et à Venise ; la portion de ses capitaux matériels et moraux qui ne trouvait plus d’emploi dans le pays, passa, par l’émigration ou sous la forme de prêts, chez les peuples qui avaient hérité de la suprématie hollandaise.


Si la Hollande, réunie à la Belgique, avait formé avec le bassin du Rhin et avec l’Allemagne du Nord un territoire national, l’Angleterre et la France eussent difficilement réussi, par la guerre et par la politique commerciale, à porter à sa marine, à son commerce extérieur et à son industrie le coup qu’elles leur portèrent. Une pareille nation eût été en mesure d’opposer sa propre politique commerciale à celle de ces États. Si son industrie eût souffert du développement de leurs manufactures, ses ressources intérieures et la colonisation l’auraient largement indemnisée de ses pertes. La Hollande succomba donc, parce qu’un étroit littoral, habité par une petite population de pêcheurs, de marins, de marchands et d’éleveurs allemands, voulut être à lui seul une puissance, et que la partie du continent avec laquelle elle formait un ensemble géographique, fut considérée et traitée par elle comme une contrée étrangère.


Ainsi l’exemple de la Hollande enseigne, comme celui de la Belgique, comme ceux des Villes Anséatiques et des républiques italiennes, que l’activité particulière est impuissante à conserver le commerce, l’industrie et la richesse des États, si les conditions générales de la société ne sont pas favorables, et que les individus doivent la majeure partie de leurs forces productives à l’organisation politique du gouvernement et à la puissance du pays. La Belgique vit fleurir de nouveau son agriculture sous la domination autrichienne. Pendant sa réunion à la France, son industrie manufacturière reprit son ancien et gigantesque essor. La Hollande isolée n’était pas en mesure d’adopter et de soutenir vis-à-vis des grands États une politique commerciale indépendante. Du jour où son union avec la Belgique, après le rétablissement de la paix générale, accrut assez ses ressources, sa population et son territoire, pour lui permettre de tenir tête aux grandes nationalités et de trouver en elle-même une grande quantité et une grande variété de forces productives toujours croissantes, nous voyons le système protecteur apparaître dans les Pays-Bas, et l’agriculture, les fabriques et le commerce prendre sous son influence un remarquable élan. Cette union s’est dissoute par des causes en dehors de nos recherches, et en même temps le système protecteur a été miné en Hollande, tandis qu’il subsiste toujours en Belgique.


La Hollande vit actuellement de ses colonies et de son commerce intermédiaire avec l’Allemagne. Mais la première guerre peut la dépouiller de ses possessions, et, à mesure que le Zollverein allemand comprendra mieux ses intérêts et saura mieux faire usage de ses forces, il sentira davantage la nécessité de s’incorporer la Hollande.

Chapitre IV : Les Anglais[modifier]

Nous avons vu, à l’occasion des Anséates, comment en Angleterre la culture du sol et l’élève du bétail furent stimulées par le commerce extérieur, comment plus tard l’immigration de fabricants étrangers persécutés dans leurs pays et les encouragements du gouvernement firent peu à peu prospérer l’industrie des laines, comment enfin, par suite de ce progrès et des mesures aussi habiles qu’énergiques de la reine Élisabeth, le commerce extérieur du Pays, d’abord presque entièrement accaparé par les étrangers, passa aux mains des nationaux.


Après avoir ajouté quelques observations sur l’origine de l’industrie anglaise, nous reprendrons ici l’historique du développement économique de l’Angleterre au point où nous l’avons laissé dans le second chapitre.


La grandeur industrielle et commerciale de l’Angleterre dérive principalement de l’élève du bétail et de la fabrication des laines. Quand les Anséates abordèrent dans ce pays, la culture du sol y était détestable, et l’élève du bétail de peu d’importance. Le fourrage d’hiver manquait ; il fallait tuer en automne une grande partie des animaux domestiqués. On avait donc ni fonds de bétail ni engrais. Comme dans toutes les contrées incultes, telles que jadis l’Allemagne et aujourd’hui encore les solitudes de l’Amérique, on se nourrissait surtout de chair de porc, ce qui se conçoit aisément. Les porcs exigeaient peu de surveillance, cherchaient eux-mêmes leur nourriture, la trouvaient abondamment dans les forêts et dans les champs non cultivés, et il suffisait de conserver pendant l’hiver un petit nombre de laies, pour retrouver au printemps suivant des troupeaux considérables.


Mais le commerce étranger eut pour effet de restreindre l’élève des porcs, d’étendre celle des moutons, d’améliorer en général la culture du sol et l’éducation du bétail.


On trouve dans l’Histoire d’Angleterre de Hume de très intéressantes données sur l’agriculture anglaise au commencement du quatorzième siècle. En 1327, lord Spencer comptait sur 63 domaines 28 000 moutons, 1 000 boeufs, 1 200 vaches, 560 chevaux et 2 000 porcs, soit par domaine environ 450 moutons, 35 bêtes à cornes, 9 chevaux et 32 porcs. On voit quelle proportion favorable le nombre des moutons présente déjà comparativement à celui des autres espèces d’animaux. Les gros profits que l’aristocratie anglaise retirait de l’élève des moutons, lui donnèrent du goût pour l’industrie et pour les perfectionnements agricoles à une époque où, dans la plupart des pays du continent, la noblesse ne connaissait pas de meilleur emploi de ses propriétés que l’entretien d’un grand nombre de bêtes fauves, ni de plus glorieuse occupation que celle de nuire aux villes et à leur commerce par toutes sortes d’actes hostiles.


Les troupeaux de moutons devinrent alors si nombreux, comme où l’a vu récemment en Hongrie, que, sur beaucoup de propriétés, on comptait de 10 000 à 94 000 têtes. Dans un tel état de choses, la fabrication des laines, qui, déjà sous les règnes précédents, avait accompli de notables progrès, ne put manquer d’atteindre promptement un haut degré de prospérité sous l’influence des mesures prises par la reine Élisabeth [57].


Dans le mémoire plus haut mentionné, par lequel les Anséates réclamaient de la Diète germanique des mesures de rétorsion, l’exportation des draps de l’Angleterre est estimée à 200 000 pièces, et déjà, sous Jacques Ier, la valeur des draps anglais exportés avait atteint le chiffre énorme de 2 millions de livres sterling, tandis qu’en 1354 celle des laines exportées ne s’élevait qu’à 277 000 livres, et celle des autres articles à 16 400. Jusqu’au règne du prince que je viens de nommer, la plupart des draps étaient envoyés en Belgique pour y être teints et apprêtés ; mais, en conséquence des mesures de protection et d’encouragement adoptées par Jacques Ier et par Charles Ier, l’apprêt se perfectionna tellement en Angleterre, que l’importation des draps fins y cessa presque entièrement et qu’elle n’exporta plus que des draps teints et apprêtés.


Pour donner une idée exacte et complète de ces résultats de la politique commerciale anglaise, on doit remarquer qu’avant le grand essor qu’ont pris dans ces derniers temps les industries du lin, du coton, de la soie et du fer, la fabrication du drap offrait le moyen d’échange le plus important de beaucoup, tant avec tous les pays d’Europe et particulièrement de l’Europe du Nord qu’avec le Levant et les Indes orientales et occidentales. On peut en juger par ce fait que, dès le temps de Jacques Ier, les articles en laine entraient pour les neuf dixièmes dans l’ensemble des exportations anglaises [58].


Cette industrie fournit à l’Angleterre les moyens de supplanter les Anséates sur les marchés de la Russie, de la Suède, de la Norwége et du Danemark, et d’attirer à elle la meilleure part du commerce du Levant et des deux Indes. Ce fut elle qui développa l’exploitation du charbon de terre ; de là un cabotage considérable et une pêche active, ces deux bases de la puissance maritime, qui rendirent l’acte de navigation possible et fondèrent ainsi la suprématie navale du pays. Autour d’elle s’élevèrent toutes les autres branches de fabrication comme autour d’un tronc commun, et c’est ainsi qu’elle fut le principe de la grandeur industrielle, commerciale et maritime de l’Angleterre.


Cependant les autres branches d’industrie n’étaient point négligées. Déjà, sous la reine Elisabeth, l’importation des métaux, des cuirs ouvrés et d’une multitude d’autres objets fabriqués avait été interdite [59], en même temps que l’immigration de mineurs et de forgerons allemands avait été encouragée. Auparavant on achetait des navires anséates ou on faisait construire dans les ports de la Baltique ; Élisabeth, à l’aide de restrictions et d’encouragements, introduisit dans le pays l’art de la construction. Le bois nécessaire à cet effet s’importa des Etats du Nord-Est, ce qui accrut énormément les envois de l’Angleterre dans ces pays. On avait appris des Hollandais à pêcher le hareng, des Basques à pêcher la baleine, et l’on avait stimulé l’une et l’autre pêche au moyen de primes. Jacques Ier eut particulièrement à cœur le développement de la construction navale et des pêcheries. Quelque ridicules que puissent nous paraître les infatigables exhortations à manger du poisson que ce roi adressait à ses sujets, nous devons rendre cette justice qu’il avait compris de quoi dépendait l’avenir du peuple anglais. L’immigration des fabricants chassés de Belgique et de France par Philippe II et par Louis XIV ajouta immensément à l’habileté industrielle et au capital manufacturier de l’Angleterre. Elle leur doit ses fabriques de tissus de laine fins ; ses progrès dans la chapellerie, dans la verrerie, dans la papeterie, dans l’horlogerie, dans l’industrie du lin et dans cette de la soie, et une partie de ses usines métallurgiques ; toutes ces branches de travail, elle sut les faire fleurir promptement au moyen de prohibitions ou de droits élevés [60].


Cette île emprunta à tous les pays du continent leurs arts particuliers, et les acclimata chez elle sous l’abri de son système douanier. Il fallut que Venise, entre autres industries de luxe, lui cédât celle du cristal, et la Perse elle-même celle des tapis.


Une fois en possession d’une industrie, elle l’entourait pendant des siècles de sa sollicitude, comme un jeune arbre qui a besoin d’appuis et de soins. Celui qui ignore qu’à force de labeur, d’adresse et d’économie une industrie devient avantageuse avec le temps, et que, dans un pays suffisamment avancé dans son agriculture et dans sa civilisation générale, de nouvelles fabriques, convenablement protégées, quelque imparfaits, quelque coûteux que soient au commencement leurs produits, peuvent, à l’aide de l’expérience et de la concurence du dedans, égaler sous tous les rapports les fabriques anciennes de l’étranger ; celui qui ne sait pas que la prospérité d’une fabrication spéciale est subordonnée à celle d’un grand nombre d’autres, et qui ne comprend pas à quel point une nation peut développer ses forces productives, quand elle veille sans relâche à ce que chaque génération poursuive l’oeuvre du progrès industriel en la prenant là ou la génération précédente l’a laissée ; celui-là doit commencer par étudier l’histoire de l’industrie anglaise, avant de se mettre à bâtir des systèmes et à donner des conseils aux hommes d’Etat qui ont les destinées des peuples entre les mains.


Sous Georges Ier, les hommes d’État de l’Angleterre étaient depuis longtemps édifiés sur les fondements de la grandeur du pays. Les ministres de ce roi lui firent prononcer ces paroles lors de l’ouverture du parlement de 1721 : « Il est évident que rien ne contribue autant au développement de la prospérité publique que l’exportation des objets manufacturés et l’importation des matières brutes [61]. » Tel était, depuis des siècles, le principe dirigeant de la politique commerciale de l’Angleterre ; telle avait été précédemment celle de Venise. C’est aujourd’hui encore comme au temps de la reine Élisabeth. Les fruits que ce principe a portés, sont visibles pour tous. Les théoriciens ont prétendu depuis que l’Angleterre était devenue riche et puissante, non à cause, mais en dépit de sa politique commerciale. On pourrait soutenir tout aussi bien qu’un arbre est devenu fort et fertile, non à cause, mais en dépit des étais qui l’ont soutenu dans ses premières années.


L’histoire de l’Angleterre nous montre aussi le rapport intime qui existe entre la politique générale et l’économie politique. Évidemment, l’établissement de fabriques en Angleterre et l’accroissement de population qui s’ensuivit, déterminèrent une forte demande de poisson salé et de charbon de terre, ce qui exigea l’emploi d’une plus grande quantité de bâtiments à la pêche et au cabotage. La pêche et le cabotage étaient entre les mains des Hollandais. Encouragés par des droits élevés et par des primes, les Anglais, à leur tour, s’adonnèrent à la pêche, et l’acte de navigation leur assura le transport du charbon et les transports maritimes en général. La marine commerciale de l’Angleterre augmenta, et ses forces navales prirent une extension proportionnée ; ce qui la mit en mesure de tenir tête aux flottes hollandaises. Peu après la promulgation de l’acte de navigation, éclata entre l’Angleterre et la Hollande une guerre maritime, dans laquelle le commerce des Hollandais avec les pays de l’autre côté du canal fut presque complètement interrompu et leur navigation dans la mer du Nord et dans la mer Baltique à peu près anéantie par les corsaires anglais. Hume évalue à 1 600 le nombre des bâtiments hollandais tombés entre les mains des Anglais, et Davenant assure dans son ouvrage sur les revenus publics, que, vingt ans après la publication de l’acte de navigation, la marine marchande de l’Angleterre avait doublé.


Parmi les conséquences les plus notables de l’acte de navigation, il faut ranger :

1° L’extension du commerce de l’Angleterre avec tous les États du Nord, avec l’Allemagne et la Belgique, commerce consistant en exportation d’articles fabriqués et en importation de matières brutes, et dont, suivant une observation d’Anderson, année 1603, elle avait été à peu près exclue par les Hollandais ;

2° Un développement extraordinaire du commerce de contrebande avec l’Espagne et le Portugal ainsi qu’avec leurs colonies des Indes occidentales ;

3° Un accroissement considérable de la part des Anglais à la pêche du hareng et à celle de la baleine, dont les Hollandais avaient à peu près le monopole ;

4° La conquête, en 1655, de la plus importante colonie de l’Angleterre dans les Indes occidentales, de la Jamaïque, et avec elle du commerce des sucres ;

5° Mais surtout la conclusion, en 1703, avec le Portugal du traité de Methuen, sur lequel nous nous arrêterons à l’occasion de l’Espagne et du Portugal. Par ce traité, les Hollandais et les Allemands perdirent entièrement un commerce étendu avec le Portugal et ses colonies ; le Portugal fut complètement asservi à l’Angleterre, et l’Angleterre fut en mesure, avec l’or et l’argent que lui procurait son commerce avec cette contrée, d’accroître immensément ses relations avec les Indes orientales et la Chine, de fonder plus tard son vaste empire de l’Inde et d’expulser les Hollandais de leurs principales positions.


Ces deux dernières conséquences se tiennent de très-près. L’art avec lequel les Anglais surent se faire du Portugal et de l’Inde les instruments de leur grandeur, est particulièrement digne d’attention. Le Portugal et l’Espagne n’avaient guère à offrir que des métaux précieux ; indépendamment des draps, c’étaient surtout des métaux précieux que demandait l’Orient. Jusque-là tout allait bien. Mais l’Orient n’avait guère à vendre que des étoffes de coton et de soie, ce qui ne s’ajustait pas avec la règle précitée des ministres anglais, de n’importer que des matières brutes et de n’exporter que des produits fabriqués. Que firent-ils donc ? Se contentèrent-ils des profits que leur promettait d’une part le commerce des draps avec le Portugal, de l’autre le commerce des tissus de soie et de coton avec les Indes orientales ? Nullement. Les ministres anglais avaient la vue plus longue. S’ils avaient permis en Angleterre la libre importation des tissus de coton et de soie de l’Inde, les fabriques anglaises de tissus de coton et de soie se seraient immédiatement arrêtées. L’Inde avait pour elle non-seulement le bas prix de la matière première et de la main-d’oeuvre, mais encore une longue pratique, une dextérité traditionnelle. Sous le régime de la concurrence, l’avantage lui était assuré ; mais l’Angleterre ne voulait pas fonder des établissements en Asie, pour tomber sous leur joug manufacturier. Elle aspirait à la domination commerciale, et elle comprenait que, de deux pays qui trafiquent librement l’un avec l’autre, celui qui vend des produits fabriqués domine, tandis que celui qui ne peut offrir que des produits agricoles obéit [62]. Déjà, à l’égard de ses colonies de l’Amérique du Nord, l’Angleterre avait pris pour maxime de ne pas y laisser fabriquer une tête de clou, encore moins de laisser entrer chez elle une tête de clou qui aurait été fabriquée dans ces colonies. Comment eût-elle pu livrer à un peuple aussi heureusement doué pour une industrie séculaire, à un peuple aussi nombreux et aussi frugal que les Indous, sa consommation intérieure, le fondement de de sa grandeur à venir ?


L’Angleterre prohiba donc les articles de ses propres factoreries, les étoffes de soie et de coton des Indes orientales [63]. Elle les prohiba absolument, et sous des peines sévères ; elle ne voulut pas consommer un fil de l’Inde, elle repoussa ces produits si beaux et à si bon marché, elle préféra se servir des tissus mauvais et chers qu’elle avait fabriqués elle-même ; elle vendit à bas prix aux pays du continent les étoffes bien supérieures de l’Orient ; elle leur laissa tout l’avantage de ce bon marché, pour elle-même elle n’en voulut pas. En cela l’Angleterre a-t-elle agi follement ? Oui, d’après Adam Smith et J. B. Say, d’après la théorie des valeurs. Car, en vertu de cette théorie, devant acheter les marchandises qui lui étaient nécessaires là où elle les trouvait au meilleur marché et de meilleure qualité, elle était insensée de les fabriquer elle-même plus chèrement qu’elle n’eût pu les acheter, et de faire, pour ainsi dire, un cadeau au continent.


Il en est autrement suivant notre théorie, que nous appelons la théorie des forces productives, et à laquelle les ministres anglais obéissaient sans l’avoir approfondie, quand ils pratiquaient cette maxime : acheter des produits bruts, vendre des produits fabriqués. Les ministres anglais songeaient, non pas à obtenir à bas prix des marchandises périssables, mais à acquérir avec des sacrifices une puissance manufacturière durable.


Ils ont obtenu le succès le plus éclatant. Aujourd’hui l’Angleterre produit pour 70 millions de livres sterling (1 750 millions de francs) de tissus de coton et de soie ; elle approvisionne toute l’Europe, le monde entier, jusqu’à l’Inde, de ses produits fabriqués. Sa production actuelle est de cinquante à cent fois plus considérable que son commerce d’autrefois en objets fabriqués de l’Inde.


Qu’eût-elle gagné à acheter, il y a cent ans, les articles à bon marché de l’Inde ?


Qu’ont gagné les peuples qui les lui achetaient ? Les Anglais ont acquis de la force, une force immense ; c’est tout le contraire qui est échu aux autres peuples.


Comment, malgré l’évidence de ces résultats, Adam Smith a-t-il pu juger l’acte de navigation tout de travers comme il l’a fait ? On se l’explique de la même manière que les jugements erronés de cet écrivain célèbre sur les restrictions en général, ainsi que nous le ferons voir dans un autre chapitre. Ces faits contrariaient son idée favorite, celle de la liberté illimitée du commerce ; il dut en conséquence chercher à écarter les objections que les résultats de l’acte de navigation pouvaient fournir contre son principe, en distinguant le but politique du but économique, et en soutenant que, politiquement parlant, l’acte de navigation était nécessaire et utile, mais que, sous le rapport économique, il avait été préjudiciable et nuisible. Il ressort de notre exposé que la nature des choses et l’expérience ne justifient pas cette distinction. Sans être éclairé, comme il eût dû l’être, par l’expérience de l’Amérique du Nord, J. B. Say, en cette matière comme dans tous les cas où le principe libéral et le principe restrictif sont en présence, va plus loin encore que son prédécesseur. Il calcule ce que coûte en France un matelot par suite des primes de pêche, afin de prouver l’absurdité des primes. En général, la question des restrictions à la navigation étrangère est une grande pierre d’achoppement pour les champions de la liberté illimitée du commerce ; ils la passent volontiers sous silence, surtout s’ils appartiennent au commerce des villes maritimes.


La vérité, c’est, qu’il en est de la marine marchande comme du commerce. La libre navigation et le libre commerce des étrangers conviennent aux peuples qui débutent, tant qu’ils n’ont pas encore suffisamment avancé leur agriculture et leur industrie manufacturière. Faute de capitaux et de marins expérimentés, ces peuples abandonnent volontiers aux étrangers les transports maritimes et le négoce extérieur. Plus tard, quand ils ont développé, dans une certaine mesure, leurs forces productives, et qu’ils se sont peu à peu instruits dans la construction navale et dans la navigation, ils éprouvent le désir d’étendre leur commerce extérieur, d’y employer leurs propres navires et de devenir, eux aussi, des puissances maritimes. Peu à peu leur navigation marchande acquiert une certaine importance ; ils se sentent en mesure d’exclure la navigation étrangère et d’effectuer leurs opérations lointaines avec leurs propres bâtiments. C’est le moment de recourir utilement à des restrictions, pour éloigner de ces opérations des étrangers riches, expérimentés et puissants. Mais leur navigation marchande et leur puissance maritime sont-elles parvenues à l’apogée, alors commence une autre époque, au sujet de laquelle le docteur Priestley [64] a dit qu’il serait aussi habile d’abolir les entraves à la navigation qu’il l’avait été de les établir. Alors, en concluant des traités de navigation sur la base de l’égalité, d’une part, ils obtiennent vis-à-vis de peuples moins avancés des avantages non équivoques, et ils empêchent ces peuples d’adopter eux-mêmes des restrictions dans leur propre intérêt ; d’autre part, ils préservent leurs nationaux de l’indolence, et ils les tiennent en haleine de manière à n’être pas devancés par d’autres dans l’art de construire et dans celui de naviguer [65]. Nul doute que Venise, dans sa période de développement, fut grandement redevable à ses restrictions maritimes ; parvenue à la suprématie dans le commerce, dans les arts industriels et dans la navigation, elle fut insensée de les maintenir. Elle resta ainsi, pour la construction navale, pour l’art de naviguer, pour l’aptitude de ses hommes de mer, fort en arrière des puissances maritimes et commerciales qui s’élevaient auprès d’elle. L’Angleterre a, par sa politique, augmenté sa puissance maritime ; au moyen de celle-ci elle a accru ses ressources industrielles et commerciales ; et ces accroissements ont par contre-coup déterminé une nouvelle augmentation de sa puissance maritime et coloniale.


En soutenant que l’acte de navigation n’a pas été avantageux à l’Angleterre commercialement parlant, Adam Smith accorde qu’il a du moins augmenté sa puissance, et que la puissance importe plus que la richesse [66].


Il est vrai, la puissance importe plus que la richesse ; mais pourquoi cela ? Parce que la puissance est pour un pays une force qui procure de nouveaux moyens de production, parce que les forces productives résident dans l’arbre sur lequel croissent les richesses, et que l’arbre qui porte le fruit a plus de prix que le fruit lui-même. La puissance importe plus que la richesse, parce qu’à l’aide de la puissance un pays non-seulement acquiert de nouveaux moyens de production, mais s’assure la possession des anciens et la jouissance des richesses déjà acquises, et parce que le contraire de la puissance ou la faiblesse livre aux mains des puissants tout ce que nous possédons, nos richesses, et de plus nos forces productives, notre civilisation, notre liberté, jusqu’à notre indépendance nationale ; c’est ce que montre l’histoire des républiques italiennes, celle de la ligue anséatique, celle des Belges et des Hollandais, celle de l’Espagne et du Portugal.


Comment, en présence de cette action réciproque de la puissance, des forces productives et de la richesse, Adam Smith a-t-il pu soutenir que le traité de Méthuen et l’acte de navigation n’avaient pas été, commercialement parlant, avantageux à l’Angleterre ? Nous avons montré comment l’Angleterre avait, par sa politique, acquis la puissance, par sa puissance la force productive, et par sa force productive la richesse ; nous allons voir maintenant comment, en conséquence de cette politique, elle a accumulé la puissance sur la puissance, et la force productive sur la force productive.


L’Angleterre a pris les clefs de toutes les mers, elle tient tous les peuples en échec, les Allemands par Helgoland, les Français par Guernesey et Jersey, les Américains du Nord par la Nouvelle-Écosse et les Bermudes, les Américains du Centre par la Jamaïque, toutes les côtes de la Méditerranée par Gibraltar, Malte et les îles Ioniennes ; elle possède toutes les étapes des deux routes de l’Inde, excepté l’isthme de Suez, qu’elle convoite ; elle ferme la Méditerranée par Gibraltar, la mer Rouge par Aden, et le golfe Persique par Bouchir et Karek. Il ne lui manque plus que les Dardanelles, le Sund et les isthmes de Suez et de Panama, pour pouvoir ouvrir et clore à son gré toutes les mers et toutes les routes maritimes.


Ses forces navales surpassent celles de toutes les autres nations ensemble, sinon par le nombre des voiles, au moins par l’habileté militaire.


Son industrie manufacturière surpasse aussi en importance celle de tous les autres pays. Bien que, depuis Jacques Ier, sa production en drap ait plus que décuplé en atteignant une valeur de 44 millions et demi de liv. st. (1 milliard 106 millions de francs), une autre industrie dont elle s’est enrichie dans le siècle dernier, celle du coton, est plus puissante encore, puisqu’elle produit pour 52 millions et demi de liv. st. (1 milliard 312 millions de francs) [67].


Non contente de ces résultats, elle est à la veille d’élever à la même hauteur, sinon plus haut encore, sa production en tissus de lin, branche dans laquelle elle avait été de tout temps dépassée par d’autres pays ; déjà elle lui a fait atteindre le chiffre de 15 millions et demi de liv. st. (387 millions et demi de francs).


Elle qui, au quatorzième siècle, était si pauvre en fer qu’elle crut devoir prohiber la sortie de ce métal indispensable, elle fabrique au dix-neuvième plus d’articles en fer et en acier que tous les autres pays du monde, savoir pour 31 millions de liv. st. (775 millions de francs), et elle extrait pour 34 millions (850 millions de francs) de charbon et d’autres minéraux. Les deux sommes s’élèvent à plus de sept fois la valeur de la production totale du globe en or et en argent, qui est d’environ 220 millions de francs.


Elle fabrique aujourd’hui plus d’étoiles de soie que toutes les républiques italiennes du moyen âge réunies, savoir pour 13 millions et demi de liv. st. (337 millions et demi de francs).


Des industries, dont on savait à peine le nom à l’époque de Henri VIII et d’Élisabeth, produisent aujourd’hui des sommes énormes ; c’est, par exemple, 11 millions de liv. st. (275 millions de francs) pour la fabrication de la porcelaine et de la faïence, 4 millions et demi (112 millions et demi de francs) pour celle du cuivre et du laiton, 14 millions (350 millions de francs) pour celles du papier, des livres, des couleurs et des meubles. Elle livre pour 16 millions de liv. st. (400 millions de francs) de cuirs et pour 10 millions (250 millions de francs) d’articles divers ; sa fabrication de bière et d’eau-de-vie dépasse de beaucoup en valeur toute la production du pays au temps de Jacques 1er, soit 47 millions de liv. st. (1 milliard 175 millions de francs).


L’ensemble de la production manufacturière des trois royaumes a été récemment évalué à 259 millions et demi de liv. st. (6 milliards 487 millions et demi de francs).


Par suite, oui, principalement par suite de cette énorme production manufacturière, l’énergie productive de l’agriculture s’est accrue jusqu’à rendre une valeur totale de plus du double de cette somme ou de 539 millions (13 milliards 475 millions de francs).


Sans doute, cette augmentation de puissance et de force productive, l’Angleterre ne la doit pas seulement à ses restrictions commerciales, à son acte de navigation, à ses traités de commerce, elle en est aussi, pour une forte part, redevable à ses conquêtes dans le domaine des sciences et des arts.


Mais d’où vient qu’aujourd’hui un million d’ouvriers anglais est en état d’exécuter le travail de centaines de millions d’hommes ? La grande demande d’objets manufacturés que la politique sage et vigoureuse de l’Angleterre lui a procurée à l’étranger et surtout dans ses colonies, la sage et énergique protection qu’elle a toujours accordée à son industrie, les puissants encouragements de sa loi des brevets en faveur des inventions nouvelles, le développement extraordinaire de ses voies de transport, de ses routes, de ses canaux et de ses chemins de fer, telles sont les causes de ce prodige.


L’Angleterre a montré au monde combien les moyens de transport influent puissamment sur l’accroissement des forces productives, et, par suite, sur l’accroissement de la richesse, de la population et de la puissance politique ; elle a montré ce qu’une nation libre, industrieuse et bien administrée, en temps de guerre et dans le court espace d’un demi-siècle, est capable de faire sous ce rapport. Les oeuvres des républiques italiennes en ce genre n’étaient que jeux d’enfants. On estime à 118 millions de liv. st. (2 milliards 950 millions de francs), les sommes employées en Angleterre pour ces grands instruments de la production nationale [68].


Mais l’Angleterre n’a entrepris ces ouvrages qu’à l’époque où son industrie manufacturière commençait à prendre des forces. Depuis lors il est devenu évident pour tous que de pareils travaux ne peuvent être achevés que par un peuple dont l’industrie manufacturière commence à se développer sur une grande échelle ; que ces instruments dispendieux ne valent la dépense qu’ils occasionnent que dans un pays où l’industrie manufacturière et l’agriculture grandissent ensemble ; que dans un tel pays seulement ils remplissent convenablement leur office.


Sans doute, la puissance productive extraordinaire et la richesse colossale de l’Angleterre ne sont pas uniquement le résultat de la force matérielle de la nation et du labeur des individus ; le sentiment primitif de la liberté et du droit, l’énergie, l’esprit religieux et la moralité du peuple y ont concouru ; la constitution politique, les institutions, la sagesse et la vigueur du gouvernement et de l’aristocratie y ont leur part ; la situation géographique, la destinée du pays, d’heureux accidents même y ont aussi la leur.


Il est difficile de décider si les forces physiques agissent davantage sur les forces morales, ou les secondes sur les premières ; si les forces sociales agissent plus sur les forces individuelles ou celles-ci sur celles-là. Toujours est-il qu’elles exercent les unes sur les autres une énergique influence, que le développement des unes profite aux autres, et que les unes ne peuvent s’énerver sans que les autres s’énervent en même temps.


Que ceux qui cherchent l’origine de la grandeur de l’Angleterre exclusivement dans le mélange de la race anglosaxonne et de la race normande, jettent un coup d’oeil sur l’état de cette contrée avant Édouard III. Où étaient alors le travail et la bonne économie ? Que ceux qui la cherchent dans la liberté constitutionnelle veuillent bien se rappeler comment Henri VIII et Elisabeth traitaient leurs parlements. Où était alors la liberté constitutionnelle ? A cette époque les villes de l’Allemagne et de l’Italie jouissaient de la liberté individuelle dans une bien plus grande mesure que l’Angleterre.


Entre les autres peuples d’origine germanique, la branche anglo-normande n’avait conservé qu’un seul fleuron de liberté, le jury ; ce fut le germe du sentiment de la liberté et du droit chez les Anglais. Lorsqu’en Italie on eut déterré les Pandectes, et que ce cadavre, celui d’un grand homme après tout, celui d’un sage, répandait la peste du droit sur le continent, les barons anglais décidèrent qu’il ne serait point fait de changement dans les lois anglaises. Quel trésor de force morale ils assurèrent ainsi à leur postérité ! Et combien cette force ne réagit-elle pas plus tard sur la production matérielle !


La langue latine fut de bonne heure exclue en Angleterre de la société et de la littérature, de l’administration et des tribunaux ; quelle influence cette exclusion n’exerça-t-elle pas sur le développement de la nation, sur la législation et sur l’administration de la justice, sur la littérature et sur l’industrie ! Qu’a produit en Allemagne le maintien prolongé de cette langue ainsi que des lois étrangères ? Qu’a-t-elle produit en Hongrie, jusqu’au temps où nous vivons ?


Quelle part l’invention de la Poudre à canon, celle de l’imprimerie, la réformation, la découverte de la nouvelle route de l’Inde et celle de l’Amérique ont-elles eue à la liberté, à la civilisation, à l’industrie de l’Angleterre ? Étudiez les effets de ces événements en Allemagne et en France, et comparez. En Allemagne vous trouverez la division dans l’empire et dans les provinces et jusque dans l’enceinte des villes, de misérables controverses, la barbarie dans la littérature, dans l’administration et dans les tribunaux ; la guerre civile, la persécution et le bannissement ; des invasions étrangères, le pays dépeuplé et dévasté ; la ruine des cités, celle de l’industrie, de l’agriculture et du commerce, la chute de la liberté et des institutions civiles ; la souveraineté de la haute aristocratie ; l’anéantissement de l’autorité impériale et de la nationalité ; la séparation des plus belles portions de l’Empire. En France, c’est l’asservissement des villes et de l’aristocratie à l’absolutisme ; l’alliance de celui-ci avec le sacerdoce contre la liberté, mais l’unité nationale et la puissance ; la conquête avec ses profits et ses malédictions, en même temps la ruine de la liberté et de l’industrie. L’Angleterre offre la prospérité des villes, les progrès de l’agriculture, du commerce et des arts ; la soumission de l’aristocratie à la loi, et cette aristocratie appelée à prendre la première part dans la législation, dans le gouvernement, dans l’administration de la justice et dans les bénéfices de l’industrie ; le développement au dedans et l’agrandissement au dehors ; la paix intérieure, l’influence sur tous les pays de moindre culture ; des bornes mises à l’autorité royale, mais au profit de la couronne qui y gagne en revenus, en éclat et en durée ; en résumé un haut degré de prospérité, de civilisation et de liberté au dedans et une puissance prépondérante au dehors.


Qui petit dire la part qui, dans ces brillants résultats, doit être attribuée à l’esprit national et à la constitution, celle qui appartient à la situation géographique et à l’influence du passé, celle enfin qui revient au hasard, à la destinée ou au bonheur ? Mettez Henri VIII à la place de Charles-Quint, et, en conséquence d’une misérable demande en divorce, peut-être (on comprend pourquoi nous disons peut-être) l’Allemagne et les Pays-Bas auront-ils le sort de l’Angleterre, et l’Angleterre celui de l’Espagne. Mettez à la place d’Elisabeth une faible femme, qui prenne Philippe II pour mari ; que deviendront la puissance, la culture et la liberté de la Grande-Bretagne ? Si, dans cette révolution, le génie des peuples avait prévalu, la meilleure part de ses bienfaits n’aurait-elle pas dû échoir au peuple qui en était l’auteur, c’est-à-dire, aux Allemands ? Mais ils n’ont recueilli de ce progrès que malheur et qu’impuissance.


Dans aucun État de l’Europe l’institution de la noblesse n’a été aussi sagement calculée qu’en Angleterre, pour assurer à l’aristocratie, vis-à-vis de la couronne comme de la bourgeoisie, indépendance, dignité et durée, pour lui procurer une éducation et une situation parlementaires, pour donner à ses efforts une direction patriotique et nationale, pour la recruter au moyen de l’élite de la bourgeoisie, de tout ce qui dans les rangs de celle-ci se distingue par l’intelligence, par une grande opulence ou par d’éclatants services, pour y rejeter d’autre part le trop plein de sa postérité de manière à fondre ensemble la bourgeoisie et la noblesse dans les générations à venir. La noblesse reçoit ainsi constamment de la bourgeoisie une nouvelle infusion d’activité civile et patriotique, de lumières, d’instruction, d’intelligence et de richesses, tandis qu’elle lui rend une partie de l’éducation et de l’indépendance d’esprit qui lui sont propres, abandonne ses cadets à leurs ressources personnelles, et sert de stimulant a la bourgeoisie pour de grandes actions. Chez un lord anglais, quel que soit le nombre de ses enfants, il n’y a qu’un seul noble à sa table ; les autres convives sont des gens des communes, qui exercent une profession libérale, servent l’État ou s’adonnent au commerce, à l’industrie ou à l’agriculture. On raconte d’un des premiers ducs d’Angleterre, qu’il eut l’idée, il y a quelque temps, d’inviter toute sa parenté à une fête ; mais qu’il renonça a ce projet, parce qu’il lui aurait fallu convoquer toute une légion, sans que, dans son arbre généalogique, il remontât au delà de quelques siècles. Il y aurait un livre à écrire, pour mettre en lumière les effets de cette institution sur l’esprit d’entreprise, la colonisation, la puissance et la liberté, et, en général, sur les forces productives du pays.


La situation géographique de l’Angleterre a exercé aussi une influence considérable sur le développement original de la nation. Vis-à-vis de l’Europe, l’Angleterre a toujours formé un monde à part ; elle fut toujours à l’abri des influences de la jalousie, des préjugés, de l’égoïsme, des passions et des calamités des autres peuples. C’est à cet isolement qu’elle doit, en majeure partie, le développement libre et pur de sa constitution ; elle lui doit l’établissement facile de la réformation, la sécularisation des biens ecclésiastiques si féconde pour son industrie, et, à part ses guerres civiles, une paix ininterrompue durant plusieurs siècles. Cet isolement lui a permis de se passer d’armées permanentes et d’organiser de bonne heure un système de douanes conséquent.


Grâce à lui, l’Angleterre n’a pas seulement échappé aux désastreux effets des guerres continentales, mais elle a retiré de ces guerres d’immenses avantages pour sa suprématie manufacturière. Les ravages de la guerre nuisent, à divers titres, aux manufactures des pays qui en sont le théâtre d’abord indirectement, en ce que les interruptions et les désastres qu’ils causent à l’agriculture ôtent au cultivateur le moyen d’acheter des produits fabriqués et de fournir au fabricant des matières brutes et des denrées alimentaires ; puis directement, soit en détruisant un grand nombre de manufactures, soit en arrêtant l’arrivage de leurs matières premières et l’envoi de leurs produits, ou en les mettant hors d’état de trouver des capitaux et d’occuper des ouvriers, par les contibutions extraordinaires dont on les accable. La guerre leur fait tort même quand elle a cessé ; car les capitaux et les bras se retirent de l’industrie manufacturière et se dirigent vers l’agriculture, à proportion que l’agriculture a souffert davantage pendant la guerre, et qu’elle promet par conséquent plus de profils au retour de la paix. Tandis que l’Allemagne subissait un tel état de choses plusieurs fois par siècle, au détriment de ses fabriques, l’industrie anglaise avançait sans un seul temps d’arrêt. Vis-à-vis des fabriques du continent, celles de l’Angleterre se trouvaient doublement ou triplement favorisées, chaque fois que l’Angleterre prenait part à la guerre étrangère, par l’équipement de flottes ou d’armées, ou par des subsides, ou des deux manières a la fois.


Nous ne sommes pas de ceux qui défendent les dépenses inutiles, en particulier celles qu’occasionnent la guerre et l’entretien des grandes armées, ou qui soutiennent l’utilité absolue d’une dette publique considérable ; mais nous ne pensons pas non plus que l’école régnante ait raison, quand elle présente comme absolument nuisibles les consommations qui ne sont pas directement reproductives, par exemple celles de la guerre. Les préparatifs militaires, les guerres et les dettes qu’elles entraînent peuvent, dans certains cas, l’exemple de l’Angleterre le prouve, contribuer immensément à l’accroissement des forces productives d’un pays. Les capitaux matériels peuvent être consommés improductivement dans le sens étroit du mot, et cependant ces consommations provoquer dans les manufactures des efforts extraordinaires, des inventions nouvelles, des améliorations, et, en général, déterminer un accroissement de la puissance productive. Cette puissance productive est quelque chose de durable ; elle continue de s’accroître, tandis que les dépenses de guerre n’ont eu lieu qu’une fois [69], et de même il peut arriver dans des circonstances favorables telles que celles qui se sont rencontrées en Angleterre, qu’une nation gagne infiniment plus qu’elle ne perd à ces consommations jugées improductives par les théoriciens. Pour l’Angleterre, des chiffres l’établissent : ce pays a, pendant la guerre, acquis dans la seule fabrication du coton une puissance productive, qui donne annuellement une somme de valeurs de beaucoup supérieure à celle des intérêts qu’il paye pour l’augmentation de sa dette [70] ; je ne parle pas du vaste développement de ses autres branches d’industrie ni de l’accroissement de sa richesse coloniale.


Les guerres continentales, soit que l’Angleterre entretint des corps d’armée sur le continent, soit qu’elle lui fournit des subsides, procurèrent à son industrie manufacturière des avantages évidents. Toute cette dépense fut dirigée sous la forme d’objets fabriqués vers le théâtre de la guerre, où ces importations contribuèrent puissamment à écraser le fabricant étranger déjà aux abois, et à conquérir pour toujours le marché extérieur aux manufactures anglaises ; elle opéra comme une prime d’exportation établie en faveur de la fabrication indigène et au détriment de la fabrication étrangère.


Ainsi, l’industrie continentale a toujours plus souffert de l’alliance que de l’inimitié de l’Angleterre ; il suffit de rappeler ici la guerre de Sept ans et les guerres contre la République française et contre l’Empire.


Quelque grands qu’aient été les avantages dont je viens de parler, ils furent surpassés encore par ceux que l’Angleterre retira des immigrations, et que lui valut sa situation politique, religieuse et géographique. Déjà, au douzième siècle, des troubles politiques conduisirent des tisserands flamands dans le pays de Galles. Quelques siècles plus tard, des bannis italiens vinrent à Londres, pour y faire le commerce de l’argent et du change. On a vu dans notre second chapitre qu’à diverses époques des fabricants de Flandre et du Brabant avaient immigré en masse. D’Espagne et de Portugal il vint des juifs persécutés ; des Villes Anséatiques et de Venise en décadence, des négociants avec leurs navires, leurs connaissances commerciales, leurs capitaux et leur esprit d’entreprise. Plus importantes encore furent les immigrations de fabricants, provoquées par la réformation et par les persécutions religieuses en Espagne, en Portugal, en France, en Belgique, en Allemagne et en ltalie ; puis celles des négociants et des manufacturiers de la hollande, conséquence de la stagnation commerciale et industrielle causée dans ce pays par l’acte de navigation et par le traité de Méthuen. Chaque mouvement politique, chaque guerre sur le continent a fait passer en Angleterre, comme dans le pays qui possédait pour ainsi dire le privilège de la liberté et de l’asile, de la tranquillité intérieure et de la paix, de la sûreté légale et de la prospérité, des masses de capitaux et de talents. C’est ce qu’ont fait en dernier lieu la révolution française et les guerres de l’Empire ; c’est ce qu’ont fait les troubles politiques, réactionnaires ou révolutionnaires, de l’Espagne, du Mexique et de l’Amérique du Sud. Longtemps, par sa loi sur les brevets, l’Angleterre s’est fait un monopole du génie inventif de tous les pays. Il est juste aujourd’hui, qu’après avoir atteint l’apogée de son développement industriel, elle restitue aux peuples du continent une portion des forces productives qu’elle leur a empruntées.

Chapitre V : Les Espagnols et les Portugais[modifier]

Tandis que les Anglais mirent des siècles à construire sur les fondements les plus solides l’édifice de leur prospérité nationale, les Espagnols et les Portugais durent à leurs découvertes une rapide fortune, parvinrent en peu de temps à une grande richesse. Mais ce n’était que la richesse du dissipateur qui a gagné le gros lot à la loterie, au lieu que la richesse des Anglais ressemble à celle du père de famille laborieux et économe. Par ses dépenses et par son luxe, le premier fera peut-être envie pendant quelque temps plus que le second ; mais, entre ses mains, la richesse ne sert qu’à des prodigalités, qu’aux jouissances du moment, tandis que l’autre y voit surtout un moyen d’assurer l’existence morale et matérielle de sa plus lointaine postérité.


Les Espagnols possédèrent de bonne heure de beaux troupeaux de moutons, puisque Henri Ier d’Angleterre, en 1172, parut disposé à prohiber l’entrée des laines espagnoles, et dès les dixième et onzième siècles, les fabriques de lainages en Italie tiraient de chez eux la plus grande partie de leur matière première. Déjà deux siècles auparavant, les riverains du golfe de Gascogne s’étaient distingués dans la fabrication du fer, dans la navigation et dans la pêche de la baleine ; en 1619, ils y étaient encore si supérieurs aux Anglais, que ceux-ci leur envoyèrent des pêcheurs pour faire auprès d’eux leur éducation [71].


Déjà au dixième siècle, sous Abdoulrahman III, de 912 à 950, les Maures exploitaient dans les plaines fertiles de Valence de grandes plantations de colon, de sucre et de riz, et produisaient de la soie. Séville et Grenade offraient, au temps des Maures, d’importantes fabriques de coton et de soie [72]. Hérencia, Ségovie, Tolède et plusieurs autres villes de Castille se distinguaient par leurs manufactures de laine. Séville seule compta jusqu’à 16 000 métiers à tisser, et les manufactures de laine de Ségovie occupaient en 1552 13 000 ouvriers. Toutes les autres branches d’industrie, notamment la fabrication des armes et celle du papier, s’étaient développées dans la même proportion. Jusqu’au temps de Colbert, les Français liraient les draps fins d’Espagne [73]. Les ports maritimes de cette contrée étaient animés par un grand commerce, par une pêche maritime active, et, jusqu’à Philippe II, sa marine était de toutes la plus puissante. En un mot, l’Espagne était pourvue de tous les éléments de la grandeur et de la prospérité, lorsque le fanatisme religieux, ligué avec le despotisme, se mit à l’oeuvre pour étouffer le génie de la nation. Cette oeuvre de ténèbres fut commencée par l’expulsion des Juifs et terminée par celle des Maures ; deux millions des plus industrieux et des plus riches habitants furent ainsi chassés d’Espagne avec leurs capitaux. En même temps que l’inquisition s’appliquait ainsi à exiler l’industrie du pays, elle empêchait avec un entier succès l’établissement de fabricants étrangers.


La découverte de l’Amérique et de la route par le cap de Bonne-Espérance n’augmenta qu’en apparence et momentanément la richesse de l’Espagne et du Portugal. Leur industrie et leur puissance en reçurent le coup de mort. Car, au lieu d’échanger contre les produits des deux Indes ceux de leurs propres manufactures, comme le firent plus tard la Hollande et l’Angleterre, ces pays achetèrent les articles fabriqués à l’étranger avec l’or et l’argent qu’ils avaient extorqués dans leurs colonies ; ils transformèrent d’utiles et industrieux citoyens en surveillants d’esclaves et en tyrans coloniaux ; ils alimentèrent l’industrie, le commerce et la navigation de la Hollande et de l’Angleterre, et se suscitèrent en celles-ci des rivales, qui devinrent bientôt assez puissantes pour détruire leurs flottes et pour leur enlever les sources de leur opulence. Inutilement les rois d’Espagne interdirent-ils par des lois l’exportation du numéraire et l’importation des produits fabriqués ; l’esprit d’entreprise, l’amour du travail et le commerce ne jettent de racines que sur le terrain de la liberté politique et religieuse ; l’or et l’argent ne restent que là où l’industrie les attire et les emploie.


Le Portugal, toutefois, sous un ministre habile et énergique, fit pour relever son industrie manufacturière une tentative, dont les premiers résultats nous étonnent. Ce pays était, comme l’Espagne, en possession immémoriale de beaux troupeaux de moutons. Déjà Strabon rapporte qu’on y avait introduit d’Asie une belle race de moutons qui atteignaient jusqu’au prix d’un talent. Lorsqu’en 1681 le comte d’Ericeira parvint au ministère, il conçut le projet d’établir dans le pays des manufactures de drap, destinées à mettre en oeuvre les laines indigènes, de manière à suffire à l’approvisionnement du Portugal et de ses colonies. À cet effet, on fit venir d’Angleterre des ouvriers en drap, et, avec l’appui qui leur fut donné, les fabriques fleurirent si promptement qu’au bout de trois ans, en 1684, on put prohiber l’importation des draps étrangers. Depuis ce moment le Portugal, employant ses laines, alimenta sa propre consommation et celle de ses colonies, et, au témoignage d’un écrivain anglais [74], il s’en trouva fort, bien durant dix-neuf ans. Il est vrai que les Anglais donnèrent dès cette époque des preuves de cette adresse que plus tard ils poussèrent au plus haut degré de perfection ; pour échapper aux restrictions portugaises, ils fabriquèrent des étoffes de laine, à quelques égards différentes du drap, mais de nature à rendre le même service, et les introduisirent dans le Portugal sous le nom de serges, ou de droguets de laine. Mais cette ruse fut bientôt découverte et déjouée par la prohibition de ces étoffes [75]. Le succès de ces mesures est d’autant plus surprenant, que, peu auparavant, le pays avait perdu, par l’expulsion des juifs, une masse considérable de capitaux, qu’il était en proie à tous les maux du fanatisme, et qu’il gémissait sous un gouvernement détestable et sous une aristocratie féodale pesant sur la liberté populaire en même temps que sur l’agriculture.


En 1703, après la mort du comte d’Ericeira, le fameux ministre anglais Méthuen réussit à persuader au gouvernement portugais qu’il serait extrêmement avantageux pour le Portugal d’obtenir l’admission de ses vins en Angleterre avec une diminution du tiers sur le droit d’entrée acquitté par les vins des autres pays, en consentant de son côté à recevoir les draps anglais au droit établi avant 1684, soit 23 pour 100. Il paraît que de la part du roi l’espérance d’un accroissement de ses recettes de douane, de la part de l’aristocratie la perspective d’une augmentation de ses fermages, furent les motifs déterminants de ce traité de commerce, depuis lequel le roi d’Angleterre appelle le roi de Portugal son plus ancien ami et allié, absolument dans le même sens que le sénat romain conférait ces titres aux souverains qui avaient eu le malheur de se trouver en rapport intime avec lui.


Immédiatement après la mise en vigueur de ce traité, le Portugal fut inondé de produits manufacturés anglais, et cette inondation eut pour premier effet la ruine soudaine et complète des fabriques portugaises, effet tout à fait semblable à celui du traité d’Eden conclu plus tard avec la France et à celui de la suppression du système continental en Allemagne.


Au témoignage d’Anderson, les Anglais étaient, déjà à cette époque, si expérimentés dans l’art de déclarer leurs articles beaucoup au-dessous de la valeur, qu’ils ne payaient pas en réalité plus de la moitié des droits établis par le tarif [76].


« Après que la prohibition eut été levée, dit le British Merchant [77], nous leur primes une si forte quantité de leur argent qu’il ne leur en restait plus que très-peu pour les usages nécessaires (very little for their necessary occasions). Nous fîmes de même de leur or. » Les Anglais ont continué cette opération jusqu’à ces derniers temps ; ils exportaient tous les métaux précieux que les Portugais recevaient de leurs colonies, et en transportaient une grande partie dans l’Inde et en Chine, où, comme nous l’avons montré en parlant de l’Angleterre, ils obtenaient en échange des marchandises, qu’ils vendaient au continent contre des matières premières. Les importations annuellement effectuées par l’Angleterre en Portugal surpassaient les exportations d’un million de livres sterling. Cette balance favorable déprimait de 15 pour 100 le cours du change au détriment du Portugal. « Nous avons une balance de commerce bien meilleure avec le Portugal qu’avec tout autre pays, dit l’auteur du British Merchant, dans sa dédicace à sir Paul Méthuen, fils du célèbre ministre ; notre importation de numéraire de ce pays, qui ne s’élevait autrefois qu’à 300,000 liv. st. atteint un million et demi [78]. »


Ce traité fut dès lors regardé par tous les négociants, par tous les économistes, par tous les hommes d’État de l’Angleterre, comme le chef-d’oeuvre de la politique commerciale anglaise. Anderson, qui est assez clairvoyant en ce qui touche les intérêts commerciaux de son pays, et qui s’exprime partout avec une grande sincérité, à sa manière, l’appelle un traité éminemment équitable et avantageux, et ne peut s’empêcher de s’écrier naïvement « Puisse-t-il durer à tout jamais [79] ! » Il était réservé à Adam Smith d’exprimer une opinion diamétralement opposée à l’opinion reçue, et de soutenir que le traité de Méthuen n’avait point procuré d’avantages notables au commerce anglais. Si quelque chose atteste le respect aveugle avec lequel le public a adopté les paradoxes de cet homme illustre, c’est ce fait, qu’une pareille assertion est restée sans contradicteur [80].


Au VIe chapitre de son IVe livre, Smith dit que le traité de Méthuen, en admettant les vins portugais sous un droit moindre d’un tiers que celui qui se percevait sur les autres vins, avait accordé aux Portugais un privilège, tandis que les Anglais, obligés de payer pour leurs draps en Portugal le même droit que toute autre nation, n’en avaient obtenu aucun en retour. Mais est-ce que les Portugais n’avaient pas jusque-là tiré de France, de Hollande, d’Allemagne et de Belgique une grande partie des articles étrangers qui leur étaient nécessaires ? Les Anglais n’obtinrent-ils pas alors le monopole du marché portugais pour un produit fabriqué dont ils possédaient la matière première ? Ne trouvèrent-ils pas le moyen de ne payer que la moitié du droit ? Le cours du change ne favorisait-il pas la consommation des vins portugais en Angleterre par une différence d’environ 15 pour 100 ? L’usage des vins de France et d’Allemagne ne cessa-t-il pas presque complètement en Angleterre ? L’or et l’argent du Portugal ne fournirent-ils pas aux Anglais les moyens d’acheter dans l’Inde des masses de marchandises et d’en inonder le continent européen ? Les fabriques de drap du Portugal ne furent-elles pas entièrement ruinées au profit des fabriques anglaises ? Toutes les colonies du Portugal, particulièrement le riche Brésil, ne devinrent-elles pas ainsi de véritables colonies anglaises ? Sans doute, ce traité donna aux Portugais un privilège, mais purement nominal ; il conféra aux Anglais un privilège de fait. Le même esprit se retrouve dans les autres traités de commerce conclus par les Anglais. Toujours cosmopolites et philanthropes en paroles, ils ont été constamment monopoleurs d’intention.


D’après le second argument d’Adam Smith, le traité n’aurait point été avantageux aux Anglais par la raison suivante le numéraire qu’ils recevaient des Portugais pour prix de leurs draps, ils étaient obligés de l’expédier en majeure partie dans d’autres pays et de l’échanger contre des marchandises, tandis qu’ils auraient eu plus de profit à échanger directement ces draps contre les marchandises dont ils avaient besoin, et à obtenir ainsi par une seule opération ce qui, dans leur commerce avec le Portugal, exigeait deux échanges. En vérité, sans la haute opinion que nous avons du caractère et de la sagacité du célèbre écrivain, ce raisonnement nous ferait douter ou de sa sincérité ou de son intelligence. Pour l’honneur de l’une ou de l’autre, nous nous bornerons à gémir sur l’infirmité de la nature humaine, à laquelle Adam Smith, lui aussi, devait payer un large tribut avec ses arguments étranges et presque ridicules, aveuglé qu’il était par la pensée, généreuse en elle-même, de justifier la liberté absolue du commerce.


L’argument qu’on vient de citer n’est ni plus raisonnable ni plus logique que cette thèse qu’un boulanger qui vend du pain à ses pratiques pour de l’argent, et avec cet argent achète au meunier de la farine, ne fait pas une affaire avantageuse, par la raison que, s’il avait directement échangé le pain contre la farine, il eût atteint son but par un échange au lieu de deux. Il ne faut pas beaucoup de sagacité pour répondre que peut-être le meunier ne consomme pas autant de pain que le boulanger pourrait lui en fournir, que peut- être même il sait boulanger et boulange en effet, et que, par conséquent, l’opération du boulanger n’aurait pas eu lieu sans ces deux échanges. Telle était la situation commerciale du Portugal et de l’Angleterre à l’époque du traité. Le Portugal recevait de l’Amérique du Sud de l’or et de l’argent pour les articles manufacturés qu’il y expédiait ; mais, trop paresseux ou trop dépourvu de jugement pour fabriquer lui-même ces articles, il les achetait de l’Angleterre avec des métaux précieux. La partie de ces métaux précieux qui n’était pas utile à la circulation de leur pays, les Anglais l’exportaient aux Indes orientales et en Chine, y achetaient des marchandises, et les vendaient ensuite au continent européen, d’où ils importaient des produits agricoles, des matières brutes ou même encore des métaux précieux.


Nous le demanderons maintenant au nom du sens commun : qui eût acheté aux Anglais tous ces draps qu’ils fournissaient au Portugal, si les Portugais eussent préféré les fabriquer eux-mêmes ou les acheter ailleurs ? Ils ne les auraient point écoulés dans le Portugal, et déjà ils vendaient aux autres contrées autant de draps que celles-ci pouvaient en prendre.


Ils auraient donc cessé de fabriquer tout le drap qu’ils fournissaient au Portugal ; ils n’auraient plus envoyé dans l’Inde les métaux précieux qu’ils recevaient en échange : ils auraient rapporté en Europe et vendu au continent européen une quantité d’autant moindre d’articles de l’inde, et par suite importé du continent européen d’autant moins de matières premières.


Le troisième argument d’Adam Smith, que les Anglais, à défaut des espèces du Portugal, se seraient procuré autrement celles dont ils avaient besoin, ne soutient pas mieux l’examen. Le Portugal, dit-il, aurait toujours envoyé à l’étranger son excédant en métaux précieux, et d’une manière ou d’une autre, par conséquent, ces métaux seraient parvenus aux Anglais. Nous supposons que les Portugais eussent eux-mêmes fabriqué leurs draps, eux-mêmes expédié en Chine et aux Indes Orientales leur surplus de métaux précieux, et vendu à l’étranger leurs cargaisons de retour, et nous nous permettrons de demander si, dans une pareille hypothèse, les Anglais auraient pu voir beaucoup d’or du Portugal. Il en eût été de même, si le Portugal avait conclu un traité de Méthuen avec la Hollande ou avec la France. Dans ces deux cas, sans doute, l’Angleterre eût bien touché quelque peu d’argent, mais seulement celui qu’elle aurait retiré de ses ventes de laines brutes. En un mot, l’industrie manufacturière, le commerce et la navigation des Anglais n’auraient pu, sans le traité de Methuen, prendre l’essor qu’ils ont pris.


Mais, quelque opinion qu’on ait des résultats du traité de Méthuen par rapport à l’Angleterre, il paraît du moins reconnu qu’en ce qui touche le Portugal ils n’ont pas été de nature à encourager les autres pays à sacrifier leur industrie manufacturière à la concurrence anglaise pour favoriser l’exportation de leurs produits agricoles. L’agriculture et les fabriques, le commerce et la navigation du Portugal, loin d’être ranimés par les rapports avec l’Angleterre, ne firent que décliner de plus en plus. Vainement Pombal essaya de les relever ; la concurrence anglaise rendit tous ses efforts impuissants. On ne doit pas méconnaître d’ailleurs, que, dans un pays tel que le Portugal, où tout le système social entravait le développement de l’agriculture et du commerce, la politique commerciale ne pouvait rien produire de satisfaisant. Le peu de bien que fit Pombal prouve, toutefois, combien un gouvernement animé de sollicitude pour l’industrie peut lui rendre de services, du moment où les obstacles qui tiennent à l’organisation sociale sont écartés.


On fit la même expérience en Espagne sous le gouvernement de Philippe V et de ses deux premiers successeurs. Quelque insuffisante que fût la protection qu’on accorda sous le règne des Bourbons à l’industrie nationale, et quelque mollesse qu’on mit dans l’exécution des lois de douane, toutes les branches d’industrie, toutes les provinces du royaume reçurent visiblement un remarquable élan [81] de l’importation de France en Espagne de la politique commerciale de Colbert. Quand on lit Ustaritz et Ulloa [82], on s’étonne de ces résultats dans un tel pays. Partout des routes affreuses, praticables seulement pour des mulets ; nulle part d’auberges bien tenues, nulle part de ponts, ni de canaux, ni de navigation fluviale ; chaque province séparée du reste du pays par des lignes de douane ; un péage royal aux portes de chaque ville ; le brigandage et la mendicité exercés comme des professions ; le commerce de contrebande au plus haut point de prospérité ; le système d’impôts le plus écrasant : telles étaient, d’après ces écrivains, les causes de la décadence de l’industrie et de l’agriculture. Ils n’osaient pas dénoncer les causes premières de ces maux, savoir le fanatisme, l’avidité et les vices du clergé, les privilèges de la noblesse, le despotisme du gouvernement, le manque de lumières et de liberté dans le peuple.


Un digne pendant du traité de Méthuen est le traité d'asiento conclu par l’Espagne en 1713 ; cet acte, en autorisant les Anglais à importer annuellement dans l’Amérique espagnole une certaine quantité de nègres d’Afrique et à visiter chaque année avec un navire le port de Porto-Bello, les mit à même d’introduire par fraude sur ce continent des masses de produits fabriqués.


Ainsi tous les traités de commerce de l’Angleterre nous présentent une tendance constante à conquérir à son industrie manufacturière les pays avec lesquels elle négocie, en leur offrant des avantages apparents pour leurs produits agricoles et pour leurs matières brutes. Partout elle vise à ruiner leurs fabriques par le bon marché de ses articles et par la longueur de ses crédits. Quand elle ne peut obtenir un faible tarif, elle s’applique à éluder les droits ou à organiser la contrebande sur une grande échelle ; le premier mode lui a réussi, comme on l’a vu, en Portugal ; le second, en Espagne. La perception des droits d’entrée d’après la valeur l’a particulièrement servie ; aussi l’a-t-on vue récemment s’évertuer à discréditer le système des droits au poids établi par la Prusse.

Chapitre VI : Les Français[modifier]

La France, elle aussi, avait conservé des débris de la civilisation romaine. Sous l’influence des Germains, qui n’aimaient que la chasse, et qui ramenèrent à l’état de bois et de bruyères beaucoup de champs depuis longtemps cultivés, ils disparurent en majeure partie. C’est aux monastères, qui dans la suite devinrent un si grand obstacle à la civilisation, que la France, de même que le reste de l’Europe, doit la meilleure part de ses progrès dans l’agriculture durant le moyen âge. Les habitants de ces demeures n’entretenaient point de querelles comme la noblesse, ils n’accablaient point leurs vassaux de services militaires, leurs champs et leur bétail étaient moins exposés au pillage et à la destruction. Les ecclésiastiques aimaient à bien vivre, ils haïssaient la guerre, et ils cherchaient à acquérir de la considération en soutenant les nécessiteux. De là le proverbe : « Il fait bon habiter sous la crosse. »


Les croisades, la fondation par saint Louis des communes et des corporations, et le voisinage de l’Italie et de la Flandre aidèrent de bonne heure au développement des arts et des métiers en France. Dès le quatorzième siècle, la Normandie et la Bretagne fournissaient des étoffes de laine et de lin pour la consommation intérieure et pour l’exportation en Angleterre. À la même époque, les envois de vin et de sel, principalement par l’intermédiaire des Anséates, étaient considérables. François Ier introduisit l’industrie de la soie dans le midi de la France ; Henri IV la favorisa, ainsi que celles du verre, des toiles de lin et des tissus de laine ; Richelieu et Mazarin encouragèrent les manufactures de soie, la fabrication du velours et des lainages de Rouen et de Sedan, ainsi que les pêcheries et la navigation.


Aucun pays ne se ressentit autant que la France de la découverte de l’Amérique. Les provinces de l’Ouest expédiaient en Espagne beaucoup de blé. Un grand nombre de paysans émigraient chaque année du pied des Pyrénées dans le nord est de l’Espagne pour y chercher de l’ouvrage. De grandes quantités de vin et de sel étaient envoyées dans les Pays-Bas espagnols, et les soieries, les velours et en général les articles de luxe de la France trouvaient un important débouché dans les Pays-Bas, en Angleterre, en Espagne et en Portugal. L’or et l’argent de l’Espagne entrèrent ainsi de bonne heure abondamment dans la circulation du royaume.


Cependant la période brillante de l’industrie française ne commença qu’avec Colbert.


A la mort de Mazarin, ni l’industrie manufacturière, ni le commerce, ni la navigation, ni la pêche maritime du pays n’avaient d’importance, et les finances étaient dans un état déplorable. Colbert eut le courage d’entreprendre à lui seul une oeuvre que l’Angleterre n’a menée à fin qu’après trois siècles d’efforts et deux révolutions. Il fit venir de toutes parts les fabricants et les ouvriers les plus habiles, acheta des secrets de fabrique, se procura des machines et des instruments meilleurs. À l’aide d’un système général de douanes bien conçu, il assura à l’industrie du pays le marché du pays ; en supprimant ou en restreignant le plus possible les douanes provinciales, en construisant des routes et des canaux, il encouragea le commerce intérieur. Ces mesures profitèrent à l’agriculture plus encore qu’aux fabriques, en doublant, en triplant le nombre des consommateurs de ses produits, et en mettant les producteurs en communication facile avec les consommateurs. Il favorisa de plus l’agriculture par la diminution des impôts directs sur la terre, par des adoucissements dans le mode de perception, jusque-là très-rigoureux, par une équitable répartition des charges, enfin par des mesures tendant à réduire le taux de l’intérêt. Il ne défendit l’exportation du blé que dans les temps de cherté. Il eut surtout à coeur l’extension du commerce extérieur et le développement des pêcheries ; il rétablit les relations avec le Levant, augmenta le commerce avec les colonies, ouvrit le commerce avec le Nord. Dans toutes les branches de l’administration, il fit régner l’économie et l’ordre les plus sévères. À sa mort, la France comptait 50 000 métiers à tisser la laine, et produisait pour 50 millions de francs de soieries ; ses revenus publics s’étaient accrus de 28 millions, et elle possédait des pêcheries florissantes, une vaste navigation et une puissante marine [83].


Un siècle après, les économistes blâmèrent sévèrement Colbert ; ils prétendirent que cet homme d’État avait voulu faire fleurir l’industrie manufacturière aux dépens de l’agriculture ; reproche qui ne prouve rien, sinon qu’eux-mêmes ne s’étaient pas rendu compte de la nature de l’industrie manufacturière [84].


Bien que Colbert commît une faute en mettant à l’exportation des produits bruts des obstacles périodiques, il augmenta tellement, par le développement de l’industrie manufacturière, la demande des produits agricoles, qu’il indemnisa au décuple l’agriculture du tort que ces restrictions lui causaient. Si, contre les principes d’une politique éclairée, il prescrivit des procédés nouveaux et obligea par la contrainte les fabricants à les adopter, il faut se rappeler que ces procédés étaient après tout les meilleurs et les plus avantageux de son temps, et qu’il avait affaire à un peuple qui, plongé dans l’apathie par un long despotisme, repoussait toute nouveauté, fût-elle une amélioration. Mais le reproche d’avoir, par le système protecteur, détruit une grande partie de l’industrie française, ne pouvait être adressé à Colbert que par une école qui ignorait entièrement la révocation de l’édit de Nantes et ses funestes conséquences. Par cette déplorable mesure, la France perdit, après la mort de Colbert, dans l’espace de trois ans, un demi-million de ses habitants les plus industrieux, les plus adroits, les plus riches, lesquels, au double préjudice du pays qu’ils avaient enrichi, transportèrent leur industrie et leurs capitaux en Suisse, dans toute l’Allemagne protestante, et particulièrement en Prusse, de plus en Hollande et en Angleterre. Ainsi les intrigues d’une maîtresse bigote ruinèrent en trois ans le brillant ouvrage de toute une génération et firent retomber la France dans son ancienne apathie ; tandis que l’Angleterre, soutenue par sa constitution et animée de toute l’énergie que sa révolution lui avait imprimée, poursuivait sans relâche et avec une ardeur croissante l’oeuvre d’Élisabeth et des ses prédécesseurs.


Le triste état auquel l’industrie et les finances de la France avaient été réduites par l’incapacité prolongée de son gouvernement, et le spectacle de la grande prospérité de l’Angleterre excitèrent, peu avant la révolution française, l’émulation des hommes d’Etat de la France. Imbus des théories creuses des économistes, au rebours de Colbert, ils cherchèrent un remède dans l’établissement de la liberté commerciale. On crut restaurer d’un trait de plume la prospérité du royaume, en procurant aux vins et aux eaux-de-vie de France un marché plus étendu en Angleterre, en admettant les produits fabriqués de l’Angleterre à des conditions favorables, soit au droit de 12 pour 100. Ravie de la proposition, l’Angleterre accorda volontiers à la France une seconde édition du traité de Méthuen dans le traité d’Eden, copie qui produisit bientôt des effets tout aussi désastreux que l’original portugais.


Les Anglais, accoutumés aux vins capiteux de la Péninsule, n’augmentèrent pas leur consommation aussi rapidement qu’on s’en était flatté. D’un autre côté, on découvrit en France avec effroi qu’on n’avait à offrir aux Anglais que des modes et des objets de luxe, dont la valeur totale était insignifiante, tandis que les fabricants anglais surpassaient de beaucoup ceux de France, tant pour le bas prix des marchandises que pour leur bonne qualité et pour la longueur des crédits, dans tous les articles de première nécessité, dont la valeur totale était immense. Cette concurrence ayant en peu de temps mis les fabriques de la France a deux doigts de leur perte, pendant que les vignobles français n’avaient réalisé que de faibles bénéfices, le gouvernement français essaya, par l’abandon du traité [85], de mettre un terme au progrès de la ruine, mais il ne fit qu’acquérir la conviction qu’il est beaucoup plus facile de ruiner en quelques années des fabriques florissantes que de relever dans une génération des fabriques ruinées. La concurrence anglaise avait fait naître en France pour les articles anglais un goût qui longtemps encore entretint une contrebande étendue et difficile à réprimer. Les Anglais n’eurent pas autant de peine, après la cessation du traité, à accoutumer de nouveau leurs palais aux vins de la Péninsule.


Bien que les troubles de la révolution et les guerres continuelles de Napoléon ne fussent guère favorables à l’industrie française, et que, durant cette période, les Français eussent perdu la plus grande partie de leur commerce maritime et toutes leurs colonies, néanmoins les fabriques françaises, uniquement grâce à la possession exclusive du marché intérieur et à l’abolition des entraves féodales, jouirent, sous l’Empire, d’une prospérité plus grande qu’à aucune époque de l’ancien régime. On a fait la même remarque à l’égard de l’Allemagne et de tous les pays auxquels s’étendit le système continental.


Napoléon avait dit dans son style monumental qu’un pays qui, dans l’état actuel du monde, pratiquerait le principe de la liberté du commerce, serait réduit en poussière. En cela, il avait montré plus de sens politique que les économistes contemporains dans tous leurs ouvrages. On est étonné de la pénétration avec laquelle ce grand esprit, sans avoir étudié les systèmes d’économie politique, s’était rendu compte de la nature et de l’importance de l’industrie manufacturière [86]. Autrefois, a dit Napoléon, il n’y avait qu’une sorte de propriété, la propriété foncière ; il en a surgi une nouvelle, l’industrie. Ainsi Napoléon voyait et exprimait clairement ce que les économistes de l’époque ne voyaient pas, ou du moins n’exprimaient pas avec netteté ; savoir qu’un pays, qui réunit l’industrie manufacturière et l’agriculture, est infiniment plus complet et plus riche qu’un pays purement agricole. Ce que Napoléon a fait pour consolider ou développer l’éducation industrielle de la France, pour y ranimer le crédit, pour y introduire et y mettre en œuvre les découvertes nouvelles et les perfectionnements, pour y améliorer enfin les voies de transport, est trop connu pour qu’il soit nécessaire de le retracer. Peut-être le serait-il de rappeler quels jugements étranges et injustes les théoriciens du temps ont portés sur ce monarque éclairé et ferme.


A la chute de Napoléon, la concurrence anglaise, jusque-là restreinte à la contrebande, reprit pied sur le continent de l’Europe et sur celui de l’Amérique. Pour la première fois alors on entendit les Anglais condamner le système protecteur et vanter la théorie du libre commerce d’Adam Smith, théorie que ces insulaires si pratiques n’avaient considérée jusque-là que comme une utopie. Le froid observateur pouvait aisément apercevoir que l’enthousiasme de la philanthropie était étranger à cette conversion ; car c’était seulement lorsqu’il était question de faciliter l’exportation des produits fabriqués anglais sur le continent de l’Europe ou sur celui de l’Amérique, que se produisaient des arguments cosmopolites ; lorsqu’il s’agissait de la libre importation du blé ou même de la concurrence des articles des fabriques étrangères sur le marché anglais, on entendait un tout autre langage [87]. Malheureusement, disait-on, la longue application d’un système contraire à la nature avait créé en Angleterre un état de choses artificiel, qui ne pouvait être changé subitement sans entraîner les conséquences les plus funestes ; on était obligé de procéder avec beaucoup de circonspection et de prudence ; l’Angleterre en cela était a plaindre ; il était d’autant plus heureux pour les peuples du continent de l’Europe et de celui de l’Amérique, que leur situation leur permit de jouir sans retard des bienfaits de la liberté du commerce.


La France, bien que son ancienne dynastie lui eût été ramenée sous la bannière ou du moins par l’or de l’Angleterre, ne prêta que peu de temps l’oreille à ces arguments. Le libre commerce avec l’Angleterre causa de si terribles convulsions dans une industrie qui avait grandi sous le système continental qu’il fallut chercher un prompt refuge dans le régime prohibitif, sous l’égide duquel, au témoignage de M. Dupin [88], l’industrie manufacturière de la France doubla de 1815 à 1827.

Chapitre VII : Les Allemands[modifier]

Nous avons vu à propos des Anséates comment l’Allemagne, après l’Italie, mais longtemps avant les autres États européens, avait prospéré par le commerce ; nous allons ici continuer l’histoire industrielle de ce pays ; mais jetons d’abord un coup d’oeil sur son état primitif et sur ses premiers développements.


La plus grande partie du sol, dans l’ancienne Germanie, était employée en pâturages et en garennes. Les esclaves et les femmes se livraient à une agriculture encore insignifiante et grossière. Les hommes libres s’occupaient exclusivement de guerre et de chasse. Telle est l’origine de toute la noblesse germanique.


Cette noblesse ne cessa, durant tout le moyen âge, d’être oppressive pour l’agriculture, hostile à l’industrie manufacturière, et de fermer les yeux aux avantages qu’en sa qualité de propriétaire du sol elle aurait retirés de la prospérité de l’une et de l’autre.


L’attachement à ses occupations favorites d’autrefois est toujours si profondément enraciné en elle, qu’encore aujourd’hui, bien qu’enrichie depuis longtemps par la charrue et par la navette, elle rêve de garennes et de droit de chasse dans les assemblées législatives, comme si le loup et la brebis, l’ours et l’abeille pouvaient vivre en paix l’un à côté de l’autre, comme si le sol pouvait servir à la fois au jardinage, à la culture des arbres, à un labourage intelligent, et à l’entretien de sangliers, de cerfs et de lièvres.


L’agriculture des Allemands demeura longtemps barbare, malgré l’incontestable influence que les villes et les monastères exerçaient sur leur voisinage.


Les villes s’élevèrent dans les anciennes colonies romaines, près des résidences des princes et des seigneurs spirituels et temporels, à côté des monastères, sur les domaines et autour des palais des empereurs, qui les favorisèrent, dans les lieux enfin où la pêche et les communications par terre et par eau en provoquaient la fondation. Les besoins locaux, le commerce intermédiaire étranger, tels furent à peu près leurs seuls moyens de prospérité. Pour qu’une industrie considérable et travaillant en vue de l’exportation eût pu y naître, il eût fallu de grands troupeaux de moutons et une culture du lin étendue.


Mais la culture du lin suppose une industrie agricole avancée, et l’élève du mouton en grand, la sécurité vis-à-vis des loups et des voleurs. Le dernier point était impossible au milieu des éternelles querelles des nobles et des princes entre eux et avec les villes. Le bétail de pacage était toujours la première proie. De plus, avec les vastes forêts que, dans sa passion pour la chasse, la noblesse entretenait soigneusement, on ne pouvait songer à la destruction des bêtes féroces. Le peu de bétail qui existait, le défaut de sécurité légale, et le manque de capital et de liberté chez ceux qui maniaient la charrue, ainsi que d’intérêt pour l’agriculture chez les propriétaires du sol, arrêtaient nécessairement l’essor du travail agricole et, par suite, celui des villes.


En présence de cet état de choses, on comprend comment la Flandre et le Brabant, dans des circonstances toutes différentes, parvinrent de bonne heure à un haut degré de liberté et de prospérité.


Les cités allemandes fleurirent, en dépit de ces obstacles, sur la mer Baltique et sur la mer du Nord, à l’aide de la pêche, de la navigation et du commerce intermédiaire par la voie de mer ; dans la haute Allemagne et au pied des Alpes, sous l’influence de l’Italie et de la Grèce, et au moyen du commerce intermédiaire par la voie de terre ; aux bords du Rhin, de l’Elbe et du Danube, par la culture de la vigne et le commerce du vin, par la rare fertilité du sol et par la navigation fluviale, qui, au moyen âge, où les routes de terre étaient si mauvaises et si peu sûres, avait plus d’importance que de nos jours.


Celte diversité d’origine explique la diversité des associations entre les villes allemandes, sous les noms d’Anséatique, de Rhénane, de Souabe, de Hollandaise et d’Helvétique.


Fortes pendant quelque temps par l’esprit de liberté qui les animait au début, il manquait à ces associations la garantie de la durée, le principe d’unité, le ciment. Séparées les unes des autres par les possessions de la noblesse et par la population serve des campagnes, leur union devait se rompre tôt ou tard par l’effet du développement successif et de la richesse croissante de la population rurale, au sein de laquelle l’autorité des princes maintenait l’unité. En contribuant, suivant la nature des choses, à la prospérité de l’agriculture, les villes travaillèrent à leur propre ruine, pour n’avoir su s’adjoindre ni la population rurale ni la noblesse. Il leur eût fallu pour cela plus d’intelligence et plus de lumières ; mais leurs vues politiques dépassaient rarement leur enceinte.


Deux de ces ligues seulement ont réalisé cette fusion, non par réflexion toutefois, mais à la faveur et sous la loi des circonstances ; ce sont la Confédération Suisse et les sept Provinces Unies, et elles subsistent encore aujourd’hui. La Confédération Suisse n’est pas autre chose qu’une agglomération de villes impériales allemandes, formée et cimentée par la population libre des campagnes qui les séparaient.


Les autres durent leur ruine à leur mépris pour la population rurale, à un orgueil insensé de citadins, qui se complut à tenir le peuple des campagnes dans l’abaissement au lieu de l’élever.


Les villes n’auraient pu parvenir à l’unité qu’à l’aide de la monarchie héréditaire. Mais la monarchie en Allemagne se trouva à la discrétion de princes qui, pour n’être pas gênés dans leurs fantaisies et pour tenir sous le joug les villes et la petite noblesse, étaient intéressés à ne pas laisser prévaloir l’hérédité.


On voit pourquoi l’idée de l’empire romain se conserva chez les monarques allemands. Ils n’étaient puissants qu’à la tête des armées ; c’était seulement quand il y avait à guerroyer au dehors qu’ils pouvaient réunir les princes et les villes sous leur bannière. C’est pour cela qu’ils favorisèrent en Allemagne la liberté municipale, dont ils étaient les ennemis et les oppresseurs en Italie.


Mais les expéditions de Rome n’affaiblirent pas seulement de plus en plus l’autorité souveraine en Allemagne, elles détruisirent aussi les dynasties, qui auraient pu fonder une puissance compacte au sein de l’Empire, dans le coeur même du pays. Quand la maison de Hohenstaufen s’éteignit, le coeur du pays se brisa en mille morceaux.


Le sentiment de l’impossibilité de réunir ces débris conduisit la maison de Habsbourg, originairement si faible et si dénuée, à se servir de la force nationale pour fonder au sud-est de l’empire, en subjuguant des tribus étrangères, un royaume héréditaire compacte. Cette politique fut imitée dans le nord-est par les margraves de Brandebourg. Ainsi s’élevèrent au sud-est et au nord-est deux monarchies héréditaires basées sur l’asservissement de tribus étrangères, tandis que, au nord-ouest et au sud-ouest, se constituaient deux républiques, qui se séparèrent chaque jour davantage de l’Allemagne, et que dans l’intérieur, au coeur même du pays, le morcellement, l’impuissance et la dissolution allaient toujours croissant.


Le malheur de la nation allemande fut complété par l’invention de la poudre et par celle de l’imprimerie, par la prépondérance du droit romain et par la réformation, enfin par la découverte de l’Amérique et de la nouvelle route de l’Inde.


La révolution morale, sociale et économique qui s’ensuivit, enfanta la division et la discorde dans l’Empire, division entre les princes, division entre les villes, division même entre la bourgeoisie des villes et ses voisins de tout rang. L’énergie de la nation fut détournée alors de l’industrie manufacturière, de l’agriculture, du commerce et de la navigation, de l’acquisition de colonies, du perfectionnement des institutions, et, en général, de toutes les améliorations positives ; on se battit pour des dogmes et pour l’héritage de l’Eglise.


En même temps tombèrent la Hanse et Venise, et avec elles le grand commerce de l’Allemagne, et la puissance et la liberté des cités allemandes du nord comme du sud.


La guerre de Trente Ans vint ensuite étendre ses dévastations sur toutes les campagnes et sur toutes les villes. La Hollande et la Suisse se détachèrent, et les plus belles portions de l’Empire furent conquises par la France. De simples villes telles que Strasbourg, Nuremberg et Augsbourg, qui auparavant avaient surpassé des électorats en puissance, furent réduites alors à une impuissance absolue par le système des armées permanentes.


Si, avant cette révolution, les villes et l’autorité impériale s’étaient plus étroitement unies, si un prince exclusivement allemand s’était mis à la tête de la réformation et l’avait accomplie au profit de l’unité, et de la puissance et de la liberté du pays, l’agriculture, l’industrie manufacturière et le commerce de l’Allemagne auraient pris un tout autre développement. Combien paraît pauvre et inapplicable, après cela, la théorie économique qui fait découler la prospérité des nations uniquement des efforts des individus et qui n’aperçoit pas que la force productive des individus dépend, en grande partie, de l’état social et politique du pays ! L’adoption du droit romain n’affaiblit aucun pays autant que l’Allemagne. L’incroyable confusion qu’elle apporta dans les relations privées n’en fut pas la pire conséquence.


Elle causa plus de mal encore, en créant une caste de lettrés et de juristes séparée du peuple par l’esprit et par le langage, qui traita le peuple comme un ignorant, comme un mineur, refusa toute valeur au sens commun, substitua partout le secret à la publicité, et, placée dans une étroite dépendance de l’autorité, fut partout l’organe et le champion de celle-ci, se prit partout à la liberté. C’est ainsi qu’au commencement du dix-huitième siècle nous ne voyons encore en Allemagne que barbarie : barbarie dans la littérature et dans la langue, barbarie dans la législation, l’administration et la justice ; barbarie dans l’agriculture ; disparition de l’industrie manufacturière et du grand commerce ; absence d’unité et de force nationales ; partout impuissance et faiblesse vis-à-vis de l’étranger.


Les Allemands n’avaient conservé qu’une seule chose, leur caractère primitif ; leur goût pour le travail, pour l’ordre, pour l’économie et pour la modération ; leur persévérance et leur courage dans l’étude et dans les affaires, leur sincère désir du mieux, un grand fonds naturel de moralité, de mesure et de réflexion.


Ce caractère a été le partage commun des gouvernants comme des gouvernés. Quand la nationalité eut presque totalement disparu et qu’on goûta quelque repos, on se mit dans chaque circonscription particulière à organiser, à améliorer, à marcher en avant. Nulle part l’éducation, la moralité, le sentiment religieux, l’art et la science ne furent l’objet d’une égale sollicitude ; nulle part le pouvoir absolu ne fut exercé avec plus de modération et ne servit mieux à la propagation des lumières, à l’ordre, à la morale, à la répression des abus et au développement de la prospérité publique.


La première base de la renaissance de la nationalité allemande fut évidemment posée par les gouvernements eux-mêmes, lorsqu’ils appliquèrent consciencieusement le revenu des biens sécularisés à l’éducation et à l’instruction, à l’encouragement des arts, des sciences et de la morale, et, en générai, à des objets d’utilité publique. C’est par ce moyen que la lumière pénétra dans l’administration et dans la justice, dans l’enseignement et dans les lettres, dans l’agriculture, dans les arts industriels et dans le commerce, qu’elle pénétra en un mot dans les masses. L’Allemagne a suivi ainsi dans sa civilisation une tout autre marche que les autres pays. Au lieu que, partout ailleurs, la haute culture de l’esprit a été le résultat du développement des forces productives matérielles, le développement des forces productives matérielles en Allemagne a été la conséquence de la culture morale qui l’avait précédé. Ainsi toute la civilisation actuelle des Allemands est pour ainsi dire théorique. De là ce défaut de sens pratique, cette gaucherie que, de nos jours, l’étranger remarque chez eux. Ils se trouvent aujourd’hui dans le cas d’un individu, qui, ayant été jusque-là privé de l’usage de ses membres, a appris théoriquement à se tenir debout et à marcher, à manger et à boire, à rire et à pleurer, et s’est mis ensuite à exercer ces fonctions. De là leur engouement pour les systèmes de philosophie et pour les rêves cosmopolites. Leur intelligence, qui ne pouvait se mouvoir dans les affaires de ce monde, a essayé de se donner carrière dans le domaine de la spéculation. Nulle part non plus la doctrine d’Adam Smith et de ses disciples n’a trouvé plus d’écho qu’en Allemagne ; nulle part on n’a ajouté plus de foi à la générosité cosmopolite de MM. Canning et Huskisson.


L’Allemagne doit ses premiers progrès dans les manufactures à la révocation de l’édit de Nantes et aux nombreux réfugiés que cette mesure insensée avait conduits dans presque toutes les parties de l’Allemagne et qui répandirent partout les industries de la laine, de la soie, de la bijouterie, des chapeaux, des verres, de la porcelaine, des gants, et bien d’autres encore.


Les premières mesures de gouvernement pour l’encouragement des manufactures en Allemagne furent prises par l’Autriche et par la Prusse. En Autriche, ce fut sous Charles VI et Marie-Thérèse, mais plus encore sous Joseph II. L’Autriche avait précédemment éprouvé des pertes considérables par l’expulsion des protestants, ses habitants les plus industrieux ; et l’on ne saurait signaler chez elle, dans les temps qui suivirent, de sollicitude pour les lumières et pour la culture de l’esprit. Néanmoins, à l’aide des droits protecteurs, de l’amélioration de l’élève des moutons, du perfectionnement des routes et de divers encouragements, les arts industriels firent déjà sous Marie-Thérèse de remarquables progrès.


Cette œuvre fut poussée avec plus d’énergie et avec infiniment plus de succès sous Joseph II. Au commencement, il est vrai, les résultats furent minces, parce que l’empereur, à sa manière, précipita cette réforme comme toutes les autres, et que l’Autriche était encore fort en arrière des autres Etats. On reconnut là aussi qu’il ne faut pas faire trop de bien d’un seul coup, et que les droits protecteurs, pour opérer conformément à la nature des choses et de manière à ne pas troubler les rapports existants, ne doivent pas être trop élevés dans l’origine. Mais plus ce système a duré, plus s’en est révélée la sagesse. L’Autriche lui doit une industrie aujourd’hui brillante et la prospérité de son agriculture.


L’industrie de la Prusse avait souffert, plus que celle de tout autre pays, des ravages de la guerre de Trente Ans. Sa fabrication principale, celle des draps de la marche de Brandebourg, avait été presque anéantie. La plupart des fabricants avaient émigré en Saxe, et déjà, à cette époque, les envois de l’Angleterre empêchaient toute industrie de surgir, Par bonheur pour la Prusse eurent lieu alors la révocation de l’édit de Nantes et la persécution des protestants dans le Palatinat et dans l’évêché de Salzbourg.


Le grand-électeur comprit du premier coup-d’oeil ce qu’avant lui Élisabeth avait vu si clairement. Attirés par lui, un grand nombre de ces fugitifs se dirigèrent vers la Prusse, fécondèrent l’agriculture de ce pays, y introduisirent une multitude d’industries et y cultivèrent les sciences et les arts. Ses successeurs suivirent tous ses traces ; mais nul ne le fit avec plus de zèle que le grand roi, plus grand par sa sagesse dans la paix que par ses succès dans la guerre. Ce n’est pas le lieu d’entrer dans des détails sur les mesures sans nombre par lesquelles Frédéric II attira en Prusse une multitude de cultivateurs étrangers, défricha des terrains incultes, encouragea la culture des prairies, des fourrages, des légumes, des pommes de terre et du tabac, l’élève perfectionnée du mouton, du boeuf et du cheval, les engrais minéraux, etc., et procura aux agriculteurs des capitaux et du crédit. S’il fut utile à l’agriculture par ces moyens directs, il lui fit indirectement plus de bien encore à l’aide des manufactures, auxquelles un système douanier qu’il perfectionna, les voies de transport qu’il entreprit, et la banque qu’il institua imprimèrent en Prusse un plus grand essor que dans tout le reste de l’Allemagne ; cependant la situation géographique du pays et son morcellement en diverses provinces séparées les unes des autres, étaient loin de seconder ces mesures, et les inconvénients des douanes, c’est-à-dire les pernicieux effets de la contrebande, devaient y être beaucoup plus sensibles que dans de grands États bien arrondis et bornés par des mers, par des fleuves ou par des chaînes de montagnes.


Nous n’entendons pas, par cet éloge, justifier les fautes du système, par exemple les restrictions à la sortie des matières premières ; mais la puissante impulsion que le système a donnée, malgré ces fautes, à l’industrie prussienne, ne sera mise en doute par aucun historien éclairé et impartial. Pour tout esprit libre de préjugés et que de fausses théories n’auront point obscurci, il doit être évident que c’est moins par ses conquêtes que par ses sages mesures pour l’encouragement de l’agriculture, des fabriques et du commerce, et par ses progrès dans la littérature et dans les sciences, que la Prusse a été mise à même de prendre rang parmi les puissances européennes, et tout cela fut l’oeuvre d’un seul homme, d’un homme de génie ! La couronne, pourtant, n’était pas soutenue par l’énergie d’institutions libres ; elle l’était uniquement par une administration bien réglée et consciencieuse, mais emprisonnée dans le mécanisme mort d’une bureaucratie hiérarchique.


Cependant le reste de l’Allemagne était resté depuis des siècles sous l’influence de la liberté du commerce ; c’est-à-dire, que tout le monde pouvait porter des articles fabriqués et d’autres produits en Allemagne, et que personne ne voulait recevoir les articles fabriqués et les autres produits de celle-ci.


Cette règle souffrait des exceptions, mais en petit nombre.


On ne saurait invoquer l’expérience de cette contrée en faveur des maximes et des promesses de l’école touchant les grands avantages de la liberté du commerce ; on reculait partout plus qu’on avançait. Des villes telles qu’Augsbourg, Nuremberg, Mayence, Cologne, etc. ne comptaient plus que le tiers ou le quart de leur ancienne population, et l’on désirait souvent la guerre, ne fût-ce que pour se débarrasser d’un excédant de produits sans valeur.


La guerre arriva à la suite de la révolution française, et, avec elle, les subsides de l’Angleterre et sa concurrence sur une plus grande échelle ; de là une nouvelle chute des fabriques au milieu d’une prospérité croissante, mais apparente et passagère, de l’agriculture.


Ce fut alors que le blocus continental de Napoléon vint faire époque dans l’histoire de l’industrie allemande comme dans celle de l’industrie française, bien que J. B. Say, le disciple le plus célère d’Adam Smith, l’ait qualifié de calamité. En dépit des théoriciens, et particulièrement des théoriciens anglais, il est reconnu, et tous ceux qui connaissent l’industrie allemande peuvent l’attester, tous les relevés statistiques du temps en fournissent la preuve, que c’est de ce blocus que date l’essor des manufactures allemandes en tous genres [89], que l’amélioration de l’élève des moutons, antérieurement commencée, a reçu alors seulement une forte impulsion ; qu’alors seulement on s’est occupé sérieusement de perfectionner les voies de transport. Il est vrai que l’Allemagne perdit en grande partie son ancien commerce d’exportation, notamment en tissus de lin ; mais le profit surpassa sensiblement la perte, surtout pour les fabriques de Prusse et d’Autriche, qui avaient pris les devants sur celles du reste de l’Allemagne.


Au retour de la paix, les manufacturiers de l’Angleterre firent de nouveau à ceux de l’Allemagne une concurrence redoutable ; car, durant une période de clôture réciproque, de nouvelles inventions et la possession presque exclusive du marché du monde leur avaient donné une immense supériorité ; d’ailleurs, mieux pourvus de capitaux, ils pouvaient coter leur prix beaucoup plus bas, offrir des articles beaucoup plus parfaits et accorder des crédits beaucoup plus longs que les Allemands, qui avaient encore à lutter contre les difficultés du début. Il s’ensuivit une ruine générale et des cris de détresse parmi ces derniers, surtout manufacturiers du Rhin inférieur, de cette région qui, après avoir fait partie de la France, se voyait alors fermer le marché de cet État. L’ancien tarif prussien avait éprouvé aussi beaucoup de modifications dans le sens de la liberté absolue du commerce, et n’accordait pas une protection suffisante contre la concurrence anglaise. La bureaucratie prussienne, toutefois, résista longtemps à cette demande de secours. Elle s’était trop imbue, dans les universités, de la théorie d’Adam Smith, pour pouvoir promptement comprendre les besoins de l’époque. Il y eut même alors en Prusse des économistes qui ne craignirent pas de songer à ressusciter le système des physiocrates, mort depuis si longtemps. Mais, ici encore, la nature des choses fut plus forte que la théorie. On n’osa pas rester trop longtemps sourd au cri de détresse des manufactures, ce cri partant d’ailleurs d’une contrée qui regrettait son ancienne union avec la France et dont il importait de conquérir l’attachement. En ce temps-là s’accréditait de plus en plus l’opinion que le gouvernement anglais favorisait de tout son pouvoir l’inondation des marchés continentaux en produits fabriqués, dans le but d’étouffer au berceau les manufactures du continent. Cette opinion a été tournée en ridicule ; elle était cependant assez naturelle, d’abord parce que l’inondation avait lieu en effet comme si elle avait été organisée dans ce but ; et en second lieu, parce qu’un membre illustre du Parlement, M. Henri Brougham, aujourd’hui lord Brougham, avait déclaré crûment en 1815, « qu’on pouvait bien courir des risques de perte sur l’exportation des marchandises anglaises, afin d’étouffer au berceau les manufactures étrangères. » Cette pensée d’un homme si vanté depuis comme philanthrope cosmopolite et libéral, fut, dix ans plus tard, reproduite presque dans les mêmes termes par un autre membre du Parlement non moins vanté pour son libéralisme, M. Hume ; lui aussi voulait « qu’on étouffât dans leur maillot les fabriques du continent. »


Enfin la prière des manufacturiers prussiens fut exaucée, tardivement il est vrai, on ne peut pas le dissimuler, quand on songe combien il est pénible de lutter des années entières contre la mort, mais elle le fut de main de maître. Le tarif prussien de 1818 satisfit, dans le temps où il fut promulgué, à tous les besoins de l’industrie de la Prusse, sans exagérer aucunement la protection et sans entraver les relations utiles du pays avec l’étranger. Il fut, dans le taux de ses droits, incomparablement plus modéré que les tarifs d’Angleterre et de France, et il devait l’être ; car il s’agissait, non de passer peu à peu du système prohibitif au système protecteur, mais de ce qu’on appelle la liberté du commerce à la protection. Un autre mérite éminent de ce tarif, envisagé dans son ensemble, consistait en ce que la plupart de ses taxes étaient établies d’après le poids, et non d’après la valeur. Non-seulement on évitait ainsi la contrebande et les déclarations de valeurs insuffisantes, mais on atteignait en même temps un grand but : les objets de consommation générale que toute contrée peut le plus aisément fabriquer elle-même, et dont la production lui importe le plus à cause du chiffre élevé de sa valeur totale, étaient le plus fortement imposés, et les droits protecteurs s’abaissaient à mesure que s’élevaient la finesse et le prix de la marchandise, partant la difficulté de la fabrication et l’attrait comme la possibilité de la contrebande.


Cette tarification d’après le poids dut, on le conçoit aisément, atteindre le commerce des autres États allemands à un plus haut degré que celui des nations étrangères. Les États petits et moyens de l’Allemagne, déjà exclus des marchés de l’Autriche, de la France et de l’Angleterre, le furent alors presque entièrement du marché de la Prusse ; ce qui leur fut d’autant plus sensible, que plusieurs d’entre eux étaient en totalité ou en grande partie enclavés dans les provinces prussiennes.


La même mesure qui avait apaisé les fabricants de la Prusse, excita donc une douloureuse émotion parmi ceux du reste de l’Allemagne. Déjà peu auparavant l’Autriche avait grevé l’importation des produits fabriqués allemands en Italie, surtout celle des toiles de la haute Souabe. Bornés de toutes parts, pour leurs débouchés, à de petits territoires, et séparés même entre eux par de petites lignes de douane, les manufacturiers de ces États étaient dans un état voisin du désespoir.


Ce fut cette extrémité qui provoqua l’association de cinq à six mille fabricants et négociants allemands, fondée en 1819 à la foire du printemps de Francfort-sur-le-Mein, dans le but, d’une part d’abolir les douanes intérieures, de l’autre d’établir en Allemagne un système commun de commerce et de douanes.


Cette association se donna une organisation régulière. Les statuts en furent soumis à l’approbation de la Diète germanique, ainsi que de tous les princes et de tous les gouvernements d’Allemagne. Elle eut dans chaque ville allemande un correspondant local, dans chaque pays un correspondant provincial. Tous les membres et tous les correspondants s’engagèrent à concourir au but commun de tous leurs moyens. La ville de Nuremberg fut choisie pour centre de l’association, et autorisée à nommer un comité central, chargé de diriger les affaires avec l’aide d’un agent, fonction à laquelle l’auteur de cet écrit fut appelé. Une feuille hebdomadaire, intitulée Organe du commerce et des fabriques de l’Allemagne (Organ des deutschen Handels-und Fabricantenstandes), publia les débats et les mesures du comité central, ainsi que les idées, propositions, mémoires et notices statistiques concernant le but de l’association. Chaque année une assemblée générale se tenait à la foire de Francfort pour entendre le rapport du comité.


Après que l’association eut adressé à la Diète germanique une pétition où la nécessité et l’utilité des mesures proposées par elle étaient établies [90], le comité central entra en activité à Nuremberg. Il envoya aussitôt une députation à toutes les cours allemandes, puis au congrès ministériel de Vienne en 1820. Un résultat fut obtenu à ce congrès, c’est que plusieurs États moyens et petits convinrent de tenir à ce sujet un congrès particulier à Darmstadt. Les débats qui eurent lieu dans cette dernière assemblée conduisirent d’abord à une association entre le Wurtemberg et la Bavière, puis à l’union de quelques États allemands avec la Prusse, puis à celle des États du centre de l’Allemagne, puis enfin, et, principalement grâce aux efforts du baron de Cotta, à la fusion de ces trois confédérations douanières ; de telle sorte que, à l’exception de l’Autriche, des deux Mecklembourg, du Hanovre et des Villes anséatiques, l’Allemagne entière est réunie dans une association de douane qui a supprimé les barrières intérieures et élevé vis-à-vis de l’étranger une douane commune, dont le produit est partagé entre les États particuliers dans la mesure de leur population.


Le tarif de cette association est, en substance, le tarif prussien de 1818, c’est-à-dire un tarif de protection modérée.


Sous l’influence de cette association, l’industrie manufacturière, le commerce et l’agriculture des États allemands qu’elle embrasse ont déjà accompli des progrès immenses.

Chapitre VIII : Les Russes[modifier]

La Russie doit ses premiers progrès en civilisation et en industrie à ses rapports avec la Grèce, puis au commerce des Anséates par Novogorod, et quand Jean Vassiliévitsh eut détruit cette ville et que la route des côtes de la mer Blanche eut été découverte, au commerce avec les Anglais et les Hollandais.


Le grand essor de son industrie comme de sa civilisation ne date, toutefois, que du règne de Pierre le Grand. L’histoire de la Russie dans les cent quarante dernières années fournit une preuve éclatante de la puissante influence qu’exercent l’unité nationale et la constitution politique sur la prospérité économique des peuples. C’est à cette autorité impériale, par laquelle l’unité a été établie et maintenue entre une multitude de hordes barbares, que la Russie doit la création de ses manufactures, le progrès rapide de son agriculture et de sa population, le développement de son commerce intérieur à l’aide de canaux et de routes, un vaste commerce extérieur, toute son importance commerciale en un mot.


Mais le système commercial de la Russie ne remonte qu’à 1821.


Déjà, sans doute, sous Catherine II, les avantages offerts aux ouvriers et aux fabricants étrangers avaient fait faire quelques progrès aux métiers et aux fabriques ; mais la nation était encore trop arriérée dans la culture pour avoir pu dépasser les premiers rudiments dans la fabrication de la toile, du fer, de la verrerie, etc. et, en général, dans ces branches de travail pour lesquelles le pays était particulièrement favorisé par ses richesses agricoles et minérales.


De plus grands progrès dans les manufactures n’étaient pas, du reste, conformes alors à l’intérêt économique du pays. Si l’étranger avait reçu en paiement les denrées alimentaires, les matières brutes et les produits fabriqués communs que la Russie était en mesure de fournir, s’il n’y avait point eu de guerres ni de complications extérieures, la Russie aurait eu, longtemps encore, plus d’avantage à continuer ses relations avec des pays plus avancés qu’elle ; sa culture générale aurait été plus développée par ces relations que par le système manufacturier. Mais les guerres, le blocus continental et les mesures restrictives des nations étrangères contraignirent cet empire à chercher son salut dans d’autres voies que celle de l’exportation des matières brutes et de l’importation des produits fabriqués. Ces événements interrompirent les anciennes relations maritimes de la Russie. Le commerce par terre avec l’ouest du continent ne pouvait pas la dédommager de cette perte. Elle se vit en conséquence obligée de mettre elle-même en oeuvre ses matières brutes.


Après le rétablissement de la paix générale, on voulut revenir aux anciens errements. Le gouvernement, le czar lui-même avaient du penchant pour la liberté du commerce. Les écrits de M. Storch ne faisaient pas moins autorité en Russie que ceux de M. Say en Allemagne. On ne se laissa pas même effrayer par le premier choc que les fabriques indigènes, créées durant le système continental, eurent à supporter de la part de la concurrence anglaise. Ce premier choc une fois passé, disaient les théoriciens, on ne tarderait pas à goûter les béatitudes de la liberté du commerce. Les conjonctures commerciales étaient, en effet, des plus favorables à la transition.


La mauvaise récolte de l’Europe occidentale avait provoqué une forte exportation de produits agricoles, et la Russie eut ainsi pendant quelque temps d’abondants moyens de solder ses importations considérables de produits manufacturés étrangers.


Mais lorsque cette demande extraordinaire des produits de l’agriculture russe eut cessé, lorsque, bien au contraire, l’Angleterre eut, dans l’intérêt de son aristocratie, entravé l’importation des blés, et, dans l’intérêt du Canada, celle des bois étrangers, la ruine des fabriques du pays et l’excès de l’importation des objets fabriqués se firent doublement sentir.


Après avoir, avec M. Storch, considéré la balance du commerce comme une chimère dont il était aussi honteux et aussi ridicule pour un homme intelligent et instruit d’admettre l’existence que celle des sorcières au dix-septième siècle, on vit alors avec effroi qu’il se passait pourtant entre des contrées indépendantes quelque chose d’analogue à la balance du commerce. L’homme d’État le plus éclairé et le plus pénétrant de la Russie, le comte Nesselrode, n’hésita point à le professer publiquement. Il déclara, dans une circulaire officielle de 1821, « que la Russie se voyait forcée par les circonstances de recourir à un système de commerce indépendant ; que les produits de l’empire ne trouvaient point de débouché au dehors ; que les fabriques du pays étaient ruinées ou sur le point de l’être ; que tout le numéraire s’écoulait à l’étranger, et que les maisons de commerce les plus solides étaient à la veille d’une catastrophe. »


Les effets bienfaisants du système protecteur de la Russie ne contribuèrent pas moins que les conséquences désastreuses du rétablissement de la liberté du commerce à discréditer les principes et les assertions des théoriciens. Des capitaux, des talents et des bras affluèrent de tous les pays civilisés, surtout d’Angleterre et d’Allemagne, pour prendre leur part des avantages offerts aux manufactures indigènes. La noblesse prit exemple sur la politique impériale. Ne trouvant point au dehors de marché pour ses produits, elle essaya de résoudre le problème inverse, à savoir de rapprocher le marché des produits ; elle fonda des fabriques sur ses domaines. La demande de laines fines qu’occasionnèrent les fabriques de lainages nouvellement créées, eut pour effet une rapide amélioration de l’élève des moutons dans l’empire. Le commerce avec l’étranger augmenta au lieu de diminuer, surtout le commerce avec la Perse, la Chine et d’autres contrées voisines en Asie. Les crises commerciales cessèrent, et il suffit de parcourir les derniers rapports du département du commerce de Russie, pour se convaincre que la Russie doit à ce système un haut degré de prospérité, et qu’elle avance à pas de géant dans la carrière de la richesse et de la puissance. Il est insensé en Allemagne de vouloir amoindrir ces progrès et de se répandre en doléances sur le préjudice que le système russe a causé au nord-est de l’Allemagne. Une nation, comme un individu, n’a pas d’intérêts plus chers que les siens propres. La Russie n’est pas chargée de la prospérité de l’Allemagne. Que l’Allemagne s’occupe de l’Allemagne et la Russie de la Russie. Au lieu de se plaindre, au lieu de se repaître d’espérances et d’attendre le Messie de la future liberté du commerce, il serait mieux de jeter le système cosmopolite au feu et de profiter de l’exemple de la Russie.


Que l’Angleterre voie d’un oeil jaloux la politique commerciale de la Russie, c’est fort naturel. La Russie s’est par là émancipée de l’Angleterre. Elle s’est mise ainsi en mesure de rivaliser avec l’Angleterre en Asie. Si l’Angleterre fabrique à meilleur marché, dans le commerce avec l’intérieur de l’Asie, cet avantage est compensé par le voisinage et par l’influence politique de l’Empire. Si, vis-à-vis de l’Europe, la Russie est peu cultivée encore, vis-à-vis de l’Asie c’est un pays civilisé.


On ne doit pas méconnaître, toutefois, que le défaut de civilisation et d’institutions politiques constituera par la suite un grand obstacle aux progrès ultérieurs de la Russie dans l’industrie et dans le commerce, à moins que le gouvernement impérial ne réussisse, en établissant une bonne organisation municipale et provinciale, en restreignant peu à peu, puis en abolissant complètement le servage, en faisant surgir une classe moyenne instruite et des paysans libres, en améliorant les moyens de transport à l’intérieur, en facilitant enfin les communications avec l’Asie, à mettre la civilisation générale en rapport avec les besoins de l’industrie. Voilà les conquêtes que la Russie a à faire dans ce siècle ; elles sont la condition de ses progrès ultérieurs dans l’agriculture et dans l’industrie manufacturière, comme dans le commerce, la navigation marchande et la puissance navale. Mais pour que de pareilles réformes soient possibles, pour qu’elles s’accomplissent, il faut d’abord que la noblesse russe comprenne que ses intérêts matériels s’y rattachent étroitement <ref name="ftn97">Les données de ce chapitre seront utilement complétées par le passage suivant d’un livre écrit en langue allemande par un homme qui a dirigé, durant une vingtaine d’années, les finances de la Russie, feu le comte Cancrin, livre publié en 1845 sous le titre d’Économie des sociétés humaines :    « On a beaucoup déclamé contre ce qu’on appelle le système de clôture de la Russie ; qu’il me soit permis de dire ici quelques mots de l’état vrai des choses.    « Bien avant Catherine II, qui, accomplissant la pensée de Pierre le Grand, a européanisé en tout la Russie, des droits protecteurs avaient été établis dans l’empire ; et, à l’époque du congrès de Vienne, il y existait un système complet de protection, en partie même de prohibition, ayant pour objet de mettre un frein au luxe et de retenir l’argent dans le pays.    « Dans les traités de paix les diplomates insérèrent des articles sur la liberté du commerce, qui s’accommodaient peu à la situation de la Russie. De là le tarif libéral de 1819, sous l’action duquel la Russie fut inondée de marchandises étrangères, et un grand nombre de fabriques furent ruinées ou à la veille de l’être. On reconnut que, malgré l’accroissement des recettes de la douane, ce régime ne pouvait pas durer ; l’industrie fit éclater ses plaintes, et en 1821 fut promulgué un nouveau tarif plus sévère et renfermant des prohibitions.    « L’auteur trouva ce tarif en vigueur, lorsqu’en 1823 il fut nommé ministre des finances. Il l’a successivement corrigé et complété, il a aboli des prohibitions, il a abaissé des droits, il en a élevé d’autres dans l’intérêt du revenu ou de la protection, il a modifié les règlements de douane en quelques points. Il n’est donc pas l’auteur du système protecteur de la Russie.    « Ce système n’entrave pas le commerce d’une manière exagérée ; c’est ce que prouvent les recettes annuelles, qui ont triplé depuis 1823, et dont une portion considérable est fournie par les articles des fabriques étrangères.    Mais pourquoi toutes ces clameurs ?    « Jusqu’en 1823, on n’avait pas su réprimer une contrebande, qui procurait de grands bénéfices aux pays voisins sur la frontière de l’ouest. Non-seulement dans les lignes de douane, mais dans les bureaux mêmes et jusque dans les ports, cette contrebande s’exerçait sur une grande échelle. On faisait les papiers en double, on s’entendait avec les douaniers. De la sorte, le système protecteur était fréquemment éludé, et le négociant honnête ne pouvait pas observer la loi ; plus tard, il fut très-reconnaissant de le pouvoir. L’auteur changea en grande partie le personnel des douanes ; car un bon poste dans la douane était devenu une fortune. Les douaniers furent établis sur un pied régulier aux frontières, et ils forment sur la ligne européenne un corps bien rétribué, d’environ 9 000 hommes d’élite à pied et à cheval ; il y en a 20 000 en France. Les visiteurs furent choisis parmi les soldats qui avaient fait leur temps. Contre les doubles papiers, on eut recours à un timbre, le contrôle fut accéléré, la contrebande fut soigneusement poursuivie à l’intérieur par des employés habiles et sûrs, etc. à l’aide de toutes ces mesures, on réduisit la contrebande, surtout celle qui s’exerçait dans les bureaux de douane, aux proportions les plus faibles ; ce ne fut point en rendant l’accès de la Russie difficile ; les touristes peuvent attester que le voyageur n’est nulle part traité avec plus d’indulgence et de politesse ; il n’y a que les allées et venues des contrebandiers qui trouvent quelques obstacles à la frontière ; encore le commerce de la frontière a-t-il été notablement facilité dans ces derniers temps.    « La contrebande devint ainsi plus périlleuse, les primes d’assurance haussèrent, les marchandises encombrantes ne furent plus guère de son domaine ; les captures avaient été au commencement très-considérables, elles diminuèrent peu à peu. Hinc illae lacrymae ! Certaines gens, dans les pays limitrophes, éprouvèrent de fortes pertes ; de là les plaintes qui ont retenti dans les journaux et dans les livres. On se plaît à répéter que l’industrie manufacturière de la Russie a une existence tout artificielle ; les libéraux, les esprits passionnés trouvent extrêmement injuste que la Russie s’occupe de ses intérêts et non pas de ceux de l’étranger, malgré le désespoir que leur cause un système de clôture qui, à proprement parler, n’existe pas. List a dit la vérité.    « Il est faux en outre que l’industrie russe vive à l’aide de sacrifices du gouvernement. Elle est forte par elle-même, et, depuis vingt-cinq ans, aucune somme importante n’a été consacrée à soutenir les fabriques. On a, depuis 1823, employé de tout autres moyens pour le développement de l’industrie : une gazette du commerce, un journal des manufactures, des agents à l’étranger pour faire connaître toutes les nouvelles découvertes, tous les perfectionnements, l’expédition régulière d’échantillons, l’engagement d’étrangers habiles, un conseil des manufactures avec ses sections et ses correspondants, un grand institut technologique des écoles industrielles, l’envoi de jeunes gens à l’étranger, des expositions périodiques des produits de l’industrie à Moscou et à Saint-Pétersbourg avec des récompenses pour le mérite, des écoles gratuites de dessin, des règlements pour une meilleure police du travail, et beaucoup d’autres moyens que j’omets. Tout cela a contribué à accroître les lumières, le zèle, en un mot le capital intellectuel, à perfectionner les méthodes, à développer les dispositions naturelles de la nation, enfin à porter l’industrie au degré d’avancement auquel elle est parvenue et à réduire les prix, peut-être dans une trop forte proportion. Si cette industrie est encore en arrière pour les qualités superfines, elle réussit parfaitement dans les bonnes qualités, dans les articles moyens et inférieurs. Les draps ordinaires de la Russie sont meilleurs que ceux de France et ne coûtent pas davantage. Le tissage et la filature du coton y sont en bonne voie, pour les soieries, il n’y a qu’avec Lyon qu’elle ne puisse pas rivaliser. Saint-Pétersbourg et Moscou sont remplis de fabriques ; les bronzes de Saint-Pétersbourg, s’ils le cèdent pour la forme à ceux de France, sont d’un meilleur travail et d’une dorure plus solide, un peu plus chers toutefois. Du reste, si des écrivains sérieux, je ne nomme personne, dépeignent l’industrie russe comme artificielle, on doit l’expliquer sans doute par l’influence épidémique des rêveries du libre échange. »    Je dois ajouter que les modifications apportées au tarif russe depuis un certain nombre d’années ont eu généralement pour but d’accorder des facilités au commerce. Le tarif de novembre 1850 avait aboli la plupart des prohibitions en les remplaçant, il est vrai, par des droits extrêmement élevés. Un nouveau tarif, qui apporte au régime en vigueur de notables adoucissements, a été signé le 9 juin 1857. (H. R.)</ref>.


Chapitre IX : Les Américains du Nord[modifier]

Après avoir retracé, l’histoire en main, la politique commerciale des peuples européens de ceux du moins qui ont quelque chose à nous apprendre, nous jetterons un coup d’oeil de l’autre côté de l’Atlantique, sur un peuple de colons, qui, presque sous nos yeux, s’est élevé d’un complet assujettissement à sa mère patrie et du morcellement entre diverses provinces qu’aucun lien politique ne rattachait entre elles, à l’état de nation compacte, bien organisée, libre, puissante, industrieuse, riche, indépendante, et où peut-être nos petits-fils verront la première puissance maritime et commerciale du monde. L’histoire commerciale et industrielle del’Amérique du Nord est plus instructive que toute autre à notre point de vue ; le développement y est rapide, les périodes de commerce libre et de commerce restreint se succèdent promptement ; les résultats se manifestent avec toute évidence, et le mécanisme entier de l’industrie nationale et de l’administration publique se met à découvert sous l’oeil de l’observateur.


Les colonies de l’Amérique du Nord furent tenues par la métropole, sous le rapport des arts industriels, dans un si complet asservissement, qu’outre la fabrication domestique et les métiers usuels, on n’y toléra aucune espèce de fabriques.


En 1750, une fabrique de chapeaux établie dans le Massachusets provoqua l’attention et la jalousie du Parlement, qui déclara toutes les fabriques coloniales dommageables au pays (common nuisances), sans en excepter les forges, dans une contrée qui possédait en abondance tous les éléments de la fabrication du fer. En 1778, le grand Chatham, alarmé par les premiers essais manufacturiers de la Nouvelle-Angleterre, soutint qu’on ne devait pas permettre qu’il se fabriquât dans les colonies un fer à cheval.


Adam Smith a le mérite d’avoir le premier signalé l’iniquité de cette politique.


Le monopole de l’industrie manufacturière par la mère patrie est l’une des principales causes de la révolution américaine ; la taxe sur le thé ne fit que déterminer l’explosion.


Affranchis des entraves qu’on leur avait imposées, en possession de toutes les conditions matérielles et intellectuelles de l’industrie manufacturière, et séparés du pays d’où ils tiraient des objets fabriqués et ou ils vendaient leurs produits bruts, réduits, par conséquent, à leurs propres ressources pour la satisfaction de tous leurs besoins, les Etats de l’Amérique du Nord virent, durant la guerre de l’indépendance, les fabriques de toute espèce prendre chez eux un remarquable essor, et l’agriculture en retirer de tels avantages, que la valeur du sol, de même que le salaire du travail, haussa partout dans une forte proportion, nonobstant les charges publiques et les ravages de la guerre. Mais, après la paix de Paris, une constitution vicieuse n’ayant pas permis d’établir un système commun de commerce, par suite les produits fabriqués de l’Angleterre ayant trouvé de nouveau un libre accès, et fait aux jeunes fabriques américaines une concurrence impossible à soutenir, la prospérité dont le pays avait joui pendant la guerre disparut plus promptement encore qu’elle n’était venue.


Un orateur a dit plus tard dans le congrès au sujet de cette crise : « Nous achetions, suivant le conseil des modernes théoriciens, là où nous pouvions le faire au meilleur marché, et nous étions inondés de marchandises étrangères ; les articles anglais se vendaient à plus bas prix dans nos places maritimes qu’à Liverpool et à Londres. Nos manufacturiers furent ruinés ; nos négociants, ceux-là mêmes qui avaient espéré de s’enrichir par le commerce d’importation, firent faillite, et toutes ces causes réunies exercèrent une si fâcheuse influence sur l’agriculture, qu’il s’ensuivit une dépréciation générale de la propriété, et que la déconfiture devint générale parmi les propriétaires. » Cet état de choses ne fut malheureusement pas instantané ; il dura depuis la paix de Paris jusqu’à l’établissement de la constitution fédérale ; plus que toute autre circonstance, il disposa les différents États à resserrer plus étroitement leurs liens politiques et à accorder au congrès les pouvoirs nécessaires pour l’adoption d’un commun système de commerce. De tous les Etats, sans en excepter celui de New-York et la Caroline du Sud, le congrès fut assailli de demandes de protection en faveur de l’industrie du pays ; et, le jour de son inauguration, Washington porta un habit en drap indigène, « afin, dit un journal du temps qui se publiait à New-York, de donner à tous ses successeurs et à tous les législateurs à venir, avec la simplicité expressive qui appartient a ce grand homme, une leçon ineffaçable sur les moyens de développer la prospérité du pays. » Bien que le premier tarif américain, celui de 1789, n’établit que de faibles droits d’entrée sur les articles fabriqués les plus importants, il eut, dès les premières années, de si heureux résultats, que Washington, dans son message de 1791, put féliciter la nation de l’état florissant dans lequel se trouvaient les manufactures, l’agriculture et le commerce.


On reconnut bientôt l’insuffisance de cette protection ; l’obstacle d’un faible droit fut aisément vaincu par les fabricants d’Angleterre dont les procédés s’étaient améliorés. Le congrès porta à 15 pour cent le droit sur les articles les plus importants ; mais ce ne fut qu’en 1804, lorsque la modicité des recettes de douane le contraignait à augmenter le revenu. Déjà, depuis longtemps, les fabricants du pays s’étaient épuisés en doléances sur le manque de protection, et les intérêts opposés, en arguments sur les avantages de la liberté du commerce ainsi que sur les inconvénients des droits protecteurs élevés.


Dès 1789, sur la proposition de James Madison, la navigation avait obtenu une protection suffisante ; son essor contrastait avec les faibles progrès généralement accomplis par les manufactures ; de 200,000 tonneaux en 1789, elle s’était élevée en 1801 à plus d’un demi-million.


Sous l’abri du tarif de 1804, l’industrie manufacturière de l’Amérique du Nord ne se maintint qu’avec peine devant celle de l’Angleterre, que fortifiaient de continuels perfectionnements et qui avait atteint des proportions colossales ; elle aurait sans doute succombé dans la lutte, si l’embargo et la déclaration de guerre de 1812 ne lui étaient venus en aide.


Alors, comme durant la guerre de l’indépendance, les fabriques américaines prirent un essor si extraordinaire, que, non contentes de satisfaire aux besoins du pays, elles commencèrent bientôt à exporter. D’après un rapport du comité du commerce et des manufactures au congrès, les seules industries du coton et de la laine occupaient, en 1815, 100,000 ouvriers, produisant annuellement pour plus de 60 millions de dollars (321 millions de francs) [91]. De même que pendant la guerre de la révolution, on remarqua, comme une conséquence nécessaire de l’extension de l’industrie manufacturière, une hausse rapide de toutes les valeurs, des produits bruts et de la main-d’oeuvre aussi bien que de la propriété foncière, partant la prospérité commune des propriétaires, des ouvriers et du commerce intérieur.


Après la paix de Gand, le congrès, instruit par l’expérience de 1786, doubla pour la première année les droits existants, et le pays, durant cette année, continua de prospérer. Mais, sous la pression des intérêts particuliers opposés aux manufactures et des arguments de la théorie, il décréta, pour 1816, une diminution sensible des droits d’entrée, et bientôt reparurent les mêmes résultats que la concurrence étrangère avait déjà produits de 1786 à 1789, savoir ruine des fabriques, dépréciation des produits bruts ainsi que de la propriété foncière, détresse générale des agriculteurs. Après que le pays avait, pour la seconde fois, goûté, en temps de guerre, les bienfaits de la paix, il souffrait, pour la seconde fois aussi pendant la paix, plus de maux que la guerre la plus dévastatrice n’aurait pu lui en causer. Ce ne fut qu’en 1824, lorsque les effets de l’acte extravagant de l’Angleterre sur les céréales se furent fait sentir dans toute leur étendue, et que l’intérêt agricole des États du Centre, du Nord et de l’Ouest se vit obligé de faire cause commune avec l’intérêt manufacturier, qu’un tarif un peu plus élevé passa dans le congrès. M. Huskisson ayant pris sur-le-champ des mesures pour en paralyser les conséquences au point de vue de la concurrence anglaise, ce tarif ne tarda pas à être reconnu insuffisant, et complété, après un vif débat, par celui de 1828.


La statistique officielle de l’État du Massachusets récemment publiée [92] donne quelque idée de l’essor qu’à l’aide du système protecteur et malgré les adoucissements apportés ensuite au tarif de 1828, les manufactures prirent dans les États-Unis, surtout dans le Centre et dans le Nord. En 1837, le Massachusets renfermait 282 manufactures de coton et 565 031 broches en activité, lesquelles occupaient 4 997 ouvriers et 14 757 ouvrières ; 37 275 917 livres (16 844 629 kilog.) [93] de coton y étaient mises en oeuvre, et 126 millions de yards (115 millions de mètres) [94] de tissus y étaient fabriqués, ce qui produisait une valeur de 13 056 659 dollars (69 953 125 fr.), au moyen d’un capital de 14 369 719 dollars (76 877 796 fr.).


L’industrie de la laine présentait 192 manufactures, 501 machines, et occupait 3 612 ouvrières et 3 485 ouvriers, qui mettaient en oeuvre 10 858 088 livres (4 924 551 kilog.) de laine, et produisaient 11 313 426 yards (10 345 865 mètres) de tissus représentant une valeur de 10 399 807 dollars (55 637 955 fr.), au moyen d’un capital de 5 770 750 dollars (30 873 512 fr.) ll se fabriquait 16 689 877 paires de souliers et de bottes, destinées en grande partie aux Etats de l’Ouest, pour une valeur de 16 642 520 dollars (89 037 482 fr).


Les autres fabrications offraient un développement proportionné.


L’ensemble de la production manufacturière de l’État, indépendamment de la construction navale, était évalué à plus de 86 millions (460 millions de fr.), au moyen d’un capital d’environ 60 millions de dollars (311 millions de francs).


Le nombre des ouvriers était de 117 352, sur une population totale de 701 331.


Il n’était point question de misère, de grossièreté, ni de vices parmi la population des manufactures ; tout au contraire, chez les nombreux ouvriers de l’un et de l’autre sexe règne la moralité la plus sévère, la propreté et l’élégance du vêtement ; ils trouvent dans des bibliothèques à leur usage des livres utiles et instructifs ; le travail n’épuise pas leurs forces ; leur nourriture est abondante et saine. La plupart des jeunes filles s’amassent une dot [95].


Ce dernier point tient visiblement au bas prix des denrées alimentaires, à la médiocrité et à la juste répartition des impôts. Que l’Angleterre supprime ses entraves à l’importation des produits agricoles, qu’elle diminue ses taxes de consommation de moitié ou des deux tiers, qu’elle couvre le déficit par un impôt sur le revenu, et elle assurera une condition semblable aux ouvriers de ses fabriques [96].


Aucun pays n’a été si méconnu et si mal jugé que l’Amérique du Nord, en ce qui touche son avenir et son économie publique, par les théoriciens comme par les praticiens. Adam Smith et J. B. Say avaient déclaré que les États-Unis étaient voués à l’agriculture comme la Pologne. La comparaison n’était pas très-flatteuse pour cette confédération de jeunes et ambitieuses républiques, et la perspective qui leur était ainsi offerte était peu consolante. Les théoriciens que je viens de nommer avaient établi que la nature avait destiné les Américains du Nord exclusivement à l’agriculture, tant que la terre la plus fertile pourrait y être acquise presque pour rien. On les avait vivement félicités d’obéir de si bon coeur aux prescriptions de la nature et d’offrir à la théorie un si bel exemple des merveilleux effets de la liberté du commerce ; mais l’école éprouva bientôt la contrariété de perdre cette preuve importante de la rectitude et de l’applicabilité de sa théorie, et de voir les États-Unis chercher leur fortune dans une voie diamétralement opposée à celle de la liberté commerciale absolue.


Cette jeune nation, que l’école avait chérie jusque-là comme la prunelle de ses yeux, devint alors l’objet du blâme le plus énergique chez les théoriciens de toute l’Europe. Le nouveau monde, disait-on, avait fait peu de progrès dans les sciences politiques ; au moment où les peuples européens travaillaient, avec le zèle le plus sincère, à la réalisation de la liberté générale du commerce, au moment où l’Angleterre et la France en particulier se préparaient à faire des pas signalés vers ce grand but philanthropique, les États-Unis retournaient, pour développer leur prospérité, à ce système mercantile vieilli depuis longtemps et si nettement réfuté par la science. Un pays tel que l’Amérique du Nord, dans lequel de si vastes espaces de la terre la plus fertile étaient encore sans culture et où le salaire était si élevé, ne pouvait mieux employer ses capitaux et son trop-plein de population qu’à l’industrie agricole ; une fois celle-ci parvenue à son complet développement, l’industrie manufacturière surgirait d’elle-même et sans excitation factice ; en faisant naître artificiellement des manufactures, les États-Unis portaient préjudice non-seulement aux pays de plus ancienne culture, mais surtout à eux-mêmes.


Chez les Américains, toutefois, le bon sens et le sentiment des nécessités du pays furent plus forts que la foi dans les préceptes de la théorie. On scruta les arguments des théoriciens, et l’on conçut des doutes sérieux sur l’infaillibité d’une doctrine à laquelle ses propres adeptes ne se conformaient même pas.


A l’argument tiré de la grande quantité de terrains fertiles restés encore sans culture, on répondit : que dans les États de l’Union, déjà populeux, déjà bien cultivés et mûrs pour les fabriques, de tels terrains étaient aussi rares que dans la Grande-Bretagne ; que le trop-plein de population de ces États était obligé de se transporter à grands frais vers l’Ouest, pour en défricher de pareils. De là, chaque année, pour les États de l’Est, non-seulement une perte considérable en capitaux matériels et intellectuels, mais encore, ces émigrations transformant des consommateurs en concurrents, une dépréciation de leurs propriétés et de leurs produits agricoles. L’Union ne pouvait avoir intérêt à ce que les solitudes qu’elle possédait jusqu’aux bords de la mer Pacifique, fussent mises en culture avant que la population, la civilisation et les forces militaires des États eussent atteint un développement convenable. Au contraire, les États de l’Est n’avaient d’avantages à retirer du défrichement de ces lointaines solitudes, qu’en s’adonnant à l’industrie manufacturière de manière à échanger leurs articles fabriqués contre les denrées de l’Ouest. On alla plus loin ; on se demanda si l’Angleterre ne se trouvait pas dans une situation tout à fait semblable ; si elle ne disposait pas, dans le Canada, dans l’Australie et dans d’autres régions, d’une vaste étendue de terrains fertiles et encore incultes ; si elle n’avait pas, pour transporter dans ces pays le trop-plein de sa population, à peu près les mêmes facilités que les Etats-Unis pour envoyer le leur des bords de l’océan Atlantique à ceux du Missouri ; pourquoi, néanmoins, l’Angleterre non-seulement continuait de protéger son industrie manufacturière, mais travaillait à la développer de plus en plus.


L’argument de l’école, que, là où les salaires étaient élevés dans le travail agricole, les fabriques ne pouvaient venir naturellement et n’étaient que des plantes de serre chaude, ne parut fondé qu’en partie, savoir à l’égard de ces articles qui, présentant peu de volume et de poids relativement à leur valeur, étaient produits principalement par le travail manuel, mais non en ce qui touche ceux dont le prix n’est que faiblement influencé par le taux du salaire et pour lesquels l’élévation de ce taux est compensée par l’emploi de machines ou de moteurs hydrauliques, par le bon marché des matières brutes et des denrées alimentaires, par l’abondance et le bas prix des combustibles et des matériaux de construction, enfin par la modicité des impôts et par l’énergie du travail.


L’expérience avait d’ailleurs enseigné depuis longtemps aux Américains que l’agriculture d’un pays ne peut parvenir à un haut degré de prospérité qu’autant que l’échange des produits fabriqués est garanti pour l’avenir ; que, si l’agriculteur demeure dans l’Amérique du Nord et le manufacturier en Angleterre, cet échange sera fréquemment interrompu par la guerre, par des crises commerciales ou par des mesures restrictives adoptées à l’étranger ; que, par conséquent, pour asseoir sur une base solide la prospérité du pays, le manufacturier, suivant l’expression de Jefferson, doit s’établir à côté de l’agriculteur.


Les Américains du Nord comprenaient enfin qu’une grande nation ne doit pas poursuivre exclusivement des avantages matériels immédiats ; que la civilisation et la puissance, qui, comme Adam Smith le reconnaît, sont des biens plus précieux et plus désirables que la richesse matérielle, ne sauraient être acquises et maintenues qu’à l’aide de l’industrie manufacturière ; qu’une nation qui se sent appelée a prendre le rang parmi les plus cultivées et parmi les plus puissantes, ne doit reculer devant aucun sacrifice pour posséder la condition de ces biens, et que, cette condition, les États voisins de l’Atlantique la possédaient.


C’est sur les rivages de l’Atlantique que la population et la civilisation européenne ont pris pied d’abord ; c’est là que se sont formés d’abord des états populeux, cultivés et riches ; là est le berceau des pêcheries maritimes, de la navigation côtière et des forces navales du pays ; là fut conquise son indépendance, et sa fédération fut fondée ; c’est par ces États du littoral qu’a lieu son commerce extérieur : par eux il est en contact avec le monde civilisé, par eux il reçoit le trop-plein de l’Europe en population, en capital matériel et en ressources morales ; c’est sur la civilisation, sur la puissance et sur la richesse de ces États que repose l’avenir de civilisation, de puissance et de richesse de toute la nation, son indépendance et sa future influence sur les pays moins avancés.


Supposons que la population de ces États du littoral diminue au lieu de s’accroître, que leurs pêcheries, leur cabotage, leur navigation avec l’étranger, leur commerce extérieur, que leur prospérité enfin décroisse ou reste stationnaire au lieu d’augmenter, nous verrons s’amoindrir dans la même proportion les moyens de civilisation de tout le pays, les garanties de son indépendance et de son influence. On peut même concevoir le territoire des États-Unis cultivé tout entier d’une mer à l’autre, rempli d’États agricoles et couvert d’une nombreuse population, et la nation demeurée cependant à un degré inférieur de civilisation, d’indépendance, de puissance et de commerce extérieur. Nombre de peuples se trouvent dans cette situation, et, avec une grande population, sont sans marine marchande et sans forces navales.


Si une puissance avait conçu le plan d’arrêter le peuple américain dans son essor, de lui imposer à jamais son joug industriel, commercial et politique, elle n’atteindrait son but qu’en dépeuplant les États de l’Atlantique et en poussant vers l’intérieur tout ce qui leur accroît de population, de capital et de forces morales. Par là elle entraverait le pays dans le développement de sa puissance maritime ; elle pourrait espérer même d’occuper de vive force, avec le temps, les principaux points de défense sur la côte de l’Atlantique et aux embouchures des fleuves. Le moyen est fort simple ; il suffirait d’empêcher que l’industrie manufacturière ne fleurit dans les États de l’Atlantique, et de faire adopter en Amérique le principe de la liberté absolue du commerce extérieur.


Si les États de l’Atlantique n’étaient pas manufacturiers, ils ne pourraient pas se maintenir au même degré de civilisation, ils déclineraient sous tous les rapports. Comment les villes du littoral de l’Atlantique pourraient-elles prospérer sans manufactures ? Ce ne serait pas en expédiant les denrées de l’intérieur de pays en Europe, et les marchandises anglaises dans l’intérieur du pays ; car quelques milliers d’individus suffisent pour une telle opération. Que deviendraient les pêcheries ? La plus grande partie de la population qui s’est portée vers l’intérieur préfère la viande fraîche et le poisson d’eau douce au poisson salé ; elle n’a pas besoin d’huile de haleine, ou du moins elle n’en consomme que de minimes quantités. Comment le cabotage aurait de l’activité ? La plupart des Etats du littoral sont peuplés d’agriculteurs, qui produisent eux-mêmes les denrées alimentaires, les matériaux de construction et les combustibles dont ils ont besoin ; il n’y aurait donc rien à transporter le long de la côte. Comment le commerce extérieur et la navigation avec l’étranger prendraient-ils de l’accroissement ? Le pays n’a rien à offrir de ce que les peuples les moins avancés possèdent en abondance, et les nations manufacturières, chez lesquelles il écoulerait ses produits, protégent leur marine marchande. Dans ce déclin des pêcheries, du cabotage, de la navigation avec l’étranger et du commerce extérieur, que deviendra la marine militaire ? Comment, sans marine militaire, les États de l’Atlantique pourront-ils se défendre contre les attaques du dehors ? Comment l’agriculture même pourra-t-elle fleurir dans ces États, lorsque, transportées dans l’Est par les canaux et par les chemins de fer, les denrées des terres beaucoup plus fertiles et beaucoup moins chères de l’Ouest, de ces terres qui n’ont pas besoin d’engrais, pourront s’y vendre à meilleur marché que l’Est lui-même ne peut les produire avec un sol depuis longtemps épuisé ? Comment, dans un pareil état de choses, la civilisation des États de l’Est pourrait-elle avancer et leur population s’accroitre, lorsqu’il est évident que, sous l’empire du libre commerce avec l’Angleterre, tout leur trop-plein de population et de capital agricole se porterait vers l’Ouest ? La situation actuelle de la Virginie ne donne qu’une faible idée de celle à laquelle le dépérissement des manufactures réduirait les États de l’Atlantique ; la Virginie, en effet, de même que tous les États méridionaux du même littoral, prend parfois une large part à l’approvisonnement des États manufacturiers en produits agricoles.


L’existence d’une industrie manufacturière dans les États de l’Atlantique change entièrement la face des choses. Alors affluent de toutes les contrées européennes population, capital, habileté technique, ressources intellectuelles ; alors augmente, avec les envois de matières brutes de l’Ouest, la demande des produits manufacturés de ces États ; alors leur population, le nombre et l’importance de leurs villes, leur richesse, enfin, se développent dans les mêmes proportions que la culture des solitudes occidentales ; alors, avec une population qui s’accroit, leur propre agriculture est stimulée par une plus forte demande de viande, de beurre, de fromage, de lait, de légumes, de plantes oléagineuses et de fruits ; alors augmente la demande des poissons salés et de l’huile de poisson, partant la pêche maritime ; alors le cabotage trouve à transporter des masses de denrées alimentaires, de matériaux de construction, de houilles etc. que réclame une population manufacturière ; alors les manufactures produisent une multitude d’articles à exporter dans tous les pays du monde, ce qui donne lieu à des retours avantageux ; alors, par le cabotage, Par la pêche maritime et par la navigation avec l’étranger s’accroissent les forces navales et, avec elles, les garanties de l’indépendance du pays et de son influence sur les autres nations, particulièrement sur celles de l’Amérique du Sud ; alors les arts et les sciences, la civilisation et la littérature prennent dans les États de l’Est un nouvel essor et se répandent ensuite sur ceux de l’Ouest.


Voilà comment les États-Unis ont été amenés à restreindre l’importation des articles des fabriques étrangères et à protéger leurs propres fabriques. Avec quel succés, nous l’avons fait voir. L’expérience des États-Unis eux-mêmes et l’histoire de l’industrie chez les autres peuples montrent que, sans ces mesures, le littoral de l’Atlantique ne serait jamais devenu manufacturier.


Les crises commerciales, si fréquentes en Amérique, ont été représentées à tort comme une conséquence de ces restrictions. L’expérience antérieure de l’Amérique du Nord, tout comme la plus récente, enseigne, au contraire, que ces crises n’ont jamais été plus fréquentes ni plus désastreuses que dans les moments où les relations avec l’Angleterre étaient le moins entravées. Les crises commerciales, dans les États agricoles qui s’approvisionnent d’articles fabriqués au dehors, proviennent du manque d’équilibre entre l’importation et l’exportation. Les États manufacturiers, plus riches en capital que les États agricoles, et toujours préoccupés d’angmenter leurs débouchés, livrent leurs marchandises à crédit et poussent à la consommation. C’est comme une avance sur la prochaine récolte. Or, si la récolte est insuffisante, de telle sorte que sa valeur reste au-dessous de celle des consommations antérieures, ou si elle est trop abondante, et que les produits faiblement demandés ne se vendent qu’à vil prix, si en même temps le marché demeure encombré d’articles des fabriques étrangères, cette disproportion entre les moyens de payer et les consommations antérieures, comme entre l’offre et la demande des produits agricoles et des produits fabriqués, donne naissance à la crise commerciale. Cette crise est accrue, aggravée, mais elle n’est pas produite par les opérations des banques de l’étranger et du pays. Nous donnerons dans un chapitre ultérieur des explications à ce sujet.

Chapitre X : Les leçons de l'Histoire[modifier]

En tout temps et en tout lieu l’intelligence, la moralité et l’activité des citoyens se sont réglées sur la prospérité du pays, et la richesse a augmenté ou décru avec ces qualités ; mais nulle part le travail et l’économie, l’esprit d’invention et l’esprit d’entreprise des individus n’ont rien fait de grand là où la liberté civile, les institutions et les lois, l’administration et la politique extérieure, et surtout l’unité et la puissance nationale, ne leur ont pas prêté appui.


Partout l’histoire nous montre une énergique action des forces sociales et des forces individuelles les unes sur les autres. Dans les villes italiennes et dans les villes anséatiques, en Hollande et en Angleterre, en France et en Amérique, nous voyons les forces productives et par conséquent les richesses des individus augmenter avec la liberté, avec le perfectionnement des institutions politiques et sociales, et celles-ci, à leur tour, trouver dans l’accroissement des richesses matérielles et des forces productives des individus les éléments de leur perfectionnement ultérieur. L’essor de l’industrie et de la puissance de l’Angleterre ne date que de l’affermissement de sa liberté. L’industrie et la puissance des Vénitiens et des Anséates, des Espagnols et des Portugais se sont éclipsées avec leur liberté. Les individus ont beau être laborieux, économes, intelligents et inventifs, ils ne sauraient suppléer au défaut d’institutions libres. L’histoire enseigne, par conséquent, que les individus puisent la majeure partie de leur puissance productive dans les institutions et dans l’état de la société.


Nulle part l’influence de la liberté, de l’intelligence et des lumières sur la puissance, et, par suite, sur la force productive et sur la richesse du pays, n’apparaît plus clairement que dans la navigation. De toutes les branches de travail, la navigation est celle qui exige le plus d’énergie et de courage, le plus d’audace et de persévérance, qualités qui évidemment ne peuvent éclore que dans l’atmosphère de la liberté. Dans aucune autre l’ignorance, la superstition et le préjugé, l’indolence, la lâcheté et la mollesse ne sont aussi funestes ; nulle part le sentiment de l’indépendance personnelle n’est indispensable au même degré. Aussi l’histoire ne fournit-elle point d’exemple de peuple asservi qui ait excellé dans la navigation.


Les Indous, les Chinois et les Japonais se sont de toute antiquité bornés à naviguer sur leurs canaux, sur leurs fleuves, ou leurs côtes. Dans l’ancienne Égypte, la navigation maritime était réprouvée, apparemment parce que les prêtres et les monarques craignaient qu’elle ne donnât un aliment à l’esprit de liberté et d’indépendance. Les États les plus libres et les plus éclairés de la Grèce furent aussi les plus puissants sur la mer ; avec leur liberté cessa leur puissance maritime ; et l’histoire, qui raconte tant de victoires remportées sur terre par les rois de Macédoine, se tait sur leurs victoires navales.


Quand les Romains sont-ils puissants sur la mer, et quand n’entend-on plus parler de leurs flottes ? A quelle époque l’Italie commande-t-elle en souveraine sur la Méditerranée, et depuis quand son cabotage même est-il tombé aux mains des étrangers ? L’Inquisition avait depuis longtemps prononcé sur les flottes espagnoles un arrêt de mort, avant qu’il fût exécuté par celles de l’Angleterre et de la Hollande. Du jour où surgissent les oligarchies marchandes des Villes anséatiques, la puissance et l’audace se retirent de la Hanse. Dans les anciens Pays-Bas, les navigateurs conquièrent seuls leur liberté ; ceux qui se soumettent à l’inquisition sont condamnés à voir fermer jusqu’à leurs fleuves. La flotte anglaise, victorieuse, dans la Manche, de celle de la hollande, ne fit que prendre possession de la domination maritime, que l’esprit de la liberté lui avait depuis longtemps attribuée. La Hollande, pourtant, a conservé jusqu’à nos jours une grande partie de sa marine, tandis que celle des Espagnols et des Portugais est il peu près anéantie. Inutilement quelques grands administrateurs essaient de donner une flotte à la France sous le règne du despotisme, cette flotte disparaît toujours. Aujourd’hui la marine marchande et la marine militaire de la France grandissent sous nos yeux. À peine l’indépendance des États-Unis de l’Amérique du Nord est-elle accomplie, que déjà ils luttent glorieusement contre les flottes géantes de la mère patrie. Mais qu’est-ce que la navigation de l’Amérique du Centre et de celle du Sud ? Tant que leurs pavillons ne flotteront pas sur toutes les mers, l’efficacité de leur régime républicain sera contestable. Voyez, au contraire, le Texas ; à peine éveillé à la vie, il réclame déjà sa part de l’empire de Neptune.


La navigation n’est qu’un élément de la force industrielle du pays, élément qui ne peut croître et fleurir que dans l’ensemble et par l’ensemble. En tous temps et en tous lieux, la navigation, le commerce intérieur et extérieur, l’agriculture elle-même ne se montrent prospères que là où les manufactures sont parvenues à une grande prospérité. Mais, si la liberté est la condition fondamentale du développement de la navigation, à combien plus forte raison n’est-elle pas la condition essentielle de l’accroissement de l’industrie manufacturière, de toute la puissance productive du pays ? L’histoire ne connaît pas de peuple riche, de peuple adonné au commerce et aux arts, qui n’ait été en même temps un peuple libre.


Partout c’est avec les manufactures qu’on voit apparaître les voies de communication, l’amélioration de la navigation fluviale, la construction de canaux et de routes, la navigation à vapeur et les chemins de fer, ces conditions essentielles d’une agriculture avancée et de la civilisation.


L’histoire enseigne que les arts et les métiers ont voyagé de ville en ville, de pays en pays. Persécutés et opprimés dans leur patrie, ils s’enfuyaient dans les villes et dans les contrées qui leur assuraient liberté, protection et appui. C’est ainsi qu’ils passèrent de Grèce et d’Asie en Italie, de là en Allemagne, en Flandre et en Brabant, et de ces derniers lieux en Hollande et en Angleterre. Partout ce fut la démence et le despotisme qui les chassèrent et la liberté qui les attira. Sans les extravagances des gouvernements du continent, l’Angleterre serait difficilement parvenue à la suprématie industrielle. Mais lequel nous semble le plus raisonnable, d’attendre que d’autres peuples soient assez insensés pour expulser leurs industries et pour les contraindre à chercher parmi nous un refuge, ou, sans compter sur de pareilles éventualités, de les attirer chez nous en leur offrant des avantages ? L’expérience apprend, il est vrai, que le vent porte les graines d’une contrée dans une autre, et que des espaces incultes se sont changés ainsi en forêts épaisses ; mais le forestier serait-il sage d’attendre que le vent opérât cette transformation dans le cours des siècles ? Est-il insensé, lorsqu’il ensemence des terrains incultes, afin d’atteindre le but en quelques dizaines d’années ? L’histoire nous enseigne que des peuples entiers ont accompli avec succès ce que nous voyons faire au forestier.


Quelques cités libres ou de petites républiques, bornées dans leur territoire, dans leur population, dans leur puissance militaire, ou encore des associations de pareilles villes et de pareils États, soutenues par l’énergie de leur jeune liberté, favorisées par leur situation géographique et par d’heureuses circonstances, ont brillé dans l’industrie et dans le commerce longtemps avant les grandes monarchies, par de libres relations avec ces dernières, auxquelles elles fournissaient des produits manufacturés en échange de produits agricoles. Elles se sont élevées à un haut degré de richesse et de puissance. Tel a été le cas de Venise et de la Hanse, de la Flandre et de la Hollande.


La liberté du commerce n’a pas été moins avantageuse dans le commencement aux grands États avec lesquels elles trafiquaient. Dans l’abondance de leurs ressources naturelles et dans la rudesse de leur état social, la libre importation des produits fabriqués étrangers et l’exportation de leurs produits agricoles étaient les moyens les plus certains et les plus efficaces de développer leurs forces productives, d’accoutumer au travail des habitants paresseux et querelleurs, d’intéresser les propriétaires du sol et les nobles à l’industrie, d’éveiller l’esprit d’entreprise endormi chez les marchands, en un mot, d’accroître leur culture, leur industrie et leur puissance.


La Grande-Bretagne surtout a retiré ces avantages de ses relations avec les Italiens et les Anséates, avec les Flamands et les Hollandais. Mais, parvenus à l’aide du libre commerce à un certain degré de développement, les grands États comprirent que le plus haut point de culture, de puissance et de richesse ne pouvait être atteint qu’au moyen de l’association des manufactures et du commerce avec l’agriculture ; ils sentirent que les manufactures récentes du pays ne pourraient soutenir avec succès la libre concurrence des manufactures anciennes de l’étranger ; que leurs pêcheries et leur navigation marchande, bases de la puissance maritime, ne pourraient prospérer qu’à l’aide de faveurs particulières, et qu’à côté d’étrangers supérieurs par les capitaux, par l’expérience et par les lumières, les commerçants nationaux continueraient a être paralysés. Ils cherchèrent, en conséquence, par des restrictions, par des faveurs et par des encouragements, à transplanter sur leur propre sol les capitaux, l’habileté et l’esprit d’entreprise des étrangers, et cela avec plus ou moins de succès, avec plus ou moins de rapidité, suivant que les moyens employés avaient été choisis avec plus ou moins de discernement et appliqués avec plus ou moins d’énergie et de suite.


L’Angleterre, particulièrement, a recouru à cette politique. Mais, des monarques inintelligents ou livrés à leurs passions, des troubles intérieurs ou des guerres étrangères en ayant interrompu fréquemment l’application, ce ne fut qu’à la suite des règnes d’Édouard VI et d’Élisabeth et de ses révolutions qu’elle eut un système arrêté et approprié au but. Car quelle efficacité pouvaient avoir les mesures d’Édouard III, lorsque, jusques à Henri VI, on ne permettait ni la circulation du blé d’un des comtés de l’Angleterre dans l’autre, ni son exportation à l’étranger ? Lorsque, encore sous Henri VII et sous Henri VIII, toute espèce d’intérêt, jusqu’aux profits du change, était réputée usure, et qu’on croyait encourager les métiers en taxant très-bas les tissus de laine et les salaires, la production du blé en restreignant les grands troupeaux de moutons ? Et combien la fabrication des laines et la navigation de l’Angleterre n’auraient-elles pas atteint plus tôt un haut degré de prospérité, si Henri VIII n’avait pas considéré comme un mal la hausse du prix du blé, si, au lieu de chasser du pays en masse les ouvriers étrangers, il avait, à l’exemple de ses prédécesseurs, cherché à en attirer un plus grand nombre, si Henri VII n’avait pas rejeté l’acte de navigation qui lui avait été proposé par le parlement !


En France nous voyons les manufactures, la libre circulation au dedans, le commerce extérieur, les pêcheries, la marine marchande et militaire, en un mot tous les attributs d’une nation grande, puissante et riche, que l’Angleterre n’avait réussi à acquérir que par des siècles d’efforts, surgir en quelques années, comme par enchantement, à la voix d’un grand génie, mais disparaître plus promptement encore sous la main de fer du fanatisme religieux et du despotisme.


Nous voyons le principe du libre commerce lutter sans succès, dans des circonstances défavorables, contre la restriction revêtue de la puissance ; la Hanse est anéantie et la Hollande succombe sous les coups de l’Angleterre et de la France.


La décadence de Venise, de l’Espagne et du Portugal, le mouvement rétrograde de la France après la révocation de l’édit de Nantes, et l’histoire de l’Angleterre, où nous voyons la liberté marcher toujours du même pas que l’industrie, que le commerce et que la richesse nationale, enseignent que la politique restrictive n’est efficace qu’autant qu’elle est soutenue par le développement de la civilisation et par des institutions libres dans le pays.


D’un autre côté l’histoire des États-Unis et l’expérience de l’Angleterre apprennent qu’une culture très-avancée avec ou sans institutions libres, si elle n’est appuyée par une bonne politique commerciale, n’est qu’une faible garantie des progrès économiques d’une nation.


L’Allemagne moderne, dépourvue d’une politique commerciale énergique et collective, livrée sur son territoire à la concurrence d’une industrie manufacturière étrangère supérieure a tous égards, exclue en même temps des marchés étrangers par des restrictions arbitraires et souvent capricieuses, loin d’accomplir dans son industrie des progrès en harmonie avec son degré de culture, ne peut pas même se maintenir à son ancien rang, et se verra exploitée comme une colonie par le même peuple, qui, il y a quelques siècles, était de même exploité par ses marchands, jusqu’à ce qu’enfin ses gouvernements se décident, par un système commun et vigoureux, à assurer le marché intérieur à son industrie.


Les États-Unis, plus en mesure qu’aucun autre pays avant eux de tirer parti de la liberté du commerce, influencés d’ailleurs au berceau même de leur indépendance par les leçons de l’école cosmopolite, s’efforcent plus qu’aucun autre d’appliquer ce principe. Mais nous les voyons deux fois obligés, par leurs guerres avec la Grande-Bretagne, de fabriquer eux-mêmes les objets manufacturés que, sous le régime du libre commerce, ils tiraient du dehors ; deux fois, après le rétablissement de la paix, conduits par la libre concurrence avec l’étranger à deux doigts de leur perte, et avertis par cette leçon que, dans l’état actuel du monde, une grande nation doit chercher avant tout dans le développement propre et harmonieux de ses forces particulières la garantie de sa prospérité et de son indépendance.


Ainsi, l’histoire enseigne que les restrictions sont beaucoup moins les créations de têtes spéculatives que les conséquences naturelles de la diversité des intérêts et de l’effort des peuples vers l’indépendance ou vers la suprématie, par conséquent des rivalités nationales et de la guerre, et qu’elles doivent cesser aussi avec ce conflit des intérêts nationaux ou par l’association des peuples sous le régime du droit. La question de savoir comment les peuples peuvent être réunis dans une fédération, et comment, dans les démêlés entre peuples indépendants, les arrêts judiciaires doivent être substitués à la force des armes, est donc l’équivalent de celle-ci : comment les systèmes nationaux de commerce peuvent-ils être remplacés par la liberté commerciale universelle ?


Les essais de quelques nations qui ont appliqué chez elles la liberté du commerce en présence d’une nation prépondérante par l’industrie, par la richesse et par la puissance, ainsi que par un système commercial restreint, par exemple ceux du Portugal en 1703, de la France en 1786, des États-Unis en 1786 et en 1806, de la Russie de 1815 à 1821, et de l’Allemagne durant des siècles, nous montrent qu’on ne fait ainsi que sacrifier la prospérité d’un pays, sans profit pour le genre humain en général, et pour le seul avantage de la puissance qui tient le sceptre des manufactures et du commerce. La Suisse, ainsi que nous le montrerons plus loin, forme une exception, qui prouve beaucoup et peu en même temps pour ou contre l’un ou l’autre système.


Colbert n’est pas, à nos yeux, l’inventeur du système auquel les Italiens ont donné son nom ; nous avons vu que les Anglais l’avaient élaboré longtemps avant lui. Colbert n’a fait que mettre en pratique ce que la France devait adopter tôt ou tard pour accomplir sa destinée. S’il faut adresser à Colbert un reproche, ce serait d’avoir essayé d’exécuter sous un gouvernement absolu une oeuvre qui ne pouvait durer qu’après un profond remaniement de la constitution politique.


On pourrait répondre d’ailleurs pour la justification de Colbert, que son système, poursuivi par de sages monarques et par des ministres éclairés, aurait, par voie de réformes, écarté les obstacles qui arrêtaient les progrès des fabriques, de l’agriculture et du commerce de même que ceux des libertés publiques, et que la France n’aurait pas eu de révolution ; que, excitée dans son développement par l’action réciproque que l’industrie et la liberté exercent l’une sur l’autre, elle serait depuis un siècle et demi l’heureuse émule de l’Angleterre dans les manufactures, dans les communications intérieures, dans le commerce avec l’étranger et dans la colonisation, ainsi que dans les pêcheries et dans la marine marchande et militaire.


L’histoire nous enseigne enfin comment des peuples doués par la nature de tous les moyens de parvenir au plus haut degré de richesse et de puissance, peuvent et doivent, sans se mettre en contradiction avec eux-mêmes, changer de système à mesure qu’ils font des progrès. D’abord, en effet, par le libre commerce avec des peuples plus avancés qu’eux, ils sortent de la barbarie et améliorent leur agriculture ; puis, au moyen de restrictions, ils font fleurir leurs fabriques, leurs pêcheries, leur navigation et leur commerce extérieur ; puis enfin, après avoir atteint le plus haut degré de richesse et de puissance, par un retour graduel au principe du libre commerce et de la libre concurrence sur leurs propres marchés étrangers, ils préservent de l’indolence leurs agriculteurs, leurs manufacturiers et leurs négociants, et les tiennent en haleine afin de conserver la suprématie qu’ils ont acquise. Au premier de ces degrés nous voyons l’Espagne, le Portugal, et au second l’Allemagne et l’Amérique du Nord ; la France nous paraît sur la limite du dernier ; mais l’Angleterre seule aujourd’hui y est parvenue.[97]


  1. Voir ci-après, p. 62
  2. M. Haüsser parle ici d'offres obligeantes de M. Thiers, alors président du conseil, qui ne purent retenir l'économiste allemand. M. Thiers m'a assuré n'avoir eu aucune relation avec List. J'ai, en conséquence, modifié ce passage de la première édition.
  3. Le duc de Wellington
  4. Je ne porterai pas la main sur moi, en cédant à ma douleur ; mourir ainsi, c'est être vaincu. Si cependant je sais que je dois la supporter toujours, je m'en irai non à cause d'elle, mais parce qu'elle me ferait obstacle pour tout ce qui constitue le but de la vie.
  5. La sentimentalité et le romantisme n'ont pas joué non plus, dans cette circonstance, un faible rôle, comme partout où l'art a chassé le naturel. Pour certains esprits un attelage de boeufs traçant un sillon est un plus beau spectacle que les trains à vapeur qui sillonnent la terre, et plus les sociétés rétrogradent dans la civilisation, plus ils y trouvent de grandeur. De leur point de vue ils ont grandement raison. Combien l'état pastoral ne semble-t-il pas plus pittoresque que la prosaïque agriculture, et combien le sauvage sans culottes, avec son arc et ses flèches, n'est-il pas plus romantique que le berger ! Encore quinze ans après, lorsqu’il s'agissait de l'accession de Bade au Zollverein, un député sentimental parla dans la chambre badoise de tapis de verdure, de rosée matinale, du parfum des fleurs et de l’harmonie des couleurs.
  6. Extrait des procès-verbaux de la Société pour l'avancement des manufactures et des arts de Philadelphie.    « La Société prend les résolutions suivantes :    « Elle déclare publiquement que le professeur Frédéric List, par ses distinctions basées sur la nature des choses entre l'économie politique et l'économie cosmopolite, et entre la théorie des forces productives et la théorie des valeurs, ainsi que par les arguments qui en découlent, a fondé un système d'économie politique nouveau et vrai, et a rendu ainsi un éminent service aux Etats-Unis.     « Elle invite le professeur List à composer deux ouvrages, l'un savant, où sa théorie sera complètement développée, l'autre populaire, destiné à la propager dans les écoles.     « La Société souscrit pour sa part à cinquante exemplaires de ces écrits ; elle engage les législateurs des Etats intéressés au système américain à suivre son exemple, et elle emploiera tous les moyens pour répandre un tel ouvrage     « Pour témoigner publiquement au professeur List le cas qu'elle fait de lui, elle lui donnera un repas à l’hôtel de M. Head, et elle y invitera les citoyens les plus recommandables.Ch.-J. INGERSOLL, président. »Redwood FISCHER, secrétaire »
  7. Esquisse d'un nouveau système d'économie politique.
  8. Je ne puis omettre ici qu'à mon arrivée à Leipsick en 1833, mon nom n'avait pas été oublié de ceux dont j'avais eu à combattre, en 1821, les préjugés et les intérêts particuliers comme agent de la Société de commerce, que les animosités conçues à mon égard dans cette lutte par plusieurs habitants influents se ranimèrent alors et ont dû être l'origine du désaccord qui éclata entre les chefs du commerce de cette ville et moi. Cela paraîtra fort vraisemblable, si l'on réfléchit que la grande Association allemande ne se constitua que pendant mon séjour à Leipsick, que, par conséquent, la première fois que j'y parus, l'influence en bien ou en mal qu'elle pouvait exercer sur cette place de foire était encore un problème.
  9. Je dois excepter de ce reproche M. le conseiller d'Etat Nebenius. La modestie me défend de répéter ici ce qu'il m'a dit de vive voix à ce sujet.
  10. Le mien portait la devise caractéristique de mon système : Et la patrie et l’humanité !
  11. La question mise au concours était ainsi posée : « Lorsqu’une nation se propose d'établir la liberté du commerce ou de modifier la législation sur les douanes, quels sont les faits qu'elle doit prendre en considération pour concilier, de la manière la plus équitable, les intérêts des producteurs nationaux et ceux de la masse des consommateurs. » J’emprunte ce renseignement à un article sur List, de M. Joseph Garnier, que le Dictionnaire d'économie politique a publié depuis la première édition de la présente traduction.     Le prix n'aurait pas été décerné parce que les auteurs des mémoires avaient traité la question générale de la liberté du commerce, au lieu de la question spéciale qui était l'objet du concours. (H. R.)
  12. C’est par la même raison que les écrits sur l'économie politique de M. Simonde de Sismondi, si distingué comme historien, sont dénués de tout mérite, pour ce qui concerne le commerce international et la politique commerciale. Chez M. de Sismondi, les yeux du corps voient tout rouge foncé ; les yeux de son esprit semblent être pareillement altérés dans les questions d'économie politique. Il veut, par exemple, qu'on mette un frein à l'esprit d'invention !
  13. L'économie politique mise à la portée de tout le monde.
  14. Malgré ces observations, le reproche de plagiat n'a pas été épargné à l'auteur du Système national. On a essayé notamment, mais sans aucun succès, de faire honneur de ce système à un professeur obscur d'une université hessoise, auquel List l'aurait pris purement et simplement sans avouer son larcin. Les pièces de ce procès se trouvent dans les numéros du Zollvereinsblatt des 21 janvier et 3 février 1846. (H. R.)
  15. L'économie nationale envisagée du point de vue historique, 5e cahier et De l'importance d'une industrie manufacturière nationale, 9e cahier.
  16. Il y a lieu de croire que List veut parler ici de M. Rau, professeur distingué à l'université de Heidelberg, et auteur d'un traité d'économie politique, qui a eu plusieurs éditions. (H. R.)
  17. Voir le chapitre XVII du 2e livre de cet ouvrage.
  18. Je donne plus loin un extrait d'un écrit publié en 1847 par M. de Hermann sur la théorie du commerce international. Quant à Nebenius, je saisis cette occasion de réparer une omission dont je me suis involontairement rendu coupable à son égard dans mon livre de l’Association douanière allemande.Nebenius mérite une place distinguée dans une histoire du Zollverein. Dès 1819, il avait fait paraître une brochure remarquable, où étaient nettement exposées les considérations qui devaient décider les États allemands à former entre eux une union commerciale, ainsi que les maximes qui devaient servir de base à cette union, et qui servirent en effet de base au Zollverein ; en 1820, il était l'un des membres les plus importants du congrès de Darmstadt. Plus tard, il contribua puissamment à l'accession de Bade qui avait soulevé dans le grand-duché une vive opposition.
  19. « C'est par suite des fausses notions répandues par le système réglementaire, que la plupart des écrivains allemands regardent l'économie politique comme la science de  l'administration. » Say, Cours d'économie politique, tome II, pag. 551. édition Guillaumin.
  20. Je reviendrai, dans une note ultérieure, sur cette distinction. (H. R.)
  21. Plus tard l'occasion pourra s'offrir à moi de donner quelques explications sur les idées et sur les actes remarquables de ces deux hommes en ce qui touche la politique commerciale allemande. Je les ai connus personnellement l'un et l'autre au congrès de Vienne en 1820. Müller, avec lequel je me suis souvent trouvé chez le feu duc d'Anhalt-Coethen, qui faisait alors de l'opposition contre la Prusse, m’a honoré de sa confiance. Gentz était moins abordable à cause du poste qu'il occupait et de ses rapports avec l’Angleterre ; cependant il eut à plusieurs reprises avec moi des discussions, qui, bien que non dépourvues d'intérêt, n’aboutirent pas à une commune entente : car, immédiatement après mon départ de Vienne, il entama contre moi, dans la Gazette d'Augsbourg, une polémique anonyme, que je me flatte d'avoir soutenue avec quelque honneur.
  22. Page 57. « Ils ont pris toute leur sagesse dans Adam Smith, esprit étroit, mais plein de pénétration dans son étroite sphère, dont ils proclament les maximes à tout propos, avec des développements insipides et en les récitant comme des écoliers. Sa science est très-commode, car, indépendamment de toute idée, abstraction faite de toutes les autres directions de la vie humaine, il construit un système commercial universel, qui convient également à tous les peuples et à toutes les circonstances, et où l'art consiste laisser les gens faire ce qu'ils voudront. Son point de vue est celui de l'intérêt privé ; que l'État doive en avoir un autre plus élevé, et qu'en vertu de celui-là l'industrie nationale doive suivre une direction tout autre que ne le désire celui qui ne poursuit que de vulgaires jouissances, il ne s'en doute pas. Combien une telle sagesse, développée avec une sagacité dont la profondeur seule peut venir à bout, avec du savoir, de l'érudition même, doit séduire un siècle tout entier placé au même point de vue ! Je le les et je le critique. Il ne se lit que lentement, car il conduit par un labyrinthe d'abstractions stériles au milieu de l'enchevêtrement artificiel de ses forces productives, où il est plus fatigant encore que difficile de le suivre.» — Page 61. «  Je viens d'en finir avec Adam Smith à ma grande satisfaction, car, vers la fin, quand il vient à parler grandes affaires d'État, guerre, justice, éducation, il devient tout à fait stupide. Il faudra que j'écrive sur lui avec détail ; cela en vaut la peine, car, avec Napoléon, c'est actuellement le monarque le plus puissant en Europe. » (Littéralement vrai.) — Page 73. « J'en suis à ma sixième feuille sur Adam Smith et j'aurai fini demain. J'emporterai à Berlin mon travail.» — Page 56. « L'économiste Krause copie Adam Smith de la façon la plus inepte et la plus impertinente, si platement qu'il va jusqu'à employer les mêmes exemples ; seulement, lorsqu'Adam Smith parle d'un fabricant de draps, il dit un fabricant de toiles ; et à la place de Calicut et de Londres, il met Tranquehar et Copenhague. » (Littéralement exact.)
  23. L’animosité de List contre Adam Smith est ici d'une exagération puérile. N'était-il pas plus naturel de supposer que l'auteur de la Richesse des nations a fait mettre au feu ses manuscrits, par le même
  24. Ces pressentiments de List furent promptement vérifiés par le vote du tarif whig de 1842, sous lequel les manufactures américaines ont prospéré. Il est vrai que ce tarif fortement protecteur fit place, sous l'administration du président Polk, au tarif relativement libéral de 1846 ; mais ce dernier acte, désigné sous le nom de tarif de revenu impliquant protection, protégeait encore assez fortement la plupart des industries du pays, bien qu'il ait donné lieu aux vives et justes réclamations de quelques-unes. Il a été modifié en 1851, comme produisant des recettes trop considérables. L'acte du 14 mars de cette dernière année a diminué les différents taux des droits, et, par une compensation en faveur de l'industrie, admis en franchise la plupart des matières qu'elle emploie. (H. R.)
  25. N'eût-il pas été plus raisonnable de provoquer tout d'abord de la part des États à esclaves des lois d'après lesquelles les planteurs eussent été astreints à accorder aux esclaves une certaine part de propriété dans le sol qu'ils cultivent, et un certain degré de liberté personnelle ; en un mot d'établir un servage adouci avec la perspective de l'émancipation, et de préparer ainsi le nègre à la plénitude de la liberté ? Les noirs étaient-ils donc moins esclaves sous leurs despotes en Afrique que dans les plantations américaines ? La transition de la liberté de la nature à celle de la civilisation était-elle possible, sans qu'une population barbare fût disciplinée par une rigoureuse obéissance ? Est-ce que, par des actes du Parlement, on a pu subitement transformer les noirs des Indes occidentales en travailleurs libres ? Le genre humain tout entier n'a-t-il pas été façonné de la sorte au travail et à la liberté ? Assurément les Anglais ne sont pas assez étrangers à l'histoire de la civilisation pour n'avoir pas, depuis longtemps, en eux-mêmes, répondu d'une manière satisfaisante à cette question. Il est évident que ce qu'ils ont fait, et ce qu'ils font encore pour l'abolition de l'esclavage des noirs, a de tout autres motifs que ceux de la pure philanthropie, ainsi que nous l'expliquerons ailleurs.
  26. On sait qu'il n'a été donné aucune suite aux négociations commerciales ouvertes alors entre la France et l'Angleterre. (H. R.)
  27. Depuis que ces lignes ont été écrites, si les tories, à part ceux qui ont suivi sir Robert Peel, n'ont pu être ramenés à la raison, du moins on a eu raison d'eux dans la question des céréales ; mais l'Angleterre a renoncé à obtenir de l'étranger, par voie de traité de commerce, de meilleures conditions pour ses produits. On doit remarquer, du reste, que, depuis un certain nombre d’années, l'Angleterre avait constamment échoué dans ses négociations commerciales, notamment avec l'Association allemande ; sur ce dernier point je renvoie à une correspondance échangée entre le Foreign-Office et le ministère des affaires étrangères de Prusse, où le ministre prussien, M. Bulow, se sert vis-à-vis de l'Angleterre d'arguments analogues à ceux de List. (H. R.)
  28. De même que le compositeur d'un opéra réunit dans l'ouverture les motifs les plus remarquables de son oeuvre lyrique, List a condensé dans cette belle introduction les éléments essentiels de son Système national. Les observations auxquelles ce système peut donner lieu, trouveront mieux leur place dans les chapitres où les principes qui le constituent ont reçu leur développement. (H. R.)
  29. Delécluse. Florence, ses vicissitudes, etc. p. 23, 26, 32, 103, 213.
  30. Pecchio, Histoire de l'économie politique en Italie.
  31. Amalfi comptait 50,000 habitants au temps de sa splendeur ; Flavio Gioja, l'inventeur de la boussole, était un de ses citoyens. Au pillage d'Amalfi par les Pisans en 1135 ou 1137, on trouva ce vieux livre qui plus tard a été si fatal à la liberté et à l’énergie de l'Allemagne, les Pandectes.
  32. Ainsi Charles-Quint détruisit le commerce et l'industrie en Italie, de même que dans les Pays-Bas et en Espagne. Avec lui apparurent les lettres de noblesse et l’idée qu'il était honteux pour les nobles de s'adonner au commerce et aux arts, idée qui exerça une désastreuse influence sur l'industrie nationale. Jusque-là l'opinion opposée avait prévalu ; les Médicis continuèrent à faire le commerce, lorsqu'ils étaient déjà depuis longtemps souverains.
  33. « Quand les nobles, au lieu de verser leur sang pour la patrie, au lieu d'illustrer l'État par des victoires et de l'agrandir par des conquêtes, n'eurent plus qu'à jouir des honneurs et à se partager des impôts, on dut se demander pourquoi il y avait huit ou neuf cents habitants de Venise qui se disaient propriétaires de toute la république. » Daru, Histoire de Venise, vol. IV. c. xviii
  34. Montesquieu, Esprit des lois.
  35. Un charlatan vulgaire, Marco Brasadino, qui prétendait posséder l’art de faire de l'or, fut accueilli par l'aristocratie comme un sauveur. Daru, Histoire de Venise. vol. III. c. xix.
  36. Venise, comme plus tard la Hollande et l'Angleterre, mit à profit toutes les occasions d'attirer à elle les arts et les capitaux de l'étranger. Lucques aussi, où, au treizième siècle, la fabrication du velours et du brocart avait atteint un haut degré de prospérité, vit partir un grand nombre de ses fabricants pour Venise, afin de se soustraire au joug du tyran Castruccio Castracani. Sandu, Histoire de Venise, vol. I.
  37. Sismondi, Histoire des républiques italiennes, 1ère partie.
  38. Esprit des lois, liv. XX, ch. xii.
  39. Anderson, Origine du commerce, 1ère partie.
  40. Richesse des nations, liv. IV, chap. ii.
  41. Hume, Histoire d’Angleterre, 1ère partie, chap. xxi.
  42. A cette époque, les rois d’Angleterre retiraient plus de revenus des exportations que des importations. La libre exportation et l’importation restreinte, surtout l’importation des objets fabriqués, supposent une industrie déjà avancée et une administration éclairée. Les gouvernements et les peuples du Nord étaient alors à peu près au même degré de culture et de science administrative où nous voyons aujourd’hui la Sublime Porte. On sait que le Grand Seigneur a récemment conclu des traités de commerce dans lesquels il s’engage à ne pas percevoir à l’exportation des matières brutes ou des produits fabriqués au delà de 12 pour 100 de la valeur, et à l’importation, au delà de 5 pour 100. Dans ses Etats, par conséquent, le système de douane qui se préoccupe avant tout du revenu de l’Etat, est en pleine vigueur. Les hommes d’Etat et les écrivains qui poursuivent ou défendent ce système devraient se rendre en Turquie ; ils s’y trouveraient tout à fait à la hauteur de leur époque.
  43. Les Anséates étaient alors appelés en Angleterre Esterlings ou marchands de l’Est, par opposition à ceux de l’Ouest, c’est-à-dire aux Belges et aux Hollandais.
  44. Hume, Hist. d’Angleterre, chap. xxxv.
  45. Sartorius, Histoire de la Hanse.
  46. 11ème  année d’Edouard III, chap. V.
  47. Rymer’s Foedera ; De Witte, Interest of Holland.
  48. Hume, histoire d’Angleterre, chap. xxv.
  49. Hume, chap. xxvi.
  50. Hume, chap. xxxv.
  51. Hume, chap. xxxvii.
  52. Lives of the admirals, vol. 1.
  53. Il est permis de se laisser instruire par un ennemi – Anderson, Vol. I.
  54. Adam Smith, Richesse des nations, liv. III chap. ii.
  55. Les routes et plus encore les chemins de fer ont sensiblement modifié cette règle.
  56. On a récemment attribué la supériorité des Hollandais, indépendamment de leurs règlements de pêche, à l’emploi du bois de chêne dans les tonneaux où les harengs sont enfermés et expédiés.
  57. La prohibition de sortie des laines et les restrictions au commerce de cette matière sur les cotes dans le but d’empêcher l’exportation, étaient des mesures vexatoires et injustes ; elles ne contribuèrent pas moins à l’avancement de l’industrie anglaise et à l’abaissement de l’industrie flamande.
  58. Hume, année 1603 - Macpherson, Histoire du commerce, année 1651.
  59. Anderson, année 1561.
  60. Anderson, année 1685.
  61. Ustaritz, Théorie du commerce, ch. xxviii. On le voit, Georges Ier ne voulait pas uniquement acheter et n’importer que de l’or, ce qu’on présente comme le principe fondamental du système dit mercantile, et ce qui eût été d’ailleurs une absurdité ; il voulait exporter des produits manufacturés et des matières brutes.
  62. La nation qui exporte des produits fabriqués est généralement plus avancée en civilisation que celle qui ne vend que des produits bruts, et ce genre d’envois trouve un marché plus étendu ; mais on ne voit pas comment elle lui commanderait par cela même. List se contredit plus loin, du reste, lorsque, à propos de démêlés entre l’Angleterre et les Etats-Unis. Il montre la première de ces puissances placée dans la dépendance de la seconde, qui lui fournit à peu près exclusivement le coton qu’elle file et qu’elle tisse. La domination est attachée au monopole, qu’il s’exerce sur des produits fabriqués ou sur des produits bruts. (H. R.)
  63. Anderson, année 1720
  64. Priestley, Leçons d’histoire et de politique générale.
  65. C’est cette politique qu’a adoptée l’Angleterre, en abolissant, par l’acte du 26 juin 1849, non toutefois sans quelques réserves, les rigueurs de ses anciennes lois de navigation. Quelque supériorité que la marine britannique ait atteinte sous cette protection séculaire, il a été reconnu, et c’est une confirmation remarquable de la doctrine de List, que cette marine était menacée de décadence par la continuation du même régime, et qu’il y avait par conséquent urgence à le faire cesser. (H. R.)
  66. Adam Smith dit la sûreté de l’État et non pas la puissance. (H. R.)
  67. Nous empruntons ces chiffres et ceux qui suivent sur l’Angleterre, à un article du statisticien anglais Mac-Queen, inséré dans le Tait’s Edinburgh Magazine, de juillet 1819. Peut-être sont-ils un peu exagérés ; mais s’ils le sont en effet, il est plus que probable qu’ils seront atteints dans la cours de la présente période décennale. (Note de l’auteur.)- Ces chiffres sont exagérés en effet ; au lieu de 13 milliards et demi de francs, par exemple, Porter n’évalue qu’à 5 milliards 500 millions le revenu brut de l’agriculture. Une estimation plus récemment soumise au parlement le porte à 7 milliards 125 millions. Quant à l’industrie manufacturière, l’ensemble des produits annuels de la filature et du tissage a été estimé, par des autorités dignes de foi, à environ 2 milliards 300 millions de francs, savoir : 1 250 millions, pour l’industrie du coton ; plus de 600 pour celle de la laine ; plus de 300 pour celle de la soie, et à peu près 150 pour celle du lin. Au reste, les évaluations de la statistique en pareille matière ne peuvent être que de très-larges approximations.- La note qui précède date de 1851. Depuis cette époque la puissance productive de l’Angleterre s’est prodigieusement accrue. (H. R.)
  68. Ce chiffre a été depuis énormément accru par le développement des voies de fer. On évaluait en 1848 à plus de 6 milliards de francs le capital qui aurait été employé dans les chemins de fer de la Grande-Bretagne après l’achèvement de toutes les lignes autorisées par le parlement. (H. R.)
  69. La dette publique de l’Angleterre ne serait pas un aussi grand mal qu’elle nous paraît aujourd’hui, si l’aristocratie anglaise consentait à ce que le fardeau en fût supporté par ceux auxquels les dépenses de guerre ont été si profitables, c’est-à-dire par les riches. D’après Mac-Queen, le capital des trois royaumes dépasse 4 milliards de liv. st. (100 milliards de francs), et Martin estime à environ 2 milliards 600 millions (65 milliards de francs) celui qui est employé dans les colonies. Il suit de là que le neuvième des fortunes privées suffirait au remboursement de toute la dette. Rien ne serait plus juste qu’un tel remboursement ou du moins que le paiement des intérêts de la dette publique au moyen d’une taxe sur les revenus. Mais l’aristocratie anglaise trouve plus commode d’y faire face par des impôts de consommation qui ont plongé les classes laborieuses dans une misère insupportable. (Note de l’auteur.) — On sait que sir Robert Peel a, en 1842, fait adopter une taxe sur les revenus, première condition de ses grandes réformes commerciales, et que cet impôt, établi pour trois années seulement, a été depuis continué, mais que l’expiration en est fixée à un terme prochain. (H. R.)
  70. On connaît le mot de Richard Arkwright, qu’avec les profits de ses fabriques de coton il paierait la dette de l’Angleterre. (H. R.)
  71. Anderson, vol. I, p. 127. - Vol. II, p. 350.
  72. M. C. G. Simon, Recueil d’observations sur l’Angleterre. - Ustaritz, Théorie et pratique du commerce.
  73. Chaptal, De l’industrie française, vol. II.
  74. British Merchant, vol. III, p. 69.
  75. British Merchant, vol, III, p. 7 I.
  76. Anderson, vol. III, p. 67.
  77. British Merchant, vol. III, p. 267.
  78. Ibid. vol. III.
  79. Anderson, année 1703.
  80. L’opinion d’Adam Smith sur le traité de Méthuen est étrange en effet ; mais elle a trouvé d’autres contradicteurs que List. Dans une note relative à ce passage de la Richesse des nations, M. Blanqui, dont le témoignage en pareille matière n’est pas suspect, s’exprime ainsi : « Les faits ont démontré assez éloquemment depuis un siècle que le traité de Méthuen n’était pas au désavantage de la Grande-Bretagne. » (H. R.)
  81. Macpherson, Annales du commerce, années 1711 et 1774. - Des restrictions à l’importation des produits étrangers contribuèrent puissamment au développement des fabriques espagnoles. Jusque-là l’Espagne avait tiré d’Angleterre les dix-neuf vingtièmes de sa consommation en articles fabriqués. -Brougham, Recherches sur la politique coloniale des puissances européennes. tom. I.
  82. Ustaritz, Théorie du commerce. - Ulloa, Rétablissement des manufactures d’Espagne.
  83. Éloge de Jean-Baptiste Colbert, par Necker. 1773.
  84. Voyez dans l’écrit de Quesnay : Physiocratie ou du gouvernement le plus avantageux au genre humain, 1768, note 5, sur la maxime viii, où Colbert est réfuté et jugé par Quesnay en deux pages, tandis qu’il en a fallu cent à Necker pour mettre son système et ses actes en lumière. On ne sait si l’on doit s’étonner davantage de l’ignorance de Quesnay en matière d’industrie, d’histoire et de finances, ou de la présomption avec laquelle, sans alléguer de motifs, il maltraite un homme tel que Colbert. Ce rêveur ignorant n’a pas même eu la sincérité de mentionner l’expulsion des Huguenots ; que dis-je ? il n’a pas rougi de soutenir contre toute vérité que Colbert avait empêché, par une police vexatoire, le commerce du blé de province à province.
  85. Le traité subsista jusqu’à la guerre avec la Grande-Bretagne, (H. R.)
  86. Châteaubriand, dans ses Mémoires d’outre-tombe, Ve volume, nous apprend que cet homme extraordinaire n’était pas reste étranger aux études économiques : « Entre 1784 et 1793 s’étend la carrière littéraire de Napoléon, courte par l’espace, longue par les travaux. Il travaillait sur les historiens, les philosophes, les économistes, Hérodote, Strabon, Diodore de Sicile, Filangieri, Mably, Smith, etc.- M. Colwell, le commentateur américain, a ajouté à la note ci-dessus la note suivante : « La vaste collection des économistes italiens, par le baron Custodi, en 50 volumes in-8, est une preuve de l’intérêt que Napoléon prenait à l’économie politique ; cette collection a été publiée sur son ordre et à ses frais, pendant qu’il était le maître de l’Italie. » (H. R.)
  87. Un spirituel orateur américain, M. Baldwin, actuellement juge suprême aux États-Unis, a dit avec justesse et malice du système de libre commerce de Canning et de Huskisson, « qu’il en était de ce système comme de la plupart des produits des manufactures anglaises, qui ont été fabriqués beaucoup moins pour la consommation du pays que pour l’exportation. »    On ne sait si l’on doit rire ou pleurer quand on se rappelle avec quel enthousiasme les libéraux de France et d’Allemagne, mais surtout les théoriciens cosmopolites, entre autres J. B. Say, accueillirent l’annonce des réformes de Canning et de Huskisson. On eût dit, à leur allégresse, que le millénaire était arrivé. Écoutons ce que le biographe de M. Canning a dit des opinions de ce ministre sur la liberté du commerce : «  M. Canning était pleinement convaincu de la vérité du principe abstrait que le commerce prospère d’autant plus qu’il est plus exempt d’entraves ; mais, comme telle n’avait été l’opinion ni de nos ancêtres, ni des nations qui nous environnent, et que des restrictions avaient été mises, en conséquence, à toutes les opérations commerciales, il en était résulté un état de choses dans lequel l’application irréfléchie du principe abstrait, quelle que fût la vérité de ce principe en théorie, pourrait avoir des conséquences désastreuses. » (Vie politique de M. Canning, par M. Stapleton.)    En 1828, cette pratique anglaise se révéla de nouveau avec la plus grande clarté, lorsque le libéral M. Hume parla sans scrupule d’étrangler les fabriques du continent.
  88. Forces productives de la France.
  89. Ce système a dû opérer inégalement en France et en Allemagne, l’Allemagne étant en grande partie exclue du marché français, tandis que le marché allemand était ouvert à l’industrie française.
  90. Le rapport d’une section de la Société de Hambourg pour l’avancement des arts, rédigé par MM. Wurm et Muller, et publié en 1841 sous le titre de Mission des villes anséatiques vis-à-vis de l’Association allemande (die Aufgabe der Hansestaedte gegenuber der deutschen Zollverein), a donné la substance de cette pétition composée par List, et en a reproduit quelques passages. Elle tendait à la suppression des barrières intérieures et à l’établissement d’un système de douane vis-à-vis de l’étranger basé sur le principe de rétorsion jusqu’à ce que le principe de la liberté du commerce eût été reconnu en Europe. Il est digne de remarque que, sous l’influence des mécontentements produits dans les petits États par le nouveau tarif prussien, elle combattait avec énergie l’erreur des hommes d’État qui croyaient pouvoir stimuler l’industrie nationale au moyen de droits de douane. (H. R.)
  91. Le dollar = 5 fr. 35 cent
  92. Tableau statistique du Massachusets pour l’année finissant le 1er avril 1837, par J. P. Bigelon, secrétaire de la République, Boston 1838. -Aucun autre Etat américain ne possède de pareils relevés statistiques. Celui qui est mentionné ici est dû au gouverneur Everett, aussi distingué comme savant et comme écrivain que comme homme d’État.
  93. La livre = 0 kil. 4 535.
  94. Le yard = 0 mètre 9 143
  95. Les journaux américains de juillet 1839 rapportent que, dans la seule ville de Lowel, on comptait plus de cent ouvrières ayant déposé à la caisse d’épargne au delà. de 100 dollars (5, 36 0 francs).
  96. On voit que List pressentait les réformes commerciales et financières que l’Angleterre était à la veille d’accomplir.
  97. On trouvera un tableau suffisamment détaillé des faits dont ce livre donne une vigoureuse esquisse au point de vue du Système national, dans l’Histoire du commerce de toutes les nations, par M. H. Scherer, que j’ai traduite de l’allemand avec la collaboration de M. Charles Vogel. (H. R.)