Tabarin

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Michel Lévy Frères, éditeurs (p. 2-61).

TABARIN
COMÉDIE


Représentée pour la première fois, à Paris,

sur le Théâtre Français,

le 15 juin 1874.


PERSONNAGES

TABARIN, MM. COQUELIN.

MONDOR, KIME.

GAUTHIER, BOUCHER.

NICAISE FRIPESAUCE, COQUELIN, Cadet.

UN EXEMPT, DUPONT-VERNON.

MAILLEFER, MARTEL.

UN MERCIER, JOLIET.

GUILLEMIN TORTU, ROGER, Cadet.

MICHAUD CROUPIÈRE, VILLAIN.

UN DRAPIER, TRONCHET.

FRANCISQUINE, Mmes LLOYD.

ALYSON, MARTIN.

Hommes, Femmes du Peuple, Gentilshommes,

Tire-Laine, Archers, Écoliers.

1620

TABARIN
____________________________________________________________


ACTE PREMIER


La place Dauphine en 1620. Le théâtre de Mondor à droite, est posé en diagonale sur la scène. Il est praticable, et fermé dans les côtés et sur le fond par des tapisseries. Le rideau en est tiré. En avant du théâtre, face au public de la scène, un large escalier de quelques marches monte aux tréteaux. — Face au public de la salle un escalier plus étroit, et un rideau qui est censé fermer la coulisse du petit théâtre. Des tentures s’étendant du théâtre à l’extrême gauche masquent la place, et font une sorte de campement pour la troupe de Mondor. — À gauche, au fond, des bancs, des caisses entassés. — En avant, une table où sont posés quelques gros livres, des fioles dans une corbeille et une cornue d’alchimiste ; des escabeaux, un banc. — À droite, appuyée au tréteau, une petite table. — Un escabeau à droite, un à gauche. — Indications prises du spectateur.



Scène PREMIÈRE

FRANCISQUINE, seule, puis GAUTHIER.

Deux heures sonnent à une cloche voisine.

FRANCISQUINE, se levant.

Deux heures !… l’heure, hélas ! de la cérémonie !
— Pauvre diable ! — On n’a pas vécu de compagnie
Avec les gens, pour voir, sans lui donner un pleur,
Un compagnon pendu… fût-il un peu voleur !

Gauthier parait, entrant vivement par la draperie du fond.

Vous ?… encor !… l’imprudent nous ira compromettre !


GAUTHIER.

L’imprudent ? — Que nenni ! j’ai vu sortir le maître,
Et même j’ai — non sans maugréer dans mon coin —
Attendu pour entrer qu’il fût déjà bien loin.
Vous êtes seule…


FRANCISQUINE.

Vous êtes seule…Mais…


GAUTHIER.

Vous êtes seule… Mais…Seule. Pas de défaite !
Je le sais : la cachette est sûre d’où je guette,
Et je fais bonne garde, et j’ai de bons yeux ! Or,
J’ai vu sortir aussi le valet et Mondor…


FRANCISQUINE.

Fort bien ! Vous m’épiez…


GAUTHIER.

Fort bien ! Vous m’épiez…Vous ?
— non ! Les autres… l’autre.
Leur présence me chasse, et je cherche la vôtre,
Et je passe mes jours entiers, tout près d’ici,
À guetter un moment doux comme celui-ci.


FRANCISQUINE.

C’est pour un écolier un utile exercice !


GAUTHIER.

Vous vous moquez ?… Raillez, si c’est votre caprice !
Mais pour me renvoyer à l’école, voilà
Beaux jours que j’ai jeté mon bonnet par delà !
Et qu’y ferais-je, avec cet amour qui me brûle,
Qu’attraper des pensums et des coups de férule ?
Dans le trouble où je suis, pourrais-je en vérité
Retrouver sur ses bancs quelque lucidité ?
Et fussé-je d’ailleurs d’une ignorance extrême,
N’en sais-je pas assez, sachant que je vous aime ?


FRANCISQUINE.

Amour de jouvenceau — feu de paille !


GAUTHIER.

Amour de jouvenceau — feu de paille !Non pas !
Non, je suis bien à vous, et jusques au trépas.


FRANCISQUINE.

Dois-je vous croire, et cette ardeur est-elle vraie ?


GAUTHIER.

Essayez ! il n’est point d’épreuve qui m’effraie ;
Et je souscris d’avance à tous vos vœux, à tous…
— Hormis l’ordre pourtant de renoncer à vous !


FRANCISQUINE.

Pour celui-là, n’ayez crainte qu’on vous le donne !


GAUTHIER.

Vous êtes, Isabelle, un ange !


FRANCISQUINE.

Vous êtes, Isabelle, un ange !Je suis bonne,
Pas plus ; et ne puis voir — sans un peu de retour —
Un gentil cavalier me supplier d’amour.


GAUTHIER.

Ah ! quel baume enchanteur vous me versez dans l’âme !
Quelle ivresse !


FRANCISQUINE.

Quelle ivresse !Là ! là ! — Voyez comme il s’enflamme !


GAUTHIER.

Vous m’aimez… n’est-ce pas le paradis ?


FRANCISQUINE.

Vous m’aimez… n’est-ce pas le paradis ?Tout doux !
Le paradis… fermé ! — La porte a des verroux,
Et certain gardien, qui n’est rien moins qu’un ange,
Fait sentinelle auprès, armé d’un glaive étrange.


GAUTHIER.

Tabarin !…


FRANCISQUINE.

Tabarin !…Tabarin — farouche — défiant,
Sombre — avec son bâton pour glaive flamboyant,
Et qui, sur un soupçon, nous ferait l’avanie,
Ami Gauthier, de nous rosser de compagnie.


GAUTHIER.

Aimez-moi, je vous aime, et nargue le danger !
Je serai près de vous, prompt à vous protéger ;

Et si pour vos beaux yeux il faut livrer bataille,
Le traître trouvera champion de sa taille.


FRANCISQUINE.

Eh ! là ! beau paladin, rengainez votre estoc !
Mais quel feu !…
Dieu me damne, il est fier comme un coq.
— Ouvrez le champ ! sonnez les clairons ! Faites place !
Peuple, voici venir le capitan Fracasse !

À elle-même, comme frappée d’une idée.

Oh ! Fracasse !…

À Gauthier, vivement.

Oh ! Fracasse !…Gauthier, vous m’aimez bien ?


GAUTHIER.

Oh ! Fracasse !… Gauthier, vous m’aimez bien ?Pourquoi
Le demander ?


FRANCISQUINE.

Le demander ?Jusqu’à tout affronter pour moi ?


GAUTHIER.

Tout.


FRANCISQUINE.

Tout.Jusqu’à tout quitter ?


GAUTHIER.

Tout. Jusqu’à tout quitter ?N’ai-je pas, Isabelle,
Quitté depuis un mois la maison paternelle ?


FRANCISQUINE.

Et vous sauriez garder, en votre âme enfoui,
Le dangereux secret de votre bonheur ?


GAUTHIER.

Le dangereux secret de votre bonheur ?Oui.
Oui ! que je sois heureux, et la torture même
Ne me contraindra pas à confesser qui m’aime.


FRANCISQUINE.

En ce cas, écoutez un projet que j’ai fait,
Et dont l’événement semble hâter l’effet :
Il faudra… — mais on vient !

Lui montrant un rideau, à droite, au premier plan.

Il faudra… — mais on vient !Là !… cachez-vous là ! vite !
Bientôt de mon projet vous connaîtrez la suite.


Scène II

FRANCISQUINE, MONDOR, NICAISE, puis TABARIN.

Mondor et Nicaise entrent par le fond ; enveloppés dans leurs manteaux, qu’ils quittent en entrant.


FRANCISQUINE [1].

Eh bien ?


NICAISE.

Eh bien ?Ils l’ont pendu, ce pauvre Fritelin !
Je l’ai vu — poings liés et cravate de lin —
Horrible !… triste fleur dans sa tige frappée,
La justice royale en a fait…


MONDOR.

La justice royale en a fait…… Une épée
De Damoclès ! — Tant pis !… C’est une perte !

Mondor va s’asseoir à droite de la première table — Francisquine à gauche de la seconde.


NICAISE.

De Damoclès ! — Tant pis !… C’est une perte !Oh ! oui.
Aviez-vous vu jamais garçon plus réjoui ?
Plus rond ? plus franc ? plus fou ? malpeste !
Et quel compère !


MONDOR.

L’art en prendra le deuil !


NICAISE, allant s’asseoir sur la première marche de l’escalier qui monte au théâtre.

L’art en prendra le deuil !La justice est sévère
D’avoir expédié, pour un rien, à Satan,
Un gaillard qui jouait si bien les capitan !


MONDOR.

Par le fait, nous voici privés de matamore !


NICAISE.

Oui que donnerons-nous, ce soir ?


MONDOR.

Oui que donnerons-nous, ce soir ?Le sais-je encore ?…


NICAISE.

La farce des deux sacs ?


MONDOR.

La farce des deux sacs ?Oh !…


NICAISE.

La farce des deux sacs ? Oh !…Celle des bossus ?


MONDOR.

Ah !.. voilà de longs mois que nous vivons dessus ;
Je crains que le public enfin ne se rebelle !


NICAISE, se levant.

Dame ! vous, le docteur, madame, l’Isabelle…
Tabarin, et puis moi, ça fait quatre, et c’est peu
Pour jouer notre grand répertoire !


MONDOR.

Pour jouer notre grand répertoire !Parbleu !
Fritelin nous manquant, ce sera grand miracle
Si, de manière ou d’autre, on peut faire un spectacle !
Un vendredi. — Bone Deus ! Un jour d’extra !
Point de farce !…


NICAISE.

Point de farce !…Ah bien oui ! le maître y pourvoira !


MONDOR, se levant.

Le maître ?


NICAISE.

Le maître ?Tabarin !


MONDOR.

Le maître ? Tabarin !Le maître, camarade,
C’est moi, — Mondor.


NICAISE.

C’est moi, — Mondor.Possible… ailleurs qu’à la parade !
— Je ne suis point ici, monsieur, pour vous vouloir
Fâcher, et rends justice à votre grand savoir.

Des bords de la Tamise aux rives de l’Euphrate,
Nul ne porta plus haut le drapeau d’Hippocrate ;
Et pour le beau langage et les propos fleuris.
Feu Cicéron ne fut qu’un pleutre à votre prix.
Mais là — sur nos tréteaux — son tremplin, — son empire,
Pour ce peuple assoiffé de bons mots et de rire,
Portefaix, procureurs, tire-laine, écoliers,
Chambrières, soudards, marchands et cavaliers,
Grandes dames, cachant leur rougeur sous le masque,
Pour cette foule avide, et grouillante, et fantasque,
Qui bat la place ainsi que la mer le galet,
Le valet passe maître, et le maître valet !…
Cornes-de-bœuf, monsieur, je ne suis rien qu’un pître
De bas étage, un sot, un niais, un bélître,
Indigne de toucher le bout de son manteau ;
Mais lorsque je le vois — debout sur ce tréteau,
La batte dans la main et le masque au visage,
Drapé dans des haillons sordides par l’usage,
Tenir autour de lui tout un peuple arrêté
Pantelant aux grelots de sa folle gaîté,
Transfigurés dans cet éclat qui l’environne,
Sa batte devient sceptre, et son chapeau couronne ;
Ce théâtre grossier prend des aspects de char
Triomphal, et je crois voir Tabarin César !..


MONDOR.

Peste ! César !


NICAISE.

Raillez ! moi, monsieur, je l’admire
Et dussé-je, à mes frais, vous apprêter à rire,
Un coup de pied de lui, monsieur, me fait honneur,
Et quand il frappe ici — ça me bat dans le cœur !


MONDOR.

Peux-tu bien élever de viles gaudrioles
Au rang des élixirs qu’enferment ces fioles.
Bélître ?.. et comparer dans ton étroit esprit
Le bouffon qui fait rire au savant qui guérit ?…

— Que Tabarin… César excelle aux intermèdes,
Aux souffrances d’autrui moi je sais les remèdes,

Prenant un flacon sur la table, dans la corbeille.

Et ce flacon recèle, entre autres, un trésor
À porter jusqu’aux cieux le renom de Mondor !

Tabarin entre, sans être vu, par la draperie du fond,

NICAISE.

Ce flacon ?…


MONDOR.

Ce flacon ?…Ce flacon… mirifique, Nicaise !
Prends tes lunettes, être ignare, et qu’il te plaise
Lire !

Nicaise prend les lunettes de Mondor dans la poche de celui-ci.

NICAISE, épelant.

Lire !« Philtre d’amour ? »


MONDOR, passant au milieu du théâtre.

Lire ! « Philtre d’amour ? »« Philtre d’amour ! » oui bien !
Philtre d’amour !.. je l’ai retrouvé !.. je le tien,
Ce rêve de ma vie, et mon effort suprême !…
Liqueur par qui l’on est aimé, par qui l’on aime,
J’ai — philtre bienfaisant entre les bienfaisants —
Arraché ton secret à la poudre des ans !
Il est à moi, Nicaise ! à moi ! c’est ma trouvaille !
Mon grand œuvre ! — Voilà vingt ans que j’y travaille,
Le jour, la nuit !.. j’ai tout remué, tout fouillé ;

Passant n° 1.

De grec et de latin je me suis barbouillé ;
J’ai des vieux manuscrits secoué la poussière ;
J’ai suivi, comme un chien, les pas de la sorcière
Dans les landes, où croît l’herbe qu’elle cueillait,
Et la nuit, penché sur la cornue où bouillait
Le breuvage fameux qui sera ma fortune,
Interrogeant le ciel, et conjurant la lune,
Je ne suis pas certain — dans cette œuvre d’enfer —
De n’avoir point à l’aide appelé Lucifer !…


TABARIN, descendant numéro 2.

Lucifer !.. Pouah !.. cela sent les fagots en grève !

La chemise de soufre, et le roussi ! le glaive
Justicier, et le bon bourgeois criant : Haro !


MONDOR.

Tabarin…


TABARIN, passant n°3 [2].

Tabarin…Satanas, vade, vade retro !
Je ne vous connais plus, ni ne veux vous connaître !…
Puisqu’avec les démons vous vous osez commettre,
Commettez-vous, seigneur Mondor. Par la sambleu !
Je tire prudemment mon épingle du jeu,
Et ne veux point, jaloux d’unir mon sort au vôtre,
Me voir brûler, ni dans ce monde, ni dans l’autre !…

Se tournant vers Francisquine.

Salut, femme !


FRANCISQUINE, détournant la tête.

Salut, femme !Salut !


TABARIN, fait un mouvement d’humeur, se retourne, et, voyant Nicaise qui lui tourne le dos, lui donne un coup de pied au derrière.

Salut, femme ! Salut !Fripesauce, bonjour !


NICAISE, porte la main à son cœur.

Je vous baise les mains.


TABARIN, lui prenant la fiole.

Je vous baise les mains.Donne. « Philtre d’amour !!.. »

À Mondor.

Êtes-vous convaincu, maître, ou n’est-ce qu’un leurre ?


MONDOR.

Si je ne le suis point, que je meure sur l’heure !


TABARIN.

C’est que je les connais, vos spécifiques, vieux
Charlatan ! Je les vis fabriquer de mes yeux.
Si la boisson, le plus souvent, n’est pas malsaine,
C’est qu’on la puise tout bêtement dans la Seine,
Et vos remèdes ont ce mérite, au total,
S’ils ne font pas de bien, qu’ils ne font pas de mal.


MONDOR.

Insolent !


TABARIN, se retournant vers Nicaise.

Insolent !Insolent !.. est-ce à toi, son complice,
Qu’il sied d’injurier notre mère nourrice :
La science ?…

Donnant un coup de pied à Nicaise.

La science ?…Ceci t’apprenne à blasphémer !

Nicaise remonte et va s’asseoir sur le haut de l’escalier.

À Mondor.

— Qui boirait de cette eau, donc se ferait aimer ?


MONDOR.

Sans doute !..


TABARIN.

Sans doute !..Et le breuvage opère ?


MONDOR.

Sans doute !.. Et le breuvage opère ?De lui-même.


TABARIN.

Voire à l’insu de celle, ou de celui qu’on aime ?


MONDOR.

À son insu.


TABARIN.

À son insu.Fût-il ou fût-elle de roc ?


MONDOR.

Ma composition attendrirait un bloc
De porphyre !


TABARIN.

De porphyre !Et l’amour que l’on obtiendrait d’elle
Serait durable ?


MONDOR.

Fort à la fois, et Fidèle !

Il va s’asseoir à gauche de la première table.

TABARIN, jetant un regard sur Francisquine.

S’il était vrai, pourtant ? — mais non ! Il n’est pas d’eaux
Si merveilleuses ! vends tes philtres aux badauds !
Ceux-là, maître, pourront croire à les pharmacies,
Qui ne distinguent point lanternes de vessies,
Et le monde étant plein des naïfs que tu sais,

Le grand nombre des sots t’assure le succès !..
Acheter l’amour en flacon comme une purge !
Eh ! c’est de quoi tenter nos moutons de Panurge,
Et je promets, Mondor, à ton docte élixir,
— Faute d’autre vertu — celle de t’enrichir !…
Mais y croire !.. et par tous les saints ! j’y voudrais croire,

Il remet la fiole sur la table.

Et qu’on me pût mener comme un autre à la foire !
Mais non ! Il n’est pas d’eaux si merveilleuses ! — non !
Des philtres ? je n’en sais qu’un seul, digne du nom.
Et qui, comme le tien, se débite en bouteilles !
S’il ne nous promet pas d’aussi belles merveilles,
Si l’amour ne naît pas de son divin fumet,
Du moins il est sincère, et tient ce qu’il promet !
Il n’est pas celui-là, l’œuvre des Esculapes !
— Dieu nous l’a donné…
Sur les ceps, il croit par grappes,
Blondes selon la vigne, ou brunes ; le soleil
Le caresse de son regard le plus vermeil,
La rosée a pour lui des larmes d’amoureuse,
Et la terre, au travers de sa croûte pierreuse,
Comme le pélican, fouillant son flanc sacré,
Verse son sang à boire à l’enfant préféré !
Quand le pressoir aura foulé les grappes mûres,
Et le philtre vieilli dans les caves obscures,
Mets la barrique en perce, et s’il est établi
Que l’amour ne se peut commander… bois l’oubli !

Il passe n° 1.

MONDOR, hausse les épaules, se lève et appelle.
Nicaise n° 2 contemple Tabarin à l’extrême gauche, et tarde à prendre la corbeille… Mondor lui donne un coup de pied.

Nicaise ! aide-nous !


NICAISE, se retournant.

Nicaise ! aide-nous !Ouais !


MONDOR.

Nicaise ! aide-nous ! Ouais !Tu protestes ?


NICAISE.

Nicaise ! aide-nous ! Ouais ! Tu protestes ?Pour cause !


MONDOR.

Quoi ! quand ton compagnon…


NICAISE.

Quoi ! quand ton compagnon…De lui, c’est autre chose.
De lui, je le veux bien ! mais que vous me frappiez ?
Nenni, maître ! Il est coups de pieds et coups de pieds.

Ils remontent dans la baraque. Mondor emportant ses livres et sa cornue, Nicaise le panier de fioles. — Un temps. — Francisquine hésite, elle va pour suivre Mondor. Tabarin fait quelques pas au-devant d’elle et l’arrête au pied de l’escalier.



Scène III

TABARIN, FRANCISQUINE [3].

Ça, de nous embrasser n’aurais-tu pas envie.
Femme ?


FRANCISQUINE.

Femme ?Pourquoi l’aurais-je, hélas !


TABARIN.

Femme ? Pourquoi l’aurais-je, hélas !Mort de ma vie !
La réponse est farouche et le parler hautain !
Mais nous étant un brin querellés ce matin,
Je pensais que le temps eût dissipé l’orage.


FRANCISQUINE.

Vous pensiez mal !


TABARIN.

Vous pensiez mal !Faut-il que je perde courage,
Moi qui venais, crédule et confiant, vers toi !
Tu refuses la main que je te tends ?

Francisquine se détourne.

Tu refuses la main que je te tends ?Pourquoi ?


FRANCISQUINE.

Messire Tabarin, à ce que je puis croire,
Des griefs qu’il donna garde peu la mémoire.


TABARIN.

J’ai l’avantage, au moins, que tu ne peux nier,
De n’être pas boudeur, femme, ni rancunier.


FRANCISQUINE.

Vive Dieu ! c’est un rare exemple de clémence
Que de traiter ses torts avec cette indulgence !


TABARIN.

À quoi bon raviver des reproches anciens ?
Mes torts ! chacun de nous n’a-t-il pas eu les siens ?


FRANCISQUINE, passant n° 1.

Mes reproches, à moi, n’ont pas formé de gaule,
Et mes torts ne font point des marques sur l’épaule !


TABARIN, n° 2.

Non. C’est tout autre chose, il est vrai ! mais l’affront
N’est pas moindre… et cela s’imprime sur le front !


FRANCISQUINE.

Merci ! vous revoilà vos visions cornues !


TABARIN.

Mes visions ne sont rien moins que saugrenues.
J’ai dix mille sujets pour un d’être jaloux,
Et je sais de quel bois on se chauffe chez nous !


FRANCISQUINE.

Comme moi, de quel bois est faite votre épée !


TABARIN.

La patience m’est quelquefois échappée.
Si de t’aimer, du moins, je me pouvais guérir ?
Mais non, rien n’y fait, rien ! plus tu me fais souffrir,
Et plus à ta beauté mon âme s’acoquine !
Infidèle et sans cœur, je t’aime, Francisquine,
Comme un chien…


FRANCISQUINE, à demi-voix, à part.

Comme un chien…Enragé…


TABARIN.

Comme un chien… Enragé…Comme un fou…


FRANCISQUINE, à demi-voix, à part.

Comme un chien… Enragé… Comme un fou…Furibond !


TABARIN.

Enfant du grand chemin, comédien vagabond,
Sans rien, religion, famille, ni patrie,
Rien de ce que l’on aime avec idolâtrie,
De ce qui vous sourit, vous garde et vous soutient,
Incertain si je suis hérétique ou chrétien,
De Naples ou d’ici, vilain ou gentilhomme,
N’ayant pas même à moi le nom dont je me nomme,
J’aime en toi seule, j’aime, en plus que ta beauté,
Tous les biens dont le ciel m’avait déshérité !..
Oui, perfide ! En dépit de tes scélératesses,
Mon cœur n’a fait qu’un lot de toutes les tendresses
Qui morcellent le cœur des autres, et c’est toi
Ma famille, mon nom, ma patrie et ma foi !


FRANCISQUINE.

Tout cela ?… Vive Dieu ! me voilà bien lotie !
Que vous m’aimiez, soit ! qui bien aime, bien châtie !
Sur cet article-là point de discussion !
Mais suis-je vraiment seule en votre affection ?
Votre âme est-elle à cet excès sentimentale ?
Et ne me sais-je pas une heureuse rivale ?


TABARIN.

Une rivale ?


FRANCISQUINE.

Une rivale ?Eh ! mais… la bouteille !…


TABARIN.

Une rivale ? Eh ! mais… la bouteille !…Tout doux !
Distinguons !…


FRANCISQUINE.

Point ! monsieur sourit à ses glouglous,
Lui prodigue des noms qu’on garde à sa maîtresse,
La couve de regards luxurieux, la presse
Sur son cœur, et s’enivre au feu de ses baisers !
Est-ce vrai ?… Puis, le front et le cœur embrasés,
Et le cerveau peuplé de chimères stupides,
Quand on n’a point dormi sur les bouteilles vides,
Trébuchant et branlant, on rentre en son taudis !

« Bonsoir ! — Bonsoir ! »
Deux mots aigres sont bientôt dits ;
Et pour n’entendre pas qu’on vous appelle : ivrogne,
On crie à la coquine ! à la chienne !… et l’on cogne !…


TABARIN.

Donc, c’est moi qui fais tout le mal au cabaret ?


FRANCISQUINE.

Certes !


TABARIN.

Certes !Qui l’entendrait, par le ciel ! la croirait !
Tiens ! va-t’en ! Par l’enfer !
va-t’en ! ou crains qu’il pleuve
Des coups ! Ce n’est donc pas assez qu’elle m’abreuve
De honte et de douleur ! En suis-je assez haï ?
Elle me nargue encore après m’avoir trahi !…
Misérable ! Femelle hypocrite et rusée !
Je ne suis plus, par toi, qu’un objet de risée,
Ma honte pour personne, hélas ! n’est un secret,
Et c’est moi qui fais tout le mal au cabaret !
C’est moi seul qui suis sans pudeur et sans vergogne !
Mes soupçons ne sont rien que visions d’ivrogne !
Toi, tu demeures pure et chaste à la maison !
Je t’accuse sans droit ! je te bats sans raison !
Oh ! le cruel boucher de l’agnelet sans tache !
— À ton tour ? Est-ce vrai ? — si je n’étais un lâche,
Moi, je t’étranglerais de ces mains que voilà !
Ô rage ! Certes oui ! je suis un lâche ! elle a
Des amants, je le sais, je les ai vus, peut-être,
À la brune, vingt fois, rôder sous la fenêtre,
Lorgnant du coin de l’œil la porte d’où je sors !…
— Jure qu’ils n’entrent pas sitôt que je suis hors ?
Jure le ! ce n’est pas qu’un parjure te coûte !
Dis que c’est des soupçons absurdes que j’écoute,
Mens ! car tu sais mentir ! mens ! mais défends-toi donc !


FRANCISQUINE.

Me défendre ? Pourquoi pas demander pardon ?
— Pour élever la voix, crois-tu que je te craigne ?

On ne ramasse point l’outrage qu’on dédaigne !…
Je méprise le tien ! — Insulte ! frappe !

Elle marche sur lui.

TABARIN, prenant sa batte restée sur le petit théâtre au-dessus de la seconde table, et la levant.

Je méprise le tien ! — Insulte ! frappe !Eh ! bien…


FRANCISQUINE.

Ah ! c’est le naturel cette fois qui revient !
Sus ! haut la batte ! j’ai retrouvé mon doux maître !


TABARIN, jetant sa batte.

Francisquine !… Dis-moi que ton cœur n’est pas traître,
Dis-moi que j’étais ivre, et qu’il n’est rien de vrai
Dans ces choses ! je t’aime assez : je le croirai !…
— Mon Dieu ! je suis jaloux ! — chacun a sa folie —
Tu ne peux empêcher qu’on te trouve jolie ;
On te le dit, peut-être ! est-ce un grand mal ? — au fond,
Vous riez de la cour que les hommes vous font !
Cela distrait… on jase… on minaude… on caquette…
Quelle femme, de bien même, n’est pas coquette ?
On ne se damne pas pour un bout d’entretien
Qu’on écoute, distraite, et qui ne prouve rien ! —
Nous savons ce qu’en vaut l’aune, de ces harangues !
Les bourgeois du quartier sont de méchantes langues :
Pour quelques quolibets acharnés contre moi,
Des tours que je leur joue ils se vengent sur toi !
Mais rien n’est vrai ! je t’aime, et tu le sais, méchante !
Et, loin de provoquer l’antienne qu’on me chante,
Pour paîment de l’amour que te donne mon cœur,
Tu ne me voudrais pas couvrir de déshonneur !…
Et tandis que, selon le bien, tu te gouvernes,
C’est vrai que je vais trop souvent dans les tavernes !
Je suis faible… on m’entraîne aisément, et je bois !
Je bois trop… je me laisse aller !… mais reprends-moi…
Et ce ne sera pas, que je pense, un prodige
Si, pour l’amour de tes beaux yeux, je me corrige !
Foin des souci amers et des soupçons jaloux !

La tendresse et la foi vont renaître chez nous,
Chassant hors du logis la discorde importune :
Ma gloire grandissant forcera la fortune !
Dru comme grêle, l’or pleuvra dans nos girons,
Et nous serons heureux !… Dis que nous le serons !
Que tu le veux ! que c’est une nouvelle aurore
Qui se leva sur nous ! que tu m’aimes encore,
Comme au jour radieux de nos premiers serments !…
Parle ! oh ! parle.


FRANCISQUINE, passant n° 2.

Parle ! oh ! parle.À quoi bon ! vous savez que je mens !


TABARIN, après un mouvement terrible.

Je me suis, sottement, attiré ce déboire…
Tu m’as rivé mon clou ! c’est bien fait ! — Je vais boire !
Adieu, mon chérubin ! mon agneau ! mon bijou !
Je pars ! — Adieu ! j’ai peur de te rompre le cou !

Il sort vivement par le fond.

Scène IV

FRANCISQUINE, puis GAUTHIER.


FRANCISQUINE, le regarde s’éloigner, puis faisant un geste d’insouciance.

Ah ! baste !… Et pourquoi non ?… je ne suis pas un ange !
Je suis fille Bohême. On me bat — je me venge !
Et le sort à mes vœux se conformant si bien,
J’aurais mauvaise grâce à lui reprocher rien.

Elle appelle.

Gauthier !

Gauthier parait.

Gauthier !Mais quoi ?… quel air sombre ?…


GAUTHIER.

Gauthier ! Mais quoi ?… quel airAh ! chère Isabelle !…
— J’ai tout entendu.


FRANCISQUINE.

— J’ai tout entendu.Bon ! la querelle éternelle !
N’y pensons plus… parlons plutôt de nos amours :
Gauthier, j’ai le moyen de nous voir tous les jours,
— Tout le jour — sans que nul s’en étonne, ni gronde
— Devant tous, et le plus effrontément du monde.


GAUTHIER.

Oh ! faites !.. car vous voir est mon premier souci !
Et tenez… quelquefois il m’arrive ceci
— Lorsqu’à guetter en vain le jour entier s’écoule,
Ou que je viens, tremblant et perdu dans la foule,
Vous adorer de loin, reine de ce tréteau,
— Il m’arrive — tenez — d’envier ce rustaud,
Ce malheureux valet qu’on gouaille et qu’on rosse,
Et je ne sais vraiment — tant mon sort est atroce —
Si tous les coups de pied qu’il faudrait recevoir
Seraient payer trop cher l’ivresse de vous voir !


FRANCISQUINE.

Eh bien, le ciel vous sert à plaisir, car la chose
Que j’avais préparée et que je vous propose…

Entendant venir Mondor sur le théâtre.

Mondor !.. Laissez-moi faire, et dites comme moi !

Elle fait passer Gauthier à l’extrême droite.

Scène V

Les Mêmes, MONDOR, NICAISE [4].


MONDOR, sur le petit théâtre.

Tu veux rire ? jouer les matamores, toi ?…
Quelle aberration d’un cerveau rétrograde !


NICAISE, suivant Mondor.

Je suis ambitieux ! je veux monter en grade,
Etre comédien pour de bon, s’il vous plaît,
Et quitter cet emploi dégradant de valet !


MONDOR, commence à descendre l’escalier.

Non ! je ne vis jamais passion si baroque !


NICAISE, l’arrêtant.

Pourquoi ?… Fritelin mort, j’endosse sa défroque,
Et quand je porterai les habits qu’il porta…


FRANCISQUINE, à part.

La défroque n’est pas à ta taille, bêta !


NICAISE, faisant des poses.

Les moustaches en croc… la rapière… la fraise…


MONDOR.

« Sua eum perdet ambitio ! » Nicaise,
Tu n’es qu’un sot ! — Brisons !

Il descend en scène.

Tu n’es qu’un sot !Francisquine ! Oh ! morbleu !
Vous étiez en affaire.

Il se détourne avec une discrétion affectée.

FRANCISQUINE.

Vous étiez en affaire.Oui, demeurez un peu.


MONDOR, même jeu.

Que non ! monsieur vous fait visite, et j’appréhende…


FRANCISQUINE.

Quoi donc ?


MONDOR, même jeu.

Quoi donc ?… D’être indiscret.


FRANCISQUINE.

Quoi donc ? … D’êtreEh ! c’est vous qu’il demande.


MONDOR.

Moi ?


NICAISE, continuant ses poses, à gauche de Mondor [5].

Moi ?… Le poing sur la hanche et ferme sur l’ergot…


MONDOR, le faisant taire.

Chut donc !

À Gauthier.

Chut donc !Monsieur me fait ce rare honneur — Ergo,
Causons ; je suis, monsieur, tout à votre service.


GAUTHIER, saluant.

Monsieur….


MONDOR, saluant.

Monsieur….Monsieur…


FRANCISQUINE.

Monsieur…. Monsieur…Voici : comédien novice,

À ce mot de comédien, Mondor se redresse avec un air de mépris.

Se sentant fortement vers le théâtre enclin,
Monsieur voudrait chez nous remplacer Fritelin !


MONDOR.

Fritelin ?


NICAISE.

Fritelin ?Fritelin ?


GAUTHIER, à part.

Fritelin ? Fritelin ?Que la femme est donc fine !


MONDOR.

L’illustre capitan de la place Dauphine ?


GAUTHIER, passant près de Mondor.

J’ai tout le sentiment de mon indignité ;
Mais madame vous dit l’exacte vérité :
Remplacer Fritelin est ma plus chère envie.


NICAISE, l’apostrophant par-dessus Mondor.

Le bon sens de monsieur probablement dévie !
Si monsieur n’a d’ailleurs jamais tenu l’emploi,
On n’improvise pas un capitan !


MONDOR.

On n’improvise pas un capitan !Tais-toi !


GAUTHIER, à Francisquine.

Il m’intimide !


FRANCISQUINE, bas.

Il m’intimide !Ferme !


NICAISE.

Il m’intimide ! Ferme !Un écolier imberbe….


MONDOR.

Tais-toi donc !


NICAISE.

… Sous les pieds me viendrait faucher l’herbe !


MONDOR.

Ah ! Nicaise !


NICAISE.

Ah ! Nicaise !… Un petit clerc, maigre et gringalet…


MONDOR.

N’ayez garde aux méchants propos de ce valet,
Jeune homme ; et dites-nous ce que vous savez faire.

À Nicaise.

— Toi, sur le premier mot que ta bouche profère !..

Il lui montre la pointe de son soulier.

NICAISE.

Suffit ! mais j’ouvre l’œil.


MONDOR, fait un signe à Nicaise qui lui approche la chaise à droite de la première table, et s’assied gravement.
— Nicaise reste debout à gauche de Mondor.
— Gauthier debout au milieu. — Francisquine n° 4, assise à gauche de la deuxième table.

Suffit ! mais j’ouvre l’œil.Par ainsi, mon ami,
Vous voulez débuter au théâtre, et parmi
Les champs clos différents ouverts à la jeunesse,
Vous choisissez le champ cher aux sœurs du Permesse ?


GAUTHIER.

J’écoute, ce faisant, mon penchant et mon cœur.


MONDOR.

Bien ! — Fritelin premier, votre prédécesseur,
Était en grande estime auprès du populaire.


GAUTHIER.

J’aurai, faute de mieux, le désir de vous plaire.


MONDOR, à Nicaise.

Très-bien !

À Gauthier.

Très-bien !— Vous êtes neuf dans notre art ?
Très-bien ! — Vous êtes neuf dans notre art ?Il est vrai ;


GAUTHIER.

Mais depuis quelque temps, à mon démon livré,
Spectateur assidu de vos hautes prouesses,
J’étudie, et je sais par cœur toutes vos pièces !


MONDOR.

Très-bien !


NICAISE.

Très-bien ! Très-bien ? — J’enrage !
Il dit à tout : très-bien !
Mais, jour de Dieu ! monsieur, savoir par cœur n’est rien.
Savoir… quoi ? — Débiter les tirades… par tranches ?
Il faut le sentiment — l’habitude des planches.


MONDOR.

Assez !

À Gauthier.

Vous, dites-nous quelques vers au hasard !


GAUTHIER.

J’en sais de Tabarin, qu’on croirait de Ronsard !

Il récite, de manière à faire sentir à Francisquine que c’est à elle que s’adressent les vers suivants.

« L’amour ? ouy, c’est l’amour qui m’afflige et martelle,
Qui me fait soupirer en mes tristes ennuis,
C’est luy qui me causa cette playe mortelle,
Et qui fait que les jours ne me sont que des nuits.

C’est le cruel amour qui me tient et maîtrise,
C’est luy qui me tourmente et qui me fait mourir,
C’est luy qui me blessa et lequel me méprise,
Alors que je le pry me vouloir secourir…

C’est luy qui m’attira cette flamme cruelle
En formant dans mon cœur mille horribles tourments,
Dès le jour que je vy ma mignonne Isabelle,
Isabelle ! l’objet de mes contentements.

Isabelle, la fleur, de toutes les plus belles, —
Qui porte dans ses yeux mille brillants flambeaux,
Qui surpasse en blancheur les blanches colombelles,
Et surmonte en douceur la douceur des agneaux.

Isabelle, qui est toute ma douce amie,
Mes soulas, mes plaisirs, ma joye et mon support,
Tout l’appuy et soutien de ma mourante vie,
Et tout l’allégement de ma vivante mort ! »


MONDOR.

Bravo !.. de la chaleur !..


NICAISE, avec mépris.

Bravo !.. de la chaleur !..… Naturelle !.. et sans style !..


MONDOR,

Bah ! nous le formerons ! — il peut nous être utile.

À Gauthier.

Vous êtes clerc d’ailleurs, et sans nul doute instruit ?


GAUTHIER.

J’ai depuis mon enfance, et non sans quelque fruit,
Sur les bancs de l’école usé maint haut-de-chausse.


MONDOR.

Sur les bancs de l’école ! Entends-tu, Fripesauce !
Toi qui dans les auteurs n’a jamais mis le bec !
Il l’a pris par l’oreille et lui donne une pichenette.


NICAISE.

Hum ! hum !


MONDOR.

Hum ! hum !Vous connaissez le latin ?


GAUTHIER.

Hum ! hum ! Vous connaissez le latin ?Et le grec !


MONDOR, se levant.

Le grec !


FRANCISQUINE, se levant aussi.

Le grec !Le grec !


NICAISE.

Le grec ! Le grec !Le grec ? quel appoint !


MONDOR.

Le grec ! Le grec ! Le grec ? quel appoint !Beau langage !.
« Ελληνιξεις, ῶ’τάν ?


NICAISE.

« Ελληνιξεις, ῶ’τάν ?’Ολιγον. »


MONDOR.

« Ελληνιξεις, ῶ’τάν ? ’Ολιγον. »Je l’engage.


FRANCISQUINE.

C’est dit !


MONDOR.

C’est dit !Tope !


NICAISE.

C’est dit ! Tope !Ça ! quel frelon les a mordus ?


MONDOR.

Et nous parlerons grec à nos moments perdus !
— Jeune homme ! vous voici Fritelin II !


NICAISE.

— Jeune homme ! vous voici Fritelin II !Mais, maître…


MONDOR.

Silence, âne bâté ! — Paix ! ou je te vais mettre
Dehors ! — et vous, veuillez « cum docto magistro,
Intrare, juvenis, sub tegmine nostro ! »

Il monte le premier l’escalier du théâtre. — Gauthier le suit, et comme il passe derrière Francisquine…

FRANCISQUINE, à demi-voix.

Qu’en dites-vous ?


GAUTHIER, même jeu.

Qu’en dites-vous ?J’en dis… que je t’aime !
Ils disparaissent à droite.


NICAISE, qui n’a rien vu, étant occupé à remettre en place la chaise de Mondor.

Qu’en dites-vous ? J’en dis… que je t’aime !Bagasse !
Que peut faire le grec au capitan Fracasse ?
Il sort par le théâtre après Gauthier.


Scène VI

TABARIN, au fond d’abord et au dehors.
— Il entre après la sortie de Francisquine de manière à terminer le couplet en scène.

Quel est donc le sorcier barbu
Qui dans le fond des pots séjourne ?
Tout, autour de moi, quand j’ai bu,
Tout tourne, tourne, tourne, tourne…


FRANCISQUINE.

Elle remonte vivement par le petit escalier à droite. — Elle devra placer ce cri de : Tabarin, au milieu du couplet, avant l’entrée de Tabarin.

Tabarin !


TABARIN.

Tabarin ! Non ! je tiens ferme — je m’étourdis —
Rien ne tourne !… malheur !
— Que les pots soient maudits !
Que maudits soient les ceps, les treilles et les souches !
Pleuvent les ouragans et les grêles farouches !
Se dessèche le sol, vigne, qui te nourrit !
S’éteigne le soleil de feu qui te mûrit !
Périsse ton raisin sur la terre inféconde,
Puisque le vin, dernier recours du pauvre monde,
Le vin — comme l’amour, mensonge et trahison —
Le vin ne suffit plus à m’ôter la raison !
… Oh ! misère de moi ! Je me souviens encore.
Et dans le bouge — où l’on s’endort au bruit sonore
Des verres — sous la table où le vin a coulé,
Mes amis de bouteille avaient déjà roulé.
De rudes compagnons pourtant ! buveurs solides !
Moi seul, je demeurais, seul devant les brocs vides,
Buvant encor, toujours, entassant pot sur pot,
Et quand j’ai quitté, las de boire, le tripot,
J’ai senti, comme avant, acharné sur sa proie,
L’implacable vautour qui me ronge le foie !
— Elle ne m’aime pas ! son cœur est sans pitié !…
Pour quel crime, Dieu bon ! suis-je donc châtié ?
Quels forfaits assez grands ont armé ta colère,
Et de quelles noirceurs est-ce là le salaire ?
Je vis, ployant mon âme aux caprices du sort,
Joyeux parfois — souvent triste jusqu’à la mort,
Sans que jamais, et même en ma pire fortune,
J’aie ennuyé le ciel d’une plainte importune.
J’exerce mon métier sans léser mon prochain,
Et c’est honnêtement que je gagne mon pain.

Je n’ai point fait de mal qui vaille qu’on me blâme !
Ai-je volé d’autrui ni le bien, ni la femme ?
Suis-je un coupeur de bourse ? un reître ? un spadassin ?
Un tueur d’hommes ? — rien… pas même médecin !
Je fais rire — c’est là mon rôle sur la terre ;
Je fais rire les gens : or, rire est salutaire.
Et le peuple, prenant plaisir à ma chanson,
Je me dis bienfaiteur du peuple… à ma façon !
Alors ?…

Il s’assied sur la chaise à droite de la première table où est resté le flacon de Mondor. — Le regardant machinalement.

« Philtre d’amour ! » oui ! j’en sais la merveille !
Comment Mondor a-t-il laissé là sa bouteille ?
Il est très-convaincu, Mondor, très-convaincu.
— Pardieu ! chaque flacon vaut, au moins, un écu —
Le bourgeois de Paris est crédule — il achète !…
Et c’est pourquoi Mondor répond de sa… recette !
Philtre amoureux !…
Philtre amoureux !…— De l’eau claire, certainement !
Et quand Mondor soutient que c’est un philtre, il ment !
« Philtre d’amour ! »
« Philtre d’amour ! »— Heureux es-tu, bourgeois ignare,
Qui peux croire à ces vains prodiges qu’on te narre,
Et, payant un écu ce flacon d’élixir,
Bois — à ce prix — l’espoir de te faire chérir !
Douces illusions ! chimères fortunées !
Oh ! que je donnerais mes plus belles années,
Mon nom de Tabarin, ma gloire de tréteaux,
Pour m’éveiller, ce soir, quelqu’un de ces badauds !
Que je voudrais avoir la foi du populaire,
Ô mon âme ! — et quel bien nous ferait cette eau claire !

Se levant, la fiole à la main.

— De l’eau claire ? pourquoi claire ?… Doute moqueur !
Doute obstiné !… sors donc une fois de mon cœur !
Laisse, comme un rayon glissant dans ma nuit sombre,
Que revienne l’espoir, et ne fût-ce qu’une ombre,

En dussé-je mourir, j’ai besoin d’espérer.
Et quand ma lèvre, ardente à se désaltérer,
Se penche avidement vers la source qui chante,
Fais, conseiller maudit, taire ta voix méchante !
Respecte ce suprême appui des malheureux,
La croyance qui sauve !…
La croyance qui sauve !…Et toi, philtre amoureux,
Vous, sauvages enfants de la lande sauvage,
Simples aux sucs divins qui formez ce breuvage,
Grimoires de magie où Mondor s’est instruit,
Phébé — soleil de l’ombre, et reine de la nuit —
Qui, du haut de l’espace où quelque ange te pousse,
Prêtes aux enchanteurs ta clarté pâle et douce !
Vous-même, animaux chers aux sorciers, hiboux,
Loups-garous et chats noirs ! je vous adjure tous !
À ce philtre d’amour, ma dernière espérance,
Donnez cette vertu qu’en attend ma souffrance !
Cédez-lui ce pouvoir magique et merveilleux
Qui vous vient de l’enfer, peu m’importe ! ou des cieux !
Par vos enchantements terminez mon supplice !
Que sa colère tombe, et sa haine faiblisse !
Que son cœur aime enfin pour être tant aimé !
— Ouvrez-moi cet asile à ma douleur fermé,
Et me donnez ce bien suprême que j’envie :
L’amour plus précieux mille fois que la vie !…

Il débouche le flacon et va boire, puis se ravisant.

Ah bah ! moi, Tabarin ? quel diable me poussait !

Reprenant le flacon.

Eh bien, tant pis je bois ! pourquoi donc pas ?.. qui sait ?..

Il boit. — Mondor parait sur le théâtre, et, le voyant boire, se frotte les mains comme s’il se réjouissait que Tabarin donnât comme tout autre dans ses boniments.

ACTE DEUXIÈME


Même décor, moins les quelques meubles du premier acte et la draperie du milieu de l’entrée. Vue de Paris au loin. — Derrière les draperies de gauche on voit la statue équestre d’Henri IV. — Le soir ; des chandelles forment la rampe du petit théâtre. — Un lustre est suspendu à deux mats qui soutenaient la draperie du milieu. — Au lever du rideau, arrivent tour à tour et circulent Alyson, Michaud Croupière, Guillemin Tortu, et les autres personnages qui vont former le public de Tabarin, passant et repassant, suivant les exigences de la scène. — Des bancs sont posés en diagonale sur la scène, parallèlement à la face du petit théâtre dont le rideau est fermé. On s’assied, on se salue. — Passent tour à tour une bouquetière, un marchand de gâteaux, un marchand de pommes. — Avant le lever du rideau, un orchestre caché derrière le petit théâtre joue des flonflons du temps, avec des alternatives de piano et de forte. — Piano, pendant que les personnages parlent. — Forte, durant huit mesures, entre chaque entrée de personnages parlants. Entrent quelques spectateurs.

Scène PREMIÈRE

ALYSON, MICHAUD CROUPIÈRE, GUILLEMIN TORTU,
UN MERCURE, UN DRAPIER, UN EXEMPT, MAILLEFER


ALYSON, à Michaud Croupière qui la lutine, entrée du fond.

Merci de moi ! Cessez, monsieur le capitaine !


MICHAUD CROUPIÈRE.

Fichu de toile bise et jupe de futaine
Ne sont pas des atours, mon cœur, dignes de toi.


ALYSON.

Monsieur a du velours dont il cherche l’emploi ?


MICHAUD CROUPIÈRE.

Non ! mais si tu voulais, foi de Michaud Croupière…


ALYSON.

Monsieur a donc de beaux écus ?


MICHAUD CROUPIÈRE.

Monsieur a donc de beaux écus ?J’ai ma rapière.


ALYSON.

Lors, à d’autres qu’à moi chantez votre refrain :
Je suis honnête, et veux entendre Tabarin.

Elle s’assied au bout du premier banc réservé aux spectateurs le plus près de l’avant-scène.


MICHAUD CROUPIÈRE, passant à l’extrême gauche.

Honnête ? que le diable emporte la donzelle !
Guillemin Tortu tend son chapeau aux spectateurs assis sur le premier banc.


GUILLEMIN TORTU, manchot et bossu.

La charité, mon doux seigneur. — Vous, damoiselle.


ALYSON.

Je n’ai rien.


GUILLEMIN TORTU.

Je suis vieux, sans pain et sans abri.
Donnez… et que le ciel vous garde un bon mari !


ALYSON.

Un bon mari ? voilà pour ton souhait, pauvre homme !


GUILLEMIN TORTU, à part.

Si ça manquait jamais, je l’irais dire à Rome.


MICHAUD CROUPIÈRE, regardant Guillemin en dessous.

Pâques-Dieu ! j’ai connu cet homme quelque part.


GUILLEMIN TORTU, même jeu pour Michaud Croupière.

J’ai — le diable sait où déjà vu ce soudard.
La charité, seigneur.

À part.

La charité, seigneur.Même allure guerrière.


MICHAUD CROUPIÈRE, à part.

Même voix !

À demi-voix.

Même voix !Guillemin Tortu ?…


GUILLEMIN TORTU, à demi-voix.

Même voix ! Guillemin Tortu ?…Michaud Croupière !…


MICHAUD CROUPIÈRE.

On s’était rencontré dans le monde !


GUILLEMIN TORTU.

On s’était rencontré dans le monde !…Au cachot.


MICHAUD CROUPIÈRE.

Tu n’étais point alors ni boiteux, ni manchot.


GUILLEMIN TORTU.

Mon métier d’autrefois n’allant pas sans obstacles,
Le ciel en ma faveur a fait ces deux miracles.


MICHAUD CROUPIÈRE.

Mendier est plus sûr…


GUILLEMIN TORTU.

Mendier est plus sûr…… Et m’a mieux réussi…


MICHAUD CROUPIÈRE.

Tant pis !


GUILLEMIN TORTU.

Tant pis !Pourquoi ?


MICHAUD CROUPIÈRE.

Tant pis ! Pourquoi ?Je vois des coups à faire ici !

Il s’assied sur le troisième banc derrière Alyson, et cause à voix basse avec Guillemin Tortu.


LE MERCIER, il entre avec un enfant, par le fond.

Moi, voisin, j’ai toujours raffolé de théâtre.


LE DRAPIER.

Et moi, voisin, c’est un plaisir que j’idolâtre.


LE MERCIER.

Qu’en dit votre commère ?


LE DRAPIER.

Qu’en dit votre commère ?Ah ! ciel ! n’en parlons pas !
Si ma femme savait la chose, quels débats !


LE MERCIER.

Vraiment ?
— La mienne, à moi, comprend qu’on se délasse…
Et puis, j’ai mon commis qui tient très-bien ma place.

Ils s’asseyent sur le deuxième banc derrière Alyson ; — le mercier à l’extrémité du banc.


L’EXEMPT.

Il a vingt ans ?


MAILLEFER.

Il a vingt ans ?Vingt ans.


L’EXEMPT.

Il a vingt ans ? Vingt ans.Il se nomme Gauthier ?


MAILLEFER.

Gauthier.


L’EXEMPT.

Gauthier.Il est fluet ?


MAILLEFER.

Gauthier. Il est fluet ?Oui.


L’EXEMPT.

Gauthier. Il est fluet ? Oui.Dès un mois entier…


MAILLEFER.

Un mois.


L’EXEMPT.

Un mois.… II a quitté la maison paternelle ?


MAILLEFER.

Hélas !


L’EXEMPT.

Hélas !Pour les beaux yeux de quelque péronnelle !


MAILLEFER.

Vous pensez ?


L’EXEMPT.

Vous pensez ?Et vous ?


MAILLEFER.

Vous pensez ? Et vous ?Moi, j’en demeure attéré !


L’EXEMPT.

Or vous dites qu’on l’a dans ce lieu rencontré ?


MAILLEFER.

Oui, certain mien parent le voit souvent, qui rôde
Par la place, comme un flibustier en maraude !


L’EXEMPT.

Bon ! mes gens sont postés, et s’il vient, il est pris.


MAILLEFER.

Faites !.. et je paierai sans regarder au prix ! —

Sort l’exempt par l’extrême droite.

— Une péronnelle !… ah ! traître !.. un jurisconsulte
À venir !…

Pendant les répliques précédentes, Michaud Croupière a volé la bourse du mercier. — Celui-ci se prend à éternuer, cherche dans sa poche, et s’aperçoit du vol.


LE MERCIER, criant.

À venir !…Au voleur !…

On se lève en tumulte. — Forte d’orchestre.

PLUSIEURS VOIX.

À venir !… Au voleur !…Arrêtez !


MAILLEFER, à droite.

À venir !… Au voleur !… Arrêtez !Quel tumulte !


LES VOIX.

Au voleur !


MAILLEFER, mettant ses mains sur ses poches.

Au voleur !La place est bonne aux coups hasardeux.


LES VOIX.

Arrêtez ! au voleur !


GUILLEMIN TORTU, il parait à gauche, criant.

Arrêtez ! au voleur !Au voleur !

À Michaud Croupière.

Arrêtez ! au voleur ! Au voleur !Part à deux ! —

Michaud Croupière lui montre la bourse. — Guillemin Tortu la lui arrache des mains, et disparaît dans la foule, poursuivi par Michaud Croupière.


Scène II

Les Mêmes, LE PEUPLE, puis TABARIN,
LES JOUEURS DE VIOLES ET DE REBECS,
qui viennent s’asseoir auprès du théâtre de Mondor,
du côté opposé à l’avant-scène.


MICHAUD CROUPIÈRE, poursuivant Guillemin Tortu.

Au voleur !…


LE PEUPLE.

Au voleur !…Arrêtez !

Le tumulte est à son comble.

TABARIN, paraissant sur le tréteau, en avant du rideau fermé et d’une voix qui domine tout le bruit.

Paix !.. quel est ce tapage ?…


TOUS, applaudissent — Ils se rasseyent.
— Le tumulte cesse après le Taisez-vous !

Tabarin !..


TABARIN.

Tabarin !..Taisez-vous !.. Quelle rumeur sauvage
A troublé mon repos ? — Mes archers, dites-leur
De se taire ! Je crois qu’on criait au voleur…


LE MERCIER, il s’était rassis derrière Alyson. — Le drapier s’est assis derrière lui sur le troisième banc, et Maillefer, à l’entrée de Tabarin, s’est faufilé dans le milieu du second banc. Se levant.

On m’a volé ma bourse !


TABARIN.

On m’a volé ma bourse !Au cœur de mon royaume ?
— Que font donc mes exempts, et maître Jean Guillaume ?
Si le voleur n’est pris dans une heure, il faut qu’on
Cerne la place, et tout brancher à Montfaucon !
— Que la société de tristes gueux est pleine !
Cornes de Belzébuth ! messieurs les tire-laine,
Si faire votre état vous est un tel besoin,
Faites ! mais, par le diable ! allez tirer plus loin !
Arrière, francs filous ! opérateurs vulgaires,
Laissez-nous faire en paix nos petites affaires,
Et quittez sur-le-champ la place et ses abords
Par esprit de justice… et par esprit de corps !

Changeant de ton, très-bonhomme.

— Ouf ! je les ai, je crois, secoués d’importance.
Maintenant, bonnes gens, honorable assistance,
Vous qui, pour vous gaudir, êtes venus céans,
N’ayez plus nul souci de tous ces mécréants !
Selon notre coutume, et pour l’heure présente,
Nous allons vous donner une farce plaisante,
Et neuve — et contenant telles joyeusetés

Que les plus renchéris s’en tiendront les côtés !
« La Farce des tonneaux » œuvre de mon génie,
Où l’on verra, parmi ceux de la compagnie,
Pour accroître l’attrait d’un spectacle si beau,
L’intéressant début d’un Fritelin nouveau !
« La Farce des tonneaux… » Parade des parades !
Avec déguisements, coups de pied et bourrades,
Réponses et lazzis d’un tour original,
Quiproquos surprenants, et grand combat final !
Oyez et riez ! car, si l’auteur ne se flatte,
Il vous veut, cejourd’hui, désopiler la rate,
A ces fins de pouvoir écrire en son rideau :
« Mores et humores castigat ridendo ! »

Vifs applaudissements !


Il disparaît derrière le rideau. — L’ouverture commence. — Sur les premières mesures, Nicaise vient moucher les chandelles de la rampe, au grand divertissement des spectateurs. Vers le milieu, il en éteint une… Éclats de rire ! Il termine heureusement l’opération et se retire devant des bravos ironiques. — L’ouverture continue. — Le rideau du petit théâtre s’ouvre : — à gauche, un tonneau, dont le fond se relève comme un couvercle ; — à droite, un tonneau pareil — tous deux sont assez grands pour cacher un homme. — Ils sont censés enfoncés à demi dans les dessous du petit théâtre. — Sur les dernières mesures entrent Mondor et Tabarin. —

Scène III

Les Mêmes, TABARIN, MONDOR, sous les traits de Piphagne, puis GAUTHIER, en Capitaine Rodomont. NICAISE, en Lucas, puis FRANCISQUINE, en Isabelle.


PIPHAGNE, MONDOR [6].
Il prononce son baragouin à l’italienne.

« Vien’, caro mio Tabarin !
Ti voglio dire qualque coso !


TABARIN.

Dites donc !


PIPHAGNE.

Je suis amoroso
Comè… comè…


TABARIN.

Comme un serin !


PIPHAGNE, se fâchant.

Un’serino ?…


TABARIN.

Un’serino ?…Peste !… il s’emporte ?
On aime toujours de la sorte.
Mais qui diable l’a muselé,
Mon maître ? Ses aveux me passent.
Voici les crapauds qui coassent :
C’est de la pluie à bref délai.
L’amour vous trotte dans le ventre
Comme carpes sur le gazon !

Il lui tape sur le ventre.

Vous êtes amoureux ! Diantre,
Il en a passé la saison !…


PIPHAGNE.

Marouflo !


TABARIN.

Marouflo !Et quelle est cette belle ?…
Son nom ?…


PIPHAGNE.

Son nom ?…È un’segretto…


TABARIN.

Son nom ?… È un’segretto…Bon !
Ça n’est point ma femme Isabelle ?…


PIPHAGNE.

Dona Isabella ?… — No !


TABARIN.

Dona Isabella ?… — No !Non ?


PIPHAGNE, à part.

Si, c’est Isabella que z’aimo ;
Ma di lo lui dire à lui-mêmo
Non avro la stupidità ;
E per veder sa femme sola
Tirant une fiole de sa poche.
Lo vo far’portar’questa fiola
A l’altro bout délia cità…


TABARIN, à part.

Quoi qu’il dise, je le soupçonne
De braconner sur mon terrain.
Ma femme est si belle personne !
Prenons garde, et veillons au grain !


PIPHAGNE.

Donc, tout entier à ma tendressa,
Ti prego d’allar prestement
Portar toi-même à son adressa
Quel pitito médicament.
Il lui remet la fiole étiquetée.


TABARIN.

Ah ? moi-même ?


PIPHAGNE.

Ah ? moi-même ?Tu !


TABARIN.

Ah ? moi-même ? Tu !Que je porte
Ce flacon ?


PIPHAGNE.

Ce flacon ?Si.


TABARIN, regardant l’adresse.

Ce flacon ? Si.La trotte est forte !

À part.

On m’éloigne.


PIPHAGNE.

On m’éloigne.Vito !


TABARIN.

On m’éloigne. Vito !J’y cours.
Mais vous ?


PIPHAGNE.

Mais vous ? Di mé que non t’inquiéta !
Vo’fare un’pocco di toiletta,
Per allar veder mes amours !

Il sort.

TABARIN.

Il va faire un bout de toilette ?
Sa laideur en a bon besoin.
Mais pour me croquer ma poulette,
C’est prendre un inutile soin.
Il restera laid quoi qu’il fasse,
Laid de profil… et laid de face…
— Hormis de cacher son museau…
— Moi, ce serait une autre affaire :
Je sais un sûr moyen de plaire,
Et quand je me veux faire beau…
Je n’ai qu’à mettre mon chapeau ! »

Fausse sortie.

LE PEUPLE.

Le chapeau !


TABARIN, revenant.

Le chapeau ! S’il vous plaît ?


LE PEUPLE.

Le chapeau ! S’il vous plaît ? Le chapeau !


TABARIN, il le met. — On rit.

Le chapeau ! S’il vous plaît ? Le chapeau ! C’est notoire
Qu’il m’embellit !


LE PEUPLE.

Qu’il m’embellit ! Bravo !


TABARIN.

Qu’il m’embellit ! Bravo ! Vous plais-je ainsi ?


LE PEUPLE.

Qu’il m’embellit ! Bravo ! Vous plais-je ainsi ? L’histoire
Du chapeau ! —


TABARIN.

Du chapeau ! —Nenni-dà ! ce n’est point le moment,
Et vous interrompez la pièce incongrûment !

Fausse sortie.

LE PEUPLE.

Le chapeau !… Tabarin !..


TABARIN.

Le chapeau !… Tabarin !..Vous interrompez, dis-je !

Même jeu.

LE PEUPLE.

L’histoire du chapeau !


TABARIN.

L’histoire du chapeau !Toujours ! c’est un prodige
Comme on m’écoute !… Or çà, traitons !… Si j’obéi,
Crierez-vous encor ?


LE PEUPLE.

Crierez-vous encor ?Non !


TABARIN.

Crierez-vous encor ? Non !Serez-vous sages ?


LE PEUPLE.

Crierez-vous encor ? Non ! Serez-vous sages ?Oui !


TABARIN.

Très-bien !… Le voulez-vous jurer sur mon épée ?

Il étend sa batte.

Jurez !…


LE PEUPLE.

Jurez !…Oui !…


TABARIN [7].

« Cette histoire est toute une épopée !
Et je comprends, d’ailleurs, que l’on soit curieux
De l’entendre ! — Un chapeau, qui descendit des cieux ;
Et depuis six mille ans, en son espèce unique,
Coiffe — de père en fils — la gent tabarinique,
Dont je suis le dernier très-humble rejeton !
Ce chapeau-là, — lisez Bérose et Manéton,
Deux auteurs chaldéens, qui, sur cette matière,
Ont, par leurs longs écrits, jeté quelque lumière —

Ce chapeau — comme moi descendu de haut lieu —
Fut fait expressément pour la tête d’un dieu !
Oui, d’un dieu, certe !… et si vous doutez de la chose,
Par la sambleu !… lisez Manéton et Bérose !
Quand Saturne — autrefois — descendit de l’Éther,
Fuyant, non sans raison, l’ire de Jupiter,
Ce dieu, voulant tenir sa disgrâce secrète,
Fit faire ce chapeau pour s’en couvrir la tête ;
À quoi doit mon chapeau sa gloire et sa vertu.
Il était, en ce temps, moins large et plus pointu ;
D’où les chapeaux pointus sont venus à la mode,
La forme haute étant absolument commode
Pour cacher sous la coiffe, et mieux qu’un chapeau rond,
Ce que certains maris ont planté sur le front.
— Ledit Saturne, avant que de quitter la terre,
Fit de son couvre-chef mon aïeul légataire.
Avec cette défense expresse de donner
Ledit chapeau, louer, troquer, aliéner,
Mais garder et porter, sous peine de disgrâce,
Comme une pièce rare et fatale à sa race.
Lors Tabarin premier s’en fit un appareil
Qui lui pût garantir son museau du soleil ;
D’où vint l’invention des parasols en France !
Tabarin… trente-neuf — soit par inadvertance,
Soit qu’il ne craignît point de se gâter la peau
Soit… pour quelque autre cause — égara le chapeau !…
— Ganymède le prit, et pour en avoir cure,
Jupiter, en présent, le remit à Mercure.
Mais ce dieu, certain jour que les vents étaient forts,
Ayant mis mal à point le feutre aux larges bords,
Et l’aquilon s’étant engouffré dans les ailes,
Fit une chute, avec des contusions telles,
Qu’il jura par le Styx, l’Averne et l’Achéron,
De ne plus se coiffer que de son chapeau rond !
Foin de l’autre ! — Voilà Janus qui le ramasse !
Mais Janus, ayant — comme il est dit — double face,

Et la tête de plus grosse à proportion,
Après maint changement et transformation,
Voyant qu’en fin de compte il n’en fait rien qui vaille,
Sous le mont Aventin enfouit sa trouvaille !
Mais Romulus, selon de précis documents.
De Rome, par après, jetant les fondements,
Retrouve le chapeau magique et mirifique,
Et, désirant d’en faire un signe honorifique —
Ordonne par rescrits, ordonnances et brefs,
Qu’il figure dès lors aux triomphes des chefs,
Au-dessus des faisceaux et parmi les trophées !
Les vestales — après Numa — s’en sont coiffées !
Puis il passa, par un décret des sénateurs,
De leur front, sur le front des sacrificateurs.

Ces derniers vers doivent être dits avec une grande volubilité.

— C’est lors qu’un mien parent,
sommelier du grand-prêtre,
Pour notre propre bien le croyant reconnaître,
Le vola par adresse, et le mit en lieu sûr,
Pour en doter plus tard son héritier futur,
Qui le transmit au sien en forme d’héritage,
Et si bien que, de mâle en mâle, et d’âge en âge,
En ligne droite, et par juste succession,
Notre chapeau resta dans la possession
Des Tabarins, seigneurs comtes de Valburlesque
Et cent lieux en pays chrétien et barbaresque,
Dont je suis — relisez Bérose et Manéton —
Pour vous servir, messieurs, le dernier rejeton !… »

Les spectateurs applaudissent. — Changement de ton.

— Et maintenant que mon histoire est débitée,
La pièce va reprendre où nous l’avions quittée,
Et je cède la place au matamore, ayant
Naturellement peur de cet homme effrayant !…

Tabarin sort.
— Entrent Rodomont (Gauthier) et Lucas (Nicaise.)

RODOMONT [8].
« Tu l’as donc vue ?…

LUCAS.

Oui, capitaine !


RODOMONT.

Qu'a-t-elle dit ?


LUCAS.

Ses jeux d'abord,
Sous le coup d'un si grand transport,
Se sont transformés en fontaine !
L'annonce de votre retour
Et la charme, et la désespère ;
Car son vieux corsaire de père,
Toujours contraire à votre amour,
— Du temps que vous étiez en Chine,
Combattant le grand mandarin —
A marié votre héroïne
À ce maraud de Tabarin !

Rodomont porte la main à la garde de son épée.

Mais pour vous mieux conter la chose,
Le cœur gros, et les yeux rougis,
Sitôt que la nuit sera close,
Elle vous attend au logis.


GAUTHIER.

Doux espoir ! »


MAILLEFER, se dressant au milieu de la foule.

Doux espoir ! »Je n'ai pas la berlue !


NICAISE, secouant Gauthier dont le regard est fixé sur Maillefer.

Doux espoir ! » Je n'ai pas la berlue !Eh ! compère !


GAUTHIER.

Je ne me trompe point !


MAILLEFER.

Je ne me trompe point !C'est mon fils !


GAUTHIER.

Je ne me trompe point ! C'est mon fils !C'est mon père !


MAILLEFER.

Chenapan !


DES VOIX, dans le peuple.

Chenapan !Chut !


GAUTHIER.

Chenapan ! Chut !Je suis perdu !


MAILLEFER.

Chenapan ! Chut ! Je suis perdu !Sacripant !


LES VOIX.

Chenapan ! Chut ! Je suis perdu ! Sacripant !Chut !


MAILLEFER.

Mais !…


LES VOIX.

Mais !…Chassez-le !… chassez !…


NICAISE, à Gauthier qu’il retient de force sur le théâtre.

Mais !… Chassez-le !Cornes de Belzébuth !…
Parlez ! marchez ! trouvez quelque chose à répondre !…


LE PEUPLE, bousculant Maillefer.

Chassez-le !…


MAILLEFER, se dégageant.

Chassez-le !…C’est mon fils et je veux le semondre !


LE PEUPLE.

Au large !


MAILLEFER, bousculé de rang en rang.

Au large !À l’aide !… Au guet !


NICAISE.

Au large ! À l’aide !… Au guet !Allez-vous rester coi ?
Fi !…


GAUTHIER.

Fi !…J’étouffe !


MAILLEFER, qu’on emporte. — De la coulisse.

Fi !… J’étouffe !Au secours !…


NICAISE, à part.

Fi !… J’étouffe ! Au secours !…Joli début, ma foi !


GAUTHIER, il reprend courage, voyant que son père n’est plus là.

La peur paralysait ma mémoire incertaine,
Mais je veux…


NICAISE.

Mais je veux…Allons donc !


DES VOIX.

Mais je veux… Allons donc !À bas le capitaine !


GAUTHIER.

Les entends-tu ?


NICAISE.

Les entends-tu ?Tâchez à réparer l’échec !


GAUTHIER.

Je n’ose plus !


NICAISE.

Je n’ose plus !Parlez toujours… et fût-ce grec !


LE CAPITAINE, balbutiant [9].

« Palsambleu… Lucas… Isabelle…
L’amour… l’Espagne… le Piémont…
Ce n’est pas en vain qu’on m’appelle
Le capitaine Rodomont !

À cet endroit le public se fâche tout rouge.

Je veux… j’ai… l’Afrique… l’Europe…
Ma dague…

On commence à jeter des pommes, à Gauthier qui se sauve sous les projectiles, suivi de Nicaise.

Ma dague…L’espoir… un moyen !…
Je sens la peur qui me galope…
Sortons, je ne trouve plus rien !

Ils sortent.

ISABELLE.

Francisquine entre. Elle déclame son couplet, en manière de mélopée et avec des gestes exagérés. Le public, qui lui a fait une entrée chaude, l’applaudit avec transport à la fin de son couplet.

Pleurez, mes yeux, toutes vos larmes !
Mes soupirs, volez jusqu’à lui,

Et lui redites les alarmes
Qui pressent mon cœur aujourd’hui !
— Quelle cruauté fut la vôtre,
Ô mon père ! et que cette loi
M’était dure, qui malgré moi
Me jeta dans les bras d’un autre !
— Mais puisqu’on a surpris ma foi,
Je reprends cette foi surprise,
Et, libre des fers que je brise,
Rodomont, je suis toute à toi !

Entre Piphagne.

PIPHAGNE [10].

Ecco mi !


ISABELLE.

Ecco mi !Le docteur Piphagne !


PIPHAGNE.

Tu l’as ditto, mio caro cor !


ISABELLE.

Qui vous mène céans ?


PIPHAGNE, tombant à deux genoux devant elle.

L’amor !


ISABELLE.

L’amour ?… battez-vous la campagne ?


PIPHAGNE.

Si, crudela ! si ! tua rigor
Mi rende la vita exécrabla,
Et si tu rest’inexorabla,
C’en est fait del’pover’dottor !

Il cherche à se relever, et n’y parvient pas, de quoi rient fort les spectateurs. — Isabelle veut l’aider à se relever. — Il refuse d’abord son aide. — puis voyant qu’il ne peut s’en passer, il la demande. — Quand il est remis sur ses pieds, nouveaux éclats des rire des spectateurs.


ISABELLE, se dégageant de Piphagne qui la lutine.

Seigneur !…

Elle passe n° 2

PIPHAGNE, n° 1.

Un’baccio !…


ISABELLE.

Un’baccio !…Point !… Je tremble
Que Tabarin…


PIPHAGNE.

Que Tabarin…Per précaution,
A fino d’esser seuls ensemble
Io l’o mandat’en commission…


ISABELLE.

Mon mari ? — Voyez-moi le traître !


PIPHAGNE.

Ceda donque ?…


ISABELLE.

Ceda donque ?…Non, s’il vous plaît !


PIPHAGNE.

Ma…


LA VOIX DE TABARIN, au dehors.
« Comme j’étais au banquet
Bon virolet… »

ISABELLE.

C’est sa voix !


PIPHAGNE, effrayé, passe n° 1.

C’est sa voix !Diavolo !…


ISABELLE, n° 2.

Peut-être
Qu’il a des soupçons !


PIPHAGNE.

Qu’il a des soupçons !Diavolo !…Io frémi !…


ISABELLE.

Il est si brutal !…


PIPHAGNE.

Salva mi !


ISABELLE, lui montrant le tonneau à sa gauche, et à droite du spectateur et levant le couvercle.

Là ! vivement ! ce fût est vide,
Cachez-vous !… et ne craignez rien !…

Mondor entre dans le tonneau dont Isabelle referme le couvercle [11].


TABARIN, entrant.

Je n’ai pas été si stupide
Que mon maître le croyait bien :
— Pour abréger la promenade,
Jetant remède, verre, et tout,
J’ai peut-être sauvé d’un coup
Et mon honneur., et son malade !
— Bonsoir, mon petit cœur.


ISABELLE.

— Bonsoir, mon petit cœur.Bonsoir.


TABARIN.

Pour rentrer, j’ai fait diligence ;
Mais, je te prie, en mon absence
Personne n’est venu te voir ?


ISABELLE.

Personne.


TABARIN.

Personne.Et point d’autre nouvelle ?


ISABELLE.

Si cependant… une… cruelle…
Pour vous !


TABARIN.

Pour vous !Qu’est-ce donc, mon amour ?


ISABELLE.

Le capitaine est de retour !


TABARIN, épouvanté.

Rodomont !… ce coup-là m’assomme !
Un batailleur !… un aigrefin !

— Le lâche !… et qui vous larde un homme,
Comme on boit un verre de vin !


ISABELLE.

Que faire ?… il va venir !


TABARIN.

Que faire ?… il va venir !Ma femme !
Défends-moi contre ce démon !
Je vois d’ici sa longue lame
Me pénétrer dans le poumon !


ISABELLE.

Chut ! — écoutez !


TABARIN.

Chut ! — écoutez !Quoi ? je tressaille !


ISABELLE.

C’est lui !


TABARIN.

C’est lui !C’est lui !… Ciel ! sauve-moi !

Il va pour entrer dans le tonneau à droite.

ISABELLE, montrant l’autre tonneau.

Vite !… entrez dans cette futaille
Et prudemment tenez-vous coi !…

Elle a levé le couvercle du tonneau à sa droite et à gauche du spectateur. Tabarin plonge dedans, la tête ta première, et referme le couvercle.


ISABELLE.

Est-ce vous, seigneur capitaine ?


GAUTHIER, entrant n° 2.

À l’entrée de Gauthier, des murmures se produisent dans le public. — Le mercier fait signe qu’il faut attendre cette seconde épreuve, avant d’immoler le débutant.

Oui, perfide ! et n’écoutant rien
Que mon désespoir, et ma haine,
Pour lui perforer la bedaine,
Je cherche ton époux.

Il dégaine.

TABARIN, soulevant le couvercle du tonneau.

Je cherche ton époux.Très-bien !…


ISABELLE.

Grâce pour lui !


GAUTHIER, l’écartant de la main.

Non ! point de grâce !
De mes mains il faut qu’il trépasse,
Haché !… taillé ! — déchiqueté
Menu, comme chair à pâté !


TABARIN.

Très-bien !…


ISABELLE.

Capitaine !


GAUTHIER, passant et repassant.

Le lâche !
En quel coin est-ce qu’il se cache ?


ISABELLE.

Je vous jure…


GAUTHIER.

Où s’est-il blotti ?
Ici ? — là ? — [12]


ISABELLE, n° 2.

Point ! il est sorti.


GAUTHIER, n° 1.

Sorti ? comble de l’impudence !
N’a-t-il pas crainte, le butor,
Qu’on mette à profit son absence
Pour lui dérober son trésor !…
Il remet son épée au fourreau.
Sorti ?… Fuyons alors !…

Il passe derrière Francisquine et se trouve n° 2.

Sorti ?… Fuyons alors !…Oui, fuyons ! sur mon âme
C’est l’instant ! viens !


TABARIN, s’enfermant dans le tonneau.

C’est l’instant ! viens ! Eh ! eh ! le drôle a de la flamme !


GAUTHIER, avec sincérité.

Viens-t’en !… car je me sens mal à l’aise — et je voi
Le regard paternel toujours fixé sur moi —

Faisant un effort pour allier sa situation personnelle à la situation du matamore.

Viens, Isabelle, avant que l’on ne nous sépare,
Fuyons ! l’heure est propice, et l’occasion rare,
Et, contre les périls dont je crains le retour,
La fuite seule peut abriter notre amour.
Il l’entraîne hors du théâtre, par le petit escalier à droite.


LE PEUPLE.

Bravo !


GAUTHIER, au pied de l’escalier, montrant la droite, hors de vue pour le peuple. — Avec sincérité.

Bravo !Hâtons-nous !


ISABELLE [13], sur la dernière marche de l’escalier.

Hâtons-nous !Quoi ?… que voulez-vous encore ?…


GAUTHIER, arrachant sa fausse moustache et jetant son chapeau à plume.

Fuir ! ça n’est plus l’acteur, c’est l’amant qui t’implore.


TABARIN, sortant la tête de son tonneau. Mondor en fait autant par moments.

Holà ?…


GAUTHIER.

Holà ?…Fuir tous les deux par l’ombre secondés !…


ISABELLE.

C’est une trahison que vous me demandez !…


GAUTHIER.

Qu’importe ? il faut choisir. Adorée ou battue,
Choisis ! — Viens avec moi, cruelle ou je me tue !


ISABELLE.

Gauthier !


GAUTHIER.

Gauthier !Le fleuve est là ! la mort me tente ! et si
Tu refuses…


ISABELLE.

Tu refuses…Gauthier !…


GAUTHIER, l’entraînant à droite.

Tu refuses… Gauthier !…Je t’aime !…


NICAISE, qui a paru sur le tréteau au fond de l’escalier et a entendu les dernières répliques.

Tu refuses… Gauthier !…Oh ! qu’est ceci ?…

Il court à droite après eux. — Pendant ce qui précède le public s’est amusé d’abord de voir les deux têtes de Mondor et de Tabarin. — Puis il commence de s’étonner. — Un silence se fait.


Scène IV

Les mêmes, moins Gauthier, Francisquine et Nicaise.

Après un temps.

TABARIN, mettant la tête hors du tonneau.

Eh bien ?… personne encore !… Ouais ! ceci me taquine.
Nicaise !… Que font-ils ? — Fritelin ! — Francisquine !
— Je les avais pourtant de leur rôle avertis !
Mondor !…


MONDOR, relevant la tête.

Mondor !…Qu’est-ce ?…


TABARIN.

Mondor !… Qu’est-ce ?…Où sont-ils ?…


NICAISE, remontant sur le théâtre par le petit escalier et courant au tonneau de Tabarin.

Mondor !… Qu’est-ce ?… Où…Partis, maître !…


TABARIN, se dressant sur ses pieds.

Mondor !… Qu’est-ce ?… Où sont-ils ?… Partis, maître !…Partis ?


NICAISE.

Je les ai vus !… J’allais, galopant à leur suite ;
Mais la foule et la nuit favorisent leur fuite !


TABARIN.

Partis ?… malheur sur vous, traîtres qui me jouez !

Il bondit hors du tonneau, puis tout à coup s’arrête et chancelle.
— Nicaise n° 1, et Mondor n° 3 le soutiennent.

Mais qu’ai-je donc ? au sol mes pieds restent cloués.
La force m’abandonne, et sous la douleur lâche,
Mon corps — comme rompu — se refuse à sa tâche. —
Faisant de vains efforts pour marcher.
— Ah ! courage !.. venez !.. viens !..
courons sur leurs pas !..

Rires.

… N’entends-je pas qu’on rit ?… Bon Dieu ! ne riez pas,
Messieurs !… c’est sérieux, et je souffre dans l’âme !


LE PEUPLE, riant.

À merveille !…


TABARIN.

À merveille !…Pardon !… on m’a volé ma femme,

Rires du public.

Je l’aimais en dépit de tout ; je suis jaloux,
Et je la veux !


LE PEUPLE.

Et je la veux !Bravo, Tabarin !


TABARIN.

Et je la veux ! Bravo, Tabarin !Taisez-vous !
Cette foule est stupide à rester là clouée !…

Le public s’étonne, et fait silence.

Eh ! la pièce est finie, et la farce est jouée…
Et ce que vous voyez n’est rien moins que plaisant.
Au nom du ciel ! mes bons messieurs, allez-vous-en !
… Allez !… puisqu’on vous dit que la pièce est finie !
Est-ce drôle de voir un homme à l’agonie,
Se frapper la poitrine et pleurer comme un veau ?

Le public se reprend à rire bruyamment.

— Dieu clément ! se peut-il qu’ils s’y trompent ?…


LE PEUPLE.

Bravo !…


TABARIN.

Taisez-vous ! ce n’est plus un rôle que je joue,
Et les pleurs sont trop vrais qui roulent sur ma joue !
Car cette femme, qu’on m’a prise, était mon bien —
J’étais son serviteur — son esclave — son chien —
Et vous ne voulez pas que mon cœur se déchire ?…
— Si le hasard vous fit témoins de mon martyre,
Laissez qu’à ma douleur je m’abandonne en paix !
Le malheur qui me frappe a droit à vos respects.
— Et toi, viens, ami, viens, car ma raison s’égare !…

Nicaise sort par le fond du théâtre. — Tabarin descend le petit escalier en chancelant. — Mondor est resté sur le théâtre pour apaiser l’orage.


LE PEUPLE, qui a écouté avec stupeur le couplet précédent, murmure, puis crie, et se fâche.

La pièce ! Tabarin !


MONDOR.

La pièce ! Tabarin !Dieu ! ce peuple est barbare !


LE PEUPLE.

Tabarin !


TABARIN, en avant du petit escalier, hors de vue pour le peuple.

Tabarin !Qu’est-ce donc ?


LE PEUPLE.

Tabarin ! Qu’est-ce donc ?À bas le rustre !.. à bas !..


TABARIN.

À bas le rustre !.. Ah ! ciel vengeur ! je n’ai donc pas
Ce droit-là, de crier sous le coup qui me tue ?….
J’appartiens à la foule, et la foule me hue
S’il m’arrive — dans ma douleur réfugié —
D’oublier quelle chaîne est rivée à mon pié !…


LE PEUPLE.

Tabarin !… Tabarin !…


MONDOR.

Tabarin !… Tabarin !…Lâches !…


TABARIN.

Tabarin !… Tabarin !…Eh ! non ! c’est l’heure
Du spectacle ! et le lâche est moi seul ! — moi qui pleure !

Il remonte vivement sur le théâtre. S’efforçant de rire et finissant son couplet par des sanglots.

Eh bien ! donc, me voici, maître ! Que me veux-tu ?
Un préambule ?… une ode ?… un conte ?…
un impromptu ?
— Quelque joyeuseté, prologue ou gaillardise ?
Je tiens de tout cela ! — Veux-tu que je te dise
Mon « célèbre procès contre un moulin à vent
Sis près la porte Saint-Antoine, par devant
Un groupe de meuniers réunis en conclave ?… »
Ordonne à ton valet ! commande à ton esclave !
Je t’appartiens ! je suis ta chose, ton hochet !
Et puisque de me voir en larmes te fâchait,
Mon doux maître, veux-tu maintenant que je rie !


ALYSON.

Le pauvre homme. — J’en ai l’âme toute attendrie !…


TABARIN.

Oyez donc mes « adieux aux bons vins, bons repas,
Et fins morceaux » — mais non, là ! vrai ! je ne peux pas !
J’étrangle ! J’ai le front comme un foyer de forge…
Et mes joyeusetés m’étreignent à la gorge !…
Ayez quartier !… Ce n’est point ma faute… on le voit…
Je ne peux pas ! Mon Dieu ! prenez pitié de moi !

Il tombe dans les bras de Mondor.

Scène V

Les Mêmes, puis NICAISE et FRANCISQUINE.


LE PEUPLE.

Assez ! Assez !


DES VOIX, dans la coulisse, à droite.

Assez ! Assez !Victoire ! On les tient ! La coquine !


NICAISE, traînant Francisquine avec quelques hommes.

Je la tiens !


LES SPECTATEURS, se levant menaçants.

Je la tiens !Haro !… Sus !


FRANCISQUINE.

Je la tiens ! Haro !… Sus !À l’aide !


TABARIN, revenant à lui au son de cette voix.

Francisquine !

Comme dans un brouillard j’ai reconnu sa voix.
— C’est elle !


FRANCISQUINE, échappe aux hommes qui la tenaient, gravit le petit escalier, et se retrouve sur te théâtre près de Tabarin qui a couru à elle.

— C’est elle !Tabarin !


TABARIN.

— C’est elle ! Tabarin !C’est toi ! Je te revois !


LE PEUPLE, a quitté ses places et s’est avancé menaçant jusqu’au pied du tréteau.

Haro !…


TABARIN, les repoussant.

Haro !…Arrière, vous !


LE PEUPLE.

Haro !… Arrière, vous !Au carcan !… à la fange !…
Vengeons-le !…


TABARIN, faisant un effort immense sur lui-même.

… Ça, de quoi voulez-vous qu’on me venge ?…
Que croyez-vous encore, et qu’imaginez-vous ?…
N’aviez-vous pas compris que je suis son époux ?…
… Que cette fuite… était, d’avance, convenue ?…
Et que… c’est notre pièce enfin qui continue ?…

Il rit aux éclats, montrant du doigt les spectateurs qui s’étaient approchés. — Sur ce rire, ceux-ci reculent jusqu’à leurs bancs. Ils sont enchantés de la mystification et leur pantomime exprime : « Quel grand comédien ! »

— Vive Dieu ! le succès est grand, en vérité,
De vous avoir fait croire à la réalité,
Et d’avoir su tirer de mon masque de plâtre

Des pleurs… trop convaincants pour des pleurs de théâtre,
Et des sanglots joués où vous vous êtes pris…
— C’était ma pièce !… encor !…
Vous n’avez pas compris !
À sa femme, avec une énergie sincère.
Comprends-tu, toi ?…


FRANCISQUINE.

Comprends-tu, toi ?…Pitié ! oh ! pitié !…


TABARIN [14].

Comprends-tu, toi ?… Pitié !Plus haut, femme !
Qu’on t’entende !… C’est la pièce !


FRANCISQUINE.

Qu’on t’entende !… C’est la pièce !Je fus infâme.
Mais mon remords est grand de mon lâche abandon,
Et je n’ose qu’à peine implorer mon pardon.
Crois-moi pourtant, je viens repentante, éperdue…


TABARIN.

Bon ! je sais que je t’aime et que tu m’es rendue :
Il suffit ! Du passé je ne veux garder rien,
Tu me reviens, et tout est bien qui finit bien !…


LE PEUPLE.

Bravo !…


TABARIN.

Bravo !…Voilà la pièce !… est-elle assez nouvelle ?
Et surprenante ?… avec les amours d’Isabelle…
Sa fuite… ses remords… et son retour…


MONDOR, tirant une fiole de dessous sa robe, passant n° 1.

Sa fuite… ses remords… et son retour…Retour
Inespéré, qu’il doit à mon « philtre d’amour ! »


TABARIN.

C’est vrai !


MONDOR, à demi-voix.

C’est vrai !Le boniment !

L’orchestre reprend en sourdine les dernières mesures de l’ouverture.

TABARIN, sur l’escalier, le flacon à ta main.

Pardieu ! je le proclame,
Hautement ! c’est son philtre à qui je dois ma femme,
Et l’essai que j’en fis est assez engageant
Pour que chacun d’avance apprête son argent —

Descendant l’escalier.

Car ce philtre enchanté que la cire cacheté,
— Qui met l’amour au rang des choses qu’on achète,
Ce philtre que d’aucuns paîraient au poids de l’or [15]
Mais vous n’y croyez plus, aux philtres de Mondor,
Et le temps est passé de nos ventes prospères.
N’achetez pas, messieurs, comme achetaient nos pères,
Mais pour nous consoler de ce petit chagrin,
Faites, comme ils l’ont fait, accueil à Tabarin.

Il remonte sur son tréteau. — Nicaise a apporté un panier de flacons, et Mondor, Tabarin et Nicaise les distribuent au peuple, qui assaille petit théâtre. — Tableau. — Rideau.


FIN

  1. Mondor, Nicaise, Francisquine
  2. Mondor, Nicaise, Tabarin, Francisquine assise.
  3. Tabarin, Francisquine.
  4. Mondor, Nicaise, Francisquine, Gauthier.
  5. Nicaise, Mondor, Francisquine, Gauthier.
  6. Tabarin, Piphagne.
  7. Au cours de son récit. Tabarin doit donner à son chapeau de feutre mou, garni de deux maigres plumes de coq, les formes diverses qu’affectaient les chapeaux des personnages qu’il cite, Saturne, Mercure, Janus, etc.
  8. Rodomont, Lucas.
  9. Pendant ce couplet que Gauthier déclame en cherchant ses mots, faisant de grands bras et de grandes enjambées les spectateur s’impatientent. — Ce sont d’abord des murmures. — Après : « le Piémont ! » des : « oh ! oh !!! »
  10. Isabelle, Piphagne.
  11. Tabarin, Isabelle, Mondor, dans le tonneau.
  12. Gauthier en disant : « Ici » frappe de son épée le tonneau où Mondor est caché. — Tandis qu’il retourne pour aller vers l’autre, Mondor met la tête hors du tonneau, de quoi rit le public. — En disant : « Là ! » même jeu de Gauthier, et de Tabarin.
  13. Tabarin, dans son tonneau, Mondor dans le sien, Francisquine, au pied de l’escalier à droite, Gauthier à l’extrême droite.
  14. Le peuple est rassis. — Tabarin n° 1. Mondor au-dessus n°2. Francisquine n° 3. Nicaise au-dessus n° 4.
  15. Il a descendu l’escalier. — Le public s’est levé pour acheter des flacons.
    — Il les arrête de la main, s’avance vers la rampe et semble consulter la salle.
    — Après un mouvement de découragement.