Tableau de la France. Géographie physique, politique et morale/L’Auvergne

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Les montagnes du haut Limousin se lient à celles de l’Auvergne, et celles-ci avec les Cévennes. L’Auvergne est la vallée de l’Allier, dominée à l’ouest par la masse du Mont-Dor, qui s’élève entre le pic ou Puy-de-Dôme et la masse du Cantal. Vaste incendie éteint, aujourd’hui paré presque partout d’une forte et rude végétation[1]. Le noyer pivote sur le basalte, et le blé germe sur la pierre ponce[2]. Les feux intérieurs ne sont pas tellement assoupis que certaine vallée ne fume encore, et que les étouffis du Mont-Dor ne rappellent la Solfatare et la Grotte du chien. Villes noires, bâties de lave (Clermont, Saint-Flour, etc.). Mais la campagne est belle, soit que vous parcouriez les vastes et solitaires prairies du Cantal et du Mont-Dor, au bruit monotone des cascades, soit que, de l’île basaltique où repose Clermont, vous promeniez vos regards sur la fertile Limagne et sur le Puy-de-Dôme, ce joli dé à coudre de sept cents toises, voilé, dévoilé tour à tour par les nuages qui l’aiment et qui ne peuvent ni le fuir ni lui rester. C’est qu’en effet l’Auvergne est battue d’un vent éternel et contradictoire, dont les vallées opposées et alternées de ses montagnes animent, irritent les courants. Pays froid sous un ciel déjà méridional, où l’on gèle sur les laves. Aussi, dans les montagnes, la population reste l’hiver presque toujours blottie dans les étables, entourée d’une chaude et lourde atmosphère[3]. Chargée, comme les Limousins, de je ne sais combien d’habits épais et pesants, on dirait une race méridionale[4]grelottant au vent du nord, et comme resserrée, durcie, sous ce ciel étranger. Vin grossier, fromage amer[5], comme l’herbe rude d’où il vient. Ils vendent aussi leurs laves, leurs pierres ponces, leurs pierreries communes[6], leurs fruits communs qui descendent l’Allier par bateau. Le rouge, la couleur barbare par excellence est celle qu’ils préfèrent ; ils aiment le gros vin rouge, le bétail rouge. Plus laborieux qu’industrieux, ils labourent encore souvent les terres fortes et profondes de leurs plaines avec la petite charrue du Midi, qui égratigne à peine le sol[7]. Ils ont beau émigrer tous les ans des montagnes, ils rapportent quelque argent, mais peu d’idées.

Et pourtant il y a une force réelle dans les hommes de cette race, une sève amère, acerbe peut-être, mais vivace comme l’herbe du Cantal. L’âge n’y fait rien. Voyez quelle verdeur dans leurs vieillards, les Dulaure, les de Pradt ; et ce Montlosier octogénaire, qui gouverne ses ouvriers et tout ce qui l’entoure, qui plante et qui bâtit, et qui écrirait au besoin un nouveau livre contre le parti-prêtre ou pour la féodalité, ami, et en même temps, ennemi du moyen âge[8].

Le génie inconséquent et contradictoire que nous remarquions dans d’autres provinces de notre zone moyenne, atteint son apogée dans l’Auvergne. Là se trouvent ces grands légistes[9] ces logiciens du parti gallican, qui ne surent jamais s’ils étaient pour ou contre le pape : le chancelier de l’Hôpital ; les Arnaud ; le sévère Domat, Papinien janséniste, qui essaya d’enfermer le droit dans le christianisme ; et son ami Pascal, le seul homme du XVIIe siècle qui ait senti la crise religieuse entre Montaigne et Voltaire, âme souffrante où apparaît si merveilleusement le combat du doute et de l’ancienne foi.



  1. Les produits de la terre, comme de l’industrie, sont communs et grossiers, abondants il est vrai.
  2. Au nord de Saint-Flour la terre est couverte d’une couche épaisse de pierres ponces, et n’en est pas moins très-fertile.
  3. App., 13.
  4. En Limagne, race laide, qui semble méridionale ; de Brioude jusqu’aux sources de l’Allier, on dirait des crétins ou des mendiants espagnols. (De Pradt.)
  5. L’amertume de leurs fromages tient, soit à la façon, soit à la dureté et l’aigreur de l’herbe, les pâturages ne sont jamais renouvelés.
  6. Jusqu’en 1784, les Espagnols venaient acheter les pierreries grossières de l’Auvergne.
  7. Dans le pays d’outre-Loire, on n’emploie guère que l’araire, petite charrue insuffisante pour les terres fortes. Dans tout le Midi, les chariots et outils sont petits et faibles. — Arthur Young vit avec indignation cette petite charrue qui effleurait la terre, et calomniait sa fertilité.
  8. 1833.
  9. Domat, de Clermont : les Laguesle, de Vic-le-Comte ; Duprat et Barillon, son secrétaire, d’Issoire ; l’Hôpital, d’Aigueperse ; Anne Dubourg, de Riom ; Pierre Lizel, premier président du Parlement de Paris, au XVIe siècle ; les Du Vair, d’Aurillac, etc.