Tableau de la Pologne ancienne et moderne

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TABLEAU


DE LA


POLOGNE ANCIENNE ET MODERNE,

DE MALTE-BRUN ;


PAR M. LÉONARD CHODZKO.[1]

Le célèbre géographe Malte-Brun disait en 1807 : « Une description de la Pologne a été jusqu’à présent l’objet de vœux inutiles. Nous avons fait quelques recherches dans la vue de remplir cette lacune dans la géographie. L’intérêt des circonstances actuelles nous engage à en publier les résultats encore très-imparfaits. » Ainsi, de l’aveu même de ce savant, son ouvrage était incomplet en 1807. Qu’on juge de son insuffisance aujourd’hui que la Pologne, vive et généreuse, a suivi la marche progressive du temps.

M. Chodzko, à qui nous devons déjà de si belles pages sur les légions polonaises, a entrepris de continuer et de perfectionner le travail de Malte-Brun. Entraîné par la richesse de son sujet et l’abondance de ses matériaux, il a doublé l’ouvrage de son prédécesseur.

Après avoir groupé dans le premier volume tous les documens que les savans polonais ont pu lui fournir sur la géographie, la statistique et l’histoire naturelle de la Pologne, il a voulu, dans le second, jeter un coup d’œil sur son ensemble historique, législatif et littéraire. « Abdiquant son rôle d’auteur pour donner place à des plumes compatriotes, il a laissé parler trois écrivains qui, chacun pour leur part, ont bien voulu coopérer à un tableau national. »

Ainsi le précis historique qui commence le second volume est l’ouvrage d’un jeune publiciste, qui a déjà pris rang dans la littérature.

L’Essai sur l’ancienne législation polonaise est du aux immenses recherches de M. Joachim Lelewel.

Enfin la littérature ancienne de la Pologne, qui termine le second volume, est une série de fragmens que M. Podezaszynski a bien voulu détacher pour lui d’un travail plus considérable.

Voilà l’histoire abrégée de cette nouvelle édition.

Le but de l’auteur est d’attirer sur sa patrie déchue l’intérêt de l’Europe, et ne pouvant la montrer glorieuse dans le présent, il a voulu exhumer les souvenirs du passé.

Parmi les chapitres qui ont fixé notre attention nous avons remarqué celui qui concerne les Juifs. L’auteur les regarde comme une plaie incurable « qui ronge la Pologne. Ce peuple y nourrit, dit-il, une constante antipathie contre le pays qui lui donne asile, et n’opère jamais sa fusion avec les autres. » Si la peinture des mœurs juives en Pologne nous a paru un peu sévère, nous avons aimé à reposer nos regards sur ce régiment juif du colonel Berek, dont l’éclatante bravoure et le patriotisme prouvent que les sentimens d’honneur ne sont point bannis de ce peuple dont il faut se rappeler que le chef porte le triste nom de Prince de l’esclavage[2]. Il ne faut peut, être qu’une circonstance ou un prince habile, pour faire rentrer ces Juifs dans l’ordre social dont on les repousse par des antipathies qu’ils finissent par justifier.

Le précis historique de M. Chodzko est clair, rapide et plein d’intérêt ; on aime à relire les pages qui rappellent l’époque ou Drombroïvski et Wybicki signèrent l’appel à la nation polonaise et organisèrent si rapidement les masses qui se rallièrent aux Français[3]. Un extrait de ce chapitre fera connaître la manière d’écrire de l’auteur et de ses savans collaborateurs.

« Napoléon, dit-il, fît son entrée triomphale à Posen le 27 novembre 1806. La population alla plusieurs lieues au-devant de lui, et un corps d’élite à cheval, destiné à lui servir de garde, fut préparé pour le recevoir. Le 11 décembre, il y conclut un traité d’alliance offensive et défensive avec le roi de Saxe, et dans la nuit du 18 au 19, il arriva à Warsovie. Nous ne dirons pas l’enthousiasme qui éclata parmi les habitans de cette capitale. Par son décret du 14 janvier, une commission suprême du gouvernement y fut organisée ; elle était composée de Stanislas Malachowski, jadis maréchal de la diète constituante ; Louis Gutakowski, Stanislas-Kostka Potoçki, Joseph Wybiçki, Xavier Dzialynski, Pierre Bielinski et Valentin Sobolewski. Malachowski en fut nommé président par le choix de la commission elle-même. Cinq directeurs furent appelés à diriger les ministères ; c’étaient Félix Lubienski pour la justice ; Stanislas Breza pour l’intérieur ; Joseph, prince Poniatowski, pour la guerre ; Jean Malachowski pour les finances, et Alexandre Potocki pour la police. Les provinces reconquises sur la Prusse furent partagées en six départemens, savoir : ceux de Warsovie, de Posen, de Kalisz, de Plock, de Bromberg et de Bialystok. M. Vincent fut ensuite accrédité comme commissaire de l’empereur auprès du gouvernement de Pologne, qui, de son côté, lui envoya, dans la même qualité, M. Alexandre Batowski, ancien nonce de Livonie.

« Les recrues polonaises ne tardèrent pas à entrer en campagne. Depuis la mi-décembre elles combattaient l’ennemi sous les ordres du général Kosinski, dans les environs de Bromberg. Le général Zaïonczek, au service de France, depuis 1797, accourut de Mayence avec la légion du Nord qu’il y avait organisée et rejoignit la grande armée. Les vétérans des légions italiennes volaient aussi en toute hâte à l’appel de la patrie. Dombrowski ne tarda pas non plus à se mettre en ligne avec sa nouvelle division ; elle fit partie du dixième corps de la grande armée, commandé par le maréchal Lefebvre. Bientôt les champs de Dirschau, de Meffie, de Graudentz et de Dantzig, retentirent de la gloire de ces jeunes guerriers. Le général Gielgud remplaça Dombrowski, quand de graves blessures empêchèrent celui-ci, après la bataille de Dirschau, de commander ses troupes. En attendant, le prince Poniatowski dirigeait les dépôts, organisait et augmentait les nouveaux cadres. Sur l’ordre de l’empereur, un régiment de cavalerie légère s’assemblait pour faire partie de sa garde : ce fut celui qui se signala dans la suite par la charge brillante de Somo-Sierra en Espagne, et par son intrépidité à Wagram. Un officier supérieur français, le baron Pierre Dautancourt, fut appelé à l’organiser en recevant l’élite de la jeunesse polonaise.

« L’anniversaire de la glorieuse constitution du 3 mai, qui arriva sur ces entrefaites, fut célébré avec une pompe touchante. On choisit ce grand jour pour bénir solennellement les aigles destinées à servir de drapeaux à l’armée nationale. La main du respectable vieillard Stanislas-Nalencz Malachowski y fixa le premier clou. Une garde nationale pour la ville de Warsovie fut décrétée à l’occasion de cette fête. Les succès de la grande armée mirent au comble l’enthousiasme des Polonais ; c’est dans la capitale surtout qu’il s’exhalait avec le plus de force et de vigueur. Il serait difficile, disent les témoins oculaires, de trouver des termes assez expressifs pour peindre le zèle et l’ardeur avec laquelle les citoyens s’empressaient à l’envi de concourir à la prompte confection des travaux de Praga, faubourg de Warsovie, dirigés par des ingénieurs français. C’était un spectacle vraiment touchant de voir les citoyens de toutes les classes, hommes, femmes, enfans, les prêtres des paroisses et des communautés religieuses, même les plus âgés, les corps de métiers, leurs drapeaux en tête, les étudians, les juifs même, courir tous en troupes, la bêche à la main, travailler toute la journée sur les glacis, et revenir le soir en masse, au son d’une musique guerrière, se livrant à tous les transports de cette joie brillante, gage de la satisfaction publique.

Enfin la sanglante bataille de Friediand, livrée le 14 juin 1807 contre les armées combinées de Russie et de Prusse, termina cette mémorable guerre. Les Polonais, commandés par Dombrowski, faisant partie du corps du général Mortier, prirent part à la gloire de cette journée, qui devait leur rendre l’indépendance nationale. Un court armistice précéda le traité de paix conclu à Tilsit, le 7 juillet, avec la Russie, et deux jours après avec la Prusse. Par suite de ce traité, le roi de Prusse renonça à perpétuité à la possession de toutes les provinces qui, ayant appartenu au royaume de Pologne avaient, postérieurement au 1er janvier 1772, passé à diverses époques sous la domination de la Prusse, à l’exception de la Warmie et des pays situés à l’ouest de la Vieille-Prusse, à l’est de la Poméranie et de la Nouvelle-Marche, au nord du cercle de Culm, comprenant la ligne qui allait de la Vistule à Schneisdemuhle par Waldau, en suivant les limites du cercle de Bromberg et de la chaussée de Schneisdemuhle à Priessen, lesquels, avec la ville et citadelle de Graudentz, devaient continuer d’être possédées en toute propriété par la Prusse (art. XIII). Ce pays fut concédé, sous le titre de duché de Warsovie, à Frédéric-Auguste (1807-1814), roi de Saxe, le même que la constitution du 3 mai 1791 appelait au trône de Pologne. Une route militaire pour les communications entre les royaumes de Saxe et le nouveau duché, fut tracée à travers la Prusse. La ville de Dantzig, avec un territoire de deux lieues, fut érigée en cité libre, sous la protection des rois de Prusse et de Saxe.

Un gouverneur français y fut institué pour veiller à l’exécution du blocus continental établi contre l’Angleterre. Le 17 septembre de la même année, la remise formelle du duché de Warsovie à S. M. le roi de Saxe s’effectua à Berlin, par l’intermédiaire de l’intendant général Daru, plénipotentiaire de l’empereur Napoléon, et de Louis Gutakoswski, plénipotentiaire du roi de Saxe.

Le traité de Tilsit ne se fit pas sans la participation du gouvernement provisoire de Pologne, qui y envoya un de ses membres, l’ancien nonce de Lublin, Stanislas-Kostka Potocki, pour offrir des renseignemens nécessaires.

Ainsi, après des sacrifices innombrables, les Polonais avaient obtenu un simulacre de patrie. Une population de plus de deux millions d’hommes fut rendue à l’indépendance politique. Mais on refusait à leur pays le nom de Pologne, pour ne pas offusquer l’Autriche et la Russie, et on cédaità cette dernière le district de Bialystok[4], arraché du mince territoire du nouveau duché. C’était vraiment jouer de malheur, car la Russie faisait cette acquisition au moment même où elle tremblait pour le reste de ses possessions polonaises. En effet, telle était à cette époque la fermentation des esprits en Lithuanie, que cette puissance se vit forcée d’emprisonner les personnages les plus distingués, et de former des compagnies séparées de soldats nés dans les provinces polonaises, afin de les renvoyer dans l’intérieur de l’empire. Toutefois l’espoir de nouvelles conquêtes, sous les auspices de Napoléon restait aux Polonais, et ils bénissaient le nom de leur libérateur. »

L’auteur suit toutes les phases des succès et des revers des Polonais jusqu’à la création du royaume de Pologne, sous l’empereur Alexandre[5], prince dont on ne saurait méconnaître les magnanimes intentions, mais qui cédait quelquefois aux exigences d’une politique qui n’était pas la sienne. Les efforts de ce peuple pour sa régénération ont intéressé toutes les âmes généreuses, et nous n’avons point été les derniers à admirer ces belliqueux soldats, qui pendant long-temps n’eurent que nos camps pour patrie. Aussi éprouvons-nous un sentiment de tristesse en pensant au dernier trait qui termine le tableau de l’auteur : « Sur vingt millions de Polonais, dit-il, à peine quatre millions jouissent d’un gouvernement national sous une tutelle étrangère. Il est donc permis de dire, avec M. Beaumont de Brivozac : Que les Polonais ne s’y trompent point, ils n’ont pas encore de patrie. »


  1. 2 vol. in-8". Paris, chez Aimé-André, libraire-éditeur, propriétaire des Œuvres complètes de Malte-Brun, quai Manquais, n" 13 ; à Bruxelles, rue de la Madeleine, n" 438.
  2. Le premier rabbin, qui fait les fonctions de grand-prêtre, demeure en Asie ; il doit toujours être en voyage, et porte, en langue hébraïque, le titre de Prince de l’esclavage.
  3. 3 novembre 1806.
  4. Le département de Bialystok prit alors le nom de département de Lorza.
  5. 3 mai 1815, proclamée à Varsovie le 20 juin 1815.