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Tacite (Boissier)/02

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La conception de l’histoire dans Tacite


I

L’histoire est l’un des genres littéraires que Home a cultivés avec le plus de succès ; Quintilien pense même qu’elle n’y est pas inférieure à la Grèce. Elle avait déjà produit, quand Tacite commença d’écrire, de grands historiens, que tout le monde admirait et qu’il était bien difficile de ne pas imiter. Leur exemple faisait loi, — et un homme comme lui, si attaché au passé, si respectueux des anciennes traditions, devait être, en principe, moins tenté qu’un autre de s’y soustraire. Je crois donc que, si l’on veut savoir de quelle manière il a conçu l’histoire, on doit chercher d’abord à connaître comment on la concevait avant lui.

C’est Cicéron qui nous l’apprendra. Il a tracé à plusieurs reprises les règles du genre historique, et les historiens qui l’ont suivi s’y sont conformés. Voici comment il fut amené à s’occuper de cette question. Vers la seconde moitié de sa vie, lorsqu’il composa le De Oratore, il se faisait peu d’illusions sur la situation de la république. On n’avait pas besoin d’une grande perspicacité pour voir que la parole perdait tous les jours de son importance et que bientôt les difficultés ne seraient plus tranchées que par la force. Du reste il avait alors prononcé la plupart de ses plus beaux discours, et de ce côté, il ne pouvait guère ajouter à sa gloire. Il songeait donc à se renouveler, et cherchait à quel genre il pourrait un jour appliquer son talent flexible pour conserver son autorité sur le public éclairé. Plus tard, quand le moment qu’il prévoyait de prendre un parti fut arrivé, quand l’éloquence lui fut tout à fait interdite et qu’il lui fallut se porter vers d’autres études, il se décida pour la philosophie ; mais auparavant il semblait pencher vers l’histoire. Il éprouvait pour elle une très vive sympathie : « Elle est, disait-il, dans un passage célèbre, la contemporaine des siècles, le flambeau de la vérité, l’âme du souvenir, la maîtresse de la vie. » Il se rendait compte aussi qu’elle convient tout à fait au génie pratique des Romains, et même il lui était facile de voir que le caractère de leur gouvernement leur faisait une nécessité de la cultiver. Personne n’a mieux prouvé que la constitution romaine n’est pas un produit de métaphysique politique, sorti d’un seul jet des conceptions d’un sage, comme celle de plusieurs cités grecques, qu’elle est l’œuvre du temps et des hommes, qu’elle s’est formée lentement d’elle-même, par la lutte de forces opposées, qui se sont accommodées l’une à l’autre, ne pouvant se détruire, et que, par conséquent, l’histoire est indispensable pour comprendre à quelle occasion et de quelle manière les élémens divers dont elle se compose sont entrés dans l’ensemble et la place qu’ils s’y sont faite. Un autre motif qui le pousse à se tourner vers l’histoire, c’est qu’il trouve que, malgré l’importance qu’elle a pour les Romains, ils y ont fort peu réussi. Il traite mal les anciens annalistes, qui ne savent pas écrire ; quant à ceux qui, comme Cadius Antipater, se sont mis plus tard à l’école des Grecs, il lui semble qu’ils les imitent mal, et il n’hésite pas à dire : « Nous n’avons pas d’histoire, abest historia a litteris nostris. » Il y avait donc là une bonne place à prendre, et naturellement, il s’est demandé quelles qualités on exige de ceux qui prétendent l’occuper, c’est-à-dire quelles sont les lois de l’histoire.

La première de toutes, c’est que l’historien soit véridique. « Il faut qu’il établisse avec soin la date des événemens qu’il raconte ; qu’il décrive les lieux qui en ont été le théâtre ; qu’il en indique les causes et les résultats ; qu’il peigne les mœurs et les caractères des personnages, surtout qu’il les juge sans passion, et qu’il dise les choses exactement comme elles se sont passées. » Une phrase courte et frappante lui suffit pour résumer ces obligations : ne quid falsi dicere audeat, ne quid veri non audeat. Dire la vérité, toute la vérité, sans faiblesse, sans réticence, voilà la règle suprême : avons-nous rien trouvé de mieux aujourd’hui ?

Mais pour dire la vérité, il faut la connaître, et ce n’est pas toujours facile. Il y a toute une science délicate, compliquée, de découvrir les documens qui la contiennent, de les choisir, de les apprécier, de les interpréter. Cette science, les anciens l’ont-ils comme et pratiquée ? En général, on en doute. Dans tous les cas, Cicéron n’en dit rien, ce qui semble bien prouver qu’elle ne leur paraissait pas aussi importante qu’à nous. Ils n’étaient pourtant pas étrangers à ce que nous appelons « la critique ; » Quintilien nous dit qu’on l’enseignait dans les écoles. Sous le nom de judicium, l’esprit critique était une des qualités que le grammairien cultivait chez ses élèves ; il les exerçait soit à corriger les textes corrompus, soit à rayer de la liste des ouvrages d’un auteur ceux qui ne lui appartenaient pas, « comme on chasse de la famille les enfans supposés ; » soit enfin à comparer les écrivains entre eux et à leur donner des rangs. Il est difficile d’admettre que la critique n’ait pas été appliquée à l’histoire, comme elle l’était à la grammaire. Le plus simple bon sens devait enseigner à un historien qu’il faut, avant tout, qu’il se rende compte des témoignages dont il se sert, et qu’il en apprécie la valeur. Nous avons la preuve que Tacite, pour ne parler que de lui, n’a pas négligé de le faire. Quand il s’agit d’un jugement à porter sur Sénèque, il nous dit qu’on ne peut pas entièrement se fier à ce qu’en raconte Fabius Rusticus, qui était son intime ami ; ailleurs, il laisse entendre que les ouvrages qui ont paru pendant que la dynastie Flavienne était au pouvoir lui sont suspects, lorsqu’il s’agit d’un personnage ou d’un événement de cette époque. On voit que, dans ces deux cas au moins, il a pris ses précautions pour être exactement informé et choisir des témoins dignes de sa confiance ; et certainement, il a dû le faire plus souvent qu’il ne le dit. Mais il est remarquable que, quand il l’a fait, il n’éprouve pas le besoin de le dire. S’il n’en dit rien, c’est évidemment qu’on ne tenait pas à le savoir. Le lecteur n’exigeait pas de l’historien qu’il citât ses sources et qu’il les discutât devant lui. Il le croyait facilement sur parole, et, si le récit lui paraissait vraisemblable, il était disposé à le regarder comme vrai. C’étaient là, il faut le reconnaître, des dispositions fâcheuses, et dont beaucoup d’historiens ont dû abuser.

En revanche, il y avait des qualités dont on ne les dispensait pas volontiers, et qui, au besoin, tenaient lieu des autres. Naturellement, ce sont celles sur lesquelles Cicéron insiste le plus. Pour expliquer comment il se fait que les premiers qui ont écrit l’histoire à Rome aient si mal réussi, il nous dit qu’ils étaient des chroniqueurs plutôt que des historiens. Ils ignoraient l’art de présenter la vérité d’une manière agréable, ou, pour parler comme lui, ils racontaient les faits, mais ne savaient pas les embellir, narratores rerum, non ornatores. C’est que l’éloquence seule « orne et embellit » ce qu’elle louche, et, par malheur, ils n’étaient pas éloquens. Il résume donc sa pensée dans une phrase expressive qu’on lui a beaucoup reprochée : « L’histoire, dit-il, est avant tout une œuvre d’orateur, opus oratorium maxime. »

Avant de juger l’opinion de Cicéron, il faut la comprendre. Voulait-il dire, comme on le suppose généralement, que le genre oratoire et le genre historique sont la même chose ? Je ne le crois pas. Il les a nettement distingués ailleurs, et son disciple Quintilien exprime le sentiment du maître quand il recommande à ses élèves de lire les historiens, mais de ne pas les imiter, « car presque tout ce qui est un mérite chez eux devient un défaut chez un orateur. » Quelle peut donc être véritablement la pensée de Cicéron ? Il me semble qu’on ne peut s’en rendre compte que si l’on donne aux mots d’orateur et d’éloquence un sens plus large que celui qu’on leur attribue d’ordinaire. Sénèque le père fait remarquer que l’étude de l’art oratoire ne prépare pas seulement à parler en public et que c’est une sorte d’éducation générale qui mène à tout. C’est ainsi qu’on est arrivé à entendre, par le mot eloquentia, non seulement la littérature en prose opposée à la poésie, mais toute la littérature en général [1]. Un homme éloquent n’est pas seulement celui qui parle bien, mais celui qui sait bien écrire. En ce sens, dire que l’histoire est une œuvre d’orateur n’est pas affirmer qu’il y faut employer les procédés de la rhétorique, mais que c’est une œuvre d’artiste, un travail littéraire, qui exige les mêmes qualités que les autres, qui demande qu’on ait un grand souci de la composition et qu’on ne néglige pas le style. — Ainsi entendue, que doit-on penser de l’opinion de Cicéron ? De nos jours, beaucoup de bons esprits, préoccupés avant tout de l’exactitude, voudraient imposer à l’historien la rigueur des méthodes scientifiques, et lui conseillent volontiers d’imiter les procédés de Tillemont plutôt que ceux de Michelet. Il est certain pourtant qu’on ne fera jamais de l’histoire une science comme la physique ou la chimie. Même quand on la réduirait à n’être qu’une collection de faits, ce qui paraît à quelques personnes un moyen merveilleux de supprimer les causes d’arbitraire et d’erreur, ces faits ne ressemblent pas à ceux qu’un savant observe dans son laboratoire, et qu’il décrit comme il les voit ; ce ne sont pas les produits de forces aveugles, qui agissent toujours de la même manière, et qui, placées dans de certaines conditions, ne peuvent pas agir autrement. Ils proviennent d’un être mobile, changeant, irrégulier, qu’il faut avoir étudié en lui-même, et dans sa nature ; propre, pour comprendre la raison des choses qu’on lui attribue, et même pour en affirmer la réalité. Ainsi la connaissance de l’homme, l’étude des mœurs, des passions, des caractères sont nécessaires à l’histoire, ce qui en fait proprement un genre littéraire. D’ailleurs ces faits eux-mêmes, quand il s’agit du passé, nous ne pouvons pas les aborder directement, nous ne les saisissons qu’à travers un ou plusieurs intermédiaires. Ils n’existent pour nous que dans les récits de ceux qui en ont été les contemporains et les témoins, et ces récits ne sont pas toujours semblables. Très souvent ils se contredisent ; il est rare que les gens qui ont vu le même événement le racontent de la même manière, et que ceux qui ont vécu dans l’intimité du même personnage aient la même façon de le juger. Entre ces appréciations diverses, il faut bien que l’historien choisisse. Avec ces fragmens de vérité, qu’il recueille un peu partout, il doit reconstituer un ensemble. Il entre nécessairement dans ce travail une part de création personnelle, et ceux qui prétendent l’empêcher d’y mettre quelque chose de lui-même le forceraient à ne produire qu’une œuvre qui ressemblerait à des chroniques de couvent, comme on en faisait au moyen âge, ou à nos manuels du baccalauréat. J’ajoute que, quand nous demandons qu’on nous enseigne le passé, nous désirons apparemment qu’on nous le montre comme il était, c’est-à-dire vivant. Le souci même de la vérité, qu’on met au-dessus de tout, l’exige. Une table des matières, contenant les principaux faits, relatés à leur date, avec un renvoi aux dissertations savantes qui les ont élucidés, ne ferait pas notre affaire. Nous souhaitons qu’on nous en donne le spectacle, nous voulons les voir ; or, c’est véritablement un art, le plus rare, le plus précieux peut-être de tous les arts, que de savoir leur rendre la vie ; d’où il suit qu’un historien, en même temps qu’un savant, a besoin d’être un artiste. Si c’est là ce que Cicéron a voulu dire, la loi qu’il énonce est incontestable ; elle s’applique à tous les temps, et peut-être convient-elle encore plus au nôtre qu’au sien. Jamais il n’a été plus nécessaire de dire que l’étude des documens, dans laquelle on prétend nous enfermer, est une préparation à l’histoire, mais qu’elle n’est pas l’histoire même ; qu’il faut les interpréter, les mettre en œuvre, et ne pas se contenter de les juxtaposer ; et que, pour employer une comparaison de Taine, ils ressemblent à ces échafaudages qui servent à bâtir une maison, et qu’on fait disparaître quand elle est construite.

Mais, si l’expression de Cicéron parait parfaitement juste quand on entend le mot d’orateur dans son sens le plus large, il faut avouer qu’il était très possible de la prendre à la lettre, et qu’alors, elle pouvait être pleine de dangers. La forme oratoire était à ce moment la forme littéraire par excellence ; dans la littérature impériale notamment, tout tourne à l’éloquence. Celui qui écrit, quoi qu’il écrive, se croit toujours, comme celui qui parle, en présence d’un auditoire. Il emploie, pour se faire lire, les procédés qu’enseigne le rhéteur, pour se faire écouter. Il cherche, dans sa façon d’écrire, la pompe et l’éclat ; il se préoccupe, dans sa manière de raconter, de l’effet et de la mise en scène. Il dispose habilement les détails, il les groupe, il les arrange pour rendre les récits qu’il fait plus piquans. Il peut même, à l’occasion, être tenté d’aller plus loin. Dans les écoles des rhéteurs, on avait plus de souci de plaire au public que de dire la vérité. Quand la cause semblait un peu maigre, on conseillait aux jeunes gens d’y ajouter quelques incidens agréablement imaginés, qu’on appelait des couleurs, — quelques-uns même, qui étaient plus francs, disaient des mensonges, — et celui qui savait le mieux inventer des couleurs à propos était sûr d’être applaudi de ses camarades. On le faisait d’autant plus volontiers à Home que le roman y était à peu près inconnu, et que l’imagination n’ayant pas ce genre particulier de littérature pour se satisfaire devait chercher à, se contenter ailleurs. Cette liberté qu’on se donnait n’avait peut-être pas de grands inconvéniens, tant qu’il s’agissait de personnages fictifs et de sujets imaginaires. Mais on en usait aussi lorsqu’au lieu d’argumens inventés on alléguait des événemens réels, qu’on empruntait aux souvenirs du passé. Il était d’usage de les altérer sans plus de scrupule pour les accommoder aux besoins de la situation présente. C’était Cicéron lui-même qui en donnait la permission. « Quand le rhéteur invoque l’histoire, disait-il il ne lui est pas défendu de mentir. »

Ainsi les jeunes gens n’apprenaient pas à l’école le souci de l’exactitude et le respect de la vérité. Ils y prenaient de mauvaises habitudes d’esprit, et, si plus tard ils devenaient des historiens, ils pouvaient être tentés de n’y pas renoncer. C’était un grand danger pour eux, et même les plus grands ne l’ont pas toujours évité.


II

Tacite n’a dit nulle part de quelle manière il concevait l’histoire, si c’était tout à fait comme ses prédécesseurs, ou s’il avait des vues différentes. Il me semble pourtant qu’il en laisse entrevoir quelque chose dans les prologues qu’il a mis en tête de ses deux grands ouvrages. Quoique le sens n’en ait pas toujours paru très clair et qu’on ait discuté sur la façon d’entendre certains passages, il est hors de contestation qu’il s’y montre très sévère aux historiens de l’époque impériale et très favorable à ceux de la République. N’est-ce pas une façon de tracer d’avance son programme, et ne peut-on pas dire qu’en nous donnant les raisons qu’il a de blâmer les uns et d’approuver les autres, il annonce de quelque manière ce qu’il veut lui-même éviter et ce qu’il se propose de faire ?

Pour lui, la décadence des lettres romaines a commencé avec l’établissement de l’empire. « Depuis la bataille d’Actium, dit-il dans le prologue des Histoires, les grands génies ont disparu. » Cette phrase doit être, je crois, un peu librement interprétée. Si on la prenait à la lettre, il faudrait exclure Tite-Live de la liste des grands écrivains, puisqu’il n’a publié les premiers livres de son histoire que quelques années après la victoire d’Auguste. Ce n’est certainement pas ce que pensait Tacite, qui a fait ailleurs de Tite-Live un si grand éloge ; aussi, pour ne laisser aucun doute sur son opinion véritable, il a plus tard, dans le prologue des Annales, un peu recula la date qu’il avait d’abord fixée, et ne fait plus commencer la décadence qu’à l’avènement de Tibère. C’est donc à partir de cette époque seulement qu’il condamne ceux qui ont écrit des livres d’histoire. Ce qu’il faut remarquer, c’est qu’il ne met entre eux aucune différence. Il s’en trouvait, dans le nombre, dont on parlait avec estime et qui jouissaient d’une certaine renommée ; il ne les traite pas mieux que les autres ; tous sont enveloppés dans la même condamnation.

Que leur reproche-t-il ? La faute la plus grave qu’un historien puisse commettre : ils n’ont pas eu assez de souci de la vérité. « Pendant la vie des méchans princes, ils mentent par peur, le lendemain de leur mort, ils mentent par haine. » Ils passent, selon les événemens, des lâches complaisances aux plus violentes attaques. Ces dernières paraissent à Tacite particulièrement dangereuses, « parce qu’on se méfie des flatteurs, tandis qu’on est disposé à croire ceux qui disent du mal des gens. » Quant à lui, quoiqu’il sache bien « qu’il n’y a rien de plus commode que de se donner par la malignité un faux air d’indépendance, » il promet de se tenir en garde contre elle, et voilà surtout en quoi il compte différer des historiens de l’Empire.

Il est moins aisé de comprendre la raison des éloges qu’il donne à ceux de la République. On les avait longtemps négligés, mais l’opinion commençait alors à leur rendre plus de justice ; la réaction s’était faite contre cette école des modernes dont Aper soutient les principes dans le Dialogue sur les orateurs. Non seulement on avait réhabilité Cicéron, mais on voulait remonter jusqu’à Caton et aux Gracques ; il y avait même des gens qui mettaient Lucilius au-dessus d’Horace et qui lisaient plus volontiers le poème de Lucrèce que celui de Virgile, en attendant qu’on leur préférât à tous les deux les Annales d’Ennius. Je ne crois pas que Tacite approuvât ces exagérations ; nous voyons cependant qu’il faisait un grand cas des anciens historiens de Rome. Ils lui plaisaient par la connaissance qu’ils avaient des affaires publiques, par leur franchise, leur indépendance, leur sincérité. Il est vraisemblable aussi que leur façon simple et rude de s’exprimer ne le choquait pas ; il devait penser d’eux ce que, vers le même temps, Quintilien disait des écrivains de l’époque républicaine : « C’est là qu’il faut aller prendre l’honnêteté et la virilité du langage, puisque, même dans notre style, nous nous sommes laissé séduire par toute sorte de corruption. » Il est vrai qu’en traitant ces historiens avec tant de complaisance, il se mettait en contradiction directe avec Cicéron, qui, nous venons de le voir, leur est si défavorable. Mais, en réalité, Cicéron ne leur fait qu’un reproche : il trouve qu’ils manquent des qualités qui caractérisent l’orateur. C’est un défaut capital pour lui, qui définit l’histoire opus oratorium maxime ; nous, qui sommes moins amis de la rhétorique et qui trouvons qu’elle a parfois trop de place chez les historiens de l’antiquité, nous serions probablement moins sévères pour ceux d’entre eux qui ne sont coupables que de l’avoir un peu négligée. Quand Cicéron dit « qu’ils rapportent les faits sans essayer de les embellir, » c’est un reproche qu’il veut leur faire ; ce serait un éloge pour nous. Je crois donc que, dans les dispositions où nous sommes, nous aurions un grand plaisir à connaître des historiens bien informés, qui racontaient ce qu’ils avaient fait ou vu faire, et n’avaient d’autre pensée que de le raconter exactement. Nous serions très curieux de posséder les pages où le vieux Fabius Pictor décrivait ces terribles batailles avec les Carthaginois, auxquelles il avait assisté, de lire le récit des entretiens de Cincius Alimentus avec Hannibal, dont il fut le prisonnier, ou ce que Sempronius Asellio disait de Scipion Emilien, sous lequel il servit à Numance. Peut-être y trouverions-nous plus d’agrément que dans des histoires d’une forme plus élégante et d’un tour plus oratoire.

Ne pouvons-nous pas soupçonner que Tacite avait pour ces vieux écrivains les mêmes sentimens que nous, puisqu’il ne met aucune réserve aux éloges qu’il leur donne ? Quand on voit que le reproche qu’on leur faisait, et qui vraisemblablement était très juste, de manquer d’éloquence et de ne savoir pas embellir leurs récits ne l’a pas empêché de témoigner pour eux une si grande estime, il me semble qu’on est en droit d’en conclure que ce défaut ne lui paraissait pas aussi grave qu’à Cicéron, et que, par conséquent, il mettait moins que lui le souci de l’art oratoire dans son programme d’historien. Cela surprend chez un écrivain qu’on accuse quelquefois, et non sans raison, d’avoir un peu abusé de la rhétorique, mais la même conclusion se tire d’un passage de l’Agricola qui paraît, au premier abord, assez singulier. Il y met Fabius Rusticus, qui vivait sous Néron, à côté de Tite Live, et les appelle « les deux historiens les plus éloquens de Rome, l’un chez les anciens, l’autre chez les modernes. » On est fort surpris qu’après un si grand éloge, il n’ait pas cru devoir excepter Fabius du blâme qu’il inflige à ceux qui ont écrit l’histoire sous l’empire, et lui faire, parmi eux, une place à part. Faut-il croire, comme on l’en accuse ordinairement, qu’il se soit ouvertement contredit ? N’est-ce pas plutôt qu’en le proclamant le plus éloquent des historiens de son époque, il ne voulait pas dire que ce fût pour cela un historien accompli, et que l’éloquence ne lui paraissait pas la seule qualité, ni même peut-être la plus importante, pour écrire l’histoire ? Précisément, dans le même passage de l’Agricola, il a employé le mot d’éloquence d’une façon qui fait réfléchir. C’est au moment où il va décrire la Bretagne. Il fait remarquer que les écrivains antérieurs, qui ne la connaissaient pas, s’en sont tirés par de belles phrases, mais qu’il compte, lui, remplacer l’éloquence par la vérité : quae priores eloquentia percoluere rerum fide tradentur. Il semble bien qu’on sente, dans cette phrase, une pointe de fine ironie contre ceux qui ne sont préoccupés que du bien dire, qui pensent qu’au besoin il tient lieu de l’exactitude des faits, et qu’il peut suffire à tout. Cette opinion n’était donc pas la sienne, et l’on peut en conclure, sans témérité, qu’il n’entendait pas donner, dans son œuvre, à ces qualités de forme et d’extérieur plus d’importance qu’elles n’en doivent avoir.

Je crois donc, si j’ai bien interprété la pensée de Tacite dans ces quelques phrases de ses prologues, que la préférence qu’il accorde aux historiens de l’époque républicaine, si sérieux, si pleins de qualités viriles, si instruits des affaires publiques, si étrangers à tout artifice oratoire, et sa sévérité pour ceux de l’Empire, qui, pour plaire à une société de lettrés raffinés, ont trop sacrifié aux agrémens de la composition et du langage, qui venus en un temps où la vérité était difficile à découvrir et dangereuse à dire, l’ont trop aisément remplacée par d’autres mérites, permettent de croire qu’au moment où il a commencé ses premiers ouvrages, il avait dans l’esprit la conception d’une histoire simple, grave, sincère, qui tirerait surtout son intérêt de la sûreté des informations, et tiendrait moins à la beauté de la forme qu’à la solidité du fond.

Voilà, je crois, ce qu’il a voulu faire Est-ce vraiment ce qu’il a fait ?
III

Le premier mérite qu’il se donne, et dont il est le plus fier, c’est d’aimer la vérité et de la dire. Il fait partout profession de la chercher, il promet de l’exposer impartialement, il s’engage à parler de tout et de tous sans faveur et sans colère, sine ira et studio. Beaucoup d’autres ont fait les mêmes promesses et ne les ont pas tenues ; mais il me semble qu’avec lui, nous avons moins d’inquiétude, et qu’il y a, dans ses écrits, un accent d’honnête homme qui inspire confiance. Il n’a pas échappé sans doute aux défauts de son temps ; il a commis des erreurs de méthode, il a pu avoir des défaillances de mémoire, des préventions involontaires ; il s’est trompé quelquefois, mais personne n’est en droit de supposer qu’il ait jamais voulu nous tromper. C’est, du reste, l’opinion qu’on a généralement de lui. Seulement ceux qui, en principe au moins, rendent hommage à sa sincérité, dans l’application et le détail, sans la contester ouvertement, n’en tiennent pas toujours assez de compte, et se mettent à l’aise avec elle. Pour moi, quand ses affirmations sont nettes et précises, que, par exemple, il parle de ce qu’il a fait pour se renseigner, des ouvrages dont il s’est servi et de ce qu’il en a tiré, je tiens qu’il faut le croire. S’il dit qu’il a pris chez les historiens les faits qu’il rapporte (invenio, reperio apud auctores), je pense qu’en effet il les y a trouvés ; s’il affirme qu’à cette occasion, il en a consulté un certain nombre (quidam, alii, plerique), je ne crois pas qu’on puisse prétendre, comme on l’a fait, que ce soit un pluriel emphatique, une exagération de rhéteur et qu’en réalité il n’a eu qu’un seul auteur sous les yeux. Partir de ses assertions, quand il parle de choses qu’il a vues et qu’il a faites, et les prendre à la lettre me paraît le seul moyen, dans l’étude des sources dont il s’est servi, d’arriver à un résultat sérieux.

Quand on lit ses livres dans cet esprit, on s’aperçoit vite que c’est l’un des historiens anciens qui cite le plus les écrivains ou les documens qu’il a consultés. Il ne le fait pas par une sorte de fatuité d’érudition, comme il arrive souvent de nos jours, et pour paraître mieux renseigné que les autres, puisque nous avons vu qu’on n’en faisait pas alors un mérite à un auteur, et que par conséquent il n’en pouvait tirer aucune gloire. Peut-être se croyait-il tenu à une exactitude plus rigoureuse parce qu’il s’agissait, dans ses livres, de personnages qui avaient laissé des fils ou des petits-fils, et d’événemens contemporains, qui étaient encore l’objet de vives controverses. Ainsi s’explique le besoin qu’il éprouve de s’entourer de plus de renseignemens et de citer plus souvent ses preuves que n’avaient fait ses prédécesseurs [2].

Ce n’est pas à dire qu’il l’ait fait autant que nous l’aurions souhaité ; nous trouvons qu’il use encore beaucoup trop largement des permissions qu’on accordait aux historiens de son temps. Nous avons grand’peine à nous contenter de ces indications vagues par lesquelles il désigne les auteurs dont il invoque l’autorité (alii, plerique) ; nous aurions plus d’assurance s’il nous donnait leurs noms, et s’il nous disait qu’avant de les citer, il s’est informé de la valeur de leur témoignage ; il les cite pourtant, c’est quelque chose, et il est juste de lui en tenir compte.

Pour celui qui voulait écrire l’histoire des empereurs romains, les l’enseignemens ne manquaient pas. Il y avait d’abord les documens officiels. Je ne parle pas de ceux qui étaient enfermés sous bonnes clés dans les archives impériales et qui contenaient des secrets d’Etat. C’était le cas de ce qu’on appelait commentarii principales, sorte de mémoires ou de journaux que empereurs tenaient pour eux seuls, et qui ne pouvaient guère être laissés à la disposition de tout le monde. Tibère en avait écrit dont Domitien faisait sa lecture ordinaire ; il y en avait aussi de Claude. A l’avènement de Galba, quelqu’un ayant demandé qu’on laissât le Sénat consulter ceux de Néron, afin de savoir quels étaient les gens qui avaient offert leurs bons offices au prince pour accuser les innocens, la permission fut refusée. Mais, à défaut de ceux-là, on avait les procès-verbaux des séances du Sénat (Acta Senatus), auquel aboutissaient en ce moment toutes les affaires de l’Empire. « Ils contenaient, dit M. Fabia, avec l’énoncé officiel de la question mise en délibération par le président et de la décision prise par l’assemblée, une analyse des opinions développées par les divers membres qui avaient profité de leur tour de parole, les discours et lettres des empereurs, les acclamations dont ils avaient été l’objet ; si ce n’est pas tout à fait, on le voit, l’équivalent de notre compte rendu sténographique, c’était plus que notre compte rendu analytique. Depuis Auguste, on les tenait secrets, mais les gens d’importance, comme Tacite, devaient en obtenir sans trop de peine la communication, et de fait, il les a une fois expressément cités (reperio in commentariis senatus). D’ailleurs ce qu’il y avait de plus important, ce que le public avait le plus d’intérêt à connaître, les lois, les décrets, les discours du prince et un résumé des séances du Sénat, passaient dans le Journal de Rome (Acta diuma populi romani), et ce journal était à la disposition de tout le monde ; non seulement on pouvait le lire dans les lieux où il était affiché, mais on le copiait, on l’envoyait en province, on le gardait dans les bibliothèques publiques et privées. Il était donc facile de le consulter, et, au moment où vivait Tacite, il semble que l’on commençait à mieux apprécier les services qu’il pouvait rendre. Vers la fin du Ier siècle, un savant grammairien, Asconius Pedanius, en avait déjà tiré un grand profit pour l’interprétation des discours de Cicéron ; plus tard, sous Vespasien, un général, un homme d’Etat, qui se trouvait être aussi un grand curieux, Mucien, recueillit dans les bibliothèques toutes les vieilleries de ce genre, et en forma onze livres d’anciens journaux et trois de lettres qu’il donna au public. Que ne donnerions-nous pas pour les avoir conservés !

Il n’y a pas de doute que Tacite ne se soit servi à l’occasion de ces documens officiels. Il cite les Acta senatus et les Acta diurna populi romani, au moins une fois chacun, et il est vraisemblable qu’il les a consultés plus souvent qu’il ne lui a plu de le dire. C’est de là sans doute qu’il tire les discours des princes dont il reproduit quelques passages ou que simplement il a mentionnés. Peut-être aussi les avait-il sous les yeux quand il raconte avec quelque détail les assemblées du Sénat et qu’il rapporte les opinions que chacun y a soutenues [3]. Mais, comme il ne croit pas que ce soit la peine de constater les emprunts qu’il y fait, il est difficile de savoir au juste dans quelle mesure il y a puisé. Ceux qui pensent qu’il en a fait plus d’usage qu’on ne le suppose s’appuient sur un passage des lettres de Pline le Jeune qui paraît bien leur donner raison. Pline, qui voulait qu’on parlât de lui dans la postérité, raconte à Tacite une querelle qu’il a eue au temps de Domitien avec un délateur puissant, pour qu’il la mette dans ses Histoires ; puis, le récit achevé, il s’excuse presque de l’avoir fait. « Je suis bien sûr, lui dit-il, qu’il n’aurait pas échappé à vos consciencieuses recherches, puisqu’il est dans les Actes publics. » Il ne met donc pas en doute que Tacite dépouille scrupuleusement les Acta publica et qu’il profite de tout ce qui s’y trouve.

Mais, s’il est probable que Tacite a plus consulté les documens officiels qu’on ne le faisait de son temps et que ses lecteurs ne l’exigeaient, il faut bien avouer qu’il ne s’en est pas autant servi que nous le voudrions. La raison qui l’en a détourné est facile à comprendre, quand on le connaît. Il ne partageait pas le goût de Mucien et le nôtre pour les journaux, et nous aurons plus loin l’occasion de constater que les Acta diurna de Rome lui paraissaient pleins de récits futiles qui répugnaient à sa gravité. Les procès-verbaux du Sénat (Acta Senatus) ne le contentaient pas davantage ; ils étaient rédigés par un fonctionnaire impérial soigneusement choisi parmi les plus zélés, qui n’y mettait que ce qu’on voulait, et comme on le voulait : ce n’est pas là qu’on pouvait aller chercher la vérité. Ils étaient pleins de basses flatteries pour les plus mauvais princes ; ils contenaient des mensonges grossiers à propos de fausses victoires et de complots imaginaires, des éloges honteux d’affranchis et de délateurs, des accusations calomnieuses contre les plus honnêtes gens, et Tacite devait avoir quelque peine à en supporter la lecture. Il avait tort certainement ; de tout ce fatras un historien avisé pouvait tirer des renseignemens utiles, des dates plus certaines, des faits plus précis, et il est regrettable qu’il n’ait pas fait plus d’efforts pour vaincre sa répugnance.


IV

Quoique Tacite ait fort maltraité ceux qui avaient écrit avant lui l’histoire de l’Empire, il s’en est beaucoup servi et ne le cache pas. Comme ils étaient contemporains des faits qu’ils rapportent, on trouvait chez eux des informations qu’il n’était pas possible de négliger. Mais de quelle manière et dans quelle mesure a-t-il usé d’eux, c’est une question qu’on a fort agitée de nos jours, et qui n’en est pas devenue plus claire. Parmi les solutions qu’on a essayé d’en donner, il y en a une plus radicale que les autres et qui, par sa hardiesse même et l’intrépidité d’affirmations avec laquelle on l’a soutenue, a joui d’un assez grand crédit, Elle consiste à dire que les historiens anciens, quand ils abordent un sujet déjà traité, ne s’astreignent pas à recommencer le travail qui a été fait une fois pour toutes, qu’ils ne remontent pas aux sources premières, mais qu’ils se contentent de choisir parmi leurs prédécesseurs celui qui leur convient le mieux, et qu’une fois le choix fait, ils s’attachent à lui, s’assujettissent à le suivre pas à pas, se contentant d’embellir ses récits des agrémens de leur style. Ils affirment que ce procédé n’est pas seulement une mauvaise habitude sur laquelle on fermait les yeux, par indulgence pour des écrivains paresseux, c’est une façon d’agir acceptée de tout le monde, à laquelle il semble presque que l’historien soit tenu de se soumettre, tant elle est entrée dans l’usage : c’est une loi, la loi de Nissen, comme on l’appelle, du nom de celui qui l’a formulée le premier. Cette loi, dont personne n’a dit un mot dans l’antiquité, me laisse fort incrédule. Je remarque qu’elle convient beaucoup moins à Rome qu’ailleurs. Le Romain est compilateur de nature ; quoi qu’il entreprenne, il s’entoure des secours de la science grecque, il lit avec soin tout ce qui a été fait avant lui ; il ne plaint pas sa peine, il prend son bien partout, et, loin de le dissimuler, il tire vanité de ce travail minutieux. Quintilien raconte qu’avant de composer son livre sur l’éducation des orateurs, il a passé deux ans à lire les auteurs qui ont traite le même sujet, et qui, dit-il, sont innombrables. Pline l’Ancien est très fier de nous donner, dans son Histoire naturelle, 20 000 faits importans, « qu’il a tirés de la lecture de près de 2 000 volumes. » Est-il croyable que, pour l’histoire seulement, les Romains aient suivi une autre méthode ? Quelle raison avaient-ils de renoncer à leurs habitudes de travail, et de faire une loi à l’historien seul de se choisir un modèle unique et de ne plus s’en écarter ?

La loi de Nissen a été appliquée à Tacite dans toute sa rigueur : il est entendu qu’il a reproduit exactement l’un des historiens qui l’ont précédé. Sur le nom de cet historien, on discute : les uns veulent que ce soit Cluvius Rufus, d’autres Pline l’Ancien ; mais tous sont d’accord à prétendre que, quel qu’il soit, Tacite s’est absolument asservi à lui, qu’il lui emprunte non seulement les détails du récit, sans y rien changer, mais même ces pensées générales qui nous semblent caractériser sa manière ; son originalité se bornerait donc à donner à ses emprunts un tour plus vif, à y jeter de temps en temps des phrases mieux construites, des mots plus brillans, ce qui est un travail d’écolier et non une œuvre d’écrivain. Quelle idée se fait-on de Tacite, et comment pouvons-nous comprendre le succès qu’ont ou ses ouvrages dès le premier jour auprès de gens qui pouvaient lire ceux qui lui avaient servi de modèles et voir combien peu il y avait ajouté ?

Encore comprendrait-on qu’il se fût mis sous la tutelle exclusive d’un de ses prédécesseurs, s’il avait éprouvé pour lui une préférence particulière ; mais nous avons vu qu’il les tenait en très médiocre estime et qu’il n’en excepte aucun de ses attaques. Faut-il voir dans sa sévérité une adroite tactique et croire que les reproches qu’il leur adresse ne servent qu’à dissimuler les emprunts qu’il leur a faits ? Ce serait un procédé bien peu digne de Tacite ; et d’ailleurs il n’avait pas besoin d’y recourir, puisqu’on prétend que cette façon de reproduire exactement les ouvrages antérieurs était acceptée de tout le monde. Remarquons enfin que ce n’est pas précisément pour leur façon d’écrire qu’il les condamne ; il en est même un, dont il dit qu’il était fort éloquent. Ce qu’il blâmait en eux c’était moins la forme que le fond ; il n’est donc pas possible qu’il ait cru devoir leur emprunter le fond même de leurs récits en se contentant d’en réparer la forme.

Laissons ces hypothèses, et, pour sortir d’embarras, adressons-nous directement à Tacite lui-même ; on vient de voir que ce qu’il y a de plus sûr est de s’en tenir à son témoignage. Or, ce témoignage est ici formel. Partout il affirme qu’il a consulté plusieurs auteurs différens (secutus plurimos auctorum — celeberrimos auctores habeo — tradunt temporis hujus auctores — sunt qui ferant ; alii perhibent, etc.), il prévoit même le cas où ces auteurs ne s’accordent pas entre eux, ce qui ne l’embarrasserait guère, s’il n’en suivait qu’un seul ; et il nous apprend comment il croit devoir se conduire en cette occasion : « Je les suis sans les nommer, dit-il, s’ils sont d’accord ; s’ils diffèrent, je rapporte les faits sous leur nom. » Cette règle n’est peut-être pas la meilleure, et de plus Tacite, quoi qu’il dise, ne s’y est pas toujours conformé ; mais elle prouve au moins qu’avant d’écrire, il en comparait plusieurs ensemble. Nous voyons même qu’il ne se contentait pas de consulter les plus célèbres ; de ceux qu’on ne lisait pas d’ordinaire, il lirait des renseignemens ignorés dont il faisait son profit. A propos d’un détail qui concerne la veuve de Germanicus, il nous dit « qu’il n’est pas mentionné par les autres historiens, et qu’il l’a découvert dans les mémoires d’Agrippine, la mère de l’empereur Néron. » S’il l’y a découvert, c’est qu’il avait été l’y chercher. Il est fier de ces trouvailles, dont quelques-unes sont en effet curieuses, et s’en fait grand honneur. « J’ai eu l’heureuse fortune, dit-il, de rencontrer beaucoup de faits dignes d’être connus, et que d’autres avaient laissés dans le silence et l’oubli. » Est-ce là le ton d’un homme à qui les faits sont indifférens et qui ne tire vanité que du style ?

Non seulement je pense que, quand Tacite nous dit qu’il a eu plusieurs auteurs sous les yeux, il faut le croire parce qu’il le dit, mais il me semble qu’il n’y a peut-être pas de livres d’histoire où l’on sente mieux que dans les siens la variété des sources. Ce n’est pas assez de dire qu’on la saisit d’une page à l’autre, elle se montre quelquefois dans la même phrase. Au début des Annales, pour expliquer l’attitude hésitante, embarrassée de Tibère, qui n’ose pas prendre le pouvoir que le Sénat lui offre, quoiqu’il en meure d’envie, il suppose qu’il veut se faire prier « afin de paraître avoir été appelé et choisi par la république, plutôt qu’imposé furtivement par les intrigues d’une femme et l’adoption d’un vieillard. » Ici, Tacite paraît suivre un historien favorable à Tibère, ou qui, dans tous les cas, connaît parfaitement ce fond de fierté qu’il tenait des Claudii, ses aïeux. Mais brusquement le ton change. « Dans la suite, ajoute-t-il, on reconnut que sa feinte irrésolution avait un autre dessein : il voulait lire jusqu’au fond dans l’âme des grands personnages, » sans doute pour s’en venger plus tard ; une pareille supposition ne peut venir que de quelque ennemi du prince qui a recueilli à son sujet des médisances de salon. Cette habitude de prendre ses l’enseignemens un peu partout n’était pas sans quelque danger ; elle l’exposait à se contredire. C’est ce qui lui est arrivé notamment dans le passage célèbre où il parle des Juifs. Sur le témoignage des historiens d’Antiochus Épiphane, qui prétendent qu’il vit dans le temple de Jérusalem une tête d’âne en or, il assure comme une chose certaine « que les Juifs ont consacré l’image de cet animal dans leur sanctuaire ; « mais un peu plus loin, ayant lu que Pompée, lorsque à son tour il y entra, le trouva tout à fait vide, il en conclut avec la même assurance « que les Juifs ne tolèrent aucune statue dans leurs villes et encore moins dans leurs temples. » Entre ces deux assertions contraires, il fallait en sacrifier une il semble que Tacite n’en ait pas eu le courage. A ce propos, je remarque qu’on ne se fait peut-être pas toujours de lui une idée bien juste. Sur quelques apparences, on le trouve raide, tranchant, affirmatif ; je serais plutôt tenté de le croire un peu hésitant et timide. Si j’avais un reproche à lui adresser, ce ne serait pas de s’être attaché exclusivement à l’un des historiens qui l’ont précédé, mais de n’avoir pas toujours su faire un choix entre eux, d’avoir voulu se servir de tous, même quand ils ne sont pas d’accord ensemble. On sent qu’il a peine à se décider entre ces opinions contraires ; elles paraissent le troubler, et même une fois il lui arrive, à propos de cette confusion de l’enseignemens qui se combattent, de désespérer qu’on puisse découvrir la vérité, et de déclarer avec quelque tristesse que, malgré tout, les plus grands événemens restent douteux : adeo maxima quaeque ambigua sunt !


V

A ces sources, où Tacite a puisé pour composer ses ouvrages historiques, il en faut ajouter une autre qui n’a guère moins d’importance.

Souvenons-nous qu’il n’est pas dans la situation de Tite-Live, qui, pour la plus grande partie de son œuvre, remonte à des époques très lointaines et ne peut les connaître qu’en s’adressant à de vieux annalistes. Tacite a été le contemporain de la plupart des faits qu’il raconte ; et il n’est séparé de ceux qu’il n’a pas vus lui-même que par une génération. Les premières années de l’Empire sont si pleines de tragiques événemens, tant de princes s’y sont rapidement suivis qu’on perd un peu la notion du temps, quand on les étudie. On a quelque peine à se figurer qu’entre l’avènement de Tibère et la mort de Néron, il ne se soit écoulé que cinquante-quatre ans. Un personnage du Dialogue sur les orateurs, pour affaiblir le respect qu’on portait aux écrivains du grand siècle, fait remarquer que ceux qu’on appelle les anciens le sont beaucoup moins qu’on ne se le figure, et que, par exemple, à la dernière distribution qui fut faite au peuple par l’empereur Vespasien, il se présenta plusieurs vieillards auxquels Auguste avait fait deux ou trois fois les mêmes libéralités. Tacite avait quatorze ou quinze ans quand Néron fut remplacé par Galba ; il a donc été le témoin, et le témoin très éveillé, de tout ce qu’il rapporte dans le premier de ses grands ouvrages. Quant aux événemens qui remplissent les Annales, s’il n’y a pas assisté lui-même, il a pu connaître des gens qui les ont vus ; il a causé, dans sa jeunesse, avec des survivans de l’époque de Tibère ; il a siégé, au Sénat, à côté de Silius Italicus, de Verginius Rufus et de beaucoup d’autres qui avaient fait toute leur carrière sous Claude et sous Néron ; curieux comme il l’était, il a dû les faire parler, et il n’a pas oublié ce qu’ils lui ont rapporté. A plusieurs reprises, il allègue leur témoignage : « J’ai entendu dire à des vieillards ; — je répète ce que des vieillards m’ont dit, — c’est ainsi que parlent les gens de cette époque, qui ont vécu jusqu’à notre temps. »

Ce que racontaient ces vieillards, c’était, avec ce qu’ils avaient vu eux-mêmes, et qu’il était utile de savoir, ce qu’ils avaient entendu dire, beaucoup d’anecdotes suspectes, des conjectures, des inventions, et tous ces bruits malveillans, qui courent le monde, surtout quand on veut empêcher les gens de parler, et y trouvent crédit. Ces récits ne risquaient pas de se perdre ; les personnes qu’ils avaient amusées en conservaient le souvenir. On les répétait en y ajoutant des traits nouveaux ; c’était une bonne fortune de les entendre redire par quelque causeur spirituel, comme était ce Pedo Albinovanus que Sénèque appelle fabulator élégantissimus, et ils défrayaient les conversations de ces sociétés d’oisifs où l’on s’entretenait d’autant plus volontiers du passé qu’il était dangereux de parler du présent, et que les malices sur les empereurs défunts retombaient toujours un peu sur le prince vivant. Ainsi, à côté de l’histoire officielle de l’Empire, il y en avait une autre, qu’on pourrait appeler celle des gens du monde, dont le fond se composait de quelques vérités et de beaucoup de médisances. En général elles ne racontaient pas les choses de la même façon, et il semble que Tacite ait voulu les mettre aux prises et montrer leur désaccord dans ce passage où, après avoir raconté un événement important « d’après les auteurs les plus nombreux et les plus dignes de foi, » il ajoute : « cependant je ne puis omettre un bruit tellement accrédité alors qu’il n’a pas encore perdu toute créance. » Ces bruits, qu’il désigne sous le nom de fama, rumor, reviennent souvent dans ses récits ; même pour l’époque d’Auguste et de Tibère, quoique plus éloignée, ils n’avaient pas cessé d’être vivans ; ils conservaient assez d’autorité pour s’imposer aux historiens.

Quelquefois Tacite les mentionne simplement, sans qu’on sache s’il les approuve ou s’il les condamne. A propos des petits-enfans d’Auguste, qui périrent si vite et si jeunes, il se contente de dire « que leur fin fut hâtée par les destins ou par le crime de Livie. » Un peu plus loin, lorsque Auguste meurt à son tour, à soixante-dix-sept ans, ce qui paraît expliquer suffisamment qu’il soit mort, il ajoute pourtant : « quelques soupçons tombèrent sur sa femme. » Mais d’ordinaire il est moins indécis. A propos d’un calcul peu honnête qu’on prêtait gratuitement à Tibère, quoiqu’il soit mal disposé pour ce prince, il avoue qu’il a peine à le croire vrai, non crediderim. Dans une autre occasion, où le reproche fait à l’empereur est beaucoup plus grave, il déclare qu’il est tout à fait déraisonnable. Il sait très bien ce qui accrédite les inventions de ce genre, et comment les imaginations, quand elles sont émues par de grands événemens, veulent à toute force les entourer de circonstances extraordinaires. Il tient à mettre ses lecteurs en garde contre la malignité « qui altère les faits les plus réels » et. la crédulité « qui accueille les bruits les moins fondés. »

Mais, s’il s’en méfie, il les rapporte ; et même ils reviennent si souvent dans ses récits qu’ils ont beaucoup contribué à leur donner cette apparence de dénigrement systématique pour l’autorité impériale qu’on leur a reprochée. Pourquoi donc leur a-t-il fait une si grande place ? On a dit que c’était une complaisance qu’il avait pour les gens de son monde, à qui ces malices devaient être fort agréables. Assurément il devait tenir à leur plaire. Un grand écrivain, comme lui, travaille pour le monde entier, mais il y a toujours, quoi qu’il fasse, un petit groupe de lecteurs choisis à qui il s’adresse de préférence et sur lesquels il suit plus directement l’effet de ses livres. Mais ces gens d’esprit n’étaient pas les seuls à qui ces fables faisaient plaisir et qui aimaient à les entendre redire. Elles s’étaient répandues partout, et jusqu’à faire une sorte de concurrence à l’histoire sérieuse. C’est au point que Tacite paraît craindre que la vogue dont elles jouissent ne nuise au succès de ses propres ouvrages. Il éprouve le besoin d’adjurer les lecteurs aux mains desquels tombera ce qu’il appela noblement le fruit de son travail (cura nostra) « de ne pas préférer à des faits certains, et que n’a point altérés l’amour du merveilleux, des inventions romanesques avidement reçues du public. » C’est parce qu’elles sont si populaires que, malgré la méfiance qu’elles lui inspirent et qu’il ne dissimule pas, il n’a pas osé tout à fait les supprimer. Enfin, il est possible que nous retrouvions ici quelque effet de cette indécision d’esprit qui lui est ordinaire entre des informations de nature et d’importance diverses. Cette fois encore, il peut avoir cédé à ce besoin, dont nous parlions tout à l’heure, de dire tout ce qu’il sait ; en sorte que ce scrupule un peu maladroit, qui ne veut rien sacrifier de ce qui est venu à sa connaissance, ne serait au fond qu’une preuve de plus du désir qu’il a de chercher et de dire toute la vérité.

Je crois donc qu’en somme il s’est donné, pour la connaître, plus de mal qu’on ne le suppose, et il me semble que tout ce qui vient d’être dit le prouve suffisamment. Il n’a pas négligé autant qu’on le prétend les documens officiels, et, dans tous les cas, il s’en est plus servi qu’on ne le faisait de son temps. Il a étudié les historiens qui étaient plus rapprochés que lui des événemens qu’il voulait raconter ; et il ne s’en est pas tenu à un seul d’entre eux, comme on voudrait nous le faire croire, mais il les a comparés ensemble. Il a fait parler les survivans des époques antérieures, et quand il n’en restait plus, il a recueilli ce qui s’était conservé de leurs récits dans la mémoire de ceux qui les avaient entendus. C’est bien là, en principe au moins, ce qu’il fallait faire, et ce que nous recommandons à ceux qui écrivent l’histoire. La différence, c’est que d’ordinaire Tacite le fait sans le dire. Aujourd’hui, nous aimons à étaler les précautions que nous prenons pour être bien informés, ou, comme nous disons, bien documentés. Tacite n’a pas toujours ce souci, ou, si l’on veut, cette vanité. Quelquefois pourtant il est moins discret et nous laisse entrevoir la peine qu’il s’est donnée pour ne rien avancer à la légère. Je prends, pour le montrer, un fait qui n’a pas en lui-même une grande importance et sur lequel pourtant il tenait à ne dire que l’exacte vérité. On rapporte qu’Agrippine, qui sentait son fils lui échapper, était prête à tout, même à l’inceste, pour le retenir. C’est un fait si monstrueux que Tacite ne veut l’affirmer que sur la foi de tous les historiens de ce temps : or, ces historiens ne sont pas tout à fait d’accord ; tandis que Fabius attribue l’idée du crime à Néron, Cluvius en accuse Agrippine. Pour savoir qui des deux a raison, Tacite consulte des écrivains moins importans (ceteri auctores) et même la rumeur publique (fama huc inclinat). Cette enquête le conduit à penser que c’est bien Agrippine qui est coupable, comme le disait Cluvius ; et la vraisemblance est ici tout à fait d’accord avec la vérité : « Une telle abomination convenait bien à celle qui, par ambition, avait prostitué sa jeunesse à Lepidus et que la même passion jeta plus tard dans les bras de l’affranchi Pallas. » Dans ce passage, Tacite nous laisse voir clairement les efforts qu’il a faits pour démêler la vérité au milieu des affirmations contraires. Je crois bien qu’ailleurs, sans le dire, il a procédé de la même manière, et c’est en cela surtout qu’il se piquait de l’emporter sur les autres historiens de l’Empire, qui ne prenaient pas toujours la même peine.


VI

En faisant, dans ses prologues, l’éloge des historiens de la République, Tacite semblait prendre rengagement de les imiter. C’était la seconde partie de son programme : c’était aussi la plus difficile à exécuter. L’époque était trop vieille, trop corrompue, trop éprise de littérature et de civilisation raffinée, pour qu’on pût aisément s’y refaire simple. La formule de Cicéron « que l’histoire est une œuvre d’orateur, » s’était imposée à tous les historiens ; elle était devenue la loi du genre, et presque de tous les genres. On a vu que, prise dans son sens le plus large, elle peut signifier simplement « que l’histoire doit être une œuvre d’artiste, » c’est-à-dire qu’il ne suffit pas de rapporter les faits avec exactitude, de les mettre à la suite les uns des autres, comme ils sont arrivés, qu’il faut savoir y intéresser le lecteur, les disposer de façon à lui en faire saisir le sens et l’importance, et, par la manière dont on les présente, rendre la vie aux événemens et aux personnages. Cette façon de comprendre le précepte de Cicéron devait convenir parfaitement à Tacite, qui était de sa nature un artiste merveilleux. Racine l’appelle « le plus grand peintre de l’antiquité, » et quelques-uns des tableaux qu’il a laissés sont parmi les plus beaux qui nous restent des écrivains anciens. Il est inutile de les rappeler ici ; tous les lettrés les connaissent. Ce n’était pas seulement son talent de peindre de grandes scènes, c’était son goût. Il en cherchait les occasions et il était heureux de les trouver. On a remarqué, par exemple, qu’il ne paraît pas se sentir tout à fait à son aise quand il lui faut raconter quelque opération militaire, et, comme on fait mal ce qu’on ne fait pas de bon cœur, ses récits de guerre laissent quelquefois à désirer. Les gens du métier l’accusent de nous mal renseigner sur l’état des lieux, le nombre des combattans, la disposition des troupes, les phases de la lutte ; mais qu’il survienne un incident nouveau, curieux, qui prête à la description, comme à Idislavise, aux Longs-Ponts, au combat de nuit devant Crémone, aussitôt sa verve se ranime, le récit redevient vif, intéressant, coloré.

Ceux qui sont tentés de trouver qu’il y a par momens, dans ces beaux récits, un peu trop d’art, et même d’artifice, une préoccupation trop visible de l’effet, quelques excès de mise en scène, ne doivent pas oublier que Tacite fait agir et parler des gens de son pays, à qui ces grandes démonstrations sont naturelles et qui en donnent volontiers le spectacle. Nous sommes surpris, par exemple, qu’il nous montre des généraux, pour désarmer leurs soldats révoltés « se roulant à leurs pieds dans la poussière, déchirant leurs vêtemens, le visage en pleurs, la poitrine suffoquée de sanglots. » Mais ne trouve-t-on pas quelque chose de cette mimique expressive dans le tableau si sobre pourtant que Suétone fait de César, au moment où il va passer le Rubicon ? Il le représente qui, en s’adressant à la cohorte qui le suit, « ne peut s’empêcher de pleurer et de déchirer ses vêtemens. » La grande scène de Lepida, qui, pour se sauver d’une accusation capitale, se rend au théâtre pendant qu’on donnait des jeux « accompagnée de femmes du plus haut rang ; et là, invoquant avec des cris lamentables, le nom de ses ancêtres, excite une émotion si profonde que les spectateurs, fondant en larmes, chargent son accusateur d’invectives, » paraît moins extraordinaire quand on se rappelle ce qui se passait tous les jours dans les tribunaux, où les avocats, pour toucher les juges, faisaient comparaître les petits enfans en larmes, exhibaient leurs cliens en costume de deuil, couverts de poussière, et, s’ils avaient été soldats, à la péroraison, déchiraient leurs tuniques, pour montrer leurs blessures. On doit évidemment tenir compte de ces habitudes et de ce tempérament, quand on lit Tacite. Il se peut que ce qui nous choque, ce qu’avec une nature plus posée, moins prompte aux expansions bruyantes, nous trouvons exagéré et déclamatoire, soit pris sur la plus exacte réalité. J’avoue pourtant qu’il y a, dans quelques-unes de ses narrations les plus célèbres, des passages qu’il est difficile de défendre. Il a parfois cédé au goût de son temps qu’il partageait lui-même, et donné au récit un tour un peu trop dramatique. On rencontre chez lui des monologues véritables qui ne seraient pas déplacés dans une pièce de théâtre. Par exemple, Othon, quand l’adoption de Pison lui ôte tout espoir de régner, se parle à lui-même pour se donner des raisons de conspirer contre Galba, et il se parle comme si on devait l’entendre. Il débite des pensées brillantes, des phrases cadencées, plus faites pour le public que pour lui-même : « La mort est le sort de tous les hommes ; ce qui met entre eux quelque différence, c’est qu’elle soit suivie de l’oubli ou de la gloire. S’il faut également périr, qu’on soit innocent ou coupable, il y a plus de courage à mériter son destin. » C’est un monologue aussi, et du même caractère, que Tacite prête à Vespasien, lorsqu’il hésite à prendre l’empire et qu’il calcule les dangers auxquels il va s’exposer. Assurément les raisons que se donnent les deux personnages sont à leur place, on peut supposer qu’elles leur sont venues à l’esprit ; mais qui les a entendus les exprimer ? qui pouvait les entendre ? Tacite leur met dans la bouche non pas les paroles qu’ils ont réellement tenues, mais celles qu’ils ont dû tenir ; il a remplacé la vérité par la vraisemblance, ce qui, d’après Aristote, est un pur procédé de rhétorique.

Il y a donc de la rhétorique dans Tacite : on ne peut le nier. C’est avant tout une nature d’orateur ; il a le verbe sonore, le geste ample, le goût du pathétique et des grands effets ; il use volontiers de pensées brillantes, il aime « ces mots qui surfont les choses. » Nous venons de voir qu’on trouve quelquefois de la rhétorique dans ses récits ; naturellement, il y en a davantage dans les discours que, suivant l’habitude de son temps, il prête à ses personnages ; elle était là mieux à sa place.

Si l’on blâme les historiens anciens d’avoir introduit dans leurs ouvrages des discours de ce genre, c’est à Tacite surtout que le reproche doit s’adresser, car il était celui de tous qui pouvait le plus aisément ne pas le faire. Tite-Live ne possédait pas de discours authentique de Brutus ou de Camille [4] ; s’il voulait leur donner la parole, il lui fallait bien inventer ce qu’il leur faisait dire. Tacite n’était pas réduit à la même nécessité. Quand il faisait parler les empereurs, dans des circonstances importantes, au lieu de leur faire tenir des discours de son invention, il pouvait nous donner ceux qu’ils avaient réellement prononcés. On les avait souvent conservés, et Tacite n’ignorait pas où l’on pouvait les trouver ; exstat oratio, nous dit-il une fois d’un discours de Tibère, et, au lieu de le reproduire, ce qui lui était facile, il se contente de le résumer. Il y avait pourtant des cas où il eût été de la plus grande importance de copier le texte lui-même et sans y rien changer. La lettre que Pison écrivit à Tibère, avant de se tuer, et que l’empereur lut au Sénat, nous aurait bien mieux renseignés sur la mort de Germanicus que l’analyse assez vague qu’en fait Tacite. Pourquoi donc s’est-il abstenu de la transcrire ? On l’a dit souvent, et, je crois, avec raison, il en a été empêché par un scrupule de lettré. Il ne voulait pas qu’il y eût des disparates de ton dans ses ouvrages ; l’unité de style lui paraissait une des qualités les plus nécessaires, et il craignait qu’elle ne fût compromise si l’historien plaquait des discours et des lettres d’une autre main dans un récit composé de phrases de sa façon. Nous trouverions aujourd’hui ce scrupule exagéré, et nos susceptibilités littéraires prendraient aisément leur parti de ces mélanges de ton, pourvu que notre curiosité fût satisfaite par la production de textes authentiques. Ce n’était pas l’opinion des anciens ; ils étaient moins curieux peut-être, mais plus artistes que nous. Leur goût avait des finesses et des exigences qui sont étrangères au nôtre ; les blessures dont il souffrait quelquefois, et qui nous laissent insensibles, étaient peut-être la condition de jouissances délicates que nous ne connaîtrons jamais.

Si les discours eussent été tout à fait bannis de l’histoire, il eût semblé à un ancien qu’il y manquait quelque chose. On sait la place que tenait la parole dans la vie des républiques de l’Antiquité. Sous l’Empire, à Rome, elle avait beaucoup perdu de sa puissance, mais elle conservait tout son prestige. Un empereur qui ne savait pas parler paraissait à peine digne de régner. César, Auguste, Tibère, étaient des orateurs distingués ; Caligula ne manquait pas de facilité, à ses momens lucides ; Claude avait du bon sens et quelque faconde, quand il ne voulait pas être trop savant. On fut scandalisé, presque indigné, lorsqu’on sut que Néron répétait les discours que lui fabriquait Sénèque. On parlait au Sénat, et l’éloquence y était toujours l’art qui menait à tout ; on parlait dans les camps, et nous voyons qu’un général n’entame jamais une affaire sans avoir fait un discours à ses soldats. Pour dépeindre le désarroi d’une armée surprise par l’ennemi, Tacite nous dit « que celui qui la commandait ne put ni la haranguer, ni la ranger en bataille. » Les deux opérations sont mises sur la même ligne et lui semblent aussi nécessaires lune que l’autre. Il n’était donc pas possible de présenter un tableau de la vie ordinaire, qui fût complet et vivant, si les discours n’y avaient quelque place, et du moment qu’on ne croyait pas pouvoir se servir des véritables, on était amené à en inventer de fictifs. On leur reproche aujourd’hui d’être contraires à la vérité : n’oublions pas que c’est le souci de la vérité qui les a fait introduire dans les livres d’histoire.

Les discours de Tacite ne s’éloignent guère de ceux de Salluste et de Tite-Live, et l’on pourrait redire, à propos de leurs qualités et de leurs défauts, ce qu’on a dit des autres. Il y a pourtant chez lui une particularité qu’on remarque : il aime à instituer des débats contradictoires, à mettre aux prises deux opinions contraires, représentées par deux personnes différentes, qui les développent tour à tour. L’empereur Claude propose d’attribuer aux Gaulois les privilèges du droit de cité latine, et un sénateur lui répond ; quand Néron institue les ludi quinquennales, deux orateurs discutent sur les avantages ou les dangers des jeux publics ; deux orateurs aussi prennent successivement la parole quand on se demande au Sénat s’il est hou que les gouverneurs des provinces emmènent leurs femmes avec eux ou s’il vaut mieux qu’ils les laissent à Rome. Ce qui est très curieux, c’est que, dans ces débats, Tacite fait si bien parler les uns et les autres et met tant de soin à leur trouver à tous des argumens persuasifs, qu’on ne distingue pas, à la fin, ce qu’il pense lui-même et dans quel parti on doit le ranger. Est-ce encore une conséquence de cette timidité que nous avons déjà signalée, et faut-il croire que vraiment il Hotte entre des opinions opposées ? Est-ce l’impartialité d’un noble esprit, qui, voyant que ces grandes idées sont susceptibles d’être débattues dans des sens divers, veut nous laisser la liberté de nos jugemens ?

Je crains que ce ne soit autre chose et que nous ne nous trouvions ici en présence d’une habitude d’école dont Tacite n’a pas su tout à fait s’affranchir. On restait bien plus que nous ne le pensons sous le charme de ces exercices de rhétorique qui nous semblent si futiles. Quelquefois, l’éducation finie, on n’y pouvait pas entièrement renoncer. De même qu’il y avait des gens, chez nous, qui continuaient jusqu’à la mort à faire des vers latins, on a vu des sénateurs, des consulaires, comme Pollion, comme Messala, qui conviaient de temps en temps leurs amis à les entendre ! déclamer, ainsi qu’ils le faisaient dans leur jeunesse. Tacite parle assez légèrement des rhéteurs, dans le Dialogue ; cependant il avait fréquenté leurs écoles, et, plus qu’il ne l’aurait voulu, il en gardait l’empreinte. On y donnait à l’élève une cause à défendre, très souvent une détestable cause, quelquefois le pour et le contre à soutenir. Quand il avait reçu ou choisi un sujet, de quelque nature qu’il fût, il ne songeait plus qu’à le traiter le mieux possible. Il oubliait ses opinions et ses sympathies ; il ne cherchait qu’à profiter de toutes les ressources que la cause pouvait lui offrir et à montrer ainsi son savoir-faire. Il semble bien que cette disposition d’esprit se retrouve quelquefois chez Tacite. Dans la lutte, qui, à l’avènement de Vespasien, mit aux prises le noble Helvidius Priscus avec Eprius Marcellus, l’accusateur de Thraséa, il n’y a pas de doute que Tacite ne soit pour Helvidius. Mais quand il s’agit de faire parler le délateur, il impose silence à ses rancunes et compose pour lui un discours si habile que nous sommes près de nous mettre de son côté [5]. Dans ces luttes d’école, la nécessité d’avoir toujours quelque chose à dire amenait à dire souvent des sottises. Comme on voulait avant tout se faire applaudir des camarades, on choisissait les argumens les plus frappans, qui ne sont, pas toujours les plus justes ; il fallait trouver des raisons à tout, et, quand on n’en avait pas de bonnes à donner, on en donnait hardiment de mauvaises. Tacite s’était familiarisé avec ces pratiques pendant sa jeunesse, et il me semble qu’on en trouve encore quelque trace dans ses discours. N’est-il pas étrange, par exemple, qu’Agrippine accusée invoque sérieusement, pour sa défense, la divinité de Claude, devant des gens dont aucun n’ignore quel moyen elle a employé « pour précipiter son mari dans le Ciel ? » Comprend-on que Poppée, qui veut éloigner Néron de sa femme Octavie, l’accuse devant lui de relations avec un joueur de flûte égyptien, quand elle sait bien que c’est une calomnie dont Néron ne peut pas être dupe, puisque très probablement ils viennent de l’inventer ensemble ? Je suis tenté de croire que ces raisonnemens singuliers, qui surprennent chez un si bon esprit, et, d’une manière générale, que le plaisir qu’il éprouve à faire parler deux adversaires et à les faire si bien parler, à s’oublier lui-même et à se mettre à leur place, à imaginer pour eux des argumens qui ont plus d’apparence que de solidité, sont un souvenir de l’époque où, à l’école, il plaidait le pour et le contre, aux applaudissemens de ses maîtres et de ses camarades. — C’est ainsi que par momens, dans ce grave sénateur, dans ce consulaire qui approche de la cinquantaine, dans ce sévère historien, l’élève des rhéteurs reparaît.


VII

La gravité, qui est la qualité peut-être dont on est le plus frappé quand on lit Tacite, ne lui vient pas seulement de son caractère. Sans doute, c’était sa nature d’être grave, mais il l’est devenu davantage par la façon dont il a conçu l’histoire. Elle était pour lui, comme pour tous ceux qui l’avaient précédé, une sorte d’enseignement pratique de la morale. « Peu d’hommes, dit-il, distinguent par leurs seules lumières ce qui est honnête et criminel, ce qui sert ou ce qui nuit. Les exemples d’autrui sont l’école du plus grand nombre. » Si c’est l’histoire qui apprend ce qu’il faut faire et ce qu’on doit éviter, il s’ensuit que l’historien est comme un directeur de conscience, un prédicateur, presque un prêtre. On doit saisir, en le lisant, qu’il comprend la grandeur de la mission qu’il remplit. Par exemple, « il se gardera bien de broder ses récits d’accidens merveilleux et d’amuser ses lecteurs par des fables ; ce serait manquer à la gravité de l’œuvre qu’il a entreprise. » Il ne se croira pas obligé de rapporter par le menu tous les événemens du passé. Parmi ceux dont le souvenir est venu jusqu’à nous, il y a les « faits mémorables (res illustres), » dont on pourra tirer une leçon ; il faut les mentionner. Quant à ceux que nous appelons aujourd’hui les « faits divers, » et qui ne sont que de petites anecdotes récréatives, Tacite les écarte de l’histoire et les réserve dédaigneusement pour les journaux. Dans les faits même qu’il croit devoir raconter, il supprime les particularités qui lui paraissent trop répugnantes. Quand il craint que le terme propre manque de dignité, il le remplace par une périphrase. Le Batave Civilis, qui se révolta contre les Romains, était borgne, comme Hannibal et Sertorius, et il était fier de leur ressembler. Tacite parle simplement d’un défaut physique, qui déshonorait son visage, oris dehonestamentum. Vitellius, ne sachant où se cacher, se réfugie dans une petite pièce du Palatin, où il se barricade avec une couchette et un matelas ; Tacite appelle cette pièce un ignoble réduit, pudenda latebra : c’était une loge ; de concierge. Quand on l’en eut tiré, on le traîna aux gémonies, en lui jetant sur sa face d’ivrogne de la boue et du fumier. Ces détails paraissent trop bas à Tacite, qui s’en lire avec une belle phrase : « La populace l’outragea mort avec la même bassesse qu’elle l’avait adoré vivant. »

il y avait pourtant des gens que ces anecdotes un peu vulgaires, racontées en termes assez grossiers, n’effrayaient pas, et qui, sans oser peut-être le dire, y prenaient plus de plaisir qu’à la solennité un peu froide de l’histoire officielle. Il faut même croire qu’ils étaient nombreux puisqu’un écrivain de mérite, qui avait pris dans la littérature une place importante, eut l’idée de les satisfaire. Suétone était un savant, qui, en véritable héritier de Varron, avait touché à tout, grand liseur de livres, grand preneur de notes, comme l’étaient alors les érudits. Mais il est probable qu’il ne restait pas toujours enfermé dans sa bibliothèque ou qu’il quittait à l’occasion cette maison de campagne, qu’il avait aux portes de Rome, une véritable villa d’homme de lettres « tout juste assez grande pour qu’on puisse s’y reposer, et assez petite pour ne causer aucun souci. » L’amitié de Pline semble indiquer qu’il avait accès dans le monde distingué. Il a pu fréquenter cette société où l’on parlait librement de ceux qui avaient joué un rôle dans l’Etat, surtout des princes et de leur famille. Plus tard sa liaison avec un préfet du prétoire le lit entrer dans le cabinet de l’empereur Hadrien ; il fut quelque temps son secrétaire ; et, en cette qualité, il a pu lire des papiers qu’on ne montrait pas au public. Comme il était très curieux de sa nature, il n’a pas négligé ces moyens d’être bien informé. Ce qu’il a recueilli ainsi de tous les côtés, il s’en est souvenu, et nous l’a transmis dans un ouvrage qu’heureusement nous avons conservé. On voit bien, quand on lit les Vies des Césars, que l’auteur a voulu faire une œuvre d’un genre nouveau ; il a évité d’y mettre ce qui se trouve dans l’histoire comme on la comprenait avant lui. Il n’y a pas rangé les événemens dans l’ordre chronologique, ce qui était la loi du genre ; la rhétorique en est tout à fait absente ; les vues politiques, les pensées générales y tiennent fort peu de place ; on n’y saisit pas la prétention de faire des leçons. En revanche, les anecdotes y abondent, racontées simplement, sans aucun souci de produire de l’effet et de faire des tableaux. On y lit des pièces originales, des lettres surtout, quand elles jettent quelque lumière sur le personnage dont il est question, les bons mots qu’on lui prête et ceux qu’on a faits sur lui ; on y énumère les monumens qu’il a construits ou réparés, les jeux qu’il a donnés au peuple, ce qui passionne tout le monde à ce moment ; on n’oublie pas les signes qui ont annoncé sa mort, car l’auteur est fort superstitieux, et ceux qui doivent le lire le sont encore plus ; enfin on nous donne de lui un portrait physique où rien n’est omis depuis la dimension de sa taille jusqu’à la couleur de ses yeux. Suétone n’éprouve aucun scrupule à nous dire sans réticence tout ce qu’on sait de ses infirmités [6], que César ramenait ses cheveux sur son front pour cacher sa calvitie, que Claude bavait et branlait la tête en parlant, que Domitien, qui avait été un fort beau garçon, quand il était jeune, fut affligé vers la fin d’un ventre énorme porté sur des jambes grêles, et ne s’en consolait qu’en disant « qu’il n’y a rien de plus charmant que la beauté, mais rien aussi qui passe plus vite. » Nous sommes ici, comme on le voit, à l’antipode de l’ancienne histoire. Il est bien probable que, dans la hiérarchie des genres littéraires, telle que les grammairiens du temps la dressaient, cette sorte d’ouvrages n’a pas occupé un rang très élevé. Jamais Pline, qui les connaissait et les aimait tous les deux, n’aurait commis l’inconvenance de mettre Suétone à côté de Tacite. Tacite est un grand personnage, un homme grave, un sénateur, un consul, qui « burine pour l’éternité. » Suétone n’est qu’un voacat, un homme d’études (scholasticus) qui veut amuser ses contemporains. Et pourtant Suétone a créé un genre qui doit durer autant que l’Empire, et lui survivre. Désormais on n’écrira plus l’histoire que sur le modèle qu’il a tracé ; au contraire, si Ion admire toujours Tacite, on ne l’imitera plus. Il est à peu près le dernier des historiens de Rome qui ait écrit à la mode ancienne.

Il est probable que Tacite, à la fin de sa vie, quand il était dans sa gloire sereine de grand historien sérieux, a pu lire les Vies des Césars, et il les a lues sans doute avec plaisir, car elles lui remettaient devant les yeux des temps qu il avait étudiés, des personnes avec lesquelles il avait vécu. Mais je ne crois pas que, malgré le succès qu’on faisait à l’ouvrage nouveau, il ait jamais regretté d’avoir compris l’histoire autrement que Suétone. Outre ce goût naturel qui le portait vers la gravité et vers la grandeur, il devait lui sembler que l’histoire, comme il l’avait conçue, était mieux appropriée au dessein qu’il se proposait en l’écrivant. Certainement ces anecdotes qu’on nous raconte d’un grand personnage, les portraits minutieux qu’on nous fait de lui, précisent sa figure. Il y prend des traits plus marqués, il s’individualise davantage, mais par là même il se distingue de nous, il devient pour nous un homme à part. Or, s’il ne nous ressemble pas pour l’essentiel, le profit qu’on veut que nous tirions du récit de sa vie risque d’être perdu. Nous en suivrons sans doute les incidens avec curiosité, mais nous n’y prendrons pas de leçons. Que peut en effet nous enseigner la vie de quelqu’un dans lequel nous ne nous reconnaissons pas ? Au contraire, s’il est dépeint par ses qualités les plus générales, si l’on accuse avec moins de force ses traits les plus personnels, si l’on en fait plus un type, et moins un individu, il se trouve par là placé davantage ; dans notre milieu ordinaire, il est plus près de nous, et nous serons plus portés à nous appliquer les exemples qu’il nous donne. De cette façon l’histoire devient plus morale, au sens où l’entendait Tacite.

Ce qui n’empêche pas que les portraits que trace Tacite, quoique réduits aux grandes lignes et ne contenant guère que les qualités maîtresses du personnage, ne soient aussi très vivans. On en peut citer un grand nombre qui ne se sont pas effacés de la mémoire des gens de goût. Je laisse de côté Tibère, personnage très compliqué, que chacun explique à sa manière, sur lequel, du reste, Tacite ne se flatte pas de nous dire le dernier mot, tant il le trouve obscur et indécis. Il a cependant dépeint d’une manière admirable la méchanceté de sa nature, son goût pour les routes tortueuses, la fermeté de son intelligence et la bassesse de son cœur, sa frayeur de toute parole libre unie au dégoût qu’il éprouvait pour la servilité, son mépris de tout le monde et de lui-même. Il aurait pu certainement nous peindre un Claude plus grotesque qu’il ne l’a représenté. Bien ne lui eût été plus aisé que de cueillir dans ses discours, dans ses lettres, des traits d’un comique achevé. Ce qu’il en dit suffit pour nous faire parfaitement connaître cette créature incomplète chez laquelle quelque bon sens se mêlait à tant de sottise et un fond de bonhomie à une effroyable cruauté. C’est de la même façon, sans trop insister, qu’il nous montre Othon, Galba, Vitellius, les deux Agrippines, Poppée, Mucien, Antonius Primus, un gascon qui gesticule et parle fort, Pétrone, un des personnages les plus curieux de ce temps, et ces figures touchantes, comme Pison et Octavie, qu’il fait voir au second plan et se détachant à peine de l’ombre. En général, ce ne sont pas de ces longs portraits en antithèses balancées, comme il s’en trouve chez Salluste, mais des esquisses largement tracées, quelques coups de crayon ou de pinceau, juste ce qu’il faut savoir de l’homme pour comprendre les événemens où il figure. Le tout est peint d’un ton un peu uniforme, sans rien qui soit trop en saillie, et qui puisse distraire le lecteur de l’attention qu’il doit au récit entier. Tacite est un admirable artiste, toujours préoccupé de l’unité de son œuvre et qui ne veut pas que le relief de quelques détails nuise à l’harmonie de l’ensemble.

Le goût a changé aujourd’hui ; nos écrivains ne se préoccupent pas autant de l’unité et de l’harmonie. Nous n’avons plus au même degré le scrupule de la dignité continue. Nous supportons sans nous plaindre, dans les œuvres les plus graves, ce que nos pères auraient appelé des indiscrétions et des commérages. Ces deux genres d’histoire qui s’étaient séparés au second siècle de l’Empire, l’un se maintenant sur les hauteurs du récit oratoire, l’autre glissant vers l’anecdote, n’éprouvent plus la même répugnance l’un pour l’autre et tendent même à se réunir : il y a du Tacite et du Suétone à la fois dans Michelet, et dans tous ceux qui l’ont suivi. L’imitation de Tacite donne le goût des tableaux dramatiques, des grandes scènes, des pensées générales ; on prend à Suétone ses descriptions réalistes, ses portraits saisissans, ses détails pittoresques, et l’on môle le tout ensemble. Ce que produit ce mélange et en quoi diffère la méthode d’aujourd’hui de celle d’autrefois, il m’a semblé que j’en avais une idée très nette en lisant certains passages de l’Antéchrist, où Renan s’est inspiré de Tacite en le mettant à la mode du jour. Il n’y a pas à proprement parler de portrait de Néron dans les derniers livres des Annales, mais Tacite le fait suffisamment connaître en le faisant agir. C’est le dernier produit d’une grande race dégénérée ; on aperçoit en lui quelque trace des anciennes qualités de sa famille, mais gâtées et corrompues ; il a le sentiment de sa naissance et méprise les affranchis qui ont gouverné l’empire sous Claude, mais il se laisse mener par les débauchés et les flatteurs ; il affecte de dédaigner l’argent et une fois il est sur le point de supprimer d’un seul coup tous les impôts indirects ; mais quand ses folies, qui coûtent cher, ont mis à sec le trésor, il accuse de complots imaginaires les gens riches pour avoir un prétexte de confisquer leurs biens ; comme les fils de grande maison, il court les rues de Rome la nuit, rosse les passans, insulte les femmes ; mais, si l’on résiste, il se souvient qu’il est le maître du monde et fait tuer ceux qui ont l’audace de se défendre ; ses ancêtres ont protégé la littérature et les arts, il en pousse le goût jusqu’il la manie, il se fait cocher et comédien ; il est cruel et lâche à la fois, il pense et dit que tout lui est permis, que son pouvoir n’a pas de bornes, mais, au premier murmure du peuple, il tremble de tous ses membres et lui accorde tout ce qu’il a demandé. Voilà le caractère de Néron, en ce qu’il a d’essentiel, et il est bien probable que Tacite, dans la partie des Annales que nous avons perdue, n’y avait pas ajouté grand’chose. Chez Renan le fond du portrait se retrouve, avec quelques détails de plus qu’il a demandés à Suétone, à Plutarque, à Dion Cassius. Les traits principaux y sont, mais plus fouillés, plus accusés, surtout pour les parties violentes et grotesques. Il a plus mis en saillie ses caprices d’enfant gâté, ses prétentions d’artiste, ses manies de cabotin. Dans un tableau qu’il est difficile d’oublier, il l’a représenté, pendant les fêtes de l’an 64, où de jeunes chrétiennes furent livrées aux hôtes, portant dans l’œil cette émeraude concave, qui lui servait de lorgnon, faisant parade de ses connaissances de sculpteur, à la vue de ces pauvres filles, qui voilaient leur nudité d’un geste chaste, et quand, soulevées par un taureau, elles retombaient en lambeaux sur les cailloux de l’arène. « Il était là, au premier rang, sur le podium, avec sa mauvaise figure, sa vue basse, ses yeux bleus, ses cheveux châtains, bouclés en étages, sa lèvre redoutable, son air méchant et bote à la fois de gros poupard niais, béat, bouffi de vanité, pendant qu’une musique d’airain vibrait dans l’air ondulé par une buée de sang. »

Il me semble que, dans cette page, comparée aux récits de Tacite, on ne voit pas seulement la diversité de deux génies, mais la différence des deux systèmes.


VIII

C’est qu’en effet nous avons une façon de concevoir l’histoire qui n’est plus tout à fait celle des anciens. Oratoire par sa forme, morale par son but, elle était chez eux une province de l’éloquence et de la philosophie. La nôtre s’est dégagée de cette servitude ; elle se fait sa fortune toute seule, elle entend vivre de sa vie propre. En même temps qu’elle gagnait en indépendance, elle a singulièrement agrandi son domaine ; elle a fait une place plus considérable aux études économiques, sociales, géographiques, financières, etc. Elle est ainsi devenue plus riche, plus large, plus variée. Elle a cherché surtout à être plus vraie. La recherche de la vérité était aussi, on l’a vu, la préoccupation des historiens antiques, les nôtres ont employé des méthodes plus sûres pour la découvrir ; et par vérité ils n’entendent pas seulement la réalité matérielle des faits qu’ils rapportent, ils ont la prétention de les représenter exactement comme ils étaient, ils veulent faire revivre les hommes et les choses avec leur caractère et leurs couleurs véritables, de manière à nous donner l’illusion complète du passé.

C’est un progrès, et nous avons raison d’en être tiers ; — mais il ne faut pas non plus méconnaître et dédaigner ce qui s’est fait avant nous. Si l’histoire n’avait pas chez les anciens toutes les qualités qu’elle possède aujourd’hui, elle en avait d’autres, qui ont leur prix. Ses défauts, que nous lui reprochons quelquefois avec trop de sévérité, ne lui ont pas nui-autant qu’on pourrait le croire ; et même il lui est arrivé cette chance heureuse, qu’elle en a tiré parfois quelque profit.

Je remarque, par exemple, que les précautions minutieuses qu’ont prises nos historiens pour établir la certitude des faits qu’ils rapportent, ne vont pas sans quelques inconvéniens. Ces références qu’on accumule au bas des pages, ces pièces justificatives dont on alourdit la fin des volumes, devraient être un motif de sécurité ; elles sont quelquefois une cause d’inquiétude. De même que les échafaudages qui soutiennent une maison donnent aussitôt l’idée qu’elle n’est pas solide, il se peut qu’on se dise, en présence de eus documens entassés, qu’on ne prend la peine de justifier que ce qui a besoin de l’être, et la confiance s’ébranle par les efforts mêmes qu’on fait pour l’établir. Une fois avertis, nous regardons de plus près, et il est rare que cette recherche attentive ne nous suggère pas des motifs de douter. Nous avons réveillé l’esprit critique, c’est un merveilleux instrument de destruction, mais qui ne s’entend guère à reconstruire : en quelques années, il a semé l’histoire de ruines. Les gens sages nous disent que, s’il n’a détruit que des erreurs, il n’y a pas à s’en plaindre. Ils ont raison, sans doute, quoiqu’il y en ait, parmi ces erreurs, qu’on ne voit pas disparaître sans quelque regret, De toutes ces anecdotes piquantes, qui étaient la joie et la vie de l’histoire, je ne crois pas qu’il en reste une seule qu’on n’ait pas ébranlée. Les grands hommes et les grands événemens ont tous reçu quelque atteinte, et ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est qu’après avoir vidé la place, on n’y a pas construit d’édifice solide et qui se tienne debout. Rien ne dure de toutes ces constructions qu’avec tant de recherches et de labeur nous essayons d’élever. Au bout d’un peu de temps, la découverte de documens nouveaux, une meilleure interprétation des textes, ou simplement un goût de nouveauté changent les opinions reçues. Ce renouvellement, perpétuel donne l’idée qu’il n’y a rien de sûr dans l’histoire et qu’elle est toujours à recommencer. Il n’en était pas tout à fait de même chez les anciens. On était alors moins exigeant ; on se contentait plus vite. Quand un récit était fait avec talent, on était disposé à le bien accueillir, sans y regarder de trop près. Il arrivait qu’étant moins contesté, il paraissait moins contestable ; les faits présentés sans hésitation, sans discussion, comme s’ils n’avaient pas besoin d’être prouvés, prenaient quelque chose d’absolu, d’impérieux, de définitif, qui se gravait plus fortement dans la mémoire du lecteur, et c’est de là que l’histoire ancienne tire en partie sa popularité.

Elle est sans doute moins variée, moins large, moins riche que la nôtre, qui s’est entourée d’un cortège de sciences complémentaires, mais elle est aussi moins touffue et plus simple ; elle laisse mieux voir ce qu’elle tient surtout à montrer, ce qui est le principal objet de ses études, l’homme et ses passions. Chez elle, il est au premier plan ; rien n’en distrait et ne le voile. Nous avons vu que la manière dont elle le représente n’est pas tout à fait la nôtre. Nous insistons plus sur les qualités par lesquelles un homme diffère des autres, les anciens préféraient montrer celles par lesquelles il leur ressemble, et ne les distinguer entre eux que par des nuances et des degrés ; nous avons une tendance à les individualiser davantage, ils en font plus volontiers des types. Ces deux manières sont parfaitement légitimes, puisque l’homme est double, que par certains côtés, il s’isole dans son originalité propre, par d’autres, il se mêle à ceux avec lesquels il vit, qu’il est à la fois lui-même et tout le monde. C’est d’après le même système que, dans l’histoire des anciens, les peuples étant surtout dépeints par leurs qualités les plus générales, les plus humaines, se ressemblent davantage entre eux. Elle a, il faut bien l’avouer, un souci médiocre de ce que nous appelons la couleur locale. Chez Tacite, le Batave Civilis et le Breton Galgacus s’expriment de la même manière, et tous les deux parlent à peu près comme des généraux romains ; quand il donne la parole au roi Vologèse, rien n’avertit que c’est un Parthe et qu’il s’adresse à des satrapes. Cependant les idées qu’il leur prête sont celles qui conviennent à la circonstance ; chez nous, ils auraient parlé autrement, au fond, ils n’auraient pas dit autre chose ; le lecteur romain n’en demandait pas davantage. Et nous aussi, après tous les abus qu’on a faits de la couleur locale, nous sommes fort disposés à être moins sévères pour ceux qui n’en tiennent que peu de compte. Cependant nous demandons que, sans y mettre d’excès, on donne aux hommes et aux peuples leur façon d’être particulière, qu’on nous les montre avec leur costume, leurs habitudes, et sous leurs traits véritables. Il nous semble que cette façon de les présenter anime et colore l’histoire. Il entre, dans la conception que nous en avons aujourd’hui, un peu plus d’éclat et de mouvement que ne le comportait celle des anciens. Nous voulons trouver, dans les tableaux qu’on nous trace du passé, quelque chose de plus agité, de plus bruyant, de plus tumultueux, une vie plus variée, plus intense que ne l’avaient ceux d’autrefois ; et, puisqu’on a souvent comparé les spectacles que nous offre l’histoire à ceux auxquels le théâtre nous fait assister, je dirai qu’en lisant nos historiens, nous songeons confusément au mélodrame, tandis que ceux de l’antiquité nous rappellent davantage l’attitude calme et la majesté de la vieille tragédie.

Après ce qui vient d’être dit, je puis ne pas insister sur les services que l’histoire ancienne nous a rendus. Je me contente de mentionner, en finissant, le plus important de tous. Avec ses défauts et ses qualités, grâce à la saisissante beauté des scènes qu’elle décrit, au souci qu’elle a de la simplicité, de l’harmonie, des belles proportions, de la perfection de la forme, à la part qu’elle fait à la morale, au soin qu’elle prend dépeindre le moins possible des êtres d’exception, et, en grandissant ses personnages, de leur laisser ce fond commun d’humanité qui fait qu’ils restent en communication avec nous, et que, tout en dominant la foule par leur haute taille, ils marchent au milieu d’elle, on s’explique comment elle s’est trouvée être un admirable instrument d’éducation. Depuis la Renaissance, elle a élevé toute la jeunesse du monde civilisé. On nous dit qu’en ce moment le charme est rompu et qu’on s’éloigne d’elle. Je ne suis pas sûr qu’on ait raison de le dire, et je doute que nos jeunes gens soient devenus aussi insensibles qu’on le prétend aux beaux récits de Plutarque et de Tite-Live, qui ont ému leurs pères. Ce que je sais, ce que je puis affirmer, c’est que le jour où l’histoire ancienne aura disparu de nos écoles, il y manquera quelque chose.


GASTON BOISSIER.

  1. Voyez Tacite, De orat. X, et Pline, Epist., VI, 21 : Non est genus quod absolutissimum non possit eloquentissimum dici.
  2. Ladewig fait remarquer que précisément ces citations deviennent plus nombreuses à partir de l’époque de Néron, c’est-à-dire à mesure que Tacite se rapproche plus de son temps.
  3. Ann. , II, 33, 35, 111, 55. Il est bien possible que lorsqu’il abrège ou refait la lettre de Pison à Tibère (Ann., III, 16), il eût l’original sous les yeux, puisqu’il ajoute : de Plancina nihil addidit.
  4. Les orateurs romains n’avaient pas l’habitude d’écrire d’avance leur discours et de les réciter. S’ils les écrivaient, c’était après les avoir prononcés et quelquefois assez lard. Galon ne rédigea les siens qu’à la fin de sa vie, et Cicéron attendit souvent plusieurs années. Nous n’avons donc aucun discours authentique des orateurs de la république, et nous ne sommes pas sûrs de savoir ce qu’était au juste l’éloquence romaine à cette époque.
  5. Il faut dire aussi qu’en le faisant il se conformait a la vérité des faits. Tacite reconnaît ailleurs que, dans ce débat, l’avantage était resté à l’habile avocat sur l’honnêteté un peu maladroite du sage.
  6. Voyez la manière dont il décrit Vespasien. Vesp., 20.