Tammany-Hall et la vie politique à New-York

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Tammany-Hall
C. de Varigny

Revue des Deux Mondes tome 124, 1894


Tammany-Hall


Si tout chemin mène à Rome, on n’en est plus à compter, aux Etats-Unis, ceux qui mènent au pouvoir et à la fortune. D’aucuns de ces chemins ressemblent fort à des fondrières, et plus d’un ambitieux maladroit y demeure à jamais enlizé ; d’autres s’en accommodent, y avancent et, si crottés soient-ils, atteignent le but. Il en est un surtout, aussi malpropre qu’encombré, où se bousculent, avides de places et d’argent, ceux que l’on désigne en Amérique du nom de politiciens. Sous-officiers d’avenir de la grande armée électorale, en attendant de devenir ses chefs et ses élus, ils forment aujourd’hui une classe nombreuse, inquiétante et qui, de jour en jour, s’accroît ; ils constituent un facteur important dont la néfaste influence se manifeste au grand jour. Par quelles voies détournées, par quels moyens mystérieux un homme dont le nom est inconnu du grand public, dont les moyens d’existence sont aussi louches que ses antécédens, qui n’a pour lui ni position officielle, ni position sociale, ni mandat conféré par les électeurs, arrive-t-il à peser d’un poids énorme dans la balance des partis politiques, à diriger, sans contrôle, l’État le plus riche et le plus populeux de l’Union, à lui dicter ses votes et à faire pencher, au gré de sa volonté, son choix en faveur du candidat présidentiel qui lui agrée ?

On peut se poser cette question au sujet de M. Richard Crocker, de New-York. Son nom, que l’on murmure à voix basse, ne dépasse guère un cercle restreint. On ne le prononce, quand on le prononce, qu’avec crainte et respect. Celui qui le porte n’a ni fonction officielle, ni situation reconnue, et si vous demandez à beaucoup de New-Yorkais qui est M. Richard Crocker, à part ceux qui s’occupent activement de politique, ils vous répondront qu’ils l’ignorent. Les autres, les affiliés, vous diront à mi-voix qu’il est le Boss, le chef, de Tammany-Hall où il a remplacé John Kelly. Si, peu satisfait de cette explication, vous insistez, votre interlocuteur, rendu méfiant, se renfermera dans un silence prudent ou dans des formules énigmatiques, vous laissant sous l’impression qu’il s’agit d’un personnage aussi puissant que redoutable, au sujet duquel l’indiscrétion n’est pas de mise et dont la police occulte est omniprésente. Cette impression sera conforme à la vérité des choses, et jamais, en fait, monarque absolu n’a exercé pouvoir plus despotique que le Boss de Tammany-Hall dans sa bonne ville de New-York.

Tout pouvoir, si incompréhensible qu’il paraisse, a sa raison d’être, son point de départ et d’appui. Celui qui s’incarne dans la personnalité peu recommandable de Richard Crocker n’est pas d’origine récente. Il faut remonter au commencement de ce siècle pour retrouver les premières montions de Tammany-Hall, qui portait, au début, le nom de « Comité démocratique républicain de la cité de New-York ».

C’était alors, comme ce nom l’indiquait, un lieu de réunions publiques, un cercle politique, semblable à beaucoup d’autres, où se discutaient les questions d’intérêt général, où se formulaient les mots d’ordre et se posaient les candidatures. Il en fut ainsi pendant de longues années au cours desquelles, grâce à son organisation plus savante, à sa discipline plus rigoureuse et à la ferveur de ses adhérens, le comité démocratique étendit son influence, fortifiant et complétant ses moyens d’action, les amenant au degré de perfection qu’ils ont aujourd’hui, et, par la mobilisation de son personnel et la concentration de ses forces, mit aux mains de son président, ou Boss, les pouvoirs les plus étendus. Les Américains possèdent au plus haut degré le don d’organiser les associations politiques ; libres dans leur action, n’étant gênés par aucune loi restrictive, ils font rendre à ces sociétés, secrètes ou publiques, leur maximum d’effet. Nous avons eu, ici même [1], l’occasion de décrire en détail le mode de fonctionnement des comités généraux et locaux pendant la campagne présidentielle, au lendemain de laquelle ils se dissolvent pour se reconstituer quatre ans plus tard. On retrouvera, dans cette nouvelle étude sur l’organisation permanente et le fonctionnement continu de Tammany-Hall, la même fertilité de ressources et d’inventions, la même habileté à enserrer dans les mailles souples et résistantes d’un filet habilement tissé, tous les adhérens du parti, la même rigoureuse discipline et la même incomparable stratégie. L’examen du mécanisme et de ses rouages multiples expliquera le degré d’action que peut exercer et la place qu’occupe l’homme qui met en mouvement ce puissant engin, et comment il n’est pas de situation officielle aux États-Unis qui comporte des pouvoirs aussi étendus et une irresponsabilité aussi absolue que celle de Richard Crocker, le Boss de Tammany-Hall, dont nous esquisserons tout d’abord le point de départ, la carrière, et la caractéristique physionomie.


I

Irlandais de naissance, Richard Crocker fut jeté tout enfant, en 1854, sur le pavé de New-York. Il y vécut, comme beaucoup d’autres de ses compatriotes, en bohémien, en Street Arab, nomade des rues, appellation par laquelle les Américains désignent cette population vagabonde d’enfans d’émigrans, colporteurs de journaux, cireurs de bottes, commissionnaires, qui pullulent dans la grande ville et y gagnent tant bien que mal leur vie. A défaut d’argent, d’éducation et de métier appris, Richard ou Dick Crocker, tenait, de son origine hibernoise, l’humeur mobile et l’instinct batailleur. Toujours prêt à en venir aux coups avec ses compagnons, bien résolu à se faire sa place aussi large que possible, à ne pas permettre qu’un concurrent empiétât sur le trottoir où il débitait ses journaux et qu’il tenait pour sa propriété, il fit preuve, en maintes circonstances, d’une ténacité et d’une bravoure qui en imposèrent à son entourage. Ses qualités, comme ses défauts, s’adaptaient merveilleusement à son milieu. Vigoureusement charpenté, dur aux coups, il devint, avec l’âge, un pugiliste de marque, un tough, dans l’argot new-yorkais. En cette capacité, il fit partie d’une gang, autre mot d’argot, qui signifie une bande de chenapans réunis en clan, se prêtant aide et assistance mutuelle contre les agens de l’autorité avec lesquels ils ont souvent maille à partir. Sa gang portait le nom significatif de « Gang du tunnel de la quatrième avenue ». Il y fit ses preuves et, peu d’années plus tard, on le retrouve monté en grade, chef d’une gang aussi mal vue des magistrats que redoutée par la police.

En cette qualité, il louait ses services et ceux de ses acolytes, se mettant, en temps d’élection, à la solde du candidat qui offrait le plus haut prix, et auquel ses hommes et lui servaient de gardes du corps, à la solde aussi des partis qui recrutent, dans ces gangs, le personnel actif, remuant et bruyant, que l’on voit défiler, en temps d’élection, dans les rues des grandes villes : porteurs de bannières et de torches, vociférateurs stipendiés simulant l’enthousiasme et stimulant les masses, distributeurs de bulletins et racoleurs d’électeurs. En 1866, il attirait sur lui l’attention du monde du sport en défiant, en combat singulier, un autre chef de gang, Richard Lynch, dit « la Terreur de Lower Broadway », qu’il assommait selon toutes les règles, devant un public d’élite, à Jone’s Wood. Il s’en acquitta si bien que ses partisans le poussèrent à se mesurer avec Owney Geoghagan, l’un des plus redoutables boxeurs de profession de New-York, et engagèrent sur lui des paris considérables. L’intervention de la police empocha cette rencontre et, réduit à chercher un métier plus pacifique, Richard Crocker devint chauffeur d’une pompe à vapeur.

Il aspirait à de plus hautes destinées ; les scrupules l’embarrassaient peu ; la politique l’attirait, et il y devinait son véritable élément. Il trouva sans peine parmi ceux qui en faisaient, et que ses antécédens n’étaient pas pour effaroucher, aussi bien que parmi les sportsmen qui appréciaient sa magistrale entente de la boxe, les fonds nécessaires pour ouvrir un débit de boissons. Du coup, il devenait un homme à ménager, un agent électoral avec lequel on devait compter. Son saloon fut tout de suite achalandé. Les toughs y affluaient, les nomades de la rue s’y donnaient rendez-vous, politiciens et pugilistes s’y réunissaient ; et si l’établissement était en mauvaise odeur auprès de la police, si sa clientèle laissait à désirer, Dick y maintenait l’ordre, grâce à la vigueur de son poignet, et il excellait à faire payer les consommateurs récalcitrans. Il excellait aussi à procurer à, cette population vagabonde du travail à son goût, à recruter, pour le compte des politiciens et moyennant une haute paie, des hommes solides, peu difficultueux sur la besogne à faire. Les partis politiques se disputaient son concours. Il opta pour le plus fort et fit acte d’adhésion bruyante au parti démocrate dont les chefs d’alors : Tweed, condamné depuis aux travaux forcés, et « Prince » Harry Genêt, se l’attachèrent en lui donnant un emploi ou mieux une sinécure dans l’administration municipale ; il en cumulait le traitement avec les recettes de son saloon et se trouvait en passe de devenir un personnage. Il le devint, en effet, lors du renouvellement du conseil municipal de New-York et fut élu alderman, non sans avoir signé et remis aux mains de Tweed et de « Prince » Harry Genêt, qui ne se fiaient que modérément à lui, l’engagement de ne proposer et de ne voter aucune mesure sans l’assentiment préalable de ses deux puissans patrons. Crocker était intelligent ; il sut rester fidèle à sa promesse et en fut récompensé par le poste de coroner du comté et subséquemment par celui de commissaire des pompiers. Il devait, plus tard, remplacer Tweed comme Boss de Tammany-Hall. « M. Crocker, écrit dans l’Atlantic Monthly l’un des portraitistes du grand homme, n’a pas plus de cinquante-cinq ans ; il est de taille moyenne, solidement bâti et d’une force herculéenne. Le trait caractéristique chez lui est la mâchoire massive et saillante, la bouche surtout, qui dénote une volonté de fer. Par la conformation de sa tête il rappelle le bouledogue, moins l’humeur joviale et placide que ceux qui ont étudié et fréquenté cet intéressant animal prétendent discerner dans son regard ; M. Crocker parle peu ; il est sagace, et l’une de ses ambitions est de passer pour un « gentleman ». En ce moment il n’occupe aucune fonction, mais il gouverne New-York en monarque absolu. Bien qu’on ne lui connaisse aucune ressource avouée, il vit on nabab. Il s’est fait construire un véritable palais à Heidelberg ; il possède à New-York une somptueuse résidence et dépense chaque année des sommes énormes pour son écurie de courses. D’où lui viennent ce pouvoir et cet argent ? Comment cet homme est-il aujourd’hui un autocrate et un millionnaire ? La réponse est simple : M. Richard Crocker est le Boss de Tammany-Hall. »


II

Dans la quatorzième rue de New-York, presque à l’angle de sa jonction avec la troisième avenue, s’élève l’édifice connu sous le nom de Tammany-Hall. Dans les premiers jours de mai 1789 et de l’installation de George Washington comme président des Etats-Unis, alors que New-York comptait à peine, 30 000 habitans, quelques patriotes ardens jetèrent les bases d’une association dénommée « Société de Tammany-Hall et de l’ordre colombien ». Le nom de « Tammany » était celui d’un chef indien, dont les exploits, passés à l’état de légende, avaient vivement impressionné les premiers colons. Toujours simpliste, la foule s’en tint à l’appellation la plus brève et la plus caractéristique ; c’est ainsi que la société de Tammany et de l’ordre colombien devint « Tammany-Hall », qu’en langage vulgaire les initiés désignent souvent du nom de Wigwam, par allusion aux tentes des chefs indiens. Le but que se proposaient les fondateurs de l’association était de perpétuer les souvenirs de la guerre de l’Indépendance, de célébrer dignement les anniversaires nationaux, d’aviver le patriotisme et d’entretenir la foi dans les institutions de la république naissante. Trop vaste pour le nombre des adhérens, l’édifice qu’ils construisirent était aussi trop onéreux pour leur budget. Ils en louèrent donc une partie au « Comité général démocratique républicain de la cité de New-York », lequel y établit son quartier général, absorbant peu à peu la plus grande partie du bâtiment, absorbant aussi la plupart des membres de la société de Tammany, s’appropriant jusqu’au nom, et aujourd’hui seul connu sous le nom de Tammany-Hall. De même que Broadway est, pour New-York, la grande artère où se répercutent les pulsations d’une vie commerciale intense, de même Tammany-Hall est l’axe autour duquel évolue la vie politique, le centre où aboutissent les nouvelles et d’où partent les mots d’ordre, où se formulent les programmes, où se nouent les coalitions et où se dénouent les alliances éphémères, où fonctionne un comité directeur permanent, exactement renseigné et militairement obéi. A la base : un comité général, composé de 5 000 membres désignés par les électeurs démocrates de chaque district proportionnellement au nombre de voix dont le parti dispose dans chacun d’eux. Ce comité général se subdivise en sous-comités d’organisation, de finances et autres. Au-dessus de ce comité et recruté parmi ses membres : le comité directeur, composé de 60 membres, deux pour chaque district électoral de New-York. Le comité général tient une séance par mois, et 500 membres constituent un quorum. Les séances du comité directeur ont lieu sur la convocation de son président, Richard Crocker.

Examinons comment fonctionne ce mécanisme. L’élection est proche ; le comité d’organisation fait son rapport au comité général ; il lui communique la liste des candidats, leurs titres, le degré de popularité dont ils jouissent et le plus ou moins de chances qu’ils ont de détacher des votes du parti adverse. Il lui soumet aussi la liste des postulans aux fonctions de « capitaines de district » et les considérations qui militent en leur faveur. Ces renseignemens, contrôlés, vérifiés et complétés par des comités locaux, sont transmis au comité directeur, présidé par le Boss, lequel décide sans appel, dresse la liste des candidats du parti et nomme les capitaines de district. Ceux-ci sont au nombre de 1100, autant qu’il y a de bureaux de vote ouverts, le jour de l’élection, dans la grande ville. Chacun d’eux est tenu pour responsable du nombre de bulletins démocrates qui figureront au scrutin. Le comité général sait combien le parti en a enregistré à la précédente élection ; il sait, à très peu de chose près, de combien il dispose ; à la suite d’un pointage minutieux il a chiffré les pertes qu’il a pu subir, les recrues qu’il a pu faire ; il arrête le chiffre probable dans chaque district. Si le résultat obtenu est inférieur aux prévisions du comité et si les explications fournies ne sont pas satisfaisantes, le capitaine de district est révoqué, sa place donnée à un autre et son avenir politique compromis ; au cas contraire, on prend bonne note de son zèle et de son activité. Le plus souvent, ce capitaine de district est un cabaretier du quartier, bien achalandé, bien vu des toughs, expert dans l’art de détourner de voter les électeurs hostiles, d’entraîner les hésitans, de stimuler les adhérens. Il est largement rémunéré pour les services qu’il rend ; on lui alloue des fonds dont on n’examine pas de trop près l’emploi ; enfin et selon la position qu’il occupe et l’influence qu’il exerce, il dispose, en cas de réussite du parti, de quelques emplois subalternes : balayeurs publics, surveillans, quelquefois commis inférieurs, voire même agens de police. Ces capitaines de district sont tenus de remettre tous les mois un rapport régulier relevant les noms des électeurs démocrates qui ont quitté le quartier ou qui sont morts, des recrues nouvelles qu’ils ont pu faire, et aussi, à la veille des élections, un rapport spécial, résumant les précédens et précisant le nombre de voix dont le parti dispose. Ces onze cents rapports, promptement dépouillés, permettent au comité directeur de suivre les fluctuations de l’opinion publique et, la veille même de l’élection, de passer en quelque sorte en revue son armée électorale.

La surveillance que les capitaines de district exercent sur leurs électeurs est incessante. Eux-mêmes sont, et se sentent, dans la main du comité directeur de Tammany-Hall, qui peut, d’un mot, les replonger dans l’obscurité et, en leur enlevant leurs attributions et leur prestige, leur enlever le plus clair de leur clientèle. Ces postes de capitaines de district sont en effet convoités par des concurrens avides de profiter de leur déconvenue, de devenir, eux aussi, les agens actifs d’un grand parti, d’avoir leur part, si faible soit-elle, de patronage. Aussi n’est-il sorte de ruses d’Indiens auxquelles ils n’aient recours pour atteindre, sinon pour dépasser, le jour du scrutin, le chiffre de votes fixé, pour vérifier si leurs hommes déposent bien dans l’urne le bulletin de Tammany-Hall. Le vote ayant lieu au bulletin clos, il paraît impossible d’exercer une surveillance efficace. Ils le font cependant. On cite encore, entre autres moyens de contrôle, celui qu’employa un des agens les plus actifs de Tammany, un nommé Sullivan, surnommé Dry Dollar. Aux élections précédentes, il avait eu recours à des marques cabalistiques sur la partie extérieure du bulletin, mais le parti adverse avait protesté et la loi, modifiée, prescrivait le rejet de tout bulletin portant un signe extérieur visible. « Dry Dollar » n’était pas homme à se laisser déconcerter pour si peu. Il eut une inspiration de génie. Il fit délivrer à la porte, et par des affidés sûrs, des bulletins parfumés que les électeurs avaient ordre d’agiter légèrement en passant devant lui, au moment de les déposer dans l’urne. Son odorat subtil percevait l’odeur, il pointait le vote et, le soir même, constatait avec satisfaction que le résultat de son pointage était d’accord avec le nombre de votes qu’il avait annoncés au comité directeur.

Ainsi donc, d’une part, une armée de cinq mille hommes formant le comité général, armée toujours sur pied, subdivisée en sous-comités spéciaux toujours en exercice, recrutant des adhérens, les encadrant et les disciplinant ; de l’autre, 1 100 lieutenans expérimentés, avec leurs états-majors de toughs — prêts à toutes les besognes, déclassés âpres à la curée des petites places, surveillant individuellement chaque électeur de leur rue et de leur quartier, responsables de leur vote et tenus de faire rendre à la matière électorale qu’ils manipulent tout ce qu’elle peut donner ; enfin, un comité directeur de soixante membres obéissant au doigt et à l’œil d’un Boss, investi de pouvoirs illimités : telle est l’organisation de Tammany-Hall.


III

L’association a pour elle le prestige du temps et de la tradition, la consécration du succès, le pouvoir et l’argent. Largement ouverte à tous, elle n’a ni préjugés de race, ni préjugés de religion ou de nationalité ; juifs et chrétiens, Américains ou étrangers naturalisés sont les bienvenus. Bienvenus aussi tous ceux que leur savoir-faire, leur dévouement ou leur hostilité signalent à son attention. Un adversaire vient-il à conquérir, par son éloquence ou son habileté, quelque influence dans son district, le comité en est immédiatement avisé ; on recherche ses antécédens, on se rend compte de ses capacités et surtout de ses besoins. On le circonvient par l’argent ou la flatterie, par la promesse d’une place ou le mirage d’un avenir brillant, on l’attire, on l’enrôle, on l’utilise. Plus il peut nuire, plus il peut aussi servir et mieux il est rétribué. Pour les jeunes hommes capables, intelligens et ambitieux, Tammany n’a que des sourires et des encouragemens ; et le nombre est grand de ceux qui, enrôlés sous sa bannière, ont, avec son appui, conquis de hautes positions dans l’Etat.

C’est à cet incessant recrutement, à cette constante adjonction de forces vives et d’élémens nouveaux que l’association doit de se maintenir et de prospérer. Depuis plus d’un demi-siècle, elle gouverne New-York, disposant en maîtresse absolue des emplois de la ville et de la législature de l’Etat, du gouvernement local, et d’un budget considérable.

A quel chiffre s’élève-t-il et à quelles sources s’alimente-t-il ? A la première question nul ne saurait répondre exactement ; le montant total n’est connu de personne, sauf du Boss et de quelques membres du comité directeur, lesquels n’ont aucun compte à rendre et, détenteurs de ce budget royal, y puisent à leur convenance. Quelques indications donneront toutefois une idée des sommes annuellement encaissées. Tammany traite à forfait avec ses cliens et les assure contre les extorsions de la Black Horse Cavalry, autrement dit des fauteurs de grèves ; de ce seul chef il encaisse plus de cinq millions par an. Puis toute législation spéciale paie tribut à l’association ; les prix varient selon l’importance du service rendu, depuis 12 500 francs jusqu’à 75 000 francs pour un amendement à une loi existante que sollicite une corporation à même de bien payer. Il en coûte davantage pour faire passer une loi nouvelle. Un syndicat en requérait une favorable à l’extension d’une industrie naissante ; son conseiller légal, désespérant de l’obtenir, s’aboucha avec Tammany-Hall, qui lui demanda 300 000 francs. Le lendemain la somme était déposée et, dans les trois mois, la loi votée. Car Tammany s’acquitte scrupuleusement de ses engagemens. On cite un cas où les fonds versés furent rendus. C’était en novembre 1893, à la veille des élections municipales. Le parti démocrate fut battu et perdit sa majorité dans la législature ; l’argent fut immédiatement restitué, la promesse faite ne pouvant être tenue. Et ce ne sont pas, comme on pourrait le supposer, des corporations véreuses ou des sociétés suspectes qui sollicitent ainsi le concours du comité directeur, seul autorisé à traiter, mais des compagnies puissantes qui négocient avec lui par l’intermédiaire d’hommes de loi des plus honorablement connus.

« Autrefois, déclare le président d’une des plus importantes compagnies d’assurances de New-York, il nous fallait entretenir à grands frais, à Albany, capitale de l’Etat, un agent spécial, chargé de représenter et de défendre nos intérêts auprès de la législature, de soudoyer nos adversaires et de subventionner nos partisans ; aujourd’hui, nous traitons à prix débattu avec Tammany-Hall et, moyennant une somme fixe, annuellement payée, nous n’avons plus à nous occuper de rien. »

De ce chef, l’association encaisse de fortes redevances. Le contrôle absolu qu’elle exerce sur tous les services municipaux et notamment sur les travaux de voirie n’est pas moins lucratif, si l’on tient compte de la répercussion que peuvent avoir sur les intérêts privés, dans une ville de l’importance de New-York, l’ouverture d’une rue nouvelle ou l’élargissement d’une voie ancienne, les questions d’expropriation, les créations de quais ou de débarcadères, les tracés de tramways, les adjudications de fournitures. Les souscriptions volontaires et les contributions forcées font aussi affluer l’or dans ses caisses. Tout titulaire d’un emploi municipal ou de l’Etat paye annuellement une prime proportionnelle à ses appointemens. Chacun des 5 000 membres du comité général verse 125 francs par an à la caisse commune. Les candidats à une fonction élective, agréés par le comité directeur, paient, à titre de frais électoraux, une somme calculée d’après les honoraires attachés à cette fonction et la durée du terme d’exercice. Il n’est pas un employé de la ville qui n’acquitte le tribut à Tammany-Hall ; il n’est pas un cabaret qui ne paie sa redevance. Le vice surtout est d’un bon rendement. Pas une maison de jeu, de passe ou de prostitution qui n’achète à beaux deniers comptans une tolérance sans laquelle elle ne saurait exister. On compte, à New-York, 3 000 établissemens louches, employant plus de 30 000 personnes. Leur existence dépend du conseil municipal, ou mieux de Tammany-Hall qui octroie ou supprime leur licence. Sur son ordre, la police ouvre ou ferme l’œil et, dit M. Childs Merwin, « si anormal qu’il paraisse, cet abus a ses avantages, ce système tendant à réduire le nombre de ces établissemens et à y faire régner un ordre relatif ».

De fait les récalcitrans sont rares, et Tammany-Hall a promptement raison de leurs velléités de résistance. Le propriétaire d’un hôtel diminue-t-il ou supprime-t-il sa contribution annuelle ? A dater de ce jour, il est en butte à des vexations sans fin. Les inspecteurs des logemens publics trouvent à redire à tout : son système d’écoulement des eaux ménagères est défectueux, il faut le changer ; ses cuisines sont mal aérées, ses dégagemens, en cas d’incendie, sont insuffisans. S’agit-il d’un négociant ? Il est en contravention avec les ordonnances relatives au stationnement des camions, au déchargement des marchandises ; il encombre le trottoir et gêne la circulation. L’un d’eux possédait dans la ville plusieurs magasins dans lesquels il débitait un article unique et spécial et, pour ce faire, il payait une seule patente. La municipalité fermait les yeux, mais le lendemain du jour où il réduisit sa souscription à la toute-puissante association, on le mettait en demeure d’acquitter autant de patentes qu’il possédait de succursales. Tout compte fait, il estima plus avantageux de revenir à l’état de choses primitif. Cette surveillance inquisitoriale s’étend aussi aux opinions politiques bruyamment professées. Un loueur de voitures avait à son service un jeune commis, capable, actif et intelligent, mais prenant souvent la parole dans les réunions publiques et dénonçant violemment les abus de pouvoir et la tyrannie exercée par Tammany-Hall. La police eut tôt fait de découvrir que l’établissement du loueur de voitures n’était pas régulièrement tenu, que le fumier devait être enlevé plus fréquemment, que le stationnement des voitures devant sa porte, toléré depuis des années, était contraire aux ordonnances. Il dut capituler et congédier son employé.

Ces ordonnances de police et de voirie sont, aux mains de l’association, une arme infaillible. Votées par la législature siégeant à Albany, et composée des créatures de Tammany, elles remplissent deux énormes in-folio de 900 pages chacun que, sauf quelques hommes de loi, nul n’a lus en entier et que la plupart des résidens de New-York ignorent. On trouve tout dans cet arsenal où les ordonnances abrogées, tombées en désuétude, coudoient celles en vigueur, où les précédens s’annulent et les textes se contredisent, où les prescriptions les plus bizarres et les plus surannées subsistent, nul n’ayant eu cure d’en demander le rappel. Il en résulte qu’avec la meilleure volonté du monde et la plus entière bonne foi, il n’est pas une compagnie, si importante soit-elle, financière ou commerçante, compagnie de transport ou d’assurances, de construction ou d’exploitation, pas un négociant, pas un banquier si riche, pas un boutiquier si humble, sur lequel la municipalité n’ait prise ; et la municipalité, comme la législature, c’est Tammany-Hall.


IV

Il semble, à première vue, qu’un pareil régime soit incompatible avec le développement normal d’une grande ville ; on s’étonne surtout que la vie commerciale puisse s’en accommoder. Elle s’en accommode, paraît-il, et rien ne prouve mieux la merveilleuse facilité de l’homme à s’adapter aux circonstances et à tirer bon parti des abus même les plus crians ; rien ne prouve mieux aussi combien l’arbitraire excelle souvent à se concilier les exigences de l’opinion publique, et à lui donner satisfaction sur les points essentiels. Car, en somme, New-York est relativement l’une des villes les mieux administrées de l’Union ; les rues sont bien entretenues et le service de la voirie est satisfaisant. Etant donné le chiffre de la population, les rixes sont comparativement assez rares, rares aussi les attentats aux personnes et aux propriétés ; la police est bien faite, et les classes dangereuses sont rigoureusement maintenues dans l’ordre. Les écoles fonctionnent régulièrement, l’organisation du corps des pompiers est excellente et les dépenses municipales sont modérées. Elles représentent 1,82 pour 100 du montant total des impositions, alors que ce taux s’élève à 6 pour 100 à Cincinnati, à 6,30 pour 100 à Petersburg en Virginie, à 12,60 pour 100 dans l’Etat de Washington. La carte à payer que Tammany-Hall présente annuellement aux contribuables n’a donc rien d’excessif et, sans admettre, avec M. Childs Merwin, que le désir d’être impartial entraîne peut-être un peu loin, que « les résultats sont étonnamment satisfaisans, étant donné le peu de valeur morale des hommes qui composent le comité directeur », il faut admettre que ce régime despotique ne compromet pas les finances de la grande ville dont la dette municipale n’excède pas 500 millions pour une population de 2 millions d’âmes et une valeur imposable dépassant 2 milliards.

Il est vrai qu’il ajoute : « A beaucoup d’égards, ce gouvernement est mauvais et, chaque année, devient pire. Ce n’est pas le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple, mais le gouvernement de M. Richard Crocker par l’intermédiaire de Tammany-Hall, pour le profit de M. Richard Crocker d’abord, de Tammany-Hall ensuite, du peuple en dernière ligue. C’est un fait acquis que le despotisme règne à New-York et que le pouvoir y a changé de mains aussi complètement qu’en France, au VIIIe siècle, alors que les maires du palais se substituèrent aux souverains légitimes. »

Il existe un document qui éclaire d’un jour cru les coulisses de ce gouvernement incarné dans un homme. C’est le rapport, récemment publié, du comité de la réforme municipale ; il rend compte des antécédens, il établit le record des membres du Sénat et de l’Assemblée qui constituent la législature de l’Etat de New-York, inféodés à Tammany-Hall et obéissant à ses ordres. On y relève des monographies curieuses : « X…, y lisons-nous, est originaire de Cork, en Irlande. Il émigra, à l’âge de sept ans, avec sa famille, et suivit les cours de l’école gratuite. A vingt-quatre ans, on le retrouve, garçon de salle, dans un cabaret ; à trente, il tenait un saloon au numéro 142 de la rue Washington. Dénué d’instruction, sans scrupules et sans moralité, il n’en est pas moins le représentant élu, dans l’Assemblée, de l’important district dans lequel il réside. Il s’est fait une spécialité des strikes, terme d’argot parlementaire par lequel on désigne les projets de loi qui, atteignant une industrie prospère, ont uniquement pour but d’amener ceux qui en vivent à payer une somme déterminée à Tammany-Hall, auquel cas le projet est retiré. » C’est ainsi qu’il fit capituler une ligne importante de tramways, en proposant à l’Assemblée de réduire de cinq à trois cents le prix des places. La compagnie paya, et le bill fut enterré.

Un autre a été, à plusieurs reprises, dûment convaincu d’avoir trafiqué de son vote ; mais comme, en ce faisant, il opérait pour son propre compte et ne remettait à Tammany-Hall qu’une faible part de ses gains illicites, sa carrière de législateur a été de courte durée. Cassé aux gages, il n’a pas été réélu. En revanche, nous extrayons du même document la monographie suivante du législateur idéal, au point de vue de Tammany-Hall : « M. H… est né à New-York de parens irlandais. Il a fait d’assez bonnes études dans les écoles primaires, puis au collège de la ville. Maître d’école à son tour, il a suivi les cours de la faculté de droit, a obtenu son diplôme et ouvert un cabinet d’avocat consultant. C’est un honnête homme, intelligent et capable, mais inféodé à Tammany-Hall et, élu sénateur, il vote invariablement et en toute occasion comme le veut l’association. Il ne s’intéresse qu’aux mesures qu’elle lui signale et, indifférent pour tout le reste, il déploie, pour les faire aboutir, une activité peu commune. Il est, à Albany, l’un des favoris et des confidens de Richard Crocker, qui paraît décidé à pousser haut sa fortune. »

Ces lignes sont significatives, et le type est caractéristique. Il donne la note de ce qu’est la classe supérieure de l’Assemblée législative d’Albany, de la manière dont Crocker exerce le pouvoir occulte dont il est investi et des instrumens dont il use. Au bas de l’échelle, dans les emplois subalternes, des toughs, dénués de tout sens moral, prêts à toutes les besognes malpropres, s’en acquittant sans hésiter et contenus par une discipline sévère ; au-dessus, des hommes souples, dociles, attendant tout du maître ; plus haut, enfin, des agens ayant fait preuve de capacité, d’habileté et surtout d’un dévouement aveugle, jouissant d’une certaine considération, résignés à la compromettre ou à la sacrifier, s’il le faut, pour le bien de la toute-puissante association.

De cet ensemble résulte un gouvernement fort, solidement assis, mais qui fait peu d’honneur à l’Etat qui le subit. Mais quoi ? Les Etats ont les gouvernemens qu’ils méritent, et la grande métropole de l’Est tolère celui-ci. Doué d’une vitalité puissante, entouré d’un inconcevable prestige, il dure. Ni les liens de la discipline ne se relâchent, ni les symptômes d’écœurement n’apparaissent. Depuis le vendeur de légumes qui promène sa voilure à bras dans les rues de New-York jusqu’au grand négociant de Broadway, tous ont conscience qu’il est de leur intérêt de payer tribut à Tammany-Hall. Depuis le plus besogneux des politiciens jusqu’aux Secrétaires d’Etat, tous s’attachent à ménager, à se concilier l’influence d’une organisation qui pèse d’un grand poids dans l’élection présidentielle.

Certes ils sont nombreux ceux qui demandent si c’est pour accepter un joug pareil, personnifié par un Richard Crocker, que New-York a secoué celui de l’Angleterre, qu’elle a voté une constitution républicaine, dépensé son or et versé son sang dans la guerre de l’Indépendance, dans celle de 1812, dans le redoutable conflit avec le Sud. La réponse se fait attendre, et leurs voix n’éveillent pas d’écho. A toute agglomération humaine il faut une organisation. Tammany-Hall l’a donnée à la grande ville, et la grande ville n’en changera que lorsque le joug, trop pesant, lui paraîtra aussi trop odieux. On n’en est pas encore là, semble-t-il.


C. DE VARIGNY.


  1. Voyez la Revue du 15 octobre 1892.