Tandis que la terre tourne/Devant la saison morte

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DEVANT LA SAISON MORTE


Maintenant que l’été comme un couchant se dore
Que le jardin mourant laisse choir ses beautés,
Que la cigale a mis dans l’étui sa mandore
Et que l’abeille dort sur ses pots cachetés,

Recueille-toi. La vigne a déversé ses outres
Dans la cuve odorante au bois mauve imbibé ;
Les papillons de nuit engourdis sur les poutres
Rêvent des soirs de lune et du miel dérobé ;


Le rustre avec du lard a graissé sa faucille
Qui miroite pendue à l’ombre du grenier
Et la plaine aux pieds nus est une pauvre fille
Haillonneuse et quêtant le don du fruit dernier.

Oh ! maintenant, mon cœur, arrête ta fanfare,
Rentre en toi-même et vois l’état de ta maison.
Le regret des jours morts noue en toi son amarre ;
Ô mon cœur, qu’as-tu fait de la bonne saison ?

Tu reviens des moissons n’ayant dans la mémoire
Qu’un tambourin d’insecte accrochant les épis ;
Nulle poudre de fleurs n’embaume ton armoire ;
As-tu bien vécu l’heure et pressé chaque pis ?

Voici que les volets battent au vent d’automne
Qui mène le convoi de la bonne saison.
Tu tenais le temps chaud par sa tresse luronne :
Considère, ô mon cœur, l’état de ta maison.


L’abeille a sagement pétri ses confitures
Et parfait ses ragoûts de pollens préférés ;
Les troupeaux ont rasé jusqu’au sol les pâtures ;
Les lavandes, les foins, les orges sont rentrés.

Mais toi dont l’appétit couvrait toute la terre
En suivant le rondeau goulu des martinets,
Tu foulas sous tes jeux la rose passagère
Sans surprendre au jardin ses plis déboutonnés ;

Et voilà que le vent qui jette sur ta porte
Les parfums effacés que tu n’as pas connus
Entraîne la saison au creux des branches mortes
Avec la feuille sèche et les oiseaux perclus.