Tandis que la terre tourne/L’abeille

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Tandis que la terre tourneMercure de France (p. 172-174).


L’ABEILLE


Vois, j’ai trouvé dans l’herbe une abeille engourdie,
Son aile ne luit plus à travers les rayons,
Son ventre duveteux où ne bat plus la vie
Laisse sortir le jet dolent de l’aiguillon

Pose-la sur ta main ; elle n’est plus méchante,
Elle est molle à toucher comme un coton de fleur ;
Ni le chant de l’oiseau ni l’odeur de la menthe,
Ne la réveilleront de sa longue torpeur.


Elle est morte. Le jour ne se souvient pas d’elle ;
D’autres s’éjouiront du miel qu’elle a pillé ;
La rose qui la tint sur sa jeune mamelle
Offre aux frelons goulus son corset déplié.

De tout son beau désir qui lui faisait une âme
Elle est dépossédée et paraît maintenant
Comme le ver luisant qui n’aurait plus sa flamme :
La nuit s’est faite en elle et rôde sur son flanc.

Elle est comme les gens qu’on cache dans des caisses
Et qui semblent n’avoir rien aimé ni rien su.
Parce qu’elle n’a plus d’essor ni d’allégresse
La campagne l’ignore et nous marchons dessus.

Elle-même sans voix s’abandonne au silence,
Il faut courber le front quand les temps sont venus.
Regarde, l’aiguillon dans sa molle indécence
Est pareil à l’instinct qui ne résiste plus.


On voit ainsi les morts tirer leurs langues vertes
Comme pour faire encor plus de vide en leur sein,
Et descendre au néant, les paupières ouvertes,
Frôlant d’un œil aveugle une ombre sans matin.

Cette abeille n’est plus, cette étincelle est morte ;
Comprends-tu bien la nuit et l’immobilité ?
La chatte saute après les mouches de la porte ;
Viens jouer, c’est la joie au jardin, c’est l’été.