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Tantale

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La Phalange de 18463 (p. 286-287).

tantale.

Du pâle Lydien, ô race envenimée,
L’inextinguible soif ne t’a point consumée !
Soucieux héritier du tourment paternel,
Ô vulgaire maudit, es-tu donc éternel ?
Mille fois, vaste champ où tout germe et s’efface,
La terre inépuisable a remué sa face,
Du jour où rejeté d’un moule spacieux,
Le globe en fusion s’arrondit dans les deux.
Fleuves au large lit, les siècles que Dieu mène,
De la vie à la mort roulant la race humaine,
Tantôt câlines, tantôt par l’orage gonflés,
Chanteurs ou gémissants, limpides ou troublés,
Confondant leur rumeur, leur écume et leur lie,
Dorment dans l’Océan des choses qu’on oublie.
Bien des soleils ont lui dans le haut firmament,
Qui, d’un souffle céleste effacés brusquement,
Vieux et découronnés de royales lumières,

Sont retombés vaincus aux ténèbres premières…
Mais toi, rude matière, ô vivace limon.
Incessamment pétri sous les pieds du démon !
Impassible vulgaire à l’insulte brutale,
Pour jamais enchaîné sur l’onde de Tantale,
Tout maculé d’ennui, d’ignorance et de fiel
Toi seul n’as pas changé sous la voûte du ciel !
Oh ! dis-moi pour quel crime et par quel anathème
Tu jouis du supplice et tu frappes qui t’aime ?
Pourquoi, des biens sacrés que Dieu nous révéla,
Aveuglé, choisis-tu cette part que voilà !
Ô toi ! qui dévoré de soif inassouvie,
Ne sais pas que cette onde est la source de vie,
Le jet pur de l’amour et de la vérité
Jaillissant devant toi durant l’éternité…
Va ! blasphème le Dieu dont la terre est bénie,
Ferme ton œil oblique aux clartés du génie ;
Vieux témoin de la gloire, inepte spectateur,
Siffle le drame immense et le sublime auteur !
Coupable et malheureux que le désir altère,
Qui maudis ce désir qui sauvera la terre,
Trop certain que du ciel la sombre volonté
D’un éternel tourment brûle l’humanité ;
Vulgaire ! un jour viendra, que tout grand cœur devine,
Où puisant au cristal de la source divine,
Et décernant au Maître un immortel honneur,
Tu renaîtras au monde, ivre de ton bonheur !
Cette aube à l’horizon montera plus dorée
Que l’aurore polaire aux palais de Borée,
Et ta lèvre, rougie aux morsures du feu,
Plongera, frémissante, en la fraîcheur de Dieu !


Leconte de Lisle.