Terre Promise (Eugène Morel - La Revue blanche)/7

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Terre Promise (Eugène Morel - La Revue blanche)
La Revue blancheTome XIV (p. 254-275).

Terre Promise  [1]
quatrième partie
RÉVOLTE
II

Hors du monde…

Chose grise, têtue, là, devant soi ! — un mur. La prison ! Pas plus dure que la liberté dont on revient. C’est étroit comme un crâne pour contenir des rêves, c’est étroit comme le monde pour les réaliser ; pas plus rogue qu’un qui n’a pas d’ouvrage à vous donner, pas plus sourd qu’un à qui on veut se faire comprendre…

De l’ouvrage, il y en a. Le pain, le gîte, on l’a.

Et sûr. Bien sûr. Chaque jour…

Ainsi que cela sera…

Comme cela sera au lendemain de la Révolution…

C’est peut-être cela, la société meilleure !


Prison blanche. Pas chez soi. Ah ! l’on peut réfléchir ! Mais on ne peut pas crier autant qu’on le voudrait… Agir, — ça, quand donc et où est-ce possible ?

Dans la mansarde, la nuit, c’était la femme, l’enfant, — leur sommeil comme un poids sur sa bouche, sommeil lourd qui pendait après un fil de rien au-dessus de la faim et de l’horrible froid, où l’haleine d’un seul les cassant de l’inconscience, les ferait retomber… — Et au-dessus, dessous, à côté, en face, toutes ces misères parquées, séparées de cloisons minces, et venues geindre, agoniser, tousser, se tourner et rire, côte à côte…

Ici, les longues galeries, rayons d’étoiles, convergent. Hautes, claires. Des murs, du fer, des fenêtres à grilles. — Du ciel, non pas ! D’autres murs. Pas une feuille, pas un coin de ciel, rien qui soit une chose que la nature ait faite telle. La pierre des murailles est peinte. Tout est œuvre d’homme. — Comme les vices échoués là.

Et près de vous sans doute geignent bien des misères, plus qu’ailleurs. Seulement les murs protègent bien. Il y a du silence. Le pas seul des gardiens… Le pas des gardiens, de temps à autre qui résonne, rattache les chaînes de l’âme distraite, qui s’échappait.

Mais elle s’échappe quand même ! Les seuls liens la tenant ferme seraient des chaînes de tendresse, des soucis de pain pour d’autres, des besoins de femme ou de joie… Ici, rien ; elle est libre.

Travail, pain, gîte… Triste, oui. Mais l’âme est libre !

Hors le monde ! L’âme le contemple, face à face. Elle n’est pas une partie du monde. Hors de lui… Mais elle alors elle voit, elle est libre, — elle peut…

Agir… non. Pas encore, il faudrait que le corps l’aide. Le corps est là, prisonnier…

Patience ! Les murs de la prison vont s’ouvrir.


Hors le monde…

Loin des hommes, dans le sable du désert, entre des murs de prison ou sous l’ombre des forêts, loin des hommes — sont nées toutes les idées qui devaient changer l’homme. Orage venu du désert. Révolution ! souffle de la solitude sur les sociétés, vent qui passe, bouleverse, arrache les choses mortes, fait place…

Apôtre de la solitude, messie de la religion sociale où nous fûmes nourris, Rousseau avait appris au fond de sa retraite, comme au désert, Jésus, et comme Bouddha, comme Mahomet, — loin des hommes, — que l’homme déteste profondément son semblable, qu’il le rabaisse s’il ne peut s’élever au-dessus, et qu’il lui fait toujours de mal tout ce qu’il peut, — et pourquoi les bienfaiteurs d’hommes, afin de pouvoir du bien aux hommes, les fuyaient. Leur sympathie n’allait qu’à du vague et des mots, car la pitié pour la douleur présente, et que malgré soi, tant la vue en est forte, on partage, n’est encore qu’une forme de ce besoin de mal qu’on nomme autorité, et qui rabaisse, qui souille d’aumône, charité ! — Joie qu’on entoure de misère pour la faire ressortir.

Le jour erre lentement aux murs de la prison. Plus monotone que cette lueur tombée des grilles, dont le cercle semblable met seul un changement au décor qui l’entoure, le prisonnier tourne et retourne dans sa cage étroite, met les mains sur sa tête, devant lui, derrière son dos, il s’étire et il baille, tourne et tourne dans le même cercle, monotone comme dans son orbite un soleil.

L’astre dont le cercle étroit est toujours identique traîne pourtant à sa suite des myriades de vies qu’il couve, réchauffe, fait vivre !… Et les grands bois et les printemps, et toutes les buées, eaux, vapeurs, végétations, et tout le remuant et vivant inconnu grouillant sur les planètes où nous ne pénétrons pas, viennent du rond monotone que cette boule en feu accomplit dans sa cage.

Elle est aussi une boule en feu qui tourne et retourne, la tête du prisonnier fébrile, qui s’exaspère. Elle réchauffe aussi des mondes qu’on ne sait pas. Dans son rond monotone rien ne la vient troubler. Rien ne retient tout le mauvais qu’elle charrie. Mais, enfermé dans le cercle identique qu’il décrit, l’astre a une place, cellule de sa prison, dans la nuit ! Il semble ne pas bouger dans l’assemblée des astres. Son système est à lui, le reste de l’ombre aux autres. Mais si quelque jour, changeant sa courbe séculaire, lâché de sa prison, aveugle, l’astre a jailli, — alors, à tout hasard dans l’espace il s’en va, de sa flamme et de son poids perturbant les systèmes, — à la recherche d’un monde meilleur…

Qui l’attirera, le fixera à un autre système…

Ou l’anéantira !

Le solitaire sortira de sa prison. Il a réfléchi. Un contact déchargera l’action accumulée. Années de rêve vide ! — En vérité il agira. — Ah ! que le monde qu’il a quitté était mauvais ! Mais lui donc ! Comme il s’est fait, loin du monde, semblable au monde ! Maintenant l’un et l’autre, ils vont se retrouver.

« Est-ce qu’un homme, un seul, jeté aux sociétés, peut en soulever la masse inerte et croupissante ? » — Oui, oui ! Il peut cela, il le peut, le révolté tombé dans le troupeau docile ; en courant à la mer ils iront à la mer, tous, avec lui, dociles à la révolte comme à la soumission. De gros bouillons mousseront de cette vase stagnée, si, sous l’action d’on ne sait quel ferment — d’un seul ! — elle tourne, par quelque soir orageux.

Pas de travail. Il y en aura. J’en aurai.

Les hommes s’étouffent. Ils sont trop nombreux ? Ils seront moins…

Voici que l’action qui hésitait, si lâche, cherchant on ne sait quelle garantie de demain, voulant fonder, bâtir sur ruines, semer en forêt, et pleurait d’impuissance à féconder des morts, — se précise, résignée à son rôle d’action, d’action simple, qui ne rêve pas, agit seulement, fait son rôle d’action : détruire.

Tout détruire, pierre à pierre et mensonge à mensonge, extirper tout ce qui mange un coin de terre sociale. Droit, progrès, liberté, mots en , en isme, République même, mots qui brillent et font peur, glu tenace des bienfaisances, avarice des retors, politique économie, tout ce qui garotte le pauvre en quête de travail, science, bien-être, — et la patrie, religion nouvelle, comme l’ancienne, si de celle-là il reste du Dieu…

Nous ôterons.

Descendants de ceux-là qui un siècle avant nous, révolutionnaires du cœur et des pensées, ont fondé dans nos âmes un culte libre de Dieu, travaillons, arrachons… faisons toute notre tâche…

Creuse. Sois tranquille. La vie sème derrière toi.

Tranche le mal. Sois tranquille. La vie recoud les chairs.

Le froid du couteau te fait mal. Ah ! le chancre est tenace… Il plonge profond… — Tranche profond. Et sans s’inquiéter de ce qu’on met à la place…

À la place du mal…

Laisse ! Laisse… Ôte ces liens, que les membres soient libres. Il faut que le sang circule ! Que rien ne serre. Les mains gênent…

Pourquoi t’arrêtes-tu ? — Je succombe… je n’en puis plus.

— Qu’est-ce que cela, si lourd ? — Rien. Ce que je portais toujours.

— Mais quoi ? — Je ne sais pas.

Regarde ! — Je n’ose pas. J’avais toujours cela. Je sais seulement qu’il faut que je porte cela, toujours…

Ah ! je suis à bout de forces, je voudrais poser à terre ce poids épouvantable qui casse mes épaules…

— Eh bien ? — Mais ce sont les armes ! — Bah ! les routes sont sûres. — Des vivres ! — On trouve de tout. — De l’argent. — À crédit… — Des habits ! — Mais les tiens… — Ma route… — Tout le long, des bornes disent le chemin…

— Qui donc parle ! Sans doute un voleur qui voudrait… Non, non ! je porterai ma charge jusqu’au bout…

Hâte. Hâte… Mais il ne peut plus. Ah ! pose donc à terre…

Non, le fardeau l’y jette, car il ne l’a pas lâché !

Eh bien ? Armes rouillées, vêtements mangés des vers, routes que l’on ne suit plus, argent qui n’a plus cours… Et si lourd, tout ça, que même le soulever, on ne peut pas…

Eh bien ! te voilà libre, alerte, léger. Repars.

— Non, je vais trop vite ! Ce poids manque à mes épaules ! Je l’ai toujours eu, comme on a une religion, comme on paye l’impôt, comme on fait son service ! Oui, le devoir !.. être soldat… Et les lois, qu’on respecte… C’est nécessaire, cela. Par quoi remplacerai-je ce qui ne m’écrase plus ?

Il y a des cailloux sur la route, ramasse-les.


Marche donc ! avance, humanité stupide. Quelles raisons te faut-il ? Quelles preuves, quelles… — Eh ! pas de preuves, pas de raisons. Des coups !

Mais les boulets aux pieds, marcher, on ne peut pas !

Laisse donc qu’on te délivre ! Je cherchais, je cherchais… Lueur, étoile nouvelle pour un chemin nouveau… Mais elle est là, toujours, de toute éternité. Ouvre seulement les paupières. Regarde. Devant toi. Là !

Aveugle ! — Il n’y a pas de lumière plus éclatante. Mais il faut extirper cette taie de tes yeux !

On sait. Tout fut prouvé des mille et des mille fois, le bon sens le plus simple, la raison la plus haute conviennent, voient possible, lucide… aussi clair que le cri même de la souffrance, — qu’on peut, vous entendez, demain, tout de suite, dès qu’on voudra, l’on peut… — Mais si l’on peut faire taire le cri de la souffrance… — Effroyable silence ! L’humanité recule… On peut, oui, raison de tête ! Avant qu’elle descende dans les pieds, et que tu avances, humanité, quel miracle…

À coups de bâton, déjà, et à coup de miracles, tu as pourtant marché, corps humain, âme humaine.

Un miracle ! Qu’il soit l’éclatante victoire, les malades guéris, les massacres, le sang… Le seul étonnement débouche les oreilles. À l’impossible que tu fais se mesure ce que tu peux. L’invraisemblable seul prouve les vérités que tu dis. Un homme ne se grandit qu’en rapetissant les autres. Sans miracle, Jésus aurait prêché en vain. Et sans miracle, vainement l’empereur et vainement quatre Révolutions…

— Ah ! il n’est pas besoin que le miracle soit en vrai !

Faites place. Voici le miracle ! Faites place… comme lorsque l’armée va passer…

Il y avait des rêves plus beaux et plus doux. Mais depuis le temps qu’on parle, puisqu’ils ne comprennent pas ! Les mots et les idées ne leur disent rien ; ils béent. Arrière ! Ils regardent, hébétés, le train qui vient sur eux. Place donc ! Voyez-vous pas qu’il va vous écraser !

Puisqu’il faut cet engrais, la peur, et qu’il faut faire des trous profonds comme des fosses, pour que tienne la racine et fleurisse la tige de la plus simple idée, bêchons le sol humain, sarclons, et élaguons ; la mort est de bon fumier qu’on étend sur les champs, pour que les jeunes sociétés poussent vertes et drues.

Des morts, du sang… C’est du sang que nous voulons.

On a tué tant et tant depuis Quatre-vingt-neuf !

Pas assez, pas assez ! Puisqu’il en est resté !

On a tué, on a proscrit, et tué encore. Quatre révolutions, et des guerres… Mais depuis…

Nous, nous n’avons rien vu ! Du sang, un peu de sang !

Ah ! surgis donc, vieille haine, chose du fond des âmes, bête vivante, fauve en cage au fond de nous veules et ternes, au fond de nous paisibles, soumis, et morfondus. Vieille haine ! surgis, rugis, qu’on tremble, qu’on saigne ! — mais que quelque chose de victorieux fume sur nous !

Il y a trop longtemps qu’on ne tue plus, aussi…

Qu’on parle de révolte, espoir, monde meilleur, et régimes politiques… autre chose de tout, — ah ! surtout de nous-mêmes…

Au temps où, de ses poings armés de pierres pointues, de ses griffes éclatées à même le rocher, l’homme cassait les crânes, fracassait les vertèbres pour sucer les moelles tièdes et se faire des parures, et courait par les bois en poussant de grands cris…

Qui parlait de révolte et de monde meilleur ?

Pleure au fond de ta fosse ! bête qui rugissais à l’air libre, pleure et geins ! Déchire-toi… Il faut bien que l’on griffe quelque chose !

L’air libre… Plus tard, peut-être un jour… on ne sait quand… Chimère de la mer libre après les glaces du pôle, qui réchauffe la fastidieuse route de froid et de nuit. — Plus tard, au bout de toutes les civilisations, — l’homme, comme l’enfant, rêve… — Plus tard, être sauvage !

Bête née dans sa cage, — et qui pourtant, se souvient.

Révolte ! Il ne se peut pas que tu sois morte !…

On ne s’est pas résigné. La douleur est trop forte. Prisonniers, parqués dans sa cellule chacun, — on ne peut pas se voir, s’appeler est défendu ! — mais tous, on s’entend bien… autant de malheureux dans autant qu’il y a de cases, autant de têtes où luit la même vision libre ! Ils voient… — tenez : le soleil, je suis sûr ; une vaste prairie verte, au mois de juin, où l’on se promène… — tous, identiquement, tous… — verte, ensoleillée.

Seul… que peux-tu faire — isolé, désolé…

Qui dit que je suis seul ! Je croyais… J’étais fou ! J’étais seul, oui, quand je parlais à des tas de gens, que je faisais des efforts, et que j’avais cette naïveté : faire comprendre !

Faire sortir de moi une vision, et, absurde, vouloir, sans qu’elle s’évanouisse, la faire entrer en d’autres ! Leur âme pleine débordait de leurs rêves à eux. Aveugle, qui ne voyais pas que leur rêve était le mien…

Je croyais être seul. À présent, loin de tous, seul réellement, je me sens million, je me sens tous. Je sens, je sais ! Je suis eux. Je suis tous. L’humanité est moi.

Non ! Il n’est pas besoin de convaincre les autres. Agir seulement. Ils comprendront.

L’acte… Il n’importe. La chose d’agir… Que l’on ose ! Voilà tout.

Échouer… Bah ! Toute chose qui s’est faite, fùt-ce un crime, est bien hors du néant et n’y peut pas rentrer. En ondes incalculables ses résonnances, parties, s’étendent, se diffusent, s’immensifient…

Enfant, te rappelles-tu ? Si on avait osé ! Si un acte… Ah ! comme on se serait de suite précipité ! On ne voulait que croire, on ne voulait que suivre, dans un de ses enthousiasmes où l’âme va si vite, et devance tellement les corps époumonés, qu’au dernier de tous il semble qu’il est le premier devant.

Murs nus, arides, de la prison… — immensité !

Nus comme la mer…

Ma pensée libre écrit sur vous à l’infini.

Libre ! — Rien. Pas un objet, pas une tache, le mur nu, mur sans objection… — Désert !

Enfin tu m’apparais, Révolte !

Oh ! tu parles si bas… Si bas qu’une plainte, même d’enfant, couvre ta voix.

Mais rien… Les gardiens dorment. La nuit est vide. Rien… Même le silence se tait…

Tu dis ? J’écoute. Il semble… J’ai entendu… Tu as dit… N’as-tu pas dit ;

— C’est toi !

Moi ! Quel orgueil ! Bien-être qui me prend, et de la tête descend sur moi… m’enveloppe…

Comme il fait bon et chaud dans une certitude, ta certitude qu’on agira !

— N’hésite plus.

— Je n’hésiterai plus.

— Agis.

— Que ferai-je ?

— Tout ce que tu pourras.

— Que puis-je ?

— Tu le verras. Ton bras saura bien mesurer…

— Quand ?

— Tout de suite.

— Mais… prisonnier…

— Tout de suite…

— Ah ! que les murs de la prison s’ouvrent, et j’agirai !

— Non… On ne sait pas. Tu ne voudras plus. Il sera trop tard. Fais tout ce que tu pourras, tout de suite, sans compter.

Ta vie n’est rien. Toi ! — D’autres…

D’autres encore…

Et des milliers… millions. Tous ! Chacun ce qu’il peut.

Si tu peux frapper, frappe. La force est seule Dieu.

Si tu ne peux que parler, parle, pour que d’autres frappent. Tâche de convaincre. Et si tu peux, écris, n’importe où, ni comment. Frappe de toutes façons, par les mots, quels qu’ils soient, qu’ils entrent dans les têtes sortis de tes mâchoires, ou gravés de ton couteau sur des murs de prison, ou sur les arbres comme font les amoureux, ou mieux encore, les mots, les mots… à la volée ! par ces sillons que tracent les lignes dans un livre.

Qu’importe ! Flamme, fais ton devoir. Flambe, pétille, étincelle, tout ce que tu peux, consume et fume seulement, couve en dessous, ou même, si c’est mouillé, sèche, réchauffe un peu… — C’est toujours un peu de chaleur qui a passé.

Et toi, les mains liées, tu peux crier peut-être. Tu ne peux pas frapper, eh bien ! crache au visage ! Crie ! Mais l’on te bâillonne. Mords… Non, tu ne peux plus rien. Tu es au fond de ta prison… Nul cri ne s’entend, tu es à merci…

Eh bien ! « veux ! » Veux de toutes tes forces. Tu ne sais pas… Peut-être… Tu crois que cela ne s’entend pas, une volonté ardente…

Tu te trompes. Rien de ce qui sort du néant n’y rentre. Les astres savent-ils qu’ils nous éclairent ? Non. Toi, qui dans l’ombre veux et presses, pèses, entasses, contre la digue si forte qu’elle soit, de ces murs, toute ta volonté que tu crois impuissante…

Tu ne sais pas… Peut-être cela éclaire, bien loin !


Rayonne. Éclaire le monde du fond de ta prison. Ici, tête douloureuse, si longtemps contenue, tu es au large, tu te répands, t’épanouis…

À genoux ! Oui, le corps cède à la tête trop lourde. À deux genoux, et à quatre pattes, sur les coudes. Et sur le ventre, tout de son long, affalé…

Oui, sur le sol, le corps, bête crevée, inutile…

Mais la tête libre, éclatant les parois du crâne, se dresse, monte, jusqu’aux murs qu’elle écarte, et au toit qu’elle emporte, et au ciel qu’elle soulève…

O visions qui planent sur le monde sombré !


Seul… Tout seul.

Pour accomplir ce devant quoi, depuis des siècles, des peuples hésitent ? — Oui.

Mais que puis-je… — Oh ! l’on peut tout de même beaucoup de mal.

Et si vous ne voulez pas que les joies se partagent, si le travail, le pain, la maison et la femme, toutes choses de vies, sont possédées par vous qui ne partagez pas… — moi aussi, je suis riche, combien riche ! Mais je partage. — L’exemple ! Regardez… Riche, je donne l’exemple. — À tous tout ce que j’ai, haine, douleur et rage… À tous ! De gré ou de force, partagez avec moi.

Et moi aussi, je suis le maître : je fais le mal.

Science ! tu ne donnes pas la lumière, mais la force.

Tu mets entre nos mains le glaive… On tremblera…

Par toi, un seul peut se faire entendre à des milliers : Une chose grosse comme le poing jette à bas des palais. La haine d’un pauvre diable terrifiera un peuple.

Seul… Un seul… Anonymes, comme jadis un de la foule, quand il y avait des révoltes, qui s’y ruait.

Anonyme, maintenant que la douleur s’isole, et que doit s’accomplir dans l’ombre et le silence, l’œuvre énorme d’un seul qu’on ne saura jamais.

À moi seul ! Moi ! — Si c’était Moi ! — Ce sera Moi !

Révolte suprême ! J’ai crevé tous les impossibles. Je peux, je veux… Détruire ! Mais suffirai-je à tout ce qu’il y a à détruire !

Oui, à moi seul.

Oh ! que de sang ! Du sang… du sang. J’en aurai tout mon saoul. Et des cris de douleur ! Des cris que j’entendrai, qui me feront du bien, en dedans ! Il y en aura tant, il y en aura tant… que toutes les souffrances seront lavées à plein sang.

Fusils, sabres, canons, dynamite… Jouets d’enfants ! J’ai mieux. Et quoi ! Jamais tout cela ne suffirait. J’ai mieux. Je ferai ainsi qu’à des lapins, — là-bas, aux terres australes, où ils mangent toute l’herbe, et dévastent tout, comme les enragés ici, font du travail, — la chasse aux hommes, la chasse à ce fléau : les hommes. — armé de rage, de peste, de fièvre, de choléra…

Oh ! les visions qui planent sur le monde sombré…

Des spectres ! Au galop ! Au galop ! Par charretées…

Des tombereaux de cadavres qui s’écroulent. À l’égout !

Pas le temps d’enterrer. À l’égout ! À l’égout.

Vous allez voir comme il y aura du travail ! Plus de concurrence ! Le monde vide ! Assez pour tous !

À l’égout, exploiteur, bourgeois, goujat, patron, Monsieur le contre-maître, et vous, beaux militaires ! Oh ! les beaux galons d’or que vous avez… À l’égout. Aux latrines, les hautes couches de Dame Société !

Bleuis, noircis, verdis, les uns en habit de fête, les autres dans leur suaire, godiches, dans leur chemise, ou graves dans leur frac, ou raides, dans leur cercueil, les os perçant la peau et les bubons aux lèvres, les uns morts subitement, dans la rue, tombés là, d’autres au lit, pelotant leurs femmes, ou dormant, celui-ci en cage, derrière les grilles de sa caisse, ceux-là en bloc, au théâtre, dans la salle effondrée, tandis que les acteurs, tout d’un coup devant une flamme plus vive que la rampe, au spectacle sinistre, étonnés, assistaient…

O pot-au-feu géant du ventre de la mort, soupe de sang et de flamme, soupe bonne pour calmer les grand’faims des colères, qui nourrira de bonne vengeance chaude et fumante… Déjà, à la sentir, cela fait clapper la langue, tandis qu’à petits bouillons, patiente, elle mijote, dans la cervelle exaspérée des malheureux…

Chante, chante… Ça fume bon. Le couvercle se lève… Non… pas encore… Ça chante… Des mots seulement… chansons ! Mais cela va bouillir.

Ah ! dans quelles halles grandioses, par une nuit louche et morne, les maraîchers sinistres, pour composer le goût d’une pitance si vaste, d’une pitance à gaver la rage de tout un siècle, déballeraient ces légumes non pas nourris des excréments de la ville, mais poussés en pleine viande humaine, multicolores, au potager de la misère et de la faim…

Fards merveilleux des florescences jamais vues… Fin de siècle en fleurs, bouquets, fusées, éblouissement ! — Gaies tendres, tendres, et rose-bleues, plus frêles que lilas de mai, plus juteuses que poire mûre, chancres aux cramoisis plus crus et plus saignants que l’anthurium, cette langue ! — arc-en-ciel, feu humide des plaies décomposées… — tumeurs, ventres et crânes, bedonnement de la chair, majesté de sénateurs, parasite des viscères, qui y siège, y fait sa loi, ronge, se gonfle… tentacules ramifiées, pieuvre des dermes malades, armée soudaine, organisée, et qui draine tout le sang d’un corps… Printemps subit surgi dessus la peau d’un peuple… Pourriture !

Vite, plus vite ! Que de fleurs ! Jonchez la route… Elle passe. Elle, la Mort, la bonne Mort qui soulage.

Vite, plus vite. Comme elle court ! Torrent de vie qui coule, pourriture si alerte à muer les charognes en bêtes d’or, qu’entre le cadavre qui croule, et, gerbe de fleurs et d’êtres qui en jaillit : la vie, — pas même un seul instant la mort ne s’est posée !

Générateurs de générandeurs !

Fervents avides rués à la grande Révolte !

À l’œuvre ! Accomplissez, vous, ce qu’un homme n’a pas pu…

À l’œuvre ! Rendez le vieux monde aux végétations. Faites sortir de ses entrailles la houille qui sommeille, rendez la vie aux cadavres de ses forêts… et recouvrez de choses qui vivent sans souffrir, la face ridée, humide de larmes de ce monde, forêts mouvantes, molles, bariolées, et suintant le pus entre des lèvres pâles… Car donc enfin, croûtant la face du monde d’une horreur que des yeux ne savent pas encore, elle te sort par la face, ton âme, o Société !


Terre de haine ! on va donc être les plus forts !

Oui, la Sociale, Révolte, la dernière, la Grande !

Oh ! celle-là, on aura de si belles armées…

Celle-là, on tuera tellement, ce sera si beau…

Qu’il n’y aura rien, plus rien, même des yeux pour pleurer…

Rien. Gloire des gloires, personne même pour la chanter !


Or la bataille est proche. Les belles armées s’alignent. Comme elles sont droites ! On ne dirait pas que c’est vivant… — Déjà ?

Si ! elles vivent ! Terribles, l’une sur l’autre elles avancent…

Oh ! une seule gamelle un peu intelligente… Gamelle, obus, on ne sait quoi… Il suffirait…

Là-bas, les filles. Ce sont les filles de la Revanche. Car on emploie maintenant les femmes aux armées. Elles allaient aux chenils traire les chiennes enragées, emplissaient les obus d’un lait républicain… Et maintenant des krupps d’envergure plus féroce crachent une mort plus dense, qui féconde d’autres morts.

En ligne, les belles armées ! Belles lignes… comme de l’écriture, à lignes serrées, des lignes écrites avec de la vie, sur la plaine…

Quelle éponge vient de passer, qui efface tout !

En ordre ! Ralliez les hommes. Il n’est plus temps. En ordre… Pour le combat ! Lâches, qui fuyez… En ordre ! Par colonne ! En avant…

Qu’attendez-vous ? Le chef ? — Il n’y a plus de chef.

Eh bien ! qu’un autre le remplace… — Il n’y a plus d’autres.

N’importe qui ! qu’un soldat commande ! — Un soldat… Où ?

Belles armées ! Armées de la meilleure Revanche… Elles ont compris, avant que le commandement s’achève… elles ont compris que l’ennemi était en elles !

En avant sur elles-mêmes, les armées enragées.

Rage, rage, folie, elles se mordent, mêlent leur bave. L’ennemi, où ? L’ennemi moi-même. À mort, à mort ! Oh ! que la Mort…

— Oui… Elle vient.

Frénétiques, tous s’agitent dans l’écume et dans le sang…

Mais à la mort, nuit où toute flamme, mer où tout fleuve… — va toute rage.

Et elles se sont couchées en long, les belles armées, tout de leur long. Loin de la bataille, loin de l’ennemi, loin du foyer, sans gloire, elles vont dormir leur long sommeil pourri, tout de leur long, les belles armées anéanties.

Ressuscite, maintenant, peste au regard d’opale, toi qui verdis les faces comme l’eau trouble l’absinthe, et toi, vérole noire, qui marchant dans les rues, précédée de drapeaux sombres, pavoises les maisons d’un quatorze juillet qui rappelle un affranchissement plus définitif, et toi, le dernier-né, prompt et sûr choléra, toi qui prends les humains où ils ont le cœur, — au ventre.

Venez ! car c’est assez qu’un homme l’ait voulu pour que l’humanité qui se torture elle-même, et peine à faire l’enfer où elle trouverait le ciel, sache en voyant le mal que le bien est possible, et trop lente à se tuer de misère et de haine, coure aux revanches, aux héroïsmes, en se tenant le ventre, et d’une seule fois, purgée enfin, gloire et ordure ! — fasse ses entrailles, son sang, son âme ! et vide sa haine.

Car tu te reposeras, travail féroce des hommes ; soif des richesses, tu ne boiras pas tout. Le néant n’est pas un pauvre qui laisse prendre sa part.

Si trop puissante, la destruction ne laisse rien, si des derniers croulements de ces humanités-ci, aucune autre, jamais, ne doit se relever… Dernier hoquet de la société râlante, — joie à l’entendre ! et à périr une triste vie devant le ciel inerte, sûr d’être le dernier, qu’après soi tout ne soit rien !

À moins que des boules d’or du ciel ou à la place d’un Dieu faisant le bien partout, errent des mondes où sans doute on souffre comme ici, ne tombe quelque germe nouveau qui recommence tout, et refasse des hommes… — D’autres ?

Patience ! les murs de la prison vont s’ouvrir.

Tu te sacrifieras, Messie, ô pauvre diable. Pour les hommes, que tu aimais tant, — la Société, comme tu disais ! — la Société…

Tu te sacrifieras. Mais pour son bien, non pas !

Rage ! Pensées de vaincu et orgueil de vaincu.

Mais ils m’ont rendu tel. — Oui, vaincu, tu l’es bien.

Tu ne peux rien, tu ne peux rien…

Au fond de la prison… — Oui, mais elle va s’ouvrir…

Tu ne peux rien, tu ne peux rien…

Quand même, jamais ! — D’ailleurs rêver ainsi fatigue. Tu es las, tu vas dormir. Mal ! Mais quand même…

Dors. Cela manque d’un sein de femme que l’on aime…

Mais tout de même…

Quand on n’a pas pu faire tout le bien qu’on voulait…

Quand tout le mal qu’on n’a pas pu faire, on l’a rêvé…

Oh ! n’importe quoi. La terre nue,., Où ça, — c’est même meilleur : — un grabat de prison…

On dort. On dort.


Et en dormant on s’imagine des bonheurs ! On a conscience qu’on dort, car on ne dort pas très bien. Sommeil autour duquel il se passe des choses… Sommeil anxieux qui doit se réveiller de très bonne heure… Dormir !

Bah ! c’est si bon, si nécessaire, il faut tellement… Il faut, ne fût-ce que pour souffrir mieux demain matin, — il faut !

Puis, quoi ? On ne croit plus à une foule de choses. Les révoltes sont passées ; on ne les a pas vengées. Tout dort. Chut ! Écoutez… — C’est le pas du gardien. La ronde de nuit… Le gardien s’assure que tout dort.

Quand tout, autour de lui, ici, complote sa mort…


Sommeil d’un peuple… Hélas ! On lui prit tant de sang ! Laissez-le reposer, qu’il s’en refasse un peu, avant de lui demander ne fût-ce que ça d’effort !

Il dort, exténué. On est tranquille : il dort…


Oh ! non ! tout ne dort pas ! Cela semble. Ce n’est pas… Ou ce sommeil est troublé d’étranges cauchemars… De visions qui parlent tout haut quelquefois… Qui parlent, qui crient, et qui se lèvent la nuit, dit-on, et qui font peur, et qui font terriblement peur…

Sommeil mauvais d’après la mauvaise journée

Non, non ! Il ne faut pas… Réveille-toi. Debout ! Allons, de gré ou de force, réveille-toi. Debout !


Oh !… Quelles pensées hideuses… Je ne sais où je suis. Est-ce que je rêvais ! Sans doute, c’est la prison, auberge habituelle de ces songes détestables, qui m’a fait voir, m’a fait penser…

Ou bien, c’est eux… — eux qui pour se promener prennent les terres qu’on cultive, qui pour se faire beaux prennent sur le lit des petits enfants les couvertures, qui prennent les femmes aussi, et prennent même le travail, la peine, oui… même la peine !

La lutte, quoi ! Ils sont les vainqueurs. C’est leur droit !

Vainqueurs. Pourquoi ! Il n’y avait pas à lutter. Il y avait assez sans rien se disputer… Vainqueurs, couverts de gloire ! Est-ce bien de la gloire ! — Mais non, ce n’est que de la haine. C’est toute notre haine !

Vainqueurs, non pas ! tant qu’il y aura des vaincus !

O vous tous qui tenez le loup par les oreilles, tenez bon ! — Dans vos mains, le vaincu, le captif, garde encore la victoire, et vous n’y toucherez pas !


O tête cariée, chicot qui rages et ne peux mordre, chose vaine, fardeau douloureux des épaules, puits de souffrance, intarissable, intarissable… Ah ! t’arracher, te trancher, quelque justice, quelque échafaud — t’ôter de moi… !


Peut-être, oui ! Mais il faut mériter pour cela.

Mériter, oui. Le devoir. Écoute. Dans le silence… Dans le silence de la prison — et de toi-même, — au fond de ton cachot, au fond de ta conscience…

— Agir !… Oui, toi ! Toi seul. Agir. Agir !

— Quoi donc !

— Tout ce que tu peux.

— À moi tout seul !

— À toi tout seul. Tout ce que tu peux.


Patience ! les murs de la prison vont s’ouvrir.

III

Libre ? Au travail.

Besoin de rien ? — Non, repassez ? — Oh ! pas pour le moment ?…

Cherche de l’ouvrage !

Galonné de prison, que n’as-tu rengagé ! Dans le civil, toi, de l’ouvrage ?

Non, il ne cherche pas. Il en a, de l’ouvrage.

Il a la joie, d’abord, et s’y livre tout entier. Joie de réveil, ayant dormi, ne sait combien de temps, — ayant dormi un atroce sommeil de cauchemar…

Mais il se retrouve ; et le matin clair fait la vue nette, les idées arrêtées, les résolutions prises.

Et avec joie, avec la joie même de tous, il s’abandonne au flot de la foule qui le mène, flux et reflux des plages dorées du capital, un de ces animaux coutumiers de l’étrange vie, libérés, eux aussi, mais seulement pour une heure : le manger ou le dormir.

Et lui va être de nouveau un de ceux-là qui acceptent la misère qui crée le travail, le travail qui crée à son tour la misère, être le bon cheval attelé il ne sait à quoi, qui mange, dort, et tire… obéit, — s’abandonne.

Changé ? Non. Rien ne change. Le soir tombera ce soir comme il faisait avant, et la ville souffre et rit comme lorsqu’il l’a laissée.

La maison sombre aux hauts murs jaunes troués de noir, elle est là. Triste, sale. Il en retrouve la puanteur. À distance, le malheur même sentait bon. Mais il est revenu. D’ailleurs, c’est comme avant. On tousse, là-haut, on se cogne, en bas ! La mansarde… tout au faîte, c’est là. Rien de changé…

Est-ce que le petit Jacques ne l’attend pas aussi, riant, guettant les poches : Petit père ! Rapportes-tu quelque chose ?

Non. Les mains vides… Il rentre, l’âme seule bourrée de plus de haine… Le petit Jacques l’attend peut-être… Pas ici. Ni là-haut dans la mansarde… Plus bas, plus bas, sous terre… — Petit père, dis ! tu viendras ?

— Je viendrai… oui. Tout à l’heure… Dors. Je vais venir…


Elle, — Georgette — l’attend. L’aurait-elle deviné ? La lucarne… On dirait qu’elle s’ouvre… Les vitres remuent…

Non. Ce n’est rien. Le soleil ! — le soleil qui se joue.

Elle est là, cependant. Elle ne se doute pas…

Un rayon de soleil éclaire la maison…

Longs mois d’attente, tassés comme une tumeur qui gonfle, — le mal, le mal qui tend la peau, tire le sang… — des mois, des mois d’attente qui veulent s’épancher… — Un rayon de soleil crève le mal à point.

Elle — là ! — derrière la vitre où se joue le soleil…

Ah ! tout ce temps, comment a-t-elle vécu ! Comment ? — Pas de nouvelles… C’était à croire qu’on oubliait…

La ville, ce n’est pas une prison où l’être, bien clos, enferme amours, tendresses et vice, crime, rêve, et tout ! — tout, hermétiquement, pour que rien ne s’en aille… Les autres se chargent de le nourrir… — oui, d’autres… la société, — pour conserver intacte, à l’abri de tout souci, même de la faim, cette âme mauvaise ! — Mais la ville, la ville touffue, fébrile, où l’âme s’éparpille… Georgette… Georgette…

Un rayon de soleil éclaire la maison…

Dans un rayon de soleil jadis, elle, — Georgette — toute gaie, toute de soleil, — soleil âme et cheveux, — elle était venue à lui… Le déjeuner fumait entre les deux assiettes, et son rire entre ses lèvres, vers ses cheveux, fumait d’or…

Un jour il l’emmena vers les champs et les bois.

Il l’attendit. Elle vint. Il l’attendit, extasié, sans faire un pas, n’osant pas, ou craignant peut-être qu’un mouvement de lui fasse aller le temps plus vite…

Elle vint, elle vint, toute de soleil, et lente, si lente, que cela dura, ce bonheur-là, on ne sait pas… — si lente, le plus lentement possible, elle vint vers lui, — toute soleil, sur la terre, ainsi que dans du ciel, si bien que l’on ne voyait pas qu’elle avançait…

Elle vint. Il l’eut.

Voici la maison. Je viens à toi… Flamme ! flamme de tes yeux ! chauffe, réchauffe-moi ! D’un hiver rigoureux, — murs nus de la prison — après des mois, des mois, mon cœur s’échappe… Viens !

Le soleil… sur la maison… — Oh ! du feuillage de tes cheveux enveloppe mon corps ! Comme un oiseau dans la verdure j’enfouis ma tête… en tes cheveux ! Et dans tes yeux, ton âme, — mon âme, — je l’enfouis.

Tu venais vers moi, lente, le plus lentement possible…

Vite, le plus vite possible, je vais, je cours à toi.

Je cours… Ah ! ralentis… On est très lent, si c’est vers le bonheur qu’on va. — Comme on se hâte, lorsque vers des larmes on va…

Vite, vite, vers ceux qui ne seront plus là…

Il entre… — Le soleil éclaire la maison.


Il entre. Que veut-il ? On ne le connaît plus.

Exprès peut-être ? On ne veut pas le reconnaître.

— Mais je suis… C’est moi qui… — Possible ! Est-ce qu’on sait !

La cour, voyez ! entrez ! C’est bien là ? Vous êtes sûr ? Vous vous reconnaissez…

Nous… Non ! On ne sait pas. Il y a si longtemps ! Est-ce qu’on sait même l’adresse et le nom de tous les gens… — cité ! auberge de misère ; il en passe, il en passe… — de tous les gens qui vinrent souffrir un instant là !

Pourtant c’est bien ici. Qu’est-ce donc qui a changé ?

Rien ! Mais rien… Écoutez. On crie, on se cogne, en bas. Ce sont d’autres ivrognes. On chante, au-dessus. Ce sont d’autres esprits heureux. Là-haut, on tousse… Mais c’est une autre poitrinaire. Ça ne peut pas toujours être la même qui se meurt…

Et lui, — l’amant de la belle blonde, — qu’on disait…

Ils s’adorent toujours. Seulement c’est un autre.


Bien.

Libre ! plus libre encore qu’il ne l’avait pensé.

Toute chaîne morale rompue. Toute ! — Libre, vraiment libre. Rien à lui, même sa femme. Libre, effroyablement.


La Liberté ! Cela danse d’abord dans la tête. Étrange… — Réveil subit après un cauchemar. Ivresse louche. Éblouissement d’en dedans qui erre par les ténèbres, Lumière fiévreuse, qui blesse vos yeux lâches, bêtes de nuit !

Que manque-t-il donc au ciel, — si grand, si nu, si vide ! — Que manque-t-il donc au ciel, pauvre oiseau ! — Des grillages ?

Les grillages rassurants, aimants, — qui tenaient chaud…

Partie ! Aux joies de ce monde la belle s’en est allée.

Elle n’a pas attendu qu’une société meilleure, rêve de plaisir durable, facile et abondant, comble toutes les famines par des satiétés…

Les phalènes, la nuit, vers les clartés des lampes, éblouis, laissent traîner leur lourd vol enfantin. Pourtant les étoiles brillent — pas si fort, pas si gros ! — les étoiles là-haut ! — y aller, y aller ! — Les phalènes ont des ailes, ils pourraient essayer.

Les femmes ont des yeux qui semblent bien un rêve. Mais non. Un rêve… — c’est qu’il s’y mire d’autres yeux. Toi, quand tes bras se tendent, c’est parfois vers la nuit. Elles, il faut que ce soit vers quelqu’un, quelqu’un d’ami. La nuit, dehors, c’est froid ! les étoiles, c’est très loin. La lampe est douce, il fait meilleur, il fait plus clair. Et pas toute seule surtout… Il faut bien quelqu’un, là. Quelqu’un d’ami… Même qu’on aimerait moins que toi. Mais quelqu’un… quand ce ne serait que pour songer à toi.

Puis, il faut rire. On croit que leurs lèvres s’ouvrent, toujours rien que pour des baisers, rien que pour moi. Non. Quelquefois, oui… on est gentille, on aime bien. Mais d’ordinaire, elles s’ouvrent, c’est pour rire simplement.

Et pour manger aussi… Oh ! oui… de bonnes choses…

Et ces seins qui s’avancent, et ce corps qui se penche… Pour des caresses, non pas… Pour la danse, la danse…

Partie, aux joies de ce monde la belle s’en est allée.


O Messie, Rédempteur des hommes, pauvre diable ! Tu as cherché une foi pour agir… La voici.

Écoute… Dans le fond de toi-même, dans ton âme, ta conscience, — bien plus ! dans ton corps même, du bulbe des cheveux qui se dressent aux doigts de pied qui se crispent — sens, regarde, écoute, admire… Sens-tu bien comme cela fait… la foi, la Foi sincère, réelle, celle qui va agir, tout de suite… — celle qui agit.

Sens-tu comme l’être se tord, — les mains s’agitent, saisissent… on ne sait quoi ! mais les deux bras veulent étreindre… Et puis le cerveau fou, et qui veut s’envoler, tire, tire tout le corps, veut l’emporter… l’entraîne.

Alors — il semble qu’on était mille — on n’est plus qu’un. Les pensées, les déchets, bribes d’idées… toutes ces hésitations s’émiettent, fondent, foncent, sont rien. L’être entier, âme et corps, converge… On croit. On va.

Crever de faim devant des mangeailles entassées, grelotter de froid la nuit à la porte des palais, débattre son corps fébrile entre des murs de prison, chiner à la besogne fastidieuse de la vie, gémir dans la défaite sûre et irrévocable des idées ou patries pour la gloire desquels on serait mort joyeux, — bien plus ! devant des gens qui ne veulent pas comprendre, échec atroce de la pensée et de l’orgueil, crier, tâcher, vouloir de toutes ses forces, sous le flot des railleries, faire émerger un peu de sa conviction, à soi, de ce dont on est sûr, qui serait le bonheur de tous ! — ah ! même des enfants qu’on aime… les entendre, sans une croûte de pain chez soi, dire : J’ai faim ! — et lentement, dépérissant, les voir, les voir… — Ah ! tout ça, des souffrances dont on ne meurt pas, soi ! Tout ça, c’est des souffrances qu’un cœur d’homme supporte, et porte sans plier — et sans se révolter.

Mais deux lèvres qu’on voudrait embrasser, — ne pas pouvoir…

Non, ça, il n’est de bonté, il n’est de dieu, de bête, qui y tienne ! Des lèvres, que l’on croyait à soi… Lèvres de la femme aimée… Lèvres, lèvres — et sur ces lèvres, la souillure d’autres lèvres…

Depuis combien de temps, pourtant, réfléchis-tu ?

Agir… agir… Ah ! oui. La misère, le travail, monde mauvais à détruire, monde meilleur à atteindre… Même dans la prison, tu disais : Je vais agir. Que les murs s’ouvrent, de la prison ! Ils s’ouvrent ! Tu cours à elle. — Qui ?… La Révolte ? — Non. La femme !

Mais maintenant…

Tu n’as pas dit une seule fois : Je vais agir. Non. Tu ne sais même pas où tu vas. — Mais tu vas. Toi… — Non, pas toi,.. Un autre qui est entré en toi, un autre décidé, et calme, et sûr de lui…

Un autre, qui se promène tranquillement dans la rue…

Et tu te demandes : où va cet autre ? Où vais-je ?

Ici. Toi et lui ensemble, vous arrêtez.

Ici, devant cette boutique, où se vendent des choses à tuer. Jadis on ramassait des cailloux, simplement. Au lieu que maintenant…

C’est beau, une belle lame bien tranchante qui brille.

— Combien, monsieur ?

L’argent gagné dans la prison. Gagné en travaillant et en songeant à elle…

Georgette, chérie… douce, très enfant. Qu’elle était belle ! Des cheveux fous… de la fumée de soleil ! Comme tu l’aimais…

Comme tu l’aimes maintenant que tu es sûr, bien sûr…

Et tu serres le couteau dans ta main ferme et calme, et tu le serres contre ton cœur et tu l’y presses, — amant qui tient enfin, après des mois de prières, un mot de l’adorée qui lui dit : Viens ! Je t’aime. Viens demain… — Oh ! de même que ces mots lui rentrent dans la tête, il voudrait que la lettre qui les lui dit lui rentre dans le corps !


Non ! Tu ne souffrais pas vraiment comme tu souffres. La Société, la vaste, hideuse Société, ça ne vous fait pas le mal que fait une petite main de femme, presque de petite fille… Non ! La faim, le froid, l’oppression, l’injustice, ça ne fait pas des colères comme celle que vous fait… un peu de peau de femme qu’on vous prive de caresser.


Puis toutes ces idées, rêves… révolution… Ça ne se venge jamais bien. Tandis qu’ici, on sait. On souffre. Mais… un peu de sang ! et l’on ne souffrira plus.


Songe aux autres pourtant.

Une fille qui a faim et qui, songeant peut-être encore à toi, vend ses baisers… une fille qui, suivant sa pauvre âme de fille, — se résigne… — Ah ! les autres, toute l’humanité qui souffre aussi, qui a faim, vend sa chair, son travail, aux désirs qu’elle déteste, toute l’humanité qui se vend sans révolte — est autrement coupable… Songes-y bien.

Mais la douleur de tous n’a pas suffi, la tienne, même la tienne, ce n’était pas assez pour que tu agisses… Il a fallu le vil orgueil, la chose du mâle… Pour agir, il faut bien que ce soit quelque chose d’ignoble. Ça ne pouvait être beau, si cela sortait du rêve.

À présent, sacrifié, songe aux autres. À ceux qui n’ont ni toit, ni pain, ni rien, ni femme. Venge donc un peu des autres en te vengeant ! — Après toi. Venge-toi d’abord ! — Mais après…

Ne sacrifie pas ta vie à ta seule vengeance… Toi qui cours vers le meurtre quand on prend ton amour, et qui réfléchissais quand on prenait ton pain… Toi, libre ! répands sur nous un peu d’affranchissement… — Un peu de sang… les premières gouttes de l’orage.

Maintenant, va ! Tu sais où elle demeure, n’est-ce pas ? Ce n’est pas long de retrouver quelqu’un que l’on veut tuer…Quand on veut bien. Ah ! si l’on voulait une fois bien… Ce ne serait pas long de trouver un monde meilleur…

Utopies ! Non, non ! vous ne serez pas vaines. Un peu de sang, c’est déjà un peu de réalité. Et l’on saura à voir une trace rougie, et l’on saura, à la fumée de ma souffrance, qu’ici brûla et s’est éteint un malheureux…

C’est là. Elle, ici… Mais… elle est heureuse, alors ! Riche, on dirait… Presque. Maison de bonne apparence…

Tu vas pouvoir…

— Oui, oui…

— Toutes tes précautions…

— Qui veut bien, n’oublie rien…

— Es-tu sûr…

— Oui, sûr. La tête n’est plus un poids lourd sur le corps. Elle s’élance au contraire, le corps retient son vol. Enthousiasme, rage, folie de crime, — qu’importe ! C’est la fièvre des batailles, la foi des religions, l’extase divine, l’absorption de l’être — on croit, on veut…

Et l’on agit. — Action lâche… — Bah ! l’on agit…

Et l’on va vers le crime tête haute et croyant, plein de ferveur, ainsi que l’on va au martyre…

… Tu saigneras, douce chair tendre ensoleillée.

Entre ! Ne fais pas de bruit : elle pourrait s’éveiller.

Elle a beaucoup souffert, t’ayant beaucoup pleuré. Une souffrance de plus… Non. Qu’elle meure. Il suffit.

Sur la pointe des pieds… Chut ! chut… Entre sans bruit…

C’est elle… Là… Dans l’ombre… — Mais elle dort ! — C’est elle !

Cache la lueur de la bougie avec ta main.

Ne la réveille pas… elle dort si heureusement !

Pauvre, respecte un peu le bonheur — le sommeil.

Regarde-la un instant… Mais ne la réveille pas…

Elle… Georgette… Qu’elle est belle !

Oh ! embrasse-la une fois encore… Baise ces douces lèvres. Caresse-toi la joue de ces cheveux d’or fou…

Mais ne la réveille pas. Si tu la réveillais ce serait vainement. Cache ta lumière. Éblouissant le bleu de ses yeux, nul rayon n’en viendrait à son pauvre cerveau qui ne peut pas comprendre.

Georgette… Chut ! Elle dort.

Te rappelles-tu, amant ? Regarde ! — Ces frisettes dorées, et ces lèvres, ces bonnes grosses lèvres de bébé, ces yeux qui se sont clos sans savoir que c’était pour bien plus d’une nuit, son bras demi-nu par-dessus sa tête, comme un enfant, et ces joues jeunes, joufflues comme des joues de petit ange, — mais ces mains, pas si blanches, jadis ! et ce fichu, cette dentelle, et ce petit peu de rouge, tout cela que tu ne lui donnais pas, dans la misère, oh ! belle ! — tout ça qui la refait de nouveau si jeune, de nouveau si belle !

Te rappelles-tu, petit père ? Il avait ces belles joues, lui, — lui, il les avait. La misère que tu lui fis les eut tôt amaigries. Il avait ce beau geste de bras blanc par-dessus sa tête. Le geste de sa maman, le même, tout enfant. Les bras sont retombés tout le long de son corps ; ils auraient tenu trop de place dans le petit cercueil. Rappelle-toi… Écoute. — Le silence aussi parle des ressemblances… tu vas entendre… Oh ! si ces lèvres s’ouvraient ! Lèvres rouges… — Jadis, petites lèvres pâles, qui t’appelaient : j’ai faim, j’ai froid… — Rappelle, rappelle-toi ! … Il était sorti d’elle.

Penche-toi sur la jeune et belle et pauvre femme, penche-toi comme sur un pauvre petit enfant qu’elle est, embrasse… Dernier baiser… Où le poseras-tu ? Ni au front ni aux lèvres. Car là et là il y eut d’autres baisers dessus ! — À combien, à combien les dignes baisers du front ! À combien, à combien les chauds baisers des lèvres ?

Pouah ! À d’autres ! À d’autres ! C’était à eux, ce mien corps-là ! Eh ! bien ! c’était peut-être là un morceau de bourgeois ! Oui, tes restes, qu’ils se payaient, et à grand prix. Et toi, tu venais souiller, violer, frapper leur femme, tu venais manger leur chair, forniquer à leur table.

O peau fine, parfums de la chair, nacre des dents, ô fruit juteux des lèvres, alcool puissant des yeux, pressions suaves, cambrures, alanguissements du corps, et comme le pétillement blanc du vin doré, mousse fine du linge… — à eux ! À toi, aussi !

Part à deux. Tiens ! prends de l’or, sur la table laissé. Prends donc ! Mais tu es riche. Fruit mûr très peu mordu. Tu t’es sorti de misère, tu as conquis ta place, ta part de bourgeoisie. Tu vas vivre. Buvons à ton avènement à l’honneur d’être un homme.

Boire ! Boire assez pour noyer toute la rage qui vous étouffe ! La noyer de vengeance… boire à grandes lampées !

Non. Il n’accepte pas la richesse telle quelle. Pas plus que la pauvreté. On a de l’honneur. Pauvre, l’on vole ; et riche, on donne.

Ainsi avant d’ouvrir les mains on les tient hautes, pour montrer qu’elles sont pleines. Et lui devant cette richesse vivante qu’il adore, avant de la tuer, avide, il s’en remplit les yeux.

Chérie ! Chérie ! La peau un peu lasse de baisers, n’est-ce pas ? Il y avait encore un vague hoquet d’amour, dans le râle très doux qui berçait ton sommeil, le copieux sommeil d’après le bon éreintement.

Tiède encore, chaleur des dernières caresses, elle dormait, la chère et pure prostituée. Mais l’oxygène, sifflant entre la lèvre et les dents, venait fraîchir en douce brise la fièvre des nuits chaudes, gouttelait une rosée d’aube sur la tension des nerfs, pour la refaire dispose à de nouveaux baisers, à de plus tuantes orgies.

Toute chérie ! J’avais fait un fils dans ta chair, et je t’aime, toute belle, toute chérie !

Tu dors… Tu ne sais pas ! — Tu ne dormirais pas…

… Si tu savais que je t’aime tant, chérie ! chérie !


Et maintenant élève ton bras où la lame brille…

Une dernière fois regarde-la sourire…

… Elle, en dormant, calme, comme une enfant, — heureuse…


Et toi, aussi, République, tu dors tranquille ! On te laisse dormir. Tu es belle, souriante. Et facile ! Beaucoup ont eu de tes baisers. Dors ! Dors ! Les affamés te regardent dormir.

Quand l’heure sera venue, sois sûre qu’on te réveillera. Horrible réveil ! Puisses-tu d’un pied si agile et si sûr, faire le saut du sommeil à la mort qui t’attend, que tu ne voies pas le gouffre de sang qui les sépare.

C’est ton amant, ton premier amant… — c’est le Pauvre ! Il t’attend. Celui qui te fit femme, et que tu as trahi. Repens-toi, tu t’étais pour toujours donnée à lui, sous les plus augustes serments. Prostituée, tu l’as lâchement abandonné. Tu as été aux riches, tu t’es vendue pour de l’or. Lui t’aimait. Tu as sali ses rêves. Lui t’aimait. Tu as empoisonné sa vie. Tu as cru que jamais il n’oserait se venger, que d’un baiser et de quelque monnaie satisfait, il accepterait un rôle infâme, et que la honte, la faim et son amour pour toi… auraient raison de lui.

Il est venu. Il vient réclamer tous ses droits.

Comment ! Il savait donc…

Qui donc l’a averti ?

Ce n’est pas un prêtre. Il ne les écoute plus. Ce ne peut pas être un prêtre. Est-ce que ce serait un Dieu ?

La Bonne Parole s’est répandue sur la terre…

À nous, apôtres, messies, venez à la Bonne Parole. Il faut qu’on sache. Il y a du nouveau sur la terre. Il y a du nouveau qui est venu du ciel.

Il est dit qu’on peut être heureux, ici, tout de suite…

Machine stupide ruée vers quelles catastrophes ! qui donc, t’avertissant par un signal subit, tel qu’un train sur ses rails au signal du danger, fera rebrousser chemin aux activités des hommes, et renversant toutes les vapeurs de leurs âmes, les lancera vers de plus propices avenirs !

O antique bonhomme, roué, courbé, battu, chair à corvées, chair à canon, chair à plaisirs, Bonhomme faiseur de richesse, écoute…

La Bonne Nouvelle s’est répandue sur la terre…

Il est dit qu’on peut être heureux ici, tout de suite…

Il y a assez pour tous ! Crève le monde ! Que le fer qui tranche dise où est le mal. Nous saurons, nous verrons, nous allons voir : la vie humaine — heureuse ! — est une chose possible.

Esclave et serf, qui lentement et durement, jusqu’à la liberté t’es hissé par les siècles… — ô Massacreur de nobles, de prêtres et de rois, bonhomme qui t’affranchis, chose humaine, bête infime, nain rabougri ! — lève ton cul de terre et tes genoux aussi ; achève, dresse ta taille, lève la tête, ô géant ! Debout ! Conquiers, jouis, aime, prends toute ta part de bonheur et de vie.

Et s’il faut un tonnerre pour réveiller tes pauvres membres engourdis, si ma voix est trop faible pour tes oreilles dures, à mon aide ! puissance aveugle et formidable, toi dont la voix s’entend même des riches, — Dynamite, parle donc, prêche le droit des hommes… Crie de toutes tes forces… Répands sur toute la terre…

… — Il est dit qu’on peut être heureux, ici, tout de suite…

Répands la bonne Nouvelle d’un geste de murailles !


Georgette ne put savoir, ne put jamais savoir…
Elle vit son amant et lui tendit les bras.
Purifiée, dans ses bras, doucement, elle mourut.


Agile, rouge et chaud le sang court dans la chambre. Jean devient fou à boire à la source vermeille.

Une action. Il a donc fait une action !

Si peu de chose ! Un coup un peu fort, le sang coule. Et c’est tout. Quoi ! la vie, cela tenait si peu ! Car on l’enlève, du bout des doigts, ainsi qu’un premier cheveu blanc.

Et l’on se redresse, fier.

Son œuvre ! Le cadavre, par terre. Tout à l’heure, ça vivait. Qu’il a fallu peu de chose pour en faire une chose… — Injustice, que faut-il donc pour t’abattre ?

Peut-être… un coup qui ose ! Et tu ne vivrais plus !

Au levain du sang monte, pétrie, la rage. Ivre, le meurtrier râle, ivre de joie, et s’exalte. À nu, ce corps que nu il possédait. Comme ses lèvres jadis il y replonge le couteau. Ce ventre qu’il ne peut plus féconder, il le crève. Où ça, l’âme ? Aux entrailles, d’où les excréments sortent ? À mort ! À mort ! On ne peut donc tuer qu’une fois ! À coups de pieds ! Tiens ! Encore ! Ma femme, ma femme à moi ! Et aux autres… C’est-il comme ça qu’ils t’embrassaient ? Que de sang ! Liberté ! Orgueil ! Puissance ! Joie ! Je suis roi, je m’affirme ! J’existe au-dessus des autres. Rouge, rouge ! Triomphe rouge ! Et moi aussi, j’ai eu ma portion de victoire !

Et moi aussi, couvert de ma bave et de son sang… moi assassin. — … la gloire ! la gloire !

Tel au champ de bataille où ta neige et la mort étendent la misère de la plus grande des gloires, un homme au-dessus des hommes apeurés se dressait, un homme qui regardait fuir du malheureux ennemi, traqué et réfugié sur la glace des lacs.

Il se dressait et ricanait, couvert de gloire. El il pensait aussi : ne peut-on vaincre qu’une seule fois ?

Il la fit canonner, cette glace frêle qui portait des humains. Des mille hommes s’écroulèrent dans la mort, des mille machines de pensées, d’amour, de joie, un tas énorme de pères, de fils, d’époux, d’enfants…

L’Empereur fredonna, n’osant danser de joie.

Certes, ça valait la peine. Voilà qui était tuer. Crever un ventre de femme à coups de couteau, ça n’est pas comme crever, et à coups de canon, un lac chargé de ce poids humain : une armée.

Mais on est des pauvres, on se paye de pauvres joies…

On fait ce qu’on peut… En temps de paix, n’est-ce pas ?

De nos jours, en France, c’est à peu près tout ce qu’on peut tuer. Et par les rideaux louches d’une chambre d’hôtel meublé, le même soleil, celui des plaines d’Austerlitz, étend un peu de clinquant de gloire sur du sang.

Et maintenant vas-tu régénérer le monde ? Qui ? — toi, l’empereur ! qui le peux, — toi, l’ouvrier, qui le rêves !

Ils vont toucher au monde de leurs mains ensanglantées.

Eh ! que peuvent-ils ! Mais rien ! ni l’un ni l’autre, rien ! — Répandre un peu du trop de douleur qui est en eux.

Faire souffrir, encore un peu plus, faire souffrir.

On ne peut rien… — Si ! L’on peut tout de même un peu de mal.

O vieux Monde, tant de fois si cruellement régénéré, qu’il te faudra souffrir, saigner, mourir encore ! — avant que tu aies fini d’inventer la Justice !

(À suivre). Eugène Morel.
  1. Voir La revue blanche depuis le 15 août 1897.