Terre d’ébène/Chapitre XXI

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Albin Michel (p. 169-177).
XXI. La forêt qui parle

XXI

LA FORÊT QUI PARLE

La forêt ! Le terrifiant royaume des coupeurs de bois !

J’ai quitté Abidjan à la recherche d’un chantier. On ne respire pas tout à fait à son aise dans cette Côte d’Ivoire. On dirait que l’on est sous une cloche, comme si les hommes demandaient à mûrir !

C’est beau, la forêt ; c’est beau vu de la route…

Entre Abidjan et Dabou, je trouverai mon affaire. Mais je ne suis pas du pays, je tâtonne. Des poteaux, en bordure, annoncent : « Tiama 57 ». Plus loin : « Mouchibanaye 80 ». Ma carte ne porte ni Tiama ni Mouchibanaye. Ce n’est qu’en lisant : « Acajou 47 » que j’ai compris qu’il s’agissait d’arbres et non de villes. Ce n’était là que le bristol des prospecteurs.

Où est le chantier ? Aucune amorce de Decauville. Je ne puis me lancer au hasard sur les pistes ; je m’égarerais, m’endormirais, et les fourmis manians, qui ne sont pas difficiles, me mangeraient !

Les nègres que je rencontre, je les arrête. Je fais appel à mon langage international : imitant l’homme qui abat un arbre, celui qui tire les billes. Tous comprennent ; cependant, ils viennent du fin fond de la Côte d’Ivoire ; eux aussi ne sont pas d’ici.

Je descends de voiture. J’essaie un sentier. Erreur ! les feuilles ne sont pas foulées.

Enfin, voici un chef noir. On reconnaît un chef à ses boubous, mais plus sûrement à sa bonne santé et à ses kilos. Celui-là pèse dans les cent dix ; c’est un grand chef. Il va vers Abidjan, suivi de deux serviteurs. Je mime mon discours.

— Hommes à bois ? fait-il, hommes à mourir ?

Il m’indique que c’est plus haut.

En effet.

Voici les rails d’un Decauville. Je les suis. La forêt ne vous donne pas le vertige, ou celui qu’elle procure est le contraire de l’autre : loin de vous attirer, elle vous repousse. On n’avance pas d’un air dégagé et consentant. Si l’on n’écoutait que son instinct, on ferait marche en arrière. Alors que l’on a parcouru cent mètres, on croit avoir abattu un long chemin. Dire qu’il est des intrépides qui vont, en partie de plaisir, déjeuner dans les grands bois ! Il est vrai que cela se passe en France. Ici l’on ne se sent pas bien.

C’est la pénombre.

Hache sur l’épaule, un homme nu descend vers la route. Ses yeux sont battus, son corps rompu. C’est la première fois que je vois un nègre fatigué. Il me regarde avec un intérêt surprenant.

— Le chantier ? fis-je.

Il me montre que c’est d’où il vient. Une tornade se prépare. Le vent commence à charger le haut des arbres. Tout se froisse au-dessus de moi.

Je marche une heure. Plus de Decauville. La trace de pas frais est une indication suffisante.

Un autre nègre apparaît. Pour lui, je suis un chef, et il vient me mettre sous le nez, en guise de passeport, un doigt écrasé et saignant. Je lui dis : « C’est bien ! » comme si j’avais à lui dire quelque chose !

Soudain la forêt parle. C’est d’abord une rumeur un peu éteinte. J’avance. Il me semble qu’on scande une litanie. La forêt cependant est encore aphone, mais les cris enflent :

— Ah ya ! Ah ya ! Ah ya ! Ya ! ya ! ya ! Yââââ ! yââââ !

Les cris me dirigent. Je tombe sur la chose. Cent nègres nus, attelés à une bille, essaient de la tirer.

— Yââââ ! yââââ !

Le capita bat la mesure avec sa chicotte. Il semble être en état de convulsions. Il hurle :

« Ya-ho ! Ya-ho ko-ko ! » et même « Ya-ho ! Ro-ko-ko ! »

Dans l’effort, les hommes-chevaux sont tout en muscles. Ils tirent, tête baissée. Une dégelée de coups de manigolo tombe sur leur dos tendu. Les lianes cinglent leur visage. Le sang de leurs pieds marque leur passage.

C’est un beuglement général. Une meute à l’ouverture du chenil. Piqueur, valets, fouet, aboiements.

Un homme blanc ! Il reste béat de ma présence. Je vais à lui.

— La vie de la forêt m’intéresse, dis-je. J’ai voulu voir le travail du bois.

Et je me présente :

— Londr… !

— Martel, répond-il.

Il était maigre, harassé ; il avait vingt-six ans. Ses yeux luisaient comme à travers les orbites d’un crâne. Un sifflet à roulette pendait à sa ceinture. Il suait de partout.

— Quel métier !

Il fit :

— C’est un métier de bagnard. Cependant, on tient ! On se rattrapera pendant le congé !

— Encore loin ?

— Plus que huit mois ! Eh bien ! allez-vous tirer ?

— Ah yâ ! Ah yâ ! Ah yâ ! Yâ ! Yâ !

Un nègre accourait :

— Missié Matel ! criait-il, missié Matel, les abbatteurs faire couillons. Tiamé a parlé et eux foutu camp.

Pris de panique devant le gros arbre qui allait tomber, les hommes d’abatage avaient lâché la besogne.

— Ils vont écailler mon arbre ! Ah ! les s… Idiot !… cria-t-il au capita.

Le capita expliqua qu’il avait tapé sur les déserteurs de toutes ses forces, mais que, refusant de continuer, ils l’avaient insulté par sa mère.

Foulant l’humus, on se hâta vers le lieu du drame. L’arbre ne tenait que par lambeaux.

Le capita montra une direction et dit :

— Foutu camp pa là !

— On va les « coxer » ! fit le blanc.

Et voilà le blanc et son homme qui se jettent à toutes jambes à travers la forêt.

À ce moment, la tornade se déclencha. On allait en prendre pour une heure sur les épaules. Le blanc, s’étant ravisé, revint avec deux nouveaux abatteurs.

— C’est un arbre de trente tonnes. Il y a trois billes là-dedans, à huit cents francs la tonne. S’ils écaillent la base, c’est une bille de moins, huit mille francs perdus !

Il s’approcha de l’arbre, lui caressa orgueilleusement l’écorce.

— Ça c’est un arbre ! C’est moi qui l’ai découvert, un tiama, un noyer d’Afrique. Allez ! Allez ! criait-il aux abatteurs.

Les abatteurs frappaient.

— Dundi ! hurlait le capita. Dundi (dépêchons) !

La hache vibrait dans la chair du bois. Ils frappaient en chantant d’une voix de tête :

Dibadivo ! Ah ya ! Nidibilé !

C’étaient des mots à eux ; ils s’encourageaient. À la fin, le dibadivo fit place à une longue plainte, une de ces plaintes d’épuisé, sœur de celles que l’on entend dans les hôpitaux. Mais les hommes frappaient toujours. Soudain, un craquement. L’un des nègres sauta de l’échafaudage. L’autre donna un dernier coup et sauta aussi. Et l’arbre s’abattit comme s’abattent toutes les grandes choses, avec un bruit majestueux qui commande aussitôt le silence.

Le capita revint. Il n’avait pu « coxer » les déserteurs.

— Je les aurai demain ou après-demain, fit le jeune blanc ; je sais où ils sont allés.

— Peut-être reviendront-ils d’eux-mêmes se faire payer ?

— Ils se moquent de l’argent. Mais ce soir ils ne peuvent manger que dans un village. Je me suis entendu avec son chef ; il me les ramènera à coups de manigolo.

Nous retournâmes au tirage.

— Voyez-vous, moi je n’aime pas les battre, mais il le faut. D’ailleurs, si vous en prenez un en faute et que vous lui administriez une bonne raclée, il ne vous en voudra pas.

Il me montrait son bâton.

— J’ai toujours la trique à la main. On ne connaît pas deux façons de travailler ici. C’est dommage. Mais je les soigne. Je ne les vole pas sur leurs rations. Ils savent que je suis juste si je suis dur. Pas un ne m’en veut. Ils sont même rares ceux de chez moi qui ne finissent pas leur contrat. Je suis celui qui fait le moins de morts dans la région. Que voulez-vous, c’est pénible à dire, mais la machine ne peut remplacer le nègre. Il faudrait être millionnaire. Le moteur à bananes, il n’y a rien de mieux. D’ailleurs, seul le nègre peut marcher dans le poto-poto.

Ce jeune homme était logique. Lui, était venu en Afrique pour faire du bois. Il faisait du bois avec les moyens en vigueur. Il ne dépassait pas le règlement.

— Allez ! Tirez ! Tirez !

— Ah ya ! Ah ya ! Ah ya !

— Rien que pour amener cette bille à la rivière, j’ai besoin de trois jours, encore si la tornade ne délaye pas trop le poto. Enfin je n’ai plus rien à abattre d’un moment ; voilà la lune montante, et il ne faut pas couper quand la lune monte… — Kouliko ! dit-il à son capita, tu vas me choisir dix costauds pour la nage, hein ? C’est dans trois jours.

— Vous allez faire un concours de natation ?

— Dans la boue, oui, et moi en tête. On va jeter les billes à l’eau. Ce n’est pas tout de les couper, il faut les amener à Abidjan, ensuite à Grand-Bassam. Maintenant je vais faire le jockey aquatique, à cheval sur mes drômes. Ah ! il faut avoir une santé !

— Et vous gagnez beaucoup d’argent ?

— Moi ? Je ne suis pas patron, mais chef de chantier. Je gagne de quoi ne pas m’ennuyer pendant trois mois à Paris une fois tous les deux ans.

Il soupira et dit :

— Ah ! la place Clichy vers les sept heures du soir ! Les petites femmes !

Puis il revint à son état :

— J’ai acheté des actions de la mine d’or, vous savez, à côté, à Koukombo. Il faut croire au miracle. C’est à nous, coloniaux, à donner l’exemple. Et puis il y a de tout dans cette sacrée terre d’Afrique, on ne sait jamais !… Kouliko ! va dire qu’on dépèce la biche. Vous dînez avec moi ? Pas de restaurant, vous savez, par ici. Aimez-vous les cervelles de singes ? C’est excellent… Kouliko ! tue deux singes en chemin. Et Odoz ? Connaissez-vous Odoz, monsieur ? Il possède quarante millions aujourd’hui. Il est arrivé de l’Isère en savates. Ah ! dame ! il a travaillé. Il a cherché pendant quinze ans ses millions dans le poto-poto. C’est le roi des coupeurs de bois. Je me sens autant de courage qu’Odoz.

— Mais vous toussez beaucoup.

— Je tousse ? Vous croyez qu’Odoz n’a pas toussé, lui ? Il ne peut même plus marcher tellement il a de rhumatismes. Les millions ? Regardez, ils sont là. (D’un grand geste, il me montrait la forêt effrayante.) À moi les manches courtes, le poto-poto, les billets de mille ou la bilieuse ! De deux choses l’une : ou la forêt vous enrichit ou elle vous tue. Pile ou face. À la forêt de décider !

— Ah ya ! Ah ya ! Ah ya ! Ya ! Yâ ! Yââââ ! Yââââ !