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Terres lorraines/Texte entier

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ÉMILE MOSELLY

TERRES LORRAINES
ROMAN

PRIX GONCOURT 1907
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PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, rue garancière — 6e

Tous droits réservés


TERRES LORRAINES


PREMIÈRE PARTIE




Il pouvait être sept heures du matin, en novembre. Une aube pluvieuse filtrait du ciel bas, noyait les champs d’une désolation infinie. Les chaumes grisâtres, lavés par l’automne, revêtaient la terre d’une toison hérissée, pareille à un vêtement de miséreux. La pluie cessait par moments ; alors une buée d’eau se levait des bois, dont le moutonnement ondulait dans les lointains ; puis une déchirure livide s’ouvrait au flanc des nuages ; la pluie tombait en un ruissellement de cataracte, comme si toutes les eaux du ciel s’étaient ruées par cette ouverture.

La route dévalait presque à pic. Par endroits des bancs de pierre affleurant le sol y faisaient des marches d’escalier pour des pas de géant, et ces pierres blanches étaient polies par la roue des chariots, par l’écoulement des eaux, par le glissement des sables.

Deux silhouettes s’ébauchèrent dans la grisaille du lointain, deux paysans qui marchaient côte à côte.

Ils s’arrêtèrent du même mouvement en haut de la montée, et s’étant adossés à des « landres » de bois sec, qui fermaient une friche, ils y appuyèrent les lourdes hottes d’osier qui leur sciaient les épaules.

Ils étaient tous deux étrangement pareils, vêtus de futaine grise que la pluie recouvrait d’une fine buée de gouttelettes, ayant le torse serré dans un tricot de laine brune. Leurs physionomies frustes et graves s’éclairaient du même regard bleu. Mais l’un était un jeune gars bien planté, dont les joues se recouvraient d’une barbe châtain, frisée et drue, tandis que l’autre, un vieux, tout courbé par le travail des champs, paraissait infirme, incapable de se redresser désormais pour regarder les nuages, le ciel lumineux, les spectacles qui égaient les hommes et les réconfortent.

Ils soufflèrent un moment, tandis qu’un pâle rayon de soleil, filtrant à travers la pluie, courait sur l’horizon, allumait des lueurs dans les buissons d’épine. Un roitelet, tout près d’eux, fit entendre quelques notes d’une chanson mouillée et frissonnante.

Puis l’averse redoubla.

— Pierre, dit le vieux, v’là qu’ça recommence.

Et l’autre répondit, haussant les épaules d’un air de lassitude :

— C’est le temps de la saison.

Ils se remirent en marche, ayant dans leur allure le morne accablement des bêtes de somme. Tout un attirail de pêche dansait dans leurs hottes. Pour franchir les ruisseaux d’eau boueuse, ils sautaient sur les pierres branlantes, étendant les bras pour reprendre leur équilibre. Pierre avait le bras passé dans l’anse d’un pot de fonte ébréché, où couvait un feu de braise. Quand la rafale tournoyante passait sur les deux hommes, une mince colonne de cendre, sortant du vase, montait dans l’air, comme une fumée.

Ils arrivèrent au bord de la Moselle. La rivière coulait, rapide et glacée, sous des branches de saules garnies de « chatives », brins de joncs et de roseaux secs, amenés par les crues récentes, que le vent agitait avec un long froissement triste. Une barque était amarrée à la berge, une vieille barque dont le fond était obstrué de gravats et d’herbes folles.

Les deux hommes y montèrent. Elle partit lentement, puis s’anima peu à peu, gagnée par la vie mobile et frémissante du flot. Les berges fuyaient de chaque côté d’un mouvement monotone, laissant apercevoir dans la profondeur des prairies inondées des saules étêtés qui levaient leurs têtes difformes. Et parfois aussi on côtoyait des tas de bois empilés à la lisière des forêts. Alors une odeur forte de tan courait sur l’eau : ce souffle pénétrant que les grands chênes exhalent après leur mort.

Puis la rivière s’élargit, devint un lac d’eau jaunâtre. Les deux hommes se mirent à pêcher.

Assis sur la planche à l’arrière, le vieux Dominique faisait décrire à sa barque des courbes lentes. Puis il jetait dans l’eau des poignées de son et de chènevis. De grandes traînées blanches filaient à la surface ; les coques légères des grains de chènevis se dispersaient en une poussière grise. Bientôt des ablettes attirées, montant des profondeurs, trouaient la nappe de leur frétillement léger, de leur pullulement innombrable. Pareille aux insectes sortis de la terre à la fin d’une journée chaude, toute cette vermine de la rivière grouillait, tournoyait, happait les menus débris emportés au fil de l’eau.

Pierre, debout à l’avant, plongeait dans la rivière le large filet, tendu sur deux bâtons en croix, qu’on appelle un échiquier. Puis il le relevait d’un vigoureux tour de reins, campé solidement sur ses jambes écartées au fond de la nacelle, qui vacillait à chacun de ses mouvements.

Les ablettes s’entassaient dans un coin, les ventres blancs jetant des lueurs pâles.

Un rude métier, cette pêche. Rentrés au logis, les deux hommes raclaient les poissons, mettant de côté les écailles qui luisaient comme des piécettes d’argent. Ils en remplissaient une grande boîte de fer-blanc, qu’ils allaient tous les quinze jours expédier à la poste de la ville. Ils savaient vaguement qu’on envoyait la chose à Paris pour fabriquer des perles fausses.

La pluie tombait toujours : on aurait pu tordre leurs vêtements. Une vapeur d’eau montait de leurs épaules, de leurs jambes, de leurs bras. Leurs mains, cinglées par l’averse, s’engourdissaient, devenaient si maladroites qu’ils s’empêtraient dans les besognes les plus simples.

Parfois ils pâlissaient, tout près de défaillir. Mais ils ne se plaignaient pas, retenus par une sorte de pudeur, craignant de passer pour des femmelettes. Des pensées tristes, de lentes obsessions tournoyaient invinciblement dans leurs cerveaux. Le vieux Dominique songeait à la vie qui se faisait plus âpre chaque jour. On trimait toute sa chienne de vie pour amasser quatre sous et on n’y arrivait pas. Mais il finirait bien par se reposer ! On le coucherait auprès de sa femme, la Marie-Anne, dans le petit cimetière de campagne dont les croix s’effritent sous les hâles desséchants, sous le ruissellement des pluies d’automne.

Pierre, plus jeune, regrettait simplement le bon gîte, la pipe qu’on fume au coin de l’âtre ; une vision obsédante ramenait devant ses yeux la « taque » de fonte dressée dans la cheminée, une plaque venue des temps anciens, couverte de dessins qu’on ne comprenait plus. La suie qui la revêtait s’enflammait parfois dans le feu clair des bourrées, et des rougeoiements y couraient, pareils à des chenilles lumineuses.

Le soir tombait sur les eaux livides. Cela vint lentement, doucement, ce crépuscule blême qui terminait le jour, comme il avait commencé, le noyant d’une clarté indécise. Une coulée d’ombre envahissait les champs, la rivière, la prairie inondée. La houlée furieuse du vent se déchaîna subitement. Il n’y eut plus rien que ces deux immensités mouvantes, la fuite des eaux sous le glissement de la nuit.

C’était la même vie pendant toute l’année, chaque jour ramenant le même labeur persévérant et vain.

Ces pêcheurs étaient pareils aux rocs calcaires dont leur visage avait la couleur terne et rude. À force de se pencher sur la rivière, leur regard usé avait l’éclat fondu, la transparence des eaux qui coulent.

Jamais ils n’auraient imaginé une existence différente, une façon moins pénible de gagner leur vie. Ils pêchaient comme leurs pères, pris par cette étreinte de la routine qui emporte les générations rustiques dans les mêmes chemins battus, coupés d’ornières profondes. Ils accomplissaient leur lourde tâche sans réfléchir, avec une lenteur de machines bien remontées, se hâtant vers un but qu’elles n’entrevoient pas.

Leur effort rude, simple, toujours renouvelé, se perdait dans le grand rythme des forces universelles. Ils peinaient sur les eaux, comme les sables qui coulent au flanc des monts, comme les souffles qui courbent les forêts, comme les sources qui rongent les rocs, sans avoir de leur vie autre chose qu’une conscience obscure.

En vain les longs hivers finissant en pluies tièdes apportaient au flanc des monts de mouvantes parures de fleurs, en vain les saules retombant sur les courants d’eau les effleuraient de la laine jaunâtre de leurs chatons, ils restaient insensibles à cette séduction que la nature indifférente semble prodiguer en de certains jours.

Un soir de novembre, là-bas, en Lorraine… Dans le village de vignerons, une petite place s’ouvrait, obstruée de fagots entassés, bordée par les pignons aigus des vieilles maisons, auprès des chènevières fermées de murs croulants.

Il avait dû pleuvoir tout le jour, mais le ciel s’était lavé subitement à l’approche de la nuit, les vents froids balayant les nuages. Des flaques d’eau luisaient, étrangement brillantes dans le noir des maisons, dans le noir des choses. Des étoiles s’y reflétaient, frissonnant soudain, quand des souffles ridaient la surface de l’eau immobile.

Tous les bruits se taisaient. On entendait par instants le grincement d’une poulie de fer surmontant un vieux puits, quand une voisine venait tirer de l’eau pour la soupe du soir. On voyait la forme vague de la femme se pencher sur la margelle de pierre, où le frottement des cordes avait creusé des rigoles.

Une fenêtre était ouverte dans la façade d’une maison. Deux jeunes filles se penchaient sur la barre d’appui, et causaient, s’arrêtant par moments, pour respirer les odeurs de terre qui montaient des champs assombris.

L’une était une belle fille aux joues roses, aux lèvres fraîches, dont le rire sonnait : un rire un peu naïf de personne bien portante qui trouve de la gaieté dans toute chose.

Alors sa compagne la regardait d’un air étonné, ayant l’air d’admirer et de blâmer à la fois cette insouciance.

Celle-là véritablement ressemblait à une demoiselle de la ville, avec son col blanc rabattu, sa robe d’étoffe grise dessinant sa taille souple, ses bandeaux plats séparés par une raie. On voyait bien à la fraîcheur de son teint qu’elle restait à la maison, loin des hâles desséchants et des soleils qui mordent la peau. Sous ses longs cils noirs, son regard avait une douceur soyeuse, une profondeur pensive qui attirait. Jolie ? On n’en savait rien. Mais à la regarder longuement, de toute sa personne s’exhalait un charme qui finissait par vous prendre. Ainsi poussent, dans les haies, des fleurs chétives, maltraitées par les vents, mais dont l’odeur tenace, inoubliable, fait chanter dans notre cœur des rêves infinis de tendresse.

Leur conversation traînait, gagnée peu à peu par le silence, par la nuit qui s’épaississait.

Elles parlaient de chiffons, de robes, de bals prochains. Leurs amies allaient se marier, et ce mot de mariage seulement prononcé, comme par un mystérieux enchanteur, les rendait rêveuses.

La rieuse, qui s’appelait Jeanne et était la fille d’un riche fermier de l’endroit, avouait que son choix était fait depuis longtemps. Puis, curieuse, elle interrogeait sa compagne, avec des détours habiles et précautionneux. Une fièvre les gagnait à parler d’amour : leurs voix tremblaient, chuchotantes, et leurs mains, furtives, se cherchaient dans la nuit pour des caresses destinées à d’autres.

La brune, Marthe Thiriet, fille du garde forestier, se dérobait aux interrogations, gardait son grand sérieux de personne réfléchie, qui ne confie pas ses secrets à la légère.

Se marier ! Elle n’y pensait pas. Son père et sa mère avaient besoin d’elle dans leur ménage.

Jeanne leva le doigt, fit trois tours de valse dans la chambre, et, prenant ce ton mi-sérieux, mi-plaisant qui lui était habituel, elle dit :

— Pas de cachotteries. Le jour où Pierre Noel te demandera, tu ne feras pas tant de façons.

Puis elle sortit dans un éclat de rire.

Marthe avait tressailli.

La nuit venait. Une bande d’or rayait le couchant et les sapins de la côte se détachaient si vigoureusement sur ce fond de lumière, qu’on aurait pu compter leurs branches une à une.

Marthe restait à sa fenêtre, appuyée à la vitre froide, dont le contact rafraîchissait son front.

C’est vrai qu’elle aimait ce Pierre Noel. Elle n’avait pas quinze ans, qu’elle faisait des détours pour le rencontrer dans les chemins, étonnée de sentir en elle quelque chose de doux, de profond et de fort, qui peu à peu remplissait sa vie.

Elle revoyait tout au fond de ses souvenirs, étrangement lumineux et précis, ces soirs du mois de Marie, où filles et garçons se retrouvent à la sortie de l’église, après la prière du soir. Le curé se démène, tempête, tonne dans sa chaire, qu’importe ! Ces beaux soirs de mai, pleins de clartés errantes, sont des rendez-vous d’amour. Que ce soit une profanation de faire servir à des usages si peu recommandables une cérémonie religieuse, on ne s’en met guère en peine dans les campagnes. L’église était encore vibrante de chants ; et l’harmonium laissait traîner par la porte son nasillement mélancolique, qu’ils étaient tous dehors, faisant claquer leurs sabots sur les marches du vieil escalier, se poursuivant et se bousculant dans la nuit claire. Alors c’étaient des poursuites éperdues, des bourrades robustes, de longues étreintes qui se terminaient par des baisers gloutons, appliqués aux bons endroits, dans les cheveux et dans le cou. Les pauvrettes se défendaient mollement et toute leur résistance tombait dans le rire pâmé des filles qu’on chatouille. Marthe fuyait comme les autres, vaguement peureuse et charmée, et quand un souffle brutal effleurait sa nuque, elle souhaitait presque que Pierre fût là, derrière elle, lancé sur sa trace. Quand ce n’était pas lui, elle résistait, décontenancée et furieuse, en fille qui ne cherche pas les aventures. Pierre, dame, n’était repoussé que mollement et avec toute sorte de timidités qui s’offraient presque. Comme ils lui avaient pris son cœur, ces soirs de mai, encore si froids dans ces pays du Nord, ces soirs où l’odeur des jacinthes montait des terres fraîchement remuées dans les jardins ! Une grande clarté blanche restait suspendue dans tout le ciel. La bande joyeuse galopait, galopait par les rues sombres, et des garçons de ferme, allant soigner le bétail, pénétraient dans les étables chaudes, portant à bout de bras des lanternes, dont les carreaux étaient de corne par crainte des incendies.

Hélas ! coureur de filles, ce Pierre !

Elle était si désolée, si meurtrie, par ce grand amour qui avait envahi tout son être, par cette conviction qui se faisait chaque jour plus accablante, qu’elle serait impuissante à le garder pour elle, rien que pour elle. Il fallait le voir ce Pierre Noel, le dimanche matin quand il traversait le village pour se rendre à la grand’messe. Il avait une façon à lui de prendre un air crâne, de rejeter son chapeau en arrière, de marcher les mains dans les poches, faraud, les épaules balancées. Il portait des cravates voyantes, une blouse bien repassée dont il laissait le col entr’ouvert, il ramenait sur son front ses boucles soigneusement arrangées. Et il regardait les filles sous le nez avec une telle effronterie que les plus délurées baissaient les yeux ; et on chuchotait sur son compte toutes sortes d’histoires.

Ah, si Marthe avait su faire comme les autres, les rieuses et les coquettes, qui s’offrent d’un regard et se reprennent l’instant d’après, qui par leurs manèges et leurs mines friandes, appâtent les hommes et les retiennent ! Mais non, elle ne savait que rester dans son coin, heureuse d’un rien, d’un sourire jeté au passage, résignée à souffrir, gardant l’espoir inavoué qu’elle finirait par triompher de cette humeur vagabonde, par le fixer pour toujours auprès d’elle, à force de dévouement et de tendresse silencieuse.

S’il venait à savoir un jour qu’elle avait tant pensé à lui, n’aurait-il pas un peu de pitié, cette pitié qui réchauffe le cœur et l’achemine doucement vers l’affection ?

Elle ne voyait pas toutes ces choses, bien sûr, car elle n’était qu’une pauvre fille, qui n’avait pas l’habitude de se regarder vivre. Elle les sentait plutôt vaguement et fortement, et il se faisait en elle un mélange confus de tristesses et d’espérances.

N’avait-elle pas réussi déjà une première fois à faire surgir en lui un grand élan d’amour sincère ?

C’était encore à la fin d’un jour de printemps, par un crépuscule baigné de lumière blanche. Le soir s’attardait sur les prés, l’air était bleu, des branches d’églantier effeuillaient au vent des pétales roses, qui tourbillonnaient. On avait fêté ce jour-là sainte Walburge, la patronne du village. Chaque année, il y a une heure exquise, quand la fête bruyante retombe à l’intimité d’une réjouissance familiale. La cohue de soldats, de citadins qui se bouscule dans la poussière s’est évanouie, les détonations des tirs forains se sont tues, et les chevaux de bois ne tournent plus, cachés par la toile blanche qui enveloppe le manège.

Toutes les visions du passé lui revenaient une à une.

Par les fenêtres ouvertes à la tiédeur du soir, on voyait des familles attablées, des gens en bras de chemise. Des enfants soufflaient dans des trompettes : on choquait des verres pour des santés interminables. Parfois un paysan descendait l’escalier de sa cave, une cruche de faïence bleue à la main, allant tirer au tonneau le vin des récoltes fameuses. Un reste de jour bleuâtre traînait dans la rue, et l’on n’entendait plus rien, rien que la nappe de la fontaine, dont le ruissellement se tordait au vent du soir. Le marronnier géant de l’église était fleuri de girandoles pâles.

Lassés tous deux d’avoir tant dansé ce jour-là, ils étaient venus respirer la fraîcheur dans le petit jardin attenant à l’auberge. Les bruits du bal parvenaient jusqu’à eux, mais lointains, fondus, étouffés par l’épaisseur des murs. On distinguait le ronflement sonore de la basse, s’essoufflant à suivre le nasillement de la clarinette. Un calme immense tombait sur le jardin, sur les bouquets d’arbres, sur la côte de vigne : et dans l’air planait par moment une vague tiédeur, un souffle alanguissant de tendresse.

Pierre était venu l’inviter à la danse plus souvent que de coutume. Les commères faisant tapisserie, alignées sur des bancs, devaient en causer pour sûr. Elle n’y pensait pas, dans son ravissement.

S’étant assis sur un banc, ils causaient tous deux gentiment, en vrais amoureux de village. Des paysans jouaient aux quilles avec des clameurs, des contestations, des disputes à chaque coup douteux. On entendait la boule sonnant contre les quilles cerclées de fer, quand elle arrivait au but.

Sur leurs têtes pendaient des grappes de lilas, du « mirguet », comme on dit là-bas. L’odeur forte des corolles épanouies se mêlait aux senteurs venues des jardins.

Marthe fit un gros bouquet de lilas qu’elle attacha à sa ceinture. Prenant une branche, elle la passa à la boutonnière de la veste de Pierre, trouvant un geste si tendre qu’il en fut tout ému.

Il lui mit le bras autour de la taille et l’embrassa.

— Vrai, mademoiselle Marthe, c’est pas pour dire, mais je vous aime bien.

Elle répondit, dissimulant sa gêne dans un éclat de rire.

— Vous l’avez dit à tant d’autres que ça ne tire pas à conséquence.

Il insista :

— Vous avez tort de vous imaginer ça : les autres, c’est pour l’amusement ! Mais vous, c’est pas la même chose.

C’était peut-être vrai, ce qu’il disait. Elle défaillait sous le poids d’un bonheur trop lourd pour ses forces. Ils avaient causé longuement, ne se décidant pas à se séparer, vaguement remués par la tombée de la nuit. La lune jaillit des entrailles de la terre, énorme et toute blanche, versant une lueur sur les pousses des jeunes ceps, trempés de rosée…

Pierre se leva, ayant terminé sa besogne, ce soir-là, plus tôt que de coutume.

— J’vas faire un tour, dit-il au vieux Dominique, qui, une aiguille de bois aux doigts, réparait quelques mailles de l’échiquier, qu’une branche de saule avait rompues.

Il descendit la côte, fumant sa pipe avec satisfaction, savourant le repos bien gagné, après une journée de travail.

Arrivé sur la place, il s’arrêta.

Il avait plu tout le jour, mais la pluie avait cessé vers le soir. De grands souffles passaient dans la nuit, de grands souffles froids charriant l’humidité, qui stagnait sur les labours d’automne. Un toit s’égouttant quelque part, au-dessus de sa tête, faisait entendre un clapotement triste. Au-dessus des maisons, la Grande Ourse, le « Chariot de David » allongeait son timon d’étoiles scintillantes.

Tout au fond de la rue, une lueur trouait l’ombre.

Des portes s’ouvraient sur des conversations interrompues ; une procession de lanternes s’avançait par les rues, courait au ras du sol, projetait sur les façades endormies de grands rais de lumière.

Les femmes allaient au veilloir.

Par moment la lumière faisait sortir de la nuit le soc blanc d’une charrue, la silhouette trapue d’un tombereau, mis au rancart. Sur le passage des femmes emmitouflées, des ombres gigantesques couraient le long des murs, montaient jusqu’aux toits, se perdaient dans les étoiles.

— Tiens, on veille chez les Lardonnet, se dit Pierre, je vais pousser jusque-là.

Sous la grande cheminée lorraine, dont le manteau était si élevé qu’un homme aurait pu y entrer tout debout, le veilloir était rassemblé. Un feu couvait dans l’âtre, un de ces feux d’hiver faits pour durer longtemps, et qu’on entretient avec des marcs de raisin et des tas de chénevottes. Des vieilles, au profil anguleux, assises à des rouets, filaient le chanvre, trempaient leurs doigts dans un gobelet d’étain pour mieux saisir le fil, qu’elles tiraient des quenouilles chargées d’étoupe. Des enfants se promenaient, portant haut dans l’air des croix de chanvre nu, frêles assemblages qu’un mouvement un peu vif éparpillait sur le sol. Des vieux, somnolents, fumaient leur pipe en crachant dans les cendres du foyer d’un air songeur, et sur toute cette scène le « coupion », un lumignon du temps passé, pendu à la cheminée par une crémaillère de fer, jetait une lumière vacillante, qui ne pénétrait pas dans les coins grouillant d’ombres.

Tout le monde s’écarta pour faire place à Pierre, car il ne comptait que des amis dans le village, à cause de sa bonne humeur, de sa large prestance qui en imposait.

On lui offrit un verre de vin cuit, un vin qu’on prépare après la vendange, en mêlant au jus du raisin un peu d’eau-de-vie.

Un plaisant, un petit homme au visage goguenard, travaillé par toutes sortes de mines, de froncements d’yeux, de sourcils, racontait une « fiaue », un de ces récits de veillée interminables, avec des péripéties terribles ou grotesques, variant au gré du conteur.

Tout à coup un choc ébranla la vitre. Un enfant, levant sa tête ébouriffée, s’écria joyeusement : « On va dailler. » Et il se fit un grand silence, dans l’attente d’une chose mystérieuse.

C’est en effet une très vieille coutume en Lorraine, un usage qui vient du passé profond, que d’aller « dailler » le soir aux fenêtres. Et cette coutume se meurt doucement par l’indifférence des générations nouvelles, qui méprisent ces vieilleries.

Antique cérémonie, avec un rituel et des règles, qu’on n’abandonnerait pas, une fois qu’on l’a commencée ! Mystère bizarre et compliqué qu’on accomplit avec une sorte de gravité recueillie.

Une voix s’éleva, une voix comiquement déguisée, la personne qui parlait de l’autre côté de la vitre, dans la nuit, s’efforçant de ne pas être reconnue.

— Voulez-vous dailler ?

Toute la chambrée répondit : Oui.

— Mariez-nous ?

— Avec grand Charles.

— On dirait un échalas !

— Avec le fils de la Goton.

— Il est trop bête !

Ce fut une revue amusante, une critique pittoresque des mots familiers, des travers et des attitudes de chacun. Encore un usage où l’esprit satirique et la malignité propres au caractère lorrain trouvent leur compte. Rien ne saurait rendre la drôlerie de certaines reparties, la vivacité gaillarde et joliment troussée de certains portraits, esquissés au hasard d’un dialogue rapide, aiguisés de pointes perfides et d’insinuations qui vont loin. Et le mystère ajoute aux moindres propos une saveur, un intérêt extraordinaires.

Toute la vie du village qui passe dans la nuit, les scandales, les événements de chaque jour.

Les jeunes filles surtout courent à ce divertissement ! Combien ont senti, quand on leur jetait un nom, se révéler un amour qu’elles ignoraient, qui avait germé et pris racine au plus profond de leur cœur !

Combien de cœurs ont battu contre les vitres froides, par les nuits blanches de gelée et fourmillantes d’étoiles ! Pauvres murs lorrains, lézardés de crevasses béantes, battus de pluie, comme vous savez de ces histoires d’amour, dont personne n’a gardé le souvenir !

Ce soir-là, une vieille qui filait dans un coin dit tout bas, mais de façon à être entendue de toute l’assistance, ayant jeté un regard malin par-dessus ses lunettes :

— C’est Marthe Thiriet qui daille.

Pierre leva la tête, mais voyant les yeux fixés sur lui, il s’efforça de prendre un air détaché, entamant une conversation sérieuse avec son voisin, tout en ne perdant pas un mot :

Le dialogue reprit :

— Mariez-nous.

— Avec Coliche !

Un rire éclata derrière la vitre, Coliche étant le berger de l’endroit, un garçon à demi idiot, hirsute et dépenaillé, traînant toujours sur ses talons deux grands chiens efflanqués, tout pareils à deux loups. Le beau parti pour une fille !

Puis on se piqua au jeu, et on proposa à la jeune fille des individus invraisemblables, des carrieurs de sable, ou des dragueurs de la Moselle.

Elle disait non, d’une voix amusée.

Les vieilles riaient dans le veilloir, arrêtant le mouvement de leurs pauvres mains tremblantes, qui tricotaient des bas ou filaient de l’étoupe. Et les tout petits, qui n’ont pas encore le sens des choses d’amour, riaient eux aussi, pour faire comme les autres, amusés par les reparties et le son bizarre de la voix mystérieuse, qui montait dans la nuit.

Il se fit un silence ; on se regardait ; la vieille qui avait reconnu Marthe la première secouait la tête d’un air entendu, s’apprêtant à dire une chose d’importance :

— Mariez-nous ?

— Avec Pierre Noel.

Marthe répondit :

— Il est trop coureur.

Mais le son de sa voix était changé. À l’émotion qui la faisait trembler, toute l’assistance eut la sensation qu’on avait touché juste.

Pierre s’était levé brusquement ; se dirigeant vers la porte, il l’ouvrit toute grande.

Toutes les filles qui daillaient avec Marthe ce soir-là prirent la fuite, comme un vol d’oiseaux effarouchés par un bruit. Les coiffes de leurs bonnets mettaient au fond de la nuit une vague palpitation de blancheur. Seule Marthe restait appuyée contre les ais de la fenêtre, le cœur battant, et les jambes si cassées par l’émotion qu’il lui était impossible de faire un pas.

Pierre la prit dans ses bras et baisa longuement ses cheveux fins.

Elle résistait, se débattait, faisait tous ses efforts pour échapper à cette étreinte qui, d’instant en instant, devenait plus robuste. Mais toute sa résistance tomba soudainement ; elle devint une petite chose inerte, qui s’abandonnait délicieusement à cette caresse, se faisait molle et confiante.

Ils causèrent de choses et d’autres, puis ils se séparèrent, Marthe ayant fait remarquer que l’heure s’avançait.

Elle rentra dans sa maison à pas lents, lourds de rêverie. Il se faisait en elle un tumulte de sentiments contraires. Certes, il fallait que cet amour fût bien fort pour qu’il se trahît malgré elle, pour qu’on en parlât. Maintenant c’était un bruit qui courait le village… Mais lui n’ignorait plus rien, et dans le cœur de la pauvre fille vivait le souvenir vibrant de cette caresse dont la douceur se prolongeait, doucement émouvante…

Le village dormait ; accroupis au fond de la nuit, les toits de tuiles allongeaient leurs grandes silhouettes paisibles. Dressant son timon d’étoiles, le Chariot de David s’était incliné un peu…

Rentré dans le veilloir, Pierre avait presque oublié cette aventure.

Le lendemain, les deux pêcheurs se reposaient, car c’était jour de dimanche.

Un grand silence enveloppait les campagnes, le silence d’automne, avant-coureur du sommeil hivernal. Les bois lointains, les vignes, l’horizon des côtes reposaient dans un calme infini, une sérénité baignée de lumière. Et les fils de la Vierge, se détachant des buissons, se déroulaient dans leur chute molle et sinueuse.

Les dernières feuilles tombaient des arbres, emportées par des souffles froids. Au fond d’un verger, quelques cerisiers, touchés par les gelées précoces, semblaient revêtus d’un rouge éclatant, pourpre somptueuse qui détonnait dans la nudité des campagnes.

Une rumeur de vie courut de l’horizon, dans une flambée de soleil. Le vent léger charriait des sons de cloches, des claironnements de coqs, des appels de bateliers. Ce mystérieux appel réveillait la terre lorraine, suscitait la force fécondante endormie au creux des sillons, donnait l’illusion d’une splendeur fugitive de printemps.

Dominique défonçait un carré de terre dans son jardin. Il s’arrêta, et croisant ses mains sur le manche de sa bêche, il dit tout haut, les yeux clignotant dans la lumière :

— C’est l’été de la Saint-Martin.

Il souriait, ragaillardi par cette chaleur d’automne qui ranimait ses vieux os, et il faisait de temps à autre un petit signe d’amitié dans la direction de Pierre, dont la haute taille s’encadrait dans la fenêtre.

La maison, elle aussi, semblait réchauffée par cette dernière flambée de soleil. La façade luisait, éclaboussée de rayons, la façade ventrue que les pluies d’automne avaient rayée de taches grises, qui, lassée par la vie, elle aussi, se laissait à demi crouler au bord du chemin, avec un air d’abandon. Le faîte des tuiles moussues, s’incurvant comme l’échine d’une bête lasse, se découpait joyeusement sur le ciel d’un bleu profond. On avait planté à l’angle du mur une borne massive pour le préserver de la roue des chariots. Et sous l’auvent du toit, une perche suspendue à deux bouts de filin supportait ces rangées de mottes qu’on fabrique avec du marc de raisin, et qui servent à entretenir les feux de l’âtre, à la veillée.

Pierre allait et venait dans la chambre, maussade, s’abîmant dans une morne contemplation. C’était toujours ainsi depuis quelque temps. Une tristesse vague répandue dans tout son être l’appesantissait, le laissait inerte et somnolent sur une chaise, pendant des heures.

La monotonie de son existence pesait lourdement sur lui.

Il n’avait plus de goût à rien, retombant à tout moment dans d’incohérentes rêvasseries, échafaudant des projets, des rêves de vie aventureuse, qui s’écroulaient, se reformaient, goûtant une sorte de douceur triste et voluptueuse dans cette agitation de ses pensées. Il aurait voulu s’en aller, voir du pays, s’évader de sa misère. Et la route qui s’allongeait, s’enroulait au flanc des vignobles, révélait sa fuite à l’horizon par l’ondulation des peupliers, dont on n’apercevait que les cimes, exerçait sur lui une étrange fascination.

Il bâillait, ne se décidant pas à sortir.

En même temps, les liens qui l’attachaient aux choses, ces humbles choses contemplées depuis l’enfance, aux meubles familiers, s’étaient rompus. La maison n’était plus emplie de ces petites voix fluettes, cassées, chevrotantes qui parlent du passé avec une exquise douceur. Tout lui paraissait pauvre, muet, froid. La grande cuisine blanchie à la chaux, immense pour ses premiers pas, n’était plus qu’une pièce humide, dont la fraîcheur glacée vous prenait aux épaules. Il regardait avec dédain le petit poêle, dressant sur trois pieds branlants son cylindre de fonte, rongé par la rouille, amenuisé par le feu. Et la pompe de la « pierre à eau » s’égouttant dans une bassine de zinc, un long chantonnement de source montait, dont la mélancolie faisait écho au murmure de sa rêverie désolée.

Dominique le suivait du coin de l’œil. Qu’avait Pierre à se manger les sangs, à se tourmenter comme ça, depuis quelque temps ? D’ordinaire le vieux coupait court à ces rêvasseries, et le faisait sursauter en l’interpellant brusquement : « Voilà encore que tu fais ta tête ! » Mais cette fois il n’osa pas.

Le vieux s’effarait, sentant son fils si inquiet, si tourmenté, prêt à se détacher de leur vie, à tous les deux. Et la clairvoyance de son affection lui faisant pressentir un avenir de tristesse, il ne se décidait pas à provoquer de franches explications, dans la crainte d’un désastre.

Cette fois encore, il s’avisa d’un détour. Les mains toujours croisées sur le manche de sa bêche, il dit lentement :

— C’est ça qui vous remet d’aplomb, un temps pareil. Fallait ce brin d’chaleur pour les semailles. Quand je bêche dans mon jardin, je ne donnerais pas ma place pour un empire…

Pierre ne répondait pas.

Le vieux continua, loquace, larmoyant, attendri :

— On n’est pas riche, mais on est son maître. On mange à sa faim, après tout. J’ai rudement trimé, mais j’ai fait honneur à mes affaires. Je ne changerais pas mon sort pour celui des gens en place, dans les bureaux. On peut aller loin, on ne trouvera pas un pays plus plaisant, ni des gens plus affables…

Et son geste enveloppait tout le pays. Vus de cette hauteur, les toits du village s’entassaient, dégringolaient la pente dans une mêlée joyeuse à l’œil et cahotée. Des vols blancs de pigeons animaient le vide du battement sonore de leurs ailes. Des chats dormaient dans les gerbières, guettaient sournoisement les moineaux piaillards, sautillant sur les tuiles moussues. Et tout au loin on voyait les prés, les chènevières, la rivière coulant au fond du val en sinuosités vagabondes. Elle était toujours là, comme si elle avait voulu se montrer aux deux pêcheurs, promener à travers leur vie son onde égale et monotone.

Pierre haussait les épaules, visiblement ennuyé.

Le vieux se remit à bêcher la terre, marmottant des choses à part lui, secouant la tête d’un air triste.

Ce n’était pas un mauvais garçon, ce Pierre ; seulement sa mère l’avait gâté, en lui répétant sans cesse qu’il était beau, qu’il était fort, que les filles seraient trop contentes de l’avoir. Une confiance, un sentiment de supériorité sortait de ses yeux, s’exhalait de sa personne, de ses gestes, de ses silences.

Il portait beau. Il avait une façon de toiser le monde qui déplaisait au premier abord, mais on s’y habituait, et on était séduit par un certain air d’honnêteté qui tenait de la race.

Le service militaire aussi l’avait perverti, l’initiant à une mollesse d’existence, qu’il n’avait pas connue auparavant. On était bien nourri et on ne travaillait pas. C’est un dicton des paysans dont la vie est si dure, qu’on devient « feignant » à faire des métiers pareils. Et le séjour dans une grande ville de l’Est lui avait révélé le goût des distractions, les habitudes d’oisiveté, les stations dans les cafés, toute une vie molle dont la nostalgie lui gonflait le cœur.

Ses succès auprès des femmes ne se comptaient plus. Elles tournaient autour de lui, affolées par sa mine robuste, par ses airs farauds et conquérants. Les besognes pénibles de la terre n’ayant pas déformé son corps, parmi tous les paysans déjetés, noueux, pareils à des souches, il avait l’air d’un monsieur de la ville.

Il avait eu une liaison qui avait duré deux ans, pendant son service militaire à Nancy, avec une fille de brasserie, une blonde un peu fanée, aux yeux tristes, qui versait à boire aux clients dans un café voisin de la Pépinière. Elle s’était jetée à sa tête, séduite par sa prestance, heureuse dans son isolement de retrouver un camarade pour parler du pays. La rivière séparait leurs villages ! Les dimanches, ils allaient se promener le long du canal, hantés par la mélancolie que les eaux semblaient charrier, alourdies par le reflet des ormes touffus, entre les rangées de roseaux bruissants. Ils s’entretenaient des choses des champs, de l’état des récoltes, du prix des vins de la dernière cuvée. Ils s’aimaient, retrouvant des souvenirs d’enfance qui leur étaient communs, se comprenant, parce qu’ils avaient des mots, des façons de parler identiques, jetés aux bras l’un de l’autre par cette sensation d’isolement, qui les effarait au fond d’une grande ville. La fille, que sa profession mettait au courant de ces détails, initiait le soldat aux raffinements de la toilette, au luxe à bon marché des odeurs de bazar. Il s’enorgueillissait de l’avoir à son bras, vêtue d’une robe de soie bruissante, et des camarades qui l’avaient rencontré, l’avaient complimenté sur sa conquête. Elle se dévêtait lentement, fredonnant un refrain de café-concert entre ses lèvres serrées pour retenir les épingles de sa coiffure. Elle lui promenait sur les lèvres ses bras nus, sa chair un peu affaissée, luxueusement rehaussée par des odeurs de musc et de patchouli. Elle l’avait quitté comme elle l’avait pris, sans lui donner d’explications, le mettant de côté comme une ombrelle qui a cessé de plaire. Mais elle l’avait marqué pour la vie, le flétrissant d’une tare indélébile, lui ayant révélé l’usage du linge fin, des dessous neigeux, de la poudre de riz et du fard. Désormais, il fut incapable de goûter la simplicité des amours rustiques, l’odeur saine des corps fleurant bon le foin. Les filles de la campagne lui paraissaient des souillons auprès de cette femme, dont la peau de blonde éraillée exhalait des odeurs troublantes.

Rentré au pays, il avait continué, prenant des maîtresses un peu partout.

Il avait été choyé cette année-là par la femme d’un maître dragueur, dont le bateau était amarré dans une anse tranquille de la Moselle ; une belle femme brune, aux yeux ardents, approchant de la trentaine, et qui dès le matin se tenait sur le devant de sa cabine, vêtue de camisoles d’une blancheur irréprochable, ayant l’air d’attendre, on ne savait quoi, dans sa mise de femme entretenue. Elle souriait, quand Pierre passait dans sa barque, roulant sur ses reins, montrant ses bras nerveux et musclés, sa nuque que le soleil dorait d’une teinte chaude. Elle s’était donnée à lui, un soir d’été qu’elle l’avait attiré dans sa cabine, à l’heure où les pourpres du couchant ensanglantaient le fleuve, où les crapauds au fond des mares poussaient leur complainte monotone. Et elle s’était mise à l’aimer éperdument, lui faisant connaître l’émoi des rendez-vous furtifs, la volupté des étreintes rapides, avivées d’un frisson de terreur, dans la crainte du mari, un Alsacien pas commode, dont le revolver était accroché à un clou, sur le mur de la cabine. Leur liaison avait continué, roulant cahin-caha à travers des scènes de jalousie, des ruptures, des reprises tendres qui fondaient les nerfs de Pierre, lui ôtaient toute énergie, le laissaient défaillant à l’idée de rompre sa chaîne. Des soleils éclatants flambaient sur l’eau ; la réverbération des houles lumineuses chauffait la cabine, faisait courir sur les planches une moire papillotante. Alors la femme le prenait dans ses bras, comme un enfant, l’attirait sur sa chair lourde, le soûlait de voluptés. Puis, un soir qu’il venait au rendez-vous, il avait trouvé la place vide, la drague disparue, la cabine envolée. Seules quelques herbes fluviales, visqueuses et molles, tournoyaient à l’endroit où il avait vécu des joies si puissantes. Et il était resté là jusqu’au soir, effaré, ne comprenant pas, luttant contre la démence qui montait en lui, avec le soir enténébrant les têtes difformes des saules.

Les autres payeraient pour la gueuse !

Et toutes ces aventures, qui avaient passé sur son cœur, l’avaient usé peu à peu, le rendant plus banal que la pierre d’un seuil qui s’effrite sous les pas. De toutes ces liaisons, il lui restait un invincible mépris de la femme, et il s’était habitué insensiblement à ne voir en elle qu’un objet de plaisir.

Sortir de ce pays ! La vie de jour en jour se faisait plus dure ; la misère tombait sur les campagnes, amenée par les grêles, les gelées précoces, les mauvais vouloirs du ciel, acharnés sur les hommes. Le bien ne se vendait plus et la main-d’œuvre était hors de prix. Toutes ces doléances, ressassées au long des jours par les paysans, créaient autour de Pierre une atmosphère de mécontentement et de malaise.

La mère morte, la maison autrefois si vivante était retombée à une sorte d’abandon. Cela venait de partout, cette lente tristesse qui planait dans le logis, l’emplissait d’une poussière grise. Elle s’exhalait des lits défaits, laissant traîner leurs draps sur le plancher, de la vieille armoire lorraine dont les cuivres, n’étant plus astiqués, ne luisaient plus. Et l’âtre, cette joie de la maison, était lamentable avec ses bouts de tisons à demi consumés, enfouis dans des monceaux de cendre qu’on ne balayait pas.

Jusqu’au vieux Dominique qui l’ennuyait maintenant avec ses continuelles jérémiades, ses pleurnicheries regrettant le temps passé, les forces disparues, déplorant les rhumatismes qui ankylosaient ses vieilles jambes. « On n’est plus bon à rien, quand on est vieux ! Pour ce qu’on fait sur la terre, vaudrait mieux crever tout de suite ! » Pierre l’aimait pourtant d’une affection rude et droite, un peu par devoir, comme aiment les paysans. Mais la vie n’était pas gaie tous les jours, avec un compagnon aussi maussade ! Avec cela qu’il retombait en enfance, s’embarquait dans de longs récits cent fois entendus, qu’il ressassait, s’embrouillant dans les détails, confondant les noms, répétant les mêmes mots avec une obstination monotone. Pierre souriait : « on la connaissait celle-là. — Il la savait par cœur. » — Le vieux « fonçait » droit devant lui, comme un sourd. Pierre avait beau se raisonner : le vieillard aurait fait damner un saint, avec ses rabâchages, où les mots revenaient, comme des bornes le long d’une route poussiéreuse. Comme si l’âge avait brisé en lui le dur ressort de l’égoïsme, il était pris à tout moment d’accès de sensiblerie, de mouvements attendris, presque comiques à force de répétitions, qui provoquaient chez Pierre un haussement d’épaules.

Lui, il était dans la force de l’âge, au moment où la poussée irrésistible de la sève rend les hommes forts, triomphants, insensibles, où la splendeur de la vie, le magnifique égoïsme de la santé leur dissimule la misère, la maladie et la mort.

Aussi les longs épanchements du vieux avaient le don de lui déplaire, et quand Dominique s’apitoyait, lui parlait de sa naissance, de son baptême, souhaitait la venue de petits enfants qui égayeraient ses vieux jours, Pierre lui coupait nerveusement la parole :

— C’est bon, père. Assez de rengaines. On n’a pas de temps à perdre !

· · · · · · · · · · · · · · · · · ·

On était misérable.

Le métier devenait chaque jour plus mauvais, au dire du vieux qui ne cessait pas d’établir des comparaisons entre les gains d’autrefois et la maigre paye d’aujourd’hui.

Frappées dans leur fécondité, la terre et les eaux ne nourrissaient plus les hommes. Ils avaient bien quelque bout de champ, une maigre vigne. Encore ce bien, grevé d’hypothèques, les écrasait-il sous le poids d’une dette à payer, sans cesse grossie par l’accumulation des intérêts, un fardeau qui sans cesse retombait sur eux, comme une pierre qu’on roule sur une pente.

Que de fois, ayant travaillé pendant des semaines, quand il leur arrivait de toucher un peu d’argent à la poste, ces pièces de monnaie ne faisaient que passer entre leurs mains, et s’en allaient tout de suite chez le notaire ! Ils les alignaient au bord de la table, sous le regard indifférent du tabellion, qui leur griffonnait une quittance sur un bout de papier et les congédiait aussitôt, avec sans-gêne, ayant l’air de réserver son temps pour des affaires plus considérables.

Et ce sans-gêne, qui rendait les paysans respectueux d’ordinaire, suscitait chez Pierre, à chaque fois, un mouvement de mauvaise humeur.

On ne vivait pas, on ne mangeait pas, on se privait de tout. Le moindre objet à acheter, comme un vêtement neuf, un paquet de ficelle pour faire des filets, était la cause de calculs sans fins, de marchandages compliqués.

Il faudrait bien que ça finisse.

· · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Toute la journée s’était passée dans ces rêveries. Le soir tombait, le soir qui vient si vite après la Toussaint, qui apporte à l’âme toutes sortes de regrets et de tristesses.

Il était venu s’échouer dans la belle chambre qu’on trouve dans toutes les maisons lorraines. Une odeur d’ennui s’exhalait des meubles. Sur les murs, des photographies de parents défunts, accrochées sans symétrie, promenaient dans le vide leurs regards sans âme. L’ombre endeuillait le lit à baldaquin, les solives du plafond où l’on avait suspendu des branches de chasselas de la dernière récolte, des grappes fripées et poussiéreuses.

Pierre restait assis à la même place, les yeux errant dans le lointain, la tête perdue dans un tourbillon de désirs, le cœur gonflé de choses inexprimables.

Les deux pêcheurs dormaient encore. La nuit était noire ; le chant des coqs enroués, se répondant d’une basse-cour à l’autre, déchirait le silence.

Un coup ébranla les ais de la fenêtre, tandis qu’une grosse voix, joyeuse et bourrue, criait au dehors :

— Ben quoi ! La coterie ! Tout le monde roupille là dedans ; y a pu d’amour ?

Pierre se leva, alluma à tâtons la lampe de cuivre suspendue au plafond, et dit à son père, par manière de réflexion :

— Poloche est bien matinal aujourd’hui.

La porte ouverte, Poloche entra.

C’était un vieux colporteur qui, tous les quatre ou cinq jours, venait charger sa hotte de tout le fretin pris dans les derniers temps, et allait le vendre dans les côtes, où les habitants sont friands de semblable denrée.

Un drôle de corps, ce Poloche, avec qui on n’avait pas le temps de s’ennuyer une minute.

Ivre habituellement, le vin qui donne aux hommes des pensées tristes et les fait larmoyer, les coudes sur la table, le vin, lui chauffant le ventre et le remettant d’aplomb sur ses vieilles quilles, lui inspirait une gaieté trouble, largement épanouie, fertile en inventions bizarres, en idées cocasses qui traversaient son cerveau.

Aussi on l’aimait et, les jours de réjouissance, nombreux étaient les compères qui se pressaient autour de lui, heureux d’entendre ses calembredaines, ses histoires, ses drôleries, les provoquant au besoin, et le ramenant, sans en avoir l’air, aux sujets de conversations qu’il préférait. Ou bien ils commentaient ses récits d’un petit clignement d’yeux à l’adresse de la société, comme pour en faire valoir la saveur, toute la verve rare et puissante.

Sacré Poloche, on ne savait pas où il allait chercher tout ça !

Lui ne se faisait pas prier, gardant, au fond de l’ivresse, le vague sentiment de l’admiration qu’il soulevait.

À jeun, il était encore plus drôle. Rien qu’à le voir, on éclatait de rire, tellement il y avait de malice, de goguenardise, de grivoiserie dans cette face d’ivrogne, aux yeux vifs, au nez curieusement illuminé, aux joues tachées de lie de vin et striées de fibrilles rouges, une figure qui était une vraie enseigne de Boit-Sans-Soif.

Il y passait par moments une expression de stupeur muette, reflet des ivresses disparues. La gaieté ne l’abandonnait pas pour ça. Fichtre non ! Il riait tout seul, en dedans, d’un rire silencieux qui creusait des rides dans ses joues, faisait trembler le bout de son nez rouge. À ces moments-là, on faisait silence autour de lui, et on entendait voler les mouches, car on comprenait qu’il allait en dire une bien bonne.

Comme si l’ivresse eût délié sa langue, l’ivresse qui met dans la bouche des hommes un balbutiement pareil à la voix des bêtes, lui, dès qu’il était saoul, devenait d’une loquacité terrible. Il parlait, il parlait tout seul, le jour, la nuit, campé devant les choses inertes, les poteaux télégraphiques et les arbres des chemins, dans des soliloques qui n’en finissaient pas.

Le plus drôle, c’est qu’à ces moments-là, il retrouvait des mots très distingués, des mots savants qui lui revenaient de lectures faites à la veillée ; un tas de vieux bouquins retrouvés au fond d’une armoire, héritage d’un oncle curé.

Il répétait ainsi à tout bout de champ : comprends-tu l’apologue ? et comme il prononçait l’apoloche, de là lui venait ce sobriquet de Poloche, qui lui était resté.

Il disait aussi « sans plus tergiverser ».

Il était menuisier. Il aiguisait aussi les vieilles scies. Il allait par les rues, une couenne de lard à la main, un paquet de limes sonnant dans sa poche. Il montait aussi sur les toits pour réparer les gouttières, agile comme un chat, malgré son grand âge : sa silhouette se dressait gesticulante, sur la splendeur du couchant, parmi les cheminées qui fumaient.

C’était un pauvre bougre, qui faisait la joie du village. Jusqu’aux tout petits qui se campaient derrière lui, quand il oscillait sur ses talons et courait à pas menus pour rattraper son équilibre. Ils trébuchaient comme lui, et répétaient en l’imitant :

— Sans plus tergiverser. Sans plus tergiverser.

Soldat, il avait fait plusieurs congés, au temps où chacun d’eux durait sept ans. Ayant roulé sa bosse par toute la terre, les voyages lui avaient laissé toutes sortes de souvenirs, des aventures survenues chez les Turcs, chez les Yolofs, au Mexique et sur la côte du Sénégal. Il racontait ses amours de passage avec des femmes noires et des femmes jaunes, des bombances qui duraient des semaines, et se terminaient par des sommeils de quarante-huit heures, au creux des buissons, dans des pays étranges.

Poloche ne se faisait pas prier. Pierre l’écoutait avidement. Toutes ces histoires extraordinaires, cette vie d’aventures et de maraude entretenaient dans l’esprit du jeune homme cette fièvre de l’inconnu, cette hantise du lointain dont son âme était palpitante…

Ce matin-là, Poloche se tenait drôlement au milieu de la chambre, la lueur crue de la lampe fouillant sa physionomie de pochard tiraillée de tics.

Il se promettait de boire un bon coup là-bas, dans les pays de bon vin où il se rendait. Et sa face exprimait une joie si puissante, si communicative, que les deux pêcheurs se tordaient les côtes.

Harassés, les deux pêcheurs rentrèrent tard ce soir-là.

Les grands froids ne venaient pas ; l’automne mourait dans la boue et dans la pluie. Le ciel bas pesait sur la terre, et les champs, vêtus d’ombres grises, avaient l’air de somnoler au long des jours.

Une petite pluie tombait, fine et pénétrante, et les chènevières noyées dans cette poussière d’eau s’étendaient sous la clarté livide du crépuscule.

— Pierre, dit Dominique, j’vas prendre les devants pour préparer la soupe.

Pierre consentit du geste, sans mot dire, car il portait le plus gros de la charge. Il était forcé de s’arrêter de temps à autre, appuyant sa hotte sur les « landres » de bois sec qui ferment les pâturages.

La nuit tombait, cette nuit froide de novembre qui s’abat subitement sur les campagnes, amenant un cortège d’épouvantes. La rafale se leva hurlante, courbant les grands peupliers qui gémissaient dans le noir. Et des trombes furieuses déversèrent des torrents qui clapotaient, cinglaient avec un bruit mou l’argile des labours.

On entrevoyait vaguement le village à travers un rideau de pluie. Les toits de tuile, dont la charpente s’était effondrée par endroits sous la pesée du temps, se serraient autour du clocher, comme un troupeau surpris par la tourmente. Fouettées par l’averse, les maisons se rapetissaient, s’écrasaient au ras du sol. Et la rafale redoublait, chassait sur le faîte des toits une poussière d’eau qui courait dans le vent, comme une fumée.

Pierre se remit lentement en marche. Jamais il n’avait été triste comme ce soir-là. La désolation du soir, l’angoisse du jour finissant retombant sur son cœur, il lui semblait que ce flot de boue allait l’engloutir au fond du crépuscule. Des pensées mauvaises, des regrets de vie avortée, des rancœurs de toutes sortes fondaient sur lui et le happaient au passage, comme des bêtes embusquées.

Il marchait machinalement vers le logis, ramené vers le gîte et la soupe chaude par l’instinct qui guide l’animal lassé vers l’écurie. Il songeait avec mélancolie qu’il faudrait recommencer le lendemain.

Il traversa le chemin qui longe les jardins, au bord des chènevières.

À cet endroit, les « bougeries », les hangars où l’on enferme le raisin, où l’on distille l’eau-de-vie, forment auprès des maisons des abris secs, simplement séparés des champs par une clôture d’osier ou des palissades vermoulues. Souvent les vagabonds, les camps volants s’y glissent par les soirs d’automne, et dorment sur des lits de roseaux craquants, près de l’étable d’où s’exhale le souffle des bêtes repues.

Quelque chose remua comme Pierre passait auprès d’un mur.

Posant sa hotte à terre, il s’avança avec précaution, tâtonnant dans l’ombre avec ses mains. La nuit était noire. Un petit cri monta, d’effroi ou de surprise, tandis qu’une forme mince, une silhouette fuyante glissait rapidement dans les ténèbres, cherchant à gagner la porte ouverte sur le jardin.

Pierre l’atteignit. C’était une fille qui se débattait. L’ayant amenée au dehors, il reconnut le visage de Marthe à la clarté douteuse, qui traînait sur les champs assombris.

— Que diable faites-vous là ? demanda-t-il.

L’autre ne répondait pas. Son cœur battait si fort dans sa poitrine que Pierre pouvait l’entendre distinctement. Il ne distinguait pas les traits de son visage, mais un rayon errant se posait sur ses yeux, qui brillaient étrangement, d’un éclat trempé de larmes.

Pierre insista.

Quelle idée d’aller se nicher dans cet endroit par un temps pareil ?

Marthe secouait la tête, avec un embarras visible dans tous ses gestes.

Une supposition traversa l’esprit de Pierre : « Un galant sans doute qu’elle attendait ». Ces filles, à qui on aurait donné le bon Dieu sans confession, s’entendaient à faire leurs coups en cachette.

Il s’esclaffait, secoué d’un gros rire.

À cette supposition, Marthe eut un mouvement de révolte dans tout son corps. Se redressant sous l’affront, sans même donner d’explications, elle se tenait devant lui, méprisante.

Il revint à la charge, flairant un secret, et lui passant le bras autour de la taille, il l’entraîna au fond de la « bougerie », où ils s’assirent côte à côte, sur une botte de paille.

Pressée de questions, Marthe finit par lui avouer qu’elle venait se cacher là tous les soirs, depuis qu’ils allaient pêcher de ce côté. C’était plus fort qu’elle : elle ne vivait pas, à le sentir sur l’eau par une froidure pareille. Elle se glissait dans ce hangar à la nuit tombante, attendant le moment où ils passaient, heureuse de l’entrevoir un instant, d’entendre le bruit de ses pas sur les pierres du sentier. Et sachant qu’il ne lui était arrivé rien de fâcheux, elle dormait mieux.

Elle continuait : « c’est vrai qu’ils faisaient un dur métier, et on ne vivait pas vieux dans leur famille, à preuve Dominique, tout perclus de « douleurs ».

Elle lui disait ces choses d’une voix basse, un peu tremblante, vaincue par l’émotion. Et elle posa sa tête sur l’épaule du jeune homme, dans un mouvement à la fois câlin et confiant.

Lui la rassurait avec des paroles tendres.

Il faisait bon dans ce coin tiède, pareil au gîte qu’une bête se ménage au creux d’un buisson battu de pluie, en piétinant les herbes. Ils oubliaient le moment qui passe, le souper qui les attendait, savourant la douceur des premiers serments et des minutes éternelles. L’ombre se peuplant autour d’eux de bruits familiers, une impression exquise de recueillement, de calme solitude flottait dans le silence. On entendait derrière le mur le mâchonnement monotone d’une vache ruminant devant sa crèche : la bête par moments tirant le foin du râtelier, sa chaîne sonnait sur le bord de la mangeoire. Des lapins, qu’on ne voyait pas, grignottant le treillage en fil de fer de leur baraque, faisaient entendre un petit bruit métallique, pénétrant et inquiet. Et les gouttes d’eau tombant du toit, s’écrasant sur la terre, les arbres secoués par la rafale, toute la vie nocturne du jardin frissonnant dans le noir accentuaient singulièrement la tiédeur, la paix profonde de cet abri.

Ils se parlaient bas, remués et attendris par le mystère environnant. Et les mots qu’ils murmuraient, retombant sur leurs cœurs, y prolongeaient d’ineffables vibrations. Parfois ils se taisaient, comprenant que les paroles étaient inutiles, trouvant même à leur voix une sonorité étrange, qui détruisait le calme de leurs pensées.

Et tandis qu’ils restaient là les mains jointes, leurs esprits vagabondant cherchaient à pénétrer dans les brumes de l’avenir le secret de leurs destinées.

Pierre se sentait ému, gagné par un attendrissement insolite qui lui donnait la sensation de découvrir un être nouveau en lui. Il fallait que cette petite fille l’aimât bien tout de même pour lui avouer sa tendresse du premier coup. Quelque chose naissait en lui de doux, de fort, de contenu, qui n’était pas l’amour qu’il avait connu jusque-là, qui tenait aux racines de son être. Comme cela le changeait des coureuses, des « trapelles », des filles de rien qu’il avait fréquentées jusque-là. Elles savaient ce qu’on attendait d’elles. Mais l’ignorance de cette jeunesse, sa naïveté, le don absolu qu’elle faisait de sa personne, autant de douceurs émouvantes qu’il était prêt à savourer.

C’est vrai qu’on serait heureux avec une femme pareille, en qui on aurait confiance. Sans compter que c’était un bon parti, avec sa grande maison, les champs, l’argent qu’avait dû économiser le vieux garde.

Cette nouvelle conquête flattait son orgueil. Il aurait dû s’en douter depuis longtemps à voir ses petites mines confuses, ses airs rougissants, les coups d’œil sournois qu’elle lui lançait à la dérobée.

Elle s’abandonnait à la douceur du moment, devinait les choses qui se passaient en lui, s’enivrait de la douceur de son étreinte.

Ils promirent de se revoir.

Ça tombait bien. Elle devait aller à la fête de Bicqueley, le dimanche suivant. Le meunier de Bouvade, un vieil ami de son père, les pressait depuis des années d’accepter son invitation. Pierre, qui connaissait le meunier, l’accompagnerait. Les vieux resteraient au logis, car leur temps était passé et les jeunes gens feraient la route ensemble.

Ils se frappèrent joyeusement dans les mains, comme pour conclure une affaire.

La rafale d’instant en instant se faisait plus violente. Le village se taisait : seul un ronflement de machine à battre, montant au fond d’une grange, emplissait la nuit pluvieuse de son murmure de vie obstinée, s’acharnant pour le pain de chaque jour. Sous les souffles froids qui balayaient le ciel, la charpente du hangar vibrait, frémissait, parcourue de craquements sonores. On eût dit qu’une ruée d’êtres invisibles se déchaînait là-haut, dans le noir. La respiration géante balayait les frêles existences d’hommes, accrochées au flanc du coteau. Eux ne sentaient rien, n’entendaient rien, enivrés de cette aube d’amour. Leurs vies devenaient de petites choses, confiantes, délicieusement bercées par le chaos des éléments déchaînés, par la clameur furieuse qui tourbillonnait dans le val.

Ils partirent le dimanche matin, comme c’était convenu.

Il avait dû geler fort, la nuit précédente. Les toits des maisons, les brancards des chariots, la paille des fumiers saupoudrés de givre fin miroitaient doucement dans le jour. Un soleil rouge s’éborgnait aux cerisiers de la côte, dont les branches glacées ressemblaient à de grands lustres de cristal.

Mais l’astre eut le dessus, il fondit la carapace de verglas qui emprisonnait les choses, et la campagne apparut, déroulant ses ondulations monotones sous le soleil.

Ils traversèrent la Moselle dans la vieille barque et s’engagèrent dans la vallée étroite qui conduit à Bicqueley.

Des brumes tournoyaient comme des fumées à la surface du Bouvade, montrant la place où des sources qui ne gèlent jamais se déversent dans son lit. Les colchiques d’automne jetaient une lueur violette dans les fonds humides des prés. Par place une charrue abandonnée à l’extrémité d’un champ, avait un air de mélancolie, au milieu des labours sans fin, alignant leurs sillons de terre brune.

Les deux jeunes gens parlèrent tout d’abord de choses indifférentes, n’osant faire allusion à leur entrevue nocturne dans le hangar. Sérieux et compassés, ils affectaient des façons de parler cérémonieuses, se demandaient gravement des nouvelles de leurs familles. Mais des mots, qu’ils prononçaient, prenaient un sens mystérieux, créaient entre eux une sorte d’entente, et comprenant qu’ils avaient la même pensée qu’ils n’osaient se confier, cette certitude leur était douce.

Marthe surtout se répétait les paroles qu’ils avaient échangées dans leur dernière entrevue, leur trouvant à chaque fois une saveur renouvelée. Et de temps à autre elle risquait un regard timide de son côté.

Il marchait crânement au milieu de la route, ayant toujours son air d’assurance et de fierté. Des mouvements de joie, s’emparant de la jeune fille, lui donnaient des envies de courir. Il lui semblait que si elle avait voulu s’élancer, ses pieds n’auraient pas touché le sol. Mais elle réprimait toute cette fougue, et la contrainte qu’elle s’imposait augmentait la véhémence de sa joie.

Ils arrivèrent au moulin pour midi.

La table était mise dans une grande salle du rez-de-chaussée, servant à la fois de salle à manger et de cuisine : une grande table comme pour une noce. Des invités venus des villages voisins, des paysans riches, des fermiers vêtus de blouses bleues ornées de broderies blanches aux poignets et aux épaules, secouaient la tête d’un air de satisfaction devant les préparatifs du repas, les victuailles amoncelées sur le dressoir, la nappe de linge blanc qui tirait l’œil. La lumière, entrant par les vitres, chauffait la pièce, miroitait sur les landiers de fer, accroupis au fond de l’âtre, sur la tête de l’alambic et sur les bassinoires de cuivre, alignées sur des rayons et qui, soigneusement astiquées pour la circonstance, flamboyaient dans l’ombre comme des soleils.

Un grand lit occupait tout le fond de la pièce, large et monumental, sous son plumon de toile bleue, un de ces lits où des générations entières ont passé, depuis la naissance jusqu’à la mort.

On attendait les jeunes gens et on leur fit fête, car lorsqu’ils entrèrent, ils apportaient avec eux un tel rayonnement de jeunesse et de fraîcheur que la chambre en fut égayée.

Le repas commença.

Ce fut un de ces repas lorrains avec un défilé de plats interminable, qui assoient au bord de la table les robustes appétits, les assoupissent dans la béatitude des digestions commencées. Le meunier avait tué un cochon pour la cérémonie ; on savoura le boudin finement parfumé de « sanriotte », la grillade et les « fricodelles ». On s’observait d’un bout de la table à l’autre, et on ne disait mot dans la crainte de perdre un coup de dent, mais le vin délia les langues et les conversations commencèrent.

Un chasseur avait apporté un lièvre ; le civet fut déclaré excellent. L’homme racontait les incidents de la chasse, mimait la surprise de son chien tombant en arrêt sur le gibier caché sous un pied de betteraves, soulevait les rires de l’assistance par ses gestes amusants, sa verve encombrante et passionnée.

Pierre, assis à côté de Marthe, se répandait en menues attentions, mettant à ces soins une aisance d’homme bien élevé.

Marthe s’abandonnait à la douceur du moment ; elle se prenait à aimer ce vieux logis, ces meubles anciens. Une poussière de farine, s’insinuant à travers les cloisons, s’était déposée sur le fronton des armoires, sur le manteau de la cheminée. Le vin lui montant à la tête, elle se sentait un peu étourdie et entendait comme dans un rêve le bruissement du ruisseau dont le flot glissait sous le plancher, fuyait le long des murs, emplissait le logis de son murmure monotone.

Le meunier les dévisageait, plein d’une bonhomie souriante.

Un gros homme, encore vert, une bonne trogne lorraine bien nourrie, ayant dans tous ses gestes la décision de l’homme bien posé. Il adressait à Pierre des clignements d’yeux complices : sacré mâtin, il n’avait pas dû s’embêter en faisant la route.

Marthe rougissait, mais l’hommage la ravissait, malgré sa brutalité.

Elle eut une gentillesse si charmante pour remercier Pierre d’une attention, que le meunier attendri lui cria :

— Bougre de Jean-Jean, embrasse-la donc.

Pierre s’exécuta, pendant que l’assistance battait des mains.

Maintenant on soufflait un peu. Une servante étalait le dessert sur la table, les quiches aux « quetsches » dont le jus coulait parfumé, les gâteaux à la croûte dorée et craquante, les tartes aux pommes, larges comme des fonds de tonneau et dont la pâte avait un goût fin de cannelle. Et pour faire descendre ces bonnes choses, on buvait de larges rasades de vin de Lucey, un vin fameux dont le meunier faisait l’éloge, débouchant les bouteilles avec précaution, essuyant le goulot de la paume de sa main pour en faire tomber les parcelles de cire.

On se portait des santés à la ronde, rappelant le souvenir des absents, des joyeux lurons qui manquaient à la fête.

Le meunier s’exclamait, tourné vers les jeunes gens.

— Un beau couple tout de même, faut vous marier ensemble, mes enfants, pour conserver l’espèce.

Il continua :

— Les gens, c’est comme les bêtes, sauf vot’ respect. Une supposition, un cheval vaut huit cents francs ; si on trouve son pareil, chacun des deux en vaut mille.

On applaudissait.

Excité, le meunier retrouvait au fond de sa mémoire toutes les calembredaines, tous les coqs-à-l’âne, toutes les balourdises qui traînent dans la conversation des paysans.

Pourtant on en vint à parler d’affaires plus importantes. On déplorait la misère des campagnes, le manque de bras, l’avilissement de la terre, dont on ne faisait plus d’argent, quand on la vendait. Les doléances se croisaient, criant famine au sortir de ce festin plantureux. Les bougres n’en pouvaient plus, avaient le ventre plat, les dents longues ! Le meunier, de son air finaud, donnait des conseils à Pierre. Il était jeune et robuste, il ne resterait pas dans ce pays de misère. Quand on savait s’y prendre, on avait vite fait d’amasser une fortune. Alors on se laissait vivre dans une petite maison de rentier, bâtie en briques, sur la côte, et on regardait les imbéciles tirant le diable par la queue.

Pierre ne disait pas non. Toutes ces raisons, qu’il avait tournées dans sa tête, prenaient en passant dans la bouche d’autrui une ampleur.

Une ombre de mélancolie voila les beaux yeux de Marthe. Ils sortirent pour faire un tour dans le jardin, en attendant l’ouverture du bal.

La fête battait son plein dans le village. On entendait les sons pleurards de l’orgue de Barbarie, arrivant par bouffées, avec le vent ; des pétards partaient, soulevant des aboiements de chien, et les détonations cassantes des tirs forains secouaient le grand silence automnal.

Ils marchaient à pas lents dans les allées bordées de buis nains. S’étant assis au fond d’une charmille, dont les branches dépouillées jetaient dans le vent une rumeur sèche, ils regardaient le pays, les prés roussis par les premières gelées, la fuite du Bouvade sous des saules grisâtres, l’ondulation des chaumes que des fils d’araignée revêtaient d’un réseau brillant, tissu d’argent où s’engluaient des clartés.

Il faisait très chaud. Marthe se surprenait à aimer toutes les choses environnantes, autant pour leur paix profonde, que comme des témoins de son bonheur. Une sorte de ravissement, un engourdissement de béatitude l’envahissaient à contempler la fosse du moulin où des herbes brillantes ondulaient, la roue moussue qui clapotait dans ce flot, le toit de tuiles rouges tout animé d’un vol de pigeons tourbillonnant.

Une rose pendait aux branches d’un buisson, une de ces roses thé dont la chair meurtrie exhale une odeur pénétrante. Elle voulut la cueillir ; la fleur s’effeuilla, lui laissant dans la main un brin de bois sec, piteux et ridicule. Sans qu’elle raisonnât cette impression, elle en eut l’âme effleurée d’un pressentiment triste.

Tous les propos du meunier lui revinrent à la mémoire.

Pierre se tenait à côté d’elle, les yeux perdus dans la vapeur bleuâtre des lointains. Elle le sentait plein de projets, agité d’espérances qu’il ne lui confiait pas. Elle frissonna, comme si un courant d’air froid lui avait glacé les épaules.

Un nuage passa devant le soleil, tandis qu’une ombre volant sur les campagnes voilait la splendeur de ce dernier beau jour.

Elle lui dit, faisant effort pour trouver ses mots :

— Comme ça, vous ne vous plaisez pas au pays ! Il me semble pourtant que quelque chose devrait vous y retenir.

Il sourit, avec une imperceptible hauteur :

— Des idées qui me viennent ; je me mange les sangs quand je vois des malins se tirer d’affaire. Mais bah ! tout ça passera avec l’âge.

Marthe insista, rougissante, les doigts tordant les plis de sa robe pour se donner une contenance.

— C’est que, si vos projets étaient sérieux, il faudrait en faire votre deuil et rester au village. Mes parents, qui sont vieux et n’ont pas d’autre enfant, ne se décideraient pas à se séparer de leur fille…

Elle parlait encore qu’il l’avait attirée dans ses bras, vaincu par son ingénuité, gagné par son abandon. Il lui ferma les yeux d’un baiser. On finissait toujours par s’entendre. Le bal était commencé, il la prit par la taille, et la soulevant, l’emporta le long des allées, dont le gravier volait sous ses pas.

La brume d’inquiétude se fondit, se dissipa bientôt sous la chaleur de cette gaieté, sous le rayonnement de cette bonne humeur.

Une semaine passa. Pierre avait tout oublié.

Il était pris par une liaison nouvelle, un caprice fougueux et sensuel qui l’attachait à la femme d’un vigneron, une gaillarde qui s’était jetée à sa tête, lui faisant de telles avances qu’il avait dû céder, sous peine de paraître niais. Ils se donnaient des rendez-vous tous les soirs, abritant leurs amours au hasard des logis abandonnés, se retrouvant dans les écuries éloignées des maisons, dans les chambres à four où flottait une odeur de pain chaud. Ils s’aimaient dans les greniers bourrés de foin sec et craquant, et la femme le serrait dans ses bras à le briser, prise d’un coup de passion pareil à une folie, que fouettaient les dangers d’une surprise, les bruits inquiets, les rumeurs de toute nature vibrant dans ces nuits de gelée, d’une sonorité de cristal. Ils s’arrangeaient si bien que rien ne transpirait de leur aventure. Et dans les intervalles de leurs enlacements, la femme se moquait de son mari, un petit homme malingre, qui n’avait guère de vaillance pour aucune besogne. On lui plantait joyeusement des cornes ! Et la canaillerie de cette liaison, cette dépravation enjouée et facile séduisaient Pierre, flattant un fonds de veulerie qui se trouvait en lui.

L’hiver vint tout d’un coup.

La chute des flocons de neige commença, emportés d’un vol cinglant et capricieux, comme des mouches. Puis ils tombèrent si dru qu’on ne voyait plus les côtes ; et les peupliers apparaissaient noyés dans une blancheur.

Puis la tombée de la neige cessa : le ciel s’éclaircit et les champs s’étendirent, leurs ondulations s’adoucissant encore sous cette couche glacée.

Des fumées montaient dans l’air froid, révélant la place où des villages étaient ensevelis. Jamais il n’était tombé tant de neige que cette année-là. Dans les jardins ouverts au vent, elle montait jusqu’au toit, murant les portes des « bougeries ». Les gens ne sortaient plus, se calfeutrant auprès du poêle de fonte. Le soleil rouge, sans rayons, descendait dans le couchant pareil à une plaque de cuivre.

L’air même paraissait mort, sans bruit. Les nuits étaient fourmillantes d’astres. Les vieux noyers se fendaient dans leurs vergers, et ils éclataient avec des craquements terribles.

Au milieu de cette blancheur immense étalée sur les terres, la Moselle roulait ses eaux jaunâtres, livides, plombées ; des glaçons tournoyaient dans les places tranquilles, froissant les tiges des roseaux secs.

Les deux pêcheurs étaient à leur poste.

Leurs blouses de toile, imbibées d’eau, étaient raides comme du carton ; Pierre sentait son poignet que le frottement de l’étoffe coupait peu à peu, et cela lui faisait une blessure saignante, que le froid tenaillait.

Midi sonnant à des cloches lointaines, le père proposa de casser une croûte à l’auberge des mariniers, au lieu de s’installer sous le vieux pont, dans les courants d’air, comme ils faisaient d’habitude.

L’auberge était posée au bord de la route, où passaient des attelages de rouliers et des chariots. C’était une vieille baraque de planches goudronnées ; une feuille de tôle gondolée formait le toit. Les mariniers s’y donnaient rendez-vous et aussi les charpentiers, travaillant dans les chantiers voisins, où l’on construisait les chalands dont le glissement tranquille anime la rivière. Dans les larges bassins, fermés par une clôture de planches, les bateaux attendaient le moment où ils s’en iraient, le long des chemins de halage, au frémissement des sonnailles suspendues au cou des chevaux. Les uns, presque achevés, étaient enduits de goudron, d’autres à peine en train montraient leur quille longue, le squelette de leur membrure. Le marteau des calfats sonnait sur les coques, des fumées bleues montaient des marmites où l’on chauffait le goudron, le vent qui passait charriait des odeurs de poix et de résine.

Dans l’auberge il faisait une chaleur lourde. Une buée d’eau ruisselait le long des vitres, et dans l’air plein de fumée, des silhouettes d’ouvriers attablés apparaissaient, massives et trapues.

Les hommes s’installèrent devant une assiette de soupe fumante. Puis ils tirèrent de leur bissac les provisions. Leurs membres raidis se dénouaient dans la bonne chaleur. Une torpeur les envahissait, les tenait somnolents au bord de la table.

Tout à coup la porte s’ouvrit et Poloche entra en coup de vent.

Il était ivre, effroyablement. Sa face congestionnée se coupait d’un large rire. Une flambée d’alcool luisait dans ses yeux : trébuchant à chaque pas, il se rattrapait aux tables, aux chaises avec des gestes maladroits.

Toujours sa hotte au dos par exemple, la hotte d’osier où la dent des rats avait pratiqué des trous et qu’il gardait avec une obstination d’ivrogne, pour rouler dans les fossés et y dormir.

Il vint s’asseoir auprès des pêcheurs et commanda un verre d’eau-de-vie.

Alors, roulant lentement la tête avec la stupeur d’un bœuf ruminant devant sa crèche, tirant de son gosier une petite voix aiguë, qui contrastait avec sa haute taille, il se mit à chanter des airs d’église :

Dixit Dominus Domino meo… scabellum pedum tuorum.

C’était sa manie. Quand l’ivresse le travaillait, les chants entendus dans sa jeunesse lui revenaient à la mémoire et tout y passait, le Magnificat et le Dies iræ, la messe et l’office des morts ; le plain-chant étalait sa large mélopée sur les tables d’auberge, balançait parmi les hoquets les vocables somptueux du latin mystique.

Un ouvrier l’interpella :

— Dis donc, Poloche, y fait meilleur ici que devant Sébastopol !

Sébastopol ! On lui parlait souvent de ce siège où il avait assisté, comme voltigeur de la garde.

Poloche s’était levé en titubant. La main tendue dans un geste solennel, il affirmait :

— Oui, mon vieux, Sébastopol, la Tchernaïa. Y faisait des temps comme aujourd’hui. Partout d’la neige ! On avait froid sous la tente et chacun couchait à son tour au pied du mât, dans la chaleur des autres camarades. Et les Russes donc : des gaillards membrés avec qui on faisait un brin de causette, pendant les suspensions d’armes. Y nous jetaient des croix de plomb, en disant : « Christiane, Christiane, » pour montrer qu’ils avaient de la religion comme nous. N’empêche qu’on s’abordait dans la tranchée, et qu’on se foutait de rudes coups de pelle sur la gueule.

Puis des visions se précisèrent :

— À Balaklava, j’ai vu faucher des régiments entiers de cavalerie. On les enterra si vite, que leurs bottes sortaient de terre. J’ai vu ça, moi, des champs entiers plantés de bottes !…

Il se tut, penché dans le vide, suivant l’évocation sinistre, le ciel bas et neigeux, l’amoncellement des cadavres dans la campagne.

C’était si saisissant, qu’un frisson passa dans la chambre enfumée.

Poloche retomba dans son ivresse, et vautré sur la table, il reprit son chant monotone…

Au soir tombant, les pêcheurs remontaient le cours de la rivière. Le crépuscule était plein de lignes indécises et de formes mouvantes : quelques lumières s’allumant au loin dans le village trouaient l’ombre de clartés rouges.

Derrière une jetée s’ouvrait un coin de rivière dont l’eau morte, obstruée de grands glaçons, envahie d’herbes fluviales, dormait sur un fond de vase. Le cimetière des bateaux. Quand ils étaient par trop délabrés, on les mettait là au rancart : ils pourrissaient.

Par les soirs lumineux, leurs silhouettes agrandies se détachaient nettement sur le fond glauque de la prairie, sur les grèves miroitantes. Ils ressemblaient à des poissons monstrueux échoués là, le ventre reposant sur la vase, sur l’herbe boueuse, et la barre de leur gouvernail, qui ne tournait plus, rayait tout un coin du ciel.

Les pêcheurs longeaient un de ces chalands. Le silence était profond, on n’entendait que le clapotis de l’eau courant le long de la nacelle, le bruit de l’aviron raclant régulièrement le bois du bordage.

Tout à coup un gémissement sortit du flanc de l’épave.

Cela montait, s’arrêtait, repartait, monotone et déchirant, et rien n’était triste comme cette plainte qui passait, inentendue, sur les eaux désolées.

Les pêcheurs hélèrent, frappèrent de l’aviron la paroi sonore ; on ne répondait pas.

Pierre, se hissant à la force des poignets, escalada le bordage.

Vers l’arrière, un étroit logis était ménagé sous l’entre-croisement des charpentes. Pierre ouvrit la porte et vit un vieillard étendu sur un lit de paille, les jambes enveloppées dans une couverture de laine grise.

— Holà, hé, ça ne va pas ?

Le vieux geignait, paraissait sur le point de rendre l’âme. Pierre le reconnut. C’était le père Guillaume, un batelier, qui depuis des années naviguait sur la rivière. Il raconta que son patron l’avait laissé là pour veiller sur l’épave, dont on pouvait tirer quelque argent et qu’il fallait garder des maraudeurs, toujours en quête de planches et de ferraille. La nuit précédente, le fourneau s’était éteint, et le froid terrible qui montait de l’eau, qui pénétrait dans ce logis ouvert à tous les souffles, lui avait gelé les pieds. Ne pouvant se remuer, il avait appelé tout le jour. Personne ne l’avait entendu. Il allait crever là, comme un chien.

Pierre le chargea sur ses épaules et le descendit dans la barque. On le porta à la maison, à travers champs.

Le lendemain on le conduisit à l’hôpital. On lui coupa les deux pieds. Cela coûta beaucoup d’argent à la commune.

Quand il en sortit et qu’il se trouva dans la rue, pauvre, dénué de tout, balancé entre ses béquilles, étonné d’entendre ses jambes de bois sonnant sur le pavé, à chaque pas qu’il faisait, il s’en fut rendre visite aux deux pêcheurs.

C’était un dimanche en janvier, après vêpres. La chambre était chaude ; le poêle ronflait, bourré de souches. Pierre absent, Dominique lisait un vieil almanach.

Une pâle lueur passait à travers les vitres que la gelée recouvrait d’arborescences capricieuses. De temps à autre un corbeau, croassant à la cime d’un peuplier, avait l’air de crier misère.

L’infirme s’écroula sur une chaise, regardant d’un air piteux ses jambes de bois, auxquelles il ne pouvait pas s’habituer, à ce qu’il prétendait.

La porte restait entr’ouverte sur la blancheur des campagnes, où il y avait bien cinq pieds de neige. Les arbres, les palissades des jardins, les « landres » de bois étaient vêtus de glace.

Alors Dominique, ayant réfléchi quelques instants, dit avec simplicité à l’infirme, comme si la proposition était toute naturelle :

— Qu’est-ce que vous allez devenir ? Vous n’avez plus personne au monde, et votre patron ne vous donnera pas une grosse indemnité, pour sûr. Alors faut rester avec nous, vous ferez cuire not’ soupe.

La chambre était chaude, le poêle se mit à ronfler plus fort.

L’infirme accepta, ne trouvant pas de mots pour traduire sa reconnaissance. Ce fut entre les deux vieux un silence émouvant, plein de choses inexprimables.

Sur le coup de midi, les deux pêcheurs étaient venus s’installer, pour casser une croûte, près du barrage de Gare-le-Cou. Le froid rigoureux des jours précédents s’étant adouci, un étroit chenal s’était ouvert dans les glaces, et la navigation recommençait, ramenant un peu de vie sur le fleuve.

L’eau coulait de nouveau, et le bruissement monotone des nappes glissant entre les fermettes du barrage, se brisant sur les enrochements, le bruit familier emplissait le val de sa grande rumeur, de la voix des eaux enfin délivrées.

Le père et le fils s’étaient accroupis à l’angle d’une petite maison de pierre, située à l’extrémité du déversoir, où le barragiste enfermait des gaffes, des outils, des engins de batellerie. Protégés par le mur de l’aigre vent du nord, ils jouissaient d’un moment de repos, tandis qu’un rayon de soleil filtrant à travers la nue, chauffait les dalles blanches à leurs pieds, semait des paillettes d’argent sur les eaux, faisait luire la cime des sapins.

Ils avaient allumé un petit feu. Ils voyaient le barragiste aller et venir devant eux, et sa haute taille se découpait sur la moire glissante des eaux, se penchant d’un mouvement régulier, pour relever les aiguilles de sapin.

Le repas terminé, ils s’attardaient, ne se décidant pas à quitter le coin tiède.

Ils se sentaient plus confiants, et la nourriture qu’ils avaient absorbée faisait couler dans leurs membres une chaleur insinuante et douce.

Dominique bourra sa pipe à petits coups de pouce méthodiques. Saisissant une braise dans sa main calleuse, il la fit couler sur le fourneau de terre brune, et il se mit à tirer des bouffées lentement, faisant durer le plaisir.

Il regardait Pierre fixement, comme si une idée le taquinait.

C’était ainsi depuis quelque temps. Chaque fois que le vieux se trouvait bien, que la misère s’adoucissait, le sentiment du bien-être lui remontait au cœur, déterminait chez lui un besoin d’expansion, un élan de sensiblerie qui se donnait cours par des confidences loquaces, un bavardage de vieil homme larmoyant et attendri.

Le vieux commençait ses jérémiades :

— Ça ne peut pas durer longtemps comme ça, mon fi. Pour le coup, c’est trop dur pour moi. Va falloir penser à t’établir. Bâti comme tu es, les beaux partis ne manqueront pas.

Pierre haussait les épaules : rien ne pressait.

Le vieux insistait, lui parlait de sa mère, la Marie-Anne, une si brave femme, et des recommandations qu’elle avait faites à son lit de mort. Il s’attendrissait et s’interrompait de temps à autre pour essuyer une larme, qui coulait au bout de son nez.

Puis il passait en revue les filles du village,

— C’est-y la Pauline qui te conviendrait ? » La Virginie Mathieu, non plus, n’était pas à dédaigner. Il n’avait qu’à se décider et à choisir.

Et il ajoutait en manière de conclusion :

— Faut pas trop traîner pour arranger la chose, mon fi. J’ai pu guère de temps à vivre : on s’imagine pas ça à ton âge, mais les vieux le sentent bien. Les forces n’y sont pu. J’voudrais voir mes petits-enfants, avant qu’on me descende dans le trou.

Pierre ne répondait pas, ou bien quand le vieux le pressait, il avait une façon de secouer la tête, d’un air évasif.

Il regardait attentivement les chalands qui remontaient la rivière. Ils se suivaient, nombreux, ce jour-là, ayant été arrêtés par les glaces. Les uns, vides, dressaient leur masse surélevée et semblaient voler sur les eaux, pareils à des tours. Les autres, lourdement chargés de charbon ou de gueuses de fonte, s’enfonçaient si profondément que le flot rasait leur bordage. Ils portaient à leur arrière une planche où des noms étaient inscrits : le Zouave, le Kléber, ou l’Hirondelle des eaux. Peints de couleurs vives, de minium ou de vert éclatant, leurs coques massives, leurs bordages évasés mettaient dans le sillage du flot un reflet lumineux, dont la nappe était égayée. Chacun d’eux portait une petite maison blanche, avec des fenêtres, des volets minuscules d’où sortait un filet de fumée qui allait s’accrocher aux sapins aigus de la côte.

Comme il aurait fait bon vivre dans ces maisons !

Au tournant de la côte, ils prenaient le vent, et déployaient des voiles brunes qui tantôt se gonflaient et tantôt retombaient, flasques, le long du mât, dans les sautes brusques des souffles…

Puis ils disparaissaient : on ne voyait plus que les banderoles éclatantes de leurs mâts, flottant parmi les cimes grêles des peupliers.

Pierre les suivait des yeux.

Où allaient-ils ? Il enviait le sort des mariniers qui couraient pieds nus sur les ponts goudronnés. Comme il aurait voulu être le patron, l’homme qui, les bras croisés sur sa poitrine, poussait de la hanche la barre du gouvernail, guidant le chaland dans les remous, tandis que sa femme, ses enfants se déplaçaient avec lui, emportés dans ce logis flottant avec une lenteur balancée ! Le pays changeait incessamment autour d’eux. Ils partaient pour des destinations inconnues, pour des endroits que Pierre ne verrait jamais ! La barre du gouvernail tournait, faisait entendre un grincement mélancolique. La voile brune palpitait, parcourue d’un frémissement, d’une agitation de vie.

Ils passaient. Pierre s’abîmait dans sa contemplation désolée. Jamais la vallée ne lui avait paru si déserte, et la vie si monotone.

Marthe ce soir-là montait la côte à pas lents.

Elle allait reporter de l’ouvrage qu’on lui avait commandé et, selon son habitude, elle faisait un détour, pour voir Pierre Noel et causer un peu avec lui.

Depuis plusieurs jours, elle ne l’avait pas vu. Le temps lui paraissait long.

C’était une nuit tiède de janvier. Des nuages fins volaient sur la lune. Un souffle chaud descendu des collines fondait les vieilles neiges amoncelées dans les vignes. Les « chanettes » des toits s’égouttant dans l’ombre faisaient entendre un clapotement. Ces murmures de vie recommençante, cette tiédeur inattendue, cette torpeur hivernale qui doucement s’éveille, mettent au cœur de la nuit, dans ces pays du Nord, une douceur inexprimable.

Gagnée par ce charme profond, la pauvre fille se prenait à rêver.

Ils avaient eu de bonnes journées, au cours de cet hiver. Ils avaient dansé ensemble à la fête de la Saint-Vincent, une fête de vignerons très gaie, très bruyante, avec sa procession qui s’avance dans les rues encombrées de neige, le long des maisons où des stalactites de glace pendent au rebord des toits. — Ils s’étaient promenés aussi, par les après-midi de dimanche clairs et froids sur les bords de la Moselle, poussant même jusqu’à la forêt, scintillante et magique, sous le givre cristallisé qui s’attachait aux branches. — Ils se taisaient, remués par le silence illimité des combes, par cet engourdissement des bois morts, des clairières blanches, où ne montait aucune fumée, où ne sonnait aucun bruit.

Pierre était très doux avec elle, se répandant en menus soins. Pourtant il ne se décidait pas à lui parler de mariage, évitant les conversations sérieuses, comme s’il avait eu une idée, qu’il gardait à part lui.

Elle, non plus, n’osait aborder ce sujet, craignant de le mécontenter. Elle attendait l’avenir, espérant sans trop savoir quoi. Elle le voyait, elle l’entendait, cela lui suffisait pour le moment, et cette inquiétude qui se mêlait à ses pensées d’amour avait, après tout, sa douceur.

Elle arrivait devant la maison des Noel. La façade endormie se détachait en noir sur le ciel. Aucune lumière ne filtrait par les persiennes closes. Marthe tressaillit, secouée d’un étrange pressentiment.

L’heure, pourtant, n’était pas avancée ; d’habitude elle frappait doucement la porte : à ce signal Pierre venait la rejoindre, et ils causaient, serrés l’un contre l’autre, sous le ciel criblé d’étoiles.

Elle entra dans la grande cuisine, le loquet de la porte ayant cédé sous sa main.

Un toc-toc ébranla le plancher de la chambre voisine, et le marinier infirme apparut, attiré par le bruit, portant à la main une lampe à pétrole dont le verre était noir de fumée.

Il se tenait devant la jeune fille, attendant qu’elle parlât.

— Comme ça, vous êtes seul, monsieur Guillaume ?

— Mais oui. Les maîtres sont partis depuis une huitaine.

Marthe s’appuya au manteau de la cheminée.

La lampe fumeuse, les chaises de bois, la figure du marinier, tous les objets environnants tournoyaient à ses yeux, défilaient dans une ronde fantastique. Et tandis que sa main ébauchait des gestes de noyé qui se raccroche à une branche, elle entendait la voix du vieux, pareille aux voix qu’on entend dans les rêves, qui lui donnait des explications.

Machinalement elle répétait : oui, je sais bien, je sais bien, pour lui donner le change et dissimuler sa douleur.

L’autre continuait :

— Paraît qu’ils avaient affermé sur la Meuse un lot de pêche. Alors y sont partis dans le gros de l’hiver. Dame, vous comprenez, y faut bien gagner sa vie…

Marthe étouffait ; elle sortit.

Elle n’avait pas fait quatre pas, qu’elle s’écroula au bord du chemin. Il se faisait un grand vide dans sa tête. Et dans le désarroi où chaviraient ses idées, il lui semblait qu’elle n’aurait plus la force de se lever, qu’elle ne saurait plus retrouver son chemin, et qu’elle allait errer, lamentable, dans la nuit, comme une bête perdue.

Tout près de là, dans une vigne, des feuilles sèches que le vent froissait contre un échalas faisaient un petit bruit inquiet. Elle l’écoutait machinalement, distraite un instant, n’ayant même plus la force de sentir. Et voilà que les souffles chauds, la respiration de la nuit, éveillant de lointaines associations, rappelant les soirs fleuris, l’odeur des lilas, le bruit de la boule sonnant sur les quilles, la rejetèrent dans son passé d’amour et lui navrèrent le cœur d’une indicible tristesse.

Elle pleurait. Les heures, tombant du clocher, s’égrenaient dans la nuit.


DEUXIÈME PARTIE




Les jours suivants furent bien tristes, dans leur pesante monotonie. Engourdie par une sorte d’hébétement, Marthe ne cherchait même pas de raisons pour s’expliquer le départ de Pierre, pour justifier son silence. Et elle se détournait de l’avenir avec épouvante, n’y trouvant que motifs d’appréhension.

Elle n’osait pas sortir. Les moindres aspects des chemins, la borne d’un champ, le pignon aigu d’un toit lui donnaient une vive secousse au cœur, en lui rappelant les moments d’ivresse et de confiance disparus. Un soir qu’elle avait poussé jusqu’au hangar ouvert sur les jardins, les bruits familiers qu’elle entendit comme autrefois, le souffle paisible de la vache, le grignotement inquiet des lapins lui donnèrent l’illusion de toucher de la main son bonheur anéanti et la jetèrent dans une crise de désespoir si aiguë, qu’elle craignit de devenir folle.

L’hiver fondait en boue.

Elle passait la journée dans sa chambre, cachée derrière ses rideaux, ne bougeant pas, ne vivant pas, s’abîmant dans une contemplation morne. Les travaux de dentellerie, qui jadis récréaient ses doigts par leur grâce menue, qui la faisaient rêver de baptêmes et de mariages, lui paraissaient maintenant une tâche odieuse, qu’elle accomplissait avec dégoût.

Toute la vie semblait morte dans le village ; les vignerons se calfeutraient dans leurs maisons closes par crainte du froid, passant leur temps à boire le vin gris trouble, à racler des échalas, ou à battre le seigle dans leurs granges.

Marthe restait seule, trouvant un charme amer, une consolation désespérée à retourner ses pensées maussades, et elle évitait toute conversation avec ses parents qui, ne sachant que supposer, se désespéraient.

Pourtant c’étaient des braves gens, ces Thiriet, les parents de Marthe.

La mère Catherine d’abord : une vieille femme tranquille, souriante, effacée, qui vivait dans l’adoration de son mari et de sa fille. Ses jours se passaient à brosser, à nettoyer, à fourbir. Elle savait des recettes de cuisine et cela lui valait dans le village la réputation d’un cordon bleu. Elle sortait de son calme, quand on lui parlait d’un plat nouveau, d’une sauce à confectionner. Alors elle s’animait, donnait ses idées. Les veilles de fête surtout, elle était amusante à voir avec son tablier tourné sur les hanches, son bonnet dont les brides dénouées encadraient son visage incendié par le coup de feu des fourneaux.

Le reste du temps, elle se tenait dans un coin, ne disant pas grand’chose.

Le père Jacques Thiriet était un fameux garde. Éveillé dès le chant du coq, il arpentait la grande pièce, chaussé de guêtres de coutil blanc, le képi sur l’oreille, dans une hâte de partir, d’aller respirer la bonne odeur des bois. « La maison sentait diablement le renfermé. » Et selon les saisons, il prenait une faux pour couper l’herbe haute des tranchées, ou bien une serpe emmanchée d’un « bracot » de noisetier, pour émonder les branches folles. Ancien troupier, ayant gardé du service la raideur du soldat se tenant sous les armes, il avait des gestes compassés, comme s’il eût défilé la parade. D’ailleurs c’était encore un uniforme, cette blouse bleue où brillait la plaque de cuivre. Et il portait sa carabine en bandoulière, par-dessus la gibecière qui lui battait les reins de son filet de résille blanche.

Il montait vers la forêt, très raide et très droit malgré ses soixante ans, montrant au-dessus des buissons sa bonne face rougeaude, encadrée d’une barbe broussailleuse.

Passant toute sa vie dans la forêt, il l’aimait, comme un vigneron aime sa vigne, d’une passion âpre, muette, concentrée. On eût dit que les bois lui appartenaient. Sans pitié vis-à-vis des vieilles qui vont ramasser du bois mort, il leur faisait délier leur fagot sur le bord de la route, confisquait les serpettes, quand une ramure verte s’était glissée parmi les brindilles. Et il était la terreur des braconniers, qui le voyaient débusquer des taillis, au moment où ils glissaient dans leur poitrine le lièvre, qu’ils avaient pris au lacet.

On ne lui connaissait qu’un seul défaut : il aimait s’installer à l’auberge devant un verre d’eau-de-vie, qu’il lampait silencieusement, à petits coups. Jamais ivre par exemple ; s’il buvait la goutte, elle ne lui descendait jamais dans les jambes, au point de le faire trébucher.

Sans qu’il fît exprès, sa conversation revenait toujours aux bois. Le soir il disait à Marthe :

— Fillette, je me lèverai demain de bon matin. J’ai vu dans une coupe des baliveaux qu’il faut marquer.

Ou bien il lui apprenait que la laie du Fond-de-Tambour, un vieux sanglier qu’on n’arrivait pas à cerner dans sa bauge, se promenait avec quatre marcassins qu’elle venait de mettre bas…

Une tristesse pénétrante enveloppait le logis, les chambres frottées au sable et lavées à grande eau, tous les samedis. Toute joie semblait disparue avec le rire de Marthe, qui ne sonnait plus.

Elle descendait dans la cuisine, s’installait au coin de la cheminée, occupant tout un pan du mur, pareille à un monument. Inerte, elle s’absorbait dans sa rêverie, où flottaient des lambeaux de souvenirs. Les jours étaient gris : un peu de lumière filtrait par la fenêtre étroite, dont le cintre était surbaissé à l’ancienne mode. Les vieux meubles, assoupis dans la pénombre douce, profilaient leurs courbes arrondies, leurs attitudes affaissées, semblaient envahis par une pesanteur de sommeil. Elle restait des heures à regarder les cendres, que le jour, tombant verticalement, effleurait d’une lumière bleue.

Tous les bruits se taisaient. Le vieux chat Marquis ronronnait voluptueusement au creux de l’âtre, ouvrant parfois ses prunelles cerclées d’or. Un coquemar de terre brune laissait fuser une fine vapeur de son couvercle et poussait un chantonnement doux, qui était aussi un ronron lourd de sommeil. Le merle sautillait dans sa cage, approchant des barreaux son œil vif. Un hérisson courait sous les meubles ; on entendait ses pattes égratignant le plancher, avec un petit bruit sec.

Elle restait ainsi immobile, jusqu’au moment où les bruits, les contours des objets sombraient dans la mélancolie du soir.

Parfois sentant la tête lui tourner, étouffant dans sa longue claustration, elle allait faire un tour dans le jardin.

Il était lamentable sous la pluie qui pénétrait de part en part les massifs de coudrier, s’écrasait sur le sol des plates-bandes, où pourrissaient des trognons de choux et des semenceaux de salade. Les poiriers taillés en quenouille et les pommiers rongés de chancres avaient l’air de grelotter sous la rafale. Quelques feuilles mortes restaient aux branches, bronzées par l’hiver. Et les ruches, soigneusement enveloppées de paille, ne faisaient plus entendre cette rumeur confuse de travail, ce bourdonnement infatigable, qui était la musique des jours d’été.

Puis elle remontait dans sa chambre, où elle s’enfermait, n’ayant d’autre spectacle sous les yeux que la rue monotone, les flaques d’eau jaunâtre où le crépitement des averses soulevait des globules, que le vent chassait devant lui.

Les grands événements de la journée étaient le passage du facteur. Il allait de porte en porte, sa canne de cornouiller sur le bras, son sac de cuir bourré de papiers sur le ventre, et il déposait chez les gens les lettres, les papiers qui apportent la joie ou la tristesse. Mais Marthe n’attendait rien, et elle regardait le dos rond de l’homme s’effacer sous la pluie, en songeant qu’un seul mot venu de Pierre lui aurait rendu la vie.

Parfois aussi passait un couple de camps volants, de vanniers nomades qui vendent des paniers et des « charpagnes » aux paysans. L’homme et la femme en haillons, trempés jusqu’aux os, suivaient la carriole, dont la toile oscillait sur des cerceaux d’osier. Des têtes d’enfants, ébouriffées, sortaient des ouvertures de la maison roulante. L’équipage de misère émergeait de la brume pour y rentrer aussitôt, et s’y effacer comme une apparition, une vision de rêve. Marthe les regardait, le cœur tordu de pitié ; elle les enviait presque, quand elle se disait qu’ils vivaient entre eux, qu’ils s’aimaient, qu’ils ne se séparaient pas.

Certains jours, Marthe emportait son ouvrage chez la vieille Dorothée, sa voisine.

Une vieille paysanne, affable, cérémonieuse, affectionnant les façons de parler révérencieuses, particulières aux paysans de bonne famille. Elle habitait, avec sa petite-fille Anna, une bicoque posée à l’entrée de la Creuse ; on appelle ainsi en Lorraine les étroits ravins ouverts entre les vignes. Les rus torrentiels les ravagent en automne : l’été, ce sont des fouillis de verdures, de ronces, de sureaux laissant pleuvoir une poussière de fleurs, des vieux sureaux dont les enfants ont tailladé les pousses pour se fabriquer des sarbacanes.

Moins qu’une maison : un taudis, un trou. Pour y entrer, il fallait descendre quelques marches d’un escalier de pierre branlantes. Le plancher était de terre battue, les vitres de la croisée tamisaient le jour, verdies par le temps et l’humidité qui monte des terres. Quelques assiettes à fleurs, venant de l’ancien temps, étaient rangées sur le manteau de la cheminée ; dans un coin d’ombre, un petit berceau d’osier portait sur une flèche de bois une vieille toile de Jouy, parcourue d’un vol d’oiseaux bizarres.

Dorothée restait là toute seule avec sa petite-fille Anna, dont le père et la mère étaient morts à quelques mois seulement d’intervalle ; une maladie de poitrine que le père avait prise, en travaillant dans les carrières, à respirer tout le jour l’âcre poussière des chantiers où l’on travaille la pierre.

La misère s’était abattue sur la grand’mère et sur l’enfant. Elles vivaient de rien, d’un morceau de pain bis, d’un sou de lait.

Tout le jour Dorothée filait le chanvre des paysans, assise à son rouet, dont le ronronnement emplissait la pièce. Et la petite Anna ne se lassait pas de regarder la mécanique bruissante, la bobine surtout garnie de crochets de fer, qui tournait dans une vibration d’air lumineux et chantant, comme un gros hanneton qui aurait battu des ailes.

La vieille tricotait aussi des bas de laine, s’arrêtant pour passer son aiguille dans ses cheveux décolorés, pareils au chanvre des laboureurs. Sa bouche édentée retrouvait un sourire, quand la petite fille allait et venait autour d’elle, animée de joies vagues et enfantines, riant aux choses mystérieuses que nos yeux n’aperçoivent pas. Alors elle posait son ouvrage sur ses genoux et regardait l’enfant, par-dessus ses lunettes.

À mesure que l’enfant grandissait, de lointaines ressemblances, s’ébauchant sur son visage, émouvaient doucement l’aïeule. N’était-ce pas le regard de sa fille qui luisait dans ces yeux bleus ? N’était-ce pas la bouche du père, plissée d’un bon rire ? Par moments, cela devenait une évocation soudaine, saisissante, comme si les chers morts se fussent levés de la tombe pour apporter dans l’air hanté d’invisibles présences un peu de leur voix, un peu de leurs gestes, de ce qui meurt à jamais avec eux. Puis cela même disparaissait, devenait lointain et vague, comme si les morts n’avaient plus la force de soulever le mystère et le silence, qui pèsent sur eux, pour toujours.

Elle savait toute sorte d’histoires, cette vieille grand’mère, et elle les contait d’une voix chevrotante. C’était tantôt le récit du « soutrè » qui danse dans les étables, et la légende de saint Nicolas, patron de la Lorraine, qui ressuscita trois enfançons hachés dans un saloir.

D’autres fois elle confectionnait d’humbles jouets à la petite fille. Elle lui apprenait à faire des « paumettes » avec des primevères assemblées en boule et retenues par un fil. Elle chantait la vieille chanson venue du passé mystérieux : « Paumette, Burette, va te cacher, dans un p’tit coin. » Des rires s’éveillaient dans le silence de la pièce : sur l’aïeule et l’enfant passait un souffle de joie et de réconfort, un souffle frêle, comme ces feux de souches qui couvent sous la cendre et donnent plus de chaleur que de lumière.

Marthe se plaisait dans la compagnie de cette vieille. Elle lui avait raconté sa liaison avec Pierre, leurs premières entrevues, son silence inexplicable. Une sorte de pudeur l’envahissait, à confier des chagrins d’amour à une personne âgée, qui avait eu ses peines, et autrement poignantes. Malgré tout Marthe revenait à ce sujet de conversation, tourmentée par un besoin de confidences, éprouvant une secrète satisfaction à raviver sa blessure, à la faire saigner encore.

Compatissante, la vieille l’écoutait avec une attention inlassable, demandant des détails et des explications. C’était une brouille qui ne durerait pas. Ils étaient jeunes et avaient du temps devant eux. Elle trouvait pour la consoler des phrases toutes faites, des aphorismes sentencieux dont la conversation des vieilles gens s’embarrasse volontiers à la campagne, et la banalité de ces propos était douce à la jeune fille, endormant sa souffrance à la façon d’un chantonnement berceur.

Parfois une petite vieille passait devant la fenêtre de Dorothée, menue, trottinante, glissant sans bruit le long des murs, comme une souris épeurée. On l’appelait dans le village la petite Célestine : son teint avait des tons de vieil ivoire, une infinité de petites rides plissaient ses lèvres, ses joues et son front. Mise avec une propreté exquise, tout dans sa physionomie était d’une éclatante blancheur ; les plis finement tuyautés de son bonnet mettaient leur froideur autour de son visage de cire, dont la pâleur évoquait l’hostie consacrée, qu’on expose dans le Saint-Sacrement de l’autel.

Elle ne parlait pas, elle n’avait ni parents ni amis. Personne ne faisait attention à elle. Un bruit un peu violent de la rue, le claquement d’un fouet ou l’aboiement d’un chien, lui causaient un tressaillement de tout le corps. Alors elle ouvrait ses yeux, dont les paupières étaient presque closes par une pesanteur invincible, et jetant un regard effaré, elle avait l’air de chercher un trou pour rentrer sous la terre.

L’église était sa maison. Présidente de la congrégation, elle apparaissait, aux jours de cérémonie, la poitrine barrée de larges rubans bleus. Elle ornait de fleurs l’autel, lavait les linges sacrés, portait la bannière de la confrérie dans les processions. Toute sa vie se traînait, pâle et décolorée, exhalant un parfum d’ascétisme et d’encens, comme une plante qui aurait poussé entre les dalles du sanctuaire.

Dorothée hochait la tête sentencieusement, quand la vieille fille passait :

— V’là Célestine qui va à la messe. Ça la console, d’aimer le bon Dieu.

Et elle racontait l’histoire de Célestine, donnant des détails. Elle avait aimé un garçon du village, mais ses parents s’étaient opposés au mariage, à cause de la différence des fortunes. Célestine avait voulu se jeter à l’eau un soir : on l’avait repêchée ; mais depuis ce temps, elle avait refusé tous les partis qui se présentaient, et l’âge lui venant, elle était tombée dans la dévotion.

Marthe réfléchissait : ainsi donc son aventure n’était pas extraordinaire. D’autres avaient souffert les mêmes peines. Mais il fallait lutter, se raidir, pour conquérir son bonheur, échapper à cette faillite d’une existence. Et des projets se formaient en elle, dont elle remettait l’exécution au moment où Pierre rentrerait au pays.

Puis l’oubli fit lentement son œuvre consolante. Elle l’excusait : c’était presque naturel, ce départ précipité. Il n’avait pas trouvé le temps de la prévenir, et puis aucune parole décisive n’avait été prononcée. Elle saurait se faire aimer encore ! Une douceur descendait en elle, qui fondait toutes ses craintes, lui laissait le seul souvenir de l’étreinte caressante, dans la « bougerie » ouverte aux vents, près du jardin trempé de pluie.

Elle croyait entendre le son de sa voix, elle revivait les minutes fugitives, elle lui pardonnait. Et prise d’un élan de tendresse, elle courait s’enfermer dans sa chambre, tirait les rideaux, faisant le silence et la nuit autour d’elle, pour mieux savourer la volupté de cette évocation.

Des chiens aboyèrent à l’entrée de la Creuse. On eût dit que tous les mâtins du village s’étaient donné rendez-vous, faisant sonner leur large coup de gueule, et, quand ils se taisaient, on entendait le grondement rageur des petits roquets, qui ne décoléraient pas.

Dorothée, qui travaillait avec Marthe, s’avança sur le seuil pour voir ce qui pouvait causer une telle émeute. La petite Anna la suivit, risquant un œil curieux, cachant sa tête blonde dans les jupes de sa grand’mère.

Au milieu de la rue, se tenait un être à l’aspect hirsute. Tout son visage était empreint d’une stupeur, comme s’il eût été idiot. Sa peau hâlée avait les tons rouges de la brique. Vêtu de loques grisâtres, couvertes de la poussière des grands chemins, ses paupières flétries clignaient dans le grand jour : des rosaires à gros grains de buis, des chapelets de médailles, dont les lourdes torsades pendaient à sa ceinture, entouraient ses jambes de leurs écheveaux compliqués.

Il portait sur son ventre une grande caisse de bois blanc.

Il se mit à clamer ces mots, d’une voix traînante et caverneuse :

— Bonnes gens charitables, voyez le miracle de saint Hubert. Y a pas de pu grand saint. Achetez les médailles bénites dans la chapelle des Ardennes. Y a pas de miracle que saint Hubert n’ait fait. Bonnes gens charitables, ne m’oubliez pas.

C’était le montreur de saint Hubert.

La boîte de sapin s’ouvrit à deux battants.

Derrière la vitre claire qui la fermait, on voyait une forêt de petits arbres en carton colorié, découpant leurs feuillages minuscules. Une clairière s’ouvrait, où des brins de laine verte représentaient les pointes fines du gazon. Le cerf miraculeux apparaissait, portant une croix d’or auréolée de rayons. Le saint, tombé en adoration, s’agenouillait, joignait ses mains pour la prière, tandis que son arc et ses flèches jonchaient le sol derrière lui, et que sa meute, frappée d’une terreur sacrée, reculait aussi, frémissante.

La petite Anna battit des mains.

Alors la vieille grand’mère prit l’enfant par la main, la conduisit devant la boîte vitrée ; elle lui fit toucher les torsades des chapelets, et toutes deux s’agenouillant dans la poussière, dirent une prière fervente au grand saint, qu’on adore dans la forêt.

Marthe se joignit à elle, dans une pensée superstitieuse. Le saint ne ferait-il pas un miracle en sa faveur ? Elle lui demandait de veiller sur Pierre, de le préserver des intempéries du ciel, et des maladies que l’on prend sur les eaux. Et dans un élan de son âme, elle précipitait sa prière balbutiante, son acte d’adoration éperdu, implorant le retour de l’aimé et le raffermissement de sa tendresse.

Puis Dorothée choisit une médaille, qu’elle passa au cou de la petite fille.

Comme elle était trop pauvre pour donner un sou au montreur, elle alla couper une large tranche à la miche de pain bis, qu’elle avait tirée de la « maie ».

L’homme la glissa dans le bissac de toile dont l’ouverture béait sur sa poitrine, puis il reprit sa marche, clamant son appel lamentable par la rue, suivi de la meute des chiens attachés à ses pas, aboyant avec plus de rage, chaque fois qu’il se retournait pour les menacer de son bâton.

On parlait mariage, ce jour-là, dans la maison des Thiriet.

On abordait ce sujet de conversation depuis quelque temps, Marthe venant en âge « de s’établir ».

Cet après-dîner du dimanche, toute la famille était réunie autour de l’âtre où flambait un feu de hêtre, un de ces feux d’hiver dont la clarté dansante met une gaieté dans les intérieurs bien clos. Dehors il faisait un froid sec, un grand soleil rougeâtre descendait derrière les peupliers.

Le vieux garde rapprochait sa chaise de la cheminée où croulaient des tisons ardents, il se rôtissait les jambes, et passant dans la flamme ses mains calleuses, il les frottait d’un air de satisfaction.

Il répétait : « Ça pique rudement. Les mortes de la Chalade sont gelées. » Jetant un regard joyeux autour de lui, il déclarait qu’on serait mieux couché cette nuit-là dans un lit de plume, que sous un chêne du Bois-sous-Roche.

On annonçait des mariages pour cet hiver.

On se tâtait, les paroles se faisant précautionneuses et les visages s’inspectant à la dérobée. Les vieilles gens n’étaient pas sans concevoir quelque soupçon sur l’inclination de leur fille.

Ils lui citaient des noms, des suppositions qu’on faisait pour rien, pour le plaisir, histoire de raconter quelque chose. Quand l’interrogatoire devenait trop pressant, Marthe l’esquivait d’un sourire, ou bien tournait en ridicule le parti qu’on lui proposait : l’un était tout bancal, l’autre avait le nez de travers.

Malgré les rires, on sentait bien que la conversation était sérieuse.

La mère Catherine, d’ordinaire, au cours de ces propos, prenait une physionomie animée, contre son habitude. Posant son ouvrage sur ses genoux et relevant ses lunettes sur son front, elle dévisageait attentivement sa fille, la couvant d’un regard clair et passionné. Puis elle se mettait à vanter sa gentillesse, son économie, ses talents de bonne ménagère. Et la scène finissait par des embrassades.

Parfois aussi les deux vieux faisaient allusion à l’argent mis de côté, à l’aisance de la famille. Un beau parti ne se ferait pas attendre. Et cette certitude était la récompense d’un effort âpre, prolongé pendant toute une vie.

Ce jour-là on parla de Pierre Noel.

Marthe s’était levée, et s’approchant de la fenêtre, elle affectait de regarder au dehors ; pour dissimuler sa gêne.

Les vieux se la montraient du coin de l’œil, et continuant la conversation, ils riaient par moment en dessous, s’adressant un clignement d’yeux complice.

Pourquoi pas celui-là après tout ? On pouvait tomber plus mal. Les Noel n’avaient pas grand’chose, mais s’il plaisait à leur fille, elle n’avait qu’à parler, on le lui donnerait. Ils n’étaient pas de ces gens qui font le malheur de leurs enfants, en contrariant leur inclination par avarice.

Mars était venu et les jours s’allongeaient.

Marthe restait à sa fenêtre, épiant la tombée du soir, qui versait une clarté pâle sur les champs encore dépouillés de verdure.

C’était l’heure où le village, silencieux tout le jour, s’animait d’un peu de mouvement et de vie : des vaches meuglaient, allant à l’abreuvoir et des feux clairs de sarments flambaient au fond des cuisines.

Puis tout se confondait, et les maisons, les toits aigus, les pignons formaient une seule masse, bizarrement découpée, dont la ligne anguleuse se détachait sur le couchant.

Un reste de jour glissant sur les eaux révélait la fuite de la rivière.

Le printemps revenait, le printemps lorrain, hésitant et furtif, sans couleur et presque sans joie, grelottant sous des averses continuelles, risquant de temps à autre un rayon de soleil, comme un regard timide, entre les nuées grises, qui traînaient sur les bois.

D’autres pays ont des avalanches de lumière croulant du ciel, de larges manteaux de fleurs aux couleurs éclatantes, des odeurs tournoyant sur l’alanguissement universel des choses. Mais dans la pauvre Lorraine, les premières fleurs naissent, frileuses et transies, au fond des taillis où les neiges s’amoncellent.

Rien n’égale le charme mélancolique des longs hivers finissants, alors que des clartés semblent rôder continuellement au bord de l’horizon, et n’osent pas venir.

Marthe comptait les jours sur ses doigts, trompant son impatience par des calculs. Ne reviendrait-elle jamais, la saison qui ramènerait Pierre ? Elle avait l’habitude, comme tous les campagnards, de suivre la marche des saisons par le progrès des végétations successivement épanouies.

Déjà dans les taillis, alors que les arbres ruisselants étaient vêtus de mousses humides et que les branches se teintaient à leurs extrémités de nuances violacées, le joli bois devait montrer sa quenouille de fleurettes roses. Puis ce seraient les anémones, si frêles que leur neige se fond, au seul contact des doigts.

La belle saison tout à fait revenue, ce seraient des crépuscules sans fin, baignés de lumière blanche, rayés du vol criard des hirondelles rasant la terre, et les peupliers verseraient de grandes ombres sur la prairie.

Alors il serait là tout près d’elle, appuyé sur le rebord de la fenêtre, lui faisant sa cour : il lui jouerait encore tous les tours, toutes les farces maladroitement tendres, qui sont familières aux campagnards. Il lui volerait ses ciseaux de dentellière et le ruban de son bonnet, qu’il glisserait furtivement dans sa poche.

Elle était si impatiente de voir arriver ce moment, qu’il lui prenait des envies d’aller secouer la grande boîte de l’horloge, dont le tic tac emplissait la chambre.

La semaine sainte était arrivée et les deux pêcheurs devaient rentrer pour le jour de Pâques. Marthe l’avait appris de Guillaume, qu’elle avait rencontré un soir. Il marchait par les rues, pareil à un gros insecte, avec ses jambes de bois grêles.

Une tristesse descendait sur la terre lorraine, aux jours saints. Le Dieu mourait véritablement. Pour fêter le jour des Rameaux, il n’y avait dans l’église nue que des touffes de buis cueilli par les matins pluvieux : leur senteur amère se mêlait à l’encens. Un à un, les cierges s’éteignaient, laissant les ténèbres envahir la nef profonde et toutes les croix étaient voilées.

Et sur toutes ces choses, planait une impression de mort, un silence d’une tristesse infinie. Les champs, les bois, le monde entier paraissaient s’abîmer au sépulcre où reposait le cadavre d’un Dieu.

Alors c’était par les rues une procession de femmes, vêtues d’étoffes grises et coiffées de laine noire, qui allaient prier, se relayant d’heure en heure, pour qu’il y eût toujours devant la passion du Dieu un murmure d’adoration et de ferveur. Vers le soir, elles s’agenouillaient dans le confessionnal vermoulu d’où sortaient des froissements de surplis et un chuchotement de paroles.

Marthe allait prier. Elle n’était pas dévote, car la religion se perd dans les campagnes, mais comme tous les paysans elle était prise, au retour des fêtes, d’un accès de piété ponctuelle et machinale.

Les cloches se taisaient. Aux heures des offices on entendait les petites voix grêles des enfants traînant par les rues. Ils agitaient des cliquettes de bois blanc dont les sons vibraient, comme un chant de sauterelles dans l’épaisseur des blés :

— Voilà le premier. Mettez vos beaux souliers.

— Voilà le second. Mettez vos beaux jupons.

Par les soirs, leur mélopée lente se perdait dans les dernières maisons, à l’extrémité du village.

Le samedi saint :

C’était un clair matin d’avril, quand l’air est encore froid. De grands nuages passant sur le soleil, des ombres couraient sur les bois dépouillés et des averses tombaient, dures et cinglantes ; des volées de grésil tourbillonnaient, s’amoncelant sous les pruniers frileux, parmi les terres des enclos fraîchement labourés.

Marthe descendit au jardin.

Elle allait le long des vieux murs, regardant les trous où croulait le crépi, où se promenaient des cloportes. Dans les fissures des pierres rongées de mousse, elle retrouvait des parcelles de son être ancien, des souvenirs qui germaient nombreux, parmi les tiges flétries des graminées.

C’était ainsi chaque année, au printemps ! On eût dit que l’universelle éclosion faisait pousser en elle des semences enfouies.

Par les brèches du mur, elle voyait la campagne humide, les labours détrempés, où du soleil ruisselait par moment au creux des sillons. Une vague rumeur montait, un bruissement confus qui était comme un murmure de vie recommençante.

Tout contre le mur, à l’endroit où le toit de la maison touchait presque la terre, un rucher s’adossait, vermoulu, à demi effondré. Des pousses de coudrier l’étayaient, qui se couvraient en cette saison de chatons jaunâtres, pareils à des chenilles. Des ruches pourrissaient sur les rayons de bois : une pourtant, toute neuve, était pleine d’une rumeur bourdonnante. À chaque instant, des abeilles en sortaient, déployant leurs ailes fripées, planant dans un rayon de soleil, et allant s’abattre dans la corbeille d’argent qui garnissait une plate-bande, elles commençaient leur récolte.

Marthe ne se lassait pas de les regarder ! Elles portaient dans la vibration de leurs ailes un peu de cette joie immense du renouveau. Combien de fois elle avait suivi, par les journées chaudes, leurs allées et venues d’ouvrières infatigables. Alors leur bourdonnement continu lui montait à la tête, endormait ses pensées, et il lui semblait que des myriades d’existences s’ouvraient en elle, éparpillées avec le vol des insectes, au hasard des monts et de la plaine.

Tout à coup les cloches se mirent à sonner.

Elles étaient donc revenues, les cloches de Pâques ! Leurs sons emplissaient la vallée ; d’autres cloches lointaines répondaient, comme provoquées. Marthe les reconnaissait : les unes avaient un carillon de cristal qui, porté sur les eaux, semblait grandir avec les sautes du vent. Il y avait des moments où les sons semblaient sortir du vieux mur. D’autres, comme fêlées, étaient plus lointaines : une autre tintait faiblement dans un village très éloigné, que Marthe voyait très bien dans sa pensée, blotti dans un creux du plateau lorrain, au milieu des labours et des champs de luzerne.

Puis la cathédrale jeta au milieu de ces carillons le son grave de son bourdon, lancé à toute volée.

Elle passa toute cette journée dans la fièvre et dans l’attente. Pierre rentrerait sûrement ce soir-là.

Elle voulait être belle, le lendemain. Tirant de la grande armoire la robe qu’elle avait préparée, elle l’étalait avec précaution sur le lit, craignant de la froisser. Elle essayait aussi le bonnet qui lui allait à ravir, mettant autour de ses cheveux fins l’envolement de ses rubans et les plis légers de ses ruches. Elle allait se regarder dans une vieille glace, un peu trouble dans son cadre de bois dédoré ; l’étain rougi par le temps laissait de grandes places sans reflets : alors son image lui apparaissait lointaine.

Le soir était venu. Un chant hésitant et triste monta du fond des chènevières : une alouette au creux d’un sillon jetait, avant de s’endormir, un petit cri effaré, déconcertant dans la nuit, lui qu’on entend d’habitude dans l’air bleu et la lumière. Cela seul annonçait la tiède saison, cela et une danse grêle de moucherons rayant la ligne d’or du couchant.

Des pas sonnèrent dans la ruelle. Les deux pêcheurs rentraient, chargés de leur attirail. Marthe attendait, cachée derrière les rideaux de sa fenêtre. Pierre leva les yeux, comme s’il l’eût cherchée là, dans la nuit.

Dans ce petit coin de la terre lorraine, les garçons et les filles vont danser le lundi de Pâques, au val des Nonnes.

C’est un vallon dans un cirque de forêts, de l’autre côté de la Moselle. On y entre par un étroit couloir, qui s’ouvre entre des côtes plantées de vignes. Au bas de rives terreuses, rongées par le courant, un ruisseau roule ses eaux fangeuses, sous des haies d’aubépine. À peine s’il y a place pour le sentier et pour la route.

Et quand le passage s’élargit et s’ouvre soudain sur un fond de prairies fraîches, rien n’est doux comme la coulée de la lumière d’avril sur les bois encore dépouillés. Vers le couchant le vallon est fermé par un bois de sapins, dont les masses noires jettent une note austère dans la joie du printemps. D’ailleurs, elle est partout, cette note de tristesse, dans ces pays du Nord : elle est dans les sources glacées, dans la gaieté un peu grave des paysans, dans la beauté des femmes, trop pensive, et c’est le charme profond de ce pays, mélange de sévérité et de poésie, qui fait que le regret en rôde éternellement dans les cœurs, mélancolique et pénétrant comme une sensation d’exil.

Pourquoi appelle-t-on cet endroit le val des Nonnes ? On n’en sait rien. Seuls les bûcherons de la forêt connaissent le passé de légendes, effrayantes ou gracieuses, mais ils ont négligé de les apprendre à leurs petits-enfants, ou bien ceux-ci les ont dédaigneusement oubliées.

On y vient dans tout ce pays, à plus de trois lieues à la ronde, et c’est, derrière l’auberge de maître Charmois, une rangée de véhicules de toute sorte, levant en l’air leurs timons comme des bras : cabriolets des fermiers riches, luxueux avec leurs harnais vernis, leurs nickels brillants, et aussi les tombereaux massifs où l’on charroie d’ordinaire les récoltes et où l’on a mis pour siège une botte de paille. L’auberge est bruissante de chansons et de vaisselle remuée : des servantes vont et viennent, le teint rouge et la face allumée autour de l’âtre où tourne une broche gigantesque. Dans un petit jardin, attenant à l’auberge, des vieux jouent aux quilles et discutent longuement les coups douteux. Il faut les voir, le genou ployé, lever la boule à la hauteur des yeux, comme pour viser les quilles, puis la lancer brusquement d’un vigoureux tour de reins, et quand elle est lâchée, ils font des gestes instinctifs et des tâtonnements de mains, comme pour la ramener au milieu du chemin, si elle s’égare. Des jeunes qui ne connaissent pas leur force et qui arrêteraient des taureaux par les cornes la lancent comme une bombe au delà du but, très loin dans la prairie. Et c’est alors un gros rire, où se mêle un peu d’admiration. Sur toute cette scène plane le sourire à demi ébauché de maître Charmois, un malin celui-là, ravi intérieurement de la journée qui promet un gros gain et qui passe dans les groupes, les bras pleins de bouteilles, la serviette sur l’épaule, tutoyant tout le monde.

Marthe était venue avec d’autres amies, par le chemin des bois.

Le printemps était seulement dans le ciel, rien ne l’annonçant sur la terre. Le soleil entrait largement dans les bois, criblant d’une pluie de rayons les amoncellements de feuilles sèches. À peine si par endroits une anémone blanche avait jailli de la terre. Seulement des chatons, une sorte de chenille grisâtre pendait aux branches des noisetiers et les massifs de cornouillers étaient comme saupoudrés d’une fine poussière jaune. Cela aussi était une fleur étrange dans ce pays froid, une sorte de mimosa plus pâle et plus grêle que l’autre.

Jeanne, se rapprochant de Marthe, lui dit tout bas à l’oreille :

— J’en sais une qui est contente. On va voir son galant !

On dansait tout au fond de la prairie sur un plancher construit à la hâte, aux sons d’un crin-crin tenu par un petit homme rageur, qui battait la mesure à coups de talon. La musique se perdait tout de suite dans cette étendue… Elle avait l’air d’un pauvre chant de grillon, perdu entre deux mottes de terre.

Du premier regard, Marthe aperçut Pierre au milieu des autres garçons. Il portait beau comme toujours et les boucles blondes de sa chevelure, soigneusement arrangées, avaient cet éclat soyeux qui plaisait tant. Marthe ne l’avait pas vu depuis longtemps et il lui paraissait encore plus grand, plus large de carrure. C’est vrai qu’il avait forci là-bas.

Elle le regardait longuement, ne pouvant être aperçue de lui.

Il avait bien l’air d’être le roi du bal, avec cette assurance qui ne le quittait jamais, sa haute taille qui dominait tous les autres, ses mouvements aisés de beau danseur. Il avait une façon de prendre la main de sa danseuse et de l’appuyer sur sa hanche. Et il la faisait pirouetter dans la valse, comme si elle n’avait pas pesé plus lourd qu’une plume. Et dans les quadrilles, quand il faisait le cavalier seul, il osait des entrechats et des ronds de jambe comme les danseurs de la ville, avec tant de légèreté, qu’on était conquis au premier abord. Les vieilles, qui faisaient tapisserie, approuvaient d’un air connaisseur, et parmi les jeunes filles, pas une qui ne fût flattée d’accepter son invitation. À le voir si beau, si sûr de lui, c’était pour Marthe une grande joie, mêlée d’appréhensions de toute sorte.

Il la vit enfin dans le groupe des jeunes filles et, sans hésiter, il vint droit à elle.

Quels mots lui dit-il pour l’inviter à la danse ? Elle ne les entendit pas, tellement elle était troublée. Elle vit seulement qu’il lui tendait ses bras, et elle s’y jeta, emportée par un mouvement de passion instinctif. Appuyée sur cette large poitrine, elle se sentait délicieusement faible, dans toute cette force qui la possédait, et elle n’avait guère conscience que d’un désir : poser sa tête sur son épaule et rester ainsi tout le temps, pendant que couleraient les heures.

La danse terminée, ils se prirent par la main, suivant la coutume lorraine, faisant le tour du plancher dans la file des autres danseurs.

Alors il lui dit :

— Vrai, mademoiselle Marthe, c’est pas pour dire, mais y m’faisait rudement gré de vous là-bas.

Elle répondit, d’une voix que l’émotion faisait trembler :

— Moi aussi, je pensais tout le temps à vous.

Ce fut tout. Ils s’étaient compris. Quand les danses recommencèrent, ils se séparèrent pour ne pas faire causer « les mauvaises langues ». Mais leurs regards se rencontraient, et ils échangeaient chaque fois un furtif sourire de tendresse.

Une cloche sonna au loin, et toute l’assistance partit aux vêpres.

On ne célèbre guère les offices que ce jour-là, dans cette chapelle perdue au milieu des bois. Les murs rongés de salpêtre laissent suinter les eaux montant de la terre et s’écaillent par larges plaques verdâtres. Sur les dalles usées par les pas des générations traîne un reflet vague de jour qui tombe des vitres troubles, obstruées par les touffes d’orties qui croissent derrière les vieux murs. Tout y sent la pauvreté et la tristesse : les napperons de l’autel élimés et troués qu’on sort ce jour-là des tiroirs de la sacristie, les flambeaux de bois dédoré, rongé des vers. À la voûte est suspendu un ex-voto bizarre, qui étonne au milieu de ces populations terriennes, une galère aux voiles blanches, usées par le temps et la poussière, portant sur son château d’avant des personnages de bois peint, sans doute quelque offrande d’un très ancien seigneur, échappé aux périls de la mer, d’un seigneur dont personne ne sait plus le nom, dont personne n’a gardé le souvenir.

Dans cette chapelle, c’était toujours la même histoire d’amour recommencée par les simples, qui n’ont pas l’idée des profanations et ne craignent pas les sacrilèges. Bien des œillades s’échangeaient d’une rangée de bancs à l’autre, côté des hommes et côté des femmes. On chantait distraitement les cantiques et des yeux se levaient des missels, guettant un regard.

Par la porte restée grande ouverte, le chant des psaumes s’envolait, traînait dans la prairie, passait sur les haies d’épine blanche, puis allait se perdre tout au loin sur la côte, parmi les sapins et les ruchers, ouverts au grand soleil.

La danse recommença. De temps à autre des couples allaient se rafraîchir dans le jardin de maître Charmois, sous les tonnelles longeant le jeu de quilles. Des pousses verdissantes de houblon s’enlaçaient aux lattes du treillage.

L’aubergiste accourait. Plié sur ses genoux, il y serrait les bouteilles, comme dans un étau, et les débouchait d’une poigne solide. Des bouchons de limonade sautaient avec une détonation cassante, comme un coup de pistolet. On entendait la boule sonnant contre les quilles cerclées de fer, au fond du jeu. Des femmes qu’on chatouillait poussaient des cris, pareils à des gloussements de volaille.

C’était le moment où Pierre triomphait. Debout au milieu de la salle, il pérorait, gesticulait, parlait haut, donnait des ordres à tout le monde. Il avait une façon de saisir une bouteille et de verser dans les verres de toute sa hauteur qui révélait l’homme du monde. Maître Charmois lui obéissait, ayant pour lui cette considération dont les bons lurons et les joyeux vivants jouissent au village.

Marthe, assise à ses côtés sur le banc étroit, ne se lassait pas de le dévisager.

Comme il était beau et soigné dans toute sa personne ! De menus détails révélaient l’homme soucieux de plaire. Le col de sa chemise, largement rabattu, laissait voir son cou musclé, dont la peau un peu hâlée était semée de taches de rousseur. Il y avait de la coquetterie dans sa cravate de couleur trop voyante, qui portait une fleur brodée à l’aiguille au milieu d’un losange écarlate. Sa chaîne de montre aussi était à la mode, ornée de grosses pendeloques de pierre bleue, d’où pendait une frange d’argent.

Prenant la main de Marthe, il la tapotait doucement, en lui disant des paroles tendres.

Des filles d’un village voisin, qui la reconnurent, lui adressèrent, de la table voisine, un sourire complimenteur. Elle était heureuse.

Le soleil descendait, versant sur les sapins une clarté rouge.

Comme il insistait pour la ramener à la danse, elle refusa avec son air de fille raisonnable, avec cette décision tranquille, qu’elle apportait dans ses moindres propos. N’avait-elle pas promis à ses parents de rentrer de bonne heure ? Elle prit le petit chemin, bordé de saules, qui montait vers le bois.

À mesure que le soir tombait, la fête devenait bruyante et désordonnée. Une gaieté lourde passait dans le bal, et aussi une fièvre de plaisir, qui nouait de plus près les étreintes et serrait les bras autour des corsages. Parfois on entendait le bruit d’un baiser, s’écrasant à pleines lèvres. Du plancher piétiné montait un nuage de poussière, qui vous prenait à la gorge et vous donnait encore plus soif. Jusqu’à la musique du petit homme colère qui s’affolait, devenait enragée et trépidante, faisait vibrer furieusement son chant mélancolique de grillon perdu dans les hautes herbes.

Pierre maintenant ne cessait pas de faire danser la Renaude. Une fille qui avait mauvaise réputation et dont la mère passait pour un peu folle. Pas jolie, mais ayant un certain charme agaçant qui affriolait les hommes, avec ses gros yeux ronds et jaunes, son nez trop court et ses cheveux luisants. Et mise avec un goût tapageur : des étoffes voyantes à carreaux qui lui donnaient l’air d’une enseigne enluminée.

On la rencontrait quelquefois les dimanches en compagnie de soldats, descendus des forts voisins.

Pierre la faisait pivoter comme une toupie et il riait aux éclats, montrant un certain sans-gêne à son égard. Elle s’abandonnait, souriante et bercée, fière d’avoir ce beau garçon pour danseur.

· · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Marthe suivait la sente rocailleuse. Les clartés obliques du couchant pénétraient dans le bois. Des voiles de pourpre flottaient entre les branches des grands hêtres, mordorant leurs troncs moussus. Les bourgeons vernissés les embrumaient d’une vapeur végétale rousse, baignée de lumière. Des odeurs fines de violette sortaient du fond des taillis.

Elle allait, savourant ce silence qui s’épaississait autour d’elle. La paix du soir favorisait étrangement sa rêverie d’amour.

Toutes choses, autour d’elle, lui apportaient d’indicibles bonheurs, le craquement léger des feuilles sèches, les souffles qui voletaient autour de ses tempes, la rafraîchissant d’invisibles caresses.

Elle se retourna.

La vallée à ses pieds était emplie d’un tournoiement de lumière blonde et la côte de sapins, noyée dans une poussière d’or, semblait reculée jusqu’au fond extrême de l’horizon. On n’entendait plus aucun bruit que la musique grêle du violon qui montait par moments, lorsque le vent soufflait de ce côté.

Elle se dit que ce bonheur n’était que le commencement d’autres bonheurs. Elle verrait Pierre le lendemain, d’autres jours encore, maintenant qu’il était revenu, et son cœur se gonfla d’une joie abondante.

Près de la sente se trouve une source cachée qui, d’une roche moussue, pleurait autrefois goutte à goutte dans une vasque d’argile. Elle est violée, maintenant qu’on l’a enfermée dans une cuve de ciment, pour alimenter la prise d’eau d’un fort bâti sur la hauteur. Malgré tout elle est encore jolie, avec sa nappe claire qui s’étale sur un fond de feuilles mortes, tombées des hêtres. L’eau bruit doucement et des rayons de lumière se jouent à sa surface.

Marthe descendit l’escalier de pierres branlantes, plongea ses mains dans l’eau, pénétrée jusqu’au cœur par le contact du flot. Des cupules de glands y couraient, comme une flottille minuscule.

Des pas sonnèrent dans le sentier.

Débouchant du jeune taillis où traînait un reste de clarté, Pierre et la Renaude s’avançaient. Marthe les vit très bien, car ils s’étaient arrêtés tout près d’elle. Renversée sur le bras du garçon, la Renaude, d’un geste caressant, lui prenait la tête dans ses mains, et riant d’un rire pâmé elle attirait sa bouche à portée de ses lèvres. À la clarté flottant dans le bois assombri, Marthe distinguait son cou rond et blanc qui se gonflait, et la pâleur laiteuse de ses dents, brillant entre ses lèvres rouges. Et ce rire qui ne finissait pas lui faisait mal.

Puis ils s’éloignèrent, les bras noués dans une étreinte voluptueuse.

Marthe se demandait avec effarement si elle n’avait pas rêvé. Elle se leva pour mieux voir : les ombres confondues se détachaient sur le lointain vaporeux de la sente.

Elle retomba sur la dalle de pierre et s’y abîma ; elle y resta longtemps sans bouger, le regard errant à la surface de l’eau brillante où flottaient les cupules de glands. Il se faisait en elle, au milieu du silence, un bruit de choses brisées, un ravage d’espoirs détruits, emportés comme dans un tourbillon, par la certitude de la trahison.

Elle regardait l’eau, vaguement attirée par elle, souhaitant d’y trouver l’oubli, calmée parfois, dans le paroxysme de sa souffrance, par sa mobilité lumineuse qui se prolongeait, sous les branches des coudriers et des charmilles…

L’heure passait.

La lune s’était levée, versant dans les taillis de grandes ombres. La source, roulant sur les cailloux, continuait son chantonnement mélancolique. Marthe se leva lentement, poussant un soupir de résignation, et quand elle s’éloigna, elle jeta un regard sur cette place, ayant la sensation d’y laisser le cadavre de son bonheur.

C’était l’heure où ils se retrouvaient tous les soirs. Une étoile, une seule, tremblait dans le ciel assombri. Les hirondelles, avant de s’endormir, poussaient de petits cris dans leurs nids de terre glaise, attachés au rebord des toits.

Assise à sa fenêtre ouverte sur les clartés mourantes, Marthe travaillait encore, penchée sur son ouvrage de broderie.

Tout le jour elle avait bercé sa tristesse au va-et-vient monotone de son aiguille, tout le jour elle avait ressassé les raisons qu’elle dirait à Pierre, quand il viendrait la rejoindre, ramenant du même coup l’obsession de sa douleur. Certes, elle ne lui ferait pas de reproches, car elle sentait tout au fond de son cœur quelque chose de doux, de triste et de fort qui la poussait à lui pardonner. Elle poserait sa tête sur sa poitrine, elle pleurerait, et lui demanderait de ne plus recommencer.

En fille de la campagne prématurément instruite des choses de l’amour par les conversations, elle savait qu’une telle conduite était permise aux garçons, qui prennent leur plaisir avec les dévergondées. Mais c’était trop cruel, cette trahison, au soir même de leur première journée d’amour.

Tout à coup elle tressaillit, avertie par un instinct mystérieux de sa présence. Il était auprès d’elle et sa haute stature noire, se découpant sur le couchant lumineux, emplissait toute la fenêtre.

Elle lui parla. Était-ce une autre qui parlait à sa place ? Il lui semblait entendre le son d’une voix étrange et elle ne trouvait plus rien de ce qu’elle avait préparé.

— Vous n’avez pas honte ! Allez donc retrouver la Renaude !

Cela avait jailli du premier coup contre sa volonté, comme un cri de révolte où s’affirmait son honnêteté à elle, sa droiture de fille chaste, un peu méprisante. Ses mains tremblaient sur son ouvrage, sa bouche se plissait, dans cette moue douloureuse que font les petits enfants quand ils vont pleurer. Au fond de ses entrailles, quelque chose se tordait.

Elle se retenait par fierté, craignant qu’il ne triomphât de ces larmes et ne s’en moquât, en compagnie de la Renaude. Cette contrainte la faisait souffrir davantage. Lui, beau gars comme toujours, effronté et rieur, avait commencé par nier. Que chantait-elle là ? Elle avait mal dormi sans doute. Il haussait les épaules en homme sûr de lui.

Elle précisa, la voix brève et sifflante.

— Taisez-vous. Vous devriez rougir. Je vous ai vus tous les deux… vous… cette fille à soldats…

Alors il ricana :

— Et après ! Est-ce que ça empêchait les sentiments ? Pour rigoler un soir, au fond des fossés, cette fille était bien bonne.

Elle s’était levée, toute blanche, son sang reflué au cœur, prise d’un mouvement de colère qu’elle ne put s’expliquer dans la suite. Elle le saisit par l’épaule et le repoussa durement, avec une force qu’elle ne se connaissait pas, et du coup lui ferma la fenêtre au nez. Les battants claquèrent.

Il restait dans la rue, dépité, piétinant sur ses talons, un sourire d’embarras aux lèvres. Prendrait-il son parti de rire de cette algarade ? Puis une montée de colère l’envahit ; il fronça les sourcils et enfonçant son chapeau d’un geste décidé, il s’éloigna à grands pas.

Avait-on jamais vu une pareille pimbêche, une fille grosse comme rien, qui voulait imposer sa volonté. Il avait cette sorte de mépris que les paysans ressentent vis-à-vis de la femme, habitués à la voir obéir et tenir dans la maison la seconde place. Ils n’étaient pas mariés, qu’elle voulait déjà porter la culotte. Et il s’affirmait sa rancune. Retourner, demander pardon, allons donc, ce serait trop lâche. D’ailleurs il pouvait le dire : les Noel étaient tous comme lui. Rangés et tranquilles une fois mariés, avant le sacrement ils étaient bien connus pour leurs fredaines. Il trouvait des raisons pour s’excuser, pour faire taire en lui ce grand cri de passion, qui lui disait de revenir sur ses pas, de la prendre dans ses bras, de mériter son pardon par de bonnes paroles…

Marthe, immobile derrière ses rideaux, le suivait des yeux…

Il ne revenait pas. Qu’avait-elle fait ? Qu’est-ce qui l’empêchait d’ouvrir cette fenêtre, de le rappeler, de faire sa paix avec lui ? Rancune invincible, dépit de n’avoir pu vaincre sa fierté et surtout la pensée qu’il se gausserait d’elle avec la Renaude, et qu’il se vanterait de l’avoir reprise, comme il aurait voulu.

La nuit était noire. Pierre longeait le mur croulant qui fermait sur les prés le jardin de la Renaude. Tout le village dormait : la chambre de la fille était isolée. Il hésita un instant, puis il escalada le mur.

On entendit ses pas criant sur le gravier.

Des jours passèrent.

Marthe restait accoudée à sa fenêtre, le regard perdu dans la nuit.

Elle revoyait, dans sa rêverie lente de souvenirs, les incidents de cette foire de Saint-Clou. Jamais elle n’aurait cru qu’on pouvait souffrir à ce point.

Pourtant elle avait comme une appréhension en s’y rendant, un pressentiment secret qui lui disait de retourner.

Longs meuglements d’angoisse des bêtes attachées, bêlement monotone des brebis séparées de leurs agneaux, détonations sèches des tirs forains, sifflet aigu des manèges, toute cette agitation mettait au cœur de la pauvre fille une nausée tournoyante. Les toiles des baraques claquaient au vent clair ; des bohémiens passaient, maigres sous leurs cheveux d’un noir luisant et gras : ils conduisaient par des brides de corde des haridelles étiques, véritables squelettes de chevaux, aux côtes en cerceau, à la peau galeuse et rongée de plaies, nourris seulement de l’herbe rase qui garnit les talus des grandes routes.

Marthe n’était pas arrivée, qu’elle apercevait Pierre et la Renaude dans la foule des promeneurs.

Elle se redressait, cette Renaude, avec un air d’assurance, un désir d’être vue par tout le monde dans la compagnie de ce beau garçon ! Ça la changeait de ses amoureux de rencontre. D’ailleurs elle avait encore plus mauvaise façon qu’à l’ordinaire : son corsage était trop rouge, les carreaux de sa jupe trop voyants.

Un peu plus loin, ils étaient encore devant le montreur de ludions. Pareil à un roi mage, coiffé d’un diadème de clinquant, sa barbe blanche largement étalée sur une simarre rouge constellée d’étoiles, le vieux leur montrait d’un doigt fatidique les diables de verre bleu qui, montant du fond du bocal, venaient tracer sur une lettre mystérieuse le secret de leur avenir. La fille rieuse lisait par-dessus l’épaule du garçon, et, sans en avoir l’air, s’appuyait amoureusement sur lui, la créature !

Le soir venu, Marthe les retrouva encore sur la route déserte, les bras noués dans une étreinte. Ils causaient tout bas, ayant l’air de se conter des choses tendres, des choses qui les intéressaient seuls. Et la manante portait sous son bras un grand bâton de sucre de pomme, que Pierre lui avait acheté, un cadeau superbe qu’elle brandissait joyeusement et qui tirait l’œil au passant avec son papier d’or et ses ornements de fanfreluches.

Il ne fit pas semblant de l’apercevoir, quand elle les devança sur la route. Mais la Renaude avait poussé un éclat de rire. Il sonnait encore à ses oreilles, ce rire insultant et moqueur. Alors toutes sortes de rancunes et de pensées mauvaises se levaient en elle. Elle en avait honte parfois. On eût dit que son malheur remuant les profondeurs de son être, comme une eau vaseuse, en faisait sortir des choses informes, qui grouillaient. Jalousie d’abord, et révolte de tout son corps, de tout son cœur, quand elle le voyait au bras d’une autre, dépit d’être abandonnée, mais surtout une immense désillusion, car il s’abaissait jusqu’à cette fille à soldats.

Alors elle souffrait tellement que sa douleur crevait, comme une poche de fiel. Elle pleurait à chaudes larmes, enfonçant son mouchoir dans sa bouche pour ne pas donner l’éveil par ses sanglots, désespérée, dégoûtée de tout, tout son être flottant à la dérive.

Cette fois le printemps était revenu.

L’herbe des prés était d’un vert lourd, luisant, tout neuf. Des touffes de primevères le nuançaient par places de jaune pâle et, dans les creux humides, des pieds de cochléaria avaient poussé, étalaient sur les eaux leurs grappes couleur de lilas.

C’était dans les hauteurs de l’air une lente débâcle de nuages, emportés par des souffles tièdes et qui s’effilochaient en lambeaux de brumes. Le ciel d’étain qui avait pesé sur les campagnes pendant tout l’hiver, comme un couvercle, s’ouvrait, se fondait, se pénétrait de lumière.

La vie recommençait. On voyait dans les chemins des bandes de vignerons, guêtrés de coutil et la serpette au genou, allant bêcher leurs vignes. Leurs houes, sur leurs épaules, avaient des luisants d’acier, poli par le frottement des terres. Sur la blancheur des coteaux lavés par les pluies d’hiver, les carrés fraîchement remués se détachaient vigoureusement.

Quand un nuage cachait le soleil, une fraîcheur glacée passait dans l’air. Alors les vignerons, abrités derrière les tas d’échalas pour le goûter, allumaient des feux de sarments, dont la fumée bleue courait au ras des terres.

Puis venaient des coups de soleil, éclatants et splendides, qui fouillaient la campagne, réchauffaient les toits de tuile, pénétraient au fond des bois, allant éveiller partout le frémissement de la vie universelle.

La rivière aussi avait pris un aspect printanier.

Les eaux coulaient à pleins bords, accrues par la fonte des neiges ; par endroits elles inondaient la prairie et sous les branches des saules garnies de la laine floconneuse des chatons, des courants glissaient, avec un petit bruit, un frissonnement de chose vivante.

Comme si la vie s’y était éveillée, les eaux perdaient cette transparence glacée qui leur est propre en hiver. Aux endroits profonds, elles prenaient une teinte plus lourde et plus chaude. La rivière s’étalait parfois sur de longues grèves plates où le soleil ruisselait, se prenait dans un frémissement innombrable de petites vagues ; des bandes de chiffes et de chevaines sortis des grands fonds venaient frayer là, dans ces eaux tièdes. On voyait leur dos noir sortant parfois des eaux courantes, parmi les galets. Par moments toute la file serrée ondulait, parcourue du même mouvement qui montrait les ventres blancs et le bout des nageoires, et les eaux fécondées ruisselaient derrière eux, comme une traînée de lait.

Le chant du coucou montait sur la côte, deux notes vibrantes, solitaires, qui sonnaient dans la profondeur des taillis.

La première fois qu’il les entendait, le vieux Dominique ne manquait pas de dire à son fils :

— Pierre, as-tu de l’argent dans ta poche ? Le coucou chante ! Quand on porte des sous sur soi, le jour où on l’entend, on est riche toute l’année !

Il y avait ainsi dans leur conversation des bouts de phrase, des plaisanteries qui revenaient, toujours pareilles, qui chaque fois les faisaient rire, car ils ne se creusaient pas la tête pour trouver des choses nouvelles. C’est le propre des âmes simples de créer de la jeunesse autour d’elles.

Quand reviennent les premières chaleurs, on reste de longues heures, à causer, le soir, sur les bancs de pierre, auprès des granges.

Pourtant on s’est levé de bon matin pour aller, l’un à son pré et l’autre à sa vigne. Mais on a tellement dormi pendant les nuits d’hiver. Il est de pauvres vieux qui se couchent à quatre heures du soir, au mois de décembre, pour économiser la chandelle !

Vient mai ! On est heureux alors de respirer les bouffées d’air frais qui montent dans la nuit, de sentir sur son dos la réverbération des murs brûlés de soleil et qui, le soir venu, laissent rayonner leur tiédeur.

Les portes restant entr’ouvertes, les lampes projettent de grands rais de clarté dans la rue.

On s’était réuni ce soir-là, devant la maison des Noel.

Le ciel était encore clair, et les chauves-souris, les souris volantes, comme on dit là-bas, le rayaient de leur vol saccadé. Elles sortaient, nombreuses, des trous des vieux murs où elles dorment tout l’hiver, suspendues par un pied, enveloppées dans le manteau de leurs ailes brunes. Des hannetons aussi volaient en tous sens, avec de gros bourdonnements sourds ; parfois l’un d’eux choquait le zinc des gouttières avec un bruit mat, et tombait sur le sol, comme une balle.

Cela surtout était l’indice de la belle saison, ce vol innombrable des bêtes sorties de terre, à la première chaleur.

Les deux pêcheurs assis sur le banc, les bras nus et le col de la chemise entr’ouvert, respiraient la fraîcheur. Le vieux Guillaume, installé auprès d’eux sur la terre, tenait entre ses jambes de bois une « charpagne » d’osier, dont il tressait le fond. Dépouillées de leur écorce, les tiges paraissaient très blanches dans la nuit.

Il ne savait que faire pour se rendre utile, et jamais on n’aurait pu croire qu’un infirme fût bon à tant de choses. Jamais la maison n’avait été mieux tenue. Il ne perdait pas un moment : il allait et venait dans le logis, frottant les vieux meubles. Il avait bêché le jardin, on ne savait trop comment, prenant un point d’appui sur sa béquille, maniant la bêche d’une seule main, car si les jambes étaient parties, la poigne restait solide. Il y avait planté de grands carrés d’oignons et de laitues, qu’il arrosait lui-même, à la fraîcheur du soir.

On écoutait Poloche, qui racontait ses campagnes. Il se tenait au milieu du chemin, tout droit dans sa blouse de toile grise comme en portent les marchands qui vont dans le pays. À peine s’il avait bu un coup de trop ce jour-là, de quoi se rafraîchir les idées. Cela s’apercevait seulement à sa casquette tombant sur l’oreille. Il fumait sa courte pipe de bois, et comme, dans sa narration, il la laissait éteindre, il ne s’arrêtait pas de la tasser du pouce d’un geste machinal, et de faire flamber des allumettes, dont les bouts blancs jonchaient le sol.

Cela faisait dans son récit de longues pauses ; alors on entendait monter la rumeur des barrages, au fond du val.

— Oui, mes enfants, j’étais en ce temps-là à Constantinople, dans un patelin qu’on appelait Ortakheuil ou Khad’keuil, je ne sais plus au juste, vu que c’est bien loin et qu’y a rudement coulé d’eau dans la rivière, depuis ce temps-là !

Un sacré pays tout de même, avec des bandes de chiens galeux qui se promenaient dans les rues, sans avoir de maître ! Et la campagne donc, c’était tout raviné, sans un arbre, avec des fondrières à se rompre le cou, comme la côte du Ragot.

Le plus rigolo, c’était les chariots des gens de ce pays-là. Pas un clou, pas un brin de fer ! les roues, les jantes, le timon, tout était en bois, attaché avec des chevilles. Par le temps de sécheresse, dame, tu penses si ça grince et si ça gueule. »

Ce détail surprit toute l’assistance, lui donnant mieux que toutes les phrases la sensation de pays lointains.

— Moi, j’avais pas à me plaindre, vu que j’avais un bon truc. On m’avait laissé, tout seul, dans un faubourg ; je couvrais avec des feuilles de zinc des abris en planches, qu’on préparait pour l’expédition de Crimée. Alors comme j’étais mon maître, je travaillais aux pièces et je me faisais de bonnes journées.

On en profitait pour faire la noce, les dimanches ; on se retrouvait à trois ou quatre du pays : Lexandre de Villey-le-Sec, qu’était dans les voltigeurs, et Petit-Jean de Gondreville, qui faisait son temps dans les tringlots. Dame, tu comprends, quand on se sent si loin de son pays, au milieu des sauvages, ça fait rudement plaisir de se retrouver. »

Pierre fit remarquer que la chose était toute naturelle.

— Quand on était parti en bombe, fallait voir les farces qu’on jouait aux Turcs. Des beaux hommes, pour sûr, bien membrés, bien corporés, des gaillards aussi solides que Pierre. Mais leurs soldats étaient mal frusqués, preuve que je vendais à leurs officiers mes pantalons collection trois, des « frapouilles » dont je ne voulais plus. Et eux, en faisaient leurs choux gras ! Y s’mettaient sur leur trente-et-un, avec ça, pour aller voir leur « bonne amie ».

Du reste, ils étaient polis, accueillants, vu qu’on s’était mis d’avec eux, pour se battre contre les Russes. Quand y nous rencontraient, y s’campaient devant nous au milieu du chemin, en criant :

— « Dis-doun, dis-doun ! sacré nom de Dieu, » pour nous faire voir qu’y savaient parler le français.

Tout le monde s’esclaffa. Sacré Poloche, il avait une façon d’envoyer ça, gesticulant sur la route, jargonnant un vague patois, avec des mines effarées. On aurait dit un vrai Turc.

— Alors un dimanche, on entre chez un marchand de tabac, une bande d’au moins une douzaine. Moi j’achète un cigare, et je reste là, mon porte-monnaie ouvert dans la main, comme pour payer. Tous les autres s’amènent, à la file, et prennent du tabac, des cigares, des cigarettes. Mon Turc rigolait, en débitant sa marchandise, vu qu’y s’promettait un gros bénéfice. Quand tous les autres sont sortis, v’là que j’lui allonge un sou, sur le comptoir. Non ! si t’avais vu la gueule qu’y faisait ! Il s’met à brailler : « Effendi, paga, paga. — J’t’en fous, que je lui réponds, je n’ les connais pas. » V’là t’y pas qu’y se permet de lever la main sur moi : un soldat français ! La moutarde me monte au nez, et je lui allonge une raclée, mais une de ces raclées !… Et pour ne pas être en reste avec lui, car y m’agonisait dans son langage de mauvais chrétien, je lui disais en lui tapant dessus : tiens, sidi, tiens, cochon d’sabir, attrape ça, chouia barca ! À la fin, y n’voulait pu rien savoir. Alors moi, je suis parti tranquillement, en fumant mon cigare.

Il se tut un moment, jouissant des gros rires qu’il soulevait. Puis considérant le moignon de pipe, qui fumait dans sa main, il reprit :

— Quel pays ! J’ai jamais vu du tabac si bon et si fin. J’en avais toujours au moins deux livres, dans une boîte de fer-blanc, sous la pattelette de mon sac.

Il continua, défilant le chapelet des souvenirs.

— À l’endroit où que j’travaillais, y avait aussi une belle femme qui me regardait de loin, une belle brune qui avait des yeux, je ne vous dis que ça. Elle se tenait à une espèce de balcon, et moi, ça m’intriguait, vu que c’est rare, les femmes, dans ce pays où on les tient enfermées. Je lui lançais des petits coups d’œil en clouant mes plaques de zinc. V’là que ma particulière s’enhardit au bout de quelques jours : « Paris, Paris, » qu’elle me disait, comme ça. Moi, je n’en étais pas de Paris, mais pour faire le malin, j’y répondais : « Chouette ville, t’y viens t’y, fais pas ta Sophie ! » Et on riait tous les deux, en se regardant, sans trop comprendre ce qu’on se disait. Mais tout ça n’avançait à rien. Entre temps, moi, fine mouche, j’avais fait la connaissance de son homme, qu’était quelque chose comme charron. V’là qu’un soir, je pousse une pointe et je m’emmanche dans la boutique, histoire d’aller en reconnaissance et de voir ma particulière. Ah ! si vous aviez entendu les hurlements qu’y poussaient, dans c’te baraque : on fermait les portes, on se sauvait, on poussait les verrous. Finalement y ne reste plus que le vieux, qui m’invite poliment à prendre le café…

Les jours se passent, pas de femme ! J’y pensais plus. V’là t’y pas qu’elle rapplique un soir, dans mon chantier, tout essoufflée d’avoir couru, comme une « évaltonnée ». Ses yeux flambaient comme braise. Alors moi je la prends par la taille, je l’embrasse, en veux-tu en voilà. Y avait un grand tas de copeaux dans un coin. Alors, nous l’avons fait cocu, ce vieux Turc.

Poloche riait d’un gros rire qui secouait tout son corps, et les autres faisaient comme lui.

Pour sûr, il n’avait pas son pareil, et quand il avait un verre dans le nez, il aurait fait rire un tas de cailloux, avec ses histoires.

Il fumait sa pipe enfin rallumée, à petits coups, sans mot dire, voyant se lever, tout au fond de ses souvenirs, la silhouette de la femme brune, dont il avait fait la conquête, dans un pays étrange.

La nuit était très noire. Le braisillement des étoiles palpitait vaguement dans l’étendue du ciel. Au bas de la côte, les toits s’entassaient dans un pêle-mêle confus, et la nuit roulait lourdement sur la pente, comme pour protéger le repos des pauvres gens, harassés par le labeur des jours.

On causa encore quelque temps, puis toute l’assistance se sépara.

Et il n’y eut plus, devant la maison endormie, que des souffles tièdes qui faisaient tournoyer des brins de paille et qui agitaient le feuillage de la treille festonnant au-dessus de la porte.

Les garçons du village se réunissaient pour faire des farces, par ces longues nuits de printemps.

De bonnes farces rustaudes, lourdes à assommer un bœuf, qui soulevaient toujours le même sursaut d’émotion dans le village, comme si elles étaient inédites.

Cela consistait à éparpiller le long des chemins les petits paquets de chanvre que les vieilles mettent sécher sur le pré, au sortir de l’eau. Au matin on allait les voir se démener, s’arrachant les poignées de chanvre, furieuses, dépeignées, les coiffes au vent, chacune prétendant qu’elle était volée par sa voisine.

D’autres fois, on démontait un chariot et on le remontait pièce à pièce sur la toiture d’un hangar, le timon en avant, perché comiquement dans le vide sur ses quatre roues, prêt à partir. Le propriétaire s’effarait, montait sur une échelle pour reprendre son bien, tandis qu’un rire secouait le village.

Il y avait aussi un vieux qui habitait une petite maison, au fond d’une ruelle écartée. On le prenait pour victime, parce qu’il se fâchait, et qu’il menaçait tout le monde d’une petite voix cassée, que la colère faisait vibrer drôlement : on eût dit un nasillement de polichinelle, sur la foire.

Sur les onze heures du soir, alors qu’il dormait d’un profond sommeil, on heurtait violemment les croisillons de sa fenêtre, pendant qu’un compère laissait dégringoler, sur le pavé des caniveaux, un grand morceau de verre à vitre. On eût dit que la fenêtre s’effondrait. C’était un pourchas éperdu dans la nuit ; le vieux galopait, pareil à un fantôme dans sa chemise blanche, dont la bannière flottait au vent ; il galopait de toute la force de ses jambes maigres.

Quelquefois ces histoires finissaient mal. On allait chercher les gendarmes. Une grande émotion secouait le village, le tirait de sa torpeur : les commères debout sur leurs portes regardaient curieusement les bicornes, qui chevauchaient d’une maison à l’autre, poursuivant leur enquête.

Les nuits étaient toutes vibrantes de chansons et de vacarmes.

Bras dessus, bras dessous, des bandes joyeuses de conscrits passaient, traînant leurs sabots sur le pavé des rues.

Nous sommes trois pauv’ conscrits,
De l’an mil huit cent dix,
Ils nous font tirer au sort, tirer au sort
Pour nous conduire à la mort.

Les voix montaient dans la nuit claire, s’envolaient sur les toits tandis que des chats amoureux rôdaient le long des gouttières.

Ces soirs-là, Marthe assise dans son lit prêtait l’oreille, dans le silence de sa chambre, empli du tic tac de la grande horloge. Elle reconnaissait très bien la voix de Pierre parmi toutes les autres, et cela la calmait.

Quand elle ne l’entendait pas, elle l’imaginait près de la Renaude, et elle pleurait dans son lit.

La maison du garde, maintenant, ressemblait à un coin de forêt.

Tous les jours, Jacques Thiriet rapportait quelque bête ou quelque fruit. C’était, dans la grande cuisine, des promenades d’animaux capturés, se cachant sous les meubles, au moindre bruit : un geai piaillait dans une cage, un hérisson tantôt se roulait en boule, et tantôt égratignait le plancher de son trottinement menu ; un jeune renard, enchaîné au pied de la table, cherchait à mordre, dès qu’on l’approchait.

On respirait une odeur pénétrante de fruits sauvages, mûrissant sur les rayons du placard.

Il savait, ce vieux garde, dans quel tronc de chêne creux les abeilles faisaient leur miel, et il le dérobait. On en remplissait des pots : c’était un miel sucré, noirâtre, qui sentait les fleurs des bois, et dont l’odeur vous montait à la tête, comme un vin fort.

Mais il récoltait surtout des champignons, au fond des combes où l’air est étouffant, où la terre grasse suinte sous les mousses. Il en rapportait de pleines gibecières ; les uns étaient jaunes et gorgés de sèves laiteuses, portant de fines collerettes qui s’écaillaient au contact des doigts ; d’autres, striés de rouge, étranges, inquiétants, avaient l’air de suer des poisons. La mère Catherine protestait, déclarant que « tout ça était bon à jeter au fumier » et « qu’on s’empoisonnerait un jour, avec de pareilles denrées ». Mais le garde s’entêtait, les faisait cuire, les mangeait tout seul, ayant l’air de les savourer. Et il ne s’en portait pas plus mal.

Le garde Jacques Thiriet ne décolérait pas, ce jour-là.

Comme il arrivait dans les fonds de Bois-sous-Roche, par une fin de journée chaude, il avait vu une douzaine de jeunes baliveaux, coupés par un maraudeur. Sûrement le vol avait été commis dans la matinée : la sève ruisselait des entailles toutes fraîches ; le gaillard s’était servi d’une serpe bien affilée, car il avait tranché les jeunes pousses d’un seul coup.

Passe encore, quand un vigneron des villages voisins venait couper des branches d’alisier, pour faire des bretelles de hotte, ou bien une pousse de noisetier pour une gaule, l’ouverture de la pêche approchant. Pour si peu, la forêt n’était pas endommagée et il fallait bien se mettre à la place des gens. Mais ce sauvage, qui coupait de jeunes arbres…

Au lieu de rentrer tranquillement chez soi, il fallait se mettre en quête du délinquant, s’informer avant de dresser un rapport, et cela mettait le garde de mauvaise humeur.

Justement, il y avait là, à deux pas, une coupe de bois où des charbonniers de Sexey-aux-Forges travaillaient, depuis plusieurs semaines. Peut-être avaient-ils vu passer le chenapan, avec sa charge de pousses feuillues sur l’épaule.

Le garde obliqua, prit la sente herbeuse et se dirigea vers l’endroit.

La forêt était abattue sur un large espace, formant, au milieu des masses de verdure, une clairière où montaient quelques troncs de jeunes hêtres, qu’on avait épargnés. Tout autour, les bois profonds s’étendaient, envahis d’ombre, et des rais de soleil pourpre y pénétraient obliquement ; des vols d’insectes bruissaient dans une poussière d’or.

Dans toute l’étendue de la coupe, les géants abattus jonchaient le sol, ayant à leurs pieds de larges entailles, d’où suintaient des sèves : l’action de l’air les colorant, on eût dit des plaies ruisselantes de sang. Autour des souches restées dans la terre, de jeunes rejets avaient poussé, couverts de feuilles drues. Une végétation épaisse de reines des prés, de chardons épineux, de grands euphorbes laiteux aux fleurs verdâtres s’épanouissait, comme si la forêt s’était hâtée de cacher les blessures que les hommes avaient taillées dans son flanc, triomphant de leur acharnement à force de sève, de fécondité inépuisable. Et l’air et la lumière entraient à flots.

Les meules étaient dressées dans une place dégarnie : deux en pleine activité, recouvertes de terre grasse, de mottes de gazon, percées d’une cheminée d’où sortait un filet de fumée bleue, qui montait légère, dans le soir. Une était éteinte, et les charbonniers en retiraient les charbons, qui sonnaient dans leurs mains, avec un tintement métallique. Çà et là, de grands cercles noircis de braises, entourés de hautes herbes, montraient qu’on y avait construit des meules, les années précédentes.

Le père travaillait avec ses fils, deux grands gaillards, aux membres robustes, un peu déformés par le travail. Leurs yeux s’ouvraient très blancs, dans leurs bonnes faces de moricauds. Ils appartenaient à une autre race, plus solide encore et plus résistante, celle des plateaux lorrains, où la plante humaine croît plus forte, nourrie seulement d’eau-de-vie et de pommes de terre.

Dès qu’il aperçut le garde, le vieux charbonnier dit à ses fils :

— Tiens, la voilà encore, cette vieille pratique !

De fait, Jacques Thiriet ne perdait aucune occasion de leur rendre visite, sachant bien qu’il y avait toujours une bouteille d’eau-de-vie mise au frais entre les feuilles, et dont on lui offrait un verre.

Le garde les interrogea.

Pour ça non, ils n’avaient pas vu d’homme passer, avec un fagot vert sur l’épaule. Seulement, ce qu’ils pouvaient dire, c’est que sur le coup de midi, Marquemal était venu rôder aux alentours de la coupe. Il était bien capable de la chose.

Tout en parlant, ils continuaient leur travail : les charbons s’empilaient dans les sacs de grosse toile.

— Halte là, garçons, dit le père. Il fait soif. Si on allait boire un coup ?

Tout le monde se dirigea vers la cabane. Justement le charretier de M. Bernin, un riche marchand de bois de la ville, était arrivé pour faire un chargement : on profiterait de l’occasion pour causer un peu et pour trinquer ensemble.

Le cheval était arrêté à la porte de la cabane, les flancs garnis de pousses feuillues, pour le protéger des taons, qui pullulent sous le bois, à la fin des journées chaudes.

La mère surveillait la cuisson de la soupe ; sur des papiers bleus, étalés sur une bille de chêne, étaient rangés des morceaux de saindoux et d’énormes tranches de lard. La marmite était posée sur trois pierres, noircies de fumée ; une vapeur blanche en fusait, soulevant le couvercle.

Il faisait bon dans cette cabane, bâtie avec des perches serrées l’une contre l’autre et réunies à leur sommet, de manière à former un pain de sucre. De la glaise battue et des mottes de gazon la recouvraient. L’ombre y était fraîche et accueillante. Des caisses, faites de planches grossièrement équarries, étaient remplies de fougères et de feuilles sèches. Par le carré de la porte, on voyait tout un coin de forêt, qui s’endormait dans la poussière chaude du couchant.

La vieille avait apporté des verres et une bouteille d’eau-de-vie.

On but et on parla de toutes choses, du prix des denrées et de l’état des récoltes, dans les territoires avoisinants. Le charretier, qui venait de la ville, savait des nouvelles et ne demandait qu’à parler. Les charbonniers s’exprimaient avec lenteur, cherchant leurs idées et pesant tous leurs termes, en hommes qui passent leur vie dans la solitude des bois, et n’ont guère l’occasion de bavarder.

Le garde forestier ne disait rien, mais il avait une façon à lui de renifler son verre d’eau-de-vie, de le regarder avec une tendresse significative : on eût dit que son nez s’allongeait pour flairer la bonne chose. Sacré père Thiriet ! celui-là ne pouvait pas dire qu’il n’aimait pas la blanche ! Tout le monde se mit à rire, lui comme les autres.

Tout de même, quand on s’adressait à lui, il y avait une nuance de considération et de respect, le respect un peu méfiant qu’ont les simples pour les représentants de l’autorité, pour ceux qui portent des képis galonnés, et des plaques, sur leur blouse.

Le charretier parla des élections qui approchaient. Ça faisait du bruit à la ville. Le parti réactionnaire voulait opposer une candidature à l’ancien député, un bon garçon qui avait la poignée de main facile, dont la voix sonore donnait un air de profondeur aux banalités qu’il débitait. Les curés, pour lui faire pièce, avaient choisi un ancien notaire, un homme très riche qui portait une décoration du pape et servait comme brancardier, aux pèlerinages de Lourdes.

Le charretier s’animait, tapait du poing sur la table.

Certes non, il ne voterait pas pour celui-là. La religion était bonne pour les femmes que ça amusait, les dimanches, et pour les enfants, qui en avaient besoin pour grandir dans le respect des parents. Mais il ne fallait pas que les curés reprennent le dessus, comme au bon vieux temps, et soient les maîtres des eaux et de la terre.

Tous étaient de son avis, devenus sérieux subitement devant cette chose mystérieuse et profonde, la politique. Le vieux charbonnier se murait dans son silence, les mâchoires serrées et les yeux tout songeurs, comme s’il avait eu trop de pensées pour les exprimer clairement.

Enfin la conversation prit fin ; le charretier retourna à la ville et le garde redescendit vers le village, par les chemins caillouteux, qui serpentent entre les vignes. Les charbonniers mangèrent leur soupe du soir dans leurs écuelles de terre brune. Ils buvaient à la régalade à même une cruche de fer-blanc, pleine de l’eau d’une source, qui se trouvait là, sur le bord d’un sentier.

Puis les garçons et la vieille se couchèrent dans leurs caisses de bois. On entendit bientôt dans la cabane assombrie s’élever le bruit de leur respiration.

Toujours songeur, comme si on avait remué en lui trop de choses, le vieux resta près de la porte, fumant sa pipe.

Les taches d’or mouvantes, qui tout à l’heure criblaient le feuillage dans la direction du couchant, s’étaient éteintes. Au milieu de ce silence, l’âme de la forêt semblait se révéler confusément et monter vers le ciel avec les souffles du soir, qui roulaient sur les feuillages. La clameur des crapauds se levait des mares lointaines. À peine de temps à autre entendait-on un bruit : un pivert attardé, qui frappait de son bec les troncs vermoulus, pour y chercher des insectes ; un geai qui regagnait son nid en jacassant, et qui secouait le silence du battement lourd de ses ailes.

Marthe maigrissait à vue d’œil.

De plus fortes se seraient raidies, auraient voulu oublier, auraient tenté l’impossible. À quoi bon ? Elle sentait d’avance que tout effort était vain. Tranquille et résignée, elle ne savait que souffrir silencieusement. Pas un seul moment, l’idée ne lui vint de recourir à la coquetterie, aux manèges des femmes délaissées, qui par un dédain habilement affecté, savent faire naître la jalousie et provoquer des regains d’amour. Elle se terrait dans son coin, comme une bête blessée qui se roule dans les feuilles, et se cache pour mourir.

Son père finit par s’inquiéter. Le vieux soldat ne comprenait pas qu’on se laissât aller, qu’on eût si peu de courage. C’était trop bête à la fin, de se manger les sangs pour un pareil freluquet. Un beau merle que ce Pierre, et qui vraiment avait trop l’air de s’en croire ! Avec ça que beaucoup d’autres ne seraient pas bien aises d’épouser une belle fille, vaillante à la besogne, et qui apportait de l’argent. Un de perdu, dix de retrouvés. Cette tendresse bourrue qui accablait Marthe d’exhortations maladroites, histoire de la secouer, lui faisait mal, comme une main brutale, qui aurait froissé ses membres endoloris. À tous ces propos, elle ne répondait rien, se contentant de secouer la tête, et sortait brusquement de la chambre, pour cacher ses larmes.

En attendant elle dépérissait. Des tons de cire envahissaient son front et ses tempes, et ses yeux paraissaient agrandis, cernés de meurtrissures bleuâtres. Des lassitudes la prenaient, qui lui coupaient les jambes. Elle se plaignait de n’avoir de goût à rien, et quand elle avait fait quelques pas, elle était forcée de s’asseoir, comprimant de la main les battements de son cœur. Tous les gens du village lui trouvaient mauvaise mine.

Un matin, le vieux garde, qui se préparait à partir pour sa tournée, la vit assise sur sa chaise, les mains désœuvrées, le regard perdu dans le vide, prête à retomber dans la morne obsession, qui, tout au long des jours, tournoyait dans sa tête.

— Allons, ma fille, lui dit-il, faut te secouer un peu. Ça ne te fera pas de mal de prendre l’air. J’ai justement deux tranchées à mettre à l’alignement. Tu pourras t’amuser à cueillir des fraises, dans le taillis.

Elle ne dit pas non. Avec cette lenteur lassée qu’elle mettait depuis quelque temps dans tous ses gestes, elle se coiffa de la fine « hâlette » de toile blanche, tendue sur des brins de saule. Par les jours de chaleur, cette gracieuse coiffure, sur la tête des filles de Lorraine, met autour de leurs traits fins la palpitation de sa blancheur.

Bien des fois, elle fut forcée de reprendre haleine dans les chemins montants, le long des pentes caillouteuses.

Ils arrivèrent dans le bois. L’herbe des allées était lourde de rosée. Des souffles frais, venant du fond des taillis, roulaient pêle-mêle des odeurs de terre mouillée et de feuilles mortes. Des masses de feuillages d’un vert lourd remuaient vaguement sur leurs têtes. Des oiseaux chantaient. Et comme le soleil était encore très bas sur l’horizon, la lisière du bois était pleine de clartés mouvantes.

Assise sur une borne moussue, Marthe respirait longuement cet air pur, baigné de l’arome des végétations épanouies. Un parfum de muguet vibrait délicieusement : elle chercha et finit par découvrir les clochettes blanches, amoncelées au bas d’une pente, parmi les feuilles sèches.

Le vieux garde, lui, avait l’air d’être devenu un autre homme. Il ne tenait pas en place, et sa grande faux allait et venait, émondant les jeunes pousses, taillant les branches folles, qui formaient des arceaux arrondis au-dessus de la tranchée. À quelques pas, celle-ci se perdait dans un lointain adorable, un peu de jour verdâtre filtrant à travers les feuillages doucement remués.

De temps à autre, il s’arrêtait et mettait le nez au ras du sol, comme un chien qui flaire une piste ; il examinait les brins d’herbe, les branches cassées, les empreintes marquées dans la terre molle. Alors il appelait Marthe, et il lui montrait avec un sourire de triomphe des riens invisibles pour d’autres yeux, un piétinement de patte griffue, une touffe de poils jaunâtres, attachée à l’épine d’un églantier. — « Tu vois, disait-il, un grand lièvre a passé là tout à l’heure. » Puis on suivait la piste qui se perdait dans le fourré, et sous une touffe de noisetiers, on trouvait quelques herbes foulées en rond, gardant encore l’empreinte d’un corps de bête. La place était encore chaude. — « Tiens, c’est son gîte, il reviendra coucher là sûrement. »

Puis une finasserie contenue animait son regard et, clignant des yeux d’un air malin, il ajoutait que si tel braconnier de village trouvait cette place, ça ne ferait pas un pli. Un collet bien posé, et la bête serait prise. Pour un peu le garde aurait essayé, pour rien, pour le plaisir, en brave homme que des instincts de maraude tourmentaient par moments, dans l’exercice de sa profession.

Marthe riait. Elle oubliait sa souffrance, ses idées prenant un tour plus joyeux. Elle se laissait aller à une autre vie, à une sensation confuse de bien-être qui venait de son corps baigné dans l’air vif, de ses poumons emplis des grands souffles que la forêt exhalait, dans ce matin trempé de lumière.

Elle se mit à cueillir des fleurs, des digitales bleues et des graminées, dont la tige se couronnait d’une poussière tremblotante.

Sous prétexte d’aller achever d’autres besognes, le garde l’entraînait d’un bout à l’autre de l’immense forêt, pour lui donner du mouvement et calmer sa fièvre.

Elle s’étendait sur tout le plateau lorrain, cette forêt, déroulant à perte de vue le moutonnement bleuâtre de ses masses de verdure. Jadis elle était bien plus vaste, au temps des grands cerfs, mais on y avait pratiqué de larges brèches pour la culture. Pourtant elle avait encore de larges horizons, des lointains brumeux, comme la mer. Par endroits, les grands hêtres descendaient le long des pentes, jetant dans l’air leurs troncs lisses, couverts d’écorce argentée, pareils à des fûts de colonne. Les soldats des forts voisins y avaient gravé leurs noms, et cela faisait des cicatrices profondes, noircies par l’écoulement des sèves. C’étaient les géants de la forêt, puissants et forts, plongeant dans la terre grasse leurs racines. Et des eaux suintaient à leurs pieds, parmi les mousses.

Des routes s’ouvraient, larges comme des avenues ; des ruisseaux couraient dans le fossé sous des herbes chevelues. Parfois une branche morte tombait dans l’épaisseur des fourrés. On entendait la fuite d’une bête inquiète, glissant au fond des taillis, avec un bruissement doux sur les feuilles.

À d’autres places, de larges pans de collines croulaient, couverts de sapins, formant un contraste émouvant au milieu de cet océan de verdure. Des brumes roulaient doucement sur les cimes aiguës, tombaient au fond du val, où toutes choses se noyaient dans une poussière lumineuse.

Midi sonna : les herbes lourdes de rosée, se desséchant, se redressaient peu à peu. Sous la flambée du soleil, des odeurs montaient, exacerbées par la chaleur ; des chênes abattus, saignant par leurs blessures, exhalaient le parfum amer du tan ; il s’y mêlait la senteur pénétrante des pins, suant leur résine, et cette odeur indéfinissable des bois morts qui pourrissent.

Une vibration d’air chaud montait, où les arbres flottaient, où se déformaient curieusement les objets lointains. Sur l’accablement du soleil planait un murmure confus, un chant immense de bestioles bourdonnantes, pareil à la voix de la forêt, et parfois des coups de vent, venus de l’horizon, balayant toute l’étendue, faisaient sortir de la profondeur des bois un soupir confus, une plainte ardente et prolongée.

Il faisait bon marcher sous le couvert des grands arbres.

Pompées par le soleil, les brumes bleues se dissipèrent : tout au fond des combes feuillues, il n’y eut plus que le moutonnement sans fin des grands arbres, sous la monotonie de la lumière.

Le garde emmena sa fille au bord de la Deuille : on serait mieux là pour casser une croûte, à l’heure brûlante. Au fond d’un trou raviné, obstrué de ronces et d’orties, sous de grands saules jetant en travers de la pente leurs branches à demi mortes, la source se creuse sur un lit de gravier. Froide à l’œil, elle brille comme du vif-argent et les cailloux du fond ont l’air d’être enchâssés dans un métal. Source mystérieuse et qu’on dit hantée, jamais elle ne tarit : elle ne gèle pas non plus, même par les plus grands froids. Par les soirs de décembre, les bûcherons voient monter à sa surface des fumées qui ressemblent à des formes humaines, qui tourbillonnent dans une ronde fantastique, accrochent leurs membres sans muscles aux branches des saules.

On dit aussi que si une fille vient se pencher sur cette eau, dans la semaine de la Chandeleur, elle y verra sûrement l’image de celui qui l’épousera.

Marthe s’attristait au bord de la source ; la légende, revenant à sa pensée, lui apportait un découragement profond.

Un village de bûcherons et de sabotiers se trouvait là, derrière les fourrés. On entendait les coqs chanter d’une voix éclatante. Le vieux Jacques Thiriet s’y rendit, ayant une affaire à traiter avec une personne de sa connaissance. Marthe refusa de l’accompagner, sous prétexte qu’elle était lasse. Le soleil inondait les taillis ; les feuillages flambaient, les cimes arrondies des hêtres reposaient mollement dans la lumière ; rien ne bougeait, pas un brin d’herbe, pas une feuille : seuls, au fond d’une clairière, des bouleaux fins frissonnaient de toute leur chevelure, sous des souffles errants, qui ne parvenaient pas jusqu’à terre.

Tout à coup un bruit de sabots claqua sur les pierres, en haut de la montée, et la vieille Dorothée apparut, tenant par la main sa petite-fille. Ayant ramassé brin par brin un fagot de bois mort, altérée par l’air étouffant qui dort sous les grands arbres, elle venait se rafraîchir à la source.

Marthe à ce moment pleurait, avec une sorte de satisfaction triste, une joie d’être seule, de pouvoir se soulager avec des larmes.

Au bruit des sanglots, la petite Anna effrayée se serrait contre sa grand’mère, cachant sa tête blonde dans les plis de sa jupe, et de temps à autre, avec un geste futé, elle montrait sa petite mine curieuse.

Marthe s’était tue.

La vieille Dorothée s’assit sur une pierre, puis, ayant dénoué les brides de sa grande capote de paille, elle respira longuement la fraîcheur qui montait de l’eau, dans l’ombre des saules.

— T’as du chagrin, ma fille ? demanda-t-elle.

Marthe ne répondit pas, ébaucha un geste désespéré, encore toute secouée de sanglots.

La vieille reprit, en insistant :

— Il est donc bien malin, ce Pierre ?

Elle avait entendu parler de leur brouille, le bruit ayant couru dans le village. Marthe n’osait pas se confier, retenue par un sentiment de pudeur et de honte, à l’aspect de cette vieille.

Elle non plus, la pauvre vieille, ne trouvait rien à lui dire. Elle avait beau chercher au fond de ses souvenirs, dans ce passé de misères et de douleurs, dont la séparait l’effroyable distance des temps révolus, elle ne trouvait plus trace de semblables souffrances. Avait-elle été jeune, avait-elle enduré de pareils chagrins ? Elle ne savait plus. Pourtant elle avait eu ses peines, et plus dures que celle-là : des morts d’enfants jeunes et vigoureux, toute une part de sa chair qu’on avait jetée dans la fosse. Oui, c’est alors qu’on souffrait et cela valait la peine qu’on pleurât ! Mais quand on était jeune, quand on avait la santé, des membres robustes et du pain à manger tous les jours, on avait tort de se casser la tête, pour des tourments imaginaires.

Oui, du pain à manger tous les jours, tout était là.

Elle secouait lentement la tête, avec ce geste de résignation et de tristesse infinie, qui lui était habituel. Ses mains, ses pauvres mains osseuses nouées à ses genoux, elle dévisageait Marthe avec bonté, cherchant une parole de consolation qu’elle ne trouvait pas. Ses cheveux collés à ses tempes avaient l’aspect du chaume lavé par la pluie ; sa face parcheminée, ses yeux sans regard, usés par le travail et les larmes, étaient pleins d’une morne stupeur ; toutes ces idées tournoyaient lentement dans sa cervelle, comme une meule, et lui apportaient une sorte d’hébétement…

Elle se prit à prononcer des mots vagues, des paroles sans suite, qu’elle répétait d’une voix monotone, comme pour endormir cette douleur, qui veillait à côté d’elle :

— Que veux-tu ? Ma pauvrette, faut se faire une raison… On n’est pas pour si longtemps sur cette terre… Le chagrin, ça passe… On est heureux, quand on a les siens autour de soi…

La petite Anna, ayant cueilli une branche menue de saule, s’amusait à fouetter l’eau brillante de la source. Amusée par ce manège, elle riait. Puis, la vieille et l’enfant partirent.

Quand le garde fut de retour, ils reprirent leur course à travers la forêt. Ils descendaient les pentes rocailleuses, où poussent dru les cornouillers et les charmes. Des vipères glissaient sournoisement parmi les feuilles ou se dressaient, en sifflant, sur des rocs éclaboussés de soleil, chauffés à blanc. Le sentier était si raide qu’il fallait se retenir aux branches et parfois des pierres, qu’ils heurtaient, roulaient à grand bruit, entraînant des monceaux de terre, des amas de mousses et de feuilles sèches, grossissant dans leur chute comme des avalanches.

À travers les feuillages clairsemés, on entrevit bientôt le miroitement des eaux prochaines.

Ils débouchèrent dans une grande prairie, qui s’étalait au fond du val. Au sortir du bois, la lumière était aveuglante. La Moselle coulait, lente, entre des îles herbeuses, presque noyées, dont les bords étaient obstrués de roseaux, sans cesse animés d’une vibration monotone.

On aperçut au loin une barque se détachant en noir sur la réverbération des eaux éclatantes. Une silhouette vigoureuse se dressait à l’avant, jetant un filet dans le flot. Le cœur de Marthe se mit à battre désespérément, car elle avait reconnu Pierre.

Le vieux garde fronça le sourcil :

— Tiens, y sont là, eux autres… allons-nous-en…

Et ils rentrèrent sous le couvert.

Ils revenaient lentement au soir, suivant la large avenue où le sol disparaissait presque sous la poussière des gramens tremblotants. La forêt autour d’eux était pleine d’ombres et les troncs des bouleaux luisaient vaguement. Parfois une feuille sèche suspendue à une branche remuait encore faiblement, et cela faisait un grand bruit dans tout ce silence.

Ils s’arrêtèrent un moment à la lisière du bois. Une fraîcheur montait des champs assoupis, plus douce au sortir de l’air étouffant, qui stagne sous le couvert des grands arbres. Le vieux garde s’épongeait le front et Marthe respirait à pleins poumons, assise sur une borne rongée de terre et de mousse, comme il s’en trouve à l’entrée de chaque sente.

Devant eux s’ouvrait un large cirque de cultures où les seigles déjà grands, creusés par les souffles du soir, ondulaient comme des vagues vertes ; une sérénité adorable tombait sur les champs, à l’approche de la nuit.

Tout à coup, ils virent Poloche débusquer des taillis à quelque distance. Sa grande hotte, balancée à ses épaules, amplifiait encore le rythme cahoté de sa démarche. Il vint s’asseoir près d’eux. Par hasard, il n’était pas ivre ce soir-là, et ses traits calmes, sa figure fruste avaient un air de gravité, comme si c’eût été un homme tout différent, quand le vin ne le travaillait plus.

— Comme ça, on prend le frais, dit-il.

Puis, sans attendre une réponse, il s’adressa au garde :

— Vous qui êtes malin, monsieur Thiriet, et qui connaissez tous les bois, vous savez t’y parler aux bêtes ? Moi, mon père m’a appris ; regardez un peu, pour voir…

Déjà il s’était couché dans le fossé, vautré parmi les feuilles sèches, sous les branches des houx épineux. Dans l’obscurité, on ne distinguait plus son corps, confondu avec la couleur grisâtre de la terre.

— Bougez pas, fit-il à voix basse, cachez-vous bien.

Et l’on entendit soudain un petit cri aigu, perçant, qui avait l’air de raser la terre, de partir des feuilles sèches doucement remuées. Par moments, cela se taisait, puis ce cri repartait, plus vif, comme si une souris se fût promenée d’un pas menu sur la terre.

Tout à coup, quelque chose de noir sortit du couvert des grands arbres, sans qu’on pût voir d’où cela venait, et cela se mit à tourner, dans l’air assombri, d’un vol silencieux. Puis deux ou trois formes pareilles apparurent, rayant la nuit du battement de leurs ailes. On les distinguait mieux : c’étaient des chouettes, dont les yeux phosphorescents jetaient des feux verts dans l’ombre. Leurs ailes ouatées n’éveillaient pas le silence. Une d’elles passa si près de Marthe qu’elle sentit sur son front la caresse de sa plume floconneuse. À un bruit que Poloche fit dans le fossé, elles disparurent comme elles étaient venues, muettes, furtives, et pareilles à des fantômes d’oiseaux.

Poloche s’était relevé, un large rire sillonnant sa face :

— Vous avez vu les chats-huants ? Hein, si on avait un fusil, comme on les dégoterait !

La nuit était tout à fait venue, transparente, baignant les champs endormis de sérénité confuse et de tendresse. C’était l’heure étrange et fantastique où, dans les sonorités cristallines de l’air pur, les moindres bruits s’amplifient démesurément, où dans l’ombre grandissante, un frissonnement de chaume devient subitement formidable.

Tout près d’eux une sente herbeuse, sous les arceaux des charmilles, s’ouvrait comme un porche gigantesque.

À chaque instant des bêtes déboulaient, gagnant la plaine ; des galops éperdus, des bonds épeurés, des fuites rampantes courbaient les tiges des graminées. Elles allaient toutes boire l’air frais, au creux des sillons, brouter le thym et les herbes odorantes des friches, et danser aussi au clair de lune, dans le mystère bienveillant de la nuit, loin des chiens qui aboient et des hommes qui tuent.

À quelques mètres, des lapins jouaient dans un champ avec des cabrioles et des bonds désordonnés. Des tout petits se tenant drôlement sur leurs derrières, lissaient leurs museaux d’un mouvement rapide de leurs pattes, tandis que des vieux tournaient autour des touffes de chiendent, coiffés de leurs oreilles comme d’un bonnet.

Puis ce fut un grand lièvre qui déboucha, franchissant d’un bond des champs entiers. Il monta la côte, sembla grandir à mesure qu’il s’éloignait, et quand son ombre se détacha sur le ciel encore clair, il parut emplir tout l’horizon, comme une bête monstrueuse.

Amusé par la confiance de ses protégés, le vieux garde riait :

— Ah, les gaillards, comme ils s’en payent ! Attendez l’ouverture de la chasse.

Tous les soirs, Marthe allait se mettre sur le passage de Pierre, à l’endroit où ils attachaient leur barque dans les roseaux.

Sans doute, il fallait avoir peu de fierté pour agir ainsi. Les gens qui la voyaient devaient se moquer d’elle. Cela lui importait peu. Elle n’avait plus qu’un désir, le voir, respirer l’air qui l’avait frôlé. Et dans le naufrage où sombraient ses rêves de bonheur et ses projets d’avenir, cela seul subsistait, ce besoin énergique et vivace.

Cette seule attente la faisait vivre, lui donnait la force de se traîner d’un jour à l’autre, inerte et sans pensée aux heures de clarté, ne retrouvant un peu de calme qu’à l’approche des soirs, quand elle s’acheminait vers la rivière.

Pour se donner une contenance, elle emportait d’ordinaire un tricot, un ouvrage de femme. Ses mains fiévreuses tremblaient en maniant les aiguilles.

La rivière, fermée par un long môle qui rejetait les courants sur la rive opposée, formait un étang d’une eau vaseuse et noire. Des herbes fluviales traînaient à la surface, retenant dans leurs réseaux des branches mortes, des détritus, des morceaux d’aiguilles de sapin, provenant des barrages. Du marécage, chauffé par le soleil, se levait une odeur fade d’eau croupissante. Sur les grèves, les vieux chalands achevant de pourrir barraient tout l’horizon de leur gouvernail.

De larges nuées traînaient à la surface de l’eau ; lambeaux de pourpre, ruissellements d’or, flambées de feu, qui faisaient dans l’eau noire un ciel chimérique.

Les deux pêcheurs arrivaient. La barque se détachait en noir sur les eaux lumineuses. On entendait le bruit de la chaîne lancée à toute volée sur le gravier.

Chaque fois Pierre avait un mouvement d’humeur, quand il la retrouvait à la même place, et il haussait les épaules. Ou bien il se décidait à lui dire bonsoir, un bonsoir très sec, qui lui coûtait beaucoup.

Elle s’écroulait dans l’herbe, comprenant bien que tout était fini, qu’il était buté dans son entêtement et dans sa rancune. Il était passé, sa haute stature n’était plus qu’une ombre mouvante dans la nuit. Elle restait là, le visage dans l’herbe mouillée, les mains souillées par la terre humide que les taupes rejettent, en creusant leurs galeries.

Autour d’elle, les choses retournaient peu à peu au néant. Les masses des saules et les lignes de peupliers s’endormaient, et dans ce silence il lui semblait entendre monter un cri, le cri de sa douleur qui veillait, implacable.

Entre ses berges immensément reculées, la rivière était devenue une grande chose mouvante, dont le glissement emplissait l’ombre. L’eau se faisait attirante, mystérieuse et douce. Des voix s’éveillaient dans l’insaisissable chuchotement des roseaux, et ces voix parlaient d’oubli, de repos, de sommeil.

Il fallait rentrer.

Elle revenait lentement vers le village, l’esprit perdu dans des rêveries.

Elle voyait d’avance toute la destinée de résignation et de solitude qui l’attendait. Elle ne pourrait pas se décider à en épouser un autre. Elle deviendrait une vieille fille, comme il y en avait quelques-unes dans le village, une de ces vieilles filles qui vieillissent doucement dans une petite chambre donnant sur les jardins, qui se coulent sans bruit le long des murs, propres, décentes, toujours vêtues de noir, comme si elles portaient le deuil de leur propre vie. Un jour on les trouve mortes, et aucun foyer, aucun souvenir ne s’aperçoit du vide, creusé par leur mort.

Sans qu’elle s’en rendît bien compte, elle souffrait encore de sentir autour d’elle la caresse de ces nuits tièdes, faites pour l’amour. Des coups de vent passaient, secouant les masses des feuillages ; des odeurs de roses pâmées sortaient des jardins.

Il fallait rentrer.

Les vieux l’attendaient, assis à la table où la vaisselle du souper luisait sous la lampe de cuivre. Elle s’arrêtait un instant, avant de pousser la porte, passait son mouchoir sur ses yeux, s’efforçait de prendre un air d’indifférence. Et c’était, tous les soirs, un effort qui lui coûtait.

On mangeait lentement, sans dire mot, une gêne insaisissable planant dans l’air. On s’épiait. Marthe avait beau se contraindre ; c’était plus fort qu’elle, il lui arrivait de rester devant son assiette pleine, les yeux dans le vide, la pensée absente.

Alors elle saisissait un geste désespéré des vieux, qui se poussaient du coude, et se la montraient, en hochant la tête. Ils oubliaient de manger, eux aussi. Ils n’osaient pas lui parler, lui faire des reproches, demander des explications, par crainte de raviver sa douleur. Une fois ils avaient voulu lui toucher quelques mots ; elle avait eu un geste de supplication si navré, que les vieux n’osaient plus y revenir. Et ils éprouvaient aussi une sorte de pudeur, une honte de vieux, qui n’osaient plus s’occuper de ces histoires d’amour.

On se regardait, les moindres paroles se faisaient précautionneuses, et dans cette maison, autrefois si joyeuse, se glissait une menace furtive : l’approche du malheur.

C’était la Fête-Dieu.

De bon matin, les hommes étaient partis au bois pour y couper des branches de sapin et de charme. Les chariots revenaient par les chemins pierreux, leur charpente desséchée grinçant à chaque cahot. Ils descendaient, pareils à des monceaux de forêt mouvante, et les ramures balayant le sol, un flot de poussière montait, doré par le soleil.

Dorothée, la petite Anna, Marthe allaient cueillir des fleurs, dans la prairie. On égrène les pétales dans des corbeilles d’osier revêtues de linge blanc, et les petits enfants les jettent par poignées à la face du Saint-Sacrement, qu’on promène par les rues.

Les foins déjà très hauts s’étalaient comme une mer, et la petite Anna y enfonçait jusqu’aux épaules.

Elle ouvrait de grands yeux, amusée par le vol bruissant des bestioles. De gros hannetons, ouvrant des ailes de gaze fripée, s’enlevaient soudain d’un vol lourd ; des bêtes à bon Dieu aux élytres ponctués couraient sur les feuilles minces, qu’elles courbaient un peu sous leur poids. De larges papillons couleur de soufre, aux ailes ocellées, voletaient, semblables à des fleurs ivres de lumière, qui se seraient détachées de leur tige.

— Asseyons-nous un peu, dit Dorothée, y fait si chaud qu’on n’en peut plus…

Tout le monde s’adossa au tronc d’un saule vermoulu, à demi mort, où des petits pâtres avaient mis le feu. Une mare s’ouvrait au pied, obstruée de roseaux et d’oseilles sauvages ; des masses spongieuses de mousses verdâtres y flottaient, tandis qu’un grouillement prodigieux de larves et d’insectes animait les profondeurs de l’eau.

La vieille se mit à dévisager Marthe, attentivement :

— T’as pas bonne mine, ma pauvrette, lui dit-elle. À quoi que ça sert, de se faire de la bile comme ça ?

Marthe ne répondit pas. Une larme tremblait au bout de ses cils : son menton s’effilait et les ailes de son nez avaient la pâleur transparente des pétales de marguerite, que la petite Anna effeuillait dans sa corbeille.

La vieille ajouta :

— T’as bien tort de te manger les sangs pour un vaurien pareil.

Puis elle retomba dans sa rêverie : ses yeux vitreux s’ouvrant à la clarté du jour, elle contemplait, avec des hochements de tête satisfaits, la beauté des terres reverdies. Tout partait : arbres à fruits dans les vergers, vignobles sur la côte, seigles déjà grands qui ondulaient. Toute cette chaleur, qui pénétrait la terre, apportait à la vieille une sensation de réconfort ; elle respirait plus fortement, et il lui semblait qu’un bien-être envahissait ses vieux os.

Marthe tressaillit.

Dans une pièce de terre, coulant par une pente insensible vers l’autre bord de la mare, Pierre et la Renaude venaient d’apparaître. Ils travaillaient de compagnie à retourner les « andons » de seigle qu’on avait fauchés pour les donner au bétail. Ils s’avançaient à pas égaux, secouant les tiges drues avec leurs fourches, jouant parfois à des jeux de mains un peu brutaux, et s’embrassant à pleine bouche, sous le soleil, sans se douter qu’on les voyait.

La « trapelle » surtout en prenait à son aise, passant ses mains sur le cou du garçon, se frottant contre lui, avec des airs de chatte amoureuse.

Dorothée, qui les voyait, haussa les épaules : « si ça ne faisait pas pitié ! » Mais Marthe souffrait trop, il fallut rentrer au village…

Les deux femmes travaillaient au reposoir qu’on avait l’habitude d’élever, tous les ans, à l’entrée de la Creuse, devant la maison de Dorothée.

On avait jeté sur un échafaudage de bois des draps blancs, où étaient piqués par endroits des œillets et des étoiles de papier doré. Une voisine prêta des chandeliers de verre filé. Sur la dernière marche un Jésus de plâtre, dans un geste de bonté infinie, ouvrait ses mains exsangues, où les clous avaient ouvert des plaies. Des touffes de roseaux se balançaient au bas, placés dans des pots de grès. Et les ramures, fichées dans le sol, faisaient autour du reposoir une haie verte, qui bruissait dans le vent tiède.

Les minutes passaient. Marthe restait écroulée dans un fauteuil d’osier, à l’ombre de la haie murmurante. Une telle lassitude l’appesantissait, qu’elle ne se sentait pas la force de rentrer…

Ainsi donc ils ne se gênaient plus, ils s’embrassaient en pleins champs. Ça finirait peut-être par un mariage. Elle fit une moue dégoûtée.

Les cloches sonnaient, la procession devait sortir à ce moment-là de l’église : le vent apportait un faible écho des versets latins et des cantiques.

Dorothée, une mèche de cire à la main, se hâta d’allumer les bougies : du coup le reposoir flamba, comme un brasier, jetant dans le soleil la clarté de ses flammes jaunes. Parfois un coup de vent passait, la nappe ardente s’avivait de lueurs bleues. On eût dit que les flammes allaient s’éteindre, puis elles montaient de nouveau.

La procession apparut.

Sous un dais de velours cramoisi, coiffé de plumes blanches, le Saint-Sacrement s’avançait, porté par un vieux prêtre dont les mains étaient voilées d’un tissu de lin. Le vieillard semblait plier sous le poids de la chape de brocart, dont les plis somptueux se cassaient derrière lui. Le lourd ostensoir d’or flamboyait dans l’ombre, comme un soleil.

Dorothée se signait à tour de bras, ses grosses besicles penchées sur un antique missel à fermoir de cuivre, marmottant les paroles latines avec ferveur. Marthe priait, anéantie.

Ainsi le Dieu s’avançait dans la splendeur de la lumière, dans la sérénité du jour, le Dieu qui aime l’ombre des temples, le recueillement des tabernacles voilés d’or, le silence des églises où vacille la lueur de la lampe éternelle.

Un grêle tintement de sonnette se fit entendre.

Le vieux prêtre gravit lentement les degrés du reposoir. Il plaça le Dieu tout en haut, parmi les flammes du brasier et, s’agenouillant devant sa majesté muette, parut s’abîmer dans un acte d’adoration.

Il se fit un grand silence.

Le ciel bleu s’ouvrait, de grands souffles venus du fond des campagnes balayaient l’espace. On eût dit que les choses s’acharnaient, écrasaient cette pompe, voulaient protester par leur sérénité muette contre ces espérances, ces murmures d’humanité prosternée, dans la crainte du Dieu terrible et de la mort.

La sonnette tinta encore.

Comme une rumeur d’orage troue la cime des forêts, les cantiques repartirent avec force. Des gros chantres, les veines du cou gonflées, faisaient sonner leurs basses profondes, ayant l’air de tirer les notes de leurs talons.

La procession s’éloigna, dans un murmure de voix. Des femmes étaient restées au pied du reposoir, soufflant les bougies, repliant les draps, reportant les chandeliers dans les maisons voisines, et la vieille Dorothée les aidait.

Juste à ce moment, Pierre et la Renaude, leur ouvrage terminé, débouchaient de la Creuse. Toujours effrontée, la fille aux corsages voyants se pendait au bras du garçon, ayant dans son allure une langueur provocante.

Marthe, toujours assise à la même place, tourna la tête.

Mais la vieille Dorothée s’était levée, menaçante.

— Mauvais drôle, cria-t-elle, tu as le front de te montrer avec une pareille coureuse. Passe ton chemin. Laisse les honnêtes filles tranquilles.

Pierre haussa les épaules.

— Va, mauvais sujet, ça ne te portera pas bonheur !

La vieille criait si fort que la voix se cassait dans sa gorge. Ses mains tremblaient. Suffoquée par l’indignation, elle dut s’asseoir sur un billot de chêne qu’on avait roulé là. Des femmes s’ameutaient, s’excitant avec des cris haineux, prenant la défense de Marthe. Une d’elle lança un caillou : Pierre et la Renaude durent prendre la fuite, poursuivis par les huées.

· · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Marthe respirait avec peine, les mains cramponnées aux bras du fauteuil…

Un calme singulier descendait dans la rue.

La procession devait rentrer à l’église. Les couveuses, effarées un instant par le passage du cortège, traînaient de nouveau leurs ribambelles de poussins et, grattant le fumier, poussaient de temps à autre un gloussement vif, comme un appel. Toute cette vie, retombant à sa placidité habituelle, torturait le cœur de la pauvre fille.

Des femmes, au dernier moment, avaient coupé dans leur jardin des brassées d’angélique, et les avaient jetées sur le passage de la procession. Sous la coulée ardente du soleil, ces jonchées exhalaient une odeur pénétrante.

Décidément Pierre tournait mal.

Jamais il n’avait été un de ces garçons qui restent dans les jupes de leur mère, tranquilles, rangés, économes, qu’on cite partout en exemple, et dont les filles se moquent en dessous, se poussant du coude à leur passage.

Toujours il avait eu la réputation d’un mauvais sujet et d’un noceur, poussé par ce besoin de faire le beau parleur autour des tables d’auberge, d’étonner la galerie par ses façons conquérantes. Jamais il n’était plus heureux que lorsqu’il se sentait parti, bien en verve et qu’on admirait tout autour de lui sa large carrure, sa prestance, sa voix sonore, quand c’était son tour de chanter la sienne. Sans qu’il eût besoin de boire beaucoup, il se grisait insensiblement de bruit et de vacarme.

Quand il y avait une fête dans les environs, voilà qu’il y restait deux et trois jours, parti en bombance, scandalisant les gens sérieux par ses allures de chapardeur. C’était un sujet de conversation pour les femmes qui se rencontraient, les vendredis, au marché de la petite ville. Agenouillées sous les riflards de cotonnade bleue, larges comme des tentes, elles échangeaient des réflexions, parmi les mannes d’osier emplies de fromages, et les cages à claire-voie où grouillaient des volailles… et les commentaires désobligeants allaient leur train :

— Vraiment, le vieux Dominique n’avait pas de chance avec son garçon.

Là-bas, dans les côtes, à la fête de Mont-le-Vignoble, on l’avait vu traînailler pendant une semaine, alors que tout le monde était reparti au travail des champs. Il passait les après-midi, en compagnie de carrieurs et de tireurs de sable, qui fêtaient le saint lundi tous les jours. Tout ce monde jouait aux quilles, s’empilait aux tables d’auberge, s’enivrait en de fastueuses ribotes. Il couchait tantôt chez l’un et tantôt chez l’autre, parfois même dans des greniers à foin, d’où il sortait au matin, les vêtements salis de toiles d’araignée.

Très fier d’ailleurs au milieu de cette débauche, et s’enfermant au plus profond de l’ivresse dans de longs silences. Alors tout le monde devinait qu’il avait ses peines, et que cette ribote cachait un besoin de s’étourdir.

On eût dit qu’il voulait se venger sur lui-même, d’un de ces gros chagrins, dont rien ne nous console.

Il y a comme cela, dans les pays lorrains, un certain nombre d’ivrognes et de piliers de café, qui mènent la mauvaise vie contre leur gré, et parce qu’ils portent lamentablement la faute d’un autre. Maris trompés, pères dont le fils a fait un mauvais coup ! Et comme le sentiment de l’honneur est singulièrement vivace, ils se terrent dans l’ivresse comme dans un trou. Ils cherchent dans l’eau-de-vie et dans le vin l’audace qui leur manque. On dirait que le ressort de leur vie s’est brisé subitement, et ils ne sont plus que des choses inertes, molles, avachies qui traînent sur les tables d’auberge. De temps à autre, une allusion à leur malheur leur fait lever les yeux, et on y lit une stupeur et une morne résignation. Ceux-là mènent une vie misérable, et leur honte s’ajoute à celle de leur race. Ceux-là aussi ont dans leur ivresse de longs silences, des rêveries douloureuses, et on les plaint, tout en les méprisant.

Pierre allait-il devenir un de ceux-là ?

Quand on essayait de faire allusion à sa conduite, devant le vieux Dominique, il répondait brusquement :

— Faut bien que jeunesse se passe.

Et cela d’un ton si colère, qu’on n’avait pas envie d’y revenir. Car il était fier, il gardait tout pour lui, ne voulant pas donner aux autres le spectacle de sa douleur.

Depuis quelque temps, Pierre allait au café tous les soirs.

Un petit estaminet près de l’église, tenu par une vieille femme impotente, et qu’on ne fréquentait guère. De très jeunes garçons s’y rencontraient avec des vieux qui n’avaient plus de famille. On y était comme chez soi, et la vieille ne pouvant plus remuer, on se servait soi-même.

Pour entrer dans la salle du fond donnant sur les jardins, il fallait traverser la cuisine encombrée de vaisselle. Le plancher, effondré par endroits, laissait voir le sol, et, sous la clarté fumeuse d’un quinquet de cuivre, un antique billard s’étalait, plus rapetassé qu’une loque de pauvre, où les billes écornées roulaient à grand bruit.

Ils étaient bien une douzaine, ce soir-là, autour de la table encombrée de bouteilles et de petits verres. La clarté, tombant d’aplomb sur leurs traits, fouillait leurs masques, y creusait des ombres inquiétantes, et le long des murs blanchis à la chaux, flottaient des silhouettes grimaçantes.

La fenêtre était grande ouverte sur la nuit, et la lumière vacillante du quinquet s’y perdait tout de suite, tombait comme dans un trou. Le temps était à l’orage : il faisait une chaleur lourde. Quelques coups de tonnerre grondèrent dans le lointain ; des éclairs sillonnèrent la nuit, coupant de lueurs bleuâtres les ténèbres, faisant surgir les toits de tuile des réduits à porc, les pruniers immobiles au fond des jardins, et tout près, un poulailler entouré d’un treillage en fil de fer, où des poules hérissées dormaient sur leur perchoir, pareilles à des boules de plume. Puis une rafale passa, et de larges gouttes de pluie sonnèrent sur la terre.

Les coups de vent menaçaient d’éteindre la flamme du quinquet, qui montait, toute bleue, le long du verre.

Il fallut fermer la fenêtre.

L’assistance était un peu soûle ; c’était le moment des chansons.

Pierre, qui s’était levé, son large chapeau de feutre toujours campé sur l’oreille, réclama le silence, et les bras tendus dans des gestes emphatiques et maladroits, il chanta d’une voix forte une romance patriotique.

C’était à Strasbourg, par une nuit d’orage, alors que minuit sonne dans la rafale et que la patrouille allemande fait sonner ses bottes sur le pavé. Une voix de bronze montait dans le fracas du tonnerre, et la statue du général Kléber clamait sa stupeur, son indignation, et l’espoir d’une revanche prochaine :

Je ne vois plus dans l’air flotter les trois couleurs.
Je n’entends plus chanter la vieille Marseillaise.

Ils reprenaient le refrain en chœur. Leur attendrissement d’ivrognes s’exaltait jusqu’au lyrisme patriotique. Un frisson passa dans l’auditoire ; l’âme de la terre lorraine, pantelante, déchirée, piétinée par les invasions depuis les temps les plus lointains de l’histoire, vibrait confusément en eux. Les jeunes avaient grandi à l’école, entretenus dans ces souvenirs, nourris de littérature patriotique, élevés dans la religion de la guerre. Mais les vieux, qui se rappelaient les horreurs de l’invasion, le bétail enlevé et les fermes pillées, le pullulement des Saxons et des Bavarois, secouaient tristement la tête et souhaitaient tout haut qu’on ne revît jamais de pareilles horreurs.

Pierre avait eu du succès pour sa chanson. Il se rassit, en promenant un regard d’assurance autour de lui.

Soudain on entendit la voix de Poloche qui montait, pâteuse et bredouillante. Naturellement, il était encore plus gris que de coutume.

Titubant sur ses jambes avinées, la lueur du quinquet fouillant sa face d’ivrogne goguenard et pensif, il se leva péniblement. Une immense mélancolie, un attendrissement de pochard le soulevait, chavirait toutes ses pensées, tous ses souvenirs, lui faisait trouver, pour aimer tous ses compagnons, des paroles d’affection. Il se haussait, avec des hoquets et un larmoiement dans la voix, jusqu’au niveau de l’émotion générale.

Puis, comme un gamin lui détachait une plaisanterie, il se redressa, furieux :

— Taisez-vous, blancs becs… Respectez les vieilles gens. Vous ne savez rien… Moi j’ai… vu, j’ai vu…

Il chercha, toute sa physionomie se concentrant dans l’effort pour atteindre le mot, le souvenir, la chose qui fuyait devant lui !

— J’ai vu le Pacifique !

Il le cria, ce mot de Pacifique, avec une telle explosion de joie, que tout le monde s’esclaffa, autour de lui. C’était vrai : Sébastopol, le Pacifique, dont il avait entrevu l’immensité bleue sous des soleils plus rayonnants que les nôtres, lors de l’expédition du Mexique, tous ces mots revenaient si souvent dans sa bouche, quand il était ivre, qu’on l’appelait aussi Poloche le Pacifique, avec une nuance d’ironie et d’admiration.

Il répétait, têtu, se butant aux syllabes enfin retrouvées, s’y cramponnant avec une obstination d’ivrogne, qui a trouvé un bec de gaz dans la sarabande des objets environnants :

— Le Pacifique ! le Pacifique.

Il prenait, dans sa bouche, une ampleur démesurée, ce simple terme qui n’était pourtant qu’une appellation géographique, et il le répétait avec insistance, faisant tenir là dedans tout ce qu’il avait vu, tout ce qu’il ne pouvait rendre, car il ne trouvait pas de mots pour dire le scintillement des mers inconnues, sous le soleil des tropiques, au bord des plages parfumées où, dans les vents du large, se balancent des palmes gigantesques. Tout cela, qui était splendide, qui était sa jeunesse, la révélation de pays lumineux, de paradis lointains où la vie était douce et facile, tout cela lui revenait soudain à la mémoire, tournoyait dans sa pensée alourdie avec un tel rayonnement de clarté, qu’il oubliait tout le reste, qu’il restait là, chaviré au bord de la table, les yeux pleins de larmes, suivant ses souvenirs.

— Le Pacifique… le Pacifique.

Et tous étaient devenus subitement sérieux, comprenant enfin que c’était loin, très loin, de l’autre côté de la terre.

Puis il se mit à raconter des choses étranges, incohérentes et tristes, qui se suivaient par lambeaux, des histoires de guerre et de massacre, des pierres qu’on soulevait pour faire du feu, au bivouac, et d’où sortait un fourmillement de scorpions venimeux et de mille-pattes géants, et aussi des marches qu’on faisait dans le lit des torrents, après des pluies diluviennes, l’eau vous montant jusqu’à la ceinture.

Ces récits étaient inhabiles, sans couleur et sans joie, donnant seulement l’impression d’un pauvre animal humain, transporté loin de son pays, et qui s’effarait de tout, des hommes, des bêtes, des choses.

Ça durait depuis trop longtemps, et il finissait par ennuyer l’assistance avec ses rengaines. Alors un gamin à la figure chafouine, qui tenait un bout de cigarette collé à sa lèvre inférieure, lui dit dédaigneusement :

— Tais-toi donc, vieille bête. Y a que pour toi à parler !

Et tout le monde trouva qu’il avait raison, par un de ces revirements, dont les simples sont coutumiers.

Poloche se rassit dans son coin, et on l’entendit grommeler de vagues protestations contre le manque de savoir-vivre, qu’on rencontrait chez la jeunesse.

Alors un autre vieux prit sa défense :

— C’était mal, de n’avoir pas de respect pour les personnes âgées ; si Poloche avait un verre dans le nez, ce n’était pas ce méchant gringalet qui le payerait, à coup sûr !

Celui-là était Colas Millet, un de ces vieux paysans dont le corps noueux est tout déjeté par le travail de la terre. Sa face soigneusement rasée était grave et triste. Ses traits gauches avaient la ressemblance d’une image, grossièrement taillée dans une souche, par un sculpteur primitif. Il était cassé en deux, au point qu’il regardait les gens de bas en haut quand il leur parlait, ce qui lui donnait une allure oblique et une attitude de supplication. Il avait un mal à une main, une de ces piqûres mauvaises qu’on néglige à la campagne et qui deviennent des plaies hideuses, et cette main, enveloppée dans un sac de toile grise, qu’il tenait collée à son flanc, accentuait encore la maladresse de ses gestes.

Il avait vieilli là, dans l’ombre de ce clocher qui tournait sur quelques arpents de terre. Toute sa vie avait tenu dans le cercle étroit des collines. Qu’y avait-il derrière les côtes, comme on dit ? Il n’en savait rien. La Meuse, les Vosges, la Franche-Comté étaient pour lui des pays aussi lointains, aussi ignorés que le Japon ou l’Amérique. Les temps avaient passé, des inventions nouvelles avaient surgi, qui bouleversaient le vieux monde. Il n’en avait rien su. Ç’avait été un événement dans sa vie le jour où il avait vu passer un train. Mais jamais il n’avait mis le pied dans ces maisons roulantes.

Tout le passé du terroir revivait en lui, mystérieux et profond. Il n’avait pas eu le temps d’oublier dans le tumulte des hommes et des choses qui passent. Pour désigner les travaux des champs et les instruments agricoles, il employait des termes patois qu’on ne comprenait plus, et dont se moquaient les jeunes gens. Il disait un « seillon » pour une faucille et parlait avec admiration, comme s’il l’eût regretté, du temps où on se levait à deux heures du matin, en hiver, pour battre l’avoine au fléau, car on ne connaissait pas les mécaniques. Il savait aussi toutes sortes de contes, des contes venus des temps anciens, d’une saveur agreste et sauvage, où l’esprit de la race avait accumulé des trésors d’observation, où revivait un peu le terroir lorrain, les chaumes grisâtres lavés par la pluie, les friches plantées d’arbres morts, les vignobles rocailleux où se tordent les souches.

S’adressant au gringalet, et clignant des yeux d’un air malin, il se prépara à en dire une bien bonne :

— Toi, espèce de brinquin, tu seras comme le Joujou de Crépey.

Tout le monde fit silence, attendant l’histoire.

« Tu ne sais pas ce qu’y faisait, le Joujou de Crépey. C’était une espèce comme toi, qui ne respectait rien, ni Dieu, ni diable, qui faisait endêver ses père et mère, tous les jours que Dieu fasse. Y trouvait trop bête de travailler la terre, y voulait aller à la ville, être un mossieu, avec un décalitre sur la tête. Un jour qu’y s’était décidé, il se met en route ; sa mère mettait des poires à cuire dans le four. Comme il avait oublié quelque chose, y revient sur ses pas. Les poires n’étaient pas encore cuites, qu’y n’savait plus seulement le nom de son petit frère. « Qu’est-ce que c’ petiot-là ? qu’y dit à sa mère en rentrant. — Mais c’est not’ Jules, tu l’ reconnais bien, ma frique ! — Ma foi, non » Y va dans la grange, où son père battait l’avoine. Pour faire le grand mossieu, y n’retrouvait plus le nom des outils ; y dit à son père en lui montrant un râteau : — « Comment donc qu’on appelle ça ? » Alors le vieux lui dit : « Mets-lui le pied sur les dents. » L’autre obéit : v’là le râteau qui lui revient dans la figure : v’lan, un bon coup ! « Sacré cochon d’râteau, » qu’y dit alors. Et le père répond en rigolant : « T’as retrouvé, mon fi. »

Tout le monde applaudit, et Colas Millet conclut sentencieusement :

— V’là ce qu’y vous arrive, quand on méprise les autres ; alors on n’a que ce qu’on mérite.

Le gringalet se taisait, tout penaud. On prodiguait à Colas ces bourrades dans le dos, ces larges claques sur les épaules qui sont chez les simples une marque d’admiration. Ah oui, qu’il en savait des « fiaues », ce sacré Colas ; on ne savait pas où il allait les prendre.

Maintenant ils étaient en train, choquant leurs verres, parlant à tort et à travers, quelques-uns même, montés sur la table, au risque de chavirer les bouteilles. Il y avait surtout un ami de Pierre, qui criait plus fort que tous les autres. Il l’avait pris sous le bras, et tous deux chantaient à tue-tête une chanson de conscrit. C’était un garçon blond et rose, avec une figure joufflue, sous des accroche-cœur luisants de pommade. Fils d’une bonne famille, des paysans aisés qui avaient de beaux rayons de terre, il devait un jour être le maître de ces richesses. Malheureusement il tournait mal, lui aussi. Il avait fait son temps dans les dragons et la vie de caserne l’avait entièrement corrompu. Depuis qu’il était revenu, il passait sa vie au café. Méprisant les filles du pays, qu’il trouvait par trop rustaudes, il imitait leur parler naïf et traînant, et se vantait d’entretenir des relations avec des dames de la ville, servantes de brasserie ou pensionnaires de maisons closes. Tirant négligemment des bouts de voilette ou des mouchoirs brodés qui traînaient dans ses poches, il les donnait à respirer à ses amis, qui s’extasiaient sur l’odeur du patchouli et du musc. Une immense considération rejaillissait sur lui. Très généreux du reste et payant tous les frais d’une noce à la fin de la soirée, d’un geste large, qui faisait rouler les pièces de cent sous sur la table.

Ce soir-là, il régla toute la dépense.

— Quand j’en ai plus, la mère m’en donne. Elle dit, comme ça, qu’y faut pas être regardant, quand on est riche.

Il reprit :

— Le vieux est plus avare. Et puis, on n’est pas une paire d’amis, nous deux. Y grogne quand je passe auprès de lui, vu que je ne travaille pas. Y répète que le bien dépérit, quand y a plus de maître pour le surveiller…

On ne l’écoutait plus.

Ils luttaient maintenant et jouaient à des jeux brutaux, poussés par ce besoin de montrer leurs forces, de tendre leurs muscles qui s’empare des paysans à la fin de leurs ripailles. Ils plaisantaient d’abord et s’attaquaient mollement, puis, se piquant au jeu, s’empoignaient à vif, et se détachaient des bourrades à assommer un bœuf. Des corps roulaient, un flot de poussière montait du plancher vermoulu.

Pierre voulait leur montrer des tours de force.

Minuit sonna tout à coup. Il fallait déguerpir, par crainte d’une contravention que le garde champêtre aurait pu dresser au propriétaire de l’établissement.

L’orage avait pris fin. Les ruisseaux gonflés coulaient dans la nuit, roulant de grosses pierres sur les dalles des caniveaux. Au fond du val un croissant de lune se noyait dans des nuages noirs. Des odeurs de terre mouillée et de plantes épanouies sortaient des jardins. De grands souffles passaient, charriant l’haleine des végétations trempées de pluie, qui vivent d’une vie plus forte, après l’accablement des jours.

Une faible lueur veillait encore dans la chambre de Marthe. Une ombre inquiète passait devant les rideaux. Toutes sortes de regrets flottaient dans la pensée de Pierre, dissipant les fumées de l’ivresse. Que pouvait-elle faire à cette heure ? Il eut honte de lui et il regagna sa maison, se détournant à chaque pas, pour regarder la fenêtre lumineuse.

Le vieux Dominique, qui était couché, ne dormait pas.

— Pierre, fit-il, il y a bel âge que minuit est sonné. Ça ne peut pas durer, une vie pareille.

— C’est bon, père, on sera plus raisonnable.

L’aube pointait quand ils descendirent vers la rivière. Une blancheur tendre envahissait le ciel. Les coqs se répondaient dans les basses-cours, d’une voix rauque.

Pierre n’avait guère dormi, cette nuit-là. Pourtant il se sentait à l’aise dans toute cette fraîcheur éparse sur les eaux et sur la terre. Des vapeurs blanches tournoyaient, emportées par les remous. La lumière grandissait. Bientôt ce fut un flot de clartés roses qui parut inonder le monde. Rose était la barque, et la corde du filet ; roses les eaux, qui reflétaient le ciel vide ; de grandes flammes couraient sur la côte de sapins.

Ce rajeunissement adorable de la terre mettait dans Pierre une sérénité. Quelque chose monta en lui, qui ressemblait à une poussée d’énergie, à une résolution virile.

Les faux se mirent à sonner dans l’étendue de la prairie. On les entendait siffler au ras de terre, coupant les herbes lourdes de rosée.

Marthe allait plus mal, de jour en jour.

À tout moment il lui prenait des éblouissements et des vertiges. Le moindre mouvement lui causait des palpitations de cœur intolérables. Quand elle montait à sa chambre, elle était forcée de s’asseoir dans l’escalier, le souffle venant à lui manquer.

Un matin, comme elle allait se lever, prise d’une défaillance elle retomba au creux du lit, où l’empreinte de son corps restait toute chaude. À peine eut-elle le temps d’appeler au secours, dans l’angoisse qui faisait battre ses tempes.

La mère Catherine accourut, affolée, la coiffe de travers. Un souffle frêle sortait des lèvres de la jeune fille. Elle lui frappa dans la paume des mains, la releva sur l’oreiller, lui fit respirer du vinaigre. Marthe revint à elle, et eut ce sourire navré, qui depuis quelque temps lui était habituel.

La vieille sanglotait :

— Tu nous as fait peur, ma fille. Ça va mieux, maintenant ? Est-il permis de se manger les sangs, pour un pareil scélérat ?

Marthe secouait la tête avec une lassitude infinie. C’était plus fort qu’elle. Il y avait tout au fond de son être une morne désespérance, un dégoût de vivre qu’elle ne pouvait surmonter.

Elle s’abandonnait, se sentant plus molle et plus légère qu’une plume emportée dans un tourbillon d’orage. Il lui semblait que sa chair se vidait, que ses os étaient creux, qu’elle devenait une chose immatérielle.

Elle ne remuait pas, elle ne parlait pas.

Justement Jacques Thiriet rentrait à la maison, ayant terminé sa tournée plus tôt que de coutume. Il vint dans la chambre où Marthe reposait, tout pâle d’inquiétude, le front coupé d’un grand pli soucieux. Quand la vieille l’eut mis au courant de l’affaire, il prit une résolution et passant sa blouse à la hâte il s’en fut vers la ville, à pas pressés, chercher un médecin.

Par un fait exprès, le docteur était absent, ayant été appelé dans une commune avoisinante.

On ne l’attendait plus dans la maison anxieuse, quand il arriva tout à la fin de l’après-midi.

Il descendit de son cabriolet, dont les roues étaient enduites d’une couche épaisse de glaise, à force d’avoir roulé dans les chemins de traverse. Le bidet de campagne qui y était attelé avait une toison jaunâtre et boueuse, qui lui donnait l’air d’un animal sauvage. Mais il était résistant, sous cette apparence chétive, et menait un galop d’enfer.

Le médecin pénétra dans la grande chambre du premier.

C’était un homme d’aspect bourru et renfrogné, dont les longs silences terrorisaient les paysans, qui, selon leur habitude, ne le consultaient qu’à la dernière heure, quand il était trop tard. Un brave homme au fond, qui, à la fin de l’année, oubliait souvent d’adresser la note de ses visites aux pauvres diables. Tout en parlant, il relevait ses lunettes sur son front d’un geste machinal et lançait un regard aigu, qui vous entrait jusqu’au ventre.

Il ausculta Marthe, la palpa, l’examina soigneusement. Par moments il hochait la tête, comme pour approuver des réflexions qu’il se faisait à part lui. Les deux vieux, retenant leur souffle, ne comprenant rien à ce manège, épiaient anxieusement ses moindres jeux de physionomie, cherchant à lire sur son visage.

Quand il eut fini son examen, il borda soigneusement la malade, et releva l’oreiller derrière sa tête, avec des gestes habiles et menus de ses grosses mains. Puis, lui ayant caressé doucement la joue, il lui dit :

— Tranquillise-toi, ma fille, on va te requinquer, et tu iras bientôt danser avec ton galant.

Ayant déchiré une feuille blanche de son carnet, il se mit à rédiger minutieusement une longue ordonnance, où il prescrivait du repos, des fortifiants, une bonne nourriture. Les deux vieux respiraient plus librement, délivrés dans leur angoisse.

Quand il eut fini et qu’il eut pris congé de Marthe, il s’arrêta un moment dans la cuisine du rez-de-chaussée et, jetant aux vieux son regard inquisiteur, il leur demanda des explications.

Leur fille n’avait-elle pas une cause de chagrin, qu’elle tenait cachée ? Les médecins étaient faits pour soigner le corps, mais si le moral leur échappait, au diable la besogne ! Il y avait là quelque chose qu’il ne comprenait pas. La fille n’était pas malade. Un peu d’anémie seulement. Mais il fallait prendre garde : c’était de cette façon qu’on claquait. Les mauvaises maladies étaient embusquées sournoisement, prêtes à s’insinuer dans les organismes, qu’un chagrin minait.

Il conclut :

— Allons, parlez-moi avec franchise.

Alors la vieille mère Catherine lui raconta l’histoire d’amour, banale et lamentable, la tromperie du garçon, la pauvrette qui, n’ayant plus de goût à rien, ne parvenait pas à se rattacher à la vie.

Le garde haussait les épaules : la vieille avait tort de parler ainsi. Toutes les femmes avaient la berlue, avec leurs histoires de sentiment. Si Marthe en était là, ce n’était pas à cause de ce freluquet, pour sûr.

Mais le médecin lui coupa la parole, en lui disant : « Qu’en savez-vous ? » d’un ton si tranquille, que le garde resta tout décontenancé.

Puis il leur donna le conseil de « raccommoder » ensemble les deux jeunes gens. Tous les paysans en étaient là, avec leur rapacité, leurs habitudes d’avarice. Ils faisaient le malheur de leurs enfants, en ne voulant pas les marier, quand l’un avait deux bouts de terre de plus que l’autre. Il aurait fallu une balance pour peser les conjoints. Qu’attendaient-ils pour avoir des petits-enfants, qui leur fourreraient les doigts dans les yeux, et leur grimperaient dans les jambes ?

Pour le coup le vieux garde se récria. Il en parlait à son aise ; mais les choses ne se passaient pas de la façon qu’il imaginait. Eux donnaient leur consentement, ne regardaient pas à la richesse. Mais la faute revenait au garçon qui était coureur, qu’on disait lâché parmi les filles de l’endroit, comme un coq au milieu d’un poulailler.

Le médecin, têtu, ne voulait rien entendre.

— Ça ne fait rien, disait-il. On va trouver le garçon. On lui parle. Quand on a une langue, c’est pour s’en servir. C’était par de tels malentendus que survenaient des malheurs irréparables. Les vieux étaient tenus d’avoir de l’expérience pour les jeunes, qui s’en allaient dans la vie sans rien savoir, et se cassaient le nez à tous les obstacles. D’ailleurs, il était impossible qu’un garçon de vingt ans n’eût pas de goût pour une jeunesse aussi appétissante…

Puis il conclut solennellement, ayant levé le doigt :

— Mettez-vous tout ça dans l’entendement. Ça pourrait devenir grave. Croyez-moi, il vaut mieux aller à la noce qu’à l’enterrement.

Et il s’en alla, ayant promis de revenir dans la huitaine.

Le soir tomba.

La mère Catherine, assise dans l’encoignure de la fenêtre, ravaudait silencieusement une paire de bas. Un peu de calme planait dans la maison, Marthe ayant fini par s’assoupir. Le garde marchait de long en large dans la chambre, pliant sous le poids de préoccupations, qu’il gardait pour lui, et, de temps à autre, lassé de sa promenade, il venait s’asseoir au coin de l’âtre où brûlait un maigre feu de brindilles ; les yeux fixés sur le rougeoiement des braises croulantes, il paraissait y suivre des choses lointaines.

Les heures passaient, la nuit était venue, une nuit pluvieuse et que la clameur des vents déchaînés faisait toute pareille à une nuit d’automne. Les couloirs de la maison étaient parcourus par des hurlements bizarres, par des sifflements furieux, semblables à des miaulements de chats. On eût dit que des bêtes au dehors collaient leur museau au bas des portes, et soufflaient bruyamment de peur. Il était tard. Jacques Thiriet se leva soudain, dans une détente de son grand corps, et repoussant brutalement sa chaise, il gagna la porte, avec cette décision d’allure, propre aux gens qui prennent une résolution, après un long débat.

La vieille, anxieuse, n’osa pas l’interroger.

Elle entendit le bruit de ses pas s’éloignant sous les marronniers de la petite place, se perdant dans la tourmente. Ayant allumé un maigre lumignon, elle se remit à son ouvrage, s’interrompant par moments pour jeter dans la nuit un regard angoissé.

Le garde arriva près de la maison de Dominique. Un rais de lumière filtrant par la persienne mal close l’avertit que le vieux pêcheur n’était pas couché. S’approchant à pas muets, il colla son œil aux fentes du bois et regarda.

Le vieux rêvait, assis au coin de l’âtre. Les mains croisées sur les genoux, son regard se perdait dans le vide : ses traits avaient une expression de songerie, de gravité pensive. Il était là, tout seul, en tête à tête avec ses souvenirs, dans la grande maison que le vent emplissait de sa complainte.

« Pauvre bougre, se dit le garde. Il n’a pas l’air de s’amuser comme ça, tout seul. » Une telle compassion l’envahit, qu’il en oubliait sa misère.

Il poussa la porte.

Au bruit qu’il fit en entrant, Dominique tressaillit. Il leva la tête avec lenteur, ayant l’air de sortir d’un rêve.

— Qu’est-ce qui t’amène à cette heure, par un temps pareil ?

Le garde avait pris une chaise, et, s’adossant au manteau de la cheminée, il dévisageait le vieux pêcheur, ne sachant trop par quel bout commencer l’entretien.

Enfin, il dit, prononçant ces paroles une à une, avec une sorte de gêne.

— Dominique… ma fille… Elle est bien mal. Voilà que le médecin n’en répond plus.

Dominique sursauta :

— Mon pauv’ vieux, t’as pas de chance. Je peux t’y t’être bon à quelque chose ?

Il connaissait les détails de l’intrigue, la brouille survenue entre les amoureux, les frasques de Pierre avec la Renaude, et il baissait la tête, comme si la honte du garçon avait pesé sur ses épaules.

Le garde continua, lui ayant pris la main.

— Je sais, tu es un brave homme. Tu ne ferais pas de mal à un chien. Si tout le monde te ressemblait seulement ! (il soupira). Tu sais que nos enfants s’étaient parlé. J’avais dans l’idée que ça finirait par un mariage, je voyais la chose d’un bon œil, et voilà que tout casse, à cause que ton garçon fait la mauvaise tête…

— J’y peux t’y quéque chose ? V’là qu’y tourne mal à cette heure. Pourtant c’est pas faute d’exemple et de bons conseils : y a des moments où il me prend envie de me flanquer dans la rivière…

Dominique continua :

— Alors, ta fille ne va pas. Qu’est-ce que dit le médecin ?

— Y dit comme ça, qu’y n’en attend rien de bon. Elle dépérit, elle se ronge ; jusqu’ici y a rien de cassé, mais ça peut devenir grave, si on ne se met pas en travers. Pour moi, c’est le moral qu’est attaqué, et ça, c’est grave…

Le garde pleura :

— Les enfants avaient tout pour être heureux. Y n’auraient manqué de rien en entrant en ménage, alors qu’y en a tant, qui n’ont pas quatre sous devant eux. Elle aurait pu trouver plus riche, mais puisque c’était son idée, je voulais pas la contrarier. Ils auraient eu le bien, l’argent, la maison : nous, les vieux, nous aurions bien trouvé un petit coin, pour y loger, en attendant d’aller dormir sous le marronnier.

Il reprit :

— Voilà, ça s’arrangeait trop bien ; c’est pour ça que tout casse…

Dominique secouait la tête :

— J’ sais pas c’qu’il a, mon garçon, depuis qu’il est revenu du service. C’est comme un dégoût qui l’a pris. Jamais content ; toujours à s’creuser la tête dans son coin, à rabâcher des histoires. Et pis, les gueuses l’ont pourri. Vois-tu, fit-il, si ta fille pouvait prendre le dessus, l’oublier, ça n’serait peut-être pas pour elle une mauvaise affaire.

Le garde haussa les épaules :

— Essaye tout de même de le raisonner.

— Pour ça, c’est sûr, j’dis pas. Mais j’en attends rien de bon. Et pis, c’est pas facile de lui causer ! pour un rien, y prend la mouche. Dans ces moments-là, y pourrait ramasser ses frusques et me planter là. Bonsoir, Luc, je t’ai assez vu.

Alors le garde dit :

— C’était pas comme ça, de not’ temps.

Ce fut comme une évocation. Ces simples mots, les rejetant dans le passé, un flot d’attendrissement jaillit de leur cœur. Rapprochant leurs chaises dans un besoin de sentir de plus près, ils parlaient à voix basse, remuant les souvenirs de leur jeunesse. Ils parlaient du bon temps, et l’un finissait les phrases que l’autre avait commencées. Alors ils étaient solides, ayant bon pied, bon œil. Comme ils avaient tiré au sort ensemble, ils avaient fait des noces à tout casser. Se rappelait-il cette année où l’on pêchait à la trouble, les nuits où la Moselle débordait ?

Ils se penchaient, tâtonnant des mains, ayant l’air de chercher des choses, dans la cendre. Et le vent, le vent qui hurlait autour d’eux, qui s’engouffrait dans les couloirs, dans le grenier vide, couvrait de sa grande voix la chanson attendrie, le rabâchage des deux vieux…

Le garde se retira, ayant demandé une dernière fois à Dominique de parler sérieusement au garçon.

Comme il descendait la côte, il entendit un bruit de pas. Il reconnut la haute stature de Pierre, qui venait vers lui, se dessinant dans les ténèbres.

Le garde s’élança, les bras tendus au travers de la route, comme pour lui barrer le passage.

Pierre recula d’un pas, craignant une agression :

— Qui va là ? dit-il.

— C’est moi, Jacques Thiriet, fit l’autre d’une voix humble. Je voudrais te dire deux mots…

— Drôle d’idée, et fichu endroit, par un temps pareil.

— On ne choisit ni l’endroit ni son heure, dit le garde d’un ton sentencieux. Demande au bon Dieu qu’il t’accorde de faire toujours ta volonté. » Puis il continua, d’une voix basse, que l’émotion faisait trembler et qui ressemblait à une prière :

— Écoute, Pierre, ma fille est bien malade. Le médecin dit comme ça, qu’elle est en danger de mort.

— J’y peux t’y què’que chose ?

— Pierre, tu te fais plus mauvais que tu n’es. Vous étiez quasiment promis tous les deux. Elle comptait sur toi, et elle dépérit, depuis que tu l’as quittée pour une autre. Pierre, pense au mal que tu fais. Un moment viendra où toutes tes fredaines te dégoûteront : alors il ne sera plus temps de te ranger, et de mener la vie d’un honnête homme.

— Je n’ai pas besoin qu’on me fasse la morale.

— Pierre, je te dis tout ça parce que, s’il arrive malheur, je ne veux pas avoir de reproche à me faire. Je suis le plus vieux, et pourtant j’ai mis mon orgueil sous mes pieds. Souhaite de n’avoir pas à te repentir un jour.

— Je sais bien ce que j’ai à faire.

— Pierre, c’est une brave fille, qui t’aime bien. On serait heureux en ménage, avec une femme pareille…

— Ça suffit. Bonsoir.

Les deux hommes se séparèrent. Pierre ne se décidait pas à rentrer, il prit la sente à gauche de la maison, et s’enfonça dans la prairie.

Il ne pleuvait plus, la bourrasque s’était calmée. Par moments des rafales passaient ; des coups de vent secouaient la cime des arbres au fond de la nuit et charriaient pêle-mêle des odeurs de terres mouillées et d’herbe fraîche.

Pierre marchait au hasard des chemins, escaladant les murots de pierre sèche, traversant les vergers, où ses pieds enfonçaient dans la terre. Il ne sentait pas la morsure des ronces, enroulant leurs tiges griffantes autour de ses jambes, éraflant sa chair. Il se faisait en lui un tel désarroi, un tumulte si violent de sentiments contraires, qu’il avait besoin de marcher, de tromper par le mouvement cette agitation intérieure.

Une pitié l’envahissait.

Il revoyait ce vieux qui venait de le supplier. Il entendait ses dernières paroles ! « Pierre, tu te fais plus méchant que tu n’es. » Peut-être que le vieux avait dit vrai. Devant lui revivait la face tragique, à qui la douleur et la supplication donnaient une sorte de grandeur émouvante. Il avait beau faire effort, il n’arrivait pas à chasser ce souvenir, et toujours se plaçaient devant ses yeux ce visage lamentable, ce front dénudé, ces mèches de cheveux blancs, que le vent fouettait et que la pluie plaquait, sur les tempes du vieillard.

Fallait tout de même qu’on ait rudement souffert, pour en venir là : supplier un autre homme !

Puis il se mit à s’inspecter scrupuleusement, à fouiller dans les replis de son âme, à sonder les motifs qui lui avaient dicté sa conduite.

Comme tout s’éclairait. On eût dit qu’une déchirure soudaine se faisait dans un voile, et un jour aveuglant y pénétrait. Au fond, il aimait cette petite fille, et il était décidé à en venir à ses fins, à se marier avec elle, et tout se serait passé de la façon la plus ordinaire, si elle ne s’était pas avisée de le mater, de lui faire des réprimandes, comme à un enfant. Alors, il avait regimbé, non par malice, mais par entêtement, par orgueil, cédant à une impulsion irréfléchie. Depuis qu’il se connaissait, il avait de ces mouvements qui le surprenaient, à la réflexion, et qui pourtant étaient irrésistibles. Tout enfant, il avait jeté dans un puits un petit couteau auquel il tenait, parce que sa mère le lui avait défendu.

C’était plus fort que lui. Jamais mieux qu’à ces moments-là il ne s’était senti double, composé de deux individus, l’un bon et l’autre mauvais. Et le mauvais souvent avait le dessus.

C’était l’autre, le sournois et l’entêté, qui avait courtisé la Renaude, qui avait imaginé de se donner en spectacle aux gens, s’obstinant à avoir le dernier. Pierre s’effarait, en songeant que si on ne l’avait pas arrêté, il aurait fait pis encore. Heureusement qu’il s’était arrêté à temps, et que tout pouvait s’arranger.

Lassé à la fin de sa course, il était venu s’asseoir sur le tronc d’un vieux noyer abattu, couché au fond d"un verger. Il réfléchissait, la tête dans ses mains, faisant effort pour voir clair dans ses pensées. Des coups de vent, secouant les branches des pommiers, faisaient tomber sur le sol des ruissellements d’eau, donnant à croire que l’averse redoublait. Et la Creuse débordée roulait sourdement au fond des ténèbres, entraînant de grosses pierres, qui roulaient à grand bruit sur le fond de rocailles.

La lune qui allait se lever à l’orient baignait le ciel de blancheur. Et le rayonnement de cet astre, encore caché sous l’horizon, mettait dans la nuit une palpitation de clarté d’une tendresse infinie.

C’est vrai qu’elle était bien bas, cette pauvre fille. Quand il l’avait vue pour la dernière fois, il avait été frappé par sa pâleur, par l’expression de souffrance qui émanait de ce visage émacié, amenuisé par la maladie, par la pesanteur de ces paupières nacrées, qui semblaient prêtes à se fermer pour le dernier sommeil. Alors, c’était donc vrai qu’on pouvait mourir de cette façon. Jusque-là, quand il avait entendu raconter des histoires de filles se jetant à l’eau pour un amoureux, il avait haussé les épaules avec dédain, en garçon qui n’était pas crédule. Et puis, les femmes qu’il avait fréquentées ne l’avaient guère préparé à ces coups de théâtre. On se lâchait, comme on se prenait, et tout était dit. Et soudain il se sentait attiré, fasciné par la profondeur de cet amour nouveau, plus fort que l’instinct de la vie, et devant cette révélation, il frissonnait, gagné par une sorte de vertige.

Et songeant qu’il était aimé de cette façon, un immense orgueil l’envahit.

Il respirait fortement. L’arome miellé qui montait des prés en fleurs, cette senteur forte fouettée par la pluie, le grisait comme un vin.

Une vie prodigieuse palpitait vaguement dans l’ombre. À chaque instant des vols muets d’oiseaux effleuraient les tiges des hautes graminées. Une clarté tremblante qui d’instant en instant se faisait plus vive, se posait sur les ombelles des reines des prés, chargées d’eau : une caille rappela au creux d’un sillon. Et quand la lune jaillit des entrailles de la terre, énorme et toute blanche, sa lueur oblique coula sur les vignes avec la douceur d’un regard.

Là-bas tout au fond du val, une brume molle, comme une ouate floconneuse, se levait de la rivière, et s’enchevêtrait aux branches des peupliers, en lambeaux que le vent éparpillait.

Il continua sa rêverie.

À quoi bon ces regrets, ce désir d’une autre existence ? Le bonheur était là. Il n’avait qu’à étendre la main pour le saisir. Voir du pays, tenter autre chose ! Est-ce que la vie n’était pas dure partout aux pauvres diables ! Pour réussir, il fallait de l’argent, un capital qui permettait de déjouer la chance, d’espérer, d’attendre le bon moment. Combien étaient partis, qui s’étaient cassé les reins, faute de ressources suffisantes, et qu’on avait vus revenir au pays, bien contents de manger la soupe, et de bêcher les vignes, comme les camarades.

Puis il voyait Marthe, allongée dans son lit, toute fluette, toute blanche dans la pâleur de l’oreiller. Il s’attendrissait. Et en même temps, il ressentait presque au paroxysme ce trouble profond, cruel, voluptueux, qui unit l’amour et la mort.

La lune éclatante, au milieu du ciel, versait sur les champs son assoupissement mystérieux. Il faisait clair comme en plein jour. Les brouillards se dissipaient, repliés mollement sur le flanc du val. Et Pierre sentait que toute cette clarté inondait son âme, et il voyait nettement la route tracée devant lui.

Il se leva, sa résolution étant prise.

Il s’avança dans la prairie mouillée. Il se baissait par moments, et son ombre s’allongeait, coulait sur les molles graminées…

Marthe, qui s’était réveillée assez tard le lendemain, trouva un gros bouquet, posé à l’angle de la fenêtre.

Toute une moisson de fleurs qu’on avait cueillie cette nuit-là, dans les jardins et dans la prairie : des renoncules, des narcisses, des scabieuses de velours pâle, des reines des prés dont les graines tremblantes étaient encore embrumées d’une fine poussière d’eau. Au centre s’épanouissait une rose énorme, largement ouverte, versant de son cœur pourpré où dormaient des scarabées, une odeur suave, troublante, une odeur d’amour.

Celui qui l’avait apportée là avait risqué de se casser le cou. Il avait dû grimper le long du mur, s’agrippant aux ferrures des volets, et ses souliers avaient éraflé la pierre, laissant des traces de son escalade périlleuse.

Jadis au temps des « Trimazôs », alors que la poussée des sèves réveille au cœur des hommes l’instinct de la fécondité et de la vie, les amoureux venaient planter sous la fenêtre de la promise des mais bruissants, des branches de feuillages symboliques, qui étaient une déclaration d’amour. Mais cet usage s’étant perdu, la coutume de l’offrande des fleurs subsiste encore.

Assise à sa fenêtre, dans un grand fauteuil d’osier, Marthe rêvait. Ses regards tombaient de temps à autre sur l’énorme bouquet qui s’épanouissait dans un rayon de soleil. Alors elle le prenait, et le respirait longuement, dans une sorte d’ivresse confuse. Les fleurs avaient l’air d’enfermer une pensée mystérieuse. Marthe croyait deviner l’auteur de l’offrande ; un nom venait à ses lèvres, qu’elle n’osait prononcer, dans une pensée superstitieuse. Était-ce Pierre ? Des rêveries, des plans, des projets de toute nature s’échafaudant dans sa tête, le vague même de sa joie la lui rendait plus douce, lui donnant la sensation qu’elle remplissait les profondeurs de son être.

Elle se sentait lasse, délicieusement lasse, comme à l’approche d’un grand bonheur, et des pensées si ténues, si fragiles, si ineffablement délicieuses se levaient en elle, qu’elle n’osait même pas se les avouer, dans la crainte de les faire évanouir.

La journée passa lente, silencieuse, monotone.

La nuit venue, Marthe ne se décidait pas à se coucher, attendant elle ne savait trop quoi.

S’assoupissant à la longue, elle glissait dans la chute molle et insinuante du premier sommeil, quand un bruit la réveilla en sursaut.

C’était un frôlement léger effleurant la vitre ; cela revenait par intervalles. Tout à coup, un choc plus violent l’ébranla, comme si on avait jeté une poignée de graviers à toute volée.

Elle se leva à tâtons, et ouvrit la fenêtre, prenant bien garde de ne pas faire de bruit, pour ne pas réveiller ses parents qui dormaient dans la chambre, au-dessous d’elle.

Pierre était là ; posant son doigt sur ses lèvres, il lui fit signe de l’attendre, car il se préparait à la rejoindre.

Ayant pris un brancard sur un chariot qui se trouvait là, il l’appliqua contre le mur, et gravit rapidement cette échelle improvisée.

Il était là, tout près d’elle ! Ayant enjambé la barre d’appui, il était venu s’asseoir à son côté, dans la nuit. Il lui prenait les mains, et lui murmurait des paroles tendres. Elle se débattait, essayait de le repousser, de le faire sortir, dans la crainte d’un esclandre. Mais toute sa résistance tombait, devant la douceur des choses qu’il lui disait, et elle s’abandonnait à la joie du moment, n’ayant plus la force de lutter, gagnée tout entière par le charme invincible de sa présence.

Il était là, il ne s’en irait plus, elle l’aurait tout entier pour elle.

Gênée d’abord et rougissante, elle avait fait allusion au bouquet mystérieusement apporté. En voilà une façon de surprendre son monde. Et s’il s’était cassé le cou ! si quelqu’un l’avait vu escalader sa fenêtre, quelles histoires le lendemain sur son compte, à elle ! Il fallait être bien imprudent, pour donner ainsi l’occasion de causer aux méchantes langues.

Pierre riait doucement, et ne répondant pas, se contentait de presser la petite main, qu’il tenait dans la sienne.

Elle eut encore une légère ironie, petite vengeance de femme.

— Alors la Renaude ne voulait plus de lui, maintenant qu’il revenait…

Il répondit fermement :

— Si j’ai été avec la Renaude, c’est parce que j’étais vexé, vu que vous m’aviez fermé brutalement la porte au nez.

Et ils rirent de nouveau, en songeant à la figure qu’il faisait, tout droit au milieu de la rue, et cette bonne humeur, dissipant tous les ressentiments, fit plus pour les réconcilier que tout le reste.

— Alors, dit-elle, c’est bien fini, vous me le promettez !

— Oh ! pour ça, c’est sûr, fit Pierre. Écoutez-moi bien : si je vous ai quittée, c’est bien malgré moi. Il y a des moments où je suis comme fou, où je ne sais plus ce que je fais. On dirait que c’est plus fort que moi. Mais j’avais gros cœur au fond, de vous savoir dans la peine. Quand j’ai su que vous étiez si malade, je n’ai pas dormi cette nuit-là. J’allais dans les champs comme une âme en peine, et je croyais que ma tête allait éclater à chaque instant. Alors j’ai eu comme une bonne idée, de cueillir un bouquet, et de vous demander pardon.

Il parlait encore qu’elle ne l’écoutait plus, entendant le son de sa voix comme une musique caressante, et son trouble était si grand, qu’elle se serait vainement efforcée, elle le sentait bien, de comprendre le sens des propos qu’il lui tenait.

Elle ne savait qu’une chose, c’est qu’il était revenu. Et tous les tourments, toutes les angoisses des jours passés, toutes les rancunes et toutes les jalousies étaient loin, ne faisaient plus dans sa mémoire qu’un point noir, qui d’instant en instant devenait imperceptible, et sa joie radieuse dissipait ces mauvais souvenirs, comme le soleil pompe les brouillards.

Elle le renvoya de bonne heure, se sentant brisée par toute cette grande joie.

Elle lui tendait son front, mais il chercha ses lèvres dans la nuit. Elle but la saveur nouvelle de ce baiser, qui descendit en elle, profondément.

Il revint le lendemain, le surlendemain, les autres soirs. Ils se parlaient bas dans la nuit claire de mai, vaguement attendris par le charme qui émanait des grands arbres. Une lune rose montait entre les peupliers d’Italie et, tandis que ses rayons obliques dessinaient en sinuosités aiguës les découpures des toits, sur la façade des maisons voisines, entre les pans croulés d’un vieux mur, ils apercevaient un coin de prairie, où s’étalait, comme une eau laiteuse, une brume transparente et pénétrée de lumière.

Elle ne racontait rien à ses parents, voulant garder pour elle son bonheur, savourant doublement la joie de cette réconciliation, à cause du mystère qui l’entourait.

Seulement une satisfaction intense sortait de sa personne, émanait de ses traits, de sa voix, de ses moindres propos.

Elle s’enfermait souvent dans des silences lourds de bonheur et de rêverie, de longs silences avares, qui avaient peur de laisser échapper au dehors les joies dont elle était inondée.

Les vieux n’étaient pas sans se douter de quelque chose. Intrigués, ils épiaient ses gestes, son allure, et ils avaient dans les coins du jardin, quand elle n’était pas là, de mystérieux conciliabules. Seulement ils n’osaient pas l’interroger, respectant son bonheur, comme ils avaient respecté sa tristesse, en vieilles gens qui poussaient l’affection de leur fille jusqu’à l’adoration, qui n’osaient pas non plus se mêler de ces histoires de jeunesse.

En attendant, Marthe allait mieux.

Elle mangeait de meilleur appétit, et ses couleurs lui revenaient. Elle sentait que des fibres menues et délicates se renouaient en elle, qui la rattachaient à la vie. Souvent, au milieu de la journée, elle tombait dans de longs sommeils paisibles, calmants, réparateurs. Des rêves les emplissaient, si légers et si impalpables, qu’ils lui donnaient au réveil la sensation d’avoir côtoyé d’immenses bonheurs, sans pourtant y atteindre : des bonheurs certains que l’avenir lui réservait. Et quand ses paupières s’appesantissaient et qu’elle s’abandonnait à la douceur du repos, elle songeait à la joie qu’elle aurait à son réveil, en retrouvant sa félicité toujours la même, toujours immuable, comme une amie qui aurait veillé à côté d’elle.

Leurs entrevues nocturnes se prolongeaient. Ils prirent les dernières dispositions.

Puis, le lendemain, elle dit à ses parents, les ayant regardés bien en face :

— C’est entendu avec Pierre, nous nous marions dans deux mois !

Le souper finissait quand Pierre entra chez les Thiriet, venant, suivant l’usage, courtiser sa « bonne amie ».

Le vieux Dominique l’accompagnait, ayant passé pour la circonstance sa blouse de cérémonie, une blouse de toile bleue, ornée de broderies blanches aux poignets et sur les épaules.

La chose se passa très simplement : il y eut dès le premier moment comme une sensation de gêne. Tous ces gens, très émus, se regardaient, et personne ne se décidant à parler, le silence se prolongeait.

Enfin le garde forestier intervint.

Campé devant Pierre, il se croisa les bras, et le dévisageant avec bonne humeur, il dit, sur ce ton à la fois bienveillant et bourru, qui lui était habituel :

— Alors, tu te décides, mon garçon ? Eh bien, vrai, tu y as mis le temps.

Marthe prit les devants, et tenta d’excuser Pierre, tout son fin visage animé par un adorable sourire :

— Laisse tranquille, père. À quoi bon parler du passé ?

Alors le garde conclut :

— Embrasse-la, Jean-Jean, et qu’on n’en parle plus.

Puis il rit tout haut, de bon cœur, voyant l’empressement de sa fille.

La mère Catherine tournait dans la cuisine, tout effarée. Elle retrouva pourtant sa présence d’esprit pour aller atteindre, au haut d’une armoire, un bocal de mirabelles à l’eau-de-vie, une fameuse recette dont elle avait le secret. On choqua à la ronde les petits verres, où tremblait la liqueur ambrée.

Le garde attendri regardait sa femme.

— À ta santé, ma pauvre vieille. C’est ça qui ne nous rajeunit guère.

Puis il cligna de l’œil d’un air malin :

— En v’là des embarras, ma pauv’ Catherine. Quel tracas, une noce pareille : va falloir mettre les petits pots dans les grands !

— On fera de son mieux, dit la vieille.

Dominique, assis sur le coin de sa chaise, regardait fixement le plancher. Il était très loin, en arrière, perdu dans le passé. Au souvenir de sa bonne femme morte, une émotion l’étreignait, et il secouait doucement la tête, par politesse, pour approuver ce qui se disait autour de lui.

Puis il finit par prendre le dessus, et il entama une longue conversation avec le garde. Ils se rappelaient leur jeunesse, le temps où ils allaient voir leurs amoureuses. Comme ça passait vite, la vie. Quand on était jeune, on ne pouvait pas s’imaginer la chose. On avait du temps devant soi. Puis, le temps de le dire, et on était vieux.

Assis au coin de l’âtre mort, les deux amoureux n’écoutaient pas ces propos. Ils s’enivraient de leur présence, ils faisaient des projets d’avenir, ils avaient la divine inconscience de la force et de la jeunesse.

Maintenant Marthe se transfigurait ; un grand charme, lumineux et doux, s’exhalait de toute sa personne.

Maigriotte jusque-là, n’ayant qu’un certain attrait d’enfant un peu souffrante, elle était devenue tout à coup, sans qu’on pût se rendre compte de cette métamorphose, une belle fille au teint mat, aux yeux noirs, dont l’allure balancée mettait au cœur des jeunes gars un désir. Ils se retournaient sur son passage, et la suivaient des yeux, jusqu’au moment où elle avait disparu au tournant des ruelles, sous les sureaux en fleurs.

De larges lueurs passaient dans ses prunelles, des lueurs sombres comme le reflet des eaux endormies dans la profondeur des bois, et l’enfant devenant femme, toute l’expression et la vivacité spirituelle de ses traits avaient fait place à quelque chose de plus doux de plus fort. Sous le tissu nacré et vivant de sa peau, on ne voyait plus les veines bleues, qui, transparaissant jusque-là, donnaient à sa physionomie un caractère de faiblesse, qui émouvait.

Ses cheveux, non plus envolés autour de ses tempes en frisons fous, chargeaient sa nuque de leurs lourdes torsades. Il y avait de la joie dans tout son corps, dans sa démarche, dans les inflexions de sa voix et dans ses silences, une joie impalpable qui émanait d’elle, comme le parfum sort des fleurs.

Les vieux paysans en étaient frappés, eux qui d’habitude ne font guère attention à ces choses. Quand ils la rencontraient dans les chemins, ils l’arrêtaient pour la complimenter, en secouant la tête avec bonhomie : « Allons, ma fille, ça va mieux ! y a pas besoin de le demander ; ça se voit ! » Et elle leur répondait poliment, avec joie, car tout le monde lui paraissait affable, et son bonheur était si grand, que chacun devait en prendre sa part.

Son caractère aussi était changé.

Elle ne pouvait tenir en place. Elle vagabondait le long des chemins, l’esprit envolé dans des rêves. Il lui prenait des envies folles de courir, et le soir, quand personne ne la voyait, elle sautillait à cloche-pied, comme une petite fille qui s’attarde à jouer, au lieu de rentrer à la maison.

Si sérieuse d’ordinaire, elle se révélait espiègle, amusée d’un rien, et riant aux éclats, même quand elle était seule. Lorsqu’elle repassait son linge, penchée sur sa table de travail, poussant le fer chaud qui fumait sur la toile mouillée, c’était plus fort qu’elle ; elle ne pouvait s’empêcher de faire toutes sortes d’agaceries au chat Marquis qui sommeillait à côté d’elle.

Du bout d’une guimpe empesée, raide comme du carton, ou d’une fine collerette de dentelles, elle lui chatouillait la pointe de ses longues moustaches. L’animal sortait de sa torpeur, ouvrait ses yeux d’or, faisait mine d’allonger sa patte griffue. Puis il bâillait voluptueusement, et se rendormait aussitôt ; car c’était une bête raisonnable, à qui l’âge avait donné toutes sortes de gravités.

D’autres fois, elle allait près de la cage où sautillait le merle et, dans un besoin irraisonné de confier aux êtres, aux bêtes, aux choses, la joie qui l’emplissait, elle lui racontait de longues histoires, dans un gazouillement indistinct. L’oiseau alors s’approchait des barreaux, l’œil vif et pétillant de curiosité, la tête penchée et cherchant à surprendre ces sons, comme s’il eût compris.

Il y a ainsi dans les haies lorraines de troènes et d’épines, des plantes inconnues, qui poussent sur la terre ingrate, étouffées dans leur croissance par les orties et les mauvaises herbes. Qu’un brin grandisse, monte, et vienne se chauffer dans un rayon de soleil, alors il s’épanouit en une fleur splendide, dont la corolle grande ouverte s’emplit de rosée, et se balance dans les souffles de l’air.

Juin était venu, amenant des soirs pleins de clartés pourpres.

Jamais les pêcheurs n’étaient plus heureux.

Là-bas, devant eux, sur les coteaux encore inondés de soleil, les vignerons peinaient, penchés sur le sol, le visage cuit par la chaleur qui monte des terres. Eux se laissaient aller au gré des eaux, jouissant vaguement des fraîcheurs éparses dans l’air, de l’ombre qui tombait des bois de sapins.

Alors le métier leur paraissait facile : un vrai passe-temps de rentiers !

Sur la prairie, les foins bons à couper étalaient une nappe de vapeur rousse : les scabieuses, les marguerites, les œillets des sables jetaient des fusées de couleur parmi la poussière des gramens. Les derniers rayons s’allongeaient obliquement, dorés et chauds, dans un tournoiement de pollens exhalés des fleurs, de moucherons rayant l’air de leurs danses grêles.

Alors les chevaines bondissaient à la surface des flots, happant les insectes du soir, et leurs sauts faisaient à la surface de la rivière de grands cercles lumineux, qui allaient mourir sur les bords.

Pierre se dévêtait et debout, à l’avant de la barque, il se laissait couler dans l’eau.

Il nageait bien. Autour de lui, l’eau courait, vivante et froide ; ses mains divisaient la nappe transparente. Parfois, il plongeait. Alors d’étranges paysages se révélaient pendant quelques secondes, dans la lumière glauque tombée de la surface, qui s’agitait sur sa tête comme un cristal mouvant. Des bulles d’air montaient devant ses yeux, rapides et nombreuses. Sur le fond, des arbres géants reposaient, engloutis depuis les temps préhistoriques, que le lent travail des eaux revêtait d’une enveloppe calcaire. Des sources fluaient, au sein de la nappe profonde, y versant une fraîcheur glacée.

Pierre remontait à la surface.

Le soir tombait, des fuites d’astres rayaient le ciel. Toute une vie inquiète et frémissante s’éveillait dans les roseaux : des bêtes plongeaient ; des mares assoupies au fond de la nuit, se levait la mélopée des crapauds.

Pierre et Marthe ne se quittaient presque plus, maintenant qu’ils étaient fiancés. Marchant côte à côte le long des jours, ils se regardaient avec un sourire, le sourire des gens heureux, qui semble rayonner sur les choses.

Ce soir-là, on pêchait sur la Moselle. Le vieux Dominique ramait, assis à sa place coutumière. Pierre, de temps à autre, relevait le large échiquier d’un vigoureux tour de reins. Marthe suivait tous ses gestes avec tendresse et inquiétude.

Le fond de la barque était empli d’une masse grouillante d’ablettes, où couraient des reflets de nacre.

C’était la fin d’une journée chaude. Incendiées par le soleil couchant, de larges nuées descendaient à la surface des eaux, se traînaient en longues flammes, en lambeaux de pourpre, en ruissellements d’or entre lesquels s’ouvraient des pans de ciel profond. On faisait la fenaison, et l’on entendait de toute part, sur les rives, le bruit aigu et sifflant que font les pierres à aiguiser, promenées sur l’acier des faux.

Pierre dit :

— Père, on pourrait peut-être aller jeter un coup dans les « mortes. »

Le vieux Dominique maugréa. Il se faisait tard et on avait tout juste le temps de rentrer. Et puis, pour ce qu’on prendrait dans ces « mortes » !

Marthe insista ; elle avait grande envie de voir ces eaux profondes, qu’elle avait seulement côtoyées, sans pouvoir en approcher, à cause des roseaux dont les bords sont obstrués.

Le vieux donna quelques coups d’aviron et la barque, ayant viré doucement, fila sur les eaux brillantes. Il fallut se pencher pour passer sous un pont de bois jeté en travers du chemin de halage. Des touffes d’aulnes, qui avaient poussé sur les talus, leur cinglèrent le visage de leurs pousses.

Ils débouchèrent dans les « mortes ». Une étendue d’eau profonde et mystérieuse s’ouvrait là, qui paraissait plus étrange au sortir de la grande rivière pleine de mouvement, du glissement clair des eaux. Une eau très calme, très noire entre des rives de terre croulante, où des quartiers de gazon avaient roulé, rongés par le travail des eaux, une eau inquiétante par sa profondeur infinie, se perdant dans les tournants brumeux, sous des saules penchés et de grands roseaux aux panaches soyeux, une eau silencieuse et immobile où les feuilles dentelées des frênes reflétaient exactement leurs fines découpures, sans qu’aucun coup de vent ne vînt les animer d’un frisson de vie murmurante.

Et il y avait dans ces eaux qui dormaient sous l’immobilité de la lumière et du silence, il y avait quelque chose qui attirait à la fois et qui épouvantait, une sensation indéfinissable de mystère et d’horreur.

Marthe, penchée sur le bordage, regardait le fond qui fuyait, d’un mouvement lent et continu à mesure que la barque avançait sur les eaux.

Du fond tapissé de mousses spongieuses, montaient ces traînées verdâtres, ces végétations visqueuses qui sont la pourriture de l’eau et qui, se ramifiant en arborescences capricieuses, s’ouvraient aussi parfois comme d’étranges portiques, où des nuées de poissons tournoyaient, mis soudain en fuite par le bond d’une perche tigrée. À d’autres endroits, sur le fond de vases molles, des tanches se promenaient lentement, se retournant d’un mouvement brusque de leurs queues, faisant briller dans les profondeurs de l’eau noire leur dos de bronze vert, leur ventre blanc, leurs nageoires avivées de rouge vif.

Par places s’étendaient aussi de grands tapis d’herbes aquatiques, effleurés d’un semis de fleurettes, pareilles à des marguerites des prés, où venaient se poser des libellules frémissantes. Sous les saules pourris, des coins d’eau s’ouvraient, profonds et calmes, rayés par la danse grêle des cyprins.

Marthe regardait toutes ces choses nouvelles et, parfois, elle se rejetait en arrière, dans un mouvement instinctif, prise de ce vertige fuyant qui monte des eaux marécageuses, ce vertige qui nous fait redouter à la fois et désirer descendre dans ces étendues, où s’ouvrent des architectures étranges, où poussent des végétations bizarres, où fuient des lointains de cristal bleuâtre que nul regard d’homme n’a contemplés.

Et c’était en elle une sensation de terreur, aiguë, affolante, quand elle songeait aux longues herbes qui vous engluent, vous nouent aux poignets, aux jambes et au cou leurs lanières visqueuses et vous entraînent au fond de l’eau, comme des pieuvres.

Elle se releva et resta assise sur le banc. Pierre, qui ne prenait rien, vint se mettre à côté d’elle.

Bercée par le balancement de la barque qui se penchait sur le bordage, chaque fois que Dominique ramenait à lui son aviron, sentant confusément le corps de Pierre qui la pénétrait de sa tiédeur, elle s’abîma dans un demi-sommeil, inconscient et léger, tandis que sur ses lèvres errait un vague sourire.

Sa joie était plus abondante et plus silencieuse que ces eaux mortes, où traînaient des reflets lumineux, plus molle que les têtes floconneuses des roseaux et les cimes arrondies des saules, et ses mouvements intérieurs se répondaient, se prolongeaient, s’amplifiaient, comme les cercles formés par les gouttes d’eau tombant de l’aviron.

Une seule sensation subsistait en elle, celle de cette eau froide où elle laissait tremper ses mains, et qui, montant jusqu’à son cœur, l’enveloppait d’une caresse insinuante.

Le crépuscule roulait ses vagues sur les panaches soyeux des roseaux. Des brumes, comme il s’en lève des prairies, à la fin des jours de chaleur, venaient flotter sur l’étang assombri, noyant les lointains de leurs plis mouillés, accrochant aux saules des lambeaux d’écharpes frissonnantes.

Les deux hommes parlaient, et Marthe entendait leurs voix, lointaines, affaiblies, comme on entend des voix dans les rêves.

Le vieux Dominique racontait que, de son temps, cette « morte » communiquait avec la rivière, et que la Moselle y coulait, rapide, entre les hautes berges de terre. À preuve, le nom de l’Île aux Charmes qu’on donnait encore à la prairie, longeant ce marais. Il faisait bon y pêcher des gardons et des vandoises dans les remous. Quand on avait construit le chemin de halage, la digue avait fermé la rivière vers le nord, et fait de ces eaux vivantes un vaste marais, plein du pullulement des êtres.

Pierre écoutait, s’intéressait, demandait des détails ; puis la conversation traîna, et mourut, comme gagnée peu à peu par l’ombre grandissante.

Et dans leurs âmes montait cette insaisissable tristesse qui rôde à la surface des étangs assombris.

Maintenant l’eau fuyait vers des profondeurs, qui semblaient soudain reculées. Les masses de joncs bizarres, les rives vêtues de roseaux, les grands arbres se dessinaient confusément. Des souffles tombèrent qui, plissant la surface de l’eau de rides innombrables, n’avaient pas la force d’agiter les feuillages aigus des saules. Une dernière clarté mourante parut s’engluer dans la nappe, avec un long frissonnement.

Comme si ce large, ce religieux silence qui faisait haleter leurs poitrines et battre leurs cœurs, eût rassuré les autres êtres, toute une vie fuyante, faite de glissements de reptiles et de vols d’oiseaux, s’éveillait dans les berges. Bêtes qui rampent, bêtes qui sautent, bêtes qui plongent, qui traînent leurs ventres mous sur les putréfactions des végétaux, amoncelées dans la vase. Des loutres fuyaient, montrant au ras de l’eau leurs têtes moustachues, leurs yeux vifs et inquiets, laissant derrière elles un sillage d’argent. Des poules d’eau rentraient à leur nid, glissant sans bruit dans la forêt de roseaux. Au loin, très loin, monta la note ardente et mélancolique d’un crapaud, qui secoua la nuit de sa vibration de métal. Et il y avait d’autres bruits étranges et insolites, qui leur causaient de véritables angoisses, le chant profond et monotone du marais endormi sous les étoiles.

Le crépuscule s’attardait, ce crépuscule interminable des jours d’été, mystérieuse lueur qu’on dirait sortie de la terre.

Et le vieux Dominique se mit encore à rêver au sein de cette ombre, revoyant ses matins d’autrefois à la même place, les clairs matins de pêche.

Comme elle était jeune alors cette rivière, qui maintenant pourrissait entre des joncs, sous des brumes somnolentes. Elle roulait pêle-mêle des branches mortes et des paquets d’herbe : les nappes de cristal bleuâtre coulaient sur un fond d’herbes brillantes, onduleuses, parsemées de pierres blanches où des écrevisses étaient blotties. Le cresson trempait au fil de l’eau ses tiges vertes. Comme ils étaient joyeux, ces matins trempés de lumière, tout vibrants de sonnailles attachées au collier des chevaux, galopant sur la route. De grands peupliers, qu’on avait abattus depuis, projetaient sur les eaux des ombres, dont la nappe tournoyante était rayée. Marie-Anne, assise à l’arrière, tenait en main le lourd aviron de frêne qu’elle maniait si maladroitement, la pauvre ! Comme elle était jolie avec sa petite mine fraîche traversée par le reflet papillotant de l’eau, sous sa grande capote de paille, emboîtant la tête de toute part. Une capote comme on n’en voit plus guère. Quels regards terrifiés elle lui lançait, à chaque mouvement qu’il faisait pour relever le lourd échiquier, alors que la barque oscillait en tous sens sur les eaux : « Prends bien garde de choir, mon pauvre homme ! », lui criait-elle, et ses lèvres se plissaient, ses yeux s’ouvraient démesurément, dans la crainte qu’elle avait de l’eau, cette Marie-Anne élevée loin de la rivière, tout au fond du plateau lorrain. Chaque fois qu’il lui fallait entrer dans la maudite galiote, c’était, chez elle, le même désarroi, le même coup d’œil de regret donné au plancher des vaches. Mais elle prenait son parti et, poussant un gros soupir, elle trempait ses doigts dans l’eau et faisait un grand signe de croix.

Comme c’était loin, tout cela !

Un tel attendrissement s’emparait du vieux, que de grosses larmes coulaient le long de son nez ; alors il les essuyait du revers de sa manche, et la laine du tricot en était toute trempée.

Ses yeux tombèrent sur Pierre et Marthe étroitement enlacés. Réveillés de leur torpeur, ils échangeaient des propos tendres ; c’était leur tour, à eux, de vivre, d’être heureux, d’être jeunes.

Il faisait si bon sur ces eaux mortes qu’on ne se décidait pas à rentrer ce soir-là.

Soudain une flamme passa, errante, inquiète, animée d’une vie falote. Cela s’allongeait, se tordait, tournoyait entre les troncs vermoulus des saules.

Pierre dit :

— Ce sont les âmes des morts, ceux qui se sont noyés dans l’étang, qui reviennent.

Et tous eurent peur. Le vieux Dominique se hâta de regagner la rive. Pour couper au court, ils durent traverser des bras entiers, envahis de roseaux. Ils montaient droits et blancs, comme une forêt, et si hauts que les pêcheurs y disparaissaient tout entiers et qu’ils devaient se lever sur leurs bancs, pour s’orienter. Parfois le mur était si épais que la barque avait peine à l’entr’ouvrir, et qu’elle avait l’air de quitter la surface de l’étang, d’avancer sur les tiges drues, doucement repliées avec un craquement monotone.

D’instant en instant, de grands vols d’étourneaux s’abattaient de tous les coins du ciel assombri. Ils tournoyaient à la cime des roseaux d’un vol oblique, hésitant, oscillant régulièrement comme un balancier. Ils cherchaient une place pour se poser et passer la nuit, et quand ils l’avaient trouvée, tous descendaient à la fois et les profondeurs de l’étang s’animaient soudain de leur piaillement confus, de leurs voix jacassantes.

La barque filait au ras des eaux.

Les roseaux s’entr’ouvrirent, laissant voir un carré de prairie, grand comme un mouchoir de poche, entre de grands peupliers, de vieux arbres dont les cimes allongeaient dans le ciel la maigreur de leurs branches mortes, tandis que le bas, encore très vigoureux, était couvert d’un feuillage dru. Une baraque de planches, à la toiture ruineuse, reposait là avec un grand air de lassitude et d’effondrement. Et tout cela était si calme, si lointain, si caressé de mystérieuses clartés, l’herbe paraissait si douce aux pieds, fleurie de cochléarias pâles, dont les grappes tachaient le jour mourant, que Marthe aurait voulu aborder, s’asseoir sur le pré, y rester de longues heures.

Un grand filet, étalé sur des pieux, séchait, rayant la nuit du tissu de ses mailles blanches. Un vieux allait et venait tout autour, occupé à le raccommoder avec une aiguille de buis, qu’il maniait avec des gestes déliés de ses gros doigts.

Dominique l’avait reconnu :

— Tiens, c’est Jean-Baptiste, fit-il. Comment qu’ça va ?

L’autre, ayant levé la tête, s’était approché du bord de l’eau. C’était un vieux pêcheur du village de Pierre-sous-Treiche, le village voisin, dont les cloches mourantes sonnaient l’angélus, derrière le rideau de peupliers, qui fermait l’Île aux Charmes. Le vieux, tout blanc, avait une grande figure triste. On le rencontrait souvent dans cette partie de la rivière. Ayant affermé le lot, il y tendait des nasses et des verveux pour prendre le poisson que sa femme allait porter, tous les vendredis, au marché de la ville.

Il leur demanda :

— Avez-vous fait bonne pêche ?

— Non, répondit Pierre. C’est toujours la même histoire. Y a pas d’ablettes dans ces mortes.

— Si, y en a, fit l’autre d’un air entendu. Mais c’est la saleté de l’eau qui les nourrit ; alors elles n’ont pas faim, quand on leur jette du pain de chènevis.

— Quoi de nouveau à Pierre-sous-Treiche ? fit le vieux Dominique.

— Pas grand’chose…

L’adjoint était tombé de l’échelle en montant à son grenier. Encore un peu, et il se cassait les reins, et le fermier Grandjean allait marier sa fille.

— Ah ! fit Dominique en secouant la tête d’un air d’approbation, comme si tous ces événements étaient chose d’importance.

Jean-Baptiste reprit :

— À ce qu’y paraît, ça va être bientôt votre tour à faire la noce.

— On en parle, dit Pierre en riant, à demi tourné vers Marthe.

Puis Jean-Baptiste s’avisa qu’il devrait bien profiter de leur barque pour relever un cordeau, tendu depuis le matin dans la morte. Sa nacelle était attachée tout au fond de l’étang, à une vieille aulnaie qu’ils connaissaient bien, trop loin pour qu’il allât la chercher, à cette heure. Ça ne les détournerait pas, et ils lui rendraient service.

Il embarqua dans la nacelle, qui vacilla. Marthe effrayée se jeta contre Pierre, dans un mouvement instinctif. On partit. À genoux à l’avant, Jean-Baptiste relevait le cordeau qu’il dévidait d’un mouvement continu de ses deux mains. Marthe, amusée, se penchait pour mieux voir.

Le cordeau remontait à vide, les hameçons étant dégarnis de leurs appâts.

— Attention, fit Jean-Baptiste, ça toque !

Il tirait avec une lenteur prudente sur la cordelette qui se tendait, et fouettait l’eau en tous sens, suivant les mouvements de la bête capturée, qui se débattait.

Et ils virent un large éclair blanc, qui décrivait des courbes entre deux eaux.

Jean-Baptiste hâla la prise.

C’était un gros brochet, moins gros pourtant qu’on ne l’aurait cru, à en juger par sa force et les secousses terribles qu’il donnait à la cordelette. Mais c’était tout de même une belle pièce. Il sautait sur le fond de la barque, parmi les avirons et les crocs, se débattant dans les soubresauts de l’agonie ; ses ouïes palpitaient, s’ouvraient toutes grandes, et parfois il béait largement la gueule, une gueule immense garnie de dents pointues, où Marthe aurait pu enfoncer la pointe de son soulier, et il s’épuisait en efforts impuissants, étouffant dans l’air mortel.

Ce fut la seule pièce que retira Jean-Baptiste. Alors il proposa un marché aux deux pêcheurs. Il n’allait pas s’embarrasser pour si peu de chose. Si le cœur leur en disait, il leur céderait le poisson pour quarante sous, et ils auraient ainsi de quoi souper. S’ils pensaient que la bête ne fût pas assez bien payée, ils lui offriraient la goutte, un jour où tout le monde se rencontrerait au marché ; on se revaudrait ça, pas vrai ; il tenait à ne pas être regardant, avec des amis qui lui avaient toujours rendu service.

Pierre donna la pièce blanche, et l’homme, sautant sur le talus, s’éloigna ; on entendit ses pas sonner sur les larges dalles du chemin de halage.

Puis la barque rentra dans la rivière, large comme une mer, au sortir de ces mortes. Et on eut plaisir à entendre dans la nuit le petit bruissement de l’eau courant le long du bordage.

On s’achemina à travers champs vers le village. Marthe portait le brochet suspendu à un brin de saule. Comme il était un peu lourd, la large queue traînait dans l’herbe. Par moments, il faisait encore un bond si brusque que Marthe le laissait tomber, prise de peur ; alors tout le monde riait, d’un bon rire.

Dans la maison de Marthe, on attendait depuis longtemps leur retour. On voyait, de loin, la porte entr’ouverte sur la nuit, la clarté paisible de la lampe rayant l’ombre.

On entra, et Pierre, ayant pris le brochet, le jeta sur la table.

— Tenez bon, fit-il, vous le mangerez à notre santé !

La mère Catherine joignit les mains, s’extasiant à la vue d’une si belle pièce. Puis elle eut une idée de brave femme. Elle acceptait le cadeau, mais à condition qu’on souperait en compagnie. De cette façon, on ne se séparerait pas à la fin d’une bonne journée, et on aurait comme un avant-goût des noces.

Pierre accepta sans se faire prier, sur un petit signe que Marthe lui fit des yeux.

On envoya un enfant, qui jouait dans la cour, prévenir Guillaume de ne pas attendre les deux pêcheurs, ce soir-là.

La mère Catherine atteignit un chaudron de cuivre, bassine monumentale dont l’éclat rougeoyait sur une planche, tout au fond de la cuisine. Tous ses instincts de bonne cuisinière s’étant réveillés, elle avait une mine sérieuse, attentive, affairée, le regard perdu dans le vide du chaudron, et réfléchissant à des sauces compliquées. Le poisson nettoyé et vidé, on le coucha sur un lit de fenouil et de thym odorant que Marthe avait cueilli au jardin, à tâtons. Puis on remplit le chaudron jusqu’au bord, avec le vin généreux de la dernière récolte.

La flamme des sarments monta, légère, pétillante.

Il fallait la voir, cette mère Catherine, dans tout le sérieux de cette fonction, la face allumée par le rayonnement de l’âtre, les brides de son bonnet envolées sur son cou. Attentive à sa besogne, elle surveillait la cuisson, retirant le chaudron dès que le bouillonnement devenait trop fort, le replongeant dans la flamme à petits coups rapides. Tout à coup la marmite entière prit feu, flamba comme un incendie, une flamme dansante et bleue voletant à la surface du liquide. Tout le monde riait : sacré mâtin ! C’était une preuve que le vin était bon, et ça n’arrivait pas toutes les années.

Le vieux garde, fixant ses yeux pâles sur le rougeoiement des braises, fumait sa pipe, sans mot dire. Dominique était assis à côté de lui sur une chaise basse. Le garde se mit à geindre : le service était dur, ses jambes perclues de rhumatismes ne voulaient plus avancer, il vieillissait. Jamais il ne l’avait senti comme ce jour-là, où il avait dû faire une grande tournée dans les bois de Mont-le-Vignoble, une commune éloignée, perchée au diable, au delà de la rivière.

Une jeune chienne épagneule, aux poils blonds et soyeux, à qui deux taches de feu sur les yeux donnaient un air intelligent, bâillait voluptueusement devant la flamme.

— C’est à vous, ce chien ? demanda le vieux Dominique.

— Non, dit Jacques Thiriet, c’est M. le conservateur, qui me l’a donné à dresser.

— Un beau chien, dit Dominique, par manière de politesse.

— Je crois bien, dit le garde. Ça vaut dans les cinq cents francs, une bête pareille. J’ai chassé avec un officier de dragons qui les payait ce prix-là, en Angleterre.

Et Dominique reculant sa chaise, considéra cette fois l’animal avec étonnement et respect, à cause de la somme considérable. La bête, soulevant de son museau la main ridée du garde, balayait le sol de sa queue, ayant l’air de comprendre qu’on parlait d’elle.

Mais le poisson étant cuit, on se mit à table. Ce fut une bonne soirée. Assis en face l’un de l’autre, Pierre et Marthe se souriaient, et leurs yeux se cherchaient dans l’ombre qui noyait la pièce, au-dessus du large abat-jour de porcelaine blanche. Il lui coupait du pain et remplissait son verre, et ces menus soins venant de lui avaient une signification tendre, une douceur toujours renouvelée.

Vers la fin du repas, Jacques Thiriet, qui était sorti avec un air de mystère, rapporta triomphalement de la cave une bouteille de vin vieux. C’était un vin vénérable, récolté dans les temps anciens, et qu’on gardait pour les grandes occasions. Quand le garde eut vidé la bouteille, en la penchant avec précaution, le verre apparut coloré par les sels que les vins déposent, quand ils se dépouillent.

C’était un vin doux et fort, qui coulait dans le gosier comme du miel, et qui, une fois bu, vous chauffait le ventre.

On porta une santé aux nouveaux époux. Tout le monde buvait avec recueillement et respect, ce respect que les paysans ont pour le vin vieux, qui est une chose bonne et qui vaut cher.

Les champs se revêtaient d’une parure mouvante.

C’est le moment de l’année où la forêt déroule ses masses de feuillage d’un vert lourd, presque noir. Au bord des eaux, les saules laissent retomber lourdement leurs branches, dans un abandonnement. Les prés, que l’on va faucher, s’étalent sous les soleils couchants comme une mer blonde, teintée de roux aux endroits où poussent les oseilles sauvages, dont les graines mûrissent prématurément. Les ombres des grands peupliers s’y allongent avec le soir, et tournent lentement, à mesure que passent les heures.

Puis ce sont des crépuscules aux clartés interminables. Le soleil est couché depuis longtemps qu’une lumière transparente et bleue baigne encore les choses, qui ont l’air de s’envelopper, avant le sommeil, de repos et de silence. Et les nuits viennent, claires comme des jours. On dirait que le soleil s’attarde au-dessous de l’horizon et continue à verser dans le ciel une lumière affaiblie, et parfois aussi ces nuits sont si trempées de rosée, que le firmament apparaît comme un globe de cristal bleuâtre, tout ruisselant de l’humidité nocturne : alors la nuit se fond en invisibles tendresses.

Pierre et Marthe allaient se promener dans les chènevières ces soirs-là ; quelques bruits montaient encore, étrangement vibrants dans la sonorité de l’air calme : une gaffe qui tombait au fond d’un bateau, une pierre à aiguiser passant sur l’acier d’une faux, le chant d’une caille, appelant sa couvée au creux d’un sillon.

Les seigles déjà grands ondulaient sous des souffles imperceptibles, entre-choquant leurs têtes barbues, avec un froissement doux et monotone. Des pièces d’avoine alternaient avec des carrés de blé, d’un vert léger et tendre, où les souffles légers creusaient des houles.

À de certains soirs tous les oiseaux chantaient avant de s’endormir. Les rossignols s’étaient tus, ayant élevé leurs couvées. Mais parmi le pépiement des moineaux, nichés dans les fentes des vieux murs et sous la tuile des toits, le chant du loriot gorgé de cerises sonnait parfois, comme un grand cri vibrant de volupté, un chant profond et tendre, qui faisait palpiter le cœur immense de la nuit.

Alors ils se serraient tout près l’un de l’autre, dans un besoin de s’étreindre, vaguement remués, le cœur gonflé de désirs. Tous deux avaient la même pensée, qu’ils n’osaient pas se confier : c’était bien long, tous ces préparatifs, et on aurait dû abréger le temps de leurs fiançailles. Leurs corps se cherchaient confusément. Ils étaient heureux et tristes, troublés aussi par moments par les souffles ardents qui se levaient des prés.

Les deux fiancés eurent encore une journée de joie. Jeanne, la fille du fermier, allait épouser le grand Théophile, de Sexey-aux-Forges. On avait décidé brusquement ce mariage, après que les parents avaient beaucoup hésité, pesant les fortunes réciproques. On avait mis en balance les prés de l’un et les vignes de l’autre, et comme chacun croyait faire un marché avantageux, tout le monde était content.

On invita les deux jeunes gens et on ne les sépara pas, quand on répartit les gens de la noce par couples.

Durant les derniers jours, Marthe ne quittait guère son amie, se sentant gagnée par l’émotion et la fièvre des derniers préparatifs. Le moment était si proche elle revêtirait, elle aussi, le voile blanc des épousées ! Elles travaillaient tout le jour, préparant les robes, essayant des corsages, envahies soudain de joies enfantines, à l’idée de revêtir ces toilettes de cérémonie. Leur énervement, loin de tomber, ne faisait que croître de jour en jour, par une sorte de contagion qui les gagnait.

La pensée des fiancés disparaissait un peu dans toutes ces discussions, dans cette fièvre du travail, dans ces détails insignifiants de toilette, qui pesés au long des jours, prenaient une importance. Elles s’en faisaient l’aveu parfois, mais c’était pour s’excuser aussitôt, car on ne savait où donner de la tête.

Marthe essaya le voile de mousseline et la couronne d’oranger. Jeanne la complimentait, affirmant qu’elle aurait grand air, au jour de ses noces.

Enfin le grand jour arriva.

Il y avait au moins quatre-vingts invités à cette noce : on était venu de tous les pays environnants. Dans la cour de la ferme s’entassait un pêle-mêle de charretons, de carrioles, de tape-culs autour desquels tournaient des paysans, qui avaient passé leur blouse par-dessus la redingote de cérémonie. On avait sorti des armoires d’antiques chapeaux, hérissés comme des barbets qui ont couru dans les broussailles, des gibus au ruban large comme la main. Les femmes descendaient des voitures, tapant à petits coups sur la soie de leur robe, pour en effacer les plis. Des poules allaient et venaient dans ce vacarme, l’œil vif, picorant à coups de bec saccadés l’avoine tombée des musettes de toile, où mangeaient les chevaux ; et des petites filles, aux cheveux luisants de pommade, marchaient lentement, tenant les mains écartées de leur corps, par crainte de salir leur robe blanche.

Le premier coup de la messe sonna.

Le carillon tombait gaiement dans le soleil, s’éparpillait en volées frémissantes dans les rues claires, courait dans les jardins plantés de groseillers épineux.

Pierre, suivant l’usage, alla chercher Marthe qui était sa « Valentine » pour ce jour-là. Il lui offrit un cadeau, qui consistait en une boîte de gants et un sac de dragées. Puis ils partirent se donnant le bras, émus et rayonnants. Ça faisait un beau couple. Des femmes debout sur leur porte les complimentèrent : ça serait bientôt leur tour.

Ce fut une belle noce, la tête du cortège entrait déjà à l’église, qu’il y avait encore des invités sur la place de la mairie. On avait accompli un à un tous les rites séculaires. Quand le couple des mariés était sorti de la maison commune, un des garçons du village lui avait barré le passage, en tendant en travers de la porte un ruban de soie. Un symbole sans doute, un signe mystérieux, venu du passé, pour protester contre l’enlèvement d’une fille du pays. Alors le marié avait mis dans la main du garçon un louis d’or, et celui-ci lui avait tendu un pistolet, chargé jusqu’à la gueule. Ç’avait été un signal : les détonations ne s’arrêtèrent plus jusqu’à l’église. Des chiens aboyaient, des femmes, sursautant, poussaient des cris d’effroi dans le cortège.

Jeanne, toute blanche sous son voile de mousseline, se détournait de temps à autre, et quand ses yeux rencontraient Marthe, elle lui souriait, puis elle avait un clignement d’yeux complimenteur, en lui montrant Pierre, dont la haute stature dominait tout le cortège.

Quand on revint de l’église, le petit homme rageur qui jouait dans les assemblées prit la tête du cortège. Son fils à son côté soufflait dans un cornet à piston et, quand il reprenait haleine, on entendait toujours la petite musique du violon, obstinée et vibrante comme un chant de grillon, dans les herbes.

La table était mise dans la maison de Jeanne, dans les pièces du fond, donnant sur les jardins. Les chambres se succédaient en enfilade, laissant voir des rangées de convives attablés. Une armée de servantes, de marmitons se démenait sous les ordres de Jean Balland, un ancien valet de chambre qui avait servi dans le beau monde, et qu’on allait chercher dans les grandes occasions, parce qu’il savait les usages ; il allait, glissant sans bruit sur la pointe de ses escarpins, la serviette à l’épaule, grave, cérémonieux, muet, veillant à l’ordonnance du festin.

Au dehors le grand soleil de midi tombait sur les champs. Les arbres fruitiers rayaient l’air bleu de leurs branches noueuses, et les seigles déjà grands, ondulant sous la lumière, se creusaient de frissons d’argent. Tous ces paysans étaient étonnés de se trouver assis à une table, par une belle journée, mais les vignes étaient bêchées, on avait un moment de répit avant les travaux de la moisson.

Quand on eut mangé le bœuf bouilli, on servit des quartiers de veau, des oies en daube, des fricassées de lapin et de poulet : de quoi nourrir un village pendant des semaines. On apportait aussi de grands brochets de la Moselle, des bêtes superbes au museau plat, couchées sur des lits de cerfeuil, dans des vaisselles gigantesques. Leur apparition soulevait une clameur d’étonnement. Sur la table était présenté le dessert, des babas et des brioches monumentales, où de petites mariées de porcelaine blanche tremblaient au bout d’un fil.

On mangeait, on engouffrait, et les conversations allaient leur train. Des vieux qui n’avaient jamais contenté leur faim se rassasiaient. Un journalier surtout, un homme tout cassé et tout blanc, remuait ses mâchoires édentées avec lenteur, comme un bœuf à sa crèche, et penché vers sa femme, il lui disait à voix basse : « Donne-moi de la chair, de la chair, de la chair. »

Pierre et Marthe étaient assis à une petite table, avec les nouveaux époux. Un honneur qu’on leur faisait, parce qu’ils étaient amis des conjoints.

Marthe ne disait rien ; elle regardait dans le vide, devant elle, souriante. Ses idées par moments tourbillonnaient et il se faisait un grand vide dans sa tête. Tous ces gens bien vêtus, ces tables garnies, ces propos joyeux qu’on échangeait, lui donnaient l’illusion que c’étaient ses noces à elle, qu’on célébrait.

Les solives énormes du plafond étaient enjolivées de cannelures, finement ciselées. Un convive qui leva la tête, en fit la remarque : alors le père de Jeanne expliqua que ça venait de l’ancien temps, du temps des seigneurs. La ferme était un château que son grand-grand-père avait acheté, au moment de la Révolution. Tous les paysans regardaient ce travail, hochant la tête d’un air satisfait. Ils se sentaient heureux d’être assis là, le ventre à table, de festoyer à la place où s’étaient carrés leurs maîtres, ceux dont ils avaient maintenant les maisons et les terres.

On avait mis les enfants à une seule table, tout au fond de la salle. Tout d’abord ils se tinrent tranquilles, ayant des serviettes nouées au cou, qui leur faisaient, derrière la tête, de grandes cornes blanches. Puis comme le vin les grisait, ils se mirent à frapper sur les bouteilles avec des couteaux. De temps à autre une femme en robe de soie bruissante se levait de table, et les admonestait.

On était au dessert et les chansons allaient leur train. On se partageait des surprises où il y avait des bonbons, des devises, et des chapeaux de papier fin aux formes bizarres ; mitres d’évêques, bicornes de gendarmes et casques de pompiers. Les demoiselles de la compagnie les piquaient sur leurs coiffures, et cela leur donnait un petit air canaille.

Pierre était fêté et admiré, comme toujours.

Soudain on entendit des voix, de petites voix fluettes qui chantaient au loin, derrière les murs fermant l’enclos de vignes. C’était une très vieille chanson lorraine, qu’on chante aux portes des épousées : « Broute, broute, la mariée est sourde. » Les petits enfants sortant de l’école, selon le rite séculaire, venaient demander leur part des victuailles. Des cuisinières allèrent leur ouvrir la porte de l’enclos, et ils entrèrent tous, grands et petits, riches et pauvres. On leur distribua des croûtes de pâté, des morceaux de brioche, des cuisses de volaille sur des chanteaux de pain. Les enfants des riches mangeaient pour s’amuser, mais il y avait là de pauvres petits, fils des carrieurs, mariniers, qui habitent des cahutes au bord de la rivière. Ceux-là n’étaient pas souvent à pareille aubaine : ils dévoraient avec des mines affamées, des yeux qui en disaient long. C’était naïf et charmant, cette joie de la ripaille qui se prodiguait, qui se répandait, qui gagnait le village, dans la personne des tout petits.

Les fiancés restaient très tard à causer, assis sur le banc de pierre, devant la maison de Marthe.

Derrière eux la maison s’endormait. On entendait le garde aller et venir dans la grande cuisine, faisant ses préparatifs pour la tournée du lendemain. De temps à autre, la vieille Catherine venait sur la porte pour voir le temps qu’il faisait. Une habitude des gens de la campagne, qui vivent dans l’angoisse des intempéries, dans ces pays où le climat est si rude aux récoltes.

Sur leurs têtes le feuillage de la treille, doucement remué par des souffles, mettait une palpitation au fond de la nuit.

C’étaient des nuits de juin, nuits sans lune où le ciel était plein d’un fourmillement d’étoiles. De longs reflets d’argent traînaient sur les vitres, entre les barreaux de fer. Sur les toits de tuile affaissés, pliant leurs faîtes comme l’échine d’une bête lasse, la Voie lactée, le chemin de Saint-Jacques, comme on dit là-bas, faisait ruisseler, à travers le firmament, sa poussière vivante et nacrée.

Et d’autres fois la pleine lune, énorme et toute ronde, se levait à l’horizon des coteaux de vignes, éborgnant sa grosse face aux échalas blancs. Et tandis qu’elle argentait le haut des façades et la cime des toits, la rue, la place, les ruelles des jardins, bordées d’osiers secs, restaient plongés dans une ombre ardente, où passait l’odeur des vignes en fleur.

Toutes les lumières s’éteignaient dans le village. On se couchait de bonne heure, car il fallait se lever matin, le travail pressant. On voyait de grandes ombres passer sur les murs, quand les paysans transportaient les lampes d’une pièce dans une autre.

Seule une faible lueur restait allumée très tard à l’entrée de la Creuse, derrière les petites vitres sans rideaux, verdies par l’humidité qui monte des terres. C’était Dorothée qui veillait bien avant dans la nuit, filant le chanvre des laboureurs, usant ses pauvres yeux à la clarté vacillante d’un lumignon de fer, comme on en avait dans les temps anciens. Ayant versé un peu d’huile sur une mèche d’étoupe, elle accrochait le lumignon par une crémaillère de fer au manteau de la cheminée, et le rouet tournait, tournait sous la flamme grésillante.

On laissait les jeunes gens bien tranquilles. Car on a confiance dans les amoureux qui se sont promis le mariage ; on sait qu’ils prendront la peine d’attendre. Et quand la mère Catherine allait se coucher, elle venait leur donner le bonsoir et leur recommandait de ne pas s’attarder, par peur du « serein » qui tombe dans les nuits fraîches.

D’ailleurs, contre les murs lézardés, vaguement blanchis par la lune, sur les bancs vermoulus, il y avait partout d’autres groupes pareils à celui qu’ils formaient, des groupes enlacés de très près et qui échangeaient des caresses et des propos d’amour. Moins chastes, sans doute, et se proposant des fins moins honorables, car la saison était revenue où les filles du plateau lorrain descendent dans la vallée de la Moselle, pour travailler aux menus ouvrages de la vigne, nouer les ceps aux échalas avec un brin de paille, ou émonder les feuilles naissantes ; de belles filles brunes, pas trop farouches, habituées à courir de village en village. Les jeunes garçons les serraient de près et le bruit des baisers et des chuchotements passait dans la nuit, déjà tout alanguie d’invisibles tendresses. Cela même, sans que Pierre et Marthe aient pu s’en rendre compte, mettait autour d’eux une atmosphère d’amour, et ils se serraient l’un contre l’autre, dans un besoin irraisonné de se prendre et de s’étreindre.

Ils restaient là tous deux, sur ce banc, tandis que les heures, tombant du clocher, retournaient au néant, s’envolaient dans la nuit, et rien ne leur disait que jamais ils ne seraient plus heureux, et qu’il fallait se hâter de profiter des heures sans retour, des heures de jeunesse, les seules qui consolent de vivre.

Sous la palpitation de la treille, leurs formes se dessinaient vaguement ; le bonnet de Marthe mettait une tache blanche dans la nuit.

Pas d’autre bruit qu’un souffle de bête repue au fond d’une étable, parmi la paille des crèches fraîchement garnies. Le silence était si profond qu’on croyait surprendre, dans les souffles du vent, la respiration des pauvres gens, lassés par la besogne des jours, par le travail persévérant et vain, par qui leur misère est sans cesse renouvelée.

Quand les caresses de Pierre se faisaient brutales, quand une flamme passait dans ses yeux, Marthe lui prenait les mains en personne sérieuse, qui sait se conduire et n’hésite pas à l’occasion :

— Pierre, lui disait-elle, si vous n’êtes pas raisonnable, je vais rentrer et vous resterez tout seul.

Il obéissait docilement, pris d’une sorte d’admiration devant cette petite femme, maigriotte et toute mince, s’étonnant de trouver en elle une telle force de volonté. Il se laissait conduire, heureux au fond d’être maté par elle.

Sans doute, ils ne trouvaient pas pour se dire leurs tendresses ces mots ingénieux, ces phrases lues dans des livres, que prononcent les gens de la ville, se donnant quelquefois l’illusion des sentiments qu’ils n’ont pas. Ce qui revenait dans leurs conversations, c’étaient quelques mots, consacrés par l’usage que d’autres en avaient fait avant eux, d’autres qui n’aimaient plus, qui ne pensaient plus, qui ne souffraient plus, qui dormaient sous les croix du cimetière.

Ils échangeaient aussi des caresses, où ils faisaient tenir toutes leurs émotions, toutes leurs sensualités, toutes les choses profondes et douces, qu’ils ne savaient pas se dire et qui, refoulées en eux-mêmes, retombaient sur leurs cœurs.

Leur conversation, d’ordinaire, se terminait par des projets d’avenir.

C’étaient des combinaisons prudentes que Marthe avait mûries dans sa tête, au cours de ses longues rêveries, en femme réfléchie qui n’entend rien laisser au hasard :

— Quand nous serons mariés, disait-elle, on nous offrira d’habiter chez mes parents ; mais il vaut mieux refuser : chacun à sa place ; les vieux avec les vieux et les jeunes avec les jeunes.

Elle lui expliquait ainsi qu’ils retiendraient un logement qui se trouvait à louer dans la maison du boulanger. Les fenêtres, exposées au soleil de midi, s’ouvraient sur les jardins ; de là on verrait les prés, la rivière, les bois. C’étaient de grandes pièces à la mode ancienne, mais au moins on pourrait s’y retourner. On y transporterait le grand lit, la glace de sa chambre de demoiselle, et on achèterait à la ville une pendule, qui lui faisait envie.

Les gens, qui viendraient à leurs noces, leur feraient des cadeaux et cela les aiderait à monter leur ménage.

Pierre travaillerait encore, pendant quelques années, de son métier de pêcheur, jusqu’au moment où le garde forestier prendrait sa retraite. Alors on s’arrangerait pour faire nommer Pierre à sa place.

Elle parlait ainsi, avec toutes sortes de mines sérieuses, ayant mûri ces projets dans sa tête. Et c’était infiniment touchant, cette affection de jeune fille naïve qui, pour prouver qu’elle aimait, s’ingéniait simplement à préparer le bonheur matériel de celui qu’elle aimait, obéissant à cet instinct de maternité, qui sommeille au cœur de toutes les femmes.

Pierre lui prenait la main et il la gardait emprisonnée. Le plus souvent, il ne trouvait pas grand’chose à lui répondre, toujours plus étonné de rencontrer autant de jugement dans une si petite tête. Et il se contentait de rire, d’un rire confiant, ravi au fond, car il comprenait que son bonheur serait en bonnes mains.

D’autres fois il s’embrouillait dans ces petits détails de ménage, mettant à vouloir les comprendre une patience si têtue, une gaucherie si comique, que Marthe à son tour riait aux éclats, amusée.

Ils étaient si heureux que toutes les choses immuables qui prennent dans la nuit des attitudes de menace et d’épouvante, avaient l’air de s’attendrir. Le vent qui passait retenait son haleine, et agitait faiblement les feuilles de la treille, comme pour faire du silence autour de leur causerie d’amour. Autour d’eux, il n’y avait plus rien que ce large silence, un silence religieux, solennel, qui montait jusqu’aux astres, un silence où les êtres et les choses paraissaient anéantis.

Dominique, ayant traversé la rivière, attacha sa barque à une touffe de saules.

Peinant et soufflant à chaque pas, il gravit les rampes qui escaladent le flanc de la vallée, et grimpent à travers bois, vers le plateau lorrain.

Des sources fluaient, invisibles, suintant parmi les mousses ; les grands hêtres étendaient leurs branches dans l’air embrasé.

Le pêcheur s’arrêta en haut de la montée.

Derrière lui la vallée de la Moselle se creusait, étalant les vignobles exposés au soleil, les murots de pierre sèche, le fond de prairie franche où la rivière luisait.

C’était le « pays plaisant », comme il disait d’un mot de paysan, profond et sincère, car il savait en reconnaître la beauté, sans trop creuser cette impression, comme un vieil homme qui avait passé sa vie sur les eaux.

Mais quand il se retournait et qu’il contemplait la plaine étalée devant lui, son âme était chaque fois traversée d’étonnement.

Un pays nouveau se révélait là, brusquement, comme si on avait ouvert une porte.

C’était grand et beau, d’une beauté qui vous serrait le cœur.

La plaine s’étendait à perte de vue, jusque vers Allain et Colombey, déroulant l’ondulation des terres argileuses. La flèche d’un clocher, montant d’un pli du sol, révélait la place des villages blottis, au creux de la plaine. Des routes fuyaient à l’horizon, alignant leurs rangées de peupliers, dont les cimes s’enfonçaient parfois dans les vallons. Et dans toute cette étendue, on ne voyait que la fuite des labours profonds, des sillons de terre brune, et par endroits des friches couvertes d’une herbe jaunâtre.

Dominique se mit en route.

Il allait dans un de ces villages lointains, où sa femme, la Marie-Anne, était née ; il avait à régler là-bas un partage de biens, qui n’en finissait pas.

De chaque côté du chemin s’étendaient des landes incultes, des espaces où la couche d’humus était si mince, qu’on ne pouvait même pas y semer du seigle. Une herbe rase y poussait, que les moutons avaient peine à brouter. Des pierres plates, rongées de pluies et de soleil, gisaient là, immobiles depuis la naissance de la terre. Des touffes de joncs secs formaient par endroits une végétation, déconcertante au milieu de ce sol aride.

De grands souffles d’air brûlant balayaient ces plateaux.

Soudain ravivé par les détails insignifiants du chemin, un souvenir se leva dans sa mémoire.

Il la voyait très bien maintenant, cette Marie-Anne qu’il avait tant aimée, au temps de sa jeunesse et de sa force. Elle venait au-devant de lui, sur la route, les dimanches où ils se retrouvaient. Elle était un point imperceptible au bas des grands peupliers, qu’il avait déjà reconnu, et alors il faisait un temps de galop, dans sa hâte de la rejoindre. Ils se retrouvaient près du ponceau de pierre, jetant sa seule arche sur le ruisseau. Alors ils s’asseyaient sur le parapet rongé de mousse, et se regardaient dans les yeux, ne trouvant pas de paroles, tellement ils avaient de choses à se dire. Les bouffées du vent tiède leur apportaient par moments les sons du cornet à piston, qui faisait danser les filles à l’assemblée.

Ils causaient lentement de l’état des récoltes, s’informant avec intérêt du progrès des cultures. Chez Dominique, les pluies avaient fait couler la fleur du raisin ; chez Marie-Anne, les orages gonflant les ruisseaux avaient « enlésiné » le foin des prairies riveraines…

Les souvenirs se suivaient un à un, comme les grains d’un chapelet.

Un jour sur semaine, Dominique avait trouvé sa bonne amie pliant la lessive étendue au soleil sur des haies. Une nuée montait, envahissant peu à peu le ciel. Elle l’avait prié de lui donner un coup de main, riant aux éclats à l’idée de confier pareille besogne à un gaillard aussi solide. Lui avait obéi docilement, comme il faisait toujours quand elle lui commandait quelque chose. Ils rentraient les draps de toile rude, tirant à chaque extrémité pour en effacer les plis. Profitant d’un moment où il tournait la tête, Marie-Anne donna une secousse si brusque qu’il s’étala, les quatre fers en l’air.

Il croyait entendre son rire.

Puis ils s’étaient mariés, et il l’avait emmenée dans la maison de son père. Ils étaient partis sur un charreton garni d’une botte de paille qui les secouait terriblement, les jetait l’un sur l’autre, chaque fois que la roue retombait dans l’ornière. Ils se regardaient en dessous, un peu gênés, heureux de sentir à chaque secousse le contact de leurs corps, qui se cherchaient confusément. Elle avait un grand bonnet à fleurs comme on n’en portait plus, et, sur les épaules, un châle rouge, fulgurant, fleuri de palmes. Autour d’eux c’était une aube pluvieuse de novembre, les dernières feuilles des peupliers tombaient. Ils ne voyaient rien, la route blanche s’allongeait devant eux, les menait vers le bonheur. Des carrioles, conduisant des invités, les dépassaient ; et les gens au passage leur criaient des gaudrioles.

Et voilà qu’il se mit à penser qu’elle ne serait pas là pour la noce du grand garçon, dont elle était si fière.

Il répétait tout haut : Ma pauvre femme, ma pauvre femme ! avec cette voix lointaine des gens, qu’un souci obsède.

Pitoyable et courbé, il se hâta sur la grand’route, sur la route où toute sa vie avait passé, frêle chose battue des vents, lavée par la pluie, à peine plus lourde aux mains de la destinée que ces feuilles roulant devant lui.

Il allait, il allait, et près du ruisseau fangeux, près du ponceau d’une seule arche, près de la haie de troène, il n’y avait personne pour l’attendre, pour lui faire l’accueil d’un sourire.

Les jours passaient cependant et les noces devaient avoir lieu au commencement de septembre, les travaux de la moisson une fois terminés, alors que les paysans ont un moment de répit, dans le dur travail de la terre.

Pourtant ils devaient se séparer pour quelques semaines, parce que les deux pêcheurs allaient faire une nouvelle campagne dans le Madon, un affluent de la Moselle, qui coule à une trentaine de kilomètres en amont.

Pierre aurait bien remis ce départ, mais la chose n’était guère possible, à cause du lot qu’ils avaient affermé. — L’ablette devait être abondante dans ces parages, d’après ce qu’on leur racontait tous les jours. Ces ruisseaux qui s’enfoncent dans l’intérieur des terres, n’étant pas troublés par la navigation, offrent à la reproduction du poisson des endroits favorables. Le frai se conserve mieux et prospère, parmi les paquets d’herbe et les racines chevelues des saules.

Marthe était toute bouleversée par ce départ. Pourtant elle cherchait à se consoler avec des raisons qu’elle inventait, et qui ne la rassuraient qu’à demi : quelques semaines étaient bientôt passées, et Pierre ne serait pas sans revenir au moins quelques dimanches.

Lui aussi, lui représentait toutes ces choses, quand il l’entendait soupirer et se plaindre, et dans sa bouche, prononcées par sa voix, la douceur en paraissait plus consolante.

Accompagnés du vieux garde et de sa femme, ils allèrent à la ville acheter les habits de mariage. Pierre, qui d’ordinaire ne s’occupait guère de ces détails, tâtait les étoffes, les froissait dans ses mains d’un air soupçonneux, ne trouvant rien d’assez beau pour sa promise. On fit choix d’une étoffe de soie, couleur gorge de pigeon, à reflets mauves et bleus, qui bruissait doucement et coulait dans leurs doigts, comme une eau changeante. Le marchand en vantait la solidité ; ça durait toute la vie, une robe confectionnée avec cette étoffe ! Marthe, suivant un usage du pays, acheta de son propre argent, gagné par son travail de brodeuse, la chemise du marié, une belle chemise, dont le devant était gaufré de petits plis.

Puis, deux dimanches de suite, ils allèrent faire leurs invitations dans les pays du voisinage.

Ils partaient après la messe, marchant par les champs ensoleillés, à travers les seigles blonds et les sainfoins en fleur, et d’aller ainsi aux bras l’un de l’autre pour leurs affaires, cela leur donnait déjà l’illusion d’être mari et femme.

Partout où ils allaient, on les regardait avec curiosité ; des filles soulevaient leurs rideaux, pour les voir passer, et des femmes, d’une porte à l’autre, s’extasiaient sur leur bonne mine. Chez les parents où ils étaient attendus, c’étaient des conversations interminables auprès de la table, où la maîtresse du logis avait déposé une bouteille de vin vieux, une tarte aux cerises, ou un gâteau de fine farine, pétri à leur intention. On leur demandait des nouvelles, on s’informait de ceux qui étaient nés ou qui étaient morts dans leur village. On leur racontait aussi, avec force détails, les généalogies compliquées et les liens de parenté qui unissaient les familles, car on a cette religion dans le pays, et les rejetons d’une même souche, nombreux à l’infini, et qui ne se retrouvent guère qu’aux noces et aux enterrements, se considèrent toujours comme étroitement unis. Cela finissait souvent par des contestations où tout le monde s’embrouillait ; n’empêche, on se promettait de rire et de danser à leurs noces.

Ils avaient compté le nombre des convives. Si tout le monde venait, ils seraient au moins une centaine de personnes. Cela venait de la famille de Pierre, une vieille famille du pays, dure et résistante, dont les descendants avaient peuplé le val et le plateau, laissant dans chaque village trois ou quatre parents, portant le nom de Noel.

Cela faisait des frais, au moment de se mettre en ménage. Mais le vieux Dominique tenait bon. On ne ferait pas l’affront d’inviter les uns et pas les autres. On l’avait prié à tant de noces, au cours de son existence, que, le moment étant venu de rendre ces politesses, il ne se ferait pas remarquer par sa ladrerie. On ferait comme tout le monde, c’était bien entendu, et on n’irait pas chercher le voisin, pour payer la dépense.

Les fiancés allaient d’une maison à l’autre, retrouvant partout le même accueil franc, les mêmes politesses. On buvait le vin des récoltes fameuses : Marthe trempait à peine ses lèvres dans le verre ; Pierre, à qui le jus de la vigne ne faisait pas peur, tenait tête aux santés qu’on lui portait.

Mais comme c’était un gars solide, dont le coffre était bon, à peine s’il avait les jambes guillerettes, quand ils revenaient au soir, seul à seule, dans le grand silence des campagnes. C’était une griserie légère, qui se devinait seulement, à son œil plus vif, à son teint allumé, à son étreinte plus robuste. Alors il empoignait Marthe par la taille et il la faisait sauter, le long des enclos. Les pierres roulaient sous leurs pas, le long des pentes rocailleuses. Une caille surprise se levait du creux d’un sillon et partait dans un froufrou d’ailes. La chanson de Pierre montait, large et sonore, vers les premières étoiles.

Les deux Noel partirent pour leur campagne de pêche. Ils se mirent en route, un dimanche après la messe.

Marthe les accompagna jusqu’à la côte du Ragot.

Le vieux Dominique précédait les jeunes gens de quelques pas, voulant les laisser en tête à tête.

Ils ne se parlaient pas, une même gêne les oppressant. À quoi bon répéter les propos tenus tant de fois, chercher des consolations dans des paroles inutiles ? À peine s’ils osaient se regarder, sentant bien que le moindre signe d’émotion les aurait fait pleurer. Ils voulaient être forts, mais leurs lèvres tremblaient et ils détournaient tristement la tête. Il se faisait en eux un mouvement de choses inexprimées, qui retombaient sur leur cœur, le gonflaient désespérément.

La route s’allongeait : Marthe allait plus loin qu’elle n’aurait voulu. Elle prendrait congé des pêcheurs auprès de cet enclos, à ce champ de trèfle, à ce bouquet d’arbres. Et toujours elle avançait.

Ils parlèrent pendant quelque temps de leurs projets d’avenir, et ces espérances lointaines, dérivant le cours de leurs pensées, leur apportèrent quelque soulagement.

Il fallut se séparer : à peine si on apercevait la flèche du clocher pointant derrière eux, au milieu des vignobles.

Alors Pierre l’embrassa, la serra longuement dans ses bras. Et cette étreinte robuste avait une loyauté qui rassura Marthe.

Puis il s’engagea sur la pente ravinée.

Bientôt il ne fut plus qu’un point imperceptible entre les buissons d’églantier, qui garnissaient les talus de la route. Puis il disparut à un tournant.

Alors une détresse aiguë envahit Marthe tout entière, une détresse qui tenaillait sa chair et son esprit. Et soudain elle eut envie de l’appeler, de courir vers lui, de lui parler encore, un afflux de tendresse, une montée de passion véhémente lui ayant fait trouver les paroles émouvantes, les protestations de fidélité, les serments solennels qu’elle n’avait pas su lui dire.

Elle revint tristement sur ses pas.

L’air était doucement lumineux, les blés se mouvaient dans une clarté blonde ; pourtant rien ne lui souriait.

Elle se laissa tomber sur le bord de la route.

Débouchant d’une sente herbeuse, courbée sous le poids d’un fagot de bois mort, qu’elle venait de ramasser brin à brin dans les friches, la vieille Dorothée s’avança.

Dès qu’elle aperçut Marthe, jetant son fagot à terre, la vieille vint s’asseoir à côté de la jeune fille. C’était son habitude, à cette pauvre femme. Au cours de ses vagabondages à travers champs, elle venait retrouver les travailleurs et prenait place à leur côté, quand ils se reposaient, pour boire un coup. Elle n’avait pas grand’chose à leur dire, mais un obscur besoin de sympathie et de réconfort la ramenait vers les êtres vivants.

Du premier coup d’œil, elle remarqua bien la stupeur désolée dont le visage de Marthe était empreint. Elle s’informa, apprit la séparation inévitable.

Alors, tirant péniblement de sa pauvre cervelle usée des bribes de consolation, des idées rudimentaires, entremêlant tout cela de lambeaux informes de souvenirs et de conseils, tirés de sa propre expérience, elle entreprit de lui remettre le cœur, en lui disant de douces paroles :

— Faut pas se faire de chagrin… Faut être raisonnable ; on n’est pas pour si longtemps sur cette terre.

Elle parla longtemps, dévidant l’écheveau interminable des aphorismes sentencieux, des réflexions banales et profondes, qui traînent dans la conversation des campagnards, où se résume leur dure expérience de la vie.

Marthe l’écoutait d’une oreille distraite. Pourtant cela lui faisait du bien, à la longue. Sa douleur s’assoupissait, comme endormie par une incantation mystérieuse.


TROISIÈME PARTIE




Pierre et Dominique étaient arrivés en haut de la côte de Sexey-aux-Forges.

Chaque année, ils s’arrêtaient à cette place, pris d’une sorte de contemplation, à la vue du paysage qui s’ouvrait à leurs pieds.

Leurs hottes, où s’entassait leur attirail de pêche, étaient posées contre un mur croulant de pierres sèches.

La vallée, qui pendant des lieues n’était qu’un étroit couloir de roches, sinueux et profond, s’élargissait subitement et tandis que la fuite des coteaux ondulait vers l’horizon avec une grâce infinie, les grands bois couronnant leurs cimes n’étaient plus qu’un liséré bleuâtre au bord des cultures, manteau mouvant jeté sur les flancs de la terre.

Au fond du val, des champs de blé, des carrés de betteraves, des pâturages d’herbe drue avaient poussé avec cette opulence lourde des végétations nourries par l’humus noir des terrains d’alluvion. Au sortir de la pauvre vallée rocailleuse, c’était comme un pays de Chanaan étalé à leurs pieds, un pays de richesse et de bien vivre.

La Moselle aussi avait changé d’aspect. Ce n’était plus la rivière qui coulait en aval, tournoyante et rapide, brisée sur des barrages dont la grande voix emplissait le val. Elle s’étalait avec une lenteur aisée sur des grèves blanches, bordées d’oseraies et de saules où le vent creusait des frissons d’argent. Par places aussi, elle devenait un canal régulier, encaissé de talus, où des sonnailles frémissaient sans cesse sous les jeunes ormes, le long des chemins de halage.

Vers Pont-Saint-Vincent le paysage s’animait d’une vie trépidante, d’une fièvre de mouvement et d’industrie. Des cheminées d’usine, des hauts-fourneaux, dressés comme des tours, salissaient le ciel de leurs panaches de fumée, et des amas de scories formaient des remblais obstruant le fond de la vallée.

Le vieux Dominique, qui paraissait absorbé dans une rêverie triste, en sortit pour dire ces mots :

— V’là bel âge, mon fils, que je suis venu ici pour la première fois avec mon père. C’est ça qui ne nous rajeunit pas !

Ayant remis sa hotte à l’épaule, il repartit du même pas mesuré, sentant sa charge alourdie de tout le poids des souvenirs.

Par des sentiers en lacets, ils rejoignirent la grand’route, qui s’allongeait, poudreuse et toute blanche.

Le crépuscule tombait.

Maintenant qu’ils approchaient du gîte, ils entendaient mieux les bruits étranges et profonds dont la campagne était vibrante. Le choc sourd des marteaux-pilons, revenant par intervalles, ébranlait les monts dans leurs assises lointaines. Des halètements de machines, pareils à la respiration d’une bête géante, mettaient autour d’eux une rumeur de vie confuse. Des usines, avant de s’endormir, laissaient fuser leur vapeur avec un long sifflement triste…

Ils longèrent les forges. Des laminoirs sortaient des barres de fer rouge qui s’allongeaient et se tordaient sur le sol, comme des serpents de feu. Les hauts-fourneaux déversaient leur coulée de métal en fusion, dont l’éclat brûlait les yeux, sous un crépitement d’étincelles.

La nuit était tout à fait venue, quand ils arrivèrent à l’auberge de l’Ancre de Marine, où ils faisaient séjour chaque année.

C’était une vieille maison, bâtie en planches et en briques, au confluent de la Moselle et du Madon, tout près des grèves blanches, animée tout le jour de la vie que charriait le fleuve. Des mariniers entrant en coup de vent lampaient un verre d’eau-de-vie, tandis qu’on éclusait leur bateau ; des conducteurs d’attelage, le fouet sur le cou, mangeaient un morceau à la hâte et leurs chevaux s’ébrouaient, secouant leurs colliers garnis de grelots.

L’hôtesse leur fit bon accueil. Elle avait plaisir à les revoir chaque année, maintenant qu’elle se faisait vieille. La face rougeaude, toujours allumée par la chaleur des fourneaux, elle posait ses mains sur ses hanches avec un air de maîtresse femme, et son ventre proéminent avait toute l’importance d’une chose respectable, pareil à la façade d’une maison cossue.

Essuyant du coin de son tablier un bout de la table encombrée de vaisselle, elle leur servit à boire elle-même, par une sorte de considération, et la fraîcheur du petit vin blanc de la côte parut douce à leurs lèvres.

Par la porte entr’ouverte sur ce crépuscule de juin, le village apparaissait, ses toits bruns escaladant le mont sous les fumées bleues du soir. Tout en haut la falaise de rochers était encore vaguement éclairée, et les tourelles du fort dessinaient leurs dômes arrondis, ayant l’air de bêtes embusquées.

Curieuse, la vieille s’informait des événements survenus dans leur village, depuis la dernière campagne. Elle parlait de ce pays distant de quelques lieues, comme s’il eût été à l’autre bout de la terre.

Elle apprit le prochain mariage de Pierre avec une satisfaction visible. Affable à la façon des commerçants qui doivent faire bon visage à tout le monde, elle demandait des détails sur la fiancée avec une attention bienveillante.

Quand les deux pêcheurs eurent soupé, ils montèrent se coucher dans la petite chambre qui leur était réservée sous la tuile du toit. Pierre revit avec joie les murs blanchis à la chaux, l’étroite lucarne donnant sur les jardins, d’où montait l’odeur sucrée des haies de chèvrefeuille. Tout cela, s’endormant dans la lumière bleue du crépuscule, avait une douceur ineffable.

Dominique se coucha, ayant rangé soigneusement ses engins de pêche. Pierre, qui ne tenait pas en place, sortit pour prendre l’air.

Jamais, comme en ce moment-là, il n’avait senti l’émouvant désir d’inconnu dont son âme était frémissante ; jamais il n’avait palpité davantage sous les souffles aventureux ; jamais il n’avait éprouvé, plus amère et plus désolante, cette sensation d’ennui qui le laissait retomber sur lui-même, inerte et désemparé, à la pensée de passer sa vie à la même place.

À chaque instant des trains passaient, trouant la campagne de leur rumeur, filant à toute vapeur vers des destinations inconnues. Des chalands glissaient au ras de l’eau, fouillant les berges de leurs fanaux rouges et verts, comme les prunelles d’une bête monstrueuse. Des ouvriers revenaient des usines et des forges, et dans la nuit tiède les patois heurtaient leurs sonorités différentes…

Pierre allait au hasard, rêvant à des choses… Puis, quand il rentra, comme le sommeil était long à venir, il resta longtemps couché sur le dos, suivant machinalement des yeux le rayon de lune qui, glissant par la lucarne, faisait une longue traînée blanche sur les murs…

Dans une anse formée par une sinuosité du Madon, les chalands étaient amarrés.

C’était comme un village flottant.

Ils étaient là, les chalands, rangés le long des berges encombrées de tas de graviers, rattachés à la rive par des amarres de corde nouées à la tige des ancres à demi enfoncées dans le gazon, serrant l’un contre l’autre leurs flancs ventrus entre lesquels l’eau passait, furtive, attirante, sans cesse chatoyante des reflets diversement colorés que les peintures criardes y laissaient traîner.

Ils étaient là, les chalands, de toute grandeur et de toute taille, venus de tous les coins de la France, des plaines du Nord et des bords du Rhin, formant, dans ce coin de rivière lente, comme un petit village d’où montaient des cris d’enfants et des voix de femmes.

On voyait le bateau, fait de plaques de tôle jointes avec des rivets, dont l’avant se relevait comme un bout de sabot, disgracieux et lourd, dont la coque joufflue, peinte de minium vif, tirait l’œil. Tout près, la péniche charpentée avec des planches de sapin, à peine équarries par la hache du ségard, montrait le squelette de sa membrure enduite de goudron, laissait traîner au fil de l’eau des irisations changeantes. Et aussi les lourds chalands bien construits, portant une petite maison blanche avec des fenêtres à volets verts, fleuries de géraniums et de fuchsias, et une écurie, dont la porte entr’ouverte laissait voir la croupe luisante d’un cheval bien nourri.

Et sur tout cela, flottaient des mouchoirs, des camisoles roses, du linge blanc qui séchait dans le vent, pendu à des ficelles, et qui étaient comme les pavois de cette flottille arrêtée là, au tournant de la rivière.

Des enfants couraient pieds nus, sur les ponts vernis, heureux de sentir sous leurs pieds la tiédeur des planches, chaudes de soleil. Des oiseaux sifflaient dans des cages et, vers le soir, des fumées bleues montaient des petits fourneaux installés près du gouvernail, mêlant à la senteur pénétrante des colzas en fleur l’odeur des oignons frits et des sauces.

Un peu en aval, un chaland dormait sur l’eau, parmi les herbes fluviales, visqueuses et noires, qui entouraient sa coque de leur ondulation. Tout neuf et bien astiqué, il barrait le cours d’eau de sa masse imposante, et le battoir des laveuses agenouillées sur l’autre rive, éveillait le long de ses flancs des échos sonores.

Il était si grand, qu’on eût dit le roi de toute cette flottille.

À l’arrière une planche découpée portait ce nom : Reine des eaux, gravé en lettres d’or.

Pierre s’était levé de bonne heure ce matin-là. Il se sentait les muscles reposés, l’esprit alerte, et toute la clarté matinale le pénétrait de sa joie.

La pêche s’annonçait bien, et ils pourraient revenir plus tôt qu’ils n’avaient pensé. En songeant à son mariage qui était si proche, il se sentait pénétré d’une joie aussi vive que cette aube frissonnante. Il attendait ce moment, sans émoi et sans trouble, avec une confiance tranquille, comme on attend un bonheur dont on est sûr.

Les fleurs des scabieuses avaient déjà les tons décolorés, cette teinte violette et doucement passée qui indique que la saison s’avance et que les grandes chaleurs vont venir. Sur les sentiers humides, les seigles très grands laissaient retomber leurs épis barbus qui tremblaient dans le vent, pénétrés de lumière.

Une barque était amarrée à la berge, toute pareille à l’autre, celle qu’ils conduisaient dans leur pays.

Se couchant à l’arrière sur le ventre, comme font les pêcheurs riverains, il la lança au milieu du courant d’un coup de pied donné à la berge.

La barque partit, tournoya au milieu des remous, puis accéléra sa course.

Debout à l’arrière, Pierre la dirigeait avec un grand aviron.

Il se mit à chanter. Sa voix montait dans le silence des campagnes, parmi des chants d’oiseaux et la fraîcheur du jour.

Au delà des troncs vermoulus des vieux saules, la prairie trempée de rosée s’éveillait sous un frissonnement de lumière matinale. Des brumes, flottant dans ses profondeurs, coulaient comme un autre fleuve immatériel, ondoyant, aérien.

La barque descendait le courant et Pierre, de temps à autre, donnait un coup d’aviron pour la maintenir dans sa route.

Il jouissait de cette marche rapide.

La rivière autour de lui avait aussi cet aspect de jeunesse inaltérable, répandu sur les choses. Par places elle s’étalait sur des sables et le fond de la barque raclait doucement le gravier. Dans l’ombre mouvante projetée par les saules, de grands chevaines dormaient à la surface attiédie, faisant sur l’eau des taches noires.

Il approcha de l’endroit où les chalands étaient amarrés. Accoudée sur le bordage d’avant, une femme le regardait venir. Les yeux clignotant dans l’immense réverbération de soleil qui montait des eaux, son corps souple et mince rasé sur le pont dans une attitude féline, elle avait l’air de guetter une proie.

La barque frôla le chaland de si près que Pierre aurait pu lui tendre la main. Il la voyait très bien maintenant.

C’était une belle fille d’une vingtaine d’années, une de ces brunes au teint mat, dont tout le corps pétri de volupté éveille chez les hommes un désir, une obsession qui les suit longtemps, lancinante et tenace. Sa joue, couverte d’un léger duvet caressé d’une lumière molle, sa taille pliante et ronde, sa poitrine d’une maturité savoureuse, les coins de ses lèvres finement ombrées, tout était en elle séduction, éveil de sensualité.

Elle se tenait ainsi, provocante et souple. Un nœud de ruban rouge, attaché aux lourdes torsades de ses cheveux noirs, rehaussait de son éclat chaud toute leur splendeur vivante. Les pointes aiguës de ses jeunes seins griffaient l’étoffe mince de son corsage.

Quand Pierre passa auprès d’elle, elle ouvrit ses larges yeux, pailletés d’or, avec la lenteur voluptueuse d’un chat qui se réveille, un sourire indéfinissable flottant sur ses lèvres rouges.

La barque descendait le courant : elle était toujours à la même place, penchant sa tête brune à l’arrière du bateau, immobile dans sa pose de bête aux aguets.

Au même moment une barque rejoignit celle de Pierre. Montée par deux tireurs de sable, elle était si chargée que le bordage plat rasait l’eau. Les reins ceints de flanelle rouge, ils la dirigeaient au milieu des remous, avec une lourde gaffe en croc qu’ils plongeaient alternativement à droite et à gauche, solidement plantés sur leurs jambes écartées.

L’un d’eux dit si haut, que Pierre l’entendit :

— As-tu vu la belle jeunesse ? elle a des yeux, qu’on allumerait sa pipe après, pour sûr.

Et l’autre répondit :

— J’ voudrais bien que les puces de mon lit soient faites comme ça.

Pierre se fit cette réflexion, qu’ils n’étaient pas difficiles.

Depuis plusieurs jours déjà, il la voyait à la même place, guettant son passage sur les eaux. Pourquoi avait-elle ce sourire étrange, dès que leurs yeux se rencontraient ? C’était une effrontée, cette fille des bateaux. Puis il songea à autre chose.

La vallée maintenant s’éveillait, emplie de lumière et de mouvement. Une drague au loin se mit à haleter, tandis qu’on entendait le bruit sourd des graviers roulant dans les godets, dont la chaîne remontait des profondeurs du fleuve. Chaque fois qu’un godet arrivait au sommet de la drague, le soleil y accrochait une lueur, rapide comme un éclair.

Pierre était tout à sa besogne. Pourtant, au cours de la journée, le souvenir de la belle fille brune revint à sa pensée. Il la revoyait, inquiétante et énigmatique, allongée sur le pont du chaland, promenant sur les eaux son regard sombre.

Quand il songeait à Marthe, c’était chaque fois, dans son cœur, l’éveil d’une tendresse calme, qui l’enveloppait.

Pourtant l’image de l’absente se faisait peu à peu plus imprécise et plus lointaine, dans le tumulte des sensations neuves qui l’entouraient, dans le désarroi des désirs inavoués qui s’agitaient en lui.

Il était bien heureux sans doute. Pourtant quelque chose en lui s’attristait et persistait à rêver une vie différente. Parfois il avait peine à se rappeler ses traits, comme s’il s’était fait un grand trou dans sa mémoire. En vain fermait-il ses yeux, la chère image ne sortait plus de la grisaille informe, où s’effaçait lentement tout ce passé d’amour. D’autres fois, de menus détails lui revenaient, des riens si vivants et si précis qu’ils lui donnaient l’illusion de la voir là, toute proche, à côté de lui. Il se rappelait le son de sa voix, et l’air sérieux qu’elle prenait tout à coup, au cours de leurs entretiens, levant le doigt pour lui expliquer quelque chose.

Un soir, comme il revenait d’une fatigante journée de pêche, la patronne lui remit une lettre. Pour la lire à son aise, il sortit dans l’étroite courette, donnant sur les jardins. Un peu de jour mourant jetait sur le papier une clarté pâle.

Voici ce que Marthe lui écrivait :

« Mon cher Pierre,

« C’est pour te donner de nos nouvelles, et te dire que nous sommes en bonne santé. Mes parents te font bien leurs honnêtetés. Mon père, si vieux et tout cassé, se plaint de la grande fatigue, rapport à ses tournées dans les bois. Il n’est que temps qu’il prenne sa retraite, et que ça finisse. C’est pour te dire aussi que je pense tout le temps à toi ; mais il ne faut pas s’écouter, sans quoi je pleurerais toute la sainte journée, comme une Madeleine. Je travaille en compagnie de la vieille Marie-Anne, assise sur le banc à l’ombre. Tu verras, mon cher Pierre, toutes les belles affaires que je prépare, des tabliers, des mouchoirs de poche, tout un beau trousseau de mariage. Je me dépêche de faire mes points, sans penser à autre chose, et comme ça, la journée se passe.

« L’autre soir, je passais devant votre maison ; il y avait de la lumière, et j’ai entendu du bruit. J’étais si sotte que j’ai cru que vous étiez revenus, et ça m’a donné un coup. J’ai dû m’asseoir sur le bord du chemin, puis le vieux Guillaume est venu, il m’a parlé de toi et ça m’a un peu consolée.

« Et puis, j’ai voulu aller dans les chènevières, comme nous faisions, quand tu étais là. Il faisait si bon et l’air était si doux que je n’ai pas pu rester, parce que tout me paraissait trop triste.

« C’est pour te dire aussi qu’on va faire une vente chez les Mathieu, des pauvres vignerons qui n’ont pas eu de réussite dans leurs affaires. Il paraît qu’on enlèvera tout, jusqu’à la cendre de la cheminée. Maman Catherine dit qu’on pourrait bien y aller faire un tour, pour voir si quelque chose ne serait pas à notre convenance. Mais le mobilier de ces vieilles gens était comme eux, tout cassé et démantibulé, et je voudrais aussi que tout ce qui nous servira, dans les premiers temps, soit neuf et bien à nous. Maman prétend que c’est une drôle d’idée, mais j’y tiens. Pourtant on dit comme ça, qu’ils ont une belle pendule, qui leur vient d’une succession. Elle ferait bien sur la cheminée de notre belle chambre.

« Je m’arrête, car je veux mettre ma lettre à la poste pour qu’elle t’arrive tout de suite. Je glisse dans l’enveloppe deux brins du pot de réséda, qui est sur ma fenêtre, pour que tu penses à moi, en sentant leur bonne odeur.

« Quoique j’aie le cœur gros par moments, je finis toujours par me faire une raison. Adieu, Pierre, je t’embrasse comme je t’aime,

« Marthe Thiriet. »

Pierre avait lu la lettre tout d’un trait, puis il la relut posément, savourant toutes les tendresses inexprimées qui se levaient de chaque ligne, de chaque mot, avec un murmure familier, un chuchotement câlin et enveloppant.

Elle était là, tout près de lui, parlant tout bas dans ce soir calme. Certains mots, qui lui étaient habituels, rappelaient les gestes qui les accompagnaient, et cela lui donnait l’illusion de sa présence.

Son cœur se gonfla subitement d’une telle poussée d’amour, qu’il la chercha vaguement, tourné dans un mouvement instinctif vers le coin de l’horizon, où se trouvait le petit village.

Il regardait longuement la chère lettre, écrite sur un papier de dentelles, comme en emploient les amoureux de campagne. Une guirlande de pensées courait sur les bords, tandis qu’un bel oiseau bleu prenait son vol vers le haut de la page, à l’endroit où elle avait écrit ces mots qu’il répétait avec une ivresse confuse.

« Mon cher Pierre, mon cher Pierre… »

Autour de lui, comme pour faire écho aux tendresses murmurantes qui s’agitaient en son cœur, la magie des soirs silencieux accomplissait son mystère. Baignés d’air immobile et bleuâtre, les arbres du jardin, les vieux murs croulants, les toits de tuile brune s’enveloppaient de nuances doucement éteintes, et retournaient au silence et au recueillement de la nuit. Des odeurs pâmées montaient des brins de chèvrefeuille, les corolles des belles-de-nuit jetaient une dernière senteur pénétrante, comme un adieu mélancolique au jour. Et dans toutes les odeurs qui flottaient, insaisissables, Pierre croyait reconnaître le parfum des brins de réséda, déjà flétris au fond de l’enveloppe, comme un souvenir discret et fidèle.

Il y avait bal, ce soir-là, à l’auberge de l’Ancre de Marine, dans la grande salle du premier étage.

Rien qui rappelât les assemblées du Val-des-Nonnes, avec leurs paysannes rougissantes, leur petite musique perdue dans l’immensité des bois : c’était quelque chose de plus âpre, de plus brutal, de plus fort.

Les rauques éclats des instruments de cuivre couvrant le nasillement triste de la clarinette, scandaient le trépignement des pieds, secouant le plancher sonore. Des cris montaient, des appels qu’on se lançait d’un bout à l’autre de la salle. On entendait un lourd piétinement de bottes ferrées, et par moments, dans la ronde endiablée où se débattait la cohue, éclatait un tel vacarme que des parcelles de plâtras et de bois vermoulu, détachées du plafond, tombaient en fine poussière sur la tête des danseurs.

La clarté fumeuse des quinquets vacillait dans le nuage de poussière qui montait du plancher, bien qu’un garçon d’auberge vînt l’arroser par moments, dessinant sur le parquet un entrelacement de rosaces compliquées.

Pierre se sentait mal à l’aise au milieu de cette foule où il ne connaissait personne. Il était venu là pour se distraire un peu, poussé par ce goût du plaisir qui était le fond de sa nature. Il restait près de la porte, sous les lampions de papier rouge qui décoraient l’orchestre, l’air ennuyé, les mains dans les poches, avec ce dandinement d’épaules qui lui était habituel.

Pêle-mêle curieux et disparate. Il y avait là des vignerons facilement reconnaissables à leur blouse de toile grise, attachée au cou par une agrafe de cuivre. Mais comme ils étaient noyés dans le flot tumultueux des gens venus de tous les pays ! Des ouvriers d’usine passaient, la taille serrée dans leur bourgeron de toile bleue, arborant des casquettes de soie sur leurs têtes faubouriennes, vicieuses et chafouines. Des mineurs du Nord, travaillant à l’extraction du minerai, géants blonds et lourds, aux chairs molles, se mouvaient avec lenteur, échangeant entre eux, à de rares intervalles, quelques mots d’un patois rauque. Et des terrassiers piémontais, de beaux hommes, aux têtes frisées, formaient dans un coin un groupe compact, hostile et sournois. On les craignait, car leurs discussions se terminaient, d’ordinaire, par des coups de couteau.

Pierre cherchait à se faufiler parmi les couples, quand il entendit une voix qui disait derrière lui :

— Regarde ce beau garçon. Il devrait bien me faire danser. Mais il est trop fier pour ça.

Il se retourna et reconnut la fille des bateaux. Elle riait effrontément, au bras d’une compagne.

Il la regarda fixement, avec ce grand air de fierté qu’il avait devant les gens, qu’il ne connaissait pas.

Moqueuse, elle soutint son regard, puis elle lui partit au nez d’un éclat de rire si railleur, qu’il en fut tout décontenancé. Elle s’éloigna.

Pourquoi se moquait-elle ainsi des gens, cette fille si délurée ? On savait ce que valaient ses pareilles : des bohémiennes, des coureuses. Il lui montrerait qu’une femme ne lui faisait pas peur.

Appuyée contre un pilier à l’autre bout de la salle, elle le regardait encore.

Plus jolie ce soir-là, toute sa mise soigneusement attifée lui donnait un air de coquetterie provocante. Son torse se moulait sur un corsage de soie, dont les plis se cassaient autour de sa taille en reflets miroitants. Une rose rouge épanouie tachait de sa pourpre la splendeur lustrée de sa chevelure. Des boucles d’oreilles, en larges anneaux d’or, mettaient autour de ses joues ambrées une palpitation fauve, un scintillement continu de métal. Des accroche-cœur effilés, au coin de ses tempes, aiguisaient le regard de ses yeux noirs.

Quand il se posait sur Pierre à la dérobée, il avait, ce regard profond et sombre, une douceur qui démentait l’expression d’effronterie qu’elle s’efforçait de donner à ses traits.

Pierre voyait très bien tout cela.

En ce moment, l’orchestre, adoucissant le chant de ses cuivres dans une langueur molle et balancée, commençait la ritournelle d’une valse. Il baissa la tête, et se lançant dans la cohue, alla inviter la belle fille.

Celle-ci accepta sans mot dire.

Il sentait maintenant ce corps souple onduler dans ses bras avec un mouvement sinueux, une grâce de chose vivante, pareille à un rythme d’amour. Sous sa main largement plaquée sur l’étoffe du corsage, la taille ployante frémissait, palpitait, semblait se dérober. Par moments leurs genoux se frôlaient.

La danse prit fin. Suivant la mode du pays, ils firent un tour de promenade, se donnant le bras. Pierre ne trouvant rien à dire à sa danseuse, cherchait des mots dans sa tête, tournait en tous sens des bouts de phrase, tandis qu’elle le regardait en dessous, muette et concentrée.

Seulement les mains de la fille allaient et venaient, énervées, agitant les breloques suspendues à sa chaîne de montre, trahissant le trouble qui s’était emparé d’elle.

Enfin, il lui dit, la voix changée et balbutiante :

— Pourquoi regardez-vous les gens qui passent sur la rivière, avec l’air de vous moquer d’eux ?

Elle s’arrêta, et lui dit bien en face :

— Je regarde ce qui me plaît, et parce que cela me plaît.

Et les yeux noirs eurent encore leur expression de douceur profonde. Puis la danse recommença ; ils se reprirent, émus et enivrés. Alors elle lui dit :

— Ne vaudrait-il pas mieux prendre le frais au dehors, au lieu de rester dans cette salle où on étouffe ?

Ils sortirent dans la cour étroite qui donnait sur les jardins. Sous le ciel d’un bleu tendre, pénétré de la poussière d’argent qui émanait de la lune, les coteaux prolongeaient leurs ondulations dans les lointains vaporeux. Les grandes masses immuables de la terre reposaient dans une sérénité infinie. Quelques étoiles scintillaient d’un éclat tremblant et tendre : par moments, des bruits mystérieux passaient, palpitant étrangement au cœur de la nuit : des bruits venus des bords reculés de l’horizon, emplissant le large silence d’un immense frisson de vie.

Plus près d’eux, des espaliers agitant leurs branches folles, projetaient des ombres mouvantes sur les murs.

Ils hésitaient, pénétrés d’une vague émotion au seuil de la nuit, craignant d’en surprendre le secret, de réveiller les puissances mystérieuses qui affolent le cœur des hommes, et rôdent comme des bêtes, sous la paix des grands arbres, près des gazons effleurés par la lune.

Plus résolue, elle le prit par la main et l’entraîna. Ils allèrent s’asseoir au pied d’un mur de pierres sèches au bord de l’eau, et ils se mirent à causer à voix basse.

Ils parlaient de choses indifférentes : de ce bal qu’ils comparaient à d’autres qu’ils avaient vus, des fêtes prochaines, des façons de danser propres à chaque pays. Il y avait des moments où ils se taisaient, pour mieux entendre le chuchotement des choses inavouées, qui murmuraient dans leurs cœurs. Et parfois, ils étaient distraits et se répondaient tout de travers, comprenant bien que ce qu’ils ne disaient pas, valait mieux que leurs paroles.

Pourtant, elle eut un vif mouvement de joie, en apprenant que Pierre devait encore rester tout un grand mois dans le pays. Elle lui dit aussitôt, comme pour le remercier : « Nous aussi, nous ne sommes pas près de partir. » Et ces paroles, à tous deux, leur furent douces.

Il lui demanda son nom. Elle s’appelait Thérèse : le nom lui plut.

Autour d’eux, la prairie exhalait l’odeur pénétrante des herbes mouillées de rosée. L’eau passait à leurs pieds, tantôt brillante et tantôt noire. De larges nappes d’argent se tordaient dans les remous ; des courses de bêtes inquiètes fuyaient dans les roseaux. De temps à autre, une motte de gazon, détachée par le courant, tombait dans l’eau, et c’était un grand bruit, qui secouait tout ce silence.

Pierre, depuis quelque temps, se disait qu’il fallait être entreprenant, sous peine de paraître niais. Il attira la belle fille contre lui ; ses mains, agrippées au corsage, sentirent la rondeur ferme de la jeune poitrine.

Elle résista, se débattit avec une douceur résolue : « Bas les pattes, ou je m’en vais. » Son ton était si ferme, qu’il ne revint pas à la charge.

Il lui prit la main ; elle tenta de la retirer, puis l’abandonna, et Pierre, avec une émotion très douce, sentit cette petite main, prisonnière de la sienne, qui faiblissait, se donnait, se faisait tout à coup confiante. Et cette caresse pénétra jusqu’au fond de son être.

Il était très tard quand il la reconduisit au chaland, où elle habitait. Tout dormait dans le village.

Elle remercia Pierre de sa galanterie, et s’engagea sur la passerelle.

Pierre restait sur la rive, décontenancé, regrettant il ne savait quoi.

Il lui dit, d’une voix faible :

— Eh bien, se quitte-t-on ainsi ?

Elle revint rapidement, de ce pas léger qui faisait à peine plier la planche mince, et comme Pierre ouvrait ses bras et tendait sa joue, il sentit qu’elle lui donnait ses lèvres. Ce fut un long baiser où leurs souffles se mêlèrent. Elle se dégagea et s’enfuit.

C’était vraiment un très beau chaland que cette Reine des eaux.

Chaque fois que la barque des deux pêcheurs frôlait sa masse imposante, le vieux Dominique, qui s’y connaissait, le frappant de sa rame et le jaugeant d’un coup d’œil, ne manquait pas de dire :

— Ça vaut vingt mille francs comme deux sous, une galiote pareille.

Pierre, qui rentrait plus tôt que de coutume, s’était arrêté pour l’examiner à son aise.

Tirant doucement sur le filin qui l’amarrait au rivage, la Reine des eaux se balançait sur le flot clapotant, avec une lenteur calme, un air de majesté indolente. Sa membrure puissante offrait des courbures savantes et des renflements doux à l’œil. Le pont soigneusement fourbi luisait doucement sous le soleil, et la petite maison blanche au milieu avait une gaieté champêtre, avec ses volets minuscules peints en vert. À l’arrière, une statue de la Vierge, taillée dans une planche par un sculpteur primitif, tournait un peu, montrait les dorures de son diadème et les constellations de sa robe bleue, chaque fois qu’une vague un peu forte venait frapper le gouvernail, qui se déplaçait alors, avec un grincement monotone, pareil à une voix ensommeillée.

Vu ainsi, sous cette lumière, le bateau reluisait comme un sou tout neuf.

Le visage mat de la jeune fille s’encadra dans la petite fenêtre ; elle aperçut Pierre et, soudain souriante, elle l’invita à entrer.

Pierre accepta, intrigué.

Il ouvrait de grands yeux en entrant dans ce logis étroit que le jour, mourant, sur les eaux emplissait d’un reflet doucement nuancé. Les boiseries de sapin jetaient un éclat miroitant, le plancher de bois blanc était saupoudré de sable fin et les meubles, la vaisselle avaient cette netteté, cette propreté particulière aux races du Nord. Le fourneau surtout, avec ses nickels luisants et ses robinets de cuivre, était pareil à une pièce d’orfèvrerie.

Un coucou de noyer était l’âme bruissante de ce logis.

Tout cela avait séduit Pierre, au premier coup d’œil, par son air d’ordre et d’aisance.

En lui-même, il comparait la propreté de cette chambre, qui était presque de la richesse, avec la pauvreté des maisons lorraines où des meubles vermoulus s’égarent le long des murs crépis à la chaux.

Comme il ferait bon s’en aller sur cette maison flottante, le long des rivières tournoyantes et des canaux tranquilles ! Comme il ferait bon entendre dans les écluses le bruissement des eaux, roulant des vannes soulevées, tandis que le bateau monte avec une lenteur cahotée. Comme il ferait bon s’arrêter au soir, le long des chemins de halage, et dormir de calmes sommeils, pleins du glissement des rivières.

Quelque chose vivait dans ce logis flottant qui était comme la révélation de ce qu’il avait rêvé, désiré, regretté jusqu’à ce moment même.

La fille allait et venait autour de lui, toute heureuse.

Le père Maquet, assis sur une chaise près du fourneau, fumait sa pipe, sans rien dire. C’était un vieux marinier encore solide : sa carcasse noueuse, sanglée d’un jersey de coton, son béret de laine bleue enfoncé sur son front jusqu’aux yeux, il levait lentement sa face tannée, hâlée par les vents, recuite par les soleils qui tombent sur l’eau. La cendre de son moignon de pipe chauffait son nez écarlate, et, de temps à autre, il lançait un jet de salive brune, dans un crachoir de faïence posé à ses pieds, sur le parquet.

Et chaque fois la vieille lui jetait un regard irrité, craignant pour la splendeur immaculée de son plancher, et d’un mouvement sournois du pied, elle rapprochait de lui le crachoir. Lui la laissait faire, ayant l’air de ne s’apercevoir de rien, faisant mine parfois de secouer la cendre de sa pipe sur la toile cirée de la table. Et ce manège, qui durait, tenait une place importante dans la vie monotone de ce logis.

La mère Maquet s’empressait autour de son hôte multipliant les avances, avec cette obséquiosité propre aux mères qui ont des filles à marier.

Peut-être aussi avait-elle reçu des confidences de sa fille. À de certains gestes, à des clignements d’yeux, on voyait qu’elle la félicitait de son choix. Elle avait dû être fort belle, et, comme toutes les femmes, revivant son passé dans sa fille, elle en était ragaillardie.

C’était une grande femme osseuse, au grand nez maigre, au visage en lame de couteau, dont les cheveux blancs étaient cachés dans un mouchoir de cotonnade rouge et vert.

Elle dit à Pierre, d’un ton de voix criard qui allait bien avec sa personne, toute en angles :

— Comme ça, c’est gentil d’avoir fait danser notre fille.

Elle avait posé sur la table une bouteille de cassis et des verres. Ils trinquèrent cérémonieusement, et les jeunes gens, en approchant leurs verres, échangèrent un sourire. Le père Maquet renifla bruyamment la bonne odeur du liquide, puis l’avala d’un trait et contempla avec dédain son verre vide.

Se tournant vers Pierre, il lui demanda :

— Combien gagnez-vous par an, à faire votre métier de pêcheur ?

Pierre cita un chiffre modeste.

Tout le monde se récria. Était-ce permis qu’on eût si peu de gain, à peiner aussi dur dans la froidure de l’hiver, et les chaleurs de l’été ? Eux du moins n’avaient pas à se plaindre. On leur chargeait leur bateau et ils s’en allaient. Vogue la galiote, à la fin de l’année on avait de l’argent de reste.

Ils avaient là-bas, dans leur pays, une petite maison avec un bout de jardin, au bord de la mer. Quand ils seraient trop vieux, ils s’y retireraient et le père Maquet n’aurait plus rien à faire qu’à fumer sa pipe, en regardant passer les bateaux. Ils s’exprimaient bien mal, étant de pauvres gens. Pourtant leur langage était plein d’une passion si expressive, qu’on croyait voir cette petite maison du pays natal, blottie au creux de la falaise, dans une de ces vallées herbeuses qui s’ouvrent sur un triangle de mer bleue, caressé du vol fuyant des voiles blanches.

Ce n’était pas par méchanceté, et pour rabaisser autrui, qu’ils vantaient ainsi leur aisance, non, mais bien plutôt pour respirer comme un avant-goût de leur bien-être.

Le père Maquet disait :

— Un gaillard membré comme vous, ça gagnerait de l’or dans not’ pays.

Et il vantait la forte stature de Pierre, cette aisance dans la force, ses bras nerveux et musclés, avec les termes brutaux d’un maquignon qui fait l’éloge d’un cheval.

— Chez nous aussi, y a de beaux hommes, mais y sont trop en graisse.

On l’invita à souper. Il refusa, sentant bien qu’il n’était pas assez familiarisé. Thérèse le reconduisit jusqu’à la passerelle et, s’étant retourné, il vit qu’elle lui jetait un baiser du bout de ses doigts fins. Puis elle porta la main à son cœur.

Ils se retrouvèrent encore le lendemain. Décidément le hasard faisait bien les choses.

Elle était venue laver son linge dans une anse du Madon, à un endroit où elle pouvait voir de loin la barque des pêcheurs.

Le sol, autour d’elle, était jonché de paille que les laveuses avaient laissée tomber de leurs hottes. Le ruisseau s’étalait sur une longue grève plate, d’où émergeaient par places de gros galets noirs. Des hochequeues sautillaient de l’un à l’autre d’un vol fantasque, et de l’eau doucement bruissante montait une buée de soleil, un vague assoupissement de lumière, où flottaient les grandes saules.

Pierre qui longeait la berge, à la recherche d’une bonne place, s’approcha à pas de loup. Le sol de gravier ne cria point sous ses espadrilles.

Agenouillée dans la caisse de bois blanc qui lui montait jusqu’au ventre, elle se penchait sur le courant pour y plonger son linge. Alors les lignes de son corps se révélaient, onduleuses et souples, avec un tel frémissement voluptueux, que Pierre ne pouvait détacher ses yeux de cette contemplation. Le soleil, tombant d’aplomb, mordait sa nuque savoureuse, caressait ses frisons duvetés d’un reflet soyeux de lumière.

Pierre lui mit les mains sur les yeux par un jeu d’enfant et lui demanda :

— Devinez qui c’est ?

Ayant reconnu sa voix, elle dit :

— Pierre le pêcheur.

Et tous deux se regardèrent, avec un doux sourire.

— Allons, vous me faites perdre mon temps.

Pan, pan ! le battoir retombait sur le linge mouillé, le martelant avec un bruit mou, et la cadence des battements était si alerte, qu’elle semblait rythmer la joie qu’ils avaient de se revoir.

De légers échos s’éveillant le long des rives, parmi les roseaux vibrants et les racines noueuses des vieux saules, s’en allaient au fil de l’eau avec des paquets d’herbe. De temps à autre une grosse chiffe, attirée par l’eau savonneuse, rasant de son ventre le gravier plat, montrait hors de la nappe sa nageoire d’un rouge vif.

Pierre s’était assis sur un banc de laveuse, à l’entrée de la prairie. Ramassant de petits cailloux à ses pieds, il les jetait dans l’eau auprès de Thérèse, qui poussait un petit cri d’enfant, craintif et amusé. C’était un jeu tendre, qui avait entre eux toute l’importance d’un manège d’amour.

Cela durait depuis quelque temps, quand Pierre, trouvant un galet plus gros, le lança si habilement que l’eau rejaillit, et Thérèse en fut toute éclaboussée.

Souriante et menaçante, elle s’avança sur lui, le battoir à la main. Ses fins cheveux bruns, envolés autour de ses tempes, étaient pleins d’une poussière d’eau, doucement irisée, qui la rendait encore plus jolie. Pierre esquiva le coup de battoir lancé à toute volée, puis il lui saisit le bras. Elle se débattait, ses dents mordant sa lèvre, tandis qu’un pli volontaire creusait ses sourcils. Ils se piquaient au jeu et s’animaient plus qu’ils n’auraient voulu, étant des êtres simples, dans la première expansion de leur jeunesse et de leur force. Pierre finit par avoir le dernier ; enlevant la belle fille, comme une plume, il l’embrassa dans le cou. Alors elle s’abandonna.

Un vieux saule était proche, dont le tronc évidé formait une sorte de guérite. Ils allèrent s’y asseoir, s’adossant au bois vermoulu, qui s’effritait.

Une fraîcheur douce montait de la rivière, largement étalée sur des grèves, leur soufflant au visage la senteur fade de la vase et des eaux croupissantes. Au sortir du grand jour accablant, ils éprouvaient une sensation exquise de calme et de bien-être. Une sorte de langueur les faisait communier avec l’assoupissement des eaux : les chevaines, bondissant pour happer les insectes du soir, faisaient à la surface de grands cercles.

Si près l’un de l’autre, encore tout émus du mouvement qu’ils venaient de se donner, ils croyaient entendre les battements de leurs cœurs : leurs souffles haletants se mêlaient dans l’ombre chaude. Ils parlaient tout bas, gagnés par l’assoupissement du soir qui flottait sur les eaux. Ils se disaient leur tendresse avec les mêmes puérilités, le même balbutiement de passion, qui s’éveille sur les lèvres des hommes. Il lui confiait qu’elle l’avait troublé dès le premier jour : il lui racontait cet étrange sentiment de défiance et de crainte, qui l’avait envahi, et qui était de l’amour. D’abord elle se moquait avec une vivacité adorable, puis, rougissante, elle finissait par avouer qu’elle était troublée, elle aussi, et qu’elle le voyait dans ses rêves.

Elle avait ainsi de tranquilles audaces, des mouvements instinctifs de passion, qui la montraient prête à s’abandonner, conquise à l’avance par ce grand garçon qu’elle adorait. Elle laissait voir le trouble de ses sens, sans aucune des réserves habituelles à la femme. Son regard noir avait tout à coup une profondeur de passion, et cela surtout la rendait dangereuse, car cet abandon, plus adroit que toutes les coquetteries, allait bien avec le charme étrange, un peu sauvage, de son teint ambré et de ses cheveux noirs.

· · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Ils se séparèrent. Pierre remontait vers l’auberge, par la ruelle envahie de bardanes et d’herbes de Saint-Jacques, quand il aperçut près d’une fenêtre ouverte un tambour de brodeuse.

En un moment, il revit la chambre de Marthe, le vieux puits usé par le frottement des cordes, et le fin profil, penché sur un ouvrage de dentelle.

Son cœur fut effleuré d’un remords. Un instant il s’attendrit sur l’absente, si sérieuse auprès de cette fille aux yeux effrontés, et il l’aima plus de toute la trahison qu’il prévoyait prochaine. Puis il trouva une raison pour s’excuser : après tout, ces frasques étaient permises aux garçons de son âge et il serait bien sot de ne pas profiter de l’aubaine. Ses idées prirent un autre tour et, comme c’était un simple qui n’avait pas l’habitude de se regarder vivre, bientôt après il n’y pensa plus.

Juillet était venu, étouffant.

C’étaient des journées éclatantes, toutes pareilles dans la splendeur monotone de la lumière, au point qu’on pouvait croire que cette saison magnifique ne prendrait jamais fin. À midi, tout flamboyait dans l’immense accablement du soleil : chaque brin d’herbe, chaque tige des chaumes moissonnés, chaque silex du chemin jetait une étincelle.

La terre avait soif.

Elle se fendait par places, entr’ouvrant, au creux des sillons, de larges crevasses dans l’argile desséchée. Les sources, étaient taries, et des pierres moussues indiquaient leur emplacement, parmi les herbes flétries.

Les deux pêcheurs peinaient sur les eaux éclatantes, les yeux brûlés par l’ardente réverbération de la lumière. Autour d’eux, sur la nappe incendiée, qui avait la teinte du plomb fondu, des images du soleil semblaient se tordre, s’étirer, se déformer curieusement dans les houles alanguies. Vers midi, ils allaient chercher un peu de fraîcheur à l’ombre des oseraies, ou bien ils se couchaient pour dormir un instant, au creux des sillons de terre meuble, blottis comme des bêtes, aux endroits où l’humidité du sol se conserve plus longtemps.

Cette atmosphère brûlante, qui enfiévrait Pierre, lui fondait les nerfs, le laissait sans force pour lutter contre l’obsession grandissante de cette passion. Ces soirs-là, les yeux de la fille brûlaient d’une flamme étrange ; le fleuve lourd des ténèbres semblait ruisseler dans sa chevelure ; elle apportait avec elle dans les plis de sa robe, dans la moiteur odorante de sa chair, toutes les senteurs de la nuit chaude, tous les désirs épars sur les champs assoupis, sur les fleuves qui glissaient dans l’ombre.

Puis des orages survinrent, promenant des nuées bleuâtres ou rosées qui donnaient au ciel, à travers les branches, l’éclat changeant d’une coquille de nacre. Ils rôdaient à l’horizon sans grondements de tonnerre, laissant tomber de petites pluies douces, qui rafraîchissaient la terre jusque dans ses entrailles. Alors elle respirait et les herbes flétries se relevaient, et la lune se levait sur les vignes mouillées, versait dans le val une inexprimable tendresse.

Un matin Thérèse, qui l’avait attendu dans la ruelle, lui dit à voix basse : « Viens ce soir au bateau ; nous pourrons causer, car nous serons seuls. » La journée passa. Se levant des eaux lumineuses, le doux fantôme évoqué harcelait Pierre de sa poursuite ; dans les houles flottait l’éclat troublant des yeux noirs, et les saules, dans un abandonnement de leurs feuillages, semblaient des chevelures dénouées, trempant dans le fleuve.

Pierre fut exact au rendez-vous.

Dès qu’il arriva, Thérèse le prit par la main, et, mettant un doigt sur ses lèvres, le conduisit dans sa chambre.

— Mes parents sont partis à la ville, dit-elle ; c’est pour cela que je vous ai demandé de venir.

Le timbre de sa voix était changé ; une émotion contenue la faisait vibrer étrangement.

Dans ce logis flottait une odeur insaisissable et qu’il reconnaissait bien, qui était son odeur à elle, et cela mettait dans ses sens le trouble d’une possession vague, à la fois décevante et réelle. Sur une étagère étaient rangés des vases de faïence peinte, aux couleurs un peu ternies par les souffles qui montent des eaux courantes. Un grand lit, voilé d’un nuage de mousseline, emplissait la pénombre de sa blancheur.

Ils étaient assis si près l’un de l’autre, que leurs membres se frôlaient à chaque mouvement.

Elle lui disait des choses vagues et douces, lui confiant la tristesse qui l’envahissait les soirs où elle ne le rencontrait pas. La veille, elle avait eu beau le guetter, la journée s’était passée, lui laissant au cœur un vide inexprimable. Le soir, elle s’était glissée dans les jardins et avait regardé longuement la petite fenêtre éclairée, dans la façade de l’auberge silencieuse. Quand la lucarne s’était éteinte, il lui avait semblé que son chagrin redoublait. En parlant ainsi, elle n’avait pas l’air de réfléchir, conservant cette tranquille audace qui charmait Pierre et l’effrayait un peu.

Il faisait bon dans ce logis étroit, sans cesse rafraîchi par l’haleine qui montait des eaux tournoyantes. On entendait le murmure incessant des flots, qui couraient le long du bordage avec un bruissement de chose vivante ; et parfois, tirant sur ses amarres, le bateau montait, se dérobait sous eux, oscillait lentement avec un bercement monotone, qui endormait leurs pensées.

La lumière du couchant dessinait de grandes ombres dans la prairie. Une vapeur rousse flottait sur les arbres ; toutes les odeurs des champs, roulant pêle-mêle dans le courant d’air vif qui passait sur le fleuve, apportaient à leurs sens une sorte de griserie ; de toutes ces choses, montait une volupté molle et défaillante, un frisson de désir, irritant et fugace, qui voltigeait partout sans se poser nulle part.

Ils ne se parlèrent plus, le cœur gonflé d’émotions. Le soleil, réverbéré sur les eaux, faisait courir le long des murs des moires chatoyantes. Au-dessus de leurs têtes, c’était comme un grand papillon lumineux, dont les ailes palpitaient.

Pierre le regardait fixement.

Tout à coup il sentit contre sa joue le frôlement de la joue de Thérèse. Il la prit dans ses bras et but longuement à ses lèvres, l’oubli, la volupté, le désir profond comme la mort.

Puis un brusque sursaut les jeta l’un sur l’autre, et il l’emporta dans l’ombre.

Des clartés pourpres flottèrent parmi les joncs. On n’entendait plus que le cri de la fauvette des roseaux, un cri rauque, qui montait dans le soir comme un chant de crapaud.

Ils se retrouvèrent, tous les soirs.

Blottie au coin d’un mur, obstrué de sureaux et de vignes vierges retombantes, elle l’attendait anxieusement, guettant le bruit de ses pas. Quand il arrivait, elle tombait dans ses bras avec un tel élan de passion, un tel abandon de toute sa personne, qu’il en était attendri. Elle lui répétait chaque fois qu’elle se traînait le long des jours, sans avoir de goût à rien, et qu’elle commençait à revivre, au moment où elle le revoyait.

Elle lui disait aussi :

— Je t’ai en moi, tu es tout pour moi, je t’aime plus que tout au monde.

Ils montèrent dans les petits sentiers qui grimpent à travers les vignes, allant parfois jusqu’à mi-côte, cherchant des refuges, dans les cabanes de pierre, que les vignerons construisent au milieu des enclos. Le fleuve lourd des ténèbres s’épaississait autour d’eux ; les coups du marteau-pilon ébranlaient les vieux monts, jusque dans leurs assises. D’autres fois ils traversaient la prairie à pas furtifs, trouvant dans les roseaux des cachettes dont ils avaient le secret. Un souffle humide, leur montant au visage, les avertissait du voisinage du fleuve.

D’étranges phosphorescences, qui les effrayaient, s’allumèrent au tronc pourri des vieux saules.

C’est ainsi qu’ils semèrent dans toute la contrée des souvenirs d’amour. Des places, où l’herbe était foulée, leur donnaient un choc au cœur, quand ils les revoyaient dans le grand jour.

Alors Thérèse rougissait.

Loin de les rassasier, la possession les attacha plus étroitement, de jour en jour. Leurs êtres façonnés par la volupté, et toujours plus vibrants, comme des instruments travaillés par des sons, leur donnaient l’illusion d’être fondus l’un dans l’autre. Quand il fallait se séparer, c’était un arrachement de leurs personnes, par où saignaient en eux des fibres inconnues.

Certaines nuits orageuses et lourdes, le ciel flambait d’éclairs de chaleur qui incendiaient à l’horizon des amoncellements de nuages noirs. Des campagnes venaient des souffles embrasés, qu’on eût dit sortis de la gueule d’un four. Ces soirs-là, ils connurent si puissamment le frisson de la volupté, qu’elle leur devint une souffrance.

Un soir, Pierre fit allusion à son prochain départ. Elle eut une clameur si navrée, que Pierre stupéfait ne trouva plus rien à lui dire ; elle s’abattit sur sa poitrine, tandis qu’il sentait de grosses larmes chaudes qui roulaient sur ses mains. Puis elle resta longtemps, couchée sur les genoux de Pierre, immobile et comme morte ; seulement, de temps à autre, un frisson de douleur traversait tout son corps, et la faisait claquer des dents.

Pierre, tout soucieux, regardait la fuite monotone des eaux au fond des ténèbres.

Thérèse apparut transformée.

La belle fille était devenue une créature d’amour dont le corps, par ses lassitudes et ses inflexions molles, révélait l’habitude de la volupté. Ses lèvres mordues par les baisers avaient l’éclat d’une pourpre vivante. Ses larges yeux, entourés de cernes bleuâtres, s’emplissaient d’une flamme ; toute sa chair meurtrie avait la maturité savoureuse d’un fruit d’automne qui fait ployer la branche, et semble prêt à rouler sur le sol.

Quand elle se promenait au bras de Pierre, les soirs de bal, elle avait une mollesse d’allure, un abandon voluptueux de la taille, qui en disaient long. Les hommes rôdaient autour d’elle avec des mines allumées, et Pierre, chatouillé au fond de son orgueil, jouissait puissamment de la brutalité de ces hommages.

Elle passait, ayant l’air de ne rien apercevoir.

Elle l’aimait comme un chien aime son maître, avec un don absolu de sa personne, le suivant des yeux, dès qu’il s’éloignait, et le couvant d’un regard fidèle. Quand il parlait, elle remuait les lèvres, ayant l’air de boire ses paroles. Si fort était le lien qui les unissait, qu’ils en arrivaient, par une sorte de mystérieux échange, à avoir des gestes identiques. Elle, surtout, retrouvait sans y penser des inflexions de voix, des haussements d’épaules, qui lui étaient habituels.

Les soirs où ils se retrouvaient dans leurs cachettes, elle aimait se blottir sur ses genoux. Se faisant légère et toute menue dans ses bras, elle avait un chuchotement de paroles tendres, pareil à un ronron de chatte. À ces moments-là, elle se gardait bien de lui demander de rester avec elle ; elle affectait au contraire de parler de son départ inévitable avec une résignation, une tristesse si calme qu’il en était tout ému, pénétré d’un frisson de pitié jusque dans les profondeurs de son égoïsme. Alors il se sentait sans volonté devant ce désespoir, qui se taisait, dans la crainte de lui déplaire, et il était prêt à toutes les lâchetés.

Si fine, elle avait très bien remarqué le mouvement de curiosité, dont Pierre était tout frémissant, quand elle lui racontait les voyages de la Reine des eaux, dans les pays étrangers.

Comme il lui demandait détails sur détails ! Avec quelle attention il suivait ses récits, visiblement emporté loin du présent, impatient de tout connaître sur les divers usages des pays et des hommes. Alors ses yeux s’ouvraient tout grands, comme ceux d’un enfant à qui l’on raconte des histoires.

Sans avoir l’air d’insister, avec une rouerie patiente de femme obstinée dans ses desseins, elle ramenait la conversation à ce sujet préféré.

C’est ainsi qu’elle lui apprit que leur chaland avait fait séjour en Alsace, en septembre de l’année précédente, amarré le long d’une des îles verdoyantes, dont la rive du Rhin est toute obstruée. Dans ces villages les grappes blondes du houblon, mêlés à des festons de roses, enguirlandaient le fronton des chalets rustiques. On y fumait du tabac fin dans des pipes de porcelaine, et pour une monnaie de nickel, qui valait à peine un sou, on avait une pinte de bière fraîche, qui moussait doucement dans des pots de grès, sur les tables d’auberge. Les dimanches on s’en allait en carriole vers les vallées des Vosges, dont la ligne bleuâtre ondulait à l’horizon ; des couloirs étroits s’ouvraient entre les roches, tout vibrants du grincement des scieries, et l’on dansait dans l’ombre fraîche, qui tombait des bois de sapins, vers les soirs.

Elle lui parlait aussi de son pays à elle, dans le Nord, du côté des Flandres.

Elle y revenait si souvent, qu’il croyait voir les gras herbages, clos de palissades, au bord de la mer, où les vaches viennent ruminer à l’heure chaude, dans l’ombre ramassée d’un orme gigantesque. Les moulins à vent, sur les ondulations de la dune, tournaient sans trêve sous les souffles du large, et la plaine, couverte de champs de blés et de betteraves, déroulait au loin son ampleur monotone. Par places aussi s’ouvraient des canaux où l’eau semblait dormir, comme écrasée par le reflet des feuillages.

Elle lui parla aussi des soirs de ducasse et du petit port, où relâchaient les vaisseaux venus de tous les coins de la terre, du Brésil et de la Norvège. La grêle futaie des mâts, sans cesse balancés par des houles, rayait le ciel ; les beauprés se penchaient vers le large pour cueillir les souffles errants, et les grandes voiles brunes claquaient. Bras dessus, bras dessous, des marins, qui avaient trop bu, entraient en coup de vent dans les auberges du quai. Ils en ressortaient avec des mouvements de roulis dans les jambes. Sur les dalles ruisselantes, des Anglais dansaient la gigue, tandis que des Allemands chantaient des chœurs à quatre voix, accompagnés des sons d’un accordéon plaintif.

Elle lui ménagea une surprise.

Un soir qu’il était venu la retrouver dans le chaland endormi, la porte de la cabine s’ouvrit, laissant passage à une apparition.

La lampe de cuivre, suspendue aux solives du plafond, jetait une faible lueur.

Elle avait revêtu le costume des filles de son pays. Sa tête brune apparaissait, doucement auréolée par la coiffe de dentelle tuyautée, dont la blancheur neigeuse rayonnait autour de ses traits. Son fichu de pêcheuse entr’ouvert laissait voir la naissance de sa gorge, menue et délicate. Provocante et lointaine, elle se révélait encore plus souple dans la jupe courte, qui découvrait ses chevilles et ses pieds chaussés de sabots claquants. À ses oreilles étaient suspendues de lourdes pendeloques d’or, garnies de cabochons d’émail bleu, qui lui donnaient l’air d’une idole parée.

Et quand il la tint serrée contre lui, il crut qu’il possédait tout ce qu’il avait rêvé, au cours de ses heures d’ennui et de décevantes nostalgies.

Thérèse maintenant avait perdu toute prudence.

L’obsession rivée au plus profond de sa chair, elle passait ses jours au bord de la rivière. Les deux pêcheurs, occupés à leur besogne, voyaient la tête brune surgir des fourrés de ronces, qui s’accrochent au tronc des saules. Immobile et les yeux fixes, elle suivait les mouvements de la barque dérivant sur les eaux.

Elle avait toute liberté, en vraie fille de bohême grandie sur les chalands, parmi cette population de mœurs faciles. Et puis le père et la mère Maquet, qui n’étaient pas sans soupçonner quelque chose, lui laissaient les coudées franches, le garçon, somme toute, leur plaisant.

Il reçut encore une lettre de Marthe, mais cela ne le toucha point, ne fit surgir en lui aucun remords. Comme elle pesait peu, cette petite fille, résignée à tous les abandons, dont le charme sentimental ne se révélait qu’à la longue, quand il la comparait à cette créature ensorcelante.

Il allait ainsi devant lui, en aveugle, sans se rendre compte du chemin parcouru.

Une nuit, il attendit Thérèse à l’angle du vieux mur. Elle ne vint pas. Quelque part, les heures tombaient lentement d’un clocher perdu dans la nuit, et chacune des vibrations sonores provoquait en lui un sursaut d’épouvante.

Que pouvait-elle faire ? Il voyait vaguement les formes des chalands accroupis, dormant sur l’eau, pareils à des bêtes échouées le long du fleuve. Les pas d’un promeneur attardé sonnaient dans le village sur le pavé des caniveaux ; alors les chiens aboyaient à bord des bateaux.

Minuit, une heure ! Il retenait son souffle, épiant les bruits qui palpitent dans la nuit. Ils prenaient à ses sens presque hallucinés, une ampleur terrifiante.

Il rentra à l’auberge, hanté de craintes. Quand il fut couché, il ressassa des idées tristes, et finit par tomber dans une agitation de cauchemar, énervante et fugace.

Thérèse ne vint pas, le lendemain. Il ne savait plus que supposer.

Et c’était en lui une sorte de honte, à se sentir ainsi maîtrisé par cette passion, lui, le beau garçon, habitué à triompher sans conteste. Il ressentait quelque chose d’analogue à l’angoisse du poisson qui a un hameçon accroché au vif de ses entrailles.

Le lendemain, il alla rôder auprès de la Reine des eaux. Le bateau avait son aspect de tous les jours, dormant dans la même anse tranquille de la rivière. La mère Maquet étendait la lessive sur des cordes, et le vieux marinier, assis à l’avant, pêchait à la ligne dans les remous.

Pierre n’osa pas monter sur le chaland.

Cette nuit-là, il allait retourner à l’auberge, lassé par une attente vaine, quand Thérèse survint tout à coup, et lui raconta qu’elle avait dû s’absenter pendant ces trois jours, sans avoir eu le temps de le prévenir. Une cousine à elle, mariée à un marinier, qui passait dans les environs et qu’elle avait dû aller voir.

Elle parlait longuement, dans sa joie de le retrouver, mais Pierre ne l’écoutait pas. Il ne sentait plus, il ne pensait plus, il ne savait plus qu’une chose, c’est qu’elle était auprès de lui, et qu’il ne la quitterait jamais. La joue appuyée sur sa poitrine, il écoutait les battements précipités de ce cœur qui était plein de lui. Quand il voulut parler, toute son émotion contenue se faisant jour dans un sanglot, il ne put que lui dire :

— Écoute, j’ai trop souffert, je ne te quitterai jamais.

Elle ne répondit pas. Eut-elle dans ses yeux noirs cet éclair de triomphe, cette lueur de contentement qui, chez toutes les femmes, se nuance d’un peu de mépris, en présence de l’homme vaincu ? Elle rêvait à des choses lointaines et sa main parcourait la chevelure de Pierre : il ne savait pas si c’était une prise de possession ou une caresse.

Les deux pêcheurs s’avancèrent dans l’intérieur des terres. Alors un pays différent se révélait.

Ce n’était plus la gaieté ensoleillée des pampres, revêtant le flanc des coteaux d’une belle couleur d’émeraude, ni les toits de tuiles rouges, tranchant sur le feuillage des vergers. Les coteaux s’aplanissant et coulant vers l’horizon dans une fuite bleuâtre, un pays plat s’étendait à perte de vue, un pays de maigres cultures où des champs de luzerne alternaient avec des carrés de betteraves. La moisson terminée, les tiges des avoines et des blés revêtaient le sol d’une toison hérissée.

Ce fut, cette fois, la Lorraine ingrate, celle dont la nudité revêt aux yeux habitués un âpre accent de misère et de sauvage poésie, celle qui ne lasse pas avec ses landes pierreuses, ses maigres friches, ses peupliers grêles rangés en lignes parallèles, ondulant à l’horizon.

Les villages ressemblaient à cette terre, étant nus et pauvres comme elle.

On y respirait partout un air de désolation et de détresse. Où étaient les villages de vignerons avec leurs maisons propres, leurs fenêtres garnies de treilles, leurs jardinets clos de haies vives où montent des poiriers en quenouille et des pommiers à haut vent ? Ici, de grandes bâtisses qui ressemblaient à des prisons ou à des casernes. Des gerbières s’ouvraient, laissant passer des monceaux de paille sèche ; des chats maigres y rôdaient, poussant des miaulements lamentables, le sol des rues désertes, où stagnaient des flaques de purin, était piétiné et défoncé par les troupeaux, allant à l’abreuvoir.

Les deux pêcheurs abordaient, cherchant une auberge pour y casser une croûte.

Tous les habitants étant partis aux champs, un grand silence tombe, par les après-midi, dans les rues désertes. À peine virent-ils un vieux assis devant sa porte, et chauffant ses rhumatismes au soleil. Quand les deux hommes passèrent, il leva lentement ses yeux ternes, aux prunelles vitreuses, et ses mains allaient et venaient sur ses genoux, agitées d’un tremblement sénile, cherchant la tiédeur des derniers rayons, la seule joie qui reste aux pauvres vieux, et qui les console.

La navigation était dure dans ce ruisseau ; il fallait franchir des bancs de sable où la barque s’enlizait. Alors Pierre sautait à l’eau et il halait la barque jusqu’au moment où on était sorti du mauvais passage. À la longue, cela vous épuisait, ces bains dans l’eau courante.

On achevait de souper, ce soir-là, sur le pont de la Reine des eaux. La table mise à l’arrière, à l’endroit où les poutres de la membrure viennent s’implanter dans la travée de l’étambot, la voile brune, étendue sur le mât, formait une tente qui, pendant le jour, protégeait ce coin des ardeurs du soleil. Le chargement de la Reine des eaux était terminé ; les pièces de chêne équarries exhalaient dans le vent cette odeur forte, qui emplit les poumons, et fait rêver des clairières où gisent les arbres abattus.

À l’arrière, le fleuve fuyait sous une lumière bleue, infiniment transparente ; les pourpres du couchant flottant à la surface des eaux mêlaient leur splendeur immobile au frémissement continu des herbes fluviales. Une paix infinie descendait sur ce village.

On soupait aussi à bord des autres chalands. Les souffles du vent plus fort faisaient rougeoyer les braises des petits fourneaux, où cuisaient des nourritures. Parfois un charbon, tombant dans l’eau, s’y éteignait avec un long grésillement.

Pierre était resté ce soir-là.

Depuis quelque temps, on devenait plus familier avec lui à bord de la Reine des eaux. Une sorte d’intimité était née, qui avait grandi avec le temps, sans que la fille eût l’air d’y entrer pour rien. Les vieux ne se gênaient plus devant lui, parlant de leurs petites affaires, le considérant comme quelqu’un de la famille. Il avait même une certaine aisance dans ce logis ; il savait la place des menus objets de cuisine, et quand on oubliait de mettre la cuiller à pot sur la table, il allait la chercher dans le tiroir, où on la serrait d’ordinaire, comme s’il eût fait là une chose toute naturelle.

Alors Thérèse souriait, de ce sourire étrange qui lui était habituel.

Le souper s’achevait sans encombre.

La mère Maquet avait posé sur la table un saladier de fromage blanc, dont la masse nageait dans un flot de crème. Le vieux marinier versa du vin à la ronde, penchant le litre, à bras tendu, au bord des verres ; puis il se mit à fumer sa pipe, ayant tassé le tabac dans le fourneau de terre à coups de pouce lents et méthodiques. Son corps musculeux et trapu, écroulé sur sa chaise, exprimait la béate satisfaction, le contentement de l’animal qui se repose.

La mère Maquet rangea la vaisselle du souper. Thérèse, assise le long du bordage, alluma une lampe et se mit à travailler à un de ces ouvrages de femme compliqués, dont le lent achèvement, poursuivi pendant des années, berce de sa monotonie le mouvement de leurs pensées.

De grands éphémères blancs, au corps transparent et mou, aux ailes floconneuses venaient tourbillonner autour de la lampe. Ils tombaient comme une neige vivante, agitée d’une palpitation de vie innombrable. Quand leurs ailes avaient touché le verre brûlant, ils s’y engluaient soudain, et d’autres, tombant dans la flamme, entassaient sur la mèche leurs cadavres microscopiques, et la faisaient charbonner.

C’était l’heure où l’on cause, les coudes sur la table, dans le bien-être des digestions commencées.

Depuis quelque temps une finasserie contenue allumait les yeux du vieux Maquet, faisait battre ses paupières, plissait ses lèvres minces. Il avait un clignement complice à l’adresse de sa fille, comme pour lui faire signe de prendre patience.

Il se décida brusquement :

— Comme ça, fit-il, c’est entendu, vous venez avec nous ?

Pierre sursauta. Il avait eu beau se familiariser avec cette pensée : au moment de prendre une décision, il hésitait.

Thérèse leva la tête, l’aiguille immobilisée à ses doigts, et ses yeux noirs prirent un air de supplication muette.

Le sourire étrange flotta autour de ses lèvres, ce sourire fait de tranquille fierté qui, s’adoucissant parfois, promettait des choses vagues, infiniment tendres.

Pierre vaincu balbutia :

— Mais oui, on verra… On finira par s’entendre.

Le vieux reprit, brutal :

— Faudra voir à se décider bientôt. Le chargement du bateau est prêt, et si mon offre ne vous convient pas, on verrait à s’adresser ailleurs.

Et Pierre se décida tout à coup, pour s’enlever le temps de la réflexion.

— C’est dit, j’accepte. Faudra que j’informe mon père.

Alors le vieux devint subitement loquace, comme si la contrainte s’était levée, qui pesait sur ses paroles, les faisait rares et précautionneuses. Il parlait, il parlait, tourné vers sa fille, qui s’était penchée à nouveau sur son ouvrage.

— V’là qu’est dit, fit-il, en manière de conclusion, et faudrait voir à ne pas s’dédire. On ne fait ni une ni deux, et chose arrangée doit tenir bon. On ne sera pas regardant sur les gages, et plus tard on verra à faire d’autres arrangements, si l’existence ne vous déplaît pas.

Il avait un hochement de tête, comme pour approuver des combinaisons, qu’il édifiait à part lui.

Il reprit :

— Je m’disais aussi : v’là un garçon rangé et travailleur qui ferait bien not’affaire. Ça vaut de l’or, des hommes comme ça. Ah ! vous en aurez du bon temps avec nous, au lieu de crever d’faim, dans vot’ pays de misère.

La vieille intervint de sa voix aigre, où elle s’efforçait, mais vainement, de mettre en l’honneur de Pierre des inflexions de tendresse.

— Te v’là content, mon pauv’ vieux. Et la fille aussi ! Ça ne pouvait pas durer, vu qu’t’étais devenu trop cassé, pour le service du bateau. Ça m’faisait gros cœur de voir la Reine des eaux, pas soignée comme il fallait.

Elle insistait sur la déchéance physique du vieux, soulignait les tares de la sénilité, avec une crudité de termes, comme font les gens du peuple, pour qui la délicatesse des sentiments est un luxe inutile.

Puis elle descendit dans la cuisine du bateau, et elle remonta une vieille bouteille d’eau-de-vie de marc. On choqua les verres et tout le monde but avec recueillement, comme pour sceller un contrat et fonder une alliance.

Le vieux marinier retourna le verre vide sur sa main, pour recueillir les dernières gouttes, puis il se frotta les paumes avec un air de satisfaction :

— Ça conserve le corps, dit-il, et ça fait vivre longtemps.

Puis les deux vieux allèrent se coucher, et l’on entendit bientôt leur ronflement sonore, qui traversait les cloisons, et le bateau oscillait lentement, comme gagné, lui aussi, par ces bruits de sommeil.

Enlacés à l’avant, Thérèse et Pierre échangeaient des tendresses. Elle le sentait encore effaré par cette détermination soudaine, et pour le calmer, redoublait d’attentions. Ils regardaient sans la voir la fuite des eaux, glissant au fond des ténèbres. Sur le bateau, sur la prairie, sur la rivière, quelque chose planait de vague, de délicieux, d’irrésistible, comme l’approche de grands bonheurs.

Le lendemain, qui était un dimanche, ils devaient monter jusqu’au fort, bâti sur la côte de Pont-Saint-Vincent. Ils allaient voir un cousin de Thérèse, qui y faisait son service comme artilleur de forteresse.

Le matin s’éveillait dans la lumière et la rosée. Un croissant de lune, mince comme un fil, pâlissait et se fondait peu à peu dans la splendeur du jour. Pierre attendait, assis sur un paquet de cordages ; il avait grand air dans ses vêtements de cérémonie, où l’on voyait encore la trace de quelques plis ; la fille allait et venait dans l’affairement de ses préparatifs ; un éclat de lumière blonde courait sur ses bras nus.

Le père Maquet lavait le pont à grande eau, puisant dans le fleuve avec un seau attaché à un bout de filin. Il frottait à tour de bras, s’arrêtant par instants pour essuyer son front, ruisselant de sueur.

Haussant les épaules, il dit :

— Avec les femmes et tous leurs affutiaux, on ne sait jamais quand on part.

Enfin Thérèse fut prête. Les deux vieux assistaient à ce départ, comme à un événement considérable. Ragaillardis, ils se regardaient avec des demi-sourires et des mines satisfaites, et Pierre, qui sentait leur regard dans son dos, entendit la vieille disant à son mari :

— Ça fait un beau couple tout de même !

Puis ils furent seuls, enivrés d’eux-mêmes, dans la joie naissante du jour.

Les champs trempés de rosée s’allumaient de clartés errantes. Une pièce d’avoine, qu’on n’avait pas encore moissonnée, était un fouillis de graines blondes, où scintillaient des gouttes d’eau. Les scabieuses de velours pâle et les mélilots dorés se redressaient, vivifiés par les eaux nocturnes.

Ils traversèrent le petit village accroché au flanc de la côte. Les rues étaient balayées par les sons grêles d’une cloche, sonnant le premier coup de la messe. Sur le devant des maisons, de jeunes gars se tenaient, graves et cérémonieux, vêtus de leurs habits de dimanche, et des petites filles, aux figures joufflues, avaient leurs boucles blondes enchevêtrées de papillotes.

Le sentier devint abrupt et rocailleux : ils montaient sans peine, rafraîchis par l’air vif.

Un rapprochement involontaire se fit dans l’esprit de Pierre, entre cette course matinale et ses promenades avec Marthe, quand ils allaient inviter leurs parents aux noces prochaines. Comme tout cela était loin ! À la pensée qu’il s’était évadé de ce passé maussade, une joie puissante l’envahit et sa poitrine se gonfla, aspirant l’air des sommets et les grands souffles aventureux. Comme la vie s’ouvrait large devant lui, aux côtés de cette créature splendide, qui était déjà sa femme de chair, dont la possession ne le lasserait jamais ! Comme il avait eu raison d’écouter les regrets inavoués, les instincts blottis dans son cœur, qui lui donnaient le dégoût de cette existence casanière, avant même de l’avoir vécue.

Emporté d’un élan de reconnaissance, il se tourna vers Thérèse et lui tendit les bras.

Ils s’aimaient tellement que les moindres gestes prenaient entre eux une signification. Les menus soins dont il l’entourait par galanterie, un caillou qu’il écartait du sentier, une branche d’arbre qu’il détournait sur son passage, tout cela enveloppait Thérèse d’une affection.

Une pluie d’or, tombant à travers les branches, criblait l’ombre glacée des noyers. De chaudes lueurs couraient sur le gazon fin et mordoraient les mousses.

Ces clartés mouvantes noyant les traits de Thérèse, elle lui apparut plus désirable encore, dans la blouse de soie écrue, qui moulait sa taille. Une large ombrelle de mousseline blanche mettait sur son teint ambré une ombre doucement tamisée.

La montée devint plus rude et Thérèse soufflait, toute rose de cette course en plein air. Ils se laissèrent tomber au pied d’un pommier et tout de suite ils se prirent les mains.

Un charme profond et tendre émanait des grands arbres, debout dans la lumière. À leurs pieds coulait une pièce de trèfle incarnat, où de gros bourdons bleus erraient, animant les rais de soleil de la vibration chantante de leurs ailes. Du fond des vergers ombreux s’exhala une odeur de mirabelle, délicate et fine, qu’ils respirèrent avec ivresse.

Alors ils firent des projets d’avenir. Quand ils seraient mariés, dans quelques mois, ils se permettraient, les dimanches, des escapades en plein air, par des journées pareilles à celle-là.

Une source coulait à deux pas, un mince filet d’eau tombant d’un conduit de bois. Il fit un creux de ses paumes rapprochées et Thérèse put étancher sa soif. Quand ce fut son tour, il lui mangea les poignets et les mains de baisers rapides. Rieuse, elle lui jeta de l’eau à la figure.

Enfin ils débouchèrent sur le plateau.

De cette hauteur, on la voyait presque tout entière, cette terre lorraine.

Rude terre ! Alors elle s’imprégnait de lumière, se pénétrait de chaleur, si douce au sortir des hivers de glace. De là-haut, on la voyait très bien, déroulant ses flancs avec une ampleur puissante, comme si elle prenait plaisir à s’étendre et à s’étirer sous la caresse fécondante de l’astre. Et tout ce qui montre sa vieillesse, tout ce qui est si lamentable par les jours de pluie, les calcaires blancs qui trouent le maigre sol, les roches moussues où suintent des traînées d’humidités verdâtres, tous ces vieux ossements de la terre, éclaboussés de soleil, vibraient, vivaient, flottaient dans une montée d’air chaud. L’horizon lointain, dont la ligne tremblait, semblait se relever comme les bords d’une coupe immense, pour contenir toute cette joie de la lumière, cet or profond qui ruisselait du ciel.

Les tronçons de la forêt de Haye, vus de cette hauteur, avaient l’air de se rejoindre. Les bois de hêtres et de chênes géants n’étaient plus qu’une rude toison, qui avait poussé sur les flancs de la terre. Dans les parties cultivées, des champs entiers de coquelicots semblaient arrosés de sang, une pourpre chaude qui aurait jailli du sol. Les hauts promontoires du val, les falaises qui se dressent au bord des eaux, comme des choses éternellement vigilantes, dormaient dans un recueillement sans fin. À des tournants, la rivière apparaissait, sous un frémissement de soleil, coupée de la traînée blanche des barrages dont on n’entendait pas la voix.

Midi sonna, le ciel bleu pâlit, devint tout blanc sous la flambée des rayons. Rien ne bougeait : les pierres des premiers plans rongées de mousses, les feuilles fines des coudriers, les brins d’herbe d’où montait un chant confus d’insectes, pareil à la vibration monotone de la lumière.

Puis de grands coups de vent passèrent, venus de l’horizon, pareils à la respiration d’une poitrine géante, éveillant les choses éternelles, les roches, les champs, les bois, dont les masses roulèrent confusément. Apportant les odeurs des champs exaspérés par le soleil, l’odeur des fleurs qui ne durent qu’un jour et celles des arbres qui vivent des siècles, le vent les mêlait, les froissait, les éparpillait en lambeaux dans le vide immense, où des buses, dans leur vol planant, décrivaient lentement de grands cercles.

Des cloches sonnèrent à la fois, dans tous les replis du sol. Les unes grêles, au son fêlé, répétant les mêmes notes de leurs voix chevrotantes, semblaient le radotage de vieux tombés en enfance ; d’autres, cuivrées, jetaient dans le vide un ouragan sonore qui balayait le plateau lorrain. D’autres sons encore montaient le long des parois verticales de la vallée, comme du fond d’un puits, éveillant des échos. On eût dit que toute cette musique, qui grandissait parfois dans les bouffées du vent et parfois s’éteignait, était l’âme ardente des champs, qui se révélait, dans le soleil.

Un planton montait la garde à l’entrée du fort.

À travers le dédale des cours de maçonnerie et de couloirs obscurs, il conduisit les jeunes gens jusqu’à la chambrée, où logeait le cousin de Thérèse.

Ils regardaient curieusement ce spectacle nouveau pour eux. Des rayons de soleil oblique glissaient au fond des cours, et très haut au-dessus de leurs têtes, les talus couverts d’herbes étaient parcourus d’un frisson lumineux sous le vent. Des bourgerons et des pantalons de treillis, séchant au soleil, se balançaient dans le vide, comme des formes ridicules.

Devant chaque fenêtre étaient empilés des monceaux de rails de fer, qu’on devait glisser dans des encoches toutes préparées, en cas d’alerte, pour cuirasser les chambrées et les garantir des éclats d’obus.

Une vague sensation de malaise et d’étouffement pesait sur les visiteurs et faisait leurs paroles plus rares, comme s’ils se sentaient oppressés par le poids des voûtes bétonnées, par les assises formidables des moellons cimentés, formant un caillou gigantesque dont la masse devait résister à tous les chocs.

Des hommes, assis à des fenêtres, raccommodaient des vêtements ; un linot dans une cage faisait entendre un chant de prisonnier, léger et plaintif.

Justement le cousin n’était pas dans la chambrée. Un soldat, qui nettoyait un râtelier d’armes, répondit au planton qu’on le trouverait sûrement à la cantine.

On s’y rendit ; la porte entr’ouverte, il vint au-devant de Thérèse et lui sauta au cou. C’était une espèce de géant roux, aux cheveux plantés droit sur le crâne, aux pieds et aux mains monstrueux, et qui avait dans tout son corps cette gaucherie particulière aux êtres démesurés.

Ses grands traits placides étaient marqués de petite vérole.

Thérèse lui présenta Pierre comme son fiancé, et quand elle l’eut mis au courant de ce qui se passait à bord de la Reine des eaux, il les installa à la table où il buvait, et leur dit d’attendre quelques minutes : le temps d’aller faire part à quelques copains, venus comme lui de leur village, de cette bonne visite.

Cette cantine était une grande pièce, aux murs enduits de peinture brillante, qui s’écaillait par endroits. Des enluminures grossières, représentant des scènes de la vie militaire, égayaient de leurs tons criards la nudité des murailles. Une fraîcheur de cave vous saisissait aux épaules et mettait sur la peau un frisson, au sortir du grand soleil.

Un bruit intrigua les deux jeunes gens, clair et monotone comme un chantonnement de source.

Le cantinier qui, les bras retroussés devant son fourneau, surveillait la cuisson d’une vague ratatouille, expliqua que ce bruit était produit par les filtrations des eaux, qui, traversant les talus de terre, venaient ruisseler sur le plafond de la salle. On avait même dû le revêtir d’une enveloppe de zinc pour protéger les hommes contre les douches continuelles. Il ajouta que c’était la même chose, du côté du nord, dans les chambrées où s’entassaient des soldats.

Puis il conclut rageusement, brandissant ses pincettes d’un air de menace :

— On n’y foutrait pas des cochons. Mais c’est bien bon pour loger des hommes !

C’était vrai. On sentait maintenant, dans l’air lourd de cette journée de chaleur, passer quelque chose comme un imperceptible frisson glacé, la caresse de ce souffle froid, qui plaisait au premier abord, et devenait à la longue pénétrant comme une morsure.

Mais les Flamands étaient entrés, et quand le tumulte des embrassades et des compliments se fut calmé, tout le monde s’attabla et se mit à boire.

Ils étaient quatre, aux carrures terribles, un peu moins grands et moins larges d’épaules que le cousin, ayant, eux aussi, cet air placide de géant et cette gravité calme. Heureux de se retrouver, ils se mirent à parler le patois de leur pays, une langue rauque hérissée de mots bizarres.

Puis ils demandèrent à la jeune fille des nouvelles du pays qu’elle venait de quitter, s’informant des mariages et des enterrements, comme si c’étaient les seuls événements habituels du village.

Ils se mirent à vanter la force surprenante du cousin, trouvant des termes drôles pour peindre la stupéfaction des Lorrains nerveux au milieu desquels ils étaient transplantés, à la vue de ses tours de force. Ils racontèrent l’ahurissement du capitaine, quand il avait fallu habiller le grand corps, à qui rien n’allait des vêtements préparés d’avance. Les godillots surtout, pareils à des péniches, qu’il avait fallu fabriquer chez le maître bottier de la ville, et qu’on avait exposés à la devanture, comme des monuments destinés à ébahir les gens qui passaient. Ces jours derniers, comme on les avait employés à transporter les obus du 220, un mortier de siège dont le projectile pesait dans les cent kilogrammes et était haut d’un mètre, ils s’étaient mis deux hommes après chaque obus. Mais la tâche n’était pas commode et ils se prenaient les doigts à rouler les morceaux d’acier sur les piles ; alors le cousin, prenant bravement son parti, s’était mis à coltiner son obus, sans s’occuper des autres. Le bonhomme s’appuyait d’un seul coup les cent kilos, qu’il portait dans ses bras, comme une nourrice porte un mioche ! Et il leur avait proposé de faire l’ouvrage à lui tout seul. Fallait voir la gueule du vieux, c’est ainsi qu’ils appelaient le capitaine, quand il était entré dans l’abri et qu’il avait vu le tableau ! Il n’en revenait pas, et du coup, il avait été chercher tous les officiers de la batterie ; le soir, le veinard de cousin avait eu un supplément de rata et une double ration d’eau-de-vie.

Tous, empruntant un terme à l’argot parisien, concluaient que pour un homme costaud, c’en était un.

Et ce disant, ils lui assénaient ces horions tendres, ces bourrades affectueuses qui sont pour les simples des marques de tendresse. Lui pétrissant les biceps et lui martelant les omoplates, ils faisaient sonner sous leurs poings ses muscles élastiques. Lui, modeste, se dérobait à l’ovation, savourait les coups à l’égal des compliments, dandinait gauchement son grand corps.

Pierre, qui avait fait quelques mois de service, dans la ligne, comme soutien de famille, n’osa pas en parler, se jugeant trop inférieur.

Ils félicitèrent Thérèse de son choix, le jeune homme leur plaisant par son air de franchise. Le cousin, qui était de la classe, promit d’aller danser à leurs noces ; les autres qui ne partaient pas, se turent, regardant d’un air gêné sous la table, comme pour chercher quelque chose.

On les interrogea sur leur vie.

Alors ils se mirent à raconter des histoires lugubres, étranges et tristes, des soirs de garde par les nuits pluvieuses d’automne, au coin des redoutes isolées, dans la houlée furieuse des vents et le son de la pluie criblant les feuilles mortes. C’étaient des récits de sentinelles surprises, qu’on retrouvait le lendemain, écroulées dans leurs guérites, avec un couteau fiché entre les omoplates, et des espions qui rôdaient, insaisissables, vêtus comme des travailleurs des champs et des marchands de cochons, et si bien déguisés, que tout le monde s’y laissait prendre.

Le soir tombait. Une ombre froide flotta dans la cantine, tandis que le chantonnement des eaux souterraines parut grandir. Il fallut se séparer.

Les quatre Flamands accompagnèrent les jeunes gens jusqu’à l’avancée du fort, et de loin faisant à Thérèse un signe d’adieu, ils la regardaient tristement s’éloigner, comme si elle emportait avec elle quelque chose de doux et de fort, qu’elle avait dans les plis de sa robe, dans ses gestes et dans son langage, un peu du cher pays natal, où les moulins à vent tournent sur le sommet des dunes arrondies.

La Reine des eaux devait partir dans trois jours.

Pierre avait tergiversé jusqu’à ce moment, n’osant faire part à son père de ses projets. Depuis qu’il savait qu’il allait le quitter, Dominique lui apparaissait plus cassé et plus misérable. Il s’attendrissait devant ce vieux tremblant qui l’observait avec défiance, ayant l’air de se douter de quelque chose.

Mais il se fortifiait dans sa résolution, son égoïsme lui faisant trouver des raisons pour la justifier. D’abord ce départ n’était pas définitif, et la Reine des eaux reviendrait souvent dans ces parages ; et puis, qui sait, si tout marchait bien, il pourrait aider le vieux, payer ses dettes, et l’emmener là-bas, dans le pays plantureux, où le vieux aurait sa maison et fumerait sa pipe, en arrosant ses salades.

Mais il fallait parler, se décider, car le moment pressait. Justement ils achevaient de manger leur soupe, assis dans l’ombre transparente d’un frêne. Ayant fermé son couteau, le vieux poussa un soupir de satisfaction, et les yeux perdus dans la douceur bleuâtre des lointains, il se mit à vanter le repos du chez soi, après une campagne de pêche aussi fatigante.

Il parlait lentement, jetant par moments du côté de Pierre un coup d’œil méfiant et perspicace.

Alors Pierre, avec toutes sortes de précautions, lui fit observer qu’il serait préférable de gagner de l’argent, pendant l’hiver. Que ferait-il là-bas ? il s’ennuierait. Justement une belle occasion se présentait : un plus malin saurait en profiter.

Le vieux, pris d’appréhension, lui demanda des explications d’une voix bégayante.

— Oui, un bateau allait partir et on lui avait fait des propositions…

Alors le vieux éclata tout d’un coup :

— Me prends-tu pour un imbécile et crois-tu que je ne sache pas ce que parler veut dire ? Comme si ton manège n’a pas trop duré. Les premiers temps, je n’ai trop rien dit ; il faut bien que jeunesse se passe : mon coq est lâché, gardez vos poules. Mais voilà que tu t’amouraches d’une gueuse et que tu veux la suivre, comme si un honnête garçon n’avait pas de honte à s’encanailler pareillement !

Il se montait peu à peu, ayant à dire trop de choses qu’il avait dû refouler en lui, au cours des semaines. Il criait si fort, que la voix se cassait dans sa gorge et que des faucheurs, qui coupaient du regain dans un pré, levèrent curieusement la tête.

Pierre ne dit rien, baissa la tête sous l’averse des remontrances, en fils qui a grandi dans le respect de ses parents.

Pourtant sa moustache tremblait ; une lueur mauvaise s’allumait dans ses yeux.

Alors secouant la tête avec une lenteur obstinée, un sang-froid trompeur qui s’efforçait de rester calme, il dit qu’il avait réfléchi, qu’il était décidé et qu’il épouserait la fille.

Du coup, le vieux se fit ironique et méprisant :

— Espèce de Jean-Jean, fit-il à voix basse, mais des femmes comme ça, on n’a qu’à frapper du pied au coin des bornes, pour qu’il en vienne des douzaines.

Il reprit :

— Elle s’entend à enjôler les hommes et elle n’est pas à son coup d’essai, pour sûr. Faut pas être fier tout de même, pour se contenter des restes des chemineaux et des camps volants, qui roulent le long du canal. Épouse-la, si le cœur t’en dit, mon pauvre Pierre : trompé avant, trompé après, t’es bien assez jobard pour faire un cocu.

Le vieux ne mâchait pas les mots, crachant son mépris, éclaboussant cette passion d’une volée de boue.

Pierre s’était levé. S’approchant du père, il lui parla dans les yeux, les poings serrés :

— Taisez-vous, père, taisez-vous, que je vous dis, ça finirait mal !

Du coup, le vieux bondit, toute sa face maigre tiraillée et tordue par la rage :

— Mauvais gueux, mauvais fils, qui oses menacer son père !

Puis toute sa colère tomba dans un revirement soudain, et il supplia son fils, d’une voix mouillée d’attendrissement :

— Reste, mon fi, reste avec ton père qui n’a plus que toi. Pense à la brave femme que tu vas retrouver. Comme si on ne sera pas mieux, à vivre tous ensemble, au lieu d’aller vagabonder sur les grands chemins.

Pierre l’écouta impassible, buté dans son refus, gardant toujours la même froideur calme, muette, insensible. Alors le vieux leva la main dans un geste solennel, plein d’une sorte d’emphase, et il déclara :

— Va-t’en ! que je ne te revoie plus ! je n’ai plus de fils !

Puis il tourna les talons et, suivant le sentier, regagna la barque amarrée sous les saules. Pierre le regarda partir, se contentant de hausser les épaules.

Le soir même, ayant transporté son petit bagage plié dans une serviette, il s’installa à bord de la Reine des eaux.

Les deux jours qui suivirent, le vieux affecta de passer le long du chaland, quand il allait à la pêche. Il marchait, portant la hotte d’osier dont le balancement accentuait la lenteur cassée de sa démarche, et son dos courbé avait une expression d’énergie indomptable.

Pierre détournait la tête quand il passait.

· · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Il pouvait être cinq heures de l’après-midi, quand on largua l’amarre de la Reine des eaux, tout étant prêt pour le départ. Une fraîcheur de brise mourante tombait sur la rivière, mettant dans la voile brune des claquements sonores, plissant la surface du flot d’un frémissement de petites vagues. Le lourd chaland se mouvait avec lenteur, comme s’il eût abandonné à regret la petite anse où il avait dormi sur l’eau, pendant de longs jours. Puis, envahi par la vie fuyante du flot, il glissa doucement, il accéléra sa marche, il partit dans les remous.

À l’entrée du canal, on attela les deux forts percherons, nourris d’avoine. Ils s’ébrouaient, piaffaient, ne tenaient pas en place, dans une impatience de dépenser leurs forces, après des jours passés dans l’écurie flottante. Leurs flancs étaient ceints d’une résille de ficelle pour les garantir des taons, qui rôdent sur les eaux dormantes ; chaque mouvement faisait tinter les sonnailles attachées à leurs colliers de laine bleue, et le clair carillon s’envolait sous les petits ormeaux du chemin de halage.

Le père Maquet criait, jurait, tournait autour d’eux, le fouet à la main. Puis le chaland se mit à glisser sur l’eau, la corde s’enfonçait, ressortait, fouettant le flot, et coulait doucement le long de la berge, en inclinant les panaches soyeux des roseaux.

Debout au gouvernail, les sens tendus et frémissants, Pierre respirait avec une ivresse confuse toutes les joies de cette vie nouvelle. Assise sur un pliant auprès de lui, et travaillant à son éternel ouvrage de tapisserie, Thérèse le regardait de temps à autre, avec son sourire étrange.

Derrière eux la vallée s’estompait, se noyait dans la brume des soirs. On ne voyait plus que la côte de vignes, dont l’ombre verdâtre montait dans le ciel.

Un vague remords étreignit le cœur de Pierre et, comme il se retournait, il ne vit plus tout au loin que la fuite indécise des saules, qui marquaient dans la prairie le cours de la rivière.


QUATRIÈME PARTIE




Dominique gravit lentement la côte.

La maison était toujours là, au bord de la route, seulement un peu plus affaissée sous le poids de sa toiture, offrant aux vents desséchants et aux pluies sa façade ventrue, maculée de traînées grisâtres, où s’ouvraient des lézardes, pareilles à des blessures. La borne adossée à l’angle du mur pour le garantir du choc des voitures qui passaient, était un peu plus rongée de mousse et, dans la treille jaunie qui garnissait la fenêtre, quelques feuilles desséchées frissonnaient.

Et l’immense douleur qui pesait sur l’âme du vieux, depuis que Pierre était parti, s’allégea un peu, faisant place à une sorte de satisfaction triste, quand il revit le coin de terre où il avait vécu.

Mais une vision soudaine, effrayante comme une hallucination, lui montra Pierre tout enfant, alors qu’il courait dans le jardin, cognant sa tête aux branches basses des pruniers. La vue des arbres et des murs familiers lui emplit le cœur d’une nouvelle amertume.

Il se décida à entrer. Le vieux Guillaume s’empressa, tandis que le toc-toc de sa jambe de bois sonnait dans le silence de la cuisine. Il n’osait pas interroger Dominique, lui demander pourquoi Pierre n’était pas de retour ; il soupçonnait, à son affaissement, qu’il s’était passé quelque chose.

Soudain on entendit grincer la barrière de bois qui fermait le jardinet, le gravier des allées cria sous des pas légers, et Marthe parut, rieuse de plaisir, toute rose et toute essoufflée par sa course, car elle avait aperçu la silhouette du vieux pêcheur, longeant les buissons d’aubépine.

Une stupeur la prit à la vue des deux vieillards silencieux. Si lamentable était l’attitude de Dominique, qu’elle devina aussitôt qu’un grand malheur était arrivé.

Le vieux eut un accès de franchise brutale, estimant sans doute qu’il avait assez longtemps porté ce fardeau de douleur à lui tout seul :

— Le gueux est parti avec une fille des bateaux. Il ne reviendra jamais. Je ne veux plus en entendre parler…

Il n’avait pas achevé sa phrase, qu’il la regrettait déjà. Il voulut courir après elle, la rattraper, lui dire quelques bonnes paroles, mais elle était déjà au bas de la côte.

Elle ne savait plus rien, elle ne sentait rien, elle ne voyait rien, n’ayant plus rien en elle de vivant que cette affreuse certitude, que le déchirement de cette douleur, qui d’instant en instant devenait plus lancinant et plus exaspéré. Dans un affolement de tout son être, elle se mit à fuir devant elle, au hasard des chemins, talonnée par la douloureuse obsession qui, derrière elle, se dressait, hurlante.

Elle fuyait comme une bête qui se sent frappée à mort, au hasard des chemins pierreux, et parfois, toute égarée, prenait des raccourcis dans les friches et les landes incultes. Elle ne sentait pas la morsure des ronces qui faisaient saigner sa chair et, quand elle mettait le pied au creux des sillons, elle trébuchait et chancelait, comme une personne ivre. Alors elle portait la main à ses tempes et, jetant autour d’elle un regard de dément, elle répétait machinalement : Que faire ? mon Dieu ! que faire ?

Un coin, elle cherchait un coin d’ombre, pour se blottir dans les feuilles sèches et y mourir longuement.

Des paysans qui passaient dans un sentier, et s’apprêtaient à lui dire le bonjour habituel, s’arrêtèrent interdits, à l’aspect de son visage convulsé, de sa face morte et douloureuse. Et ils tournèrent la tête, la suivant curieusement des yeux, se demandant ce qui lui était arrivé.

Quelque chose se tordait au fond de ses entrailles, et il lui semblait que si elle avait pu pleurer, cela du moins l’aurait soulagée ; mais ses yeux restaient secs, brûlants de larmes qui ne s’épanchaient pas. Aucune jalousie du reste, ni révolte, ni mouvement de haine. Rien que le vaste sentiment de la douleur qui, envahissant tout son être, se confondait avec lui.

Des flammes fulgurantes passaient devant ses yeux, et il lui semblait que tout allait finir, que le monde, les arbres, l’astre clair allaient s’abîmer, eux aussi, dans la catastrophe, où son misérable bonheur avait sombré.

Elle tomba, elle s’écroula plutôt au creux d’un sillon, sous un fourré d’aubépines ; alors elle resta là, les mains sur les yeux, pour ne plus rien voir, la face abîmée contre la terre, pareille à une loque grisâtre, dont la couleur se confondait avec l’argile. Seulement de temps à autre un mouvement convulsif parcourait cette chose, inerte et frissonnante ; parfois elle poussait un grand cri, un cri de bête aux abois qui montait dans la solitude.

Autour d’elle, au-dessus d’elle, il n’y avait rien, rien que le vide immense, la monotonie ardente de la lumière et la vibration stridente, confuse, exaspérée des grillons qui montait des chaumes, comme la voix des campagnes assoupies sous le soleil.

Ses mains, ses pauvres mains blessées aux tiges aiguës des blés moissonnés, saignaient ; ses traits fins, sa grâce pensive et délicate étaient souillés de l’argile molle des labours.

Elle finit pourtant par se relever et, comme une bête qui rentre au gîte, un vague instinct la ramena dans sa maison.

Elle monta dans sa chambre et se jeta sur son lit, le visage tourné contre la muraille, étouffant dans les oreillers ce besoin de crier, qui était plus fort que tout. Et quand sa mère entra, attirée par ce cri affolant, qu’elle poussait par intervalles, elle ne put que lui apprendre la chose affreuse, et lui demander de la laisser seule. Et la vieille consternée sortit à pas muets, traînant ses sabots sur le plancher pour ne pas faire de bruit, et elle ferma doucement la porte sur cette douleur, qui ne voulait pas être consolée.

La nuit vint. Était-ce la nuit ? Un large silence pénétrait les vieux murs, le silence inquiet des vieilles maisons, tout frémissant du grignotement des souris et du craquement des meubles anciens. Haletante, ne pouvant plus tenir en place, prise d’un besoin fou de fuir encore, d’échapper aux obsessions lugubres, elle se leva et marchant avec des gestes mécaniques de somnambule, elle gagna la porte de sa chambre, qu’elle ouvrit sans faire de bruit.

Arrivée en haut de l’escalier, elle prêta l’oreille. Rien ne vivait, rien ne bougeait ; seule sa douleur veillait, implacable et féroce. Dans ce silence, elle entendait très bien le tic-tac de l’horloge de campagne qui haletait, s’affolait, se précipitait, comme le battement d’un cœur affolé par l’angoisse.

Les deux vieux à la fin avaient dû s’endormir.

Alors elle gagna la ruelle, qui s’ouvrait entre les jardins, et se jeta dans les champs.

Sous la profondeur illimitée des ténèbres, la campagne s’étendait, noyée de mystère et d’épouvante. Tout cela semblait démesurément agrandi : elle ne reconnaissait rien de ce petit coin si riant, planté de chènevières et de luzernes, où son jeune amour avait grandi. De grands arbres ébauchaient dans le noir leurs formes menaçantes ; un vague instinct de conservation, qui sommeillait en elle, la faisait frissonner, quand elle passait auprès d’eux, car des feuilles s’agitaient soudain, sous des souffles imperceptibles.

Mais elle tressaillit, le front caressé d’un frôlement léger et tiède : c’étaient des chauves-souris, qui sortaient des vieux murs, emplissaient la nuit de leur vol bizarre et saccadé.

Alors, ce fut en elle comme un sursaut de folie. Elle repartit : les feuilles des betteraves s’écrasaient sous ses pas avec un bruit mou, ses pieds glissaient dans la terre des labours, fraîchement défoncés, trempés de rosée. Au fond du val la lune surgit, énorme, sanglante, bouffie, pareille à une vision de cauchemar ; alors elle se prit à crier, traversée à cette vue d’une épouvante surhumaine.

Comme si elle se fût sentie traquée par le regard de l’astre, qui s’éborgnait aux arbres de la côte, elle se lança d’un bond, et son front vint heurter un mur ; elle roula sur la terre, toute étourdie.

Elle reconnut un rucher, qu’on avait bâti là, au milieu des chènevières. Une sourde rumeur, un bourdonnement confus et lourd de sommeil emplissait les ruches, reposant sur leurs rayons. Soudain elle eut l’âme traversée d’associations rapides, de ce défilé d’images que voient surgir les noyés, qui descendent dans l’eau noire. Tous les souvenirs de sa petite enfance lui revenant dans un afflux subit, elle revit les plates-bandes garnies de corbeille d’argent, où venaient se poser les abeilles murmurantes, les trous des vieilles murailles où s’embusquaient des araignées sournoises, le gazon fin où couraient des scarabées, et les matins de fête vibrants de cloches mystérieuses, qui sonnaient au fond des jardins.

Exténuée, elle vint s’asseoir au bord de la rivière ; derrière la grande digue plantée d’osiers, l’eau s’étalait, noire et fangeuse, enfermant dans ses profondeurs un charme attirant d’oubli. Marthe était presque calme, maintenant que sa résolution était prise.

Comme à un signal, toutes les bêtes de l’eau se mirent à crier à la fois, faisant entendre leurs clameurs assoupissantes.

Marthe songea qu’on avait mis du chanvre à rouir dans cette eau, car une odeur fade se levait de la surface vaguement mouvante.

Soudain, une étoile glissa de la voûte nocturne, laissant derrière elle une traînée de feu, puis elle éclata comme une fusée, illuminant au loin les profondeurs du ciel. Elle pensa, avec une tristesse résignée, qu’il était inutile désormais de faire aucun souhait de bonheur.

Dénouant son tablier, elle le plia soigneusement et le posa à côté d’elle, puis elle plaça par-dessus la fine coiffe de toile blanche qu’elle avait portée tout le jour ; un dernier mouvement de peur fit qu’elle releva ses jupes par-dessus sa tête, et elle se laissa glisser dans l’eau noire.

Une lente ondulation parcourut les eaux, les roseaux des bords tremblèrent, puis tout rentra dans le repos. Et il n’y eut plus à la surface que le reflet tremblant d’une étoile, pareil à une larme d’argent.

On la retrouva, le lendemain, après de longues recherches.

Il avait fallu prendre, pour la retirer, le grand épervier à larges mailles, le « gille », — c’est le terme qu’on emploie là-bas, — dont les pêcheurs se servent pour barrer des bras entiers de la rivière.

Quand on l’eut déposée sur la berge, parmi les joncs et les menthes fraîches, quand on vit son fin visage, souillé de fange noire et gluante, ses cheveux ruisselants, dont les torsades dénouées s’enchevêtraient d’herbes fluviales, visqueuses, sa jeunesse apparut si touchante que des gens pleuraient autour d’elle : des vieilles la plaignaient, s’essuyant les yeux du coin de leur tablier. Une grosse mouche bleue, qu’on chassait en vain, voltigeait autour de sa tête avec un bourdonnement monotone.

Puis on l’emporta, une longue traînée d’eau s’égouttant sur la poussière du chemin et marquant le passage du lugubre cortège.

Dans la maison, autrefois si joyeuse, ce fut l’irruption des gens du village. Des femmes affairées, comme il s’en trouve dans ces circonstances, donnaient des ordres, ouvraient les armoires, en tiraient du linge pour la funèbre toilette : le vieux garde forestier et sa femme, anéantis, les yeux secs, laissaient faire tout ce monde, comme s’ils avaient été étrangers, dans leur propre domicile.

Quand on l’eut lavée à grande eau, et qu’on eut nettoyé toutes les souillures de la vase, alors on la vit mieux. Ses traits hagards exprimaient encore l’horreur suprême, et ses yeux, tournés en dedans, avaient une expression indicible d’égarement et de tristesse.

Une voisine ferma ces yeux, jadis brillants de vie, qui avaient reflété dans leur profondeur transparente toutes ses émotions, toutes ses pensées, toutes ses joies, comme l’eau se colore de l’éclat changeant des nuages. On la porta sur son lit, dans sa belle chambre de demoiselle, et on lui mit entre les doigts un rosaire à gros grains.

La même femme, toujours affairée, gardant au milieu de la consternation universelle une certaine désinvolture, comme si elle avait eu l’habitude de ces choses, prépara une petite table, qu’elle recouvrit d’un linge blanc, et y déposa une bougie allumée, un grand crucifix de cuivre, un verre plein d’eau bénite où trempait un brin de buis.

Puis, s’étant agenouillée, elle se signa dévotement et se mit à prier.

Mais la mère Catherine entrait. S’étant approchée du lit de son pas menu et tremblant, elle baisa le front d’une pâleur de cire, puis, dans un geste instinctif, elle serra dans ses bras l’enfant qu’elle avait mise au monde, la gardant contre elle, ne voulant pas, disait-elle, qu’on la mit dans la terre.

La voisine l’entraîna ; elle se laissa conduire par la main, docile, obéissante, et si abattue par le coup, qu’elle semblait n’avoir plus notion de l’existence. De temps à autre elle répétait d’une voix lointaine, d’où la pensée était absente : « En voilà une affaire ! » Seulement elle sortit de sa stupeur, pour exiger qu’on mît à sa fille la robe de cachemire, préparée pour ses noces, et le voile de mariée en mousseline blanche. Une idée qu’elle avait comme ça ; et elle insistait, revenait, s’y attachait avec une énergie désespérée, comme si cela seul avait eu de l’importance.

On lui donna satisfaction.

Dans la pièce en dessous sonnait le pas du garde. Il allait et venait, trompant par une fièvre de mouvement l’envie qui le prenait de se briser la tête contre le mur. Pourtant une notion très nette subsistait en lui, celle de l’honneur militaire qui veut qu’on tienne bon avant tout, et qu’on ne déserte pas son poste. Et de grosses larmes, des larmes lentes, des larmes rares de vieux roulaient sur sa moustache blanche de « brisquard », trouvant un chemin tracé d’avance dans les rides, qui sillonnaient ses joues hâlées.

Dans la chambre mortuaire, sur le grand lit blanc qui devait être le lit nuptial, une forme se détachait maintenant, rigide, imprécise, lointaine, comme si le corps, voilé des plis du drap, était déjà parti pour un séjour mystérieux.

Maintenant la chambre s’emplissait de visites. Les femmes du village, suivant l’usage lorrain, qui ne veut pas qu’un mort reste seul, venaient à pas lents, et, leurs sabots déposés au bas de l’escalier, on entendait sur les marches le glissement des semelles feutrées de leurs bamboches. Ayant fait pour la circonstance une toilette de deuil, elles avaient revêtu des fichus de laine noire et les coiffes finement tuyautées de leurs bonnets blancs jetaient une palpitation vivante dans ce silence de la mort. Toutes prenaient la branche de buis, et faisant le signe de la croix, elles jetaient quelques gouttes d’eau lustrale sur la blancheur du drap, où s’allongeait une forme confuse. Et, joignant les mains, elles s’agenouillaient, muettes, immobiles, recueillies. Puis, se levant, elles allaient s’asseoir au bout d’une rangée de chaises préparées à l’avance. Toutes parlaient bas, comme on parle en présence des morts.

Une d’entre elles, qui avait apporté un gros livre de messe, l’ouvrit à une page marquée et lut les prières des agonisants. Les autres répétaient les répons.

Des jeunes, qui avaient été les amies de Marthe, avaient sur leur visage un profond effarement, ayant peine à comprendre la mort. Mais les vieilles, qui avaient l’habitude, qui avaient veillé le cadavre d’un père ou d’un mari, celles-là bientôt distraites revenaient au train-train de leurs conversations familières, aux menus propos de leurs existences chétives de paysannes, comme si la chose était ordinaire. Et c’était, sur le compte de Pierre, des récriminations et des invectives, faites sur un ton colère, un peu contenu cependant, par le respect dû aux morts. De fil en aiguille, la conversation s’en allait cahotée vers des préoccupations étrangères, jusqu’au moment où on s’en apercevait, et il se faisait tout à coup un grand silence gêné, plein de la présence de la morte.

La nuit vint : la veillée continuait. Le père et la mère Thiriet prirent place au chevet de la morte, s’efforçant de tenir tête à leur chagrin, pour répondre aux politesses.

On leur conseillait de prendre un peu de repos pour les fatigues de la journée qui allait venir. Ils refusaient avec un hochement de tête, triste et volontaire.

Quelques vieilles, qui tricotaient des bas, en femmes habituées à ne pas perdre de temps, cessèrent peu à peu le mouvement monotone de leurs aiguilles. Leurs têtes lassées tombèrent sur leurs poitrines. Une même ronfla !…

La flamme de la bougie, tirant à sa fin, projeta tout à coup une lueur mourante, mystérieuse, presque surnaturelle. Et, dans cette flambée dernière, une grande ombre frôla le mur, animée soudain d’une agitation vivante, d’un mouvement inattendu, comme si la morte avait remué sous les plis du drap recouvrant sa forme rigide. Mais quand le garde eut allumé une autre bougie, tout rentra dans l’ordre, et il n’y eut plus au chevet de la morte que ce ronflement lassé, cette veillée douloureuse des vieux, et la nudité des murs blancs, sur qui passaient des ombres impalpables.

Marchant à pas muets, pour ne pas éveiller les dormeuses, le garde s’approcha du lit ; avec toutes sortes de précautions, il rabaissa le drap, qu’on laisse sur la tête des morts, par un usage ancien.

Alors, il regarda la morte longuement, s’emplissant les yeux de ses traits, pendant les quelques instants qu’elle avait à rester sur la terre. Et une tristesse rêveuse, un hébétement l’envahissait, qui remplaçait le premier paroxysme de la douleur.

Elle paraissait dormir. Comme si le charme profond et consolateur de la mort s’était insinué en elle, à la longue, rassérénant ses traits et effaçant de sa physionomie l’expression d’horreur dernière, comme si elle s’était apaisée dans l’au-delà, une vague quiétude planait sur son visage, où la lueur de la bougie mettait une vie mystérieuse.

Cela aussi le consolait, sans qu’il sût trop pourquoi, de la voir aussi calme, comme si elle était endormie.

Il baisa ce front, qui ne tressaillit pas. Appuyé sur le bord du lit, comme il faisait quand il allait lui dire bonsoir, dans sa chambre, et qu’elle était toute petite, il prit sa main inerte, essayant de la réchauffer.

Elle ne remuait plus, elle ne parlait plus, elle ne vivait plus. Sa poitrine n’avait plus ce soulèvement égal, qui est le rythme de la vie. Il la regarda encore une fois, et subitement il fut traversé par un élancement de douleur, comme s’il venait seulement de comprendre qu’elle était morte. Jamais on n’entendrait ce rire, ce rire franc qui était la joie du vieux, et qui l’attachait à la terre. Maintenant qu’elle était morte, la vie continuait, le monde existait toujours, comme si rien ne s’était passé, comme s’il n’y avait pas, dans la maison, un vide que rien ne pourrait combler !

On allait l’enterrer ! Était-ce possible ? et il se rappelait très bien le son du marteau clouant la grande boîte blanche, dans les maisons où la mort était entrée. On la porterait au cimetière, et il croyait entendre le bruit des mottes de terre, roulant sur les planches sonores, ce bruit qui fait tant de mal à ceux qui restent. Les dimanches, sa femme et lui iraient s’agenouiller sur la tombe, et il y voyait très bien la chose : deux vieux tout blancs et tout cassés auprès d’une pierre neuve. Et c’était cela, la vie.

Comme l’existence devait être triste pour ceux qui survivaient ! Voilà qu’un souvenir se levait en lui. Quand son père était mort, il y avait de cela bien longtemps, sa mère lui prenait la main, par les nuits pluvieuses d’automne, et elle lui disait : « Mon Dieu, comme il pleut sur ton pauvre père ! » Il aurait encore ce frisson d’angoisse, en pensant au cimetière mouillé par l’averse, tandis que les gouttières des toits versent dans la rue des trombes clapotantes, et que la houlée des vents se déchaîne, furieuse. Alors les morts ont froid sous leur couverture de terre humide, et les pluies qui s’infiltrent vont glacer leurs ossements, et ils ont froid aussi sous la neige ; mais par les soirs d’été, pleins de clartés et d’odeurs, alors que le mirage de la vie, éternel et toujours nouveau, alanguit tous les êtres, rien de ce charme trompeur ne pénètre jusqu’aux morts.

Où était-elle maintenant ? Auprès de Dieu, comme disaient les prêtres, puisqu’elle n’avait jamais manqué à ses parents et qu’elle n’avait commis aucun péché. Là elle intercéderait pour lui, et ils se retrouveraient tous dans la sérénité d’une affection éternelle. Allons donc ! c’était trop beau pour être vrai, toutes ces histoires que racontaient les curés, et, la certitude de l’anéantissement s’imposant à son esprit, quelque chose de brutal, de puissant, d’irrésistible protestait en lui, contre les consolations de la religion, proclamant bien haut la fragilité de ces rêves et la vanité de ces espérances.

Elle était morte et bien morte. Tout était fini pour elle. Il y avait aussi, dans son accablement, une sorte de honte de pauvre homme, qui allait se briser le front à des problèmes insondables.

Sa rêverie continua, lente et douloureuse.

Il se faisait dans sa mémoire des trous, des déchirures subites, et, comme dans une lumière étrange, il revoyait un à un les petits gestes qui lui étaient familiers, il entendait des mots et des sons de voix, et toutes ces choses se prenaient à revivre, comme suscitées du fond du passé par sa douleur.

Elle était toute petite, à peine si elle marchait, qu’il la prenait par la main, et l’emmenait au jardin, dans les allées humides de rosée. C’était une année chaude et des prunes roulaient sur la terre, à demi rongées par les guêpes, et on avait fait un vin fameux aux vendanges. Alors elle levait son doigt d’une façon charmante, pour lui montrer des vols de pigeons tourbillonnants, et elle ne savait dire que ce seul mot : « Papa », ce mot qui éveillait en lui un être nouveau, et faisait surgir dans son cœur un monde inconnu de tendresses. Plus grande, il l’emmenait au bois, dans ses tournées, et il la portait sur son dos, quand elle était lasse, jouissant vaguement de sentir sur ses épaules la tiédeur vivante de ce corps, qui était né de son sang. Elle avait peur quand un coup de vent passait, éveillant dans la profondeur des taillis un frissonnement de feuilles sèches, terrifiée par la crainte des grands loups, dont on lui parlait les soirs de veillée, quand elle refusait d’aller dormir. Comme elle était heureuse de courir dans les tranchées herbeuses, de glaner des fleurs, tandis que la forêt lui soufflait au visage l’odeur des fruits sauvages et l’haleine des jeunes taillis. Une fois, n’avaient-ils pas rapporté un nid de merles, qu’elle avait voulu élever. Comme elle riait, en leur donnant la becquée, voyant ces becs jaunes grands ouverts, que rien ne pouvait rassasier !

Et la rêverie du vieux continuait, si nette, si précise dans l’accumulation des menus détails, qu’il avait l’impression qu’elle allait se lever, et marcher dans la chambre.

Mais non, la morte ne bougeait pas. Sur ses traits reposés, flottait toujours la même expression de recueillement et de mystère, comme si elle voulait garder pour elle le grand secret de la tombe.

Alors le vieux Jacques Thiriet la baisa une dernière fois au front et rabattit le drap mortuaire. Puis il sortit à pas lents, car il devait aller dans les villages voisins, prévenir les parents et les inviter aux funérailles. Les pauvres n’ont pas le droit de perdre leur temps, et de s’attarder à vivre longuement leurs douleurs ou leurs joies.

Par les persiennes entre-bâillées, un frisson d’aube charmante, glissant dans la pièce, fit pâlir la flamme tremblante de la bougie. Une lumière rose, tendre, ravissante, flottant sur les murs blancs, éveillait dans le silence la danse impalpable des atomes : les dormeuses s’étirèrent, en se frottant les yeux avec des bâillements. Toutes sortes de bruits montaient de la rue. Des coqs chantaient d’une voix enrouée, au fond des basses cours ; un faucheur se mit à battre sa faux : le martellement clair de l’acier sonnait comme un carillon. Tout à coup la poulie du vieux puits se mit à tourner avec ce grincement mélancolique, que Marthe avait aimé et qu’elle n’entendrait plus. C’était la vie qui continuait, joyeuse, superbe, indifférente.

Le garde descendait la côte du Grand-Écart, à travers les vignes. C’était comme si quelque chose s’était brisé en lui, cette foi dans la vie qui fait que les êtres s’y attachent, s’y cramponnent, et gardent l’espoir à travers les épreuves.

Une cloche sonna. Le glas lent et mesuré montait dans la campagne, comme une lamentation solitaire.

Il se mit à parler tout haut, comme on parle aux heures d’égarement :

— C’est pour ma fille qu’on sonne. Si jamais on m’avait dit ça ! Qu’est-ce que j’ai bien pu faire au bon Dieu ?

Toujours il avait songé qu’elle serait là, quand il mourrait, pour lui fermer les yeux, car c’est la loi que les plus vieux s’en vont et que les jeunes les poussent, les talonnent, et restent là pour causer d’eux, quelquefois, aux heures rares du souvenir.

Il s’assit sur le bord du chemin, ses jambes s’effondrant sous lui. Il se dit qu’il avait le temps d’arriver pour la cérémonie, car il s’effarait à l’idée de rentrer dans sa maison, ne voulant pas voir la boîte où on l’avait clouée. Le dernier adieu, il le lui avait dit cette nuit-là, au cours de sa longue rêverie et il préférait rester sur cette impression, dont la douceur émouvante le consolait.

Justement, ses regards s’arrêtèrent, par une habitude invincible, sur une vigne qu’il possédait dans cet endroit : une belle vigne d’au moins deux « journaux », d’un seul tenant, avec des rangées de jeunes ceps, plantés dans un sol meuble et caillouteux, qui faisait le vin bon, traversé de murs de pierres sèches où s’étayaient les terres croulantes. Partant pour ses tournées en forêt, il lui arrivait souvent de faire un détour, malgré lui, pour ainsi dire : une petite visite d’amitié qu’il lui rendait. Les années où la récolte était bonne, il aimait s’arrêter sous les cerisiers plantés en bordure, contemplant les pampres ensoleillés, la lourde opulence des grappes noires.

Et voilà que cette vue lui fit un mal indicible. À qui cela reviendrait-il, maintenant ? À des parents éloignés, qu’on ne voyait presque jamais, et qui, convoitant l’héritage, se rapprocheraient des vieux avec des mines friandes et des flatteries hypocrites, qui le dégoûtaient d’avance. Et ils auraient le beau pré de trois fauchées, qu’on avait acheté pour profiter d’une occasion, ils mettraient la main sur l’argent placé à la caisse d’épargne, cet argent liquide, si rare dans les campagnes, dont la possession leur avait valu parfois toute sorte d’inimitiés.

Il se sentait pris, vis-à vis de ces étrangers, d’une haine féroce, comme s’ils l’avaient volé dans sa poche. La vie des paysans est si pauvre, si dénuée de tout, si constamment tiraillée par des soucis d’argent, que l’intérêt se mêle à tous leurs sentiments, à toutes leurs affections, même les plus sacrées, et leur donne une sorte de grandeur farouche.

Il savait très bien que la vieille pensait comme lui, car lorsqu’ils se privaient, pris d’une rage d’amasser, il l’avait vue souvent se tourner vers sa fille, lui disant avec orgueil qu’elle serait un bon parti, et ils avaient tous les deux la même arrière-pensée, qu’ils n’exprimaient pas : ce bien restant dans leurs familles, ce serait comme s’ils le possédaient encore dans la tombe.

La douleur sainte de ce père pleurant sa fille, se compliquait d’une espèce de honte, celle du commerçant qui a fait faillite. Il voyait très bien leur vie, à tous les deux, restés seuls dans le silence de la maison vide, trop grande pour leur vieillesse taciturne. Ils habiteraient cette maison, ils récolteraient leurs champs, ils se serviraient de leurs meubles, comme s’ils en avaient l’usufruit pour un temps dérisoire et passager, et rien de ce qu’ils avaient aimé, de ce qui avait tenu à leur cœur par tant de fibres secrètes, n’existerait plus pour eux.

Que leur fallait-il, après tout : un petit coin chaud au soleil, contre un mur, entre des tas de fagots pour les garantir du vent aigre. Pour lui son compte était réglé, et il ne se passerait pas un long temps avant qu’il n’allât rejoindre sa fille dans le cimetière, dont les croix blanchissaient au bas de la côte.

La cloche sonna pour la seconde fois.

Il se levait pour partir, quand il vit le vieux Dominique qui gravissait lentement la montée.

Allant à sa rencontre, droit, ferme, raidissant sa stature de vieux soldat, le garde se campa devant lui.

— Dominique, fit-il, j’espère bien que ce qui s’est passé ne t’empêchera pas de venir à l’enterrement de ma fille. Elle t’aimait déjà comme son père.

Puis, égaré, il ajouta :

— Je souffre… je souffre…

Et il pleura.

Le vieux pêcheur ne répondait pas, ayant dans toute son attitude un affaissement de honte, lamentable et écroulé, qui s’ajoutait à sa décrépitude.

Il finit par dire, tirant les mots un à un, avec gêne :

— Vois-tu, je n’y suis pour rien… Si le gueux a mal tourné, c’est pas faute d’avertissement… J’aimerais mieux le voir mort, que de le savoir où il est…

Le garde répondit :

— Il ne faut pas souhaiter la mort des siens ; il faut avoir passé par là, pour savoir comme c’est triste.

Et ce fut tout. Ils se séparèrent, l’un montant la côte et l’autre la redescendant. C’était un spectacle tragique que celui de ces deux douleurs, muettes, effondrées, qui cheminaient lentement, à petits pas de vieillard, sans jamais se retourner, comme s’il y avait entre elles un abîme, ce vide infranchissable que creuse une fosse entr’ouverte.

On attendait la levée du corps devant la maison de Marthe. Des femmes, rangées en demi-cercle à la porte, priaient, et d’autres se hâtaient d’entrer dans la chambre mortuaire, pour jeter de l’eau bénite sur le cercueil. Puis elles venaient prendre place dans le cortège ; des vieux, descendus d’un village voisin, demandaient des détails à voix basse, dans une impatience de connaître l’événement, qui bouleversait toute la contrée.

Le troisième coup sonna ; les cloches lentes d’ordinaire précipitaient la volée du glas, comme pressées d’en finir.

On sortit le cercueil dans l’étroit vestibule. La vue de la boîte blanche faisait mal, mais ce ne fut qu’un instant ; on la recouvrit d’un drap où de place en place on avait piqué des fleurs blanches avec des épingles ; toute une frêle jonchée vainement répandue sur la face hideuse de la mort ; des roses mousseuses coupées à la hâte dans les jardins, encore humides de rosée, des boules de neige aux blancheurs verdâtres, et aussi des angéliques des prés dont le cœur tremblant s’épanouissait en une poussière de fleurs.

Les cierges allumés, on les distribua aux assistants à la ronde. Les flammes jaunes, que pâlissait le grand jour, tremblaient au vent, comme épeurées.

Mais on entendit une voix chevrotante, qui murmurait des paroles latines, et le vieux prêtre apparut, au tournant des maisons, l’étole violette croisée sur sa poitrine, ayant à ses côtés le chantre vêtu d’un long surplis blanc. Ils marchaient gravement, précédés d’un gamin qui portait la grande croix d’argent.

Elle montait très haut, cette croix, dans le ciel bleu, et chaque pas de l’enfant la faisant vaciller, un éclat miroitant de soleil s’accrochait à ses bras de métal.

Le cortège se mit en marche, quatre jeunes filles de l’âge de Marthe tenant le brancard. Le corps n’était pas lourd, mais le trajet s’allongeait, et elles s’arrêtaient parfois pour reprendre haleine. Alors tout le cortège faisait halte, immobile avec ses voiles noirs, les lueurs des cierges, les paysans aux visages rudes et impassibles, debout au milieu de la rue ensoleillée, où des coqs battaient des ailes, où des poules picoraient sur les fumiers, cherchant leur vie. Et sur ce tableau ruisselait, planait, tournoyait la lumière vermeille d’une journée de septembre, ces premiers jours d’automne où le ciel humide et pur s’ouvre plus profondément, où le soleil met un alanguissement sur les choses. On monta les marches branlantes de l’escalier : on s’arrêta encore une fois sous l’ombre du grand marronnier séculaire, qui protège les jeux des enfants, tandis que ses racines plongent dans la terre grasse, où pourrissent les morts. Des feuilles mortes, recroquevillées, brûlées par les derniers coups de soleil, glissaient sur le sol, pareilles à des oiseaux blessés.

Elle était plus triste encore, cette pauvre église de village, nue et froide comme une grange, avec ses vitres claires, et ses murs suintant des traînées d’humidités verdâtres, et pour ces funérailles, elle semblait emplie d’un frisson indéfinissable de misère et de tristesse.

On plaça le cercueil tout au bout de l’allée, à l’entrée du chœur, et la cérémonie commença.

Le vieux prêtre officiait avec lenteur, et chaque fois qu’il passait devant le tabernacle, où repose le corps du Dieu voilé, il s’agenouillait et restait longtemps prosterné, abîmé dans un acte d’adoration éperdu, suppliant le Très-Haut pour cette morte qu’il avait baptisée, qu’il avait instruite, implorant le pardon de la faute suprême qu’elle avait commise, et dont il semblait porter tout le poids.

Les hymnes grandioses, le sanglotement désespéré du Dies iræ, dont la magnificence liturgique plane très haut au-dessus de l’écroulement des misères humaines, comme un appel toujours retentissant vers les puissances miséricordieuses, vers les espérances éternelles, vers l’inaccessible certitude de l’immortalité, toute cette poésie de l’office des morts, somptueuse et théâtrale, quand elle est soutenue par les chants nombreux d’une maîtrise et par le déchaînement de l’orgue aux grandes voix, prenait en passant sur ces lèvres balbutiantes de vieillard, par ce chevrotement hésitant et caduc, un accent inexprimable de grandeur.

Tenu par le maître d’école, l’harmonium suivait péniblement, tirant de son ventre un nasillement de notes essoufflées.

Puis le Libera retentit, comme une lamentation sur le seuil de l’éternité.

La fosse était creusée, tout au fond du cimetière, contre le mur de la sacristie. Tout autour les croix de bois, lavées par les pluies, effritées par les hâles, se penchaient dans tous les sens, comme si une tempête avait passé sur ces symboles, les balayant et les éparpillant de son souffle. Et il y avait sur ces tombes une végétation exubérante d’herbes sauvages, de frêles graminées, hérissant leurs épis barbus, pareils à des épis d’orge ; dans ce champ de la mort, des coquelicots étalaient par places leur large tache de pourpre saignante, éclatante et chaude, qui vivait tumultueusement au soleil. Tout au fond, contre le mur de l’enclos, un grand Christ saignait, cloué sur le gibet, ouvrant ses bras sur le ciel vide.

Parmi les terres amoncelées, de chaque côté de la fosse entr’ouverte, on voyait pêle-mêle des débris de cercueils anciens et de grands ossements blanchâtres.

On posa le cercueil sur une planche, et quand le père Jean, le fossoyeur, l’eut soulevée, la boîte blanche glissa et se tassa au fond de la terre, avec un bruit mat.

Les deux vieux s’écroulèrent sur le bord de la terre avec un sanglot si désespéré, un tel abandon de tout leur corps, qu’on put croire qu’ils allaient tomber dans la fosse.

Il fallut les emmener.

Ayant aspergé les planches d’eau bénite, puis ayant murmuré une dernière oraison, le vieux prêtre s’en alla, suivi du chantre, de la croix d’argent portée par l’enfant de chœur. La lourde chape noire balayait de ses plis cassants les herbes folles, et il marchait à pas lents, solennels, lourds de rêverie, comme s’il eût emporté avec lui les consolations éternelles.

Les assistants s’approchèrent de la fosse et, se passant de main en main le goupillon, qui trempait dans l’urne de cuivre, ils faisaient le signe de la croix sur la fosse béante.

Alors il se passa une chose émouvante. Immobile et les yeux pleins de stupeur, la vieille Dorothée apparut. Ses maigres épaules, son échine misérable saillaient sous son châle, son pauvre châle de veuve coupé aux plis, rongé par les mites, usé par tant de deuils anciens. Elle se tenait au bord de la fosse, et sa tête branlante avait le même hochement triste, le même geste de dénégation habituel, comme pour dire qu’elle ne comprenait pas cette mort, qu’elle n’acceptait pas cet anéantissement d’un être jeune, emporté en pleine vie. Sur l’horreur de la fosse béante, sur les terres amoncelées où peut-être gisaient les débris des siens, elle étendait sa main tremblante, sa main usée de travail, où se gonflaient des veines noueuses, où des muscles saillaient comme des cordes, et ses doigts osseux serrant le goupillon de cuivre, elle oubliait de faire le signe de la croix, absorbée dans une contemplation triste, la tête traversée d’un tourbillon d’idées, qui la dépassaient. Et elle ne trouvait à dire que ce mot, qu’elle répétait avec une obstination lente, y faisant tenir une profondeur inexprimable de pitié et de tristesse : « Oh ! la pauvrette ! la pauvrette !… »

Cela durait si longtemps, qu’une voisine impatientée lui prit le goupillon des mains, et la repoussa doucement parmi l’assistance. Alors elle se décida à s’en aller, serrant dans ses jupes la petite Anna, dans un redoublement de tendresse.

Tout le monde se dispersa. Et il n’y eut plus tout au fond de l’enclos, sur la fosse comblée et les croix vermoulues, que le grand Christ saignant sur son gibet, ouvrant ses bras dans un geste vain, sur la misère du monde.

La table était mise chez les Thiriet dans la grande cuisine du rez-de-chaussée : une grande table comme pour une noce. Car c’est un usage ancien, et qui tient bon, d’inviter les gens des villages éloignés à un repas après chaque enterrement. À vrai dire, ce n’est pas, comme aux festins de mariage, un amoncellement de victuailles, un défilé de plats interminable pour contenter les robustes appétits. La soupe, le bœuf, parfois une fricassée de lapin, et c’est tout. Seulement les années où le vin est bon, il finit tout de même par échauffer les têtes, et il se fait autour des tables un tumulte de conversations joyeuses, tant l’oubli est facile.

Pour un peu, on chanterait les chansons du dessert, et cela parfois cause du scandale, mais l’usage se maintient, car on ne peut pas renvoyer ses invités, le ventre vide.

La vieille mère Catherine avait retrouvé un peu de sa présence d’esprit, pour donner aux marmites, fumant dans l’âtre, son coup d’œil de maîtresse de maison et de cuisinière expérimentée. Elle allait et venait, soulevant les couvercles, goûtant les sauces, donnant des ordres aux femmes de service, qu’on avait louées pour la circonstance.

Quand tout fut prêt, elle rentra dans son chagrin et disparut.

D’abord tout alla bien. On s’observait d’un bout à l’autre de la table. On mangeait silencieusement, avec une componction, une gravité solennelle et recueillie. Et sur l’assistance planait un imperceptible frisson de gêne, quelque chose comme un souffle venu de l’au-delà, qui oppressait les poitrines et qui liait les langues.

Mais à la longue on s’y fit. Alors comme ces paysans étaient venus de villages éloignés et qu’ils n’avaient guère l’occasion de se trouver réunis au cours de l’année, ils se demandèrent des nouvelles de leurs santés et de l’état des récoltes.

Ici on n’était pas mécontent. Le temps n’était pas mauvais pour la prairie, et la coupe des regains s’annonçait assez bien. Là, le raisin embrunissait dans les vignes basses, à cause de l’eau qui était tombée. D’autres se félicitaient de leur bonne mine et se portaient des santés. Une grosse plaisanterie campagnarde, une bonne rigolade épanouie éclata soudain comme un pétard, laissant sur son passage une sorte de gêne. Il y eut un silence, puis on recommença, et cela n’eut pas de fin.

Par moments une plainte s’élevait, venant du dehors, une clameur affolante, comme le cri des chiens qui aboient à la mort, sous la lune levante, au fond des fermes perdues dans la campagne. C’était la mère qui, descendue au jardin, pleurait toutes les larmes de son corps.

Et cela était plus triste que tout, ce long appel douloureux, qui montait dans le bruit grandissant des conversations. Et plus triste encore, était ce tumulte recommençant, cette facilité d’indifférence et d’oubli, ce flot de vie qui montait inconscient, insouciant, joyeux, effaçant la douleur récente comme un léger sillon imprimé sur le sable. Mais le vieux garde n’oubliait pas. Fixant sur la nappe ses yeux pâles et pleins d’eau, il s’efforçait machinalement d’effacer avec son doigt la trace persistante d’un pli. Et sa pensée était absente, se perdant dans un chaos de choses lointaines.

Des vieux aussi, tout songeurs, faisaient des retours sur eux-mêmes et sur ceux qu’ils avaient perdus, n’ayant plus en eux ce robuste instinct de la jeunesse qui éloigne les préoccupations lugubres, les idées tristes, la crainte du malheur et de la mort.

Un grand bruit éclata : c’étaient deux jeunes paysans qui se chamaillaient à propos d’un héritage, et s’invectivaient en termes grossiers. Cela peina tout le monde et on dut mettre le holà. Et comme si une honte se fût emparée de toute l’assistance, les conversations reprirent à voix basse.

Vers la fin du repas, un vieux se leva, un vieux tout blanc, dont la face était encadrée d’un collier de barbe rude, dont la chemise de grosse toile était toute plissée, selon la mode ancienne.

Alors d’une voix chevrotante, il récita lentement les prières des morts :

Requiem æternam dona eis, Domine.

Le silence s’était fait profond, religieux, solennel. Des voix répondaient :

Et lux perpetua luceat eis !

Une émotion planait sur l’assistance. Tout le monde se tenait debout. Des paysans, les mains croisées sur le dos de leur chaise, baissaient respectueusement la tête, cherchant à imprimer à leurs visages rougeauds un air de recueillement. Et le silence était plein de la pensée des morts.

Puis on se sépara avec des poignées de main, de gros rires, des embrassades, en souhaitant de se revoir bientôt, dans des occasions plus plaisantes.

Il se fit un grand vide dans la maison.

Pierre n’est jamais revenu…

Le jour des morts, là-bas, en Lorraine. De tous les plis du sol montent des glas étouffés, qui traînent mélancoliquement sur les eaux, qui meurent dans l’air froid de cette matinée de novembre. Il semble que tous les bruits sont morts, tués par l’approche de l’hiver et, sur les prés roussis par les premières gelées, ne tournoient plus ces atomes impalpables, ces bestioles bourdonnantes, qui sont le pullulement de la vie universelle.

Par moments de longs souffles froids passent, agitant les joncs flétris, entre-choquant les roseaux desséchés. Dressant sur le ciel la maigreur grelottante de leurs branches, les peupliers laissent tomber dans le vent, une à une, leurs feuilles jaunies. Et le fleuve entre ses rives de terre croulante, détrempées par les pluies d’automne, coule d’une fuite rapide, égale et monotone.

L’eau est salie par les crues récentes. Le vieux pêcheur peine encore sur les eaux solitaires. Plus faible et plus cassé, il a peine à soulever l’échiquier, pourtant rapetissé à la taille d’un jouet d’enfant. Il n’attend plus rien, n’espère plus rien de la vie : pourtant il faut qu’il s’acharne du matin au soir, pour le labeur persévérant et vain : ses yeux pâles sont pleins d’une stupeur résignée.

Les choses, les humbles choses qui l’entourent ont vieilli, elles aussi, subissant cette morsure du temps, cette atteinte de la dent rongeuse, qui les mine sourdement, qui les fait dépérir plus lentement que les créatures vivantes, mais qui en vient à bout, à force de patience tenace, d’efforts minutieux sans cesse répétés. La vieille barque a des trous dans sa membrure, des trous qu’on a réparés avec des morceaux de bois neuf. Le pot de fer, où des charbons braisillent, est aussi un peu plus ébréché. Et la barque oscille à chaque mouvement que fait Dominique, avec un grincement doux et monotone, comme une plainte.

Soudain, une brume descend dans le val : elle glisse lentement sur les bois, accrochant aux cimes nues des hêtres des lambeaux frissonnants que le vent effiloche ; puis elle se tasse sur l’eau, épaisse et molle comme une ouate ; les berges disparaissent sous ce rideau blanc, qui traîne sur la fuite des eaux, et que des mains invisibles semblent écarter par moments, pour le laisser retomber d’une chute plus lourde.

Cela s’éclaircit, autour de la barque, dans un rayon de quelques mètres. Seuls, quelques lambeaux de brume tournoient à la surface de l’eau, pareils à des fumées ; puis le brouillard s’épaissit, devient un mur, et la coulée du fleuve le pénètre, y glisse, se dérobe et on l’entend bruire vaguement quelque part, au fond de toute cette blancheur.

Dominique pêche toujours.

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Tout à coup, quelque chose approche, une chose vague, perdue dans cette blancheur illimitée ; cela se dessine, pareil à une tour : c’est un grand chaland qui remonte le fleuve à vide, et qui semble voler sur les eaux. On entend les sonnailles de l’attelage, très loin, dans la brume, comme une musique de fantôme, sur l’autre rive que l’on n’aperçoit pas.

En quelques coups d’aviron, Dominique s’est garé. Il était temps : le chaland le frôle de si près, qu’on entend la perche de l’échiquier, éraflant son bordage.

Dominique croit rêver : n’est-ce pas la haute stature de Pierre qui se dresse à la barre du gouvernail, toute droite parmi le flottement insaisissable des brumes ? De beaux enfants courent sur le pont, leurs rires frais montant dans tout ce silence.

Le vieux pêcheur s’est levé, les bras tendus dans un geste d’appel, mais déjà le chaland s’évanouit, devient une chose imprécise, pénètre dans le mur de brumes, et semble rentrer dans le monde mystérieux, d’où il est sorti.

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On entendit au loin, très loin, tout au fond du val, le son rauque de la trompe, qu’on emploie d’habitude, à bord des chalands, pour prévenir l’éclusier de la station prochaine.