Terreur blanche au Texas/Intro

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Au commencement de l’année 1857, un savant belge, qui s’était fait connaître par des travaux, tels qu’un mémoire sur la Symétrie des formes du continent, la Géographie physique de la Belgique et l’Histoire du sol de l’Europe, où se trouve alliée la science pratique à la synthèse philosophique et littéraire, M. J.-C. Houzeau se rendait en Amérique. Fixé bientôt dans le Texas, il entretint des relations suivies avec son pays : — avec l’académie et les hommes qui cultivent la science, auxquels il envoya de nombreux mémoires mathématiques ou astronomiques, dont les plus remarquables n’ont pas encore vu le jour — avec la Revue britannique (édition belge) qui publia de lui diverses monographies sur les mœurs du nouveau continent, — avec la Revue trimestrielle, enfin, qui recevait régulièrement chaque trimestre une Correspondance d’Amérique, contenant des études politiques et sociales sur les États-Unis[1].

L’occasion ne lui manqua pas et les événements favorisèrent souvent ses études. A deux reprises, il fut amené à traiter de l’esclavage ; il le fit sans passion et sans ménagements, en esprit qu’une conviction profonde des principes n’empêche pas de juger la situation, et rend au contraire plus sûr et plus hardi pour en regarder toutes les faces. Cette indépendance de vue ne fut même pas sans soulever quelque petit scandale : on s’étonnait de voir un ami de l’humanité, un homme de principes, accepter des objections à l’abolition de l’esclavage, daigner en chercher la solution dans le domaine des faits, poser la question de pratique à côté de la question d’humanité, et, loin de se mêler à toutes les déclamations, loin d’applaudir à toutes les tentatives, se montrer sévère, c’est-à-dire juste, pour l’échauffourée, — « la spéculation, » — dont John Brown fut l’agent et la victime.

La guerre de la scission trouva M. Houzeau en plein pays esclavagiste. Il avait étudié avec soin le mouvement des partis avant l’élection présidentielle, l’élection elle-même, la trahison de l’ancienne administration en faveur de la suprématie du Sud, la longanimité du Nord à respecter la liberté dans ses plus affreux écarts et à laisser à des frères rebelles le temps de reconnaître ce qui pouvait n’être qu’une erreur, ce qui réellement était un crime — tout le prélude enfin de cette crise, la plus grande peut-être qu’une démocratie ait eu jamais à traverser. Il assista aux plus beaux comme aux plus terribles spectacles de la vie d’un peuple. Il faillit en être victime.

Le 1er mai 1861, en envoyant à la Revue trimestrielle une correspondance, où il jugeait le « Sonderbund » de l’esclavage, et mettait à nu les causes de cette agression impie, il écrivait à un ami :

« Je ne m’exécute aujourd’hui que sous l’impulsion d’un profond sentiment de devoir. Je vous dois là-bas une appréciation motivée des événements les plus tristes, les plus irréfléchis que puissent provoquer les passions brutales de l’égoïsme. C’est une fièvre, un délire qui conduit à une dilapidation effrayante des forces humaines et des richesses acquises. Une disparition progressive du sens moral, dont j’ai parlé dans ma précédente correspondance, peut seule rendre compte de ce qui se passe autour de moi. Je continue à me maintenir, autant que faire se peut, dans ma position de spectateur désintéressé. Mais l’acharnement est terrible. Il y a des heures où la possession d’elle-même semble déserter l’âme humaine…

« J’ai dit toute mon opinion — consciencieusement formée — lorsque j’ai soutenu, il y a un an, que l’esclavage, comme servitude matérielle, est plus doux que la plupart des servitudes d’Europe (service militaire, travail des ateliers, etc.). Mais aujourd’hui, je suis forcé de condamner les planteurs…»

Cette lettre et la correspondance qu’elle accompagnait, arrivées à Bruxelles le 10 juin 1861, furent les dernières. Pendant huit mois on resta sans nouvelles.

Tout était à craindre de ce déchaînement de la barbarie : l’alarme fut longue et doublement douloureuse ; car on sentait qu’une telle perte ne serait pas cruelle seulement pour une famille et pour de nombreux amis, mais que la patrie aurait à regretter un citoyen qui pouvait la servir et l’illustrer.

Enfin, le 23 février 1862, une note « astronomique, » adressée par voie diplomatique à un membre de l’Académie de Belgique, pour être présentée à cette Académie, parvint à Bruxelles. M. Houzeau avait réussi à donner signe de vie !

Jusque-là il avait échappé aux dangers. Mais les quelques mots qu’il avait glissés dans son envoi officiel ne pouvaient guère rassurer sa famille et ses amis sur l’avenir, qui semblait de plus en plus menaçant :

« Nous vivons comme dans une ville assiégée, y disait-il. Nous sommes fermés au monde entier… Le plus fort règne sans partage et avec peu de modération. J’ai des pages de souvenirs oculaires, extrêmement riches de couleur. J’espère qu’il me sera permis un jour d’écrire ce petit morceau d’histoire…

« Ce que je promets à la Revue, est un journal personnel peignant au jour le jour l’état de la contrée que j’habite et les événements et scènes qui se passent sous mes yeux. Les lecteurs ne perdront rien pour attendre, car il m’a été donné de beaucoup voir…

« On a parlé un instant de la levée en masse et le manque d’armes seul l’a retardée. Il était question d’envoyer au bagne les étrangers qui refuseraient le service. Mais il n’y a pas d’argent pour nourrir les galériens eux-mêmes, et il faudra les enrôler dans l’armée, si ce n’est déjà fait... Me voyez-vous galérien pour avoir refusé d’être soldat de cette cause !

« Si le Texas reste plongé dans l’état où il est, je ne puis faire qu’une chose, c’est de revenir. Je devrai tout sacrifier, mais je n’habiterai pas un pays fermé aux communications avec le monde entier. Je vous reviendrai peu vieilli, j’espère, développé par les exercices du corps, la vie à l’air libre, la connaissance du danger et celle des passions humaines. Mais passons sur ce dernier point, plus tard nous en dirons davantage. Croyez bien, en attendant, que tout ce que j’ai vu n’a fait que fortifier la foi démocratique et philosophique que vous connaissez et dans laquelle j’espère vivre et mourir.»

Dans cette situation, qui devait devenir plus dangereuse chaque jour, il ne restait qu’un parti à prendre, qu’un moyen de salut : s’évader de ce pays, comme d’une prison de despotes, comme d’un repaire de brigands.

Aussi, quelle joie lorsque de nouvelles lettres, datées de Matamoros, dans le Mexique, annoncèrent le succès d’une évasion qui n’avait pas demandé moins de trente-cinq journées de marche !

J’ai fui pour sauver ma vie ; tel est le premier mot du fugitif. J’ai retrouvé la liberté de ma plume, tel est le second.

Les premières lettres particulières écrites à des amis, avant le repos d’un si dur voyage, contenaient d’effrayants détails sur ce régime de terreur et de crime, qui voudrait se faire reconnaître au rang des États civilisés. Selon le désir manifesté par l’auteur, quelques fragments en furent publiés aussitôt, et l’Indépendance belge qui les accueillit, les vit reproduire par toute la presse d’Europe.

Le récit détaillé, annoncé par l’auteur, ne devait pas tarder à suivre. Il est composé de trois lettres qui sont comme le journal de son évasion et des causes qui l’ont rendue nécessaire.

L’effet des premiers fragments a été grand, rapide, européen. Le travail complet ne pouvait restreindre sa publicité à une revue belge. Nous l’extrayons de la Revue trimestrielle, avec l’autorisation de l’auteur, pour l’offrir au public.

L’humanité est intéressée à ce que l’opinion fasse justice d’une cause odieuse, servie par des moyens plus odieux encore. « Vous n’imagineriez jamais en Europe, dit M. Houzeau, ce qu’il y a de tyrannie, de cruauté, d’atrocités dans le déchaînement des planteurs, libres désormais de tout frein.» Un seul coin du tableau, mis au jour par un témoin oculaire, dont le nom a une autorité et une honorabilité incontestables, en donnera une idée, et le cri d’indignation de l’écrivain passera dans l’âme des lecteurs, parcourra l’Europe, vengera l’humanité.

  1. Revue trimestrielle, tomes 18, 20, 21, 22, 23, 24-, 25, 20, 27, 28, 29, 30 et 31. (Avril 1858 à juillet 1861).