Testament de Desbrugnieres

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Testament de Desbrugnières
s. n..


Au Nom, &c.

Ce jourd’hui vingt-cinq mil sept cent quatre-vingt-huit, moi Fiacre-Pancrace-Honoré Desbruguières, Ecuyer, Conseiller du Roi, Exempt de Police de la bonne ville de Paris, sain de corps et d’esprit, ai fait mon présent Testament.

J’institue pour mon Héritier et Légataire universel mon cher et digne Confrère d’Agoult, sans que pour cela il soit tenu de renoncer aux aumônes du Gouvernement, et aux turpitudes lucratives que sa pauvreté lui a conseillées jusqu’à présent ; et en cas de décès sans hoirs mâles, je lui substitue M. son Frère pour les grandes espérances qu’il a données en arrêtant le Cardinal ; le tout à condition qu’il draperont l’un et l’autre pendant six mois.

Je lègue à Monsieur Albert, futur Conseiller d’Etat, une somme de cinquante écus une fois payer, et cent écus s’il parvient à être Lieutenant-Civil dans le Grand Bailliage.

Je lègue à Monsieur l’Abbé Maury, trois paquets de plumes de corbeau pour écrire mon oraison funèbre.

Je lègue à Monsieur Piepade de Piedplat, Conseiller d’Etat, ma Collection d’Arrêts du Conseil, lesquels se trouveront dans ma garde-robe.

Je lègue à Monsieur Moreau, historiographe de France, un traité, écrit de ma main, et dédié à Monseigneur l’archevêque de Sens, sur l’usage légitime des Lettres de Cachet, avec l’historique de toutes celles que j’ai mises à exécution, formant douze volumes in-4° ; je le charge de faire imprimer cet ouvrage, et je lui en laisse le produit, quoiqu’il puisse vivre avec vingt-deux mille livres de pension mentionnées au Compte rendu, et les profits éventuels.

Je lègue à Monsieur le lieutenant général de la Sénéchaussée de Lyon, le Cordon noir que j’étais sur le point d’obtenir, pour lui prouver l’estime que je fais de sa correspondance secrète avec Monsieur le garde des sceaux, et de son heureux talent pour la persuasion.

Je lègue à Messieurs les officiers du Grand-Baillage de Sens, à chacune la somme de six livres, pour ajouter aux quarante-cinq mille livres qu’ils ont déjà reçues, aux termes de leur marché.

Je lègue à chacun de Messieurs du Grand-Baillage de Rouen, une sellette en bois de chêne, fermant à clef, avec leur bonnet carré cloué dessus, quand ils recevront, pour récompense de leurs services, le brevet de décrotteurs à la royale suivant la Cour.

Je lègue à Monsieur Boullenger, lieutenant général civil au Grand-Baillage de Rouen, un coffre à l’antique pour y renfermer les haillons de son père. A l’exemple d’Esope, je l’invite à visiter souvent ce dépôt, pour reconnaître les signes de sa servitude, et ne pas oublier la bassesse de son extraction. La noblesse qu’on achète annonce toujours l’impuissance de s’élever par des vertus, et ce petit escamoteur ennobli n’a que trop prouvé son origine, en se montrant si vil, aussi lâche citoyen que magistrat ignorant sur les droits de la Constitution.

Je lègue à Me Jean Vasse, procureur du roi au même grand baillage, seigneur du Saussay et non d’autres lieux, la pendule en forme de cartel qui m’a été donnée par un maître de billard, et le secrétaire en bois d’acajou que je me suis fait donner par les syndics et adjoints des maîtres tailleurs, le tout pour l’indemniser de pareilles restitutions qu’il sera contraint de faire tôt ou tard, si le Parlement vient à ouvrir les yeux sur ses concussions et autres turpitudes.

Je lègue à Monsieur Sacquepée, avocat du roi au même Grand-Baillage, un pot d’onguent pour les écrouelles, de plus une recette infaillible pour guérir les maladies du cœur, avec pouvoir de la communiquer à son lâche et matériel parent.

Je lègue au secrétaire Férey, à tous les procureurs, greffiers du même Grand-Baillage, et autres canailles de la même espèce, tout le mépris que la Nation a vouée aux agents et apologistes des nouvelles Lois ; leur astucieuse conduite ne les mettra jamais à l’abri de l’infamie.

Je lègue à Monsieur Linguet, douze bouteilles de fiel pour mettre dans son encre, et douze marteaux de forgeron pour forger son style. Je lui lègue de plus un coussin matelassé qui pourra bien lui être utile de plus d’une manière.

Je lègue à Monsieur l’abbé Morlet vingt-quatre sous, pour prix de son dernier Libelle contre le Parlement.

Je lègue au rédacteur du Courrier de l’Europe tous les coups de bâton qui me seront dus au jour de mon décès.

Je lègue aux compilateurs du Journal de Paris mon article de Nécrologie fait par moi-même, lequel leur sera nonobstant payé par mes héritiers ou par le Gouvernement.

Je lègue à Monsieur Berthier, Intendant de Paris, une paire de bottes fortes, une selle et un fouet de poste, pour se transporter avec plus de célérité partout où il y a quelque vilenie à faire et quelque chose à gagner.

Je lègue au petit Monsieur de Maussion, Intendant de Rouen, ancien conseiller au Parlement Maupeou, un Traité de la Morgue et des démarches inutiles, par Cherfils, procureur du roi au baillage de Cany ; Le Febvre, son secrétaire, pourra bien s’y reconnaître, tel maître, tel valet.

Je lègue à Monsieur de Malartic, Maître des requêtes, ma culotte de peau pour voyager, car il a usé la sienne sur la route de Rouen et sur celle de Moulins.

Je lègue à Monsieur le Maréchal de Stainville, ma canne à pomme d’ivoire, car lorsqu’on va commander une armée de mouchards, c’est d’un bâton d’Exempt de police que l’on a besoin, et non d’un bâton de Maréchal de France.

Je lègue à Monsieur le marquis d’Harcourt, commandant par substitution la Haute-Normandie, mon manuscrit sur l’espionnage, enrichi de notes historiques et curieuses sur tous les prisonniers d’Etat, depuis le 8 mai. Je prie Monsieur le marquis d’agréer ce faible témoignage de mon estime :

« A tous les cœurs bien nés que la Patrie est chère ! »

Je lègue à Renard, commissaire de police à Rouen, conseiller ordinaire de la Maison d’Harcourt, pensionnaire ad hoc sur la recette du Spectacle de la même ville, les effets en or et argent saisis sur les filous de notre bonne ville de Paris, restés en dépôt chez moi et non réclamés, afin qu’il s’en éjouisse après ma mort, ou qu’il les joigne à la superbe collection que lui, Madame son épouse et ses enfants, ont pris grand soin de faire en plus d’un genre, depuis que le dit Renard furète en titre d’office dans la ville, faubourgs et banlieue de Rouen.

Je lègue au chevalier d’Osmond, geôlier en titre de la bastille de Rouen, ivrogne et parasite de son métier, un exemplaire en grand papier, doré sur tranche, des chansons bachiques du menuisier de Nevers, avec un tire-bouchon d’acier fin anglais, dont me fit présent l’illustre Fox, lors de son séjour à Paris ; à condition que le légataire aura soin de le suspendre à la place de la Croix qu’il déshonore, et de le porter en tous lieux comme l’emblème de sa crapuleuse passion pour le vin.

Je lègue à Flambard, lieutenant parvenu de la Gabelle dans la maréchaussée, l’argent qu’il a dû débourser pour acheter la Croix de Saint-Louis, et ce sur sa simple déclaration, ou à son refus, sur l’opinion que le public, a toujours eu de sa bravoure et de ses services militaires… Je voudrais pouvoir ajouter à ce legs une petite dose d’honneur ; mais il m’en reste si peu pour mes enfants, que charité bien ordonnée doit commencer par les siens.

Je lègue à J.-Joseph Le Boullenger, Imprimeur sans caractère, espion privilégié, mari Kornmanné, royaliste abhorré, ma platitude remplie de bon tabac d’Espagne, avec six pots de pommade astringente pour l’usage de Madame et de ses filles.

Je lègue à Monsieur de Sartine le Fils un paquet de billets doux que m’a écrit Adeline, dans le temps même où il se ruinait avec elle ; voulant néanmoins que ledit paquet ne lui soit remis qu’autant qu’il aura la place de procureur du roi dans le Grand-Baillage.

Je lègue au nommé Bourgeois, avocat, fils du commissaire Bourgeois, qui l’a maudit et déshérité en mourant, six chemises, s’il obtient la place d’Avocat du Roi au Grand-Baillage ; je ne lui laisse rien pour manger, parce qu’il dîne tous les jours chez Monsieur le Garde des Sceaux, depuis que ses confrères l’ont chassé à coups de pieds dans le cul.

Je lègue à Monsieur l’Archevêque de Narbonne quatre bouteilles d’eau de Préval, enveloppées dans ses Discours au Roi.

Je lègue à Monsieur de Baville un exemplaire du Maupouana, et un autre de Struenze, par M. son père, pour achever son éducation.

Je lègue à Monsieur de Nivernais un exemplaire tout neuf de ses petites fables et de ses petits vers qui l’ont conduit au Ministère, où il se conduit si galamment.

Je lègue à Monsieur de Rivarol, ce grand écrivain, ses trente mille lots de deux cents livres de la Loterie de douze millions, au profit des grêlés, bien entendu toutefois que les porteurs des billets gagnants n’auront porté que cent livres à ladite Loterie.

Je lègue à Monsieur Bertrand de Molleville, Intendant de Rennes, une rente de trente-trois livres sur les Etats de Bretagne.

Je lègue à Madame de Montesson un exemplaire de Parapilla, avec des figures en taille douce.

Je lègue à Madame la duchesse de Grammont un fifre en ivoire, pour accompagner sa petite voix douce quand elle chante les louanges de Monsieur le Principal Ministre.

Je nomme pour mon exécuteur testamentaire Monsieur de Lamoignon, Garde des Sceaux, espérant qu’il voudra bien avoir pour moi la bonté qu’il a eue pour son ami Beaujon, et bien fâché de ne pouvoir aussi le gratifier de quelque huit à neuf cent mille livres ; mais je lui laisse une boite, avec mon portrait, garnie de pierres fausses comme lui, que je lui prie d’accepter pour l’amour de moi.

N. B. On croit qu’il existe un Codicille, mais on n’en a pas une entière certitude.


CODICILLE

De Des Brugnières

Pour être annexé à son Testament 1788.

Lorsque j’ai écrit mon Testament, j’avais l’intention de gratifier tous ceux qui, dans la circonstance présente, avaient fait preuve de zèle et de talent, et de donner à chacun d’eux des marques de mon estime et de ma reconnaissance ; mais parmi ces honnêtes citoyens, qui ont concouru à l’exécution des nouvelles Lois, qui devaient faire la gloire et le bonheur de la Nation, la voix publique ne m’avait nommé que les plus illustres, les autres m’étaient tout-à-fait inconnus. J’en excepte pourtant Monseigneur l’Archevêque de Sens, que j’ai bien l’honneur de connaître, et qui m’a comblé de ses bontés, depuis que ses vertus, que tout le monde connaît aussi, l’ont élevé au Ministère : si je n’ai pas fait mention de lui dans mon Testament, c’est qu’à l’époque où je l’ai rédigé, je ne possédais rien qui fût digne de lui être présenté ; mais les circonstances ont changé, et peut-être aujourd’hui qu’il est dans la disgrâce, daignera-t-il agréer le modique legs que je prends la liberté de lui offrir, je le désire et je l’espère.

Quant aux autres personnes comprises dans mon présent Codicille, je déclare que ce n’est qu’après y avoir mûrement réfléchi, après m’être procuré tous les renseignements possibles sur leur compte, après avoir pris les précautions les plus sévères pour n’être point trompé, que je me suis déterminé à tester en leur faveur. Ce que je leur laisse est bien peu de choses, il n’est certainement pas proportionné à leurs mérites ; mais le nombre de ceux qui peuvent prétendre à mes bienfaits, est si grand, et mes facultés sont si bornées, qu’avec la meilleure volonté du monde, je ne saurais mieux faire. Je les prie d’accepter le peu que je leur donne d’aussi bon cœur que je l’offre, et de considérer moins la valeur du don, que l’intention du Donateur.

Je donne et lègue à Monseigneur l’Archevêque de Sens ma petite bibliothèque. C’est une collection complète de tous les ouvrages licencieux et de toutes les poésies libertines que j’ai pu rassembler. On y distingue, entr’autres, les Lauriers Ecclésiastiques, l’Académie des Dames, Thérèse Philosophe, Messaline et le Portier des Chartreux de la plus belle édition, enrichie de figures ; les soixante-douze postures de l’Arétin, gravées par un célèbre artiste de Londres, grand in-4°, relié en maroquin vert, doré sur tranches. A quoi j’ajoute un Jeu de solitaire d’argent massif, qui m’est revenu de la succession du pauvre M. de Cagliostro ; le tout pour égayer la mélancolie de Monseigneur et charmer les ennuis de sa retraite.

Je donne et lègue à M. Lenoir, conseiller d’Etat, ancien Lieutenant de Police de la bonne ville de Paris, une tabatière à cercles d’or, enrichie du portrait de M. Bergasse, trouvée dans poche d’un filou, qui l’avait subtilement escamotée à M. Kornmann. J’espère que M. Bergasse ne le trouvera pas mauvais, et que M. Lenoir sera flatté de posséder la copie dont il voulait tenir l’original ; mais je ne saurais le lui donner, cela n’est point en mon pouvoir.

Je donne et lègue au sieur Pierre Augustin Caron de Beaumarchais un traité de l’ingratitude des grands, ouvrage philosophique, où il trouvera de puissants motifs pour se consoler de la chute de son magnifique opéra, et de ce qu’on a dédaigné d’employer, dans la circonstance actuelle, le genre de talents dont il est pourvu. Je lui donne en outre une somme de cent écus, pour lui aider à payer les dépends, dommages et intérêts, auxquels le Parlement ne peut se dispenser de le condamner dans l’affaire de M. Kornmann, où il joue un rôle si intéressant.

Je donne et lègue à M. l’abbé de Vermond, lecteur de la reine, vingt écus pour faire mon Oraison funèbre, concurremment avec M. l’abbé Mauri. Je les dispense l’un et l’autre des services et des autres cérémonies d’usage pour les morts. Un abbé de la Cour n’a point de religion, et un inspecteur de police n’a point d’âme.

Je donne et lègue au chevalier Dubois, mon digne et cher confrère, un manuscrit contenant l’histoire de ma vie, écrite par moi-même. Il y trouvera des instructions utiles en plus d’un genre ; il y verra surtout de quelle manière on se tire d’un mauvais pas, tel que celui où il est actuellement engagé. Je lui donne aussi mon superbe cheval, si connu des filous de Paris, et qui mériterait peut-être une place dans le Journal.

Je donne et lègue à M. Linguet, déjà nommé dans mon Testament, une brochure intitulée : Avis aux Libellistes, par un auteur breton. Je lui donne de plus deux pots d’onguent pour la brûlure.

Je donne et lègue à M. Moulin, Lieutenant général criminel au Grand-Baillage de Rouen, un volume in-4°, intitulé : Recueil des Droits, Usages, Franchises et Privilèges du Pays et Duché de Normandie. Je l’exhorte à lire ce livre un peu gothique, mais rempli de choses qu’il lui importe de savoir, et qu’il devrait rougir d’ignorer. Je joins à ce présent un petit in-douze, dont je ne connais pas l’auteur, mais qui m’a bien servi. Il a pour titre : L’Art de composer sa physionomie et de cacher une vilaine âme sous des dehors séduisants. A l’aide de ce secret, j’ai fait bien des dupes, et j’ai marché d’un pas rapide à la fortune et même aux honneurs.

Je donne et lègue à M. Corbin père, doyen des conseillers au Grand-Baillage de Rouen, une béquille de bois d’ébène, pour soutenir son corps courbé sous le poids des ans et de l’infamie.

Je donne et lègue à M. Corbin fils, conseiller au même Grand-Baillage, un œil de cristal de Venise, avec un râtelier de dents postiches, dont une danseuse de l’Opéra me fit autrefois présent, pour obtenir ma protection. Un juge n’est-il pas un épouvantail, il doit avoir au moins une figue supportable. Quand il sourit, il ne faut pas qu’il ait l’air de faire la grimace, et il n’est pas décent qu’il regarde ses clients de travers.

Je donne et lègue à M. Turgis l’aîné, conseiller au même Grand-Baillage et subdélégué de l’Intendant de Rouen, un masque anglais pour cacher sa honte et sa difformité.

Je donne et lègue au petit M. de Breval, frère du précédent, aussi conseiller au Grand-Baillage de Rouen, un bilboquet, avec un jeu d’onchets, le tout en ivoire, pour s’amuser.

Item. Je lui donne la Barbe bleue, Cendrillon, ma Mère l’Oie, Peau d’Asne, la Femme au nez de Boudin, par M. Perrault, de l’Académie française, et quelques autres livres de cette espèce, beaucoup plus proportionnés à sa faible intelligence, que Bérault et Basnage qu’il n’a jamais lus. Jouira ledit sieur de Breval du legs à lui fait, jusqu’à ce qu’il ait atteint l’âge de raison ; et arrivant ledit cas, je veux que les objets ci-dessus légués passent à M. Dumets, avocat sans licences, doyen des procureurs du Grand-Baillage de Rouen, notoirement tombé en enfance, et qui ne donne plus aucun espoir de guérison.

Je donne et lègue à M. Trugard de Maromme, lieutenant de police à Rouen, six livres de bougies de Hollande, dont je forçais M. l’Ambassadeur des Provinces Unies de me faire cadeau. Item, une loupe inventée par un fameux opticien de Stockholm, qui a la propriété merveilleuse de rapprocher les objets les plus éloignés, et de les faire voir tels qu’ils sont, et non tels qu’on désire qu’ils soient ; je le prie d’en faire part à MM. ses confrères, pour éviter les bévues, auxquelles ils sont sujets.
Je donne et lègue à M. de Beaunai, lieutenant particulier criminel au même Grand-Baillage, un Guid-Ane judiciaire, ou le Grand routinier des juges. Il trouvera dans ce petit livre des formules, ou Protocoles de sentences, qui le mettront à portée (pour peu qu’il ait le sens commun), de présider le Siège en l’absence du lieutenant général.

Je donne et lègue à M. Le Viderel, conseiller malgré lui au Grand-Baillage de Rouen, un étui de mathématiques. Il fera bien de se servir de la règle et du compas, afin de mieux mesurer ses actions, et de comparer ses démarches à l’avenir.
Je donne et lègue à Me Carbonnier, procureur et avocat par intérim, au Grand-Baillage de Rouen, deux petites fioles d’une eau souveraine pour les chancres, le scorbut et les maladies vénériennes.

Je donne et lègue au sieur Neveu, marchand à Rouen, espion à la solde du Marquis d’Harcourt, la tabatière en écaille dont je me sers habituellement, à condition qu’il ne la vendra pas, quoiqu’il soit accoutumé à faire argent de tout.

Je révoque le legs que j’avais fait au chevalier Flambard ; c’est un vil coquin qui ne sait que ramper ; il n’a d’ailleurs ni front ni énergie. Timide comme une femme, faible comme un enfant, poltron comme un voleur, il n’a point, comme Dagoult et moi, cette noble impudence qui sait braver les huées et les sifflets d’une populace irritée : insolent quand il est fort, mais lâche et pusillanime lorsqu’on lui résiste. De pareils hommes ne sont pas dignes de moi, ils ne méritent pas mes bienfaits. Pour être en droit d’y prétendre, il faut avoir du caractère.

Je révoque le legs du Commissaire Renard ; il avait assez bien débuté dans la carrière, et le marquis d’Harcourt me l’avait recommandé ; mais il paraît qu’il a eu depuis de très grands torts, puisqu’il a perdu la confiance de son protecteur. Il perd aussi tous ses droits à ma reconnaissance. Qui ne plaît pas au cher marquis, ne saurait me plaire.

Je révoque également le legs à J.-Joseph le Boullenger, imprimeur pour et contre le Roi et le Parlement. J’ai appris que ce petit Monsieur s’était permis d’imprimer mon Testament, et de lui donner une fausse date. Je prendrai des mesures pour qu’il n’imprime point ce Codicille. Je laisse subsister le legs de Madame et de ses filles.

J’ajoute au legs du Chevalier d’Osmont une pièce de vin de Frontignan, à condition qu’elle sera bue le jour de la résurrection du Parlement par les Frères de la Loge de la Félicité. Il est bien juste que le Chevalier les enivre une fois en sa vie, eux qui l’enivrent si souvent dans ces banquets somptueux, où tout le monde paie de son argent, et lui seul de sa personne. J’exige aussi que mon tire-bouchon anglais serve, pour la première fois, dans cette grande et mémorable journée.

Quant aux avocats, procureurs, notaires, greffiers, magistrats, autres que ceux des grands bailliages, je les déteste ; et, ne pouvant mieux faire, je leur donne ma malédiction. Amen.

Telles sont mes dernières volontés que j’ai rédigées, comme mon Testament, en pleine connaissance, quoique très malade, et sain, sinon de corps, du moins d’esprit. Je continue de nommer pour mon Exécuteur testamentaire M. de Lamoignon, ancien Garde des Sceaux de France ; et, dans le cas où ce grand Ministre viendrait à succomber aux chagrins, suites inévitables de sa disgrâce, je prie M. Lenoir, que rien ne saurait affecter, de vouloir bien le remplacer. J’ai assez bien mérité de lui ; je lui ai montré assez de dévouement et de zèle dans les occasions importantes et quelquefois périlleuses où il a daigné m’employer, pour me flatter, qu’il ne refusera pas de me rendre ce faible et dernier service.

Fait à Paris, dans mon lit, ce, etc.

Signé, DES BRUGNIERES