Théâtre-Français - La Camaraderie

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Théâtre-Français - La Camaraderie

THEATRE-FRANÇAIS.




LA CAMARADERIE.




L’apparition d’un nouvel ouvrage de M. Scribe provoque d’ordinaire les jugemens les plus opposés ; mais ce contraste n’est pas un problème pour les personnes qui savent pénétrer, par l’analyse, les procédés de sa composition. M. Scribe est doué de cette invention secondaire qui aperçoit toutes les ressources d’un sujet trouvé. Il doit à une longue pratique le secret de surprendre la curiosité par une exposition lucide, et de l’irriter sans cesse par la variété des incidens. Son intention ne fatigue jamais par l’obscurité ; chez lui, au contraire, le jeu de la scène est si bien préparé, que les esprits les plus indolens en peuvent saisir les combinaisons. Son observation glisse sur les superficies ; ses personnages, quand ils ne sont pas faux originairement, le deviennent presque toujours par leur parler et leur manière d’agir : en revanche, ils provoquent sans cesse l’auditoire par des mots agaçans ; ils occupent les yeux par le mouvement qu’ils se donnent, et deux à trois fois par acte, ils parviennent à se grouper assez ingénieusement pour composer des tableaux à effet. L’anxiété qu’on éprouve est rarement celle de l’âme émue ; elle tient plutôt au désir, qui nous est naturel, de savoir, en toutes choses, le comment et le pourquoi. N’importe ; violence est faite, même aux juges dédaigneux. Il faut rire et regarder. Ainsi, le but est atteint pour la portion du public qui ne voit dans le théâtre qu’un lieu de délassement et d’oubli ; l’acclamation de la majorité fait loi, et la critique complaisante proclame un succès. Cependant il faudrait désespérer de l’art dramatique, s’il ne se trouvait encore des intelligences sévères, pour demander compte aux auteurs de leur but et de leurs moyens. C’est cette épreuve de la réflexion et des souvenirs qui est assez défavorable à M. Scribe, pour détruire eu grande partie les séductions de la scène.

En pareil cas, le moyen de se maintenir dans le vrai est de corriger l’une par l’autre ces impressions contradictoires, de reproduire dans un récit rapide l’effet de la représentation, et ensuite, de constater, par l’opération analytique, la débile constitution des personnages. Il est juste d’ajouter que la dernière pièce de M. Scribe est une de celles qui supportent le mieux ce double genre d’épreuves.


En sondant les voies où se précipitent aujourd’hui les hommes d’étude et d’intelligence, Edmond de Varennes ne se défend pas d’un sentiment d’effroi. Mais pour guérir les plus amères défaillances de l’esprit, il ne faut qu’un succès, et Edmond vient de l’obtenir. Il ne s’agit pas seulement d’un procès mené à bonne fin ; ce qui prouverait fort peu ; car il en est des luttes du barreau, comme du jeu des batailles, où, entre deux adversaires, la victoire fait nécessairement un héros. C’est la cause du talent qu’il a gagnée auprès du public. En plaidant, il a senti qu’entre son auditoire et lui s’établissaient les rapports sympathiques qui sont la récompense du présent et une garantie pour l’avenir. Les plus fraîches émotions de la joie sont dues à l’amitié. Une double affection, qui a pris naissance dans le parloir d’un pensionnat, conduit Edmond auprès de deux jeunes femmes à qui appartiennent ses pensées et ses espérances, bien qu’entre elles le partage ne puisse être égal : l’une est mariée au comte de Montlucar ; l’autre dépend d’une famille puissante, qui n’a pas encore disposé d’elle. Pour jouir complètement du succès, le petit comité en veut connaître le retentissement. On consulte le journal. La scène de triomphe y est indignement travestie. La plaidoirie, dit-on, s’est perdue dans les murmures de l’assemblée ; l’évidence du bon droit a pu seule racheter auprès des juges les gaucheries de l’avocat. Avec un peu de tact et d’expérience, Edmond sentirait qu’une hostilité évidemment injuste, inouïe d’ailleurs à l’occasion d’un débat d’intérêt privé, est moins faite pour nuire que pour relever l’importance de celui qui en est atteint, et à sa place, quelques-uns de ses obscurs confrères du palais sauraient faire prospectus d’une semblable distinction. Mais Edmond est d’une rare candeur : il accepte une diatribe de journal comme l’oracle infaillible de sa destinée. Plus de verve ni d’illusions. Son accablement est tel que, dans un mouvement de tendre pitié, la plus jeune de ses amies, Agathe de Mirmont lui donne à entendre que son père, qui siège à la chambre haute, accepterait volontiers pour gendre un homme politique. Dans la bouche d’une jeune fille, ce conseil vaut un aveu. L’avocat passe du désespoir à des transports immodérés ; en cela, du moins, il obéit à la loi fatale de son caractère, à la faiblesse qui ne peut s’arrêter entre deux excès. Une élection est ouverte à Saint-Denis. Edmond se résout à quêter des suffrages. Mais le métier de solliciteur est rude et chanceux. La première tentative démonte le candidat, et nous aurions à subir une nouvelle crise de découragement, sans la rencontre fortuite d’un vieil ami de collège, Oscar Rigaut.

Oscar aussi est avocat : on est avocat aujourd’hui, comme on était chevalier sous l’ancien régime ; c’est un passeport pour le monde, une noblesse de convention, parfaitement appropriée à la plus bavarde époque qui fut jamais. Oscar ne comprend rien aux doléances d’Edmond. A ses autres amis, tout réussit. Lui-même se sent grandir chaque jour, dans la fréquentation des grands hommes. Le gouvernement, les salons ne lui laissent pas même désirer leurs faveurs. Toutefois, cette prospérité a une double cause qu’Oscar ne soupçonne même pas. Personnellement, il est riche, et préside, en qualité d’actionnaire principal, une société d’avancement mutuel : la courte échelle, à l’aide de laquelle on parvient à tout, est construite et entretenue à ses frais. En outre, il a pour parente Césarine de Mirmont, d’abord sous-maîtresse dans un pensionnat, aujourd’hui femme d’un pair de France, et belle-mère d’Agathe ; intrigante qui, pour se distraire d’un amour dédaigné, trame et défait des réputations, par la voix d’un journal tout-puissant, l’une des meilleures propriétés qu’elle ait acquises par contrat. Avec d’aussi bons points d’appui, l’élévation est sûre et facile. Oscar prend à tâche la fortune du candidat, c’est-à-dire qu’il l’introduit au sein de la camaraderie.

La forte tête du club est le docteur Bernadet. Fourbe, avide, gourmand, hâbleur, Scapin, en sa personne, a pris toutes ses inscriptions et soutenu sa thèse ; il est aujourd’hui médecin des dames, et bientôt professeur par le crédit de Mme de Mirmont, dont il s’est fait l’âme damnée. Les autres personnages ne figurent que pour représenter complètement le domaine des arts. Peintre, musicien, romancier, poète, économiste, moraliste, éditeur, chacun tient son rang. Il y a encore, dans un coin du tableau, un groupe de camarades, qui, beaucoup plus fins que les autres, font peu de bruit, et paraissent s’entendre à demi-mot pour comploter leur fortune. Je les soupçonne d’être auteurs dramatiques. Il ne faut qu’un coup d’œil à un homme d’esprit pour reconnaître qu’il s’est fourvoyé dans une coterie, et aussitôt, il y prend le seul rôle qui lui soit laissé, celui de l’ironie. Au contraire, le naïf Edmond demeure ébahi aux panégyriques qu’il doit subir, et dont lui-même est l’objet à son tour. Sa probité se révolte à la longue, et éclate en paroles sévères, mais déplacées peut-être chez un ami qui s’est offert, sans arrière-pensée, à le servir de son crédit et de son influence. Après l’expulsion du profane, la camaraderie revient à l’affaire du jour, à l’élection de Saint-Denis : elle désire compter un des siens au nombre des honorables. Les voix, divisées par l’égoïsme au premier tour de scrutin, se réunissent comme par enchantement sur Oscar. Ce revirement est l’œuvre de l’habile docteur, qui lui-même obéit aux ordres secrets de Mme de Mirmont : Oscar sera député.

Mais Edmond ? Pour avoir ameuté contre lui quelques misérables, il se croit perdu sans ressources, et parle de se tuer. Son désespoir exalte l’ingénieuse affection de ses protectrices. Guidée par les confidences d’Agathe, et par les souvenirs du pensionnat, Zoé de Montlucar est conduite à penser que l’hostilité de la sous-maitresse a quelque cause cachée dans les replis de son cœur. Césarine aimerait-elle Edmond ? En pareille matière, une femme adroite n’en demeure pas long-temps au soupçon. Zoé, dominant dès-lors l’intrigante, lui fait croire facilement que le jeune homme l’a toujours aimée, et que l’aversion qu’il a rencontrée en échange d’un sentiment passionné, l’a exaspéré enfin jusqu’à la plus funeste résolution. Une lettre de l’avocat se prête merveilleusement à ce mensonge. Césarine est vaincue. Elle brûle de donner à Edmond un prompt témoignage d’intérêt, et en même temps une preuve de sa toute-puissance. Son amant désire la députation ? il l’obtiendra, et le jour même. L’engagement est téméraire. Tout est préparé pour le succès d’Oscar, qui vient lui-même chercher le pair de France, pour le conduire au collège électoral dont il est le président. Césarine alors commence l’attaque. Elle témoigne à son cousin un dévouement si tendre, rappelle des souvenirs d’enfance avec un abandon si perfide, que le vieux mari, piqué au vif, dresse l’oreille, se démène en grondant sur son fauteuil, cède enfin à un accès de dépit jaloux. Oscar a perdu son plus puissant soutien. cette révolution si vive, si franchement comique, n’assure pas encore le succès d’Edmond. Césarine prie un ministre de recommander son favori aux électeurs dont il dispose. En échange, elle s’engage à trouver quatre voix qui manquent pour compléter une majorité. Il suffit pour cela de répandre dans les couloirs de la chambre qu’une maladie mortelle, dont est frappé M. de Mirmont, va laisser au gouvernement la disposition de huit places occupées par le pauvre homme. Huit places en pareil cas valent, non pas quatre voix, mais trente. La loi passe d’emblée. L’amant de Césarine est présenté comme le candidat du ministère ; sa nomination est certaine.

En dehors de toutes ces menées, Edmond ne comprend rien à l’enthousiasme des électeurs, au retour de l’opinion qui se prononce par la voix des journaux. Son étonnement est au comble quand il reconnaît l’œuvre d’une femme qu’il devait croire son ennemie déclarée. En présence de sa bienfaitrice, il fait le désavœu de ses prétentions injustes, et la supplie de pousser la générosité jusqu’à favoriser des prétentions qu’Agathe autorise. Mme de Mirmont s’attendait à l’ardente explosion d’un amour comprimé : on s’est donc joué d’elle ? Elle étouffe de honte et de colère, et la vengeance est son plus pressant besoin. Rien n’est fait encore. Il suffit d’une lettre au ministre pour changer toutes les dispositions, et replonger l’ingrat dans le néant. Mais le message remis par Césarine aux mains de son confident Bernadet est mis en pièces avec insolence. C’est qu’Edmond a fait part au docteur de son mariage avec Agathe, et que celui-ci, à qui la belle-mère permettait un pareil espoir, croit, avec quelque apparence, qu’on l’a pris pour dupe. Survient toute la camaraderie, qui s’est mise en quête des huit places, et que la résurrection du comte voue au ridicule. On s’injurie plutôt qu’on ne s’explique. Tandis que la discorde est au camp, l’élection se poursuit à Saint-Denis, et Edmond, député, peut s’allier à la famille d’un pair de France.


A ne considérer que le mouvement scénique, ce petit roman est l’un des plus heureusement imaginés par M. Scribe. Les incidens qui le remplissent appartiennent au train journalier du monde : amenés vivement, ils s’épuisent sans embarras. Le style qui ne conviendrait pas à la vraie comédie, ne choque pourtant pas dans un pamphlet en action : c’est un fond commun et négligé sur lequel des mots sont plaqués en saillie : quelques-uns sont piquans et spirituels ; du plus grand nombre, il n’y a rien à dire, ils sont jugés depuis long-temps. En somme, la pièce amuse, et c’est un mérite assez rare pour qu’on en tienne compte. L’exécution est en rapport parfait avec la manière de l’auteur. Les acteurs ne songent pas à poser leur jeu, à dessiner des physionomies : ils courent au dénouement comme gens qui n’ont pas de contre-sens à craindre, et ne font halte que pour lancer le trait. Mme Volnys a été remarquée.

M. Scribe n’avait pas à sortir de ses habitudes dramatiques pour établir assez solidement le caractère de Césarine. Il doit se manifester par la fécondité des ressources et l’à-propos des moyens : il ne demande, ni un développement suivi, ni une expression finement nuancée. Sa passion et son intelligence se mesurent au cercle étroit de l’intérêt personnel. D’ailleurs, pour dominer le monde où elle se trouve placée, Césarine n’a besoin que d’une médiocre dose d’habileté. Dans les pièces à intrigues, il faudrait que les adversaires fussent de force, pour que la partie engagée présentât plus d’intérêt. Ici, au contraire, la femme adroite dispose souverainement de son vieux mari : elle lui persuade à son gré de paraître en public, ou de garder le lit ; elle lui dicte ses démarches, ses opinions et jusqu’à ses mouvemens intimes. Cette inertie absolue fait tache dans la meilleure scène de l’ouvrage. Quand Césarine, songeant à perdre son cousin, après avoir tout préparé pour son succès, éveille, à force d’abandon et de tendresse, l’inquiétude du vieillard, est-il convenable que celui-ci éclate et révoque publiquement sa protection ? N’est-ce pas révéler au jeune homme des faiblesses qui lui sont peut-être inconnues, et lui suggérer le désir d’en profiter ? Un mari, si maladroit qu’il soit, ne commet pas une pareille faute, et quand sa jalousie se trahit, c’est par les efforts qu’il fait pour la cacher. Supposons que le diplomate essayât quelques vieilles ruses de son métier, pour expulser celui qui lui inspire des craintes, la scène atteindrait le même but, et la vraisemblance fortifierait l’intention comique. Le rôle du pair de France ne sera plus supportable, quand un acteur inintelligent lui enlèvera ce cachet de dignité officielle qu’a su lui prêter M. Samson.

Un rôle, qui devait marquer dans la pièce, est demeuré précisément le plus terne et le plus indécis. L’indignation contre la camaraderie ne pouvait se produire qu’en raison inverse de la sympathie acquise à ses victimes, et le mérite opprimé devait se présenter au public avec quelque distinction. On nous dit bien qu’Edmond est riche de talent, et que ses hautes prétentions sont légitimées par de fortes études. Mais sommes-nous obligés de croire l’auteur sur parole ? Pour mon compte, j’augure mal d’un homme à qui vient l’idée de clore son avenir par un coup de pistolet, pour une attaque de journal, pour un échec devant des électeurs dont il est inconnu. Si du moins, à défaut d’antécédens, il se recommandait par le choix des sentimens et de l’expression, qualités qui fleurissent toujours dans la solitude, que la foule n’apprécie point, mais qui établissent soudainement entre les esprits d’élite un lien solide et mystérieux ! Au contraire, l’avocat est, dans sa tendresse comme dans son indignation, d’une vulgarité désespérante. Son ingénuité, c’est le mot le plus honnête qu’on lui puisse appliquer, son inexpérience absolue, conviendraient peut-être à un algébriste ou à un prétendant à l’Académie des Inscriptions ; mais les attribuer à l’orateur dont tout l’art repose sur la connaissance des ressorts humains, c’est un impardonnable contresens. Je ne comprends pas qu’un homme qui, par état, doit agir sur le public, soit sans intelligence du monde et des choses. L’observation constante de la société, qui est le plus solide aliment de sa pensée, ne lui porterait donc aucun profit ? Il est bon de le répéter ; si l’homme supérieur reste quelquefois dans l’oubli, ce n’est pas qu’il ignore l’intrigue, c’est qu’il la dédaigne. Le caractère d’Edmond est faux et insignifiant dans sa fausseté ; il nuit singulièrement à l’ouvrage. L’effet de l’ensemble serait tout autre, si ce personnage attirait à lui quelque sympathie réelle, au lieu de s’en tenir à cet intérêt de convention que le parterre ne croit pas devoir refuser aux amoureux de comédie.

Parmi les adeptes de la camaraderie, deux figures s’annoncent bien ; le comte de Montlucar, tout gonflé de sa fortune et de sa gentilhommerie ; inutile qui n’a rien à désirer sur la terre que d’y faire un peu de bruit, qui fait sonner l’indépendance de l’homme de lettres, et ne s’avoue pas que la littérature, au service de la vanité et d’un calcul personnel, est la plus dégradante servitude ; et cet excellent Oscar Rigaut, qui fait les frais de cinq ou six réputations, et, pour son propre compte, croit naïvement au succès qu’il achète ! On regrette que, de ces deux types, l’un soit aussitôt abandonné, et l’autre chargé au-delà de toute vraisemblance. C’est encore un reproche à faire à M. Scribe. Son système dramatique repose sur l’infaillibilité d’un certain nombre de combinaisons, et ses personnages n’obtiennent ses soins qu’en raison de leur importance dans ces situations principales. Il traite les rôles inférieurs et les scènes de transition comme un remplissage, et les condamne au caprice plus ou moins heureux du premier jet. Et pourtant, sans second plan, point de perspective, point de vérité. Pour les maîtres, il n’y a point de petits rôles ni de scènes sans portée. Leur volonté créatrice ne néglige pas plus les figures effacées que celles qui sont en saillie, et c’est en promenant l’intérêt du fond aux détails qu’ils soutiennent l’attention sans abuser des coups de théâtre.

Les autres affiliés, sans en excepter le docteur Bernadet, n’existent que dans le monde fantastique où l’auteur prend trop souvent ses modèles. Il est à croire qu’ils ont réussi dans ce monde où, d’ailleurs, les coups de fortune ne sont pas rares, et puisque dans une élection préparatoire pour le choix d’un député chacun se donne sa voix, j’en conclus que ce club de peintres, de romanciers, de musiciens et de libraires, ne compte que des éligibles. Mais dans la réalité, leur bassesse et les grossières flatteries qu’ils échangent ne les conduiraient pas fort loin. J’en trouve la preuve dans la pièce même ; ils y sont continuellement bafoués, et ils échouent en tout ce qu’ils entreprennent ; de sorte que M. Scribe n’aurait pu mieux faire pour démontrer l’inutilité de la camaraderie.

Qu’on ne dise pas que l’exagération est une des lois de l’optique théâtrale. Sans doute, il faut grossir les traits, mais en des proportions mesurées par le bon sens et la vraisemblance. Charger les figures sans en dénaturer le type distinctif, les faire passer de la vérité vivante à la vérité absolue, idéale, c’est le grand secret de l’art comique. Il est loin de ma pensée de refuser à M. Scribe la possession de ce secret : son tort est de le négliger pour les procédés expéditifs, qui n’exigent ni la méditation solide, ni un labeur suivi, ni le courage de briser des ébauches.

En annonçant l’intention de flageller les intrigans, l’auteur de la Camaraderie s’assurait dans le parterre une bruyante clientelle. Il est ordinaire aux ambitions déçues, aux amours-propres froissés, aux impuissances de toute nature, d’attribuer leurs échecs à des manœuvres cachées et déloyales. La comédie nouvelle dramatise seulement le côté banal et ridiculement exagéré de ce reproche : elle indique à peine ce qu’il a de réel et de grave. Dans notre société, le jeu de l’instinct personnel tend constamment à grouper les intérêts : quelquefois l’alliance est utile et légitime : souvent elle dégénère en coterie. Je pense qu’en ce cas la courte-échelle de M. Scribe serait un pauvre moyen d’élévation. Si une pareille cabale s’organisait formellement, il suffirait, pour la ruiner, de la dénoncer au public. Il ne faut pas croire non plus aux miracles de cet être insaisissable qu’on appelle le journalisme : l’autorité qu’on attribue à la presse entière, ne réside réellement que dans un très petit nombre de journaux, et ceux-ci, comme tous les pouvoirs, ne se conservent qu’à condition de ne pas abuser. Leur arsenal n’est pas à la disposition du premier venu, et les qualités plus que jamais nécessaires pour fonder une publicité durable me semblent une sorte de garantie donnée à la société. Quels sont donc la livrée, le langage, les principes, les moyens d’action des coteries qui règnent aujourd’hui ? il est plus facile de poser la question que de la résoudre, et je n’ai pas la prétention d’être plus clairvoyant que l’auteur comique.

En reprenant dans son ancien répertoire les intentions heureuses qu’il y a si follement prodiguées, pour les élargir jusqu’aux proportions de la scène française, M. Scribe obéit à une honorable et légitime ambition ; la supériorité de son mécanisme dramatique lui permet, plus qu’à tout autre, d’animer par l’action la vérité morale qui est l’âme de la grande comédie. Mais a-t-il apprécié toutes les acquisitions qui lui restent à faire ? A-t-il rectifié sa méthode d’observation ? songe-t-il à renouveler sa manière par l’étude patiente d’un sujet, par l’enchaînement logique des incidens, et surtout, par un style franc, plein, suivi, spirituel sans quolibets, et seulement par son harmonie avec le caractère en action ? Une pareille régénération, sans être impossible, exigerait de sa part un miracle de force et de volonté. Cette force, il ne la trouvera pas dans le public qui, trop souvent complice de ses succès, ne peut pas s’inscrire en faux contre ses propres décisions, mais dans les avertissemens de cette critique dont la sévérité calme atteste le parfait désintéressement.


A. COCHUT.