Théâtre de Nohant - Plutus

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Théâtre de Nohant - Plutus
George Sand


THEATRE DE NOHANT

PLUTUS
ETUDE D'APRES LE THEATRE ANTIQUE.

A MON AMI ALEXANDRE MANCEAU.

PROLOGUE.

ARISTOPHANE, MERCURE.


ARISTOPHANE.

Mais où donc me conduis-tu, Mercure ?

MERCURE.

Dans l’avenir, mon cher Aristophane !

ARISTOPHANE.

Les dieux le connaissent et le révèlent quelquefois, mais…

MERCURE.

Mais, au lieu d’un oracle embrouillé, je t’accorde la vision des choses futures, et t’y voilà transporté, comme tu le serais, si du passé je te jetais dans le présent.

ARISTOPHANE.

C’est fort aimable à toi, Mercure ; mais où sommes-nous ici ? Dieux immortels ! quel changement dans Athènes !

MERCURE.
Nous ne sommes point chez les Athéniens, mais chez un peuple qui passe pour l’héritier de leur gaîté.
ARISTOPHANE.

Oh ! alors, je vais bien les faire rire, ces nouveaux Athéniens !

MERCURE.

Détrompe-toi, ils t’ont dépassé de beaucoup, et ne te demanderont que ta sagesse, qui est de tous les temps.

ARISTOPHANE.

En quel temps sommes-nous donc, selon toi ?

MERCURE.

À plus de vingt-deux siècles du jour où tu crois vivre.

ARISTOPHANE.

Est-ce à dire que la postérité conserve la fraîcheur de ma gloire ?

MERCURE.

Non pas sans restriction, mais autant que tu le mérites.

ARISTOPHANE.

Et que venons-nous faire en ce lieu, qui a quelque ressemblance avec un théâtre ?

MERCURE.

Tu vas assister à ta représentation de quelques parties de ta dernière pièce.

ARISTOPHANE.

De mon Plulus ? Toutes mes pièces ne sont-elles pas excellentes d’un bout à l’autre ?

MERCURE.

Je suis trop poli pour te contredire ; mais la liberté de ton langage et de tes tableaux ne serait pas soufferte ici.

ARISTOPHANE.

Les hommes sont donc devenus vertueux ?

MERCURE.

Oui, relativement aux mœurs antiques.

ARISTOPHANE.

Grâce à mes satires, je le parie !

MERCURE.

Tes satires y ont contribué.

ARISTOPHANE.

Mais si l’on a fait des changemens dans ma pièce, on a donc mis quelque autre fiction à la place ?

MERCURE.

Une courte fiction amoureuse des plus simples.

ARISTOPHANE.

Je m’oppose à cela. L’amour n’est pas du ressort de la comédie !

MERCURE.

La comédie ne peut plus s’en passer.

ARISTOPHANE.
Allons ! rien ne doit étonner le sage ; mais quel audacieux s’est permis ?…
MERCURE.

Un grand poète tragique s’était permis, deux cents ans avant ce jour, de transporter, sous le titre des Plaideurs, quelques passages de tes Guêpes sur la scène. Pour conserver le comique de ta pièce, il dut l’adapter à des personnages de son temps, car les hommes n’ont jamais cessé de plaider. Ce qu’on va tenter ici, c’est de montrer les hommes et les dieux tels que tu les as dépeints toi-même, avec leurs noms, leurs idées, leur costume et leur manière de s’exprimer. Autant que possible, on a dégagé ta pensée de ce que le temps a rendît obscur, et on l’a exprimée ou complétée en compulsant tes autres pièces. Je dois t’avertir aussi qu’on s’est aidé de la pensée de Lucien, un beau génie venu quatre siècles après toi, et qui, lui aussi, a traité le sujet de Plulus sans en altérer la philosophie.

ARISTOPHANE.

Alors j’espère qu’on a conservé ma scène de la Pauvreté ?

MERCURE.

Oui, quelque longue qu’elle soit, on a tenu à te montrer sous l’aspect sérieux, qui est le moins populaire de ton génie. Tout le monde sait que ton ironie était amère, que ni les grands, ni les petits, ni les savans, ni les poètes, ni les philosophes, n’étaient à l’abri de tes coups : la sagesse qui brille dans ton Plutus rachètera les excès de ta muse emportée.

ARISTOPHANE, avec humeur.

Vas-tu me reprocher Périclès, Euripide, Socrate ?

MERCURE.

Tu ne leur as pas fait de mal dans la postérité, qui les connaît mieux que toi.

ARISTOPHANE.

Oses-tu dire que ma raillerie se soit attachée à leur char de triomphe comme une vile dépouille ?

MERCURE.

Non, Aristophane ! Être combattu par un esprit tel que le tien, c’est encore une gloire, et qu’ils soient amis ou rivaux, les grands hommes sont toujours illustrés par les grands critiques.

ARISTOPHANE.

À la bonne heure ! et puisqu’on va commencer, — je pense que tu vas remplir ton rôle dans ma pièce, — laisse-moi parler un peu aux spectateurs, comme le chœur parle pour moi aux Athéniens.

MERCURE.

Va, et songe que la mode est passée de se vanter soi-même.

ARISTOPHANE, au public.

« Si quelque poète est assez hardi pour se louer lui-même devant vous, ô Athéniens ! qu’il soit fustigé par vos licteurs ! »

MERCURE, riant.

Fustigé ?…

ARISTOPHANE.

« Mais si quelqu’un a droit à des honneurs, je soutiens que c’est moi, moi, le plus grand des poètes et le plus célèbre dans l’art de la comédie ! »

MERCURE.

Fi ! que dis-tu là maintenant ?

ARISTOPHANE.

Je parle en poète ! N’est-ce pas ainsi que les poètes prouvent leur modestie ? (A part.) Mais cette raillerie m’aidera à rappeler un peu mes services ! (Haut) Voyons, néo-Athéniens, n’est-ce pas moi qui, le premier, ai chassé de la scène ces esclaves battus et torturés qui réjouissaient de leurs cris la sauvage multitude ? N’ai-je pas ennobli la comédie par un style pur, par des images poétiques et par des caractères bien tracés ?

MERCURE.

On ne peut te refuser cela.

ARISTOPHANE, s’animant.

N’ai-je pas, nouvel Alcide, combattu les monstres les plus venimeux, les délateurs, les dilapidateurs, les faussaires, tous les ennemis du bien public ? Lorsqu’aucun acteur ne voulait, à quelque prix que ce fût, braver le terrible Cléon en représentant son personnage, et qu’aucun sculpteur sur bois ne voulait faire un masque de théâtre à sa ressemblance, ne suis-je pas monté sur la scène et n’ai-je pas joué son rôle à visage découvert ? Il y allait pourtant de la liberté, de la vie, ou de quelque chose de plus précieux, les droits du citoyen ! Enfin n’ai-je pas refusé les présens de ceux qui voulaient m’imposer un lâche silence, affronté les menaces et bravé le pouvoir de ceux qui voulaient punir ma franchise ?

MERCURE.

On le sait, et on t’en tient compte. Sois plus calme.

ARISTOPHANE, souriant.

Eh bien ! rappelez-vous que j’ai fait beaucoup rire, et si vous trouvez ma gaîté surannée, riez un peu par complaisance, comme au temps où, déjà vieux, j’invoquais l’appui des gens de bien et les applaudissemens de l’aimable jeunesse. Et vous, mes recommandables pareils, hommes sincères, qui ne portez point de perruques, prononcez-vous pour moi ! Que tous les chauves de l’auditoire se lèvent et m’acclament ! Qu’ils disent d’une seule voix : « Honneur au poète chauve ! Des couronnes pour l’homme au beau front ! » Alors je me croirai dans Athènes, et je pardonnerai aux arrangeurs de pièces !

MERCURE, au public.
Quant à moi, vous allez me voir reparaître sous les traits d’un fourbe ; mais rappelez-vous, je vous prie, que l’antiquité fit de moi le guide de l’aveugle Plutus, le dieu des gens de mauvaise vie et de mauvaise foi. Vous avez abattu mes temples, mais le commerce des nations a conservé mes emblèmes, et je vous pardonne une déchéance qui m’ennoblit. Chez vous, peuple nouveau, mon nom est industrie, et vous m’avez donné pour mission véritable d’appliquer la probité au génie de la vie pratique. C’est donc à présent que je suis réellement le maître et non plus l’esclave des richesses, c’est aujourd’hui qu’au lieu de me maudire, la pauvreté intelligente me seconde et me bénit.
PERSONNAGES.
PLUTUS
CHREMYLE, paysans propriétaire
MERCURE
LA PAUVRET2
BACTIS, CARION, esclaves de Chrémyle
MYRTO, fille de Chrémyle

Un bosquet à l’entrée d’un petit bois sacré. — C’est un carrefour de verdure avec un Hermès ou un dieu Pan sur une fontaine, à volonté. — L’entrée du bois sacré est marquée par un petit portique de pierre ou de feuillage.


SCÈNE PREMIÈRE.
CARION, tenant une couronne de feuillage.

C’est vraiment une belle invention que la coutume de sacrifier aux dieux ! Dans leurs temples, tous les hommes sont égaux. L’esclave aussi bien que le maître a le droit de porter la couronne, et cette verdure le rend sacré tant qu’elle est sur son front. Chère petite couronne ! je te veux garder tout le jour et toute la nuit pour me préserver des coups de bâton. Puisse mon maître avoir encore demain la fantaisie de sacrifier dans sa maison ou de m’envoyer au temple ! cela est infiniment plus agréable que de briser les mottes de terre ou de lier les gerbes en plein soleil.


SCÈNE II.
CARION, BACTIS, en sayon et portant une faucille.
CARION.

Comment, camarade Bactis, tu travailles au lieu de t’employer au sacrifice ?

BACTIS.

Oui, Carion, je travaille, parce que je ne suis pas né esclave.

CARION.

Je ne t’entends pas ! Que tu sois né esclave de père et de mère, ou que d’homme libre tu sois devenu captif, le travail est toujours aussi fâcheux à l’homme que la paille au poisson.

BACTIS.
L’esclave issu de l’esclave n’a guère l’espérance de se racheter ; il est habitué aux coups, aux menaces, aux injures. Celui qui fut libre aspire toujours à revoir sa patrie, et sa fierté le soutient dans les épreuves.
CARION.

C’est-à-dire que, pour te soustraire à l’outrage du fouet, tu fais bravement ta corvée ? Chacun son goût ! Les maîtres se lassent quelquefois de battre, ils ne se lassent jamais de faire travailler. D’ailleurs, nous autres, n’avons-nous pas un patron fort doux ?

BACTIS.

Chrémyle est un homme juste, raison de plus pour le bien servir.

CARION.

Moi, je dis que c’est un fou, et qu’il faut profiter de sa crédulité. Il s’épuise en sacrifices, espérant que les dieux lui enverront la richesse. Et cependant ses champs, au lieu de blé, se couvrent de chardons, de smilax et de lentisques.

BACTIS.

La terre est bonne et la moisson est pauvre ! — Les laboureurs sont découragés, parce qu’ils ne cherchent pas la richesse où elle est.

CARION.

Saurais-tu donc la trouver, toi ? As-tu découvert, ici près, quelque nouvelle mine d’argent ?

BACTIS.

Non ; mais les vrais biens que les dieux aimeraient à donner, c’est la sagesse et la vertu, et ceux-là, les hommes ne les demandent point.

CARION.

Quant à moi, mon idée est que les dieux sont pauvres comme des sauterelles surprises par le froid, à commencer par le tonnant Jupiter, qui ne décerne aux vainqueurs des jeux olympiques qu’une simple couronne de feuillage comme celle-ci ! Aussi je me suis toujours émerveillé de voir les gens faire tant de dépense, se donner tant de mal et risquer de se casser les côtes pour recevoir de la main des dieux un méchant rameau d’olivier tout pareil à ceux qui poussent là dans la haie de notre jardin ! Si j’étais maître de mon corps comme je le suis de mon esprit, je ne voudrais courir et lutter que pour une couronne d’or, et je la voudrais si lourde qu’il me faudrait trente bœufs pour la traîner… Alors… avec les trente bœufs, le char, la couronne, une centaine d’outres de vin de Chios et un bon plat de tripes par-dessus le marché, je serais assez content des immortels !… Mais il faut (Myrto parait) qu’ils soient chiches ou affamés puisque leurs prêtres demandent toujours et ne donnent jamais.


SCÈNE III.
CARION, BACTIS, MYRTO.

(Pendant cette scène, Bactis absorbé regarde Myrto avec tristesse.)


MYRTO.

Que faites-vous là, vils esclaves ? vous blasphémez au seuil du bois de lauriers que mon père a consacré au grand Apollon !


CARION, montrant sa couronne.
Voyez, jeune maîtresse, je suis purifié aujourd’hui, et ma présence ne souille pas les approches du bois sacré.
MYRTO.

Ote cette couronne ; c’est l’heure du travail. Mon père te demande à la maison, va vite ! obéis !

CARION, à part, ôtant sa couronne.

Cette jeune fille manque de piété ! Je m’en plaindrai aux dieux ! (Il sort.)


SCÈNE IV.
MYRTO, BACTIS.


MYRTO.

Et toi, misérable ! n’as-tu pas entendu mon reproche ? Prétends-tu braver la divinité ?

BACTIS.

La divinité ne repousse pas les malheureux.

MYRTO.

Es-tu de ceux qui se plaignent toujours, et qui, dans la servitude, voudraient se faire estimer à l’égal des hommes libres ?

BACTIS.

Myrto, quand m’as-tu entendu me plaindre ?

MYRTO.

Alors tu es de ces orgueilleux qui croiraient s’abaisser en implorant la pitié de leurs maîtres ? Tes yeux et ton cœur respirent la vengeance et l’aversion !

BACTIS.

Pourquoi haïrais-je ceux que le hasard m’a donnés pour maîtres ? Ils sont les aveugles instrumens de ma destinée !

MYRTO, blessée.

C’est trop de fierté pour un esclave ! Cette audace ne sied pas aux vaincus ; elle leur retire l’intérêt qu’on pourrait leur porter.

BACTIS.

Myrto, ton cœur ne connaît pas la pitié ! Tu es de celles qui se consolent de la domination des hommes par le plaisir de dominer les pauvres, les esclaves et les captifs. Rien n’égale la violence et la dureté des faibles envers les faibles ; ils se plaisent à rendre à ceux que leurs chaînes écrasent le mal qu’ils ont souffert eux-mêmes. Ainsi l’on voit les mouches altérées de sang s’acharner sur le lion blessé.

MYRTO.

Esclave insolent ! tu outrages la fille de ton maître et ton maître lui-même en supposant qu’il l’opprime ! Te crois-tu à Sparte où les femmes ne sont rien, tandis qu’ici, dans l’Attique, elles sont tout ? Mets-toi à mes genoux et demande-moi pardon de ton langage.

BACTIS, ému.

L’amour seul fait plier les genoux d’un homme devant une mère, une sœur… ou une amante. Veux-tu donc…

MYRTO, troublée.

Une amante ?… pour ce mot-là tu dois être châtié !… Oui, le fouet me fera raison de ton audace} couché-toi !… (Elle cueille une branche.) Je veux te frapper jusqu’à ce que tu te roules dans le sable… Eh bien ! tu restes debout ; attendras-tu que je te fasse lier à un arbre ?

BACTIS.

Enfant, épargne-toi tant de colère ! Tiens, je vais dormir là ; chasse-moi les mouches avec ta houssine : je te défie de me faire seulement ouvrir les yeux, (Il se conche.)

MYRTO.

C’est ce que nous verrons ! ( Elle passe derrière lui et le regarde, plie le genou et se penche sur lui.) Bactis, je t’aime !

BACTIS, se soulève avec un cri de surprise.

Dieux !

MYRTO.

Ah ! je t’ai fait ouvrir les yeux !

BACTIS, se relevant, irrité.

Cruelle, tu mentais ! Eh bien ! pour ce jeu-là, tu mériterais la mort…


MYRTO, recule effrayée.

Tu me menaces ?

BACTIS.

Va-t’en ! tu as le droit de m’ôter la vie, mais non celui de vouloir égarer mon âme. Va-t’en !

MYRTO.

Insensé, tu parles en maître !

BACTIS.

Oui, car je suis en ce moment plus que toi, qui sacrifies à la ruse et à la haine la fierté de ton état et celle de ton sexe.

MYRTO, émue.

Quel serait donc le crime ? où donc serait le mensonge ? Ne pourrais-je t’aimer sans honte ? n’étais-tu pas un chef et un guerrier dans ta patrie ? n’as-tu pas reçu les leçons des sages de ta religion ?

BACTIS, troublé.

Ne me parle plus !

MYRTO.

Alors parle-moi, il le faut ! On raconte sur toi des choses étranges, on dit qu’une divinité mystérieuse te protège, qu’elle a guéri les blessures dont tu étais couvert quand tu fus amené ici ; enfin les autres esclaves prétendent qu’elle te donne des forces qui sont au-dessus de ton âge, que malgré la délicatesse de tes bras tu portes les plus lourds fardeaux, et que, durant la moisson, aucun d’eux ne peut suivre le rhythme agile de ta faucille.

BACTIS.

La divinité qui me protège n’est pas d’une religion différente de la tienne, Elle s’appelle volonté ou courage, et son temple est partout sous le ciel.

MYRTO, avec tendresse.

Parle-moi encore ! N’es-tu pas né au-delà de l’Hémus, dans les déserts de la Scythie ?

BACTIS.

Le nom de ma patrie ne t’apprendrait rien. Pour vous autres Hellènes, tous les peuples étrangers à vos lois et à vos mœurs sont des barbares ; mais sache que nous avons nos coutumes aussi belles que les vôtres, nos familles, nos préceptes et nos sages plus respectés que les vôtres ne le sont chez vous ! Mais que t’importe ce que nous sommes ?

MYRTO.

Je veux savoir qui tu es : Si tu n’étais d’un sang illustre, tu n’aurais pas osé me parler comme tu viens de le faire.

BACTIS, entraîné.

Eh bien !… j’étais le fils d’un des principaux chefs de nos tribus. Le frère de ma mère, versé dans les sciences, initié dans ses voyages aux grands mystères des diverses nations, se plaisait à former mon esprit, et voulait m’emmener en Grèce pour me faire connaître les arts de votre civilisation. Béni par mes parens, je quittai nos steppes fleuris. Ma mère ne pleura point devant moi ; mais son dernier regard déchira mon âme comme un dernier adieu. Hélas ! la reverrai-je ? En traversant les monts de la Thrace, nous fûmes assaillis par des brigands. Je défendis les jours de mon oncle jusqu’à ce que, sanglant et brisé, je fusse couché sur son cadavre. Les ravisseurs infâmes m’ont amené à Athènes, où ton père m’a acheté. Voilà toute mon histoire : y trouves-tu des prodiges, et mérite-t-elle ta curiosité ?

MYRTO.

Bactis, tu es grand, et l’infortune te grandit encore ! Délivre-toi, et emmène-moi dans ton pays ; fuyons ensemble…

BACTIS, éperdu.

Tu dis ?… O jeune fille, si c’est un piège, tu es la plus funeste des créatures ! J’ai ouï raconter la fable des sirènes, et l’on m’a appris à me méfier des grâces décevantes des femmes de la Grèce…

MYRTO.

O chaste Diane, tu l’entends ! J’ai avoué ma défaite ! J’ai dit des mots qu’une jeune fille ne dit pas sans rougir, et il ne me croit pas !

BACTIS.

Non ! Tu sais bien que je ne puis enlever la fille d’un homme qui m’a traité avec douceur et bonté. Tu ne peux pas, toi, vouloir l’abandonner au désespoir… Tu as une tendre mère…

MYRTO.

Tu me reproches ma passion ! C’est toi qui me fais rougir !… Eh bien !… malheur à toi ! Tu peux te vouer aux dieux infernaux, car ma vengeance te fera une vie pire que la mort ! Hors d’ici, profane ! Dès ce soir, tu tourneras la roue du moulin, attelé avec l’âne et le mulet, tu ne mangeras que des fèves gâtées, et tu seras vendu aux gens de la montagne, qui te condamneront au dur travail des mines !

BACTIS, la regardant avec douleur.

Je le savais bien que tu ne m’aimais pas !… (Il sort)

SCÈNE V.


MYRTO.

Bactis, mon cher Bactis !… Ah ! qu’elle est ardente, cette haine qui fait que je t’adore ! Moi te faire souffrir !… moi te faire vendre !… Ô Jupiter libérateur, aide-moi à rompre ses chaînes et à guérir son âme… Je vais pétrir pour lui les gâteaux de miel avec le plus pur froment, et répandre sur son humble couche la menthe et le romarin qui procurent les doux songes !

(Elle sort.)


SCÈNE VI.


CHRÉMYLE, sortant du bois sacré.

Quel oracle ! Lumière du soleil, quel oracle ! Je ne le comprends en aucune façon ; mais ce doit être le plus beau des oracles, puisqu’au dire des hommes les plus savans, les meilleures prédictions sont celles que l’on ne peut deviner sans l’aide du destin ! Ah : Carion, te voilà, écoute.


SCÈNE VII.
CHRÉMYLE, CARION.


CARION.

Eh bien ! mon maître, vous semblez fier et content comme un homme qui aurait mangé des anguilles de Copaïs ! CHRÉMYLE. Tais-toi, insensé ! Je ne suis repu que de la faveur céleste. Le dieu m’est enfin propice !

CARION.

Voilà une chose que vous dites tous les matins…

CHRÉMYLE.

Tais-toi, imbécile !

CARION.

Laissez-moi parler j mon maître ! Un simple peut quelquefois enseigner ceux qui se croient sages.

CHRÉMYLE.

Les sages disent qu’il ne faut pas couper la langue aux esclaves, parce que ceux qui parlent avec le plus de liberté sont les meilleurs serviteurs. Allons, dis !

CARION.

Voilà parler enfin en homme raisonnable, et je suis assez content de vous, bien que vous agissiez généralement comme une bête !

CHRÉMYLE.

Tu prends trop de liberté.

CARION.

Non, si c’est dans votre intérêt que je raisonne. Dites-moi un peu ce que vous retirez de tous les sacrifices que vous faites aux dieux ? Le meilleur de vos fruits et de vos troupeaux y passe, et autant vaudrait, comme on dit en Béotie, sauf respect, jouer un air de flûte dans le derrière d’un chien.

CHRÉMYLE.

Tu voudrais me voir agir comme ces avares qui n’offrent que des bêtes malades ou des fruits gâtés ?

CARION.

Non, les sacrifices sont bons ; mais il faut qu’ils nous profitent, et quand une divinité est sourde comme une pierre, il faut la planter là et s’adresser à une autre.

CHRÉMYLE.

À qui t’adresserais-tu donc, si tu étais à ma place ?

CARION.

Je ne m’adresserais pas à votre beau musicien, père des Muses. Celui-là n’est bon qu’à jouer de la musette pour faire danser les cigales dans les blés. Je ne ferais pas plus de cas de la sage Minerve, qui promet toujours la paix et donne toujours la guerre. Je tournerais le dos à la blonde Cérès, qui a inventé la fatigue et la sueur. Et quant au vieux Saturne, qui mange ses enfans sans sel et sans ail, ce n’est qu’un barbare à qui je ne voudrais pas sacrifier mes vieux souliers. Le seul dieu que je tiendrais pour bon et honnête serait le dieu Trésor, et je lui demanderais non la musique, ni la sagesse, ni la science, mais bien l’or et l’argent, sans lesquels l’homme n’est rien de plus que la bête.

CHRÉMYLE.

As-tu fini ?

CARION.

J’ai dit.

CHRÉMYLE.

Il y a du bon dans ton raisonnement. Jusqu’à ce jour, j’ai été un homme pieux et modéré. J’ai demandé aux dieux la paix et la concorde, qui font fleurir la terre et marcher le commerce. Les dieux n’en ont pas moins fait à leur tête. Nous voilà depuis plus de vingt ans en guerre avec le Péloponèse et accablés de tous les fléaux. Voilà nos campagnes ruinées, nos plants de vignes, dix fois arrachés, qui commencent à peine à donner du fruit, nos figues et nos olives qui pourrissent sur l’arbre parce qu’on ne fait plus d’échanges, l’argent qui ne circule plus, l’or dont bientôt nous aurons oublié la couleur, les ouvriers qui manquent à la terre parce qu’on en fait des soldats, la peur et le découragement qui nous ôtent le pain de la bouche et la charrue des mains… Eh bien ! j’ai confié mes peines au grand Apollon, protecteur de la Grèce ;… je lui ai même fait, entre nous soit dit, d’assez vifs reproches, je l’ai menacé d’arracher les lauriers du petit bois planté par moi en son honneur. Alors une voix mélodieuse est sortie du plus épais des branches, et j’ai recueilli les paroles que voici : Ne t’éloigne pas de la demeure, celui que tu attends viendra.

CARION.

Vous attendiez donc quelqu’un ?

CHRÉMYLE.

Personne.

CARION.

Alors ce bel oracle ne sait ce qu’il dit ?

CHRÉMYLE.

Patience ! Celui que je n’attends pas viendra et m’expliquera que je l’attendais sans le savoir.

CARION.

Admirable explication, mon maître ! et comme les oracles sont toujours accomplis par ceux qui y croient, vous voilà attendant ce quelqu’un que vous n’attendiez pas du tout !

CHRÉMYLE.

Te permettrais-tu de plaisanter ton maître ? Tu mériterais des coups, sais-tu ?

CARION.

Non ! je ne plaisante que les dieux.

CHRÉMYLE.

À la bonne heure ! Cela n’est pas contraire aux lois. Pourvu qu’on n’attaque pas sérieusement la religion, on peut tout dire.

CARION.

D’où l’on pourrait conclure que le dieu du rire est réputé chez les Athéniens le premier des dieux ? Mais pensez à ce que je vous ai dit, mon maître. Faites vos prières au dieu Trésor.

CHRÉMYLE.

Je t’écouterais bien volontiers ; mais je ne le connais pas. Est-ce quelque nouveau dieu ?

CARION.

C’est un dieu de la Perse.

CHRÉMYLE.

Qui t’en a parlé ?

CARION.

Personne. Je l’ai vu en rêve.

CHRÉMYLE.

Les rêves ne mentent pas. Comment était-il fait, ce dieu étranger ?

CARION.

Il était tout or des pieds à la tête, et il avait la forme d’une belle cruche.

CHRÉMYLE.

C’est ainsi, m’a-t-on dit, qu’on représente la déesse Isis ?

CARION.

Isis ? Je ne connais pas bien celle-là ; mais mon dieu, à moi, n’était pas une cruche vide. Une source intarissable de vin délicieux bouillonnait dans son large ventre, et s’épanchait par sa gueule, qui riait comme une bouche de Silène, et dans ce vin nageaient des perles, des boudins, des rubis, des grillades et de l’or liquide qui coulait comme un fleuve, sans jamais s’épuiser ni se ralentir.

CHRÉMYLE.

Carion, tu as fait là un beau rêve ! Allons un peu sur le chemin qui mène à la mer. Celui qu’Apollon m’annonce arrivera peut-être par là, et qui sait si ce n’est pas le dieu Trésor en personne ? (Il sort.)

CARION.

Mon maître devient chaque jour plus crédule. J’arriverais peut-être, si je le voulais, à lui persuader que je suis un dieu moi-même ! (Il sort.)


ACTE DEUXIÈME.


SCÈNE PREMIÈRE.
MERCURE, tirant Plutus par une corde. PLUTUS..
(Plutus est aveugle, bossu, boiteux et couvert de haillons.)


MERCURE.

Allons, marche donc ! N’es-tu pas honteux de te faire tirer comme un chien en laisse ?

PLUTUS.

Patience, Mercure, patience donc !

MERCURE.

O le plus engourdi des êtres ! Je ne connais pas de plus rude corvée que celle de te mener chez les honnêtes gens !

PLUTUS.

Je le crois bien ! tu crains d’être mis à la porte !

MERCURE.

Le fait est que je ne me sens pas très en sûreté chez ces gens de la campagne. Ils n’ont rien à gagner à la guerre, et ils s’en prennent à moi de leurs pertes. Le commerce ne marche pas, disent-ils.

PLUTUS.

Réponds-leur qu’il vole.

MERCURE.

Ah ! tu fais de l’esprit, toi ? Voyons, il faut que par l’ordre de Jupiter et pour ne point fâcher Apollon, qui protège les Athéniens, je te conduise aujourd’hui chez les paysans. Hâtons-nous, je n’ai pas de temps à perdre, moi !

PLUTUS.

Je n’irai pas plus loin, Mercure ; je suis trop fatigué quand il me faut aller chez ceux qui travaillent. Ton père me fait une vexation et une injustice. Je n’aime à enrichir que les riches. Cela donne moins de peine. (Il s’assied.)

MERCURE.
Couche-toi donc comme un chien, stupide paresseux ! Vraiment, si les hommes te connaissaient, ils ne t’auraient pas même rangé parmi les dieux subalternes.
PLUTUS.

Qu’est-ce que tu dis, Mercure ? Je suis un dieu ?

MERCURE.

Te voilà sourd à présent ? Il ne te manquait que cela !

PLUTUS.

Je ne suis pas sourd. Si les hommes me prennent pour un dieu, j’en suis un, et j’entends que tu me traites comme ton égal.

MERCURE.

Mon égal ? toi, mon esclave ! Prends garde que je ne t’applique mon caducée sur les oreilles !

PLUTUS.

Oui-da ! je ne te crains guère, l’homme au petit chapeau ! L’esclave, c’est toi, mon bon ami, car tu ne peux te passer de moi ; sans moi, tu n’es rien ; c’est ce qui fait que tu n’es pas plus dieu que moi-même.

MERCURE.

Tais-toi, brute ! Je suis le fils de Jupiter !

PLUTUS.

La preuve ?

MERCURE.

Les ailes de mon cerveau. Je suis l’intelligence, l’invention, le calcul, l’activité… Si les hommes abusent de mes conseils, ce n’est pas ma faute.

PLUTUS.

En attendant, tu te conduis comme un fripon, et je me déclare innocent de tout le mal auquel tu m’emploies. Tu reçois l’hommage des courtisanes, des calomniateurs et de toutes les sangsues qui se collent aux deniers publics. Tiens, laisse-moi tranquille. Je veux faire ici un bon somme, et tes subtilités me fatiguent, (Il se couche.)

MERCURE.

Dors donc, associé de malheur ! Maudit soit le jour où le destin lia mes pas agiles à ton pas inégal et fantasque, tantôt lourd comme le plomb, tantôt rapide comme la foudre !


SCÈNE II
MERCURE, PLUTUS endormi, MYRTO.


MYRTO, surprise.

D’où viens-tu, bel étranger ? Es-tu quelque prêtre de Mercure, que tu te pares de ses attributs ?

MERCURE.

As-tu quelque requête à soumettre au dieu que tu viens de nommer ? Parle, fille charmante. Tu ne saurais éprouver de refus.

MYRTO.

O voyageur mystérieux, dis-moi…

MERCURE.

Appelle-moi Mercure, comme si tu lui parlais à lui-même.

MYRTO.

Soit ! tu me comprendras mieux, et peut-être que le dieu m’entendra… O Mercure, protecteur des amans que le destin sépare ! toi qui sers, dit-on, de messager aux dieux, instruis-moi dans l’art de surmonter les obstacles ! Je ne suis qu’une fille des champs, j’ignore l’art de me rendre aimable, et je ne suis pas encore dans l’âge où l’on ose demander à Cypris et aux Grâces le secret de triompher d’un cœur rebelle.

MERCURE.

Quel est donc ce rebelle ? Est-il né sous les glaces de l’Ourse ou dans l’antre de Polyphème, pour méconnaître tant de charmes ?

MYRTO.

Mercure est le dieu de l’éloquence trompeuse ; ne parle pas comme lui ! Donne-moi seulement le moyen de désarmer la destinée ! Celui que j’aime… tiens, le voilà ! (Bactis passe au fond portant une gerbe.)

MERCURE.

Qu’ai-je vu ? un esclave ?

MYRTO.

(Bactis s’arrête au moment de disparapitre : masqué par quelques arbustes, il écoute.)

Le captif que j’ai cru détester d’abord, parce qu’il évitait mon regard et semblait rougir de colère quand j’avais surpris le sien ; oui ! un esclave que j’aurais voulu soumettre et qui bravait mes menaces, un jeune sage qui me dédaigne ou se méfie… ou plutôt… Non ! c’est un dieu condamné comme Apollon à garder les troupeaux, c’est quelque jeune et brillant immortel plié sous la chaîne de la servitude ?

MERCURE.

Jeune fille, crois à l’amour et ne perds pas l’espérance. Regarde ce vieillard endormi !

MYRTO, apercevant Plutus.

Ah ! cet homme si laid ?

MERCURE.

Ce jeune captif que tu aimes est un simple mortel, et ce triste vieillard est un dieu.

MYRTO.

Je ne te comprends pas.

MERCURE.

Tu me comprendras plus tard, quand tu verras que ce dieu-là peut tout. Prends soin de te le rendre favorable. Je le laisse à ta garde, car il est aveugle. Dès qu’il sera éveillé, conduis-le dans la maison d’un certain Chrémyle.

MYRTO.

Chrémyle ? C’est mon père, et sa maison est là tout près.

MERCURE.
Alors ma commission est faite, et je peux m’en aller à mes affaires. Dis à ton père que ce vieillard est l’hôte annoncé par Apollon et que Jupiter lui envoie. Hâtez-vous tous de mettre ses dons à profit, car je reviendrai bientôt le chercher.
MYRTO.

Mais quel dieu est-ce donc ?

MERCURE.

Son nom est Plutus. Adieu ! (Il sort.)


SCÈNE III.
MYRTO, PLUTUS, endormi, BACTIS, qui a posé sa gerbe au fond, et qui s’approche doucement.


MYRTO, sans voir Bactis.

Un dieu ? Le dieu des richesses, ce vieillard sordide !… Cet étranger s’est moqué de moi. Mercure aime à railler, et j’ai eu tort de lui dire mon secret.

BACTIS, ému.

Ah ! Myrto !…

MYRTO, tressaillant.

Que fais-tu là ? D’où viens-tu ?

BACTIS.

Myrto !…

MYRTO, intimidée.

Qu’as-tu à me dire ?

BACTIS, éperdu.

Myrto !…

MYRTO.

Tais-toi, on vient !


SCÈNE IV.
MYRTO, BACTIS, CHRÉMYLE, CARION, PLUTUS, endormi.


MYRTO.

Ah ! venez ici, mon père ; venez et voyez le bel hôte que les dieux vous envoient.

CHRÉMYLE.

Est-ce lui enfin ? Ce doit être lui ! (voyant Plutus de près.) O Apollon ! quel est ce monstre ?

MYRTO.

Quelqu’un l’a conduit ici en me chargeant de vous dire que son nom est Plutus.

CHRÉMYLE.

Plutus, lui ? (Naïvement.) Dieux, qu’il est beau !

CARION.

Oui, barbu comme un bouc et chauve comme une citrouille !

CHRÉMYLE.

Tais-toi, rebut des humains, c’est Plutus !

CARION.

Si c’était Plutus en personne, je ne dis pas. Ses traits sont mal ébauchés, mais sa physionomie ne manque pas de charme… Pourtant je ne reconnais pas en lui la cruche d’or de mon rêve.

CHRÉMYLE, à Myrto.

De quelle part l’a-t-on amené chez nous ? Dis !

MYRTO.

On a dit qu’Apollon vous avait annoncé sa visite.

CHRÉMYLE.

Plus de doutes, c’est lui, lui-même ! O jour trois fois fortuné ! (A Carion.) Nieras-tu encore la clarté de l’oracle ? (A Myrto.) Cours avertir nos parens, nos amis, nos voisins, et même nos ouvriers ! Je veux leur montrer Plutus ; je veux leur dire : Voilà Plutus qui est chez moi ! Un dieu est mon hôte et mon compère !

MYRTO, à Bactis.

Viens, tu m’aideras à les rassembler, (Ils sortent.)


SCÈNE V.
CARION, CHRÉMYLE, PLUTUS, endormi.


CHRÉMYLE, agité et charmé, couvant Plutus des yeux.

Cette fois tu ne diras pas. que je suis dupe ! N’ai-je pas compris tout de suite, moi, qu’il s’agissait de la visite de Plutus en personne ?

CARION.

Il me semblait, mon maître, que j’y avais songé avant vous ?

CHRÉMYLE.

Tu déraisonnes. J’y ai pensé le premier, j’y ai pensé tout seul !

CARION.

Pourtant…

CHRÉMYLE.

Silence ! Le voilà, je crois, qui s’éveille ! (Plutus bâille et se soulève un peu.)

CARION.

Attendez ! Je veux lui demander s’il est tout de bon celui que vous croyez, car, entre nous soit dit, il n’en a pas la mine.

CHRÉMYLE.

Ne vois-tu pas les rayons d’or qui sortent de sa tête ?

CARION.

Je ne vois pas plus de rayons à sa tête qu’à la vôtre.

CHRÉMYLE.

Gouverne ta langue, sot que tu es, et parle-lui honnêtement.

CARION.

Soyez tranquille, vous allez voir ! (A Plutus.) Or çà, vieux chassieux, comment vous appelle-t-on ?

PLUTUS, lourdement.

Hein ?

CARION.

Bon ! il est sourd ! (Lui criant dans l’oreille.) Comment vous appelle-t-on ?

PLUTUS.
Imbécile !
CARION.

Vous vous appelez imbécile ?

PLUTUS.

Non, c’est toi.

CARION.

Merci ! Et vous ?

PLUTUS.

Plutus.

CHRÉMYLE, à Carion.

Ah ! tu vois bien ! (A Plutus, criant.} Et c’est le divin Apollon qui vous a enseigné le chemin de ma demeure ? Répondez, je vous prie !

PLUTUS, se bouchant les oreilles.

Vous m’ennuyez.

CARION.

Il a le réveil maussade.

PLUTUS.

Où est Mercure ? Appelez Mercure pour qu’il me remmène.

CHRÉMYLE, effrayé.

Vous voulez nous quitter ?

PLUTUS.

Tout de suite.

CHRÉMYLE.

Vous ne vous plaisez pas ici ?

PLUTUS.

Où suis-je ? à la campagne ? Je n’aime pas la campagne. Je veux m’en aller ! (criant.) Mercure !…

CHRÉMYLE.

Mais n’ôtes-vous pas ici par l’ordre de Jupiter ?

PLUTUS.

Je me moque bien de Jupiter !

CHRÉMYLE.

Mais Apollon…

PLUTUS.

Votre Apollon radote !

CHRÉMYLE.

Vous blasphémez ?

PLUTUS.

Cela ne vous regarde pas.

CHRÉMYLE.

Fi ! voilà un dieu impie et bien mal appris !

CARION.

C’est le dieu Trésor, je le reconnais à cette heure !

CHRÉMYLE.

À quoi le reconnais-tu ?

CARION.

À sa stupidité. Qu’y a-t-il, je vous le demande, de plus lourd, de plus sourd, de plus grossier, de plus ingrat, de plus insensible que l’or et l’argent ? Cela vient-il au-devant de nos désirs ? Cela court-il après les malheureux ? Cela a moins de raisonnement que le bœuf qui laboure ! Croyez-moi, mon maître, attachez-moi ce dieu-ci avec de bonnes cordes et frappez-le de verges jusqu’à ce qu’il vous obéisse, après quoi vous le laisserez aller et devenir ce qu’il pourra.

CHRÉMYLE.

Non ; je crains la colère des dieux qui me l’ont donné pour hôte.

CARION.

Alors confiez-le-moi, et je vous réponds de lui ! Vous voyez bien qu’il est aveugle ? Je le mènerai au bord du précipice, et je le laisserai là, sans bâton, jusqu’à ce qu’il demande grâce.

CHRÉMYLE.

C’est une idée, cela ! Va, et ne le maltraite pas trop.

CARION, clignant de l’œil.

Si fait, je veux le battre un peu !

PLUTUS.

Voyons, voyons ! ne me tourmentez pas. Je cède.

CHRÉMYLE.

Vous restez avec nous ?

PLUTUS.

Puisqu’il le faut !

CHRÉMYLE.

Alors vive la joie !


SCÈNE VI.
CHRÉMYLE, CARION, PLUTUS, MYRTO.


CHRÉMYLE.

Eh bien ! nos amis…

MYRTO.

Bactis s’occupe de les avertir. Plusieurs sont déjà chez nous.

CHRÉMYLE.

Courons célébrer la venue d’un hôte si précieux et si rare !

CARION.

Permettez, mon maître. C’est agir comme des fous que d’étaler la richesse devant tant de monde ! Prenez garde qu’à la fin du repas, quand vous aurez bu plus que de raison avec vos amis, ceux-ci ne vous enlèvent le dieu Trésor.

CHRÉMYLE, à Plutus.

Quoi ! tu te laisserais enlever ?

PLUTUS.

Que veux-tu ? Je ne suis pas le dieu Mars ; je crains les coups, et j’appartiens à qui me fait violence.

CHRÉMYLE.
Alors je vais te lier bras et jambes ?
CARION.

Quand vous serez ivre, vous le délierez vous-même !

CHRÉMYLE.

Alors… écoutez. Je ne suis ni jaloux, ni avare, et je consens à voir devenir riches les gens de bien qui le méritent. Si Plutus n’était pas aveugle, il ne ferait pas tant d’injustices, et il connaîtrait ses vrais amis. Conduisons-le au temple d’Esculape, et demandons à ce dieu de rendre la vue à un confrère. Nous laisserons Plutus toute la nuit dans le temple avec les cérémonies d’usage, et nous l’irons chercher au point du jour. S’il voit clair, il connaîtra bien que nous sommes des gens sages, économes et justes. Il ne voudra plus retourner dans les villes, et le bonheur habitera chez nous comme au temps où nos pères relevaient leurs cheveux avec la cigale d’or. J’ai dît. (Bactis entre.)

MYRTO.

Et vous avez bien dit, mon père, il est peut-être autour de nous des gens vertueux (Regardant Bactis.) dans la peine, dans l’esclavage même…

CARION.

Moi par exemple !

MYRTO.

Plutus clairvoyant reconnaîtra les bons.

CHRÉMYLE.

Oui, oui, Plutus, debout ! Marchons au temple !

PLUTUS.

Mais je ne veux pas, moi !

CHRÉMYLE.

Vous ne voulez pas recouvrer la vue ?

PLUTUS.

J’aime autant rester comme je suis.

CARION.

Pourquoi, vieux fou ?

PLUTUS.

Parce que, depuis tant de siècles que je suis aveugle, je n’ai jamais rencontré d’honnêtes gens.

CARION.

Cela n’est pas étonnant. Nous autres, qui voyons clair, nous n’en rencontrons pas davantage !

CHRÉMYLE.

C’est assez discourir. Je ne veux pas renoncer à mon dessein. Marchez, Plutus, ou nous vous porterons.


SCÈNE VII.
LES MEMES, LA PAUVRETÉ. [Elle apparaît au seuil du bois sacré ; elle est vêtue proprement, à la manière des sibylles, bien drapée, couleurs sombres. C’est une grande femme, encore belle.)


LA PAUVRETÉ.

Où courez-vous, ô insensés ? Arrêtez ! arrêtez, vous dis-je !

CARION.

Qui est celle-ci, et d’où sort-elle ?

LA PAUVRETÉ.

Je suis votre meilleure amie, votre divinité protectrice.

CHRÉMYLE.

Encore une divinité ? Ma maison va devenir un nouvel Olympe ! Viens-tu aussi de la part d’Apollon ? vénérable déesse ?

LA PAUVRETÉ.

Oui ! (Montrant Plutus.) Je suis mieux connue que celui-ci d’Apollon et des Muses.

CHRÉMYLE.

Alors sois la bienvenue ! (Aux autres.) C’est une belle jeune femme ! (À la Pauvreté.) Dis-nous un peu ton nom !

LA PAUVRETÉ.

La Pauvreté.

CHRÉMYLE, reculant.

Oh ! l’horrible vieille ! l

CARION.

Sauvons-nous ! C’est la quatrième parque !

CHRÉMYLE.

Et la plus laide, la plus méchante des furies ! Plutus, chasse-la, protège-nous !

LA PAUVRETÉ.

Quoi ? j’ai demeuré tant d’années avec vous, et vous avez peur de moi, lâches ingrats !

CHRÉMYLE.

Nous ne te connaissons plus !

CARION.

Et nous ne voulons plus te connaître.. Va-t’en ! Cabaretière à fausses mesures, hôtesse des ruines, compagne des loups et des chiens errans, veux-tu nous faire manger des vipères ? Nous avons assez de toi, va-t’en !

CHRÉMYLE.

Va-t’en, et ne souille pas l’entrée de ce bois sacré, où tu as la malice de te tenir pour échapper à notre colère ! Va-t’en, et sois trois fois maudite !

LA PAUVRETÉ.

Avez-vous fini de m’injurier, extravagans que vous êtes ? Ne m’écouterez-vous pas ?

CHRÉMYLE.

Non.

CARION.

Tu es condamnée d’avance, toi et les tiens.

BACTIS.

Chrémyle, tu as toujours été doux et hospitalier. Écoute cette femme, et tu verras bien à ses discours si elle vient de la lumière ou des ténèbres.

CHRÉMYLE.
Mais si elle nous persuade de renvoyer Plutus ?
BACTIS.

Elle ne te persuadera pas, si tu as de meilleures raisons que les siennes.

CHRÉMYLE.

Et si je n’en trouve pas, il me faudra donc la croire ? C’est ce que je ne veux pas.

MYRTO.

Mais vous en aurez, mon père ; vous êtes un homme sage.

CHRÉMYLE.

Certainement je suis un homme sage, et aussi capable de bien raisonner que tous ceux de la ville ; mais…

MYRTO, bas à son père.

Ne l’offensez pas, laissez-la parler. N’est-elle pas à craindre ?

CHRÉMYLE.

Eh bien !… je veux parler le premier, et je lui dirai de telles vérités qu’elle n’osera pas répliquer un seul mot !

LA PAUVRETÉ.

Va, je t’écoute.

CHRÉMYLE, important et naïf.

Faites bien attention à ce que je vais lui dire ! — A voir la manière dont les choses sont arrangées en ce monde, ne reconnaîtras-tu pas que la vie est une fureur ou plutôt une rage ? La plupart des scélérats sont dans l’opulence, et la plupart des honnêtes gens sont à plaindre, manquent de pain, et passent leurs jours en ta compagnie ! Si Plutus, que voici (il le salue), au lieu de marcher à tâtons et de s’arrêter où le hasard le pousse, devient capable de se bien conduire, il fuira les méchans, et de cette façon, les hommes ayant intérêt à lui plaire, il fera que tout le monde aura de la piété, de la vertu et des richesses. Peut-on rien voir de plus avantageux, et ne trouves-tu pas que personne ne pouvait imaginer rien de plus beau que mon idée ?

MYRTO.

Mon père a raison.

CARION.

Mon maître parle d’or.

LA PAUVRETÉ.

Te voilà bien fier d’avoir trouvé cela, bon Chrémyle ! Mais tu n’as pas songé à ceci, que les hommes, devenant pieux par intérêt, ne seront plus que des hypocrites ! En quoi la vertu a-t-elle besoin de tant de richesse, et où as-tu pris que la richesse donne le bonheur ? Que deviendrez-vous quand personne n’aura plus de désirs ? Qui se souciera d’apprendre les sciences, les arts et les métiers ? Qui voudra être forgeron, constructeur de navires, charron, tailleur, faire de la brique, blanchir la laine, préparer les cuirs ou fendre la terre avec la charrue pour obtenir les dons de Cérès, si chacun peut vivre dans une molle paresse ?

CHRÉMYLE.

Tout ce que tu dis là, nous le ferons faire par nos esclaves.

LA PAUVRETÉ.

Et où en trouverez-vous ?

CHRÉMYLE.

Vraiment ! nous en achèterons.

LA PAUVRETÉ.

Et qui voudra vous en vendre ?

CHRÉMYLE.

Bah ! ces marchands de Thessalie, qui vivent, comme l’on dit, du produit de la chair humaine.

BACTIS, tressaillant.

O dieux !

LA PAUVRETÉ, lui mettant la main sur l’épaule..

Oui, ces gens qui vont à la chasse aux hommes au péril de leur vie ! Voilà, Chrémyle, comment tu entends la justice ?

CARION.

Quand nos maîtres seront riches, les esclaves seront bien nourris, bien vêtus…

LA PAUVRETÉ.

Tu parles comme un homme dégradé par la servitude ; mais toi, Chrémyle, tu confonds toutes choses, et tu n’entends même pas tes intérêts. Ne vois-tu pas que Plutus n’est qu’une force inerte, un leurre, et que, pour l’instruire, les dieux te l’envoient couvert de haillons, infirme et repoussant ? Va ! ne demande pas qu’il recouvre la vue, car il ne saura pas s’en servir. Il ne peut rien par lui-même, et s’il visite un jour également tous les hommes, c’est moi et mon frère le Travail qui l’aurons forcé d’ouvrir ses mains avares ! En attendant, ne te fie pas aux promesses que tu lui arracherais et ne persuade pas aux autres de me chasser, ou bien compte que tu ne trouveras plus personne pour porter avec toi le fardeau de la vie. Tu seras forcé de bêcher ton champ tout seul et de mener une existence beaucoup plus dure que tu ne penses. Tu n’auras ni lits ni tapis pour te coucher : quel ouvrier voudra en faire, s’il compte que le salaire lui viendra en dormant ? Lorsque tu célébreras des noces dans ta maison, tu n’auras point d’essences pour parfumer tes convives, plus de ces étoffes artistement brochées et magnifiquement teintes dans la pourpre, dont se parent les jeunes époux, plus de vases précieux, honneur des familles, plus de vins généreux, plus d’autels de marbre, plus de temples, plus de jeux, plus de bains, plus rien de ce que vous estimez utile ou nécessaire. Allez, pauvres aveugles, ne vous mettez pas sous la conduite de ce malheureux qui est la proie des mauvaises passions et la cause de tous les crimes. Vous ne voyez pas ses hideux satellites rangés autour de lui ! Non, vos yeux abusés n’aperçoivent pas ce cortège sinistre : l’orgueil, l’envie, la sottise, la fureur, la mollesse, l’insolence, la folies le mensonge et la lâcheté ! Ces furies bercent son sommeil funeste, tandis qu’autour de mes veilles fécondes veillent avec moi trois compagnes fidèles : la probité, la sagesse et la persévérance.

CHRÉMYLE.

Il y a du vrai dans tout cela.

CARION.

Quoi ! mon maître, vous voilà déjà ébranlé et prêt à tomber dans ses pièges ? O verges et carcans ! tu as menti, détestable pauvreté ! Ton cortège à toi, ce sont les tiraillemens de la faim, les cris, les plaies et la vermine ! Tes présens, les haillons, une natte pourrie pour tapis, une pierre pour oreiller, de la mauve au lieu de pain et de méchantes feuilles de rave accommodées en bouillie ! En fait de siège, tu donnes à tes convives le couvercle d’une amphore brisée, et en guise de mortier pour broyer leur grain, un vieux fond de tonneau plein de fentes. Pour la nuit, tu leur procures une litière de joncs pleine de cousins, insectes maudits, qui de leur voix aiguë et implacable chantent aux oreilles du pauvre longtemps avant l’aurore : « Allons ! debout ! le sommeil est inutile à qui doit mourir de faim ! » Qu’as-tu à répondre ? Ne sont-ce pas là tes bienfaits ?

CHRÉMYLE.

Tu as dit la vérité. Oui, voilà le sort qu’elle m’offre !

LA PAUVRETÉ.

Esclave, ce n’est pas la vie des pauvres que tu viens de dépeindre, c’est celle des gueux et des mendians.

CHRÉMYLE.

C’est la vérité du proverbe : « pauvreté, sœur de gueuserie ! »

LA PAUVRETÉ.

C’est un proverbe menteur ! Ma vie, à moi, n’a rien de commun avec la misère. Le gueux n’a jamais rien, il aime à croupir dans l’inaction. Le pauvre a toujours quelque chose. Il est sobre, il ne se laisse pas dégrader par le vice ; il s’estime et se respecte.

CHRÉMYLE.

Oh ! par Cérès ! tu nous promets là une belle vie, où, en épargnant et travaillant toujours, on ne peut pas laisser seulement de quoi se faire enterrer avec honneur !

LA PAUVRETÉ.

Qu’importe la pompe des funérailles, si la vie a été saine et heureuse ? Ignores-tu que je suis bonne au corps autant qu’à l’esprit ? C’est de Plutus que vous viennent la goutte, le gros ventre et les jambes enflées. C’est par moi que vous restez sveltes, légers, robustes et redoutables à vos ennemis ! Avec moi, l’on est modeste…

CARION.

Avec toi, on est voleur, et comme il y a du danger à l’être, on a la modestie de ne s’en point vanter.

LA PAUVRETÉ.

Arrière, bouffon ! Les voleurs sont les ennemis die la pauvreté et les premiers serviteurs de Plutus. (A Chrémyle.) Vois les orateurs, tant qu’ils sont pauvres, ils plaident pour le bonheur du peuple et la gloire de la patrie ;… dès qu’ils se sont enrichis, la patrie et le peuple n’ont pas d’ennemis plus cruels.

CHRÉMYLE.

Par Minerve ! toute méchante que tu es, tu dis des choses vraies. Il n’en est pas moins certain que tous les hommes te fuient.

LA PAUVRETÉ.

Parce que je les rends meilleurs. Est-ce que les enfans ne fuient pas les salutaires leçons de leurs parens ? est-ce que les humains connaissent aisément ce qui leur conviendrait le mieux ?

CHRÉMYLE.

Que Jupiter et tous les dieux réunis confondent ton bavardage incommode ! Tiens, en voilà assez ! va te faire pendre et ne me dis plus rien ; car tu auras beau chercher à me persuader, tu n’y réussira jamais ! Tais-toi et va-t’en !

LA PAUVRETÉ.

Un temps viendra où vous me rappellerez !

CHRÉMYLE.

Alors tu reviendras ; mais pour le moment je veux être riche et faire bonne chère avec ma famille. Je veux me baigner, me parfumer, oublier mes peines et me moquer de toi ! (La pauvreté disparaît.) — (A Carion.) Allons vite trouver Esculape ! Entrons à la maison pour prendre des couvertures, des offrandes, et tout ce qu’il faut. Nous remettrons à demain nos convives, et chacun passera la nuit dans l’attente du bonheur.

CARION.

Allons, Plutus, en route ! Par Mercure, il dort tout debout !

CHRÉMYLE.

Fais-le marcher ; tire, pousse, allons ! (Ils sortent.)


SCÈNE VIII.
BACTIS, MYRTO.


MYRTO.

N’allons-nous pas avec eux ?

BACTIS.

Ne nous inquiéterons-nous pas plutôt d’apaiser et d’honorer la Pauvreté, qui vient d’être si mal reçue ?

MYRTO.

Oui, la prudence le conseille ; mais… où aura-t-elle passé ?

BACTIS, montrant le bois sacré.

Elle est rentrée là, elle va en sortir, et nous la reconduirons avec respect jusqu’à la dernière borne de vos champs.

MYRTO.

Mais… si elle est sortie par l’autre porte du bois sacré ?

BACTIS.
Non ; le chemin est coupé par une saignée qu’on y a faite hier, et qui n’est pas encore recouverte.
MYRTO.

Elle aura pu prendre sur la gauche, dans les vignes ?

BACTIS.

Non, il y a là des arbres abattus qui empêchent de passer.

MYRTO.

Mais… le long du ruisseau ?

BACTIS.

Les bœufs, en allant boire, ont piétiné tout le rivage, il n’y a plus trace de sentier.

MYRTO.

Il faut donc l’attendre ici ? Je l’attendrai. Ne portes-tu pas cette gerbe à la maison ?

BACTIS.

La nuit descend. N’auras-tu pas quelque frayeur de rester seule ?

MYRTO.

Si j’ai peur, j’invoquerai cette déesse.

BACTIS.

Mais… si elle est déjà partie ?

MYRTO.

Tu disais qu’elle ne pouvait sortir que par cette porte ?

BACTIS.

Myrto !… laisse-moi rester près de toi…

MYRTO.

Tu aimes donc la société de l’ennemi ? Ignores-tu que je te hais ?

BACTIS, cueillant une branche.

Tiens, frappe-moi si c’est ton plaisir ; mais ne me dis pas de te quitter.

MYRTO.

Bactis, mon cher Bactis !… Mais, non ! je suis menteuse, je suis cruelle ! j’aime à faire souffrir, j’ai la perfidie de Circé et la flatterie des sirènes. Fuis-moi, Bactis, je suis la plus funeste des créatures !

BACTIS, à genoux.

Myrto !… rêve de mes nuits, aiguillon de ma douleur, pardonne !

MYRTO.

Tu m’aimais donc, ô le plus fourbe des étrangers !

BACTIS.

Et tu ne le voyais pas !

MYRTO.

Lequel de nous était le plus aveugle ?

BACTIS.

Chère Myrto !…

MYRTO, le relevant.

Hélas ! le sort nous sépare. Quelle secourable déesse allons-nous invoquer ?

BACTIS.
Aime-moi beaucoup pour attendrir les dieux !
MYRTO.

Reprends ta gerbe, ma mère doit m’attendre.

BACTIS.

Ta mère me plaint et m’estime. Allons lui demander conseil, (Ils sortent.)


ACTE TROISIÈME.


SCÈNE PREMIÈRE.
MYRTO, CARION.


MYRTO.

Est-il vrai qu’il ait recouvré la vue ?

CARION.

Le plus grand bonheur du monde est arrivé à mon maître, à son fils, à vous, à moi, — car j’espère en avoir ma part, — enfin à Plutus lui-même, dont les yeux éteints sont devenus plus brillans que deux étoiles. Laissez-moi courir pour que le premier j’annonce la nouvelle à votre mère, car toute bonne nouvelle a droit à un présent, et je lui veux demander un de ces gâteaux qu’elle fait si bien.

MYRTO.

Je t’en donnerai tout un collier, si tu me racontes l’aventure sans y mêler tes paroles de fou.

CARION.

Laissez-moi devenir riche ! Je ne dirai alors que des choses sages, et qui paraîtront admirables à tout le monde ! Écoutez bien : sitôt que nous sommes sortis d’ici hier soir, nous avons conduit Plutus à la mer, et nous l’y avons bien lavé.

MYRTO.

Un bain froid à un vieillard !

CARION.

Il n’était pas trop content ; mais nous l’avons bien vite conduit au temple d’Esculape. Nous y avons consacré les gâteaux et la farine avec la flamme de Vulcain, suivant l’usage, après quoi nous avons couché Plutus sur un petit lit, et chacun s’en est accommodé un tout semblable pour faire la veillée avec lui. Il y avait là bon nombre de malades, entre autres ce Néoclidès qui se dit aveugle aussi, et qui vole la république aussi proprement que s’il avait les yeux de Lyncée. Or, quand nous avons tous été couchés dans le temple, le sacrificateur est venu nous commander de dormir et de ne pas bouger, quelque chose que nous pussions voir et entendre. Moi, dans l’attente de quelque prodige, je me tenais bien éveillé, quand je vis mon homme qui prenait sur la table sacrée les figues, les gâteaux, toutes les offrandes, et qui les mettait dans un grand sac pour les emporter.

MYRTO.

Est-ce là tout le miracle que tu as vu ?

CARION.

Non, car j’ai vu Esculape comme je vous vois ! Le sacrificateur venait d’éteindre toutes les lampes, lorsque le dieu de la santé, le père de tant de beaux enfans, le mien par conséquent, est arrivé du fond du sanctuaire, ; accompagné de ses deux prêtresses Jaso et Panacée.

MYRTO.

Comment les as-tu vus sans lumière ?

CARION.

Je n’en sais rien, mais j’ai remarqué qu’en passant près de moi, l’une de ces dames rougissait et que l’autre baissait les yeux. Esculape s’est approché de Plutus et lui a essuyé le visage avec un linge fin. Puis il a sifflé, pendant que Panacée couvrait d’un voile de pourpre la tête de Plutus. Alors deux serpens énormes sont accourus, ils se sont glissés sous le voile, ils ont léché délicatement les yeux du malade…

MYRTO.

Tu as vu cela malgré le voile ?

CARION.

Parfaitement. Et tout aussitôt Plutus s’est levé, voyant et saluant tout le monde. Nous avons couru tous l’embrasser, et le voici qui arrive avec votre père. Ils ne viennent pas vite, au milieu de la foule qui se presse autour d’eux ! Chacun veut toucher et caresser Plutus, les pauvres se réjouissent, les riches tremblent de perdre ses faveurs. Écoutez, voici les cris et les acclamations de triomphe, et, comme nous manquons de musiciens et de joueurs de flûte, vous allez entendre un vieillard que personne ne connaît, une espèce de rapsode qui passait et qui s’est joint à nous, lequel célèbre en très joli langage les louanges de Plutus et la joie des assistons.

MYRTO.

C’est donc comme sur le théâtre d’Athènes, où la mode est venue de ne plus faire chanter le chœur, mais de faire parler un acteur qui se mêle à la pièce ?

CARION.

Absolument. Écoutez, écoutez ! Le voilai les voilà tous ! Évaï ! Évaï ! (on crie derrière le théâtre : Évaï ! Évai !)


SCÈNE II.
CARION, MYRTO, CHRÉMYLE, PLUTUS, porté par les paysans sur un brancard de feuillage. Amis et voisins de Chrémyle avec leurs femmes et leurs enfans. MERCURE, déguisé en rapsode, avec une lyre, une barbe et un vieux sagum. — BACTUS entre d’un autre coté et se tient à l’écart.


MERCURE.

Honneur au plus beau des immortels ! honneur à Plutus, le plus chéri des dieux ! Nous brûlions de te posséder dans nos campagnes, nous étions desséchés à force de soupirer après toi. Délions les bœufs, et que le soc de la charrue se couvre de rouille ! Ta présence va nous dispenser des soucis et de la fatigue ! Tout va germer et mûrir sans que nous en prenions aucun soin. Nos raisins de Lemnos vont écraser sous leur poids les supports et les treilles ; nos jeunes plants d’oliviers vont se couvrir, avant la saison, de fruits abondans et sains ! O mes amis, ne songeons plus qu’à couper du lierre pour couronner nos coupes ! Nous allons, mollement couchés sur des tapis de violettes, au bord des sources toujours pleines, boire le vin doux parfumé de graines de myrte !

CARION.

Que ce coryphée est agréable ! Jamais personne ne parla si bien. Par ma foi, je veux aussi louer Plutus pour qu’il fasse attention à moi ! 0 dieu ami de la danse !…

PLUTUS, qui est descendu de son brancard et qui se traîne en boitant.

En voici un qui me prend pour Bacchus !

CARION.

Excuse-moi, Plutus ! N’es-tu pas le dieu des fêtes et de la bombance ?… O divin Plutus, aimable adolescent, fais que nos marchés regorgent de richesses, de bonnes têtes d’ail, de concombres précoces, de pommes, de grenades et de bons petits vêtemens de laine pour les esclaves ! Qu’on y voie accourir ces braves marchands de Béotie chargés d’oies, de canards, de tourterelles, de bisets, de lièvres, de roitelets et de sauterelles bien grasses ! Qu’on nous apporte des paniers pleins de poissons et de coquillages, et que, pressés à table, nous y mangions jusqu’à tomber dessous, après quoi, nous traînant avec délices à la manière des quadrupèdes, nous lutterons à nous pousser et à nous amonceler sous tes pieds comme un grand tas de pots cassés et de coquilles d’huîtres ! (Il s’agenouille et baise le vêtement de Plutus, qui le repousse, et va de l’un à l’autre sans pouvoir se soustraire aux hommages et aux embrassades. )

CHRÉMYLE, embarrassé, à Mercure.

Pour dire la vérité, à moins que Plutus ne fasse sortir de terre des mets délicieux, j’ignore où nous les prendrons ! Mon plus grand régal est de faire griller des pois et de les manger avec une grive et deux pinsons, en arrosant le tout d’une boisson de thym broyé, favorable à la digestion ; mais si Plutus dédaigne nos repas champêtres, il ne tiendra qu’à lui, je pense, de nous faire faire meilleure chère !

MERCURE.

Or donc, Plutus, écoute ce que l’on te dit, et réponds à ton hôte, au lieu de branler la tête !

PLUTUS.

Eh ! eh ! je ne suis point fâché de revoir la lumière du soleil ! et ces bonnes gens me font un accueil agréable. Je consens donc, pourvu qu’ils cessent de m’étouffer de leurs embrassemens, à demeurer parmi eux.

CHRÉMYLE.
Oui, oui, Plutus ! à cette heure, tu reconnais les hommes de bien, et tu vois que j’en suis !
CARION.

Le plus homme de bien, c’est moi.

MERCURE.

Tous disent la même chose ; mais allez donc dresser la table, et que chacun apporte ses provisions !

LES PAYSANS.

Oui, oui ! allons ! (Ils sortent.)

MERCURE, à Chrémyle, qui se tient toujours près de Plutus.

Va donc préparer ta maison !

CHRÉMYLE, inquiet.

Oui, mais… qui êtes-vous ?…

MERCURE.

Je suis son valet, et il veut me parler. Éloigne-toi, et ne te rends pas importun par trop de zèle.

CHRÉMYLE, à Carion et à Bactis.

Tenez-vous là, tout près, et faites bonne garde ; ne le perdez pas de vue ! (A Myrto.) Viens aider ta mère, (Ils sortent.)


SCÈNE III.
MERCURE, PLUTUS.


MERCURE.

Ah çà, vieux fou, est-ce une plaisanterie ? Prétends-tu demeurer ici, déserter ton poste, m’abandonner aux embarras des affaires et passer tes jours dans la fainéantise ?

PLUTUS.

Écoute donc, Mercure, je me trouve fort bien ici. Ces paysans font des vœux si modestes que j’aurai peu de peine à les contenter.

MERCURE.

Oui, le premier jour, parce qu’ils ne connaissent pas l’emploi des richesses ; mais ils seront bientôt dévorés d’une soif ardente, et ils te feront travailler comme un esclave !

PLUTUS.

S’ils ont soif, que Bacchus les désaltère ! Ils me demandent ce que je ne puis leur donner ; je ne suis pas chargé de la fécondité du sol. Je leur promettrai tout ce qu’ils voudront ; ils me nourriront, ils m’engraisseront, et je vivrai dans un doux repos.

MERCURE.

Mais songe donc que je ne puis souffrir cela ! Depuis hier que tu es absent de la cité, tout dépérit déjà. Les marchands voient leurs boutiques désertes. Les gros commerçans tremblent devant le spectre de la banqueroute assis à, leurs comptoirs. Les avocats ne veulent plus défendre leurs cliens, ni les médecins assister leurs malades ; les juges menacent de rendre des arrêts équitables, les courtisanes parlent de devenir vestales. On ne peut plus corrompre la jeunesse ; les espions et les dénonciateurs veulent se pendre ! Que veux-tu que je devienne sans toi, moi le nerf des échanges et l’agent des transactions ? Veux-tu donc déplacer le foyer de l’activité humaine et donner la suprématie à ces grossiers paysans, ennemis des arts, du luxe, de l’élégance et du beau langage ?

PLUTUS.

Tout ce que tu dis là ne me touche pas. Je suis ici par l’ordre de Jupiter, et j’y reste.

MERCURE.

Jusqu’à ce soir ?

PLUTUS.

Toujours.

MERCURE.

Mais songe à l’avarice des paysans ! Ils te lieront à un joug, ils t’enfouiront dans les cavernes !

PLUTUS.

N’ai-je pas été enterré vivant dans les murailles des temples et dans les caves des usuriers ? J’aime encore mieux cela que les voyages auxquels tu me condamnes. J’en ai assez, je suis trop vieux.

MERCURE.

C’est ton dernier mot ?

PLUTUS.

Le dernier. Laisse-moi. Va-t’en.

MERCURE, à part.

Eh bien ! c’est ce que nous verrons !


SCÈNE IV.
MERCURE, PLUTUS, CHRÉMYLE, MYRTO, avec une corbeille, BACTIS et CARION, ou fond.
MERCURE, à Chrémyle.

Allons, mon ami, emmène Plutus et fête sa guérison. Il te doit la lumière, demande-lui l’opulence.

MYRTO, à Chrémyle.

Attendez, mon père. Je dois, suivant l’usage, honorer la tête de votre hôte. (Elle répand sur la tête de Plutus les fleurs de sa corbeille, et lui dit à voix basse en se courbant devant lui) : Dieu des richesses, donne-moi, en retour de cet hommage, une grosse bourse pleine d’or ! (Chrémile, un peu au fond, donne des ordres à ses esclaves.]

PLUTUS.

Oui, oui, plus tard.

MERCURE.
MERCURE, à Myrto.

Sache qu’il promet toujours, et qu’il tient le moins possible.

MYRTO.
Plutus, au nom de ma mère, qui m’a dit de t’implorer, et qui se donne beaucoup de mal pour te bien recevoir, accorde-moi ce que je te demande.
PLUTUS, montrant Mercure.

Demande à celui-ci, qui est porteur de ma bourse.

MERCURE, montrant une grande bourse de cuir toute plate.

Ne vois-tu pas que tu l’as laissée vide ?

PLUTUS, prenant la bourse.

Eh bien ! attends, (Il souffle dans la bourse, qui se gonfle, et la donne à Myrto.) Laisse-moi tranquille à présent ! (Haut.) Allons dîner.

CHRÉMYLE.

Oui, oui, Plutus, je brûle de te posséder dans ma maison et de te présenter ce que j’ai de plus cher au monde, ma femme, mes enfans,… après toi pourtant !

PLUTUS.

Après moi ?

CHRÉMYLE.

Que veux-tu ? On te doit la vérité !

CARION.

Et moi je te chéris… presque autant que moi-même i Ohé ! ohé ! èvohé ! (Ils sortent.)


SCÈNE V.
MERCURE, MYRTO, BACTIS.
MYRTO, à Mercure.

Ton maître nous raille et nous méprise. On lui demande de l’or, et il ne donne que du vent !

MERCURE.

Patience et confiance, Myrto !

MYRTO.

Qu’est-ce donc ? Cette bourse devient si lourde que je ne puis la porter. (Elle laisse tomber la bourse, qui s’ouvre et répand l’or dont elle est pleine.)

MERCURE.

À présent, tu appartiens à Plutus ! N’oublie pas de sacrifier à Mercure, qui protège l’amour et l’ambition, (Il sort.)


SCÈNE VI.
BACTIS, MYRTO.


MYRTO, qui s’est agenouillée.

Mets-toi là, Bactis, aide-moi à compter cet or et à l’emporter.

BACTIS.

Et toi aussi, Myrto, te voilà enivrée ! N’étais-tu donc pas assez riche ?

MYRTO.

Oh non ! j’étais pauvre !

BACTIS.
Pauvre ! avec la jeunesse, l’amour et la beauté !
MYRTO (Bactis l’aide à remettre l’or dans la bourse).

Je n’avais pas ta liberté, et la voici ! C’est ta rançon !

BACTIS.

Que dis-tu ?

MYRTO.

Que ma mère m’a bien conseillée, et que je rends grâce au dieu Plutus.


SCÈNE VII.
MYRTO ET BACTIS, penchés sur le bourse que Bactis lie, LA PAUVRETÉ.


LA PAUVRETÉ.

O enfant trop crédule ! Plutus n’est pas un dieu ; il n’a de valeur que par la volonté de l’homme. Produit de la terre, fils de Rhée, qui l’a porté sans amour dans son sein, il fait ici-bas le bien ou le mal selon que la main qui l’emploie est pure ou souillée ; mais il trompe souvent l’intention la plus droite. Il t’apporte aujourd’hui la joie ; crains que demain il ne t’apporte la douleur !

MYRTO.

Es-tu une déesse pour m’avertir ainsi, ou une sibylle pour rendre des oracles ?

LA PAUVRETÉ.

Je suis une des filles du Destin, et j’ai l’expérience qui sait prévoir.

BACTIS.

Vertu secourable, j’accepte, moi, tes saintes leçons ! J’ai connu les faveurs de Plutus ; mais Plutus n’a pas su préserver ma liberté. Toi qui m’as visité dans l’esclavage, tu ne m’as pas trompé par de vaines promesses, car tu m’as appris à compter sur moi-même. Tu m’as souvent consolé dans l’insomnie des nuits brillantes d’étoiles, au bruit des vagues mugissantes. Tu m’as parlé dans les songes du sillon et de la gerbe, à l’heure accablante de midi. Pauvreté laborieuse, je te connais ! Soutiens mes forces, et compte que si je revois jamais le ciel pâle et les sombres bruyères de ma patrie, je t’élèverai un autel chaque jour paré des fruits arrachés par le travail au sein de la terre, aujourd’hui inculte. Nul esclave ne labourera mon patrimoine. Je te jure que tous mes captifs seront affranchis en mémoire des fers que j’aurai portés !

MYRTO.

O puissance que je redoute, mais que je veux adorer, si tu aimes Bactis, fais qu’aux yeux de mon père il redevienne mon égal, comme aux tiens il est déjà mon supérieur par la science et la vertu. Fais que nous soyons unis, et je te jure de ne jamais adorer ce Plutus que tu dédaignes.

LA PAUVRETÉ.

Enfans, le divin Jupiter, le dieu seul omnipotent que les hommes connaissent si mal et dénaturent dans leurs vœux impies, le véritable maître des destinées, veille sur vous et ne restera pas sourd à vos prières ; mais n’espérez rien de cet or dont vous allez bientôt voir l’impuissance… C’est la gloire des combats qui seule peut racheter Bactis. Jeune homme, prépare ton cœur aux grandes luttes et aux grands périls : c’est là que tu trouveras ta délivrance. (Elle disparaît.)


SCÈNE VIII.
BACTIS, MYRTO.
MYRTO.

Cette cruelle veut donc nous séparer ? Non, je ne le veux pas, moi !

BACTIS.

Tu pleures, Myrto ? Tu veux arracher tes beaux cheveux ? Chère âme de ma vie, aie confiance ; je t’aime, et je reviendrai.

MYRTO.

Que sais-je ? Cette austère déesse ne connaît pas la pitié ! La délivrance qu’elle t’annonce,… c’est peut-être la mort ! O mon cher Bactis, si tu pars, je me laisserai mourir de faim.

BACTIS.

Je partirai, si c’est l’ordre du Destin, Myrto, et si je ne reviens pas, il ne faudra pas me pleurer ; car n’eusse-je que cet instant de bonheur, il vaut toutes les années d’une longue vie !

MYRTO, se baissant pour ramasser la bourse.

N’importe !… je veux… je veux combattre le Destin jusqu’à ce qu’il me brise !


ACTE QUATRIÈME.


SCÈNE PREMIÈRE.
BACTIS, CARION.


CARION, un peu aviné.

Comment ! tu restes dehors quand tout est liesse et ripaille dans la maison ?

BACTIS.

Tu sais bien que je n’entends rien au service de la table.

CARION.

Oui, tu casses trop d’amphores, tu as la main barbare,… à moins que tu ne le fasses, exprès pour te dispenser…

BACTIS.

Je t’avoue que lorsqu’on m’a essayé pour cet office, j’ai fait exprès d’y déployer ma maladresse.

CARION.

Je ne te trahirai pas, mais je veux te réprimander.

BACTIS.

Toi ?

CARION.

Oui, moi. Il faut que tu sois bien grossier et d’une nature bien sauvage pour préférer le service des animaux à celui des hommes ! Eh quoi ! tu prépares la nourriture des bœufs, tu nettoies la crinière du cheval et la crèche de l’âne ! Tu enlèves le fumier des étables, et tu vas le répandre sur la terre, qui ne t’en sait pas le moindre gré, vu qu’elle a tout autant de plaisir à faire pousser l’acanthe et l’ortie que les plus nobles présens de Cérès et de Pomone ! Enfin tu recueilles précieusement le gland des chênes pour satisfaire l’appétit vorace des pourceaux, et tu dédaignes de préparer les lits de maîtres pour les festins, de laver les écuelles et de rincer les coupes ! Va, tu n’es qu’un Scythe, un Sarmate et un centaure !

BACTIS.

Les animaux ne commandent pas, Carion ; ils lèchent la main qui les nourrit : l’esclave est forcé de lécher celle du maître.

CARION.

Je t’accorde qu’il récolte souvent plus de coups de pied chez certaines gens que le chien de la maison ; mais il mange avant le chien, et c’est quelque chose. D’ailleurs aujourd’hui tout est délices dans la maison de Chrémyle. Oh ! la belle chose que de devenir riche en un instant sans rien tirer de soi-même ! Tu ne le croirais jamais, nous voilà comblés de biens sans avoir fait aucun mal !

BACTIS.

Que s’est-il donc passé depuis ce matin ?

CARION.
Des choses étonnantes, mon garçon, de véritables prodiges ! Tout d’abord Plutus, qui était à jeun, n’a songé qu’à se remplir le ventre ni plus ni moins qu’un simple mortel ; mais à peine a-t-il commencé à boire qu’il est devenu aimable et généreux. Alors tous les coffres de la maison se sont mis à regorger d’or et d’argent : notre puits, qui était à sec, s’est rempli d’huile excellente, le toit de la maison s’est couvert de belles figues séchant au soleil ; nos cruches ont été pleines d’essences ; toutes nos fioles à vinaigre, nos petits plats et nos marmites de terre ont été changés en beau cuivre brillant ; nos écuelles à poisson, qui étaient toutes pourries, se sont trouvées faites d’argent pur, et jusqu’à la ratière qui est devenue tout à coup d’ivoire ! Mes camarades et moi, nous allons bientôt jouer à pair ou non avec des statères d’or, et porter des manteaux de pourpre, si cela nous convient !
SCÈNE II.
CARION, BACTIS, CHRÉMYLE.


CHRÉMYLE, de mauvaise humeur, à Carion.

Pendant que tu t’amuses à babiller ici, on est mal servi chez moi, et les coupes restent vides. Allons, à l’ouvrage, drôle !

CARION.

À vous dire vrai, mon maître, j’ai tant travaillé des mains et de la mâchoire que j’éprouvais le besoin de prendre l’air.

CHRÉMYLE, le menaçant.

Ne réplique pas et obéis, double brute !

CARION, à part.

Oh ! oh ! voilà mon maître de bien méchante humeur ! Plutus l’aurait-il battu ? (Il sort.)


SCÈNE III.
CHRÉMYLE, BACTIS.


CHRÉMYLE, inquiet.

Eh bien ! où est-il cet étranger qui rôdait autour du logis et demandait à me parler ?

BACTIS.

Je n’ai vu personne.

CHRÉMYLE.

Cherche-le, et sache un peu ce qu’il me veut. S’il te demande où est Plutus, dis-lui que tu ne le connais pas. (Bactis sort.)


SCÈNE IV.


CHRÉMYLE, seul.

Pour les gens de chez nous, je veux bien qu’ils retirent quelque chose des faveurs de mon hôte ; mais si ceux de la ville espèrent que je les admettrai au partage !… D’abord ce sont tous fripons ou prodigues qui me le raviraient ou me l’épuiseraient en un tour de main, et puis quelque calomniateur pourrait bien me traduire devant les juges comme ayant commis un crime, assassiné quelque voyageur ou percé le mur d’une maison ! Quand on voit un homme devenir riche tout d’un coup, on le soupçonne. J’ai eu tort de ne pas cacher, même à mes plus proches, la présence de Plutus. Je me sens triste et comme menacé des plus grands malheurs.

SCÈNE V.
CHRÉMYLE, BACTIS, MERCURE, au fond.


BACTIS, à Chrémyle.

Cet étranger semble ignorer ce que tu veux cacher. Il insiste pour que tu l’écoutes.

CHRÉMYLE.

Allons, qu’il vienne ! (A part.) Je me méfierai ; oui, oui, à présent il faut se méfier de tout le monde. (Mercure approche, Bactis sort.)


SCÈNE VI.
CHRÉMYLE, MERCURE, sous le déguisement d’un héraut.


MERCURE.

Riche et vénérable cultivateur…

CHRÉMYLE.

Vénérable, je ne dis pas non ; mais riche, vous vous trompez l’ami : je ne suis pas riche.

MERCURE, familier.

Alors, mon pauvre homme…

CHRÉMYLE, piqué.

Par la sibylle, je ne suis pas non plus un pauvre ! Ne me parlez pas sur ce ton-là.

MERCURE.

Comment donc te parlerai-je, ô Chrémyle ?

CHRÉMYLE.

Parlez-moi honnêtement, et dépêchez-vous.

MERCURE.

Je viens ici par l’ordre du sénat…

CHRÉMYLE, vivement.

Je n’ai rien fait de mal ; je n’ai rien à démêler avec les magistrats de la ville.

MERCURE.

Qui t’accuse d’aucun mal ? Tu es bien craintif !

CHRÉMYLE.

Je ne suis pas craintif ; je ne crains personne, entendez-vous ?

MERCURE.

C’est à toi d’entendre ce qui m’amène. Je suis le héraut chargé de publier la guerre dans les campagnes.

CHRÉMYLE.
Par tous les dieux ! c’est là quelque chose de neuf ! Voilà plus de cinq ou six olympiades que nous avons la guerre avec tous les voisins, et tu penses que nous l’ignorons, nous qui nous en sommes tant ressentis !
MERCURE.

La république veut vous en dédommager en forçant par de nouveaux combats les ennemis à demander la paix. Elle vient d’équiper une nouvelle flotte et réclame le concours de tous ses citoyens.

CHRÉMYLE.

On veut que je fasse la guerre ? Je refuse, je ne suis pas citoyen, moi ! Je ne suis pas même chevalier ! 1 J appartiens à la classe des habitans libres, je suis d’origine béotienne. Je n’ai jamais été molesté par ces gens de Lacédémone, je ne leur veux aucun mal, et enfin je n’aime pas à me battre. Retire-toi et me laisse achever mon repas.

MERCURE.

Attends un peu, ô sage et prudent vieillard : tu n’es plus d’âge à porter l’aigrette et la gorgone ; mais n’as-tu pas des fils ?

CHRÉMYLE.

Je n’en ai qu’un, un tout petit ; c’est toute ma joie, et je ne veux pas qu’il soit tué ou blessé !

MERCURE.

Tu as des neveux au moins ?

CHRÉMYLE.

Mes neveux m’aident à travailler ma terre : je ne puis m’en passer.

MERCURE.

Des serviteurs alors ?

CHRÉMYLE.

Merci ! Je les ai payés à beaux deniers comptans, et j’irais vous les donner pour rien ?

MERCURE.

Écoute-moi, Chrémyle. Tout homme aspire à monter. L’esclave voudrait être affranchi, l’homme libre voudrait avoir le droit de cité. La république décerne de flatteuses récompenses à ceux qui lui font de généreux sacrifices.

CHRÉMYLE.

Je n’ai nulle envie d’être citoyen : ce sont des tracas, des impôts et des charges.

MERCURE.

Si tu ne veux pas d’honneurs, on te paiera autrement. On te portera au rôle de ceux que la république promet de nourrir à ses frais.

CHRÉMYLE.

Je ne suis pas un indigent ! Je n’ai que faire de vos promesses, j’ai ce qu’il me faut pour mes vieux jours.

MERCURE.

Alors tu es riche, et tu l’avoues. Eh bien ! Chrémyle, tu vas être sommé de fournir une somme d’argent ou un homme pour le service de la patrie.

CHRÉMYLE.
Puisses-tu servir toi-même de pâture aux corbeaux ! Je vois qui tu es ; tu es un de ces sycophantes qui dénoncent les gens pour les ruiner, ou qui leur font des menaces pour se faire payer quelque chose !
MERCURE.

Tu insultes un serviteur de la république ? Je m’en vais ; mais tu te repentiras de m’avoir si mal reçu.

CHRÉMYLE, effrayé.

Non, attends ! Donne-moi le temps de réfléchir.

MERCURE.

Hâte-toi ! je reviens dans un instant, (A part.) Il se décidera à payer, et les autres feront comme lui. Allons trouver ces nouveaux riches, et secouons un peu leur numéraire, (Il sort du côté de la maison.)


SCÈNE VII.
CHRÉMYLE, absorbé ; MYRTO, apportant la bourse.


MYRTO.

Comme vous êtes soucieux, mon père ! Puis-je vous demander une grâce ?

CHRÉMYLE.

Que veux-tu ? Dis en peu de mots. Je suis occupé.

MYRTO.

Je vous apporte la rançon d’un de vos esclaves. Acceptez-la.

CHRÉMYLE.

Quoi ! Plutus a donné cela à un de mes esclaves ? Il est donc fou ?

MYRTO.

C’est à moi que Plutus a fait ce présent ; c’est moi qui veux vous racheter l’esclave scythe.

CHRÉMYLE.

Et que veux-tu faire d’un esclave scythe ? Es-tu une élégante de la ville pour te faire porter au bain ?

MYRTO.

Consentez, mon père ! Ce jeune homme est un guerrier vaincu.

CHRÉMYLE.

Oui, au fait, c’est un homme de guerre, lui ; mais il est devenu bon laboureur, et je tiens à le garder.

MYRTO.

Voyez comme cette bourse est lourde ? Avec une pareille rançon, vous aurez deux autres serviteurs, et vous y gagnerez encore.

CHRÉMYLE, prenant la bourse et regardant le contenu.

Eh bien ! autant vaut que je te débarrasse de cela ! Ce n’est pas que j’en manque à présent, mais tu pourrais te le laisser dérober ou le dépenser en vaines parures… Va, délivre ce Bactis, j’y consens.

MYRTO, l’embrassant.

Merci, mon père ! (à part.) Grâces te soient rendues, ô amour ! le sinistre oracle de la Pauvreté est conjuré, j’espère. (Elle sort.)

SCÈNE VIII.


CHRÉMYLE, seul.

Par Esculape ! non, par Mercure ! j’ai trouvé là une belle idée. Je vais donner la moitié de cette bourse à la république pour ma contribution de guerre, et avec l’autre moitié j’achèterai un autre esclave. De cette façon-là, il ne m’en coûtera rien du tout.


SCÈNE IX.
CHRÉMYLE, MERCURE.


MERCURE.

Eh bien ! as-tu réfléchi ?

CHRÉMYLE, enjoué.

Oui, pourvoyeur de Mars ! j’aime mieux donner de l’argent. Comptons cette somme. Reçois-en, la moitié et laisse-moi tranquille.

MERCURE.

Par Hermès Trismégiste, je le savais bien que tu étais dans l’opulence !

CHRÉMYLE.

Cela n’est pas ; j’ai été forcé d’emprunter ceci.

MERCURE.

Tu mens, Chrémyle ! Je viens d’entrer dans ta maison, j’y ai vu Plutus attablé, d’où je conclus que tu es son ami, puisque tu le régales, et puisqu’il ne te refuse rien ; tu dois donc contribuer selon tes moyens à l’équipement de la flotte et à la défense du territoire dont ton domaine est l’ornement. C’est pourquoi je garde la bourse entière, et en outre je te prends un esclave. En voici deux de bonne mine, et je prétends choisir.


SCÈNE X.
MERCURE, CHRÉMYLE, BACTIS ET CARION.


CHRÉMYLE.

Que les foudres du grand Jupiter te réduisent en cendres jusqu’aux moelles, damné sycophante ! Tu veux me laisser sans argent et sans domestiques ?

MERCURE.

Tu te plains, ami de Plutus ? Remercie plutôt les dieux de voir que je me contente à si peu de frais ! Avancez ici, vous autres ! Lequel de vous veut servir sur les trirèmes de l’état ?

CARION.

Pas moi, seigneur sycophante ! je crains horriblement la mer.

MERCURE.

Tu me parais cependant le plus robuste des deux.

CARION.

Comme les apparences sont trompeuses ! Je n’ai jamais eu la force de lever une demi-mesure de blé.

CHRÉMYLE.

C’est la vérité ; il n’est bon qu’à la cuisine.

MERCURE.

S’il n’est pas capable de ramer, on le fera grimper aux cordages.

CARION.

Pour être le premier percé de flèches ? Merci ! je suis sujet au vertige. Je peux à peine monter sur un pommier pour manger un fruit. Je me laisserais tomber, et ce serait fait de moi !

MERCURE.

N’as-tu pas de honte d’être si lâche ?

CARION.

Reprochez à ma mère de m’avoir fait comme cela.

BACTIS, impatient.

Ma mère m’a fait autrement. Elle était debout quand elle me mit au monde, et elle chantait l’hymne des guerriers. Emmenez-moi, et n’en cherchez pas d’autre ici.

MERCURE.

Tu es bien jeune et bien mince ! N’importe, tu as la volonté qui fait qu’un homme en vaut deux.

CHRÉMYLE.

Vous dites qu’il en vaut deux ? Alors prenez-le et rendez-moi l’argent.

MERCURE.

Tais-toi, ou je te fais intenter un procès qui te coûtera deux bourses et quatre hommes !

CHRÉMYLE.

O le plus détestable des espions ! fais-moi savoir le jour où tu seras mangé par les chiens, afin que ce jour-là je donne une fête ! (Bas à Carion.) Viens ! il nous faut vite cacher Plutus dans la cave ; autrement nous serons la proie des harpies ! (Il sort.)

CARION.

Adieu, Bactis ! je te souhaite bien du plaisir, (Il sort.)


SCÈNE XI.
MERCURE, BACTIS.


MERCURE.

Maintenant suis-moi et réjouis-toi de ton sort. Tu es trop beau pour faire la guerre ; je vais te vendre à mon profit à quelque vieillard qui te fera son héritier, ou à quelque satrape d’Asie qui te comblera de richesses.

BACTIS.

Tu prétends tromper ainsi Chrémyle et frauder l’état ? Prends garde, misérable ! je vais te prouver que j’ai la force de combattre !

MERCURE.

Frappe un dieu, si tu l’oses ! Je suis Mercure !

BACTIS.

Tu n’es pas Mercure, ou Mercure n’est pas un dieu.

MERCURE, détachant de longues chaînes d’or qui lui serrent de ceinture.

Reconnais-moi à ces attributs, qui, pour tous les hommes, sont des argumens de persuasion sans réplique. Je vais te lier et te conduire à l’ennemi.

BACTIS, brisant la chaîne dont Mercure l’a enlacé.

Ces liens sont faibles, Mercure ; ils ne retiennent dans la honte que les pervers et les lâches.

MERCURE.

Quelle divinité te protège donc, ô toi que ces chaînes d’or ne peuvent soumettre ?


SCÈNE XII.
MERCURE, BACTIS, LA PAUVRETÉ.


LA PAUVRETÉ.

Moi !

MERCURE.

Toi, ô laide et trois fois maudite ! Oses-tu bien paraître devant mes yeux ?

LA PAUVRETÉ.

Soumets-toi, Mercure, car sans Plutus tu es réduit à l’impuissance, et si tu ne peux le rendre à tes cliens affamés, il te faudra bientôt, pour échapper à la hideuse misère, invoquer la pauvreté laborieuse. Arrière ! laisse ce jeune homme ; c’est à moi de le conduire au milieu des périls qu’il brûle d’affronter. (Elle donne des armes à Bactis et le coiffe d’un casque.)

MERCURE, riant.

Il arrivera trop tard, servante mal chaussée du Destin ! Les galères ont traversé déjà la mer Egée, et le combat sera terminé avant la fin du jour.

LA PAUVRETÉ.

Génie de l’égoïsme, tu as des ailes aux pieds et à la tète, la pauvreté vaillante en a au cœur ! (A Bactis.) Suis-moi, nous arriverons à temps. (Elle entre dans le bois sacré avec Bactis. )


SCÈNE XIII.


MERCURE, seul.

Par les serpens de mon caducée, mes affaires vont fort mal ! Les divinités inférieures perdent avec moi le respect, et si cela dure, je serai la risée de l’Olympe ! Il faut absolument que je tire d’ici mon ivrogne de Plutus, et je ne vois plus qu’un moyen, qui est d’irriter contre lui Jupiter au point qu’il le rende plus aveugle et plus stupide que jamais. Reprenons ma figure et mon sceptre, (il A te son déguisement et prend son caducée, qui était caché dessous.) Et voyons un peu ce qu’il convient d’inventer. Voici Chrémyle ; sachons d’abord ce qui lui fait faire si piteuse mine, (Il se retire à l’écart.)


SCÈNE XIV.
MERCURE, CHRÉMYLE, CARION.


CHRÉMYLE, A Carion.

Je te dis qu’il est ivre, qu’il donne à tort et à travers, et que tout ce que vous avez reçu, tes camarades et toi, doit m’être restitué.

CARION.

Est-il possible, maître, que si vite vous soyez devenu si avare ? Vous ne savez déjà plus où serrer l’or et l’argent que Plutus fait sortir comme une sueur des murs de votre maison, et vous reprochez à de pauvres esclaves quelques trioboles que le dieu leur a permis de ramasser dans les ordures !

CHRÉMYLE.

Je ne suis point avare, et je ne vous reproche pas de fouiller dans les balayures ; mais vous prétendez tous vous racheter et ne plus travailler pour moi. Ceux que je mettrais à votre place feraient la même chose, je refuse de vous affranchir.

CARION.

Par mon ventre, cher maître, la loi nous protège, et tu ne peux aller contre ; mais je ne désire point te quitter, et je n’ai pas la vanité de me dire homme libre, pourvu que je le sois. Laisse-moi me coucher avec le soleil et dormir la grasse matinée, contenter tous mes appétits et folâtrer avec les servantes, au lieu de nettoyer ta chaussure et de fourbir ta batterie de cuisine. Traite-moi en bon camarade, fais-moi asseoir à table à tes côtés, et je ne demande pas mieux que de rester avec toi.

CHRÉMYLE.

Insolent ! Gare le fouet !

CARION.

Oh l si vous parlez d’étrivières, je prends la fuite. J’ai de quoi me cacher et me nourrir en lieu sûr, et même de quoi payer le silence des espions.

CHRÉMYLE.

Mais voyez si cette richesse prodiguée à tout venant n’est pas une malédiction !

MERCURE.

De quoi te chagrines-tu, Chrémyle ? Ne dépend-il pas de toi de rendre Plutus plus sage et d’avoir seul part à ses bienfaits ?

CHRÉMYLE, flatteur et tremblant.

Qui es-tu, agréable personnage ? On dirait le dieu Mercure en personne.

CARION, bas.

C’est lui-même ; je le reconnais à sa ressemblance avec le sycophante de tantôt.

MERCURE.

Eh bien ! Chrémyle, pourquoi gouvernes-tu si mal tes affaires ?

CHRÉMYLE.

Mercure, car je vois bien gue tu es le dieu de Cyllénie, je t’avoue que je suis un homme de bien, ennemi de la ruse et de la violence. Que puis-je faire pour que Plutus me serve à mon gré, sans que je perde la qualité de juste à laquelle je dois sa visite ?

MERCURE.

Tu veux que je te conseille ?

CHRÉMYLE.

Oui, je t’en prie, mon cher petit Mercure.

MERCURE.

Et tu feras ce que je te dirai de faire ?

CHRÉMYLE.

Oui, oui, mon grand Mercure, car bien que je ne manque pas d’esprit, je reconnais que tu en as encore plus que moi.

MERCURE, railleur.

Tu me flattes ! Eh bien ! écoute ; tu es estimé de tous tes voisins ?

CHRÉMYLE.

Oui, je suis grandement estimé.

MERCURE.

Ils sont rassemblés dans ta maison ?

CHRÉMYLE.

Oui, dedans et dehors.

MERCURE.

Et tu n’as pas détourné Plutus de leur faire quelques présens ?

CHRÉMYLE.

Bien au contraire.

MERCURE.

Ils sont contens de lui et de toi, et si tu leur proposes une chose utile à leurs intérêts et aux tiens, ils te croiront ?

CHRÉMYLE.

Je réponds de cela, d’autant plus que je suis le plus intelligent de tous.

MERCURE.

Je le vois bien ! Alors suis-moi. Je ne puis leur dire en mon nom ce qu’il s’agit de faire dans la circonstance ; mais je te soufflerai le plus beau discours que tu leur feras de ta vie.

CHRÉMYLE.

Il sera donc bien beau, car je suis connu pour parler mieux que les autres.

MERCURE.

Allons, dépêchons-nous, et n’aie plus de souci. Tout ira mieux pour toi désormais, (Ils sortent.)

SCÈNE XV.
CARION, puis MYRTO.


CARION.

Ce dieu-là n’est pas sot ; pourvu qu’il prenne aussi mes intérêts !

MYRTO.

Dis-moi donc où a passé Bactis. Je ne puis le trouver ni aux champs, ni dans les jardins.

CARION.

Bactis ? il est parti pour la guerre !

MYRTO.

Que dis-tu là ?

CARION.

Un sycophante est venu qui l’a enlevé à votre père avec une grosse bourse d’or pour les besoins de l’armée.

MYRTO.

Ah ! malheureuse que je suis ! je n’ai pu le sauver ! Voilà donc le néant des dons de Plutus ! On me l’avait prédit ! O Plutus ! ô menteur ! que les dieux te confondent ! Bactis, cher Bactis, c’en est donc fait ? Tu cours à la mort, et je ne te verrai plus ! (Elle tomba sur ses genoux et sanglote.)

CARION.

Vous pleurez ainsi Bactis ? un enfant sauvage, un rustre qui ne savait rien, pas même percer une outre pour boire le vin en cachette, ou enlever une coupe encore pleine pendant que le maître pérore à table et fait l’homme instruit avec ses convives ! un Sarmate…

MYRTO se relavant.

Va chercher le plus noir et le plus gras de mes chevreaux. Je veux l’immoler moi-même aux Euménides, pour qu’elles détournent sur les compagnons de Bactis toutes les flèches de l’ennemi ! Bactis, Bactis !… si tu ne m’es bientôt rendu, je déchirerai mes vêtemens, je couvrirai mes cheveux de poussière, je prendrai une faucille acérée, et comme une Ménade furieuse, j’irai arracher les yeux de ton perfide ravisseur ! (Elle sort en courant.)


SCÈNE XVI.


CARION.

Je crois que le vent de Thrace a soufflé sur la jeune fille, et qu’il nous faudra aller cueillir l’ellébore jusqu’à Anticyre ! Voilà une bien sotte enfant qui s’est éprise de ce Bactis, et qui n’a pas vu la différence entre lui et moi !

ACTE CINQUIÈME.
SCÈNE PREMIÈRE.
MERCURE, CHRÉMYLE.


MERCURE.

Eh bien ! les voilà tous persuadés. Ne t’ai-je pas fait parler mieux qu’un oracle ? N’as-tu pas été applaudi comme un nouveau Phrynichus ?

CHRÉMYLE, soucieux.

Je ne connais pas Phrynichus, mais je ne puis m’empêcher de trouver bien osée la chose que tu me fais faire ! Détrôner tous les dieux, et Jupiter lui-même, pour inaugurer dans nos campagnes le culte unique de Plutus ! c’est un peu fort, vois-tu, et je ne sais comment ma bouche a pu se prêter à ton conseil. Il faut que tu m’aies ensorcelé !

MERCURE, riant.

Allons, allons ! tranquillise-toi. Le monarque des dieux n’est-il pas celui-là seul qui nous fait du bien ? Jupiter lui-même n’a-t-il pas détrôné son père au temps jadis, et les choses en ont-elles marché plus mal ? Les nouveaux dieux sont toujours généreux et accessibles, et il est bon de ne pas les laisser durer trop longtemps.

CHRÉMYLE.

C’est vrai, mais j’avais l’habitude d’invoquer Jupiter le premier, et la langue me tournera plus d’une fois quand il me faudra nommer l’autre à sa place.

MERCURE.

Belle raison à donner que l’habitude ! C’est une raison de paysan. Vois quelle économie de temps et d’argent ce nouveau culte va vous procurer ! Au lieu d’une armée de divinités, vous n’en aurez plus qu’une à réjouir par vos sacrifices.

CHRÉMYLE.

Et cependant, toi, Mercure, ne seras-tu pas fâché contre nous, si nous cessons de t’offrir le pain trempé dans le vin, le miel, les confitures et les autres choses dont tu es friand ?

MERCURE.

Moi, c’est différent. Je suis le bras droit et le guide de Plutus ; vous me sacrifierez en même temps qu’à lui.

CHRÉMYLE.

Mais Apollon qui me l’avait annoncé et promis… Je ne voudrais pas montrer de l’ingratitude à ce dieu-là !

MERCURE.

Ce dieu-là ne se nourrit que par les oreilles. Vous lui offrirez une chanson de temps en temps.

CHRÉMYLE.

Mais nos divinités champêtres, les nymphes aux jolis pieds, le bon vieux Pan avec sa flûte…

MERCURE.

Vous pouvez les garder. L’important, c’est d’abolir le culte de Jupiter. Alors Plutus, flatté de lui succéder, ne fera plus rien que pour vous, et comme vous l’entendrez.

CHRÉMYLE.

J’entends bien cela ; mais si les villes suivent notre exemple ?

MERCURE.

Plutus saura bien distinguer ceux qu’entraînera l’exemple de ceux qui les premiers auront eu l’idée de lui rendre les plus grands honneurs.

CHRÉMYLE.

Il est certain que la première idée vient de moi.

MERCURE, railleur.

J’en rendrai témoignage !

CHRÉMYLE.

Il est vrai que tu me l’as suggérée, mais…

MERCURE.

Mais tu l’avais déjà, conviens-en.

CHRÉMYLE.

C’est comme tu le dis, Mercure.

MERCURE.

Tu vois bien ! Allons, rendons-nous au temple pour ne pas arriver les derniers. (Clameurs et tumulte.) Écoute !

CHRÉMYLE.

Que signifient ces clameurs ? Est-ce que les autres vont déjà au temple de Jupiter ?

MERCURE.

Ils n’y vont pas, ils y courent !

CHRÉMYLE, effrayé.

Déjà ? au temple de Jupiter ! Tu veux que j’aille profaner le temple de Jupiter ?

MERCURE.

Ton intérêt l’exige, et voici Plutus qui s’apprête à être déifié sur son autel.


SCÈNE II.
MERCURE, CHRÉMYLE, PLUTUS, CARION.


PLUTUS, ivre, à Carion.

Oui, oui, la chose me plaît ! Me voilà Jupiter ! Jupiter, c’est moi ! Où es mon foudre ? Qu’on me donne mon foudre !

CARION, lui donnant une béquille.

Le voilà !

PLUTUS.

Et mon aigle ?

CARION.

C’est moi !

PLUTUS.

Hébé ? Ganymède ?

MERCURE, lui présentant Chrémyle.

Les voici !

PLUTUS.

Ils sont bien laids !

CARION, à part.

Il voit double, et pourtant il voit clair.

MERCURE.

Allons, en route !

CHRÉMYLE, à Plutus.

Si je te fais roi des dieux, tu m’en récompenseras ?

PLUTUS.

Oui, je changerai en or tes blés, tes arbres, ta femme, tes enfans, tes esclaves, ton chien et toi-même !

CHRÉMYLE.

Eh ! non pas ! Dégrise-toi ! Je veux que nous vivions et que nous puissions vivre !

PLUTUS.

Dépêchons-nous !

MERCURE.

Allez prendre des masses, des pics, des leviers, des cordes, pour renverser et briser la statue de Jupiter.

CARION.

Oui, allons ! partons ! (ils sortent.)

CHRÉMYLE, à part.

O Jupiter protecteur, pardonne-moi ce que je vais faire contre toi ! (Il sort.) — On entend les cris et les clameurs de l’émeute contre Jupiter. Le temps devient sombre tout à coup.)


SCÈNE III.


MYRTO.

Jamais,… jamais,… jamais ! Je ne le reverrai jamais ! Cette parole-là fait mourir, je veux la dire sans cesse ! (Elle s’appuie contre la fontaine et cache son visage. — Un coup de tonnerre. — Elle regarde avec surprise autour d’elle. — l’obscurité est augmentée.) Quel orage soudain ! Rien ne l’annonçait dans le ciel ni sur la terre. Les pleurs ont donc brûlé mes yeux, que je ne vois plus la clarté du soleil ? (un second coup de tonnerre et bruit du vent qui se déchaine.) O Euménides que je viens d’implorer, est-ce là votre réponse ? Elle est sinistre et de mauvais présage ! (Tempête.) Étrange tempête qui semble bouleverser la terre et qui ne trouble pas la paix de ce lieu-ci ! Hélas ! la mer doit être furieuse, et il est là, lui ! Peut-être en ce moment, pendant que les cruelles divinités protègent ici mes jours, il se débat dans les angoisses de la mort contre l’horreur des vagues ! (La foudre éclate au dehors avec le bruit de la grêle et de la bourrasque.) Dieux ! Ce fracas m’épouvante ! (Elle veut fuir et rencontre les bras de Bactis.) Bactis !…


SCÈNE IV.
MYRTO, BACTIS.


MYRTO.

Dieux propices ! tu m’es rendu ! (lis se tiennent embrassés.) Oh ! dis-moi d’où tu viens ! Non, ne dis rien ! ne me quitte plus ! Je vais te cacher, car ils te cherchent, n’est-ce pas ?… Mais tu as pu fuir ?

BACTIS.

Non, ma bien-aimée, je n’ai pas fui, je reviens !

MYRTO.

Tu es donc libre ?

BACTIS.

Non, mais je souhaitais tant de te revoir, ne fût-ce qu’un instant ! Une main toute-puissante m’a ramené près de toi,

MYRTO.

Quelle main, dis ? Explique-moi tout.

BACTIS.

Cette austère et magnanime fille du Destin qui nous avait promis sa protection m’est encore apparue ici peu d’instans après, au moment où un lâche voulait s’emparer de moi. Elle m’a dit de la suivre ; mais à peine étions-nous entrés dans le bois que, d’un vol aussi rapide que le désir et la pensée, elle m’a fait franchir les abîmes de l’espace. Heureux et confiant comme dans un rêve, je me suis trouvé tout à coup sur un navire, au milieu du tumulte d’un combat, non loin des îles Arginuses, dont les pâles récifs percent les eaux bleues de la mer Egée. J’ai combattu avec transport ; je songeais à toi, Myrto ! Nous avons vaincu et repoussé l’ennemi, et quelques-unes de nos trirèmes ont même réussi à lui arracher nos blessés et nos morts. Comme nous achevions de rendre à ceux-ci les honneurs funèbres, j’ai vu qu’avec une flèche trempée dans leur noble sang on écrivait mon nom sur une voile, parmi ceux des plus braves Athéniens. Alors, cédant à la fatigue, je m’appuyai contre un mât, je fermai les yeux, je prononçai ton nom chéri… Il me semble qu’il n’y a qu’un instant, car mes yeux à peine clos se sont rouverts près d’ici, et j’ai vu à mes côtés celle qui protège et bénit nos amours.

MYRTO.

N’as-tu pas rêvé tout cela, Bactis ? Je ne puis croire… O dieu ! qu’as-tu donc là ? Du sang, une blessure ?

BACTIS, souriant.

C’est la preuve que je n’ai pas rêvé, Myrto.

MYRTO.

O le plus vaillant et le plus aimé des mortels, reste avec moi toujours ! Si tu dois être encore notre esclave, ne me préfère ni la douceur d’être libre, ni la gloire des combats. Ne permets plus que les déesses t’enlèvent d’auprès de moi ! Ai-je besoin que ton nom soit inscrit sur un drapeau, ou qu’il soit gravé sur le bronze, pour savoir que ton cœur est fier et ton bras invincible ? Bactis, ne t’en va plus, car un jour de plus j’étais morte, et tu aurais vu mon ombre désolée marcher à tes côtés dans la nuit, ou gémir à ton chevet jusqu’au retour du matin.

BACTIS.

Fille adorée, espère encore. À qui fait son devoir, le Destin daigne sourire. Mais voici ton père… tout éperdu ! Que lui est-il donc arrivé ?


SCÈNE V.
BACTIS, MYRTO, CHRÉMYLE, CARION, tous deux en désordre, effarés et terrifiés.


CHRÉMYLE, embrassant Myrto, qui court au-devant de lui.

Ma fille ! Je craignais de te trouver morte ! Ta mère, où est-elle ?… Ton frère…

MYRTO.

Ils n’ont pas quitté la maison, et aucun de nous n’était en danger ; mais vous ?…

CHRÉMYLE, troublé.

Oh ! oui, moi ! La tempête !…

CARION.

Les éclairs !…

CHRÉMYLE.

Le vent !…

CARION.

La grêle !…

CHRÉMYLE.

Et la foudre !…

CARION.

Une bourrasque à décorner des minotaures !

CHRÉMYLE.

Des serpens de feu qui semblaient les flèches d’Apollon en courroux !

CARION.

Les murs du temple ébranlés par les hoquets du Tartare !

CHRÉMYLE.

Et la propre foudre de Jupiter éclatant sur nos têtes !

CARION.

Brisant sur l’autel l’image de Plutus aussi menu qu’une tête d’échalote dans un mortier à saucisses !

CHRÉMYLE.

Et au retour quel désastre ! Ma récolte de l’année perdue, mes champs ravagés, mes plantations hachées !…

CARION.

Par des grêlons plus gros que des citrouilles !

CHRÉMYLE.

Mes meules entraînées par les eaux gonflées de l’Ilyssus !…

CARION.

Et servant de refuge à nos pauvres poules effarouchées !

MYRTO.

La peur n’a-t-elle pas troublé vos esprits, mon père ? J’ai entendu un grand bruit ; mais voyez : il n’est tombé ici ni grêle, ni pluie, ni foudre.

CHRÉMYLE.

Ah ! que n’y suis-je resté sous la protection d’Apollon ! que n’en ai-je chassé Plutus, au lieu d’offenser Jupiter ! Cette méchante nuée eût été crever plus loin, chez lès autres. Hélas ! je n’ai que ce que je mérite, et mon impiété est punie.

MYRTO.

Et Plutus, ne le ramenez-vous pas ?

CHRÉMYLE, soupirant.

Plutus ? Hélas !

CARION.

Plutus a disparu, voilà le pire ! Un éclat de la foudre ayant de nouveau brûlé ses yeux, le perfide Mercure a profité du désordre et de la terreur où nous étions pour l’enlever en se moquant de nous.

CHRÉMYLE.

Ah ! c’est un grand malheur ; mais tout n’est pas perdu, puisqu’il me laisse beaucoup d’or et d’argent…


SCÈNE VI.
LES MEMES, LA PAUVRETÉ.


LA PAUVRETÉ.

Tout cela est perdu, Chrémyle. Pendant que vous couriez tous au temple, ta femme, effrayée de l’orage et craignant le courroux des dieux, s’est hâtée de jeter tous tes trésors dans le fleuve. Les flots emportent maintenant à la mer tes richesses d’un jour.

CHRÉMYLE.

O imbécile de femme !

MYRTO.

Mon père, elle a bien agi ; elle a désarmé Jupiter et préservé votre tête de la foudre.

BACTIS.

Chrémyle, il te faut prendre courage ; nous recommencerons tous à travailler.

CHRÉMYLE.
Il le faut bien ; allons, enfans, à l’ouvrage ! Tâchons de courir après nos gerbes et de sauver ce qui nous reste.
BACTIS.

Allons !

LA PAUVRETÉ, l’arrêtant.

Non pas toi, si le cœur ne t’en dit pas, car tu es libre.

CHRÉMYLE.

Libre ?

LA PAUVRETÉ.

Plus que libre ! Il est citoyen de l’Attique !

MYRTO.

O dieux immortels ! Comment le sais-tu ?

LA PAUVRETÉ.

En ce moment, le sénat prend une décision dont l’histoire gardera le souvenir. Voulant, à ce qu’il semble, humilier l’orgueil de certains riches, qui n’ont envoyé à la flotte que leurs esclaves, et désirant encourager les braves quels qu’ils soient, les magistrats d’Athènes m’ont interrogée, et sur ma réponse ils ont rendu un décret qui élève à la dignité de citoyens tous ceux dont les noms sont inscrits sur la voile triomphale du combat des Arginuses.

MYRTO, à Bactis.

Hélas ! tu vas nous quitter ?

BACTIS.

Non, je reste avec vous pour vous aider, jusqu’à ce que, relevé de ce désastre, ton père te donne à moi pour récompense.

CHRÉMYLE, joignant leurs mains.

Bactis, tu vaux mieux que moi ! Aide-moi, par ta piété, à désarmer la vengeance du ciel ! (A la Pauvreté.) Et toi !… toi dont j’ai trop méprisé les conseils, inspire-moi la patience, rends-moi le courage et l’espoir.

LA PAUVRETÉ, le bénissant.

Je te l’avais bien dit que tu me rappellerais !


GEORGE SAND.

14 novembre 1862.