Théorie de la grande guerre/Tome III/Chapitre 30

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Traduction par Lieutenant-Colonel De Vatry.
Librairie militaire de L Baudoin et Cie (p. 175-178).


CHAPITRE VII.

BUT RESTREINT. — GUERRE OFFENSIVE.


Alors bien que l’on ne soit pas assez fort pour viser au renversement de l’adversaire, on peut encore lui faire offensivement la guerre ; mais dès lors le but positif direct ne peut plus être que la conquête d’une partie de son territoire.

En s’emparant ainsi de l’une des sources d’où l’État ennemi tire sa puissance, on fait en partie la guerre à ses frais, car on diminue ses forces et ses moyens de combat précisément de ce dont on augmente ceux dont on dispose. Enfin, lors des négociations pour la paix, le territoire conquis constitue un gage effectif que l’on peut conserver ou échanger contre des avantages équivalents.

Il serait très avantageux, et par conséquent tout naturel, de procéder ainsi à la conquête du territoire de l’ennemi, si la situation défensive qui succède à l’action de l’attaque ne venait fréquemment compliquer la question.

Dans le chapitre où nous avons traité du point limite de la victoire nous avons fait voir comment une offensive de ce genre affaiblit les forces de l’attaque, et montré qu’elle peut conduire à une situation de nature à inspirer des craintes sérieuses.

C’est particulièrement de la situation géographique de la province ainsi enlevée à l’ennemi que dépend le degré d’affaiblissement qui en résulte pour nos forces. Plus cette province forme un complément de notre propre territoire, plus elle le prolonge ou s’y trouve enclavée, plus enfin elle est dans la direction à donner aux efforts principaux, et moins nous nous affaiblirons en l’occupant. Pendant la guerre de Sept ans, comme la Saxe formait le complément naturel du théâtre de guerre des Prussiens, et, bien, que plus rapprochée de la Silésie que des Marches, couvrait néanmoins ces dernières, l’occupation de cette contrée, loin d’affaiblir Frédéric le Grand, ne fit qu’augmenter ses forces.

La Silésie elle-même n’affaiblit pas le Roi lorsqu’il s’en fut enfin emparé en 1740 et 1741, car, en raison de sa forme, de sa situation et de la configuration de ses frontières, elle n’offrait aux Autrichiens, tant qu’ils ne s’étaient pas rendus maîtres de la Saxe, qu’une pointe étroite placée précisément sur la direction des principaux efforts à produire de part et d’autre.

Mais, par contre, lorsque la portion de territoire conquise fait saillie entre d’autres provinces de l’ennemi, se trouve située dans une direction excentrique et présente une forme de terrain défavorable, cela affaiblit si promptement les forces de l’envahisseur que l’envahi le peut aisément vaincre dans une bataille, et que, parfois, il n’a même pas besoin de recourir à ce grand moyen pour le forcer à se retirer.

Toutes les fois que les Autrichiens tentèrent d’envahir la Provence par l’Italie, il leur fallut se retirer sans avoir livré bataille. En 1744 les Français purent s’estimer heureux d’avoir évacué la Bohême dans les mêmes conditions. En 1788, bien qu’avec les mêmes troupes qui avaient remporté de si brillants succès l’année précédente en Silésie et en Saxe, Frédéric le Grand ne parvint pas à se maintenir en Bohème et dans les Marches. Nous ne nous étendrons pas davantage à ce propos ; l’histoire est remplie d’exemples d’armées que l’affaiblissement seul de leurs forces a contraintes à évacuer un pays conquis.

Avant de procéder à l’attaque stratégique d’une partie restreinte du territoire de l’ennemi, il faut donc reconnaître au préalable si l’on pourra en rester maître, ou si les avantages à tirer de l’occupation passagère de la contrée — invasion ou diversion — compenseront le sacrifice des forces qu’on y devra employer. Il faut surtout n’avoir pas à redouter de provoquer un contre-coup dont la violence compromette tout l’équilibre de l’attaque.

Ayant déjà traité cette importante question dans le chapitre du point limite de l’attaque, il nous reste peu de chose à ajouter ici.

Pendant l’exécution d’une attaque stratégique de cette espèce, il peut arriver que nous perdions sur un autre point plus qu’elle ne nous peut rapporter. L’ennemi, en effet, peut agir comme nous, et, tandis que nous attaquons l’une de ses provinces, envahir l’une des nôtres, de sorte que tout dépendra dès lors de l’importance relative des deux opérations concomitantes. On voit combien il importe ici de bien peser les choses.

En supposant que les deux provinces soient de valeur égale, la perte de la nôtre nous sera néanmoins plus sensible que la conquête de celle de l’adversaire, par la raison qu’en occupant celle-ci nous paralyserons une partie de nos forces. L’effet est réciproque, dira-t’on, car l’ennemi se trouve dans le même cas, et il semble, au premier abord, que ce que nous perdons d’un côté se trouve compensé par ce que nous gagnons de l’autre ; mais il n’en est pas ainsi dans la réalité et, à valeur égale, il vaut toujours mieux conserver que conquérir, car, à la guerre, le préjudice que l’un des deux adversaires s’expose à courir ne peut être compensé, et en quelque sorte neutralisé, que par un préjudice de beaucoup supérieur à causer à l’autre.

On voit par là que plus le but d’une attaque stratégique est restreint, c’est-à-dire moins elle vise le centre de gravité de l’État ennemi, et plus il importe de conserver des forces sur les points qu’elle ne couvre pas directement, ou, en d’autres termes, moins on en peut consacrer à l’attaque elle-même et l’exécuter avec rapidité. Ce sont là deux conditions qui se contredisent l’une l’autre, car, pour procéder à l’opération avec le moins de lenteur et avec le plus grand nombre possible de forces, il faut se porter en même temps de tous les points qui s’y prêtent à l’attaque de la partie du territoire dont on veut s’emparer, ce qui diminue d’autant les éléments défensifs à laisser sur les points isolés. C’est ainsi que, lorsqu’on poursuit un but restreint, les moyens eux-mêmes se restreignent, et que, l’acte de guerre ne se pouvant plus concentrer en une grande action unique dirigée du point de vue le plus élevé, les frottements deviennent plus nombreux et le hasard plus grand.

Telle est la tendance naturelle des choses dans les attaques stratégiques de cette espèce ; elles amoindrissent et paralysent le commandement. Un général qui se sent de la valeur et dispose de moyens suffisants les doit éviter, et, quelle que soit l’augmentation des risques à courir, déterminer un point unique d’importance prépondérante pour y porter tous ses efforts.