Thaïs et M. Anatole France

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La Revue Bleue
André Maurel

Thaïs et M. Anatole France


« Les livres de M. Anatole France sont de ceux, disait ici même M. Jules Lemaître, que je voudrais le plus avoir faits. » C’est un sentiment que partagent tous ceux que passionne cette belle intelligence, et dans ma constante préoccupation de cet écrivain qui me hante, je ne jurerais pas qu’il n’y eût beaucoup de cet envie.

Faire les livres de M. France ! Mais ce serait écrire l’œuvre d’une âme d’artiste, une des plus complètes que nous possédions. Et à la veille du jour où va paraître un livre de ce maître — Thaïs, roman philosophique — je cède encore au besoin de parler de lui, mais, cette fois, comme je le désire, un peu longuement, si ce n’est complètement…

M. Anatole France a réuni en lui, avec aisance et abondance, trois qualités maîtresses ; il est philosophe, érudit et poète. Comme philosophe, il aime les spéculations intellectuelles ; et comme philosophe éclectique, il préfère les âmes naïves, si propices aux influences de tous les systèmes. L’érudit sert, dès lors, merveilleusement le philosophe, parce qu’il lui fournit le meilleur champ de naïveté et de candeur : l’antiquité ; le monde moderne est trop compliqué pour lui plaire. Et le poète d’imagination riche, et si douce, brode avec le fil d’un style voluptueux, sur les âmes simples qu’il ressuscite ou imagine, toutes les idées du pyrrhonien servi par la science.

C’est parce qu’il est à la fois ces trois hommes que M. Anatole France a écrit les Noces Corinthiennes, ce bijou antique ; qu’il a raconté l’histoire de Sylvestre Bonnard, une âme si peu moderne ; de Jean de Servien, un jeune homme candide ; de Pierre et Suzanne (le Livre de mon ami), deux enfants ; qu’il prépare une histoire de Jeanne d’Arc dont j’ai déjà parlé ; qu’il compose ces chroniques du Temps, où il traite de préférence des ouvrages symboliques, des vieilles légendes et des auteurs dont toute la saveur est dans leur inexpérience leur manque de littérature ; c’est pour cela qu’il a écrit Thaïs, cet exquis roman, si séduisant dans sa grâce et son indépendance idéale.

Écoutez l’histoire de Thaïs. Elle dit tout sur l’intelligence de M. France, sur sa nature et son talent.

Il y avait au XVIIIe siècle un livre assez rare aujourd’hui, mais fort célèbre à cette époque : les Vies des pères du désert. Dans tous les boudoirs, à tous les levers, on ne parlait que de cet ouvrage ; ce n’étaient que causeries sur ces bons saints dont, par contraste, on appréciait et vantait la solitude et les mortifications. Cela charmait en faisant frissonner de terreur et de plaisir. Et lorsque les faciles amantes de ce gracieux temps partirent pour la prison, en attendant l’échafaud, presque toutes emportèrent les Vies des pères du désert, où elles puisaient le courage et la résignation à la volonté divine. Et je m’étonne même que M. Renan, toujours si précis, n’ait pas donné ce livre à son Abbesse de Jouarre. Cet ouvrage, d’ailleurs, n’est pas si austère que son titre porterait à le croire. Les belles actions des ermites y étant relatées avec abondance, on y trouve force aventures galantes, soit que les pères aient résisté — mais quel charme dans les tentations, ô Flaubert ! — soit qu’ils aient converti quelque pécheresse — et quel piquant dans les résistances des Madeleines, dans le desordre de la vie qu’elles abandonnent ! C’est peut-être dans ces anecdotes que l’on trouverait l’explication du dédain, pour ce livre, de l’Abbesse de Jouarre !…

Les Vies des pères du désert ne pouvaient échapper à M. Anatole France, et c’est l’érudit, servant le philosophe, qui a trouvé dans ce petit volume le sujet de Thaïs, de Thaïs, si célèbre au XVIIIe siècle, qu’on en grava des portraits dont M. France possède un gracieux exemplaire à lui envoyé par un inconnu.

Thaïs, racontent les Vies des pères du désert, était une douce et charmante pécheresse, s’adonnant spécialement aux divertissements scéniques. D’une vie déréglée, elle était encore jeune et remplissait le monde de sa renommée, tellement qu’un jour le saint abbé Paphnus entendit parler d’elle. Paphnus, comme tous les saints ermites disciples du père Antoine, vivait dans le désert, non loin d’une ville d’Egypte — que M. France supposera être Alexandrie — où florissait Thaïs : ce qui laisse supposer que ce désert était quelquefois visité. Quoi qu’il en soit, Paphnus, ayant entendu parler de Thaïs et de sa beauté, résolut de l’arracher aux griffes du démon et de lui faire faire pénitence de tous ses péchés. Paphnus vint donc à Alexandrie, réussit à emmener Thaïs dans un monastère, où elle se convertit. Puis Paphnus retourna dans sa thébaïde, où il mourut en odeur de sainteté.

Voilà, n’est-ce pas, une histoire qui vous semble bien banale et comme nous en connaissons mille sur ces bons pères, imitateurs de saint Antoine ? C’est que vous n’êtes pas poète. L’imagination de M. Anatole France, autour de ce simple fait, construit toute une vie de la brillante comédienne et du saint abbé ; car l’intérêt puissant n’est-il pas, justement, dans la période qui s’écoule entre la retraite de Thaïs et la mort de Paphnus ? Le saint abbé, encore jeune, n’avait-il pas dû être troublé par la beauté de Thaïs et ne devait-il pas l’aimer ?… Et le roman philosophique s’édifia.

M. France le vit d’abord sous une forme restreinte, mais si intéressante ! Après avoir raconté la conversion de Thaïs par Paphnus, il faisait mourir Thaïs et la mettait au ciel. Là, parmi les bienheureux, Thaïs adorait Dieu dans son éternité. Parfois, cependant, les choses de la terre l’intéressaient, et surtout ce qui se passait dans ce coin du désert où habitait son bienfaiteur. Et ce qu’elle voyait n’était pas pour la réjouir. Le pauvre abbé n’était pas heureux : il brûlait de désirs qui perdaient son âme. Pensant à Thaïs, Paphnus négligeait, dans ses ardeurs amoureuses, le service de Dieu. Il avait suffi à ce saint homme de voir Thaïs, sans y toucher, pour le damner. Et Thaïs, dans sa gloire d’élue, trouvait injuste le sort du pauvre Paphnus, qui se perdait pour l’avoir sauvée. Et elle suppliait Dieu, lui racontant son histoire, d’avoir pitié de Paphnus, au besoin de lui permettre, à elle, d’aller le consoler… Alors une voix sortait du sacré Triangle, et disait : « Les voies de Dieu sont impénétrables. De minimis non curat Deus. » Thaïs exultait au ciel, tandis que Paphnus se damnait sur terre.

Cette injustice séduisait beaucoup M. France. Elle était dans la logique humaine. Mais le philosophe éclectique protesta contre le poète qui avait imaginé cette fable et l’emporta. Est-ce que l’écrivain avait aussi le droit de conclure et de prendre parti ? Qui lui affirmait que Paphnus était damné ? Pouvait-il pénétrer la miséricorde divine ?…

Thaïs, élargie par cette compréhension universelle, par cette indulgence pour toutes les solutions, par l’érudition qui apportait en foule les détails intellectuels, devint ce qu’elle est aujourd’hui, c’est-à-dire une œuvre philosophique « destinée à montrer la diversité des opinions humaines », en même temps qu’une œuvre d’imagination faite pour charmer et intéresser à la fois, parce que les détails choisis par lui et arrangés par l’érudit poète sont toujours pesés et déduits par le philosophe.

De Thaïs elle-même je ne dirai rien d’autre, mon but n’étant pas ici d’analyser une œuvre, mais de montrer la fécondation d’un sujet par une triple intelligence. Les idées de M. Anatole France ont brodé sur le canevas des Pères du désert ; le fond reste le même. Je recommanderai seulement quelques charmants et significatifs détails, tels que l’arrivée de Thaïs au couvent, Paphnus sur sa colonne et la chute de Paphnus.

Lorsque Thaïs arrive au monastère, la supérieure la reçoit avec affabilité et lui fait donner le nécessaire : du pain, de l’eau et… une flûte !

— Il y a deux sortes de femmes, dit-elle, les Marthe et les Marie. Celle-ci est une Marie ; ne contrarions pas la nature.

Paphnus, troublé par le souvenir de Thaïs, veut se mortifier et, pour cela, monte sur une colonne qui se dresse dans le désert. Il vivra là, comptant sur la charité des passants. Les voyageurs arrivent, ont pitié de lui et lui donnent à manger. Peu à peu le bruit se répand qu’un saint extraordinaire vient d’apparaître dans le désert ; des pèlerinages se forment, une ville se fonde autour de la colonne, des maisons de débauche s’établissent. Paphnus devient une cause de scandale…

Enfin Paphnus finit par être entraîné par le démon dans le péché. Éternellement troublé par Thaïs, il tombe, une nuit, dans les bras d’une courtisane. À son réveil, il court vers Thaïs — peut-être pour lui faire partager ses joies ? — et il arrive pour recevoir son dernier soupir… Ô châtiment de ceux qui contrarient la nature !

Ces trois exemples suffiront, je pense, pour donner une idée de ce que sera Thaïs, la plus complète assurément de toutes les œuvres de M. Anatole France, parce qu’elle comprendra, d’une façon caractéristique, les trois faces de son talent. Il faut croire, d’ailleurs, que cette œuvre a une grande portée philosophique, puisque la publication de quelques fragments a valu à son auteur de violentes injures de la part des pères jésuites dans la Revue des questions religieuses. Le sort de Paphnus, éternellement agité et perdant presque son âme pour avoir gagné une âme au ciel, a sans doute révolté les dogmatiques religieux.

M. Anatole France, qui comprend tout, même le fanatisme catholique, a regretté ces injures. « Ils ne m’ont donc pas compris ? » disait-il fâché. Et il faut lire la merveilleuse préface où il répond à ses détracteurs.

Si, mon cher maître, ils vous ont compris, mais ils ne pouvaient vous approuver. Une philosophie indulgente — et c’est la vôtre — qui se met au-dessus de la foi brutale, reste dans la nature, ne convient pas à ceux qui s’enferment dans les règles étroites du dogmatisme. Votre Paphnus n’en est-il pas la preuve ? Et les Paphnus d’aujourd’hui, moins candides et moins saints que le vôtre, ne sauraient absoudre leur ancêtre, trop humain et trop bon. Qui sait ! Paphnus vivrait maintenant qu’il maudirait peut-être aussi votre héros.

André Maurel.