Thomas Browne le médecin philosophe de Norwich/01

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THOMAS BROWNE
LE MEDECIN PHILOSOPHE DE NORWICH

The Works of sir Thomas Browne (Œuvres de sir Thomas Browne), éditées par Simon Wilkin F. L. S. 2 vol., Londre 1852.



Les ressuscités, les écrivains qui renaissent soudain de leurs cendres, comme notre vieux Ronsard, sont une partie intéressante et fort significative de la littérature de chaque époque. Ils ont beau n’être que d’étranges contemporains d’outre-tombe qui parlent sans pouvoir entendre, qui influent sur la génération et qui n’ont subi aucune de ses influences ; ils sont souvent plus actuels que les vivans eux-mêmes. Il est possible qu’un homme de chair et d’os soit une exception et un anachronisme au milieu de son siècle ; mais un auteur mort qui reprend en quelque sorte une seconde existence ne saurait être sans parenté avec les temps où il revoit le jour : si l’ombre est sortie de sa tombe, c’est seulement parce qu’elle a été évoquée, et maintenant, comme à l’époque d’Orphée, il n’y a que l’amour qui ait le don de rendre les morts à la vie. Que signifient pourtant ces alternatives de popularité et de discrédit ? comment expliquer la destinée de ces hommes qui étaient tombés dans l’oubli après avoir été glorifiés, et qui, avec la même voix que nos pères entendaient sans émotion, ont retrouvé tout à coup la puissance de nous remuer ? A mon sens, il y aurait hâte et présomption à ne voir là qu’une erreur commise et rectifiée, à nous dire simplement que ces écrivains avaient été dédaignés parce que nos pères ne savaient pas distinguer leurs mérites, et qu’ils sont rentrés en honneur parce que nous avons su reconnaître la valeur qui n’avait jamais cessé d’être en eux. Les choses se passent moins simplement dans ce monde. S’il existe en effet des écrivains qui ont ainsi une valeur permanente, ou, pour mieux dire, qui possèdent à la fois de quoi satisfaire aux exigences contraires dont la succession fait la vie morale de l’espèce humaine, il en est d’autres qui, avec des qualités très réelles, ne peuvent avoir qu’un prestige intermittent. Ils sont beaucoup aimés par une génération, parce qu’ils parlent beaucoup à ses instincts ; mais, faute de répondre assez aux besoins opposés, ils passent avec elle pour rester éclipsés jusqu’à ce qu’une nouvelle réaction ait ramené au pouvoir la tendance qui regarde du côté de leurs qualités. En général, les ressuscités sont des esprits de ce genre. On pourrait les comparer à des astres que notre terre ne saurait apercevoir pendant une moitié de son évolution, mais qui reparaissent naturellement sur son horizon chaque fois que, en oscillant suivant ses lois, elle revient à l’autre moitié de son orbite. Et c’est à ce mouvement même qu’ils doivent leur importance particulière, car c’est lui qui nous donne le moyen de computer nos propres saisons. En étudiant le vieil auteur qui, sans changer lui-même, a subi ces vicissitudes, nous comprenons mieux où se portaient les préoccupations de nos pères alors qu’elles s’éloignaient de lui, et dans quel sens nous avons dû nous retourner nous-mêmes pour le retrouver sur la ligne de nos yeux. En rencontrant chez lui une phase morale qui s’accorde avec la nôtre et un travail commencé dont notre propre activité n’est que la reprise, nous acquérons une conscience plus nette de ce qui se passe en nous, en même temps que nous sentons mieux comment nous ne sommes ni le commencement ni la totalité de l’univers.

C’est sur un ressuscité de l’Angleterre actuelle, — sir Thomas Browne, de Norwich, — que je voudrais aujourd’hui appeler l’attention. Par sa naissance, il nous reporte à l’époque la plus merveilleuse de l’esprit anglais, et, je le crois, de l’esprit moderne, à la fin de ces cent années d’abondance qui ont produit Spenser et Shakspeare, Bacon et Milton. Fort célèbre de son vivant et traduit plusieurs fois dans les principales langues de l’Europe, encore lu et partiellement réimprimé jusqu’en 1756, mais délaissé depuis lors ou du moins rejeté dans l’ombre pendant tout le règne de la raison, il est soudain remonté dans l’opinion publique aussitôt que ce flux de raisonnement a commencé à redescendre. Dès les premiers jours de notre siècle, il avait déjà trouvé chez Coleridge un esprit préparé à le goûter, et à partir de ce moment il a de plus en plus reçu droit de cité dans la littérature contemporaine. On l’a étudié et on l’a discuté ; on a publié ses œuvres complètes en y recueillant les lettres et les morceaux inédits qui restaient de lui, et la même édition, avec notes et commentaires, a eu les honneurs d’une réimpression populaire assez récente (1852). Bien plus, Browne a été un favori autant qu’un objet de curiosité : sans redevenir précisément un écrivain influent, j’entends un de ceux dont les idées se font adopter, il a au moins agi assez vivement sur les imaginations, et pour tout le public qui s’occupe de lettres, il a certainement fourni sa quote part à la circulation intellectuelle de ces dernières années.

Jusqu’à un certain point, Browne en cela n’a fait que partager le sort de son époque entière. Dans toute l’Europe en général, le XVIIIe siècle avait à peu près renié la littérature de la renaissance et de la réforme. C’est seulement depuis 1800, — un peu plus tôt en Allemagne, — qu’il s’est produit à cet égard une révolution complète. En Angleterre, les contemporains de Shakspeare ont été les premiers l’objet d’une ovation nationale, et bientôt l’intérêt s’est étendu sur leurs héritiers immédiats, sur les écrivains encore inspirés, mais déjà prétentieux, du temps de Jacques Ier et de son successeur. En France, nous avons réhabilité la période correspondante des Valois et des deux premiers Bourbons. Un peu partout, comme on l’a remarqué à propos des Vies des Poètes anglais, par Johnson, la génération moderne a délaissé les froides célébrités qui avaient alors accaparé toutes les niches dans les cours de littérature et les recueils du Parnasse, et elle s’est choisi un nouveau panthéon parmi les vieux auteurs que les Johnson et les Laharpe ne jugeaient pas même dignes d’être mentionnés. Que cet amour pour la fin du XVIe siècle et pour le commencement du XVIIe tienne bien à une réaction qui nous a rapprochés de nos arrière-ancêtres en nous éloignant de nos prédécesseurs directs, qu’il soit bien l’effet et le signe d’une ressemblance frappante entre leur manière de sentir et la nôtre, il me semble que les écrits de Browne sont vraiment propres à nous le faire voir ; car, parmi les diverses contrées de l’Europe, il n’en est point, je crois, où les caractères des deux demi-siècles qui nous occupent se soient développés aussi franchement qu’en Angleterre, et tout ce que ces caractères ont de plus analogue à nos propres dispositions est éminemment en évidence chez le médecin de Norwich. Sir Thomas Browne représente surtout on ne peut mieux les dernières années de la grande époque, ces vingt ou trente années qui s’étendent depuis Bacon jusqu’à l’avènement de l’influence française et de la littérature méthodique, et que j’appellerais volontiers la période des cultures fleuries et des belles plantations, comme l’âge de Shakspeare était celle des puissantes végétations. C’est là un moment tout particulier où déjà les esprits tournent à la prose et au raisonnement, tout en conservant encore beaucoup d’imagination et de poésie. C’est une saison intermédiaire où la science débute avec des ardeurs enfantines dans la voie ouverte par Bacon, où les idées religieuses, la philosophie et les lettres traversent aussi une crise, qui est trop éclipsée pour nous par la veille et le lendemain. On n’en est pas encore aux écrivains réguliers, et on n’en est plus aux génies inspirés ; on en est aux prosateurs ravissans, à Jeremy Taylor, à Bunyan, à Walton, à Evelyn, à George Herbert.

C’est dans ce groupe d’écrivains que Browne se place en première ligne. Entre eux tous, il est l’esprit le plus original, celui qui doit le plus à la nature, et autant qu’aucun autre il a droit de figurer dans la bibliothèque des auteurs charmans : — ce qui n’est point en somme une distinction vulgaire, quoique de son temps elle ait pu être relativement plus commune ; — car, si l’on comptait les hommes qui ont mérité ce titre depuis le commencement du monde, on les trouverait peut-être encore moins nombreux que les grands génies. Je ne parle pas seulement, bien entendu, des auteurs qui plaisent à la lecture : il arrive tous les jours qu’un roman ou une pièce de théâtre nous enlèvent agréablement à nous-mêmes par le mouvement ou par les contrastes de leurs scènes ; mais la secousse à peine passée, si nous voulons juger, l’œuvre amusante nous apparaît souvent sous des couleurs tout autres : pour notre esprit, elle n’a plus que des laideurs. Tout au contraire d’autres livres, bien moins entraînans, semblent s’embellir dans nos souvenirs. Il se peut que par instans ils nous aient fatigués, il se peut même qu’aucune de leurs idées isolées n’ait obtenu notre plein assentiment ; mais quand nous nous recueillons, il se trouve que leurs idées, en nous revenant toutes à la fois, acquièrent le don de nous séduire. C’est sans doute parce qu’elles forment en nous à elles toutes une image de l’auteur lui-même ; ses manières de voir ne s’accordaient pas avec les nôtres, sa manière d’être devient pour nous tout aimable. Tel est le genre d’attrait que possède Browne : il inspire l’affection. Si la génération qui a précédé notre siècle n’a point paru le goûter, c’est qu’en vérité elle avait pour habitude de ne pas écouter ses impressions. Elle était trop occupée à rechercher si chaque opinion et chaque locution partielle étaient conformes aux décisions absolues de la raison, et d’ailleurs elle eût cru se déshonorer en ayant la faiblesse d’aimer ce qui était aimable, ce qui avait puissance d’exciter de l’amour. Elle se faisait gloire de juger toujours, et de tenir seulement pour bon ce qu’elle voyait raison de réputer tel.

Ce n’est pas à dire toutefois que ceux qui ont pu dédaigner Browne n’aient point eu pour cela de motifs valables. De fait, il y a en lui du caméléon. Il change complètement d’aspect suivant le point de vue sous lequel on le regarde. Si on lit ses écrits avec la curiosité morale qui s’intéresse surtout à la nature humaine et qui aime à surprendre dans les pensées et les senti mens le caractère qu’ils dénotent, on n’éprouve plus, comme je le disais, que des impressions agréables : ses illusions elles-mêmes n’attestent que de gracieuses dispositions et de rares facultés ; mais si on vient à l’envisager en naturaliste, si on a l’esprit tourné comme le XVIIIe siècle, qui concentrait toute son attention sur les choses du dehors et pour qui toute pensée ne représentait rien qu’une bonne ou mauvaise définition de la manière d’être des choses, Browne alors devient beaucoup moins satisfaisant. Non-seulement ses conclusions ne sont pas toujours admissibles pour nous ; il s’en faut encore que lui-même soit un esprit sûr, une tête remarquablement organisée pour échapper à l’erreur. Et le plus curieux, c’est qu’il est presque impossible de séparer ses mérites de ses défauts. Chez lui, les mêmes idées qui provoquent la contradiction quand on les considère comme des appréciations sont souvent celles qui nous attirent vers lui par les confidences qu’elles nous font sur son propre compte.

La vie de Browne nous présente du reste à première vue une contradiction analogue. De sa jeunesse à sa mort, nous le voyons se livrer sans partage à l’étude de toutes les sciences d’observation, et son plus long ouvrage est un Traité contre les erreurs populaires, traité où il fait preuve d’une grande indépendance d’esprit, et où il a porté en effet un coup sérieux aux habitudes crédules du moyen âge. Pourtant le seul incident public qui nous soit connu de sa carrière nous le montre dans une cour de justice où il vient déposer de sa foi complète aux enchantemens et aux pactes avec le diable. C’était le 10 mars 1664, à Bury-St Edmund. Deux femmes, Amy Duny et Rose Cullender, comparaissaient, sous une inculpation de sorcellerie, devant le célèbre sir Matthieu Hale, baron de l’échiquier. « Sir Thomas Browne, l’illustre médecin de son temps, se trouvant dans la salle, fut invité par le juge à donner son avis sur l’affaire, et il se déclara clairement convaincu que les accès étaient naturels (il s’agissait des personnes ensorcelées), mais qu’ils étaient augmentés par la coopération du démon, qui, aux instances des sorcières, prêtait son aide à leur malice pour accomplir ces vilenies. À quoi le déposant ajouta qu’en Danemark on avait récemment découvert des magiciennes du même genre, qui tourmentaient leurs victimes en leur faisant entrer des épingles dans le corps. » C’est le docteur Hutchinson, cité par Aikin, qui rapporte ce fait dans son Essai sur la Sorcellerie. Les deux accusées furent condamnées, et Browne, le savant Browne, bien qu’il n’ait pas contribué probablement à leur condamnation, se trouve avoir donné son assentiment à l’une des dernières exécutions qui aient eu lieu en Angleterre pour cause de sorcellerie.

Comme le remarque l’éditeur de Browne, il ne faudrait pas oublier sans doute que cette croyance aux sortilèges [1] était partagée par les plus grandes intelligences de l’époque, par Bacon, l’évêque Hall, Baxter, Hale, etc. Toujours est-il que la déposition de Browne touche réellement à un côté faible de son imagination. Ses écrits démontrent assez qu’en matière de magie il faisait plus que partager l’opinion de son siècle. Par nature, il avait le cœur tendre pour les esprits et les agens surnaturels. Les hommes et les choses de ce monde lui apparaissaient volontiers comme des poupées et des décors dont les fils étaient entre les mains des anges et du démon.

Que signifie cette étrange alliance de l’esprit d’examen et des rêveries thaumaturgiques ? Comment expliquer cet expérimentaliste visionnaire dont l’intelligence semble donner tour à tour tant de signes de force et de faiblesse ? Plus d’une fois déjà Browne a été discuté comme une énigme, et les oracles ont eu peine à s’entendre sur son compte. Les uns ont tranché la difficulté en rejetant ses préjugés sur l’époque pour n’attribuer à lui-même que son évidente sagacité ; les autres l’ont considéré seulement comme un esprit chimérique qui n’aimait le savoir que pour alimenter les rêves de son imagination. Je ne pense pas qu’il y ait lieu de prononcer des jugemens aussi exclusifs. Il me semble que sa raison et ses illusions n’ont rien au fond d’incompatible, qu’elles sont bien les deux faces d’une nature unique, d’un même tempérament, qui suffisaient pour faire de lui tout à la fois un critique et un visionnaire, un observateur très apte à distinguer le vrai du faux dans le domaine des faits, et une imagination très féconde en apparitions merveilleuses. C’est ce caractère que je voudrais suivre dans les écrits du médecin de Norwich, et plus spécialement dans un de ses ouvrages qui a en partie gardé le privilège de parler encore à notre condition, comme disait le quaker George Fox. Nous avons été trop habitués à nous représenter l’imagination comme la folie qui est le contraire même du bon sens scientifique, et ce préjugé suffirait pour transformer tout le passé en un chaos d’inconcevables contradictions ; mais en réalité la folle du logis a rendu de bons services, et, si je ne me trompe, il s’en faut que notre observateur visionnaire soit purement une anomalie. Avec ce qu’il a de plus insolite pour nous, avec son développement particulier qui ne serait plus possible de nos jours, il nous donne, une image assez fidèle de l’esprit qui animait tous les premiers pères de nos sciences, ceux qui ont ouvert la voie des progrès au nom desquels nous sommes peut-être trop disposés à les dédaigner.


I

Thomas Browne naquit à Londres le 19 octobre 1605. Il était fils d’un riche marchand issu d’une souche de gentilshommes, et dont la biographie se réduit à un seul trait, à la vérité fort significatif : on raconte de lui, comme du père d’Origène, que chaque soir il avait coutume de découvrir la poitrine de son fils au berceau et d’y déposer un baiser en priant le ciel que le Saint-Esprit en vînt faire sa demeure. Cela seul nous laisse deviner un intérieur domestique à la fois tendre et solennel. L’enfant toutefois ne grandit pas sous cette influence : il perdit de bonne heure son père, et sa jeunesse reçut plutôt les leçons de l’isolement. Sa mère s’étant peu après remariée, il resta confié aux soins d’un tuteur qui le plaça d’abord dans une école près de Winchester. De là il passa à l’université d’Oxford, où il fut reçu bachelier en 1626 et maître ès-arts en 1629. Puis, après avoir commencé d’exercer la médecine dans le comté d’Oxford, il leva assez brusquement sa tente pour parcourir l’Irlande en compagnie de son beau-père, sir Thomas Dutton, alors chargé d’en inspecter les châteaux et les forteresses. Il semble que cette excursion ait éveillé en lui le goût des voyages, car, de 1630 à 1633, nous savons qu’il visita la France et l’Italie, qu’il résida à Montpellier et à Padoue, sans doute pour y suivre des cours, et qu’avant de rentrer en Angleterre, il prit à Leyde son diplôme de docteur. Du reste, On n’a retrouvé dans ses papiers aucun journal de ses courses, ce qui a lieu d’étonner, quand on connaît sa curiosité omnivore et son habitude de mettre par écrit tout ce qui le frappait. Dans les lettres qu’il adressait plus tard à ses fils pendant leur tour d’Europe, il ne cesse pas de leur indiquer des problèmes d’érudition à résoudre sur les lieux, des livres à lire sur les contrées qu’ils traversent, des itinéraires à suivre pour rencontrer sur leurs routes des villes intéressantes ou des écoles célèbres. Tout en désirant qu’ils se ménagent, il les engage à faire un croquis des monumens, à étudier le gouvernement des cités et des états, à s’aboucher avec les savans et les autres notabilités ; il veut d’ailleurs qu’ils visitent les mines en exploitation, qu’ils observent les procédés industriels, et qu’ils n’oublient ni de prendre la recette des remèdes particuliers qu’on emploie dans chaque pays, ni de parcourir les marchés pour noter et dessiner au besoin les poissons et les espèces de gibier qui s’y vendent. Il est fort probable qu’il avait fait lui-même ce qu’il recommande à ses fils, et que ses notes ont été brûlées ou perdues. Quoi qu’il en soit, nous pouvons être certains qu’il n’avait pas plus gaspillé ses années de voyage que ses années d’université. Dans tout ce qu’on connaît de lui, rien n’indique un homme chez qui l’activité morale ne s’est éveillée que tardivement, et qui a dû changer de voie en passant par le repentir. D’ailleurs il n’avait pas trente ans quand il composa sa Religio medici, où se révèle déjà un long passé d’observation, de pensée et d’érudition.

La Religio medici (le livre, bien qu’écrit en anglais, est ainsi intitulé) est une œuvre qui appartient à la littérature générale de l’Europe, car elle a été traduite en hollandais, en allemand, en latin, en italien aussi, dit-on, et en français. Je ne cite que pour mémoire cette dernière version que la Biographie universelle attribue à Nicholas Lefebre : c’est une copie de la copie hollandaise et un tissu de contre-sens délayés dans un style illisible. La traduction latine que l’on doit à John Merrywater, et qui est élégante au jugement des connaisseurs, parut en 1644 à Leyde, où une seconde édition vit le jour en 1650. L’année même de la publication, elle était reproduite à Paris, avec une nouvelle préface où l’auteur est présenté comme catholique de cœur et ad sectam anglicanam per vim malignam nativitatis aut fortunoe prœter voluntatem advectum. Le même texte latin fut encore imprimé trois fois à Strasbourg (1652, 1665 et 1677), avec un amas de commentaires par Levinus Nicolas Moltkenius, et j’en ai moi-même une autre édition, qui n’est pas mentionnée par M. Wilkin (Eleutheropoli, 1743, juxta exemplar lugdunense). Quant à la sensation que l’ouvrage produisit en Angleterre, elle est attestée par les quatorze réimpressions qui se succédèrent jusqu’en 1736, et par une multitude d’imitations qu’il fit surgir, telles que de Religione laici, Religio jurisconsulti, Medici Catholicon, Religio stoici, — clerici, — militis, — bibliopolœ, etc. Grâce à M. Wilkin, j’en pourrais citer bien d’autres encore.

« Il est arrivé ici d’Hollande, écrivait Guy Patin en octobre 1644, un petit livre nouveau intitulé Religio medici. C’est un petit livre tout gentil et curieux, mais fort délicat et tout mystique. L’auteur ne manque pas d’esprit ; vous y verrez d’étranges et ravissantes pensées. Il n’y a encore guère de livres de cette sorte ; s’il était permis aux savans d’écrire aussi librement, on nous apprendrait beaucoup de nouveautés. Il n’y eut jamais gazette qui vallût cela ; la subtilité de l’esprit humain se pourrait découvrir par cette voie. » Guy Patin revient encore trois fois sur l’ouvrage de ce mélancholiaue agréable, comme il l’appelle (16 avril 1645, — 26 juillet 1650, — 19 juin 1657).

Les accusations et les réfutations ne manquèrent pas non plus au triomphe. Un certain Alexandre Ross, qui par la suite devait encore descendre dans l’arène pour soutenir contre Browne la cause des erreurs vulgaires, ne tarda pas à lui répondre par son Medicus medicatus, ou la Religion d’un médecin guérie par une potion lénitive. Un fait à noter, c’est que ce champion des absurdités les plus flagrantes, ce même Ross dont la crédulité universaliste ouvrait les bras à toutes les vieilles fables, s’attaque à la Religion d’un médecin parce qu’il la trouve trop peu exclusive, trop complaisante pour les papistes, l’astrologie judiciaire et autres hérésies. Un plus illustre personnage, le très docte et très chimérique sir Kenelm Digby, « de l’école admirable des Schott, des Kircher, des Gaffarel et des Borelli » (c’est Disraeli le père qui le caractérise ainsi), écrivit en une seule séance et au fond d’une prison, où il avait été jeté pour cause politique, ses Observations sur la Religio medici. C’est le même chevalier Digby qui fut reçu dans l’intimité de Descartes, et qui fit bruit en France par sa poudre de sympathie, dont une pincée, dissoute dans un bassin d’eau, avait soulagé la main blessée de James Howell à l’instant même où sa jarretière tachée de sang touchait la solution magique. C’est lui encore qui s’était tellement épris de la beauté de sa jeune femme, qu’il la tua, dit-on, en imaginant de lui faire manger constamment des volailles nourries de serpens pour lui assurer une jeunesse sans fin. Le chevalier Digby, à vrai dire, n’est pas uniquement un contradicteur. S’il est souvent en désaccord avec Browne, il lui témoigne aussi du respect et lui donne parfois sa pleine approbation. « L’auteur me plaît infiniment, lit-on dans ses Observations, quand il déclare qu’en religion il n’y a pas assez d’impossibilités pour une foi active. » Digby était catholique, et il est vraisemblable, ainsi que le remarque le docteur Fortin, qu’il avait cru reconnaître dans cette déclaration et dans plus d’un autre passage des tendances favorables à son église. Il semble du reste que Browne, avec son esprit original et sa large bienveillance, ait été destiné à se voir renié et revendiqué par toutes les communions. À Paris, il avait été recommandé comme un esprit tellement gagné à l’orthodoxie romaine, qu’il ne méritait pas même le nom d’hérétique, et que sans doute la crainte des persécutions l’empêchait seule d’abjurer le protestantisme. À Rome, son livre fut mis à l’index. À Norwich, un quaker du nom de Duncon lui écrivit une lettre fort obligeante où perçait l’espoir de l’attirer à la société des amis. « En Allemagne, écrit le docteur Aikin, il fut accueilli par de sévères censures, et les théologiens, more theologico, le dénoncèrent comme un incrédule et même un athée, quoique chacune de ses pages attestât la ferveur de sa piété et la docilité de sa foi. » De telles aberrations font tristement sentir à quel point la masse des hommes, même de ceux qui ont le don de la parole, sont sujets à ne pas voir clair et surtout à ne pas ouvrir les yeux. Au lieu de regarder pour juger, ils aiment mieux raisonner pour conclure qu’un homme chez qui la foi ruisselle doit être un athée, et ne peut être qu’un athée, parce qu’il a émis telle opinion qui, suivant leur opinion à eux, ne peut provenir que de l’athéisme, ou ne peut manquer d’y conduire.

C’est au retour de ses voyages, très probablement entre 1633 et 1635, que Browne avait composé sa Religio medici. Il y a lieu de croire qu’il était alors établi près de Halifax, à Shipden-Hall, où, en sa qualité de jeune médecin, il devait avoir d’amples loisirs pour examiner sa conscience. Lui-même nous raconte qu’il avait écrit son soliloque sans intention aucune de publicité, mais que, son manuscrit ayant été copié et imprimé à son insu avec de nombreuses inexactitudes, cela le décida à se présenter sous son nom devant le public. L’édition anonyme et subreptice à laquelle il fait allusion est de 1642 ; l’édition qu’il donna lui-même est de l’année suivante. Le docteur Johnson, qui a écrit une Vie de Browne, y rapporte ces faits, « qu’il ne songe pas, dit-il, à contester. » Cela ne l’empêche pas de présenter le récit du médecin de Norwich comme fort suspect, parce qu’en général il faut se défier des publications soi-disant subreptices « qui le plus souvent ne sont qu’un subterfuge employé par des auteurs affamés de notoriété, mais effrayés d’en avoir l’air, et qui voudraient satisfaire leur vanité en gardant les apparences de la modestie. » Le docteur n’a pas été heureux ici en faisant choix de Browne comme d’un crochet pour y suspendre ses vérités générales sur la généralité des auteurs, et ce n’est pas la seule fois qu’il ait péché de la sorte. Quoique Johnson, ait dû une bonne partie de sa célébrité à ses biographies, je doute que le génie du biographe fût au nombre de ses qualités. Il avait peu le sentiment des caractères, et il avait beaucoup trop, comme son siècle, la passion des axiomes universels. Sa philosophie morale se réduisait quelque peu à concevoir d’après tout le monde une idée banale de l’homme, pour l’appliquer ensuite à n’importe quel individu. Ainsi procède-t-il à l’égard du médecin de Norwich. Tandis que Browne, tel qu’il s’est daguerréotype dans ses œuvres, est avant tout une nature candide qui craint le bruit et qui n’a guère que des vanités d’imagination, tandis qu’il est dominé par ses sympathies au point d’avoir peine à penser à l’effet qu’il peut produire, son biographe n’a qu’un mot à la bouche pour donner la clé de sa vie : l’amour-propre. Si le manuscrit de Browne est resté assez longtemps hors de ses mains pour qu’il fût possible de le copier, c’est que, « en recevant, je suppose, les louanges exubérantes dont tous les hommes paient la faveur de parcourir une œuvre inédite, il n’a pas été très pressé d’abréger les adulations en réclamant ses cahiers. » Si Browne écrit dans sa Religio medici cette phrase où il se résume si bien : « Ma vie a été un miracle de trente années ; la raconter ne serait pas de l’histoire, ce serait un morceau de poésie qui paraîtrait une fable, » Johnson n’est point frappé par tous les instincts rêveurs et les silencieux étonnemens qui se laissent pressentir sous ces paroles ; il n’y voit qu’une assertion mal fondée qu’il explique encore comme tout le reste. « Probablement, dit-il, il s’agissait de merveilles qui s’étaient passées dans son esprit ; il n’est pas de vie d’homme où l’amour-propre, aidé d’une imagination vigoureuse et fertile comme la sienne, ne soit capable de découvrir ou d’imaginer des prodiges. »

Lorsque la réputation vint trouver Browne malgré lui, il habitait déjà Norwich, où il avait été attiré par plusieurs gentilshommes du voisinage, autrefois ses compagnons d’université, et où il s’était bientôt enraciné en s’alliant à une bonne famille du pays. Un contemporain nous décrit ainsi sa compagne Dorothée Mileham : « Elle était de proportions tellement symétriques avec son digne époux, tant pour les grâces du corps que pour celles de l’esprit, qu’ils semblaient appelés l’un vers l’autre par une espèce de magnétisme naturel. » Comme médecin, Browne s’était d’ailleurs donné un nouveau titre à la confiance de ses concitoyens d’adoption en se faisant recevoir docteur à Oxford, et les succès qu’il obtint dans sa pratique nous sont attestés par plusieurs témoignages du jour. Sa réputation n’était point renfermée dans les murs de Norwich ; les malades venaient de loin recourir à ses lumières. Un fait assez remarquable, c’est que, sauf une lettre, on n’a de lui aucun écrit qui roule sur la science à laquelle il donnait une si grande partie de son temps et de ses pensées. Ce n’est pas le seul indice qui trahisse sa répulsion pour les idées fixes. Il n’est point dans sa nature de se laisser asservir par une préoccupation unique, et, en prenant la plume, il cherche le plaisir de s’étendre librement dans tous les sens. Malgré ce silence sur sa profession, plus d’un passage de ses écrits permet d’affirmer qu’en médecine il n’était pas du même bord que son admirateur Guy-Patin, le farouche ennemi des chimistes, des apothicaires et des cuisineurs de drogues. Ses habitudes d’esprit suffiraient, je crois, pour le faire deviner, car la médecine, aussi bien que la politique et la littérature, oscille entre deux extrêmes qui correspondent aux humeurs des hommes. Tour à tour elle va de l’empirisme au raisonnement. Avant le XVIIe siècle, elle avait été, ce me semble, tout adonnée à la recherche des spécifiques, quoiqu’elle eût, il faut le dire, une étrange manière de les reconnaître : elle croyait que les noix devaient être bonnes pour le cerveau, parce qu’elles en portaient la signature (la ressemblance), et que le cristal ne pouvait manquer de guérir la fièvre, puisque l’idée de cristal renfermait une idée de froid qui était le contraire de l’inflammation des fièvres. Ce n’était pas moins là un grossier empirisme. Vers l’époque de Browne au contraire, elle tendait à se rejeter vers le rationalisme : avec les partisans des purgatifs et des saignées, elle voulait se faire des moyens qui ne fussent déduits que de ses principes et s’en tenir aux traitemens dont la convenance pouvait être expliquée et comme prédite par sa théorie. Elle était un peu comme le digne Ross, qui, sous prétexte « qu’on ne peut fournir aucune raison pour que le fer attire l’aimant, » conclut victorieusement que cela n’est pas, et que le privilège d’attirer appartient seulement à l’aimant comme « à la matrice commune des métaux. » De nos jours enfin, l’homœopathie, les électriseurs et les consultations de somnambules accusent assez haut un retour vers l’expérience, et malheureusement aussi vers les chimères qui en sont inséparables. Si les raisonneurs sont portés à être trop exclusifs, les hommes qui ont une sage disposition à juger d’après les faits sont follement habiles parfois à apercevoir des faits imaginaires pour se persuader que l’expérience atteste précisément ce que leurs idées les entraînaient à supposer.

Entre ces deux écoles, c’est évidemment vers celle de l’expérience ou de l’empirisme que Browne inclinait d’instinct. J’ai cité une des recommandations qu’il faisait à son fils aîné : celle de noter les remèdes particuliers qu’il verrait employer dans chaque pays. Le même fils, alors qu’il pratiquait la médecine à Londres, écrit à son père pour le consulter sur divers électuaires assez compliqués, et ce seul nom d’électuaires est fort éloquent : il évoque le souvenir de ces recueils où les médecins érudits ramassaient toutes les recettes qu’ils avaient rencontrées dans les vieux auteurs. Est-ce à dire que Browne croie les yeux fermés à ces incroyables mélanges ? Ce n’est nullement ma pensée ; mais ici comme partout, il reste volontiers entre le oui et le non. Ce qui le rend si original, c’est précisément le nombre des suppositions qui lui reviennent à l’esprit sans qu’il puisse les secouer, et auxquelles cependant il ne livre pas sa foi. Il a la tête meublée de toutes les visions, de toutes les assertions des anciennes autorités. Il a tellement la grande imagination qui se rappelle à la fois toute chose et qui embrasse sans cesse les immensités de l’inconnu, que nul fait n’est assez incroyable pour l’épouvanter. À moins de preuves, il ne dira jamais : Cela est impossible ; mais à moins de preuves, il ne dit pas : Cela est vrai, et en attendant que les preuves arrivent, l’homme pratique se décide pour la prudence. La règle qu’il suivait sans doute à l’égard de ses malades, la voici telle qu’il nous l’expose à propos de l’or employé comme médicament, et rien qu’à lire ces sages paroles on comprend comment il est devenu célèbre dans sa profession : « Que l’or ainsi administré ait des effets incontestables, nous ne nous prononcerons pas impérieusement à cet égard, bien que beaucoup d’autres exemples se joignent à ceux que nous avons rapportés pour nous engager à l’affirmative ; mais puisque le point est douteux et n’a pas encore été décidé d’une façon authentique, ce serait manquer de jugement que de s’en rapporter à des remèdes controversables. Dans les cas qui présentent un danger connu, il convient plutôt de recourir à des médicamens d’une activité également connue et attestée, car, outre le bénéfice qui en revient au malade, on évite ainsi une erreur grossière qui se commet tous les jours quand on emploie simultanément des drogues incertaines et des remèdes plus authentiques, celle d’attribuer la guérison au médicament imaginaire, ou d’en reporter l’honneur là où l’on avait porté à l’avance sa bonne opinion. »

La renommée littéraire de Browne vint encore élargir le cercle de ses relations. Il fut recherché par les célébrités de tout genre, et il se plut à rester en commerce avec elles. Il me semble que le groupe de ses connaissances est aussi un renseignement biographique. On a de lui des lettres adressées à Lilly, l’astrologue, et quoiqu’il n’ait point fait acte de foi à l’égard du grand œuvre, il comptait parmi ses amis et ses correspondans deux alchimistes enthousiastes : le riche sir Thomas Paston, qui était en outre un érudit et un zélé collectionneur, et le docteur Arthur Dee [2], qui, « fréquemment, personnellement et indubitablement, avait vu transmuter en or et en argent les métaux vils. » Sans avoir montré non plus qu’il crût au don royal de guérir les écrouelles, il nous apprend par ses lettres qu’il donnait souvent des certificats d’humeurs froides à ceux qui voulaient se faire toucher. Charles II, suivant le témoignage d’un de ses médecins ordinaires, John Browne, ne toucha pas moins de quatre-vingt-douze mille cent sept personnes de 1660 à 1683. Ce détail peint bien, à mon sens, la position d’observateur que le médecin de Norwich aimait à garder vis-à-vis de toutes les hypothèses et de toutes les traditions du passé.

Quelles étaient d’ailleurs les occupations et les études qu’il trouvait moyen de concilier avec les fatigues de sa profession ? Un de ses amis va nous le dire : c’est le révérend John Whitefoot, qui « tenait pour une faveur spéciale de la Providence d’avoir pu le connaître intimement pendant les deux tiers de sa vie, » et qui, après la mort de Browne, a recueilli, sur la prière de sa veuve, les souvenirs de cette longue familiarité. Ses Minutes, comme il les appelle, offrent une si curieuse combinaison de bonne foi et de rhétorique surannée, elles paraissent si délicieusement embarrassées entre la crainte de manquer à la vérité et la peur de manquer aux belles convenances du langage et aux majestés de l’érudition, que je me garderai bien de ne pas les citer textuellement :


« L’horizon de son intelligence dépassait de beaucoup en étendue notre hémisphère du monde. Il comprenait si bien tout ce qui est visible dans les cieux, que sous leur voûte on eût trouvé peu d’hommes qui en fussent aussi instruits. Il était capable de dire le nombre des astres qui se montrent au-dessus de notre horizon, et de désigner par leur nom tous ceux qui en ont un. De la terre il avait une connaissance géographique aussi minutieuse et aussi exacte que s il eût été institué par la divine Providence arpenteur et archiviste général de toute la sphère terrestre, y compris ses productions : minéraux, plantes, animaux. Il était si subtil en botanique, que, sans se contenter des distinctions d’espèces, il a fait de délicates et curieuses observations aussi utiles que délectables. Sa mémoire, quoiqu’elle n’ait pas égalé celle de Sénèque ou de Scaliger, était vaste et tenace au point qu’il n’était pas un livre, une fois qu’il l’avait lu, dont il ne se rappelât tous les passages et les traits remarquables. Sir Thomas entendait la plupart des langues européennes : à savoir, toutes celles qui sont dans la Bible, de Hutter dont il usait. Pour le latin et le grec, il les possédait critiquement. Des langues orientales, qui ne furent jamais natives dans cette partie du monde, il pensait que leur utilité ne compenserait jamais le temps et la peine de les apprendre. Pour autant, il avait en si grande révérence leur matrice, je veux dire l’hébreu, où Dieu a énoncé ses oracles, qu’il n’avait pas voulu l’ignorer complètement. Dans les poètes latins, il savait par cœur tout ce qui est fin et incisif. Il avait lu la plupart des historiens anciens et modernes, et y avait fait des remarques singulières portant sur des points qui échappent aux lecteurs ordinaires. »


Whitefoot n’exagère en rien, et ses Minutes demanderaient plutôt à être complétées ; elles suffisent à peine pour mettre en lumière toute une moitié de cette infatigable activité. Browne, outre ses ouvrages destinés au public, a laissé un journal qu’il tenait pour lui-même, un recueil d’extraits et suggestions, et c’est là qu’il faut le voir à l’œuvre. Il serait difficile de dire vers quels points des espaces réels et imaginaires il ne voyage pas dans ces pages. — Les relations historiques sur l’influence des anniversaires, et la raison des petits trous que les bichons ont sur le crâne en dehors des sutures ; les pierres précieuses qui guérissent au simple toucher les yeux malades, et le sens des lustrations où les Romains, lors des Palilia, employaient du sang de cheval mêlé à des fanes de fèves et aux cendres d’un veau pris dans le ventre de sa mère ; rechercher pourquoi, dans la Genèse, le second jour de la création n’est pas béni comme les autres, et savoir si on doit l’attribuer à un mystère numérique, à l’imperfection du nombre deux, qui est le premier écart en dehors de l’unité ; — toutes ces questions et bien d’autres encore, sans parler de sujets plus sérieux, arrêtent tour à tour le médecin de Norwich, et sur toutes il est clair qu’il a beaucoup réfléchi, quoiqu’il aboutisse régulièrement à un point d’interrogation et à un : « C’est douteux ! » Mais ces notes, et en général toutes celles qui sont inspirées par des lectures ou des cogitations, ne forment que la broderie du journal. Le corps du recueil est composé de remarques et de mémentos qui ont une origine entièrement différente. On croirait que deux personnes ont tour à tour tenu la plume. Browne est un dévoreur de livres comme les Cardan et les Scaliger, et il est en outre un homme de laboratoire qui annonce le savant moderne. Malgré ses goûts de cabinet, il ne craint pas de mettre la main à la pâte des expériences, et sans perdre de vue ses doctes spéculations, il est capable de donner son attention aux boîtes et aux creusets où il poursuit des recherches pratiques qui durent parfois des années. Il dissèque des animaux et des végétaux, il établit un jardin botanique, il imagine de mesurer l’humidité de l’air au moyen d’une éponge placée sur une balance d’or ; il enregistre minutieusement quelles plantes il est parvenu à faire vivre dans l’eau avec ou sans leurs racines, à quel moment il les avait coupées ou arrachées, si elles ont fleuri et porté des semences, et si ces semences ont été fécondes. Puis il lui vient une idée de génie : il se demande « si une eau colorée par une teinture ne pourrait pas transmettre une nuance à la plante qui se trouve réduite à ce seul aliment ; si, par un procédé analogue, il ne serait pas possible de communiquer des senteurs aux végétaux, ou de corriger ceux qui purgent, ou de donner des vertus purgatives à ceux qui n’en ont pas. » Et la suite prouve qu’il l’a essayé, en essayant encore comment les plantes se comportaient dans le vin, le vinaigre, l’eau salée et d’autres liquides, en particulier dans un mélange de deux onces d’eau pour deux ou trois cuillerées d’eau de roses, « où la menthe a pris une odeur plus forte. »

Mais la partie du journal qui nous ouvre le mieux la porte de son laboratoire est celle qui traite de la congélation et de la coagulation. Là, nous sommes en présence de l’investigateur qui imagine et continue résolument une série d’expériences dirigées vers un même but et destinées à s’éclairer l’une l’autre. Il ne faudrait pas supposer pour cela que nous avons affaire à un analyste du XIXe siècle, à un méthodique travailleur qui choisit une question pour la creuser. La tâche du savant de nos jours est bien aride : quoique, dans le cours de ses recherches, il puisse tomber sur une observation inattendue, sur un fait de nature à lui suggérer à la longue une vaste théorie, ou à lui donner l’enivrante vision d’un agent universel, en général il n’est amené à ses recherches que par d’assez pauvres espérances, et il prévoit à peu près ce qu’il a chance de découvrir. Les nombreuses connaissances dont il a hérité limitent étroitement son droit à l’illusion. Au temps de Browne, les choses se passaient bien autrement. On avait fait table rase de toute l’ancienne science, et les curiosités qui trouvaient autrefois leur satisfaction dans les opinions reçues aboyaient maintenant comme des meutes affamées. Suivant un mot de Macaulay, « l’esprit de Bacon, avec son admirable mélange d’audace et de prudence, était partout à l’œuvre. » Mais la prudence était seulement dans les moyens, dans la manière dont on croyait devoir interroger la nature. Quant aux révélations qu’on attendait d’elle, tout de ce côté n’était qu’audace, et audace sans mesure, sans limites, sans pensée de derrière. Le monde des secrets que l’expérience pouvait ouvrir était mystérieux comme un premier rêve d’amour ; c’était une contrée qui n’avait pas soulevé son voile, et dont les brumes renvoyaient à chacun le mirage de tous ses désirs. Il était permis de tout ambitionner, il était possible de s’attendre à tout, et, remarquons-le bien, ces mêmes hommes qu’un besoin nouveau entraînait vers l’observation des réalités étaient des esprits qui avaient grandi sous l’influence de la thaumaturgie, de la nécromancie, de toutes les ivresses mystiques du XVIe siècle. Pendant que la science se prêtait plus que jamais aux transports de l’imagination, jamais l’imagination n’avait été plus puissante et plus surexcitée. « C’était un beau temps, s’écrie I. Disraeli, un temps de prodiges indéfinissables et de merveilles impossibles à démontrer, de caprices occultes qui commençaient sans cesse et ne finissaient jamais, une succession d’enchantemens aussi délicieux que ceux de l’Arioste. À cette heure de demi-jour, ce que l’on apercevait était encore plus merveilleux que l’inconnu ; les physiciens avaient peur eux-mêmes de leurs joujoux et de leurs automates : en regardant à travers leurs lunettes, ils croyaient voir dans l’avenir. »

Browne est un de ces heureux savans. Ce qui le pousse à son œuvre, c’est toute la partie ardente, aventureuse et passionnée de son être. Il recourt au témoignage des faits pour satisfaire de fabuleuses curiosités, pour savoir ce que l’expérience peut lui apprendre sur l’influence des dates ou sur les nombres de Pythagore. S’il tâche de pénétrer dans la secrète organisation des choses, c’est pour y poursuivre de charmantes visions, et à chaque détour de la route il ne serait pas trop étonné de déboucher sur le royaume des fées. Devant la force insaisissable pour lui qui fait congeler les liquides, l’idée lui vient que peut-être les cataractes et les apoplexies sont aussi l’effet d’un esprit congélateur. En contemplant la croûte arborescente et foliacée dont l’eau se couvre en gelant, il se demande s’il n’assiste pas à une résurrection et à une seconde vie de l’essence des végétaux, à la preuve qu’ils portent en eux une sorte d’âme ou d’individualité indestructible, car il croit avoir observé que ces formes de plantes se produisaient surtout « sur les eaux qui contenaient quelque sel ou quelque germe végétal. » A la vue du lait ou du sang qui se caille, il est pris d’une espérance encore plus magnifique : n’y aurait-il pas là quelque chose d’analogue à la formation de l’oiseau dans l’œuf ou à cette coagulation du chaos qui a enfanté notre monde ?

Que l’on ne s’arrête pas trop cependant à ces présomptions et à ces conjectures qui dirigeaient les recherches du médecin de Norwich. Cela était du temps : quand on ne sait pas ce qui est, on ne peut arriver à le découvrir qu’en cherchant ce qui n’est pas. Pour bien juger Browne, il convient de mesurer surtout ce qu’il a fait. Replaçons-le au milieu des savans de son époque, des Robert Fludd, des docteur Dee et des Digby ; rappelons-nous combien le XVIIe siècle à son début se ressentait encore du XVIe, combien, avec sa méthode expérimentale, il se bornait volontiers à changer la magie noire en une sorte de magie naturelle ou de physique prestigieuse, — et nous nous apercevrons vite que Browne n’est point un continuateur de la science chimérique, qu’il marche au contraire sans repos pour s’en éloigner, et que la tendance à laquelle il obéit est bien celle qui devait finir par l’expulser. Il a toute l’imagination de ses devanciers, et il a leur curiosité encyclopédique et décousue ; il aime autant qu’eux le bonheur de concevoir et de créer des idées, mais il a un autre besoin qui creuse un abîme entre lui et l’école du passé : il a la soif de la vérité. S’il étudie la nature, ce n’est point dans l’intention de se livrer et de s’arrêter aux pensées les plus attrayantes qu’elle pourra lui suggérer, c’est vraiment pour voir de son mieux. Non qu’il soit un observateur modèle : il est plutôt un collectionneur de faits ; mais son observation est singulièrement patiente et impartiale. Il est sans pitié pour ses peines, sans faiblesse pour ses penchans ; il ne s’inquiète pas si une chose peut lui paraître évidemment fausse ou évidemment vraie : en dépit de toute vraisemblance et de toute invraisemblance, il veut essayer ce qui en est. Je lui laisserai raconter à lui-même une de ses expériences ; il y est question des aiguilles sympathiques, c’est-à-dire d’une télégraphie magique que l’on croyait pouvoir établir au moyen de deux espèces de boussoles ayant des aiguilles touchées sur le même aimant et portant à leur circonférence les lettres de l’alphabet. « La tradition, dit Browne, prétendait que deux personnes munies de pareils cadrans n’avaient qu’à fixer une heure pour correspondre, et que si l’une d’elles dirigeait son aiguille vers une lettre, l’autre aiguille, à n’importe quelle distance, allait d’elle-même se placer sur la même lettre ; mais en cela j’avoue que mon expérience n’a pu découvrir aucune vérité, car, ayant façonné tout exprès deux cercles de bois et les ayant divisés, suivant le nombre des lettres latines, en vingt-trois degrés ; ayant ensuite placé au centre deux aiguilles tirées du même acier et touchées sur le même aimant, et au même point, j’ai eu beau conduire l’un des styles sur une lettre de son cadran, le second style, même à la petite distance d’un demi-empan, n’a pas cessé de demeurer aussi fixe que les piliers d’Hercule. » A quoi l’auteur ajoute une réflexion qui n’est pas moins caractéristique, c’est que « quand même la propriété eût été vraie, elle n’eût pas été au service de tout le monde, car ce n’est pas une simple affaire d’almanach, mais bien un problème mathématique que de trouver la différence des heures en des lieux différens. »


III

Cette existence si laborieusement dévouée à l’étude des livres et à l’étude des faits ne tarda pas à produire de nouveaux fruits. En 1646, — trois ans après la publication de la Religio medici, — Browne fit paraître ses Recherches sur un grand nombre d’opinions reçues et de vérités présumées qui se trouvent, après examen, n’être que des erreurs vulgaires et communes. Et ce qui peint bien sa position mitoyenne entre le passé et l’avenir, c’est qu’il emprunta à la langue savante du moyen âge et de la renaissance le titre principal du livre qu’il destinait à réfuter leurs illusions : il l’appela Pseudodoxia Epidemica (la fausse science épidémique). L’image était aussi d’un philosophe et d’un poète. Quant à l’œuvre, elle était réellement d’un hercule, comme l’a dit l’Allemand Reimman. C’étaient les écuries d’Augias de la science et de l’histoire que Browne avait entrepris de balayer. Rien n’était plus urgent, rien n’était plus indispensable au progrès des connaissances ; avant de pouvoir apprendre, les hommes avaient besoin de beaucoup oublier. Cela n’avait pas échappé à Bacon. Parlant des fausses apparences [idola) qui égarent l’intelligence, et mentionnant dans le nombre la précipitation à conclure, Bacon avait dit : « C’est pourquoi je nommerai parmi les desiderata un calendrier des doutes (points douteux) ou des énigmes de la nature, et j’approuve comme une entreprise utile la compilation d’une pareille œuvre. Il serait encore fort avantageux de joindre à cette table des doutes et des non liquet un calendrier des faussetés et des erreurs populaires qui passent sans conteste dans les doctrines et dans l’histoire naturelle, afin que désormais les sciences ne soient plus égarées et dégradées par ces mensonges. » Est-ce à cette suggestion que Browne a dû l’idée première de son œuvre ? Il n’en dit rien, bien que dans sa préface il mentionne honnêtement plusieurs traités contre les erreurs qui avaient précédé le sien. Quoi qu’il en soit, Browne était comme prédestiné à réaliser le vœu de l’auteur du de Augmentis scientiarum. Placé à la limite de deux âges, également attiré par la poésie de l’érudition et par l’exactitude de la science expérimentale, sa vocation irrésistible était de passer la moitié de sa vie à apprendre par cœur toutes les extravagances qui s’étaient engendrées dans le cerveau humain, pour passer l’autre moitié à s’assurer par de minutieuses épreuves qu’elles n’étaient que des erreurs. Il n’y a pas jusqu’à sa demi-crédulité qui ne le rendît plus propre à son œuvre de détrompeur. Avec plus de scepticisme, il se fût dispensé des expériences qui pouvaient seules fournir des réfutations convaincantes.

Comme la Religio medici, la nouvelle production de Browne était réservée à un grand succès. Pendant sa vie, la Pseudodoxia eut six éditions, qu’il put revoir et augmenter, et elle fut d’ailleurs traduite au moins en trois langues, en allemand, en hollandais, en français [3]. On n’a pas de peine à comprendre cette brillante fortune de l’ouvrage. Quoiqu’il s’attaquât aux préjugés, il prenait l’époque par ses deux passions : il l’entretenait de la nature, et il lui servait un somptueux festin d’érudition. La forme même qu’avait adoptée l’écrivain lui était favorable ; son livre n’était point un traité méthodique d’une seule haleine, c’était une collection de notes et d’essais écrits au hasard de ses lectures ou de ses réflexions, et classés ensuite par ordre de matière. Dès les premières pages de cet omniana, on se sent transporté en un âge d’or littéraire où le domaine de l’intelligence n’est pas encore partagé en provinces distinctes, assignées chacune à une classe différente d’esprits. La chimie et l’interprétation de la Bible, l’astronomie et l’histoire, les sciences naturelles et la peinture ne sont pour Browne qu’un seul et même monde, qu’il parcourt en tout sens afin d’y pourchasser l’erreur. Bien plus, il en appelle à ses souvenirs d’érudit pour illustrer son anatomie ; au milieu de ses raisonnemens, il laisse éclater la poésie de ses émotions personnelles ; à travers sa science, il laisse apercevoir sa conscience et son imagination. Il en résulte une impression de plénitude comme celle que donne une musique largement orchestrée. Cœur, âme et raison, nous avons sous les yeux un être vivant tout entier. La méthode de nos savans modernes a sans doute de grands avantages : en se renfermant strictement dans le sujet qu’ils veulent traiter et en n’exprimant que les pensées qui peuvent mener à fin leur thèse, ils donnent à leur exposé un haut degré de précision ; mais ils sont bien arides aussi. Leur logique, suivant un mot de Carlyle, est une logique d’hommes d’affaires, et dans leurs écrits il n’y a plus rien littéralement que la matière dont ils dissertent. En France particulièrement, nous poussons bien loin le principe de Geoffroy Saint-Hilaire, — qu’il ne s’agit pas de s’émerveiller. Nous avons d’admirables traités scolaires, mais il nous manque une autre littérature scientifique, celle où l’homme, en exprimant ses connaissances, exprime aussi les sentimens qu’elles éveillent en lui. À la longue, ce défaut pourrait tourner au détriment de la science. Si les livres impersonnels de nos savans sont excellens pour enseigner, ils sont très mauvais pour inspirer le désir d’apprendre, et faute de la littérature dont je parlais, nous risquons d’éloigner des sciences les natures de génie et d’initiative.

La Pseudodoxia se compose de sept livres, dont le premier est consacré à des considérations générales sur les sources des erreurs. C’est le même sujet que Bacon a creusé dans quelques-unes de ses plus nobles pages, et on est naturellement invité à un parallèle qui met vivement en relief les contrastes des deux esprits. Il ne faudrait point demander à Browne la massive grandeur de son devancier. Chez Bacon, tous les organes de l’esprit sont comme engrenés l’un dans l’autre ; l’imagination fait corps avec l’intelligence, et c’est avec toutes les forces de son être à la fois qu’il poursuit la vaste pensée qui est en même temps son ambition, sa poésie, sa doctrine, sa morale même, — la pensée de découvrir, par une scrupuleuse analyse des faits, l’essence absolue des qualités et des manières d’être, afin d’arriver par là à la puissance de transporter à volonté dans tel ou tel corps la nature d’un autre corps [4]. À côté de cet homme si fortement centralisé, Browne a l’air d’un faisceau délié de facultés. Ainsi un moment il s’élance à la suite de son imagination loin du domaine de son jugement : il veut remonter jusqu’à la cause première des erreurs, et il la trouve dans Satan, dont il fait un véritable dieu, créateur de tout mensonge et révélateur de tout mal, qui ne laisse plus d’autre rôle aux hommes que celui de céder ou de résister à ses instigations ; mais, à peine redescendu sur la terre, il reprend l’entière lucidité de sa raison. Parmi les propagateurs de la fausse science, il passe en revue les principaux écrivains de l’antiquité, et il les caractérise avec une justesse et un équilibre d’aperçus qui sont tout à fait supérieurs. À l’égard des infirmités d’esprit que nous portons en nous, il ne montre pas moins de perspicacité, quoiqu’ici encore il ne sache pas se concentrer. Tandis que Bacon résume dans un nerveux axiome une multitude d’observations faites sur le vif, lui, il suit volontiers la nomenclature des formes d’erreur qui ont reçu un nom dans les écoles, et son expérience comme ses réflexions s’énoncent plutôt par fragmens et en manière de glose. En somme, il n’y a rien chez lui qui soit à beaucoup près aussi fort et aussi complet que le génie intellectuel de Bacon, et pourtant la comparaison n’est pas toute à son désavantage. Il a aussi sa largeur particulière ; c’est un instrument capricieux, et dont les cordes ne vibrent que successivement, mais c’est un riche instrument, qui rend certains sons qu’on entend mal chez l’auteur des Essais et du Novum Organon. La science qui enseigne à l’homme l’art de réussir le préoccupe moins exclusivement. Il a une grande élévation morale, il a des bouffées de pur enthousiasme ; il a encore je ne sais quoi d’instinctif et d’involontaire qui lui donne une indicible grâce comme celle des mouvemens de l’enfance. Ses pensées sont pour ainsi dire agitées par un jeu constant d’impressions et d’inspirations naïves.

Le second livre de la Pseudodoxia s’ouvre par deux dissertations où l’auteur touche à des questions de haute chimie et de haute physique. Dans l’une, il combat l’opinion encore accréditée qui regardait le cristal comme de l’eau cristallisée ; dans l’autre, il traite, et avec des connaissances fort exactes, de l’aimant et du magnétisme terrestre. Il n’est pas seulement au courant de tout ce qu’on savait alors sur les deux mouvemens de l’aiguille aimantée, sur l’aimantation naturelle du fer, sur les modifications que subissent ses propriétés magnétiques quand on le chauffe ou qu’on le refroidit de diverses manières : il est encore à même de fournir quelques documens nouveaux qu’il doit à ses propres expériences, et ce qui n’est pas moins digne de remarque, il a la sagesse de s’en tenir à constater les faits sans hasarder aucune hypothèse sur les causes. Un autre intérêt de ce chapitre, c’est que, grâce à l’érudition de Browne, il renferme en abrégé l’histoire universelle des fausses suppositions auxquelles l’aimant a donné lieu, si bien qu’on y peut distinguer, comme dans un tableau synoptique, la manière dont se développe l’erreur. Les hommes avaient observé un fait inexplicable pour eux ; de cette donnée vraie nous voyons sortir des interprétations enfantant elles-mêmes des rameaux sur lesquels poussent des végétations parasites. La sensibilité que possède le fer est d’abord attribuée à l’argent et à divers métaux ; bientôt elle s’étend jusqu’aux cendres des plantes qui ont poussé sur des mines d’or, de mercure ou de tout autre métal. Une fois qu’elle en est là, arrive Michel Sundevogis, qui en fait le partage de tout le règne végétal. Il sait qu’un fil de fer rougi au feu et refroidi dans une position verticale acquiert la propriété de se redresser par lui-même en portant vers le ciel la pointe qui regardait le ciel pendant le refroidissement. Dès lors, l’esprit tout obsédé par l’idée de cette propriété, il croit la revoir dans les bâtons qu’on plonge au fond de l’eau pour les laisser ensuite remonter librement à la surface. Suivant lui, l’extrémité du bâton, qui pendant qu’il était une branche croissait au sommet, est précisément celle qui revient la première au-dessus de l’eau. Pour couronner l’œuvre, voici Eusebius Nurembergius, un docte jésuite espagnol, qui vient soutenir que nous sommes nous-mêmes des aimans, et qu’un bateau portant un homme étendu de tout son long ne peut rester en repos tant que le bord où s’appuie la tête ne s’est point tourné vers le nord. Dans une autre direction, l’épanouissement des hypothèses n’est pas moins vigoureux. Nous apprenons par AEtius, Marcellus Empiricus et d’autres médecins, que l’aimant tenu dans la main guérit les podagres, que, porté en amulette, il est un remède contre le mal de tête, que, réduit en poudre et mêlé à un emplâtre, il fait sortir du corps les pointes de flèche et les balles. Selon Dioscoride, il veille sur la fidélité conjugale : la femme incontinente ne peut rester au lit quand on en place un fragment sous son oreiller. Suivant Albert et notre compatriote Marbodeus, il est l’ami des voleurs : allumez des feux aux quatre coins d’une maison, puis jetez sur les flammes un peu d’aimant, — aussitôt il s’élèvera une fumée qui mettra en fuite les habitans du lieu, et vous pourrez piller à l’aise. Quant à Cardan, nous connaissons par lui le fameux aimant de Laurentius Guascus qui communiquait aux aiguilles et aux armes le don de faire des blessures insensibles. La légende de l’aimant avait du reste commencé de bonne heure : Orphée rapportait déjà comment un aimant aspergé d’eau répondait avec une voix d’enfant aux questions qu’on lui adressait.

Après avoir achevé la revue des erreurs relatives aux minéraux, Browne examine successivement celles qui ont trait au règne végétal, au règne animal, et enfin à l’homme. Le voyage qu’il nous fait faire dans ces régions chimériques de l’histoire naturelle est rempli de péripéties. Il semble par momens que l’on descende dans un hadès où grouille dans l’ombre la paléontologie ressuscitée de l’esprit humain, et où à chaque pas on se sent frôler par les revenans les plus informes. Ici c’est le phénix qui renaît de ses cendres à côté du griffon qui promène sa tête d’aigle sur des épaules de lion ; là c’est la salamandre qui s’ébat dans le feu, tandis que le serpent amphisbœne, au corps boulonné de deux têtes, ne sait où est son occident et son orient. Plus loin apparaît le terrible basilic, le roi des reptiles, qui naît d’un œuf de coq couvé par un crapaud. On est heureux de l’avoir aperçu avant qu’il ait retourné sa tête surmontée d’un diadème, car son regard tue comme la foudre quand c’est lui qui vous voit le premier.

La végétation, dans cet empire des vapeurs, est digne des animaux. On y rencontre la rose de Jéricho, qui fleurit le jour de Noël, jamais avant, jamais après, et la sferra cavallo, qui brise les serrures et arrache le fer des chevaux qui la foulent. On y trouve le basilic, qu’il ne faut pas respirer de trop près, car son odeur engendre des scorpions dans le cerveau, et cependant cet homonyme du roi des serpens est aussi un puissant antidote pour vaincre le venin du peuple des reptiles. On y découvre la mandragore, qui s’engendre, sous les gibets, de l’urine et de la graisse des pendus, et dont les racines a forme humaine poussent des cris quand on les arrache. Ce sont de formidables racines, comme Pline a soin de nous en avertir. Pour pouvoir les enlever sans danger de mort, il est nécessaire d’abord de prendre le haut du vent, puis de décrire autour d’elles trois cercles avec un glaive, et de creuser ensuite la terre en regardant vers le couchant.

Je cite seulement la mythologie la plus fantastique des annales de l’erreur ; mais il s’en faut qu’elle soit la manifestation la plus humiliante de la fragilité humaine. Après tout, ces monstres et ces cauchemars avaient le mérite de représenter ce que l’on aperçoit dans l’ombre où il n’y a rien ; s’ils n’étaient point le réel, ils étaient le grotesque ou le terrible, l’emblème poétique d’une forme d’émotion dont nous avons tous en nous le principe. D’ailleurs c’étaient des copies d’après des originaux qui n’avaient aucune existence, et en bonne logique, ceux qui tenaient à y croire pouvaient toujours se dire ce qu’un adversaire de Browne trouvait à répondre en faveur des griffons : si l’on n’en rencontre jamais, « c’est qu’ils se sont retirés dans les lieux inaccessibles, comme il y en a beaucoup dans les vastes contrées de la Scythie [5]. » Mais ce qui confond bien autrement l’esprit, c’est la tourbe des absurdités banales, de celles qui nous présentent l’homme butant où il n’y a pas de pierre, s’égarant sans être séduit par aucune sirène, faisant des contre-sens par pure insouciance de regarder, ou tout au plus par cet amour naturel du faux et de l’anormal qui échappe tellement à la description et qui se rattache si intimement à la meilleure comme à la plus mauvaise partie de notre nature : à la conscience de notre ignorance et à nos instincts de dérèglement. Ainsi les hommes ont cru et répété qu’un vase rempli de cendres pouvait recevoir autant d’eau que s’il était vide, que les feuilles d’euphorbe devenaient un purgatif ou un vomitif suivant qu’on les cueillait la pointe en haut ou la pointe en bas, qu’une coupe en bois de lierre séparait l’eau du vin en ne laissant fuir que l’eau par ses pores, etc. Je laisse de côté les éléphans dont les jambes n’ont point d’articulations, les castors qui se châtrent eux-mêmes à coups de dents pour échapper aux chasseurs, les loups qui rendent muet celui qu’ils regardent avant d’être regardés, les alcyons dont le corps mort suspendu par le bec à un fil tourne constamment sa poitrine vers le point d’où vient le vent, et peut ainsi servir de girouette naturelle ; les lièvres qui sont à la fois mâle et femelle, les autruches qui digèrent le fer, les jeunes vipères qui crèvent le ventre de leur mère pour venir au monde, les Juifs qui ont une puanteur naturelle, etc.

On connaît la théorie du XVIIIe siècle, qui expliquait toutes les erreurs par les mensonges intéressés d’un imposteur, et qui de la sorte trouvait moyen d’accuser tout le passé de superstition sans admettre pour cela que les hommes fussent sujets à se tromper. En bonne conscience, les faits ne viennent pas à l’appui de cette complaisante hypothèse ; ils ne prouvent pas qu’il soit besoin d’un trompeur pour qu’il y ait un trompé, et ils ne permettent guère mieux de rejeter sur la longue ignorance des masses la faute des aberrations de notre race. Grands et petits, lettrés et ignorans, tous ont trop souvent péché dans le cercle de leur expérience de tous les jours, dans leurs opinions sur les choses qu’ils étaient le plus en état de connaître. Il faut bien nous l’avouer, c’est la raison humaine elle-même qui s’est convaincue d’être essentiellement sujette à l’inattention, à l’incurie, à l’illusion, aux égaremens de la logique. Pour répéter une exclamation du médecin de Norwich à l’égard de Lœlius Bisciola, « il est merveilleux de voir comment des savans, écrivant à loisir, ont pu répéter que dix onces d’aimant, si on y ajoutait une once de fer, ne pesaient toujours que dix onces ; la vérification était aussi facile que la relation, et il n’en eût pas plus coûté pour découvrir l’erreur que pour la répéter : pourtant ils n’ont pas pris la peine de s’assurer du fait, ils ont préféré redire le ouï-dire. »

La manière dont Browne se comporte envers ces populations d’erreurs est constamment à son honneur. Quelles que soient ses propres illusions, il montre, comme juge et comme investigateur, une trempe d’esprit admirable. Il n’aime pas les superlatifs. « Comme il n’y en a qu’un, dit-il, dans chaque classe, il est dangereux de vouloir le déterminer, et il ne faut pas le tenter sans grande circonspection. » Il n’aime pas les généralités et les axiomes qui, en s’appuyant sur les analogies, négligent la différence des choses. Parlant des mouvemens des astres et du calendrier qu’on a voulu y chercher pour régler les travaux de l’agriculture, il remarque que « ces signes ne doivent pas être pris en considération absolue, d’autant qu’entre ce monde inférieur et le monde supérieur, et même entre telle chose de l’un et telle chose de l’autre, les rapports sont si particuliers et si compliqués que toute règle générale est dangereuse, et que le plus sûr est de marcher avec la précaution des circonstances. » C’est ainsi qu’il marche toujours, en portant autour de lui des yeux qui sont assez larges pour embrasser la variété infinie et l’incessante mobilité des élémens de la création. Si la sagesse pouvait s’apprendre uniquement par des préceptes, la Pseudodoxia fournirait assez de leçons pour l’enseigner. Dans un chapitre où l’auteur cherche à évaluer la population de la terre avant le déluge, il termine ainsi ses calculs : « J’ai énoncé quelques idées personnelles et vraisemblables touchant cette question ; mais quant à en trouver la solution certaine, cela n’appartient qu’à l’arithmétique du jugement dernier, et pour notre part nous ne devons pas espérer plus de science sur ce point que n’en peuvent donner la raison et les probabilités. Il serait a désirer seulement que les hommes ne dévorassent pas les choses douteuses comme des certitudes, et ne prissent pas pour des principes les propositions essentiellement contestables. Il s’agit en effet pour nous d’adhérer dubitativement, et d’une manière présomptive, à ce qui n’est que présumable, vu qu’il est sensé pour chaque homme de varier ses opinions suivant les variations de sa raison et d’affirmer un jour ce qu’il a nié l’autre. De la sorte, en dernier terme, si nous manquons la vérité, au moins mourons-nous dans des erreurs innocentes et inoffensives, ayant donné notre assentiment à ce qui nous était recommandé par notre raison et nos honnêtes enquêtes. »

Ce qu’on attendrait moins peut-être du tempérament de Browne, c’est sa ferme attitude sur les deux questions qui sont les plus glissantes pour les natures imaginatives aussi bien que pour les époques qui débutent dans les sciences d’observation en n’ayant encore que des observations nébuleuses et mal comprises : je veux parler de la question des propriétés secrètes et de celle des causes finales.

Il nous est malaisé de concevoir exactement ce qu’on entendait par une propriété occulte. L’idée que l’on rendait par ce mot tenait à des notions que nous n’avons plus, et supposait l’absence de toutes les notions que nous avons. Pour notre chimie moderne, qui ne considère que la matière des corps, une propriété est simplement un mode d’action qui appartient à une substance simple ou composée, et qui dans un sens n’a rien de spécial, d’individuellement propre à l’objet où il s’exerce : il peut se reproduire dans d’autres objets où entrent les mêmes élémens ; tout au moins il se rattache pour nous au même genre d’action qui, dans d’autres corps, résulte d’une constitution analogue. Autant que je puis ressusciter la pensée morte de nos pères, il n’en était point ainsi de leurs propriétés, et quand ils les qualifiaient de secrètes, ils ne voulaient pas seulement indiquer un phénomène encore inexpliqué ; ils voulaient désigner une énergie absolument inexplicable, un effet dont il y aurait eu folie à chercher la cause naturelle, vu qu’il n’en avait aucune. En réalité, ils supposaient plus ou moins (et Bacon en était encore là) que la nature même des choses était indépendante de leur substance. Sans bien s’en rendre compte, ils se représentaient les modes d’existence comme des types de pensée qui s’étaient arrêtés en Dieu de par ses seules intentions, et qui étaient descendus tout formés dans des morceaux de matière avec lesquels ils n’avaient aucun rapport nécessaire. La matière était seulement l’étoffe où toutes les formes venaient prendre leur vêtement. À plus forte raison, les propriétés, telles qu’on les concevait, n’avaient point leur siège dans cette enveloppe inerte des types. Une propriété occulte, c’était un pouvoir tout personnel qui n’était possédé que par une seule espèce d’êtres, et qui tenait à la commission que le Tout-Puissant avait donnée à cette espèce ; c’était une instruction secrète remise à un messager, ou encore (car les opinions n’étaient pas bien nettes) c’était une sorte d’attribut dont l’idée était impliquée dans l’idée même d’une chose. De toute façon, ce qui ressemble le plus à ces propriétés occultes de nos pères, ce sont les dons que les fées, dans nos contes, viennent accorder à un enfant, et qui doivent rester en lui toute sa vie sans provenir en rien de ce qu’il a apporté dans ce monde.

L’attrait bien marqué qu’avait pour Browne cette philosophie ne rend que plus frappante la force d’intelligence avec laquelle il la combat. Il revient maintes fois à la charge contre ces mystérieuses affinités qui occupaient encore toutes les positions où la science du jour n’avait pas réussi à saisir un lien entre les propriétés et les élémens matériels des corps. Ce qu’il cherche à inculquer, c’est que ces vertus occultes ne sont que des actions naturelles dont l’agent est encore à découvrir : « En dernier lieu, écrit-il à la fin de sa dissertation sur l’aimant, nous devons dire quelques mots des relations magiques où nous rangeons tous les effets dont la paternité est imputée aux qualités occultes, aux formes spécifiques, aux antipathies et aux sympathies, et qui ne s’appuient sur aucune raison fournie par la science accréditée. Sur ces choses, les récits sont étranges et nombreux, les hommes étant portés en tout temps à multiplier les merveilles, et les savans traitant volontiers les substances admirables comme les historiens traitent les personnages éminens, à qui ils attribuent en vertu de leurs hauts faits maints autres actes qui ne sont pas seulement faux, mais impossibles, et dont la relation dépasse autant la réalité que le héros lui-même a dépassé les autres hommes. Parmi ces récits, nous en mentionnerons brièvement quelques-uns, qui sont faits par des auteurs de bon renom, afin que par eux nous puissions montrer les inventions des uns, la simplicité crédule des autres, et le grand tort que les uns et les autres font à la vérité en accroissant le nombre des obscurités dans la nature et en préconisant des qualités secrètes qui sont fausses, tandis que pour les sages esprits c’est déjà un sujet de honte qu’il en reste tant de vraies. »

À l’égard des causes finales, Browne se tient dans le juste milieu où est, je crois, la raison. Il n’est pas de ceux qui ne sont jamais égarés par leurs rêveries sur les intentions divines, parce qu’il ne leur vient aucune réflexion à cet égard, et qui ont la sagesse de ne pas dépasser les conclusions fondées sur des observations, parce que leur esprit est incapable de s’élancer au-delà. Son esprit à lui n’est ni épuisé, ni satisfait en arrivant aux limites que sa science ne peut franchir, et, après avoir vérifié ce qui est vérifiable, il use encore de tous ses autres droits : il exerce largement toutes les forces qu’il possède pour admirer, présumer, s’interroger sur les origines et les destinations. S’agit-il de la bizarre croyance que les oursons viennent au monde comme une masse informe de chair, et que c’est la mère qui leur donne en les léchant la figure de son espèce, il s’abandonne à l’émotion qui lui dicte cette magnifique page :


« Les hommes font là un grand outrage aux mains de Dieu en attribuant à la langue d’une bête ce qui est, de tous les actes de la nature, le plus sur prenant chef-d’œuvre, je veux dire la formation du jeune être dans la matrice, et cela non-seulement chez l’homme, mais encore chez tous les vivipares. Avec une matière qui paraît homogène et de substance similaire, la puissance plastique ou formative édifie des os, des membranes, des artères, et avec ces élémens elle sait façonner chaque partie en la formant, pour le nombre, la place et la figure, suivant les lois de l’espèce ; — ce qui est si loin d’être l’ouvrage d’un agent extérieur, qu’une partie omise ou déformée par une méprise du Phidias intérieur ne saurait être restituée par qui que ce soit et quoi que ce soit au monde. Et en conséquence les paroles : Mire une plasmaverunt manus tux, quoiqu’elles aient rapport à la génération de l’homme, peuvent également s’appliquer à celle des animaux, qui tous, après être entrés sous forme de simples matériaux, sortent avec un ensemble d’organes déterminés et avec le souffle parfait de la vie. Celui qui considère du dehors ces transformations ne peut s’empêcher d’imaginer qu’il a dû se passer au dedans d’étonnantes opérations. Les contempler serait un spectacle qui vaudrait presque qu’on le payât de sa vie, un spectacle au-dessus de tout ce qui s’est vu et de tout ce qui eût jamais pu se voir, à moins que l’homme n’eût été créé en premier et n’eût pu assister aux créations des cinq autres jours. »


Mais, d’un autre côté, nul n’est plus opposé que lui à l’imagination ou au raisonnement intempestifs qui commencent à expliquer avant d’avoir constaté, et qui font intervenir les causes finales qu’ils supposent pour prononcer les yeux fermés sur les faits qui existent. Voici ce qu’il écrit à propos des nègres et de la facile physiologie qui rendait compte de leur couleur en la présentant comme l’effet d’un châtiment céleste.


« C’est une méthode très préjudiciable à la science et un perpétuel encouragement à l’ignorance que d’en finir vite sur les points qui restent obscurs, et qui ne se prêtent pas à une solution immédiate en allant se réfugier dans les miracles ou en recourant à une intervention directe des mains inscrutables de Dieu. C’est ainsi que, pour la mauvaise odeur qui est attribuée aux Juifs, les chrétiens, sans informer sur la vérité du fait et sans nulle investigation des causes, ont sous la main une condamnation ad hoc qu’ils tirent de la passion du Sauveur. De même encore, touchant les étonnans effets du climat de l’Irlande et l’absence de tout animal venimeux sur son sol, la crédulité du préjugé vulgaire attribue cette immunité à la bénédiction de saint Patrick, comme Bede et Gyraldus l’ont rapporté. Ainsi de nouveau, l’âne ayant sur le dos une sorte de croix formée par une bande noire qui lui parcourt l’échine et par une autre barre qui descend transversalement ou à angle droit sur ses deux épaules, l’opinion commune explique cette figure comme un signe particulier de distinction que l’animal a reçu pour avoir eu l’honneur de porter notre Sauveur. Certainement c’est là un procédé encore plus désespéré que le recours aux sympathies ou aux qualités occultes ; car, dans ce cas, nous nous permettons, par un acte de foi final et péremptoire, de rejeter sur la cause première et générale de toute chose un des effets ultimes et particuliers, tandis que, dans le cas des qualités secrètes, nous nous contentons de pallier les jugemens incomplets où nous nous arrêtons, en attendant que nos efforts, poussés plus loin, effacent totalement ou résolvent en partie leurs réticences évasives. »


Assurément il y a beaucoup de sagesse dans toutes les paroles que nous venons d’entendre, et, chose plus importante, ce ne sont pas là seulement des vérités que Browne a eu la raison de reconnaître, c’est l’expression littérale de ce qu’il fait, même de ce qu’il fait sans le vouloir et par suite de ses seuls penchans. La procédure qu’il suit toutes les fois que le sujet le permet (et par exemple quand il discute les récits apocryphes sur les animaux exotiques) se laisse assez bien entrevoir dans ce court passage où il est question du cerf et de sa longévité de Mathusalem : « Puisque nous n’avons pas d’observations authentiques en faveur de cette assertion, puisque la raison et l’expérience générale sont contre elle, puisque enfin les considérations sur lesquelles l’opinion s’appuie sont fausses et fabuleuses, nous ne voyons pas de motifs d’y souscrire. » Il aime à porter la cause en litige devant deux tribunaux : il consulte la raison, c’est-à-dire qu’il juge de la probabilité ou de l’improbabilité d’un fait d’après les lois générales qui résultent de l’ensemble de ses connaissances ; mais il ne permet pas à la raison de décider du possible et de l’impossible, et il la tient seulement pour l’autorité secondaire. Ce qui passe en premier lieu, c’est l’expérience. À ses yeux, elle seule a droit de certifier ce qui est ou n’est pas, et tant qu’elle n’a pas apporté son attestation, il doute. « Par rapport aux choses temporelles, nous dit-il, il n’y a pas de conviction indubitable sans le concours des sens ou de la raison en qui résident les principes de la persuasion… De même que le témoignage des hommes ne suffit pas pour donner la foi et que nous ne saurions avoir l’incontestable intuition des choses célestes sans l’aide de l’esprit de Dieu et de l’inclination inspirée, de même, en ce qui touche aux certitudes ordinaires, il faut que nous ayons une impression réelle de nos sens, ou au moins que notre raison ne fasse pas opposition, pour que nous puissions vraiment donner notre consentement. »

En tout cas, il est bien positif qu’il ne donne pas son adhésion à meilleur marché et que le besoin de s’assurer par soi-même sort chez lui de la bonne source. Ce n’est pas la suite d’une disposition méfiante et méprisante ; c’est la suite d’une honnête crainte de l’erreur, qui le pousse à prendre autant de précautions contre lui-même que contre les autres. Si j’avais à nommer la qualité qu’il porte au degré le plus éminent, je citerais sans hésiter sa logique, sa manière de raisonner sur les faits que lui fournit l’expérience. Ce n’est pas qu’il soit un parfait logicien comme on l’entend trop souvent, un homme qui excelle à déduire toutes les conséquences de ses principes en ne tenant compte que de ses principes, et qui croit qu’une chose est obligée d’exister dans le monde parce que l’opinion qu’elle existe résulte forcément d’une autre opinion qu’il a admise. — Il est tout l’opposé des raisonneurs de cette famille : il excelle à ne jamais conclure d’après les données qu’il a devant l’esprit, avant d’avoir regardé au préalable s’il n’y en a pas d’autres qui empêchent le résultat que les siennes produiraient à elles seules. Après l’enquête de commodo, il passe scrupuleusement à cette enquête de incommodo que recommandait Bacon, à ce second examen qui doit s’ouvrir contre les opinions que toutes nos connaissances sont pour nous une raison d’adopter, et qui doit convoquer tous les phénomènes de l’univers à déposer ce qu’ils ont à dire pour les convaincre de fausseté. On n’a que l’embarras du choix pour donner des preuves de cette prudence. En argumentant contre la superstition qui attribuait au sang de chèvre la puissance de dissoudre le diamant, il rencontre naturellement sur sa route la conséquence que la médecine en avait tirée : l’idée qu’un tel dissolvant ne pouvait manquer d’être souverain pour guérir de la pierre. Un logicien ordinaire eût probablement sauté de la fausseté des prémisses à celle des conséquences ; mais ce n’est pas Browne qui s’aventurerait de la sorte. Il affirme ce qu’il a vérifié, que le sang de chèvre ne dissout pas le diamant ; quant à l’autre propriété qu’on lui attribue, cela est différent, car, remarque-t-il, « s’il est probable qu’on a supposé au sang de chèvre cette vertu médicale parce qu’on le croyait propre à fondre le diamant, il ne serait pas impossible que le contraire eût eu lieu, et qu’on fût arrivé, parce que le sang de chèvre était excellent contre les pierres de la vessie et parce que nombre de médecins l’avaient recommandé comme dissolvant les plus dures, à lui imputer, par amplification, la puissance de réduire le diamant. »

S’il y a excès, c’est toujours du côté des scrupules. Il passe la moitié de son temps à soulever contre lui-même des objections auxquelles nul ne songerait, à chercher par mer et par terre des faits ou des apparences qui aient l’air d’appuyer ce qu’il attaque, à supposer dubitativement des agens à lui inconnus et auxquels il ne croit pas, mais qui pourraient exister, et qui dans ce cas rendraient possible ce que ses preuves l’obligent à nier. Il semble qu’il trouve plus de satisfaction à imaginer toutes les possibilités imaginables qui défendent de conclure sans réserve qu’à pouvoir dire en façon d’oracle : Cela est, et il n’y a que cela. Ainsi, dans le morceau où il discute si l’or est un cordial, il ne se contente pas de cette prudente réflexion : que, malgré la nature inaltérable de ce métal, et malgré le fait constaté qu’il ne subit aucune déperdition en traversant le corps, on n’est pas autorisé à lui contester toute vertu médicale ; que certaines matières peuvent, sans rien perdre de leur poids, exercer une action incontestable ; que cela se voit, par exemple, dans l’aimant, dont les effluves sont continus et efficaces sans nulle diminution de substance… Pour n’omettre aucune chance, il fait encore comparaître les amulettes, dont il n’eût certainement pas affirmé l’authenticité, quoique peut-être il n’en eût pas affirmé davantage la fausseté. « En troisième lieu, dit-il, si les amulettes opèrent par des émanations et des effluves sur les parties qu’elles touchent, et si on n’a pas encore observé qu’elles perdissent rien de leur poids, si elles produisent des effets visibles et réels par des émissions invisibles et impondérables, il serait injuste de nier l’efficacité possible de l’or par la seule raison qu’il sort du corps sans avoir perdu aucune parcelle pondérable. »

N’oublions pas toutefois qu’à cette époque on n’avait pas conçu les espèces d’agens qui s’appellent pour nous électricité ou calorique, et que l’amulette était, parmi toutes les notions conçues, celle qui embrassait le plus naturellement les actions de ces forces physiques, Nos corsets et nos chaînes galvaniques ressemblent on ne peut plus aux talismans comme les comprenait le XVIIe siècle, avec sa théurgie moitié rationaliste.

Ce que j’en dis du reste n’est point pour laver Browne de toute interprétation moins légitime du mot, ni pour le présenter en général comme exempt d’illusions : cela serait fort éloigné de la vérité. On allongerait beaucoup la liste des erreurs qu’il a cherché à extirper si on y ajoutait toutes celles dont il n’avait pas réussi à se défaire lui-même. Ainsi, avec Bacon et bien d’autres, il ne veut pas admettre que le gui se propage par semence ; il en fait « une excroissance arborale ou plutôt une supravégétation, issue d’une sève visqueuse et superflue, et qui, en conséquence, ne pousse pas suivant la forme (le type) de l’arbre dont elle procède, mais bien suivant une autre forme qui réside secondairement dans la sève. » Cela se rattache chez lui à une conviction plus générale qui, par rapport à ses habitudes, est fort affirmative. Il a foi aux générations équivoques ou putrides ; il est persuadé que le taureau corrompu se change en abeilles et le cheval en frelons ; il fait mention des poux qui s’engendrent des humeurs viciées de l’homme, et quoiqu’il conteste les souris qu’on fait avec du blé, comme van Helmont en donne la recette, il déclare gravement que, outre les grenouilles ordinaires, il en est d’autres qui proviennent d’une putréfaction et qu’on nomme temporariœ, en raison de leur courte existence. Bref, la génération par corruption [6] est à ses yeux un des moyens réguliers employés par la nature, et comme il n’est pas homme à emprunter une tradition sans y rien mettre de sa propre imagination, il présumerait volontiers que les animaux dont la pourriture fait ainsi tous les frais doivent être ceux-là mêmes qui ne sont pas énumérés parmi les espèces conservées dans l’arche.

En astronomie, il tient, comme Bacon encore, pour la doctrine de Ptolémée, que le soleil avec la voûte entière du ciel tourné autour de la terre. Ajoutons pourtant qu’il n’est pas sans inquiétude sur ce point, et que, dans les dernières éditions de son œuvre, il a fait un pas de plus vers le système de Copernic.

Tout en combattant la fausse opinion que le corail est mou au fond de la mer et qu’il se durcit seulement au contact de l’air, il ignore, comme tous les savans de son temps, que le corail appartient au règne animal. Il hésite à décider « si c’est une plante que les esprits de sel coagulateurs et le jus lapidifique de la mer ont convertie en une substance pierreuse, ou si plutôt ce ne serait pas un minéral qui, en vertu des esprits de sel germinatifs, aurait la propriété de se développer en manière de rameaux. » Par ces esprits germinatifs, il est clair qu’il entend quelque chose d’analogue à la force qui s’appelle pour nous attraction moléculaire, et qui est à l’œuvre dans les cristallisations, car il a bien observé que « la conformation du cristal de roche ne lui était pas imposée par le moule des objets circonvoisins ; » mais, ainsi que le relève M. Brailey, qui a fourni de bonnes notes scientifiques à l’édition de M. Wilkin, les phénomènes de cristallisation se distinguent mal pour lui des phénomènes d’organisation, et ce qu’il a su voir dans le cristal ne sert qu’à l’encourager dans une autre erreur, qui alors était également universelle. Il croit que les bélemnites, les cornes d’Ammon et bien d’autres fossiles sont aussi des minéraux qui croissent et prennent une figure d’animal par l’effet d’une énergie intérieure de la même nature.

Relativement à la chaleur et au froid, il n’est pas sorti non plus des ténèbres où étaient encore ses contemporains. Il est porté à considérer la vaporisation comme la simple fuite d’un esprit (d’un gaz) qui se trouve emprisonné dans la substance en vapeur. Il a d’amusantes réflexions sur le fumier des pigeons, « qui doit contenir bien du feu, puisqu’il est capable, en fermentant, d’incendier une maison, » et qui lui semble prouver le chaud tempérament des oiseaux de Vénus. Dans la congélation des liquides placés sur un bain de sel et de neige, il ne sait pas que c’est le calorique du liquide qui en est soustrait ; il pense plutôt que ce sont les esprits congélateurs de la neige qui s’en échappent pour aller congeler le corps voisin.

Dans toute sa chimie d’ailleurs, il a beau rendre un compte fidèle des opérations de la nature : sous ses faits les mieux constatés, on entrevoit encore, comme des cailloux au fond de l’eau, maints débris des théories primitives. Il n’est pas bien émancipé de cette métaphysique venue des Grecs qui inclinait à ne reconnaître que quatre essences, parce qu’il n’y a pour nous que quatre apparences principales, l’air, le feu, la terre et l’eau, et qui se bornait quelque peu à concevoir les actions des corps à l’instar des actes de l’homme, et la constitution des substances à l’image de celle des maisons, qui sont faites de moellons unis par un ciment, le tout suivant un plan exécuté par une volonté. On dirait parfois qu’il se représente chaque forme d’effet comme l’œuvre d’un agent unique dont le propre est de façonner ce produit. Parfois encore il semble admettre que, pour chaque espèce de réalités, il existe des élémens spécialement destinés à lui servir de matière et une force plastique appelée tout exprès à l’organiser avec cette matière. Au moins est-il tenté de supposer que les parties constituantes des corps y gardent une manière de quant-à-soi et d’individualité inaltérable, que la combustion ne fait que dégager les esprits volatils et les principes humides, qui s’envolent avec leur nature intacte, et que les cendres qui restent nous donnent les parties terreuses telles qu’elles étaient dans le composé. En un mot, l’idée des combinaisons, et surtout des combinaisons qu’entraîne l’invasion d’un nouvel élément, n’est pas nette dans son esprit, et cela seul le condamne à recourir au vocabulaire du passé, à se figurer les propriétés des choses sous l’image d’une volonté ou d’une affection qui les anime, à parler d’elles comme si toute matière aspirait par amour vers une manière d’être où était sa fin et pour ainsi dire son hôtellerie. Au fond, il ne croit pas à ces théories ; le plus souvent il ne les admet que dans sa nomenclature ; pourtant il n’en est pas non plus entièrement détaché : faute de rien avoir à mettre à leur place, il y est ramené à chaque instant par la force du vide.

On n’aurait jamais fini du reste si l’on voulait relever ainsi toutes les idées chimériques qui, sans être positivement ses croyances, montrent plus ou moins leurs silhouettes à l’arrière-plan de son esprit. Browne s’obstine tellement à contempler le mystère de la génération des plantes et des animaux, que ses yeux s’emplissent de nuages et d’hallucinations érudites. Il est poursuivi par Platon et ses prototypes ; il l’est par la cabale et par les quatre ou cinq âmes dont elle dotait les choses, en particulier par cette âme de la figure visible, qui, suivant les cabalistes, descendait dans les corps pour y devenir la cause efficiente de leur physionomie. Il examine (en se décidant, il est vrai, pour la négative) si les diverses parties du corps des géniteurs ne fournissent pas chacune au germe l’idée (la virtualité) de leur forme partielle, pour composer ainsi une virtualité totale, ou, en d’autres termes, une délégation complète qui donne au germe la vertu de reproduire le corps entier. De là à la philosophie alchimique, ou du moins au dogme des germes et de l’œuf [7], il n’y a pas bien loin, surtout pour un homme qui regarde les fossiles et le corail comme des espèces d’organismes minéraux, et en effet Browne semble avoir été fort séduit, alors qu’il était jeune, par la palingénésie des adeptes. Dans un ouvrage antérieur à la Pseudodoxia, il parle avec complaisance de cette forme (nous dirions cette essence) des corps altérables, « qui, lorsque ceux-ci sont en apparence détruits par le feu, ne périt pas et n’abandonne pas entièrement sa demeure, comme nous l’imaginons, mais se retire et se replie dans leurs parties incombustibles, où elle reste protégée contre l’atteinte de l’élément dévorant. »

Il n’y a pas jusqu’à la première des superstitions, jusqu’à l’astrologie, qui n’inspire encore à Browne un reste de respect, — et je ne dis pas l’astrologie rationnelle de Bacon, l’idée que les positions des astres relativement à notre planète peuvent influer sur les températures, les orages, les épidémies, les disettes, et partant sur les soulèvemens des peuples et le renversement des trônes : — je dis la vieille astrologie judiciaire, qui croyait à un rapport absolu entre les choses d’en haut et les choses d’en bas, à une communauté de nature et de destination qui mettait les êtres et les événemens de la terre à la remorque de ceux du ciel.

De fait, Browne est sujet à l’illusion qui est la mère de toutes les autres : il se laisse tromper par la vivacité des conceptions qui n’existent que dans sa tête, et il est disposé à les prendre pour des faits extérieurs qu’il perçoit dans les objets. Il est allé jusqu’à écrire que nul sarcasme ne le débouterait de la doctrine d’Hermès : « que ce monde visible est simplement une image de l’invisible. » Et véritablement les idées qu’une chose lui suggère sont aussi réelles pour lui que la chose elle-même. Avec son immense savoir, il n’en faut pas davantage pour que toutes les formes d’illusions qui ont jamais possédé le cerveau humain aient tour à tour leur palingénésie dans son esprit ; mais c’est là justement ce qui fait un des grands charmes de son œuvre. Nous y retrouvons des données expérimentales qui nous rappellent nos propres connaissances, et sous cette superficie de science moderne nous découvrons le monde des pensées mortes, à peu près comme la terre, sous sa croûte habitée par les vivans, renferme les catacombes des monstrueux sauriens et l’éternel musée des formes où s’essayait la nature antédiluvienne. Les cauchemars de l’intelligence humaine mal éveillée du néant, les ombres des théologies de l’Orient et des philosophies de l’Occident, les chimères et les avortons enfantés par la corruption des vérités ou par l’alliance d’une ambition déréglée et d’une connaissance incomplète, — toutes les curieuses erreurs enfin qui sont les ancêtres de nos opinions, et que nous n’aurions pas le courage d’aller étudier dans leurs vieilles archives, reparaissent là dans une pénombre où elles se dessinent assez pour que nous puissions faire connaissance avec elles, et où leurs formes flottantes acquièrent le prestige d’une évocation fantasmagorique. Si nous les rencontrions dans leur personne vivante et avec la foi qu’elles avaient en elles-mêmes, nous serions seulement choqués par leur impertinence ; si elles nous étaient décrites par un incrédule, mille lambeaux de notions étrangères défigureraient leur physionomie dans ses descriptions. Chez Browne, ce sont bien leurs véritables esprits qui reviennent, leurs esprits humiliés, comme il convient à des morts, et pour nous c’est une fête pleine de surprise, c’est en même temps une émotion constante d’imagination, que de deviner ce qu’elles nous cachent et de reconstruire leur relief, de nous perdre en étonnemens sur leur origine, et d’entrevoir entre leurs fantômes le fantôme du monde moral où vivaient nos pères.

Je le répéterai toutefois, la plupart de ces erreurs sont plutôt, je l’ai dit, des pensées qui se trouvent dans l’esprit de Browne que des pensées à lui, et en définitive, si l’on considère tout le terrain qu’il a lui-même arraché aux hypothèses fabuleuses, si l’on remarque dans quels cas il affirme et dans quels cas il se borne à conjecturer, ou à user, faute de mieux, d’une ancienne conjecture, la partie scientifique de la Pseudodoxia ne peut laisser qu’une impression, celle d’une œuvre éminemment judicieuse. L’auteur, tel qu’il s’y montre, n’a pas le génie créateur de la science : il voit trop en détail ; il n’est pas non plus un esprit sûr, car il est trop peu maître de ses préoccupations ; mais, chose très frappante, c’est seulement du côté des idées qu’il est facile à surprendre et à demi crédule, ou plutôt qu’il hésite à dire non. Du côté des faits, il est tout autre. Il faut qu’il ait vu de ses yeux pour qu’il se décide à croire, et il emploie courageusement son temps et toutes ses facultés à tâcher de bien voir. Il est bon physicien ; en chimie, il a signalé le premier l’adipocire, qui fut trouvée plus tard dans le charnier des Innocens ; il a des connaissances étendues dans toutes les branches de l’histoire naturelle ; le scalpel en main, il a poussé fort loin dans l’étude de l’anatomie comparée et de la physiologie végétale. Il a enfin une nature heureuse pour qui les erreurs de théorie deviennent inoffensives et n’entraînent point d’erreurs pratiques. Quoiqu’il caresse l’idée alchimique des semences, il est remarquablement dégagé de l’alchimie proprement dite, et il a même deviné que la pierre bleue de vitriol pouvait bien être de la nature du cuivre. Quoiqu’il n’ose affirmer que l’astrologie soit entièrement mensongère, la même prudence qui l’empêche de la nier en général l’empêche encore davantage de souscrire en particulier à ses diverses décisions. Qu’il se trouve en face de telle ou telle assertion spéciale, et par exemple du préjugé sur les jours caniculaires, il n’est plus frappé que par l’insuffisance des preuves et par les objections qui se présentent. Avec son œil de myope et son habitude de tout creuser, il découvre, pour ne voir dans cette soi-disant vérité qu’une affirmation bien présomptueuse et bien mal appuyée, des multitudes de motifs qu’un incrédule ne trouverait pas.


Je me suis arrêté longtemps sur la partie scientifique de la Pseudodoxia : aussi m’en tiendrai-je à quelques mots sur les derniers livres de l’ouvrage. Dans le cinquième, l’auteur relève les idées fausses qui ont été propagées par les images des peintres, et en général par les symboles. Dans le sixième, qui a rendu, je crois, de grands services, il traite des longitudes et des latitudes, de la valeur toute relative des positions que nous nommons l’orient et l’occident, de l’existence simultanée de toutes les saisons à prendre le globe dans son ensemble, en un mot de la cosmographie et la géographie, y compris plus d’une excursion conjecturale par-delà le déluge. Pour le dernier livre, il y est question des erreurs populaires et des traditions mensongères qui se rapportent à l’histoire et à la Bible. Dans toute cette dernière partie, l’érudition de Browne est en pleine débauche ; mais c’est de l’érudition avec du génie et un vif sentiment poétique pour la mettre en mouvement. À propos des images, il sent et fait sentir on ne peut mieux l’immense rôle que l’interprétation littérale des emblèmes a joué dans la multiplication des erreurs, et à chaque page son honnêteté et sa passion pour l’exactitude se révèlent avec un don-quichottisme aussi noble qu’amusant. Il n’est pas de ceux qui aiment seulement la vérité quand ils croient qu’elle peut servir à quelque chose ; il l’aime pour elle-même, sans intérêt et sans calcul. Il poursuit le faux jusque dans les enseignes qui représentent le pélican avec un plumage vert ou jaune et de la taille d’une poule, alors qu’il est blanc et gros comme un cygne. Il ne peut pas accepter les estampes où saint Jean-Baptiste est vêtu d’une peau de chameau, ce qui ne s’accorde point avec une stricte interprétation des textes. Il ne peut pas surtout laisser passer le nombril que les peintres donnent à Adam et Eve, car, remarque-t il, cela est inadmissible, à moins d’attribuer au Créateur une aberration dont la nature nous semble incapable, celle d’aimer les superfluités. Le seul nombril ; la seule partie conjonctive qu’on puisse supposer chez Adam, c’était son rapport de dépendance envers son Créateur.

Et il ne se borne pas à relever « ces erreurs grossières qui sont de nature à provoquer la contradiction d’un ami ordinaire de la vérité. » Il est choqué que les tableaux et les gravures se permettent de présenter en quelque sorte comme un fait certain ce qui est tout au plus un fait douteux. Il a peine à comprendre comment on s’accorde à dessiner les sibylles au nombre de dix ou douze, quand les témoignages contradictoires des auteurs prouvent seulement que nous ne connaissons pas leur nombre véritable. Il s’élève également contre le dogmatisme des images qui nous montrent toujours Cléopâtre mordue au sein par deux aspics, quand en réalité les écrivains de l’antiquité s’entendent à peine sur son genre de mort. Pour lui, en un mot, il n’existe pas d’erreur ou de mensonge sans importance. Tout l’arrête et le retient, tout lui est une occasion de s’adresser des questions sans fin, d’exercer toutes ses forces et d’en appeler à toutes ses connaissances. Il est curieux de savoir en vertu de quelles autorités et de quelles raisons le serpent qui tenta Eve porte dans les gravures une tête humaine. Il réfléchit que la licorne des armes d’Angleterre est mal en harmonie avec la tête de cerf et la queue de sanglier que Westomarius assigne à cet animal, et qu’en lui faisant les sabots fendus, on contredit le principe d’Aristote : — que le sabot double entraîne la double corne. Il lui vient à la pensée que les sirènes des tableaux ne répondent pas, comme beaucoup se l’imaginent, à la forme des anciennes sirènes qui cherchèrent à séduire Ulysse, puisque ces dernières étaient mi-partie femme et mi-partie oiseau, avec la partie féminine tantôt en haut, tantôt en bas, suivant AElianus, Suidas, Servius, etc. Le plus curieux, c’est la verve et l’attrait avec lesquels il examine ces problèmes. Rien ne sent la lampe ; Browne a la joyeuse incontinence d’un homme qui ne peut pas se lasser de repasser en esprit les trésors de sa mémoire. À propos des peintures sur la cène où le Christ est communément assis sur un banc, il se garde bien de s’en tenir à la question qu’il s’est posée, à celle de savoir comment se sont passées les trois parties de la pâque, et s’il n’est pas probable que l’usage romain de manger couché avait été adopté par les Juifs. Il se donne à cœur joie le spectacle des banquets de l’antiquité, des triclinium (ou triple couche), avec l’ordre dans lequel les invités étaient disposés suivant leur rang et avec les places destinées aux ombres ou bouche-trous, etc. Il recourt même à un dessin pour mieux nous faire voir d’après Salluste comment Perpenna avait dû ranger ses invités afin que lui-même, qui occupait, en sa qualité de maître de maison, le haut bout du lit de gauche, pût frapper Sertorius, qui tenait le poste d’honneur, c’est-à-dire l’extrémité inférieure du lit du milieu. À propos du supplice d’Aman, que la plupart des peintres suspendent à un gibet, « bien qu’il ne soit pas facile de décider si ce mode de châtiment était employé chez les Perses, » son imagination s’emplit de teintes funèbres. Les squelettes des vieux auteurs sortent de leur tombe pour l’entretenir de croix, de potences, de lapidations, du satrape Oroste qui crucifia Polycrate, le tyran samien, de la mère d’Artaxerxès qui fit écorcher et mettre en croix son eunuque. Tout ce qui n’est pas exécution a cessé d’exister pour lui.

Pour les gourmets de ces bizarreries d’érudition, il serait impossible de trop recommander la Pseudodoxia. D’après le titre et le sujet du livre, on pourrait s’attendre à un écrivain agressif, dont la première pensée est de contredire ; mais il n’en est rien. La nature de Browne est encore plus imaginative que critique, plus portée à créer qu’à détruire. S’il a écrit son traité sur les erreurs, ce n’est point pour le plaisir de les mépriser, c’est pour réjouir sa curiosité en les passant en revue. Avant de se décider à les réfuter, il se donne la satisfaction de tourner longtemps autour d’elles, de s’abandonner à tous les souvenirs qu’elles peuvent faire naître en lui, d’accorder audience à toutes les pensées, les conjectures et les rêveries qu’elles peuvent lui suggérer. C’est un magicien qui se plaît à user de sa baguette, et qui est sous le coup de ses évocations. Il a la foi poétique comme Coleridge la décrivait, — la suspension momentanée d’incrédulité qui nous laisse croire à nos rêves comme à des réalités tant qu’ils sont devant nous. La Bible, l’histoire et la fable ont pour lui une vérité qu’elles n’ont plus maintenant pour personne. Le festin de Balthasar et l’instant exact où la reine entra dans la salle, la manière dont Jaël cloua à terre la tête de Sisara en lui perçant non pas le front, mais les deux tempes, la conduite précise de la femme de Putiphar, qui s’efforça seulement de retenir Joseph sans tous ces apprêts de nudité et de coucher qu’on a inventés, — toutes ces choses ne sont pas seulement devant lui comme des événemens qu’il aurait vus la veille dans sa maison, ce sont des événemens qui ne cessent pas de se passer devant lui. Il connaît Moïse, Aaron ou César mieux que ses amis intimes, et il cite Sisyphe ou Tantale à l’appui de ses leçons d’anatomie : il les a disséqués en esprit, et il voit les muscles qui sont violentés par leur supplice. Cette tendance de son esprit nous apparaîtra plus vivement encore dans les ouvrages où Browne quitte la science pour la spéculation, et nous verrons à quel point sa philosophie et sa théologie en ont ressenti l’influence.


J. MILSAND.
L'ELKOVAN



Prélude


La brise fait trembler sur les eaux diaphanes
Les reflets ondoyans des palais radieux ;
Le pigeon bleu se pose au balcon des sultanes ;
L’air embaumé s’emplit de mille bruits joyeux ;
Des groupes nonchalans errent sous les platanes ;
Tout rit sur le Bosphore, et seuls les elkovans [8]
Avec des cris plaintifs rasent les flots mouvans.

O pâles elkovans ! troupe agile et sonore
Qui montes et descends sans trêve le courant !
Hôtes doux et plaintifs des ondes du Bosphore,
Qui ne vous reposez comme nous qu’en mourant !
Pourquoi voler ainsi sans cesse dès l’aurore,
Et d’Asie en Europe, et de l’aube au couchant,
Jeter sans fin ce cri monotone et touchant ?

Le peuple de ces bords vous vénère et vous aime ;
Le pêcheur vous salue en jetant ses filets ;
Les enfans du rivage et le chasseur lui-même
Ne déciment jamais vos rangs toujours complets.
Et quand le soleil tombe à l’horizon extrême,
L’odalisque, entr’ouvrant la vitre des yalis [9],
Vous suit d’un long regard à travers le treillis.


On dit, ô voyageurs ! que vous êtes les âmes
Des victimes sans nom qui dorment sous ces flots,
Corps souples et charmans d’ardentes jeunes femmes,
Dont la nuit et l’horreur étouffaient les sanglots,
Lorsque, cousus vivans dans des toiles infâmes,
L’eunuque les plongeait dans ce gouffre profond,
Muet comme la tombe et comme elle sans fond.

Voilà pourquoi, laissant vos corps sans sépulture
Servir sous les flots bleus de pâture au dauphin,
Vos mânes irrités errent à l’aventure,
Et, sans se consoler, volent, volent sans fin.
Voilà pourquoi, plaignant toujours votre torture,
Vous ne quittez jamais ce rivage embaumé
Où vous avez souffert, où vous avez aimé.

Et vous avez raison ! car dans ce pauvre monde
On ne vit qu’où l’on aime, et la patrie est là !
Ici-bas, rien ne vaut le coin d’ombre profonde
Où d’un être adoré le cœur se révéla.
Que ce bonheur ait lui l’éclair d’une seconde,
Ou qu’il ait rayonné sur un long avenir,
L’âme en garde à jamais l’immortel souvenir.

Mais même sans l’amour tes rives sont si belles,
O Bosphore ! et la main complaisante des dieux
Les revêt d’une grâce et d’une splendeur telles
Que l’étranger lui-même, à l’heure des adieux,
Sans en être attendri, ne peut s’éloigner d’elles,
Et devant ce ciel pur, ces flots et ces cyprès,
Dit : « Pourquoi donc partir ? Le bonheur est tout près ! »

Et moi, je fus aussi dans ta verte Arcadie !
J’ai contemplé tes cieux, j’ai contemplé tes mers ;
J’ai reçu leur beauté dans mon âme agrandie ;
J’ai versé dans tes flots mes pleurs les plus amers.
Mais lorsque sous le coup ma raison étourdie
Chancelait,… alors Dieu dans sa tendre pitié
Ouvrit derrière moi les bras de l’amitié.

Elkovans ! elkovans ! que de fois, quand la brise
Ranimait à mes pieds le feu du narghilé,
N’ai-je pas écouté votre plainte indécise !…
Sous l’éperon de fer du caïque effilé,
La vague sanglotait comme un cœur qui se brise ;

La lune, triste et pâle au bord du ciel bruni,
Se levait, et mon cœur plongeait dans l’infini.

Elkovans ! elkovans ! Je sais plus d’une histoire
Douce comme l’amour, triste comme la mort ;
Une surtout ! Je veux la dire à votre gloire.
Comme au sein de la mer une perle qui dort,
Elle repose encore au fond de ma mémoire ;
Mais je veux la tirer de son humide écrin
Et montrer au soleil mon trésor sous-marin.


I


C’était le soir, à l’heure où dans un ciel de braise
L’implacable soleil penche son front pâli ;
Où, désertant Stamboul transformée en fournaise,
Le pacha cherche au loin le frais à son yali ;
À l’heure où les harems vont respirer à l’aise
Aux Eaux-Douces d’Asie, ou, sans changer de bords,
Errent sous les cyprès dans les deux Champs-des-Morts.

À l’échelle bruyante où Top-Hané s’élève,
Les rameurs aux bras nus attendaient sur leurs bancs.
Deux femmes tout à coup débouchent sur la grève :
Tous veulent s’arracher les deux fantômes blancs.
Un seul des caïdjis à l’écart suit son rêve,
Et, sans s’inquiéter si c’est lui qu’on prendra,
Chante, et d’un doigt distrait frôle sa tamboura [10].

« Laisse la tamboura, lui dit l’une des dames,
Et quel que soit ton prix, jeune homme, conduis-nous. »
Le caïdji se lève, ajuste ses deux rames,
S’affermit sur ses pieds nus comme ses genoux,
Laisse à peine le temps de s’asseoir aux deux femmes,
Et d’un coup vigoureux de ses muscles de fer
Enlève et fait bondir son fardeau sur la mer.

Khanum [11], dit le jeune homme, où faut-il vous conduire ?
Aïna dit alors à sa sœur Ghuzelli :
« Où voulons-nous aller ? Pourvu que je respire,
Peu m’importe ! montons à Hissar-Rouméli,
Si tu veux ; nous verrons ensuite. » Et sans mot dire

Le caïdji, robuste et docile à leurs vœux,
Remonta le courant d’un bras souple et nerveux,

Nul parmi les rameurs n’égalait sa prestesse ;
On l’avait surnommé Djérid, et non sans droit.
Comme un long javelot, sa barque avec justesse,
Malgré l’onde et les vents, vers le but volait droit.
L’elkovan pouvait seul surpasser sa vitesse,
Et l’espadon agile, aux écailles d’argent,
Eût en vain essayé de le suivre en nageant.

Et la barque volait sur la vague calmée :
Chaque flot que fendait la proue au bec d’airain,
En fuyant à la mer, dansait comme une almée ;
Puis, au bord lentement, d’un air grave et serein,
Les toits, les minarets de la rive animée,
Les collines d’Asie au gracieux contour,
Sous les yeux enchantés défilaient tour à tour.

Ils passèrent bientôt la plage où les Eaux-Douces
Déroulent leur vallon de verdure et de paix.
On y voyait au bord, sur des tapis de mousses,
Des harems accroupis sous les arbres épais,
Des arabas traînés par des bœufs sans secousses ;
Des talikas [12] dorés passant comme un éclair :
Un murmure joyeux s’en élevait dans l’air.

« Nous fuirons, si tu veux, cette rive sonore,
Dit alors Aïna ; restons ici plutôt.
Nous suivrons doucement le courant du Bosphore
Au caprice du vent, du caïque et du flot.
Vois ! le soleil est loin de se coucher encore. »
Elle dit, et la barque, immobile un instant,
Les remporta sans bruit sur son chemin flottant.

Quel bonheur de glisser sur l’eau bleue et profonde,
Entre le double azur de la mer et des cieux,
Ainsi que l’albatros, qui vole en rasant l’onde !
Quel bonheur de voguer frais et silencieux,
De regarder le ciel en oubliant le monde,
Et de poser la tête en rêvant au doux bruit
De la brise qui passe et de l’eau qui s’enfuit !


L’âme est comme un enfant : elle aime être bercée ;
Elle regrette l’air et ses ailes d’oiseau.
Dans sa prison d’argile elle meurt oppressée,
Si l’on ne vient parfois soulever un barreau
Pour donner libre essor à l’ardente pensée.
Quand il a quelque temps plané sur l’horizon,
Hélas ! l’oiseau revient bien vite à sa prison.

Des trois êtres bercés au branle du caïque,
Un seul rêvait pourtant. Chacun ne rêve pas.
Ce n’est pas tout d’avoir un air mélancolique,
De regarder le ciel ou de chanter tout bas.
Il faut avoir dans l’âme un rhythme, une musique
Qui soutienne l’esprit, le soulève du sol,
Et même dans la nue en cadence le vol.

Le jeune caïdji, profitant de la trêve,
S’était mis à fumer son tchibouk de jasmin.
Un fumeur rêve mal ; pourtant il croit qu’il rêve.
Toujours quelque détail l’arrête en son chemin :
Son feu meurt-il, soudain la bulle aux songes crève !
— Pour Ghuzelli, l’enfant, loin de rêver sans fin,
Regardait en riant les plongeons d’un dauphin

J’ai peur de dire ici la vérité sans voile,
Mais Ghuzelli manquait de ce charme énervant
Qui fait que l’on s’éprend d’une lointaine étoile,
Ou qu’on écoute en pleurs les longs soupirs du vent.
En revanche, jamais sur le marbre ou la toile,
Plus suave beauté, charmes plus radieux,
N’avaient ébloui l’âme en enchantant les yeux.

Mais laissons Ghuzelli ; ce n’est pas là mon thème.
D’ailleurs elle n’est pas mon héroïne au fond.
C’est Aïna, sa sœur, la rêveuse, que j’aime,
Et je veux vous ouvrir ce cœur calme et profond,
Pour le montrer au jour dans sa beauté suprême
Le monde a désappris de plier les genoux,
— Et pourtant admirer est un bonheur si doux !

C’était un cœur naïf et fier dans sa tendresse,
Plein de feu, ferme et pur comme le diamant ;
Mais ce trésor d’amour, de grâce et de jeunesse,
Se consumait dans l’ombre et dans isolement.
Sous les dehors rêveurs d’une douce paresse

Une langueur secrète, un feu lent la rongeait.
— Vous savez maintenant pourquoi ce cœur songeait.

Ce qu’elle désirait, c’était surtout une âme.
Sans doute un beau visage était doux à ses yeux ;
Mais plus qu’un fourreau d’or elle prisait la lame.
Par bonheur, elle avait l’esprit peu curieux,
Elle ne cherchait pas. C’est étrange ! une femme !
Une Turque surtout ! dira-t-on. Et vraiment
Je ne puis me fâcher de cet étonnement.

Mais peut-on s’étonner encor de quelque chose ?
Tout n’arrive-t-il point ici-bas de nos jours ?
Pourquoi donc Aïna, belle comme une rose,
Réservant le trésor de ses pures amours,
N’attendrait-elle pas dans une chaste pose,
Qu’un bulbul descendît du ciel à son côté
Pour chanter ses parfums, sa grâce et sa beauté ?

Pourtant, je dois le dire, elle était mariée.
Ghalib, le vieux pacha qui règne à l’arsenal,
Pour orner son harem à son sort l’a liée.
Cet hymen au surplus n’était pas un grand mal,
Car dès le premier jour il l’avait oubliée.
Ainsi dans son éclat sa naissante beauté,
Comme une pêche en fleur, gardait son velouté.

Aïna rêvait donc ; mais à quoi rêvait-elle ?
Ah ! qui peut prendre au vol des rêves de seize ans ?
Quel poète dira ce que l’âme immortelle
Peut éprouver d’extase à l’aube de ses sens ?
O jeunesse du cœur ! vous êtes la plus belle
Des muses d’ici-bas, et nulle des neuf sœurs
De vos songes dorés ne rendra les douceurs !

Le soleil se couchait derrière les collines,
Et jetait à la terre un long regard d’amour.
La brise, en se jouant sur les vagues mutines,
Y semait les parfums des jardins d’alentour.
Aïna, le cœur plein d’émotions divines,
Comme un luth frémissant que l’on vient d’accorder,
D’harmonie et d’amour se sentait déborder.

Longtemps, comme obsédé de visions secrètes,
Son regard se perdit à l’horizon lointain,
L’horizon, ce pays des âmes inquiètes !

Dieu seul sait ce qu’y vit la pauvre enfant ! — Soudain
Elle fit un soupir, et deux larmes muettes
Glissèrent lentement de ses yeux adorés
Sur son voile de gaze aux mille plis serrés.

Elle tourna la tête et sécha sa paupière.
Ghuzelli ne vit rien ; elle n’eût pas compris.
L’enfant pour le moment, ainsi qu’une écolière,
Fouettait l’eau de sa main avec de petits cris.
Ses doigts roses formaient une faible barrière
Que traversait l’eau bleue, et les flots du courant
Venaient tous lui baiser la main en murmurant.

Mais en face un témoin, plus heureux ou plus sage,
Avait tout vu ; ses yeux discrets, quoique attentifs,
Avaient, sans y songer, surpris à leur passage
Le soupir d’Aïna, puis ses longs pleurs furtifs ;
Et Djérid se disait : Quoi ! souffrir à cet âge ?
Et ses yeux contemplaient avec étonnement
Ce que l’on pouvait voir du visage charmant.

Aïna, sans lever la tête ou la paupière,
Sentit ce long regard se poser sur son front.
Elle était, je l’ai dit, d’une innocence entière ;
Elle hésita. Son âme était timide au fond.
Mais la fleur et l’oiseau montent vers la lumière,
Le cœur cherche le cœur, les yeux cherchent les yeux,
Et l’enfant regarda le rameur curieux.

C’était un bel Arnaute à la mâle poitrine,
Dont l’œil bleu promenait un regard souverain.
Brunis par le soleil et la brise marine,
Son front, son cou, ses bras semblaient être d’airain.
Dieu l’avait revêtu d’une forme divine,
Et la Grèce eût jadis sculpté dans le paros
Ses traits de demi-dieu, sa taille de héros.

Leur regard se croisa peut-être une seconde,
Un éclair, et soudain chacun baissa les yeux.
« D’où peut donc lui venir cette douleur profonde ? »
Se répétait tout bas Djérid silencieux.
« Qu’il est beau ! se disait Aïna. Mais au monde
Rien n’est parfait ; tout pèche, hélas ! par un côté.
Sans doute son esprit a payé sa beauté.


« Qui sait ? Voyons ! » Alors, avec un doux sourire,
Relevant sur Djérid son regard doux et clair,
Elle dit : « Veux-tu faire ainsi que je désire ?
Reprends la tamboura pour nous chanter un air ! »
Le jeune homme obéit à l’instant sans mot dire,
Et, préludant d’abord par un air triste et lent,
Il chanta ce qui suit sur un rhythme indolent :

Sais-tu ce que le vent soupire
Et veut dire
Quand il pleure, glisse et s’enfuit
Dans la nuit ?

Sais-tu pourquoi, quand l’onde arrive
À la rive,
Elle y laisse avec chaque flot
Un sanglot ?

Sais-tu pourquoi Bulbul se pose
Sur la rose,
Et jusqu’au jour chante à la fleur
Sa douleur ?

Sais-tu pourquoi le cœur bat vite
Et palpite,
Sans pouvoir contenir son sang
Frémissant ?

Sais-tu pourquoi sous leurs longs voiles
Les étoiles
Croisent dans l’air leurs millions
De rayons ?

Sais-tu pourquoi, quand tout sommeille,
Dieu seul veille,
Et couve dans son sein béni
L’infini ?

C’est que partout la loi suprême
Veut qu’on aime,
Et qu’ici-bas tout sans retour
Vit d’amour !

La voix tomba ; c’était une voix douce et grave,
Dont l’accent remuait jusqu’aux fibres du cœur,
En y laissant au fond l’air aimé qui s’y grave.

À ses accords » l’esprit voyait surgir en chœur
Les rêves, les regrets, l’espérance suave,
Et glisser dans l’espace, en blanches visions,
Le cortège voilé de nos illusions.

O musique ! ô magie ! ô fée aérienne,
Qui d’un monde inconnu, descends et nous souris !
Avec tes sons errans de harpe éolienne,
Comme tu sais bercer nos cœurs endoloris
Et nous faire oublier notre âme dans la tienne !
O pur écho du ciel, langue de l’infini,
Souvenir de l’Éden dont l’homme fut banni !

Puisque tu fais sentir ta magique puissance
Aux cœurs les plus étroits dans nos salons fermés,
Qu’est-ce donc, sur des bords pleins de magnificence,
Lorsque le soir descend sur les flots embaumés,
Et qu’échappant à peine à son adolescence,
C’est un cœur inquiet, de désirs dévoré,
Qui s’enivre à longs traits de ton philtre adoré ?

Elle écouta longtemps, et comme dans l’extase,
La voix, la douce voix, et l’air tendre, et les mots ;
Puis, comme une liqueur qui déborde du vase,
Elle sentit son cœur se gonfler de sanglots ;
Et, malgré les replis de son voile de gaze,
Elle ne put cacher le flot silencieux
De pleurs amers et doux qui jaillit de ses yeux.

« Ma sœur, dit Ghuzelli, qu’as-tu ? Quel mal t’oppresse ?
D’où te viennent ces pleurs, et quel est ton tourment ? »
Mais plus elle serrait sur elle avec tendresse
Sa sœur, qui sanglotait contre son sein charmant,
Plus elle redoublait cette étrange détresse.
« Batelier, dit alors Ghuzelli, le temps fuit ;
Retournons à Stamboul ; voici déjà la nuit. »

Et la barque bondit, et dans le fond bleuâtre,
La Pointe du Sérail, et puis la Corne-d’Or,
Déployèrent aux yeux leur vaste amphithéâtre.
Bientôt, pour achever le merveilleux décor,
Les sveltes minarets, d’une blancheur d’albâtre,
Montèrent dans le ciel, et l’on vit de plus près
Les navires du port avec leurs mille agrès.


Ils touchent à la fin au terme du voyage.
On aborde, et parmi les caïques pressés,
Djérid lance sans choc sa poupe sur la plage.
Les deux sœurs sont debout, leurs bras entrelacés.
Ghuzelli dit alors : « Voici pour le passage,
Caïdji. » — Puis sa main dépose sur le banc
Un sequin d’or léger qui résonne en tombant.

À son tour, Aïna lui tendit sa main frêle,
Et lui dit en tremblant : « Prends encore, et merci ! »
Il regarda ; c’était un anneau d’or fidèle
Qu’elle avait détaché de son doigt aminci.
Il releva la tête et s’élança vers elle.
Mais quand il étendit ses deux mains devant lui,
Dans les ombres du soir le doux, rêve avait fui.


II


O lendemain du jour, du premier jour qu’on aime !
O frais enchantement de l’heure du réveil,
Où l’âme ouvre les yeux avant le corps lui-même
Et vous dit à travers les voiles du sommeil :
« Non, ce n’est pas un rêve, ô volupté suprême !
Un autre vit par toi, comme tu vis pour lui,
Et ton cœur enivré bat dans le sein d’autrui ! »

Et l’âme d’un seul trait tout à coup se rappelle
L’extase de la veille et le trouble et l’aveu.
Puis l’ardent souvenir évoque devant elle,
Comme un magicien dans un cercle de feu,
Tous les enchantemens de cette heure si belle.
Ainsi l’ange d’hier passe à celui du jour
Cette coupe enchantée où nous buvons l’amour.

Aïna ressentit cette extase divine
En ouvrant sa paupière aux premiers feux du jour.
Tout son être est changé ; son œil noir s’illumine
D’un humide rayon d’espérance et d’amour.
Le sang monte à sa joue en teinte purpurine,
Comme on voit le soleil dans le fond du ciel bleu
De ses derniers rayons rougir l’Olympe en feu.

Elle se lève et marche ; elle se sent des ailes.
Ses pieds impatiens ne touchent plus île sol.
On dirait un oiseau dont les plumes nouvelles

Vont bientôt dans l’air bleu tenter leur premier vol :
Tant l’âme a soulevé ses entraves mortelles !
— Soudain, au pied du mur, le long des quais déserts,
Elle entend une voix s’élever dans les airs.

Mais quelle voix ! C’était la voix douce et sonore,
Ce timbre pénétrant, ce même accent vainqueur
Qu’elle entendit hier au soir sur le Bosphore,
Et dont l’écho sans fin résonnait dans son cœur.
C’était le même son de voix, plus tendre encore,
Avec un chant plus triste et plus désespéré,
Plainte et soupir d’un cœur à jamais déchiré !

C’est Djérid ! Aux accens de cette voix connue,
Aïna d’un seul bond vole au balcon vitré
Qui s’avance en tourelle et domine la rue.
C’est là qu’assise au frais l’odalisque à son gré
Peut voir par le treillis sans crainte d’être vue.
Aïna palpitante y plonge aussitôt l’œil
Et reconnaît Djérid à deux pas près du seuil.

Son regard doux et fier était levé vers elle.
Soit prodige, ou hasard, ou sûr pressentiment,
Il semblait contempler fixement la tourelle
Et voir sous le treillis le visage charmant
Qui posait sur son front un regard si fidèle ;
Et tous les deux ainsi restèrent jusqu’au soir
À s’enivrer le cœur d’un rêve sans espoir.

La nuit vint, — mais la nuit sans sommeil et sans rêve,
Où l’insomnie en feu qui vous brûle le sang
Promène sous vos yeux, sans repos et sans trêve,
D’un désir effréné le spectre éblouissant.
Inquiète, oppressée, Aïna se relève
Et descend au jardin pour baigner dans la nuit
Son front pâle et brûlant qu’un long trouble poursuit.

C’était une nuit sombre et de vapeurs mêlée ;
Des nuages couvraient le front de Phingari ;
À peine un astre ou deux à la voûte étoilée ;
Bulbul chantait au loin sur un rosier fleuri.
La nature dormait dans sa beauté voilée,
Et l’air tiède chargé d’une molle langueur
Enivrait de désirs et les sens et le cœur.


« Ah ! se disait tout bas Aïna qui soupire
En marchant à pas lents sous les mûriers en fleur,
Ah ! pourquoi ces parfums, cette nuit, ce zéphyre,
Et cet oiseau plaintif qui chante sa douleur,
N’ont-ils rien qu’une chose, une seule à me dire ?
Ah ! pourquoi donc, la nuit encor plus que le jour,
L’air, la terre et le ciel, tout parle-t-il d’amour ?

« Qu’il serait doux d’errer ainsi dans la nuit sombre !
Mais non plus seule, au bras d’un mortel adoré :
De suivre du regard les étoiles sans nombre,
Et de sentir son cœur sur mon cœur enivré !
Ah ! pour ce seul moment d’ivresse à deux dans l’ombre,
À la pâle lueur des célestes flambeaux,
Je donnerais ma part des soleils les plus beaux !

« O Djérid ! que fais-tu ? Ta pensée inquiète
Te tient-elle éveillé comme moi dans la nuit ?
Ah ! puisses-tu trouver au fond de ta retraite
L’oubli… non !… le repos, le repos qui me fuit !
Mais a-t-il même un toit pour abriter sa tête ?
Hélas ! peut-être il dort sous les murs du jardin
Où je l’ai vu s’asseoir et chanter ce matin ! »

Il serait là, tout près ! — Cette seule pensée
L’épouvante, et redouble à la fois ses désirs.
Elle veut s’éloigner ; sa poitrine oppressée
Se soulève et retient à peine ses soupirs.
— Soudain le massif s’ouvre ; une forme élancée
Paraît, vole et s’incline, — et ses yeux effrayés
Reconnaissent Djérid à genoux à ses pieds.

« Oui, murmure Djérid, c’est moi, c’est ton esclave !
Jette un cri, les bourreaux seront les bienvenus !
Va, quel que soit l’excès des tourmens, je les brave,
Puisque j’ai pu baiser un instant tes pieds nus ! »
— Elle ne répond pas ; son corps chaste et suave
S’affaisse lentement comme un lis incliné,
Et tombe entre les bras de Djérid prosterné. —

Lorsqu’Aïna rouvrit à la nuit sa paupière,
Djérid tenait sa tête appuyée à son sein.
Le gazon leur servait de couche printanière.
À deux pas, un jet d’eau chantait dans son bassin,
Et sous les longs rameaux de la verte clairière

Les étoiles du ciel, qu’on voyait par momens
Semaient leur nid caché de pâles diamans

Elle resta longtemps immobile en silence ;
Elle sentit sur elle un long frisson courir.
Tout son être fléchit sous un bonheur immense,
Si profond et si doux qu’elle eût aimé mourir.
Cet instant contenait des siècles d’existence,
Et, sans changer de pose, elle ferma les yeux :
Pour le revoir en elle et le savourer mieux.

Mais Djérid doucement lui releva la tête
Et lui dit en posant un baiser sur son front :
« O mon âme ! ouvre encor tes yeux où se reflète
Comme en un clair miroir ton cœur tendre et profond !
Parle aussi, mon ivresse en sera plus complète. »
— Alors, ouvrant, sur lui ses grands yeux languissans,
Elle lui fit tout bas entendre ces accens :

« Ah ! n’est-ce pas un rêve ? Est-ce bien toi, toi-même,
Djérid ! à mon amour le ciel t’a-t-il rendu ?
Ah ! tu sais, n’est-ce pas ? tu sens combien je t’aime,
Comme je t’ai longtemps et sans cesse attendu !
Dieu me devait cette heure et ce bonheur suprême. »
— Et se faisant tous deux un collier de leurs bras,
Ils restèrent longtemps à se parler tout bas.

Bientôt à l’orient une lueur d’opale
Nuança l’horizon à demi transparent ;
La nuit parut verser une teinte plus pâle
Sur les arbres touffus de l’asile odorant
Qui dérobait aux yeux la couche nuptiale.
Mais, plongés tous les deux dans leur doux entretien,
Ils oubliaient le monde et ne remarquaient rien.

Sur leur couche de fleurs, Aïna la première
Secoua la torpeur de cet enivrement.
« Djérid, dit-elle enfin, soulève ta paupière,
Une lueur blanchit le bord du firmament :
Serait-ce déjà l’aube et sa pâle lumière ?
— Non, répondait Djérid, non, c’est à l’horizon
La lune qui descend et bleuit le gazon. »

Elle disait encor : « Mon oreille inquiète
Vient d’entendre le sable et frémir et crier ;
Un bruit sourd a troublé l’air dans la nuit muette,

Comme le poids d’un pas qui presse le gravier,
Et le son étouffé d’une marche discrète.
— Non, répondait Djérid, c ! est quelque fruit trop lourd
Qui tombe dans l’allée et qui fait ce bruit sourd. »

Elle disait encor : « Je viens de voir dans l’ombre
Les rameaux de cet if s’écarter en tremblant.
Soyons prudens, Djérid, nos périls sont sans nombre :
Peut-être est-ce l’eunuque au sommeil vigilant
Qui nous cherche, et sur nous jetait un regard sombre.
— Non, répondait Djérid, c’est quelque oiseau furtif
Dont le vol a ployé les branches de cet if. »

Elle disait enfin : « Dans le fond de l’allée
Je viens de voir glisser de rapides flambeaux
Dont on dissimulait la lumière voilée.
Peut-être est-ce Ghalib, suivi de ses bourreaux,
Qui vient punir ici notre amour décelée… ?
— Non, répondait Djérid, tu te trompes encor,
Ce sont les feux errans des lucioles d’or. »

Il ajoutait : « Pourquoi dans cette nuit si brève
M’envier les instans d’un bonheur aussi doux ?
Pourquoi par ces terreurs effaroucher ce rêve
Dont le Prophète au ciel pourrait être jaloux ?
Laisse-moi savourer ces délices sans trêve !
Qui sait ce que les jours apportent avec eux ?
Nous sera-t-il permis encore d’être heureux ? »

Jamais ! — Il achevait ces derniers mots à peine
Qu’Aïna pousse un cri terrible. — On fond sur eux.
Djérid comme un lion s’élance et se démène ;
Mais dix bras ont dompté ses deux bras vigoureux.
Il tombe, il faut céder ; la résistance est vaine.
Terrassé, tout meurtri, l’Arnaute est garrotté,
Et la pâle Aïna sanglote à son côté.

Bientôt Ghalib paraît. « Approchez la lumière,
Dit le vieillard, je veux voir les audacieux. »
On apporte un flambeau ; sans baisser la paupière,
Djérid sous ses regards reste silencieux.
Il garde sans pâlir son attitude fière.
Ghalib lève le bras pour le faire périr.
« Non, qu’il vive ! Il aura plus longtemps à souffrir. »


Il dit ; un nègre vient qui d’une main cruelle
Sur les yeux du captif promène un fer brûlant :
« Tu ne lèveras plus, dit Ghalib, ta prunelle
Sur celle qui reçut ton amour insolent.
Invente maintenant quelque ruse nouvelle ! »
Djérid ne répond rien ; brisé par tant d’efforts,
Il chancelle. « A présent, qu’on le jette dehors ! »

On l’emporte. Aïna tord ses mains et se pâme.
Ah ! quelque châtiment que lui garde le sort,
La douleur n’aura plus de place dans son âme !
N’a-t-elle pas déjà souffert plus que la mort ?
— Le vieillard regarda quelques instans sa femme ;
Puis, la poussant du pied avec un rire amer,
Il dit : « Jetez ceci dans un sac à la mer. »

Lorsque Djérid reprit ses sens, avec la vie
Il sentit bouillonner dans son sein déchiré
Toutes les passions d’une ardente furie.
Ce n’est pas son destin, le tourment enduré,
Ni même à ses deux yeux la lumière ravie
Qui torturent son cœur et causent ce transport.
C’est ta seule pensée, Aïna, c’est ton sort !

Bientôt, le long du mur qui longe le rivage,
Il entendit s’ouvrir la porte du jardin.
« Viens, les quais sont déserts ! » dit une voix sauvage.
Un esclave parut portant un sac de lin.
« Djérid, ta peux chanter à présent ton veuvage ! »
Dit encore la voix, et soudain dans les flots
Un bruit sourd retentit mêlé de longs sanglots.

Glacé d’horreur, Djérid prêtait l’oreille encore.
Un silence profond suivit l’horrible bruit.
Il comprend qu’Aïna l’attend sous le Bosphore ;
Il s’élance, et, tendant ses deux bras dans la nuit,
Il marche vers la mer. — Soudain un vol sonore
Frémit à son oreille, et l’arrête en chemin :
Il sent un elkovan se poser sur sa main. —

« Ah ! c’est toi, n’est-ce pas ? c’est toi, ma douce amie ?
Dit l’aveugle en pressant sur lui l’oiseau des mers.
C’est toi qui viens vers moi. C’est ton âme bénie
Qui veut me consoler dans mes chagrins amers.
Viens sur mon cœur ! Pour toi je souffrirai la vie ! »

— Il dit, baise l’oiseau, pleure, et bientôt sans bruit
Djérid, le long des flots, disparaît dans la nuit.


EPILOGUE


O Bosphore ! il est doux sur tes rives fleuries,
À l’ombre d’un platane aux longs rameaux mouvans,
Devant ton horizon tout peuplé de féeries,
De suivre du regard le vol des elkovans,
En se laissant bercer de vagues rêveries.
Le flot passe entraînant la pensée et les yeux,
Et les flots et les jours glissent silencieux.

La vie est sur ces bords pour l’âme languissante
Un doux rêve sans fin que l’on fait éveillé.
Devant cette splendeur de ciel éblouissante,
Ces flots et ces palais, l’œil reste émerveillé.
Mais l’esprit cherche l’art et la pensée absente,
Et, rossignol captif dans une cage d’or,
Pleure son ciel natal, l’air libre et son essor.

Il ne faut plus rêver ! il faut penser et vivre
En laissant sur la terre un sillon mieux rempli.
Il faut aimer la gloire et les cœurs qu’elle enivre,
Arracher un lambeau de ses jours à l’oubli,
Faire vibrer son cœur comme un clairon de cuivre,
Et, lévite fervent du culte épars du beau,
Se faire encore aimer par-delà le tombeau !

O muse ! il faut surtout vous aimer sans mélange,
Vous qui séchez nos pleurs de vos ailes de feu,
Qui nous faites planer au-dessus de la fange
Et soulever le bord de la robe de Dieu ;
Déesse d’autrefois devenue un archange,
Vous dont la douce voix guida mes premiers pas,
Au milieu du chemin ne m’abandonnez pas !

Jusqu’au jour où ma vie achèvera sa trame,
Laissez-moi le bonheur, à vos lointains accords,
D’essayer de saisir les rêves de mon âme,
Et, suivant vos leçons, de leur donner un corps,
Impalpable tissu de musique et de flamme,
Et, comme ces dieux grecs taillés dans le paros,
Arraché pour jamais aux flancs noirs du Chaos.

Ah ! créer ! Volupté divine, doux mystère,
Où l’âme se dédouble, à l’image de Dieu,

Et, tirant de son sein un monde solitaire,
Le fait vivre un instant sous ses baisers de feu !
Pure maternité, délire, amour austère,
Rêve ardent des grands cœurs, des héros de l’esprit,
Qui veulent se survivre alors que tout périt !

Comme un pêcheur voguant sur une mer profonde,
Le poète qui passe un instant sous le ciel
Peut trouver une perle ou rencontrer un monde
Sur le double océan du rêve et du réel.
Mais pour un que le sort trop avare seconde,
Combien d’explorateurs, par les vents retenus,
Du voyage lointain ne sont pas revenus !

Qu’importe ? il faut tenter. Il suffit à la lyre
D’avoir la fibre émue où la vie a passé.
Que font les vains récits d’un mensonger délire ?
Ils glissent sur nos cœurs comme un songe effacé.
Hélas ! tout est réel dans ce qu’on vient de lire.
Le destin d’Aïna fut tel qu’il est conté,
Et Djérid a vécu, souffert, aimé, chanté.

Que dis-je ? il vit, il souffre, il aime, il chante encore.
Si jamais votre instinct ou quelque heureux hasard
Vous mène, ô voyageur, aux rives du Bosphore,
À Batché-Capouci, vous verrez un vieillard
Assis au pied d’un mur que le soleil colore.
C’est un chanteur aveugle, et, comme un talisman,
Sur son épaule droite il porte un elkovan.

Et c’est lui, c’est Djérid ! non plus ce jeune Arnaute,
Le plus beau des rameurs, au bras souple et nerveux.
Non ! les vents de la nuit dont il est toujours l’hôte,
L’âge et les longs chagrins ont blanchi ses cheveux,
Et sous leurs doigts glacés courbé sa taille haute.
Pourtant sa tamboura résonne sous sa main,
Et sa voix chante encore aux passans du chemin.

Parfois, en achevant sa lente ritournelle,
Le vieillard tout ému pleure sans y songer :
Alors son elkovan, comme un ami fidèle
Qui voit une douleur qu’il voudrait soulager,
Jette un cri de détresse, ouvre à demi son aile,
Se penche et boit sans bruit les pleurs silencieux
Qui tombent lentement de ses longs cils sans yeux.


EDOUARD GRENIER.
SCIENCES
LA TERRE SELON LE COSMOS.

 : Cosmos : Essai d’une description physique du monde, par M. Alexandre de Humboldt ; quatrième volume, Stuttgart et Tübingue 1858.



Donner une description générale du monde, élever sous le nom de Cosmos à la science moderne un monument digne d’elle et accessible cependant à toutes les intelligences, telle est l’œuvre que nous voyons un savant illustre poursuivre depuis quelques années et mener aujourd’hui même à bonne fin. Il y a dans cette œuvre, on le sait, deux parts à distinguer : la description générale d’abord, puis l’étude détaillée des faits, des observations qui ont servi à élaborer les théories contenues dans la première. Cette seconde division du Cosmos se partage elle-même en deux grands ordres de considérations : le premier relatif aux corps et aux phénomènes célestes dont il n’y a plus à s’occuper ici [13], le second principalement consacré à la terre, et que le plus récent volume du Cosmos est destiné à développer.

Les tableaux terrestres le cèdent aux spectacles du ciel en grandeur et en majesté ; mais l’esprit se fatigue à compter les distances incommensurables, les ombres effrayans que révèle la géométrie des cieux : il s’égare à travers les soleils, dans cette poussière des mondes qu’on nomme les nébuleuses, dans les innombrables étoiles de la voie lactée ; il s’épuise à suivre les orbites des satellites autour des planètes, des planètes autour des soleils, des soleils autour de centres d’attraction inconnus, qui sont eux-mêmes sans doute en mouvement, et finit par éprouver je ne sais quel sentiment de vertige et d’effroi. Si nous redescendons sur la terre, nous nous sentons plus à l’aise : le théâtre se rétrécit, mais il s’anime et présente des spectacles d’une infinie variété. Nous pouvons étudier ici les forces moléculaires, les affinités chimiques, les phénomènes admirables de la vie organique ; mais avant de reconnaître les harmonies de la nature animée, il faut considérer la terre à l’état de simple planète, la mesurer, la peser, l’envisager comme un vaste aimant, comme un foyer de chaleur, telle en un mot qu’elle nous apparaîtrait si toute vie végétale ou animale se trouvait anéantie, et si le repos de la surface n’était troublé que par les tremblemens de terre et les éruptions volcaniques. Cette étude générale de ce que l’on pourrait nommer les fonctions terrestres vient d’être accomplie par M. de Humboldt, et nous allons en noter les résultats principaux.

Si l’on se propose d’étudier la terre au point de vue le plus général, il faut avant tout en déterminer la forme, les dimensions, la densité. Quand les astronomes mesurent la figure de notre globe, ils ne tiennent pas compte des inégalités que présentent les continens et le lit des mers : ils supposent les terres rasées au niveau de l’océan, et ne s’occupent que de ce niveau lui-même. La surface théorique d’un tel sphéroïde serait un ellipsoïde de révolution, c’est-à-dire que chaque méridien aurait la forme d’une ellipse : la différence de l’axe équatorial et de l’axe polaire, due au mouvement de rotation diurne, détermine ce que l’on nomme l’aplatissement. Quand on admet que la surface des eaux tranquilles en équilibre sur le globe est un ellipsoïde de révolution parfait, on fait une hypothèse qui n’est pas absolument exacte. Il n’y a pas, en réalité, deux méridiens qui soient identiquement égaux en longueur, et l’on peut dès aujourd’hui hardiment affirmer que ni l’équateur ni les parallèles terrestres ne sont des cercles parfaits. L’Académie des Sciences de Paris prit l’initiative des premiers travaux destinés à mesurer la terre. Vers la moitié du XVIIe siècle, Richer trouva que le pendule à secondes est un peu plus court à Cayenne qu’à Paris, et confirma ainsi les vues profondes de Newton et d’Huyghens sur la diminution de la pesanteur à l’équateur et sur l’aplatissement de la terre au pôle. Pour en obtenir des preuves directes, La Condamine et Bouguer allèrent mesurer un arc de trois degrés à Quito, Maupertuis et Clairaut un arc d’un degré sous le cercle polaire en Suède, près de Tornea. À la fin du siècle dernier, ces tentatives se multiplièrent : des arcs, encore peu étendus il est vrai, mais placés à des latitudes très diverses, furent mesurés par Lacaille au cap de Bonne-Espérance, les jésuites Lemaire et Boscowich aux États-Romains, Liesganig en Autriche et en Hongrie, Mason et Dixon en Pensylvanie, Beccaria près de Turin, et Reuben Burrow dans le Bengale. En même temps notre Académie des Sciences entreprenait cette longue triangulation qui, commencée par Delambre et Méchain, fut terminée en 1808 par Biot et Arago, et comprend plus de douze degrés en latitude.

Au commencement de ce siècle, Svanberg corrigeait en Suède les premières mesures de Maupertuis, que des déterminations astronomiques douteuses ne permettaient plus de conserver, et l’on commençait en Angleterre une triangulation qui aujourd’hui est terminée sur deux arcs de méridien, dont le plus long comprend dix degrés de latitude, de l’île de Wight aux îles Shetland. En rattachant la chaîne des triangles français à celle de l’Angleterre, on a déterminé la longueur d’un arc qui n’a pas moins de vingt-deux degrés, depuis les Baléares jusqu’aux Shetland. Les tronçons mesurés en Allemagne par Schumacher et Gauss, par Bessel et Baeyer, n’ont pas une grande longueur ; mais ces opérations, quoique de peu d’étendue, ont été d’une haute importance, parce qu’elles ont fourni aux savans qui les dirigeaient l’occasion d’amener les méthodes géodésiques à leur perfection actuelle. M. de Humboldt ne peut donner trop d’éloges au magnifique travail de Bessel, qui a comparé les résultats de onze mesures de degré et relevé les erreurs dont quelques-unes étaient entachées.

L’étendue des travaux géodésiques accomplis en France et en Angleterre a été encore dépassée par ceux qu’on a exécutés dans l’Inde, en Russie et en Amérique. L’arc indien, qui aujourd’hui comprend environ vingt et un degrés, a été mesuré par Lambton et Everest, dont le nom vient d’être donné récemment au sommet le plus élevé de la chaîne de l’Himalaya. L’arc russe part de Hammerfest, sur la Mer-Glaciale, traverse la Suède, la Norvège, touche le golfe de Bothnie, coupe la Finlande, et s’étend à travers la Lithuanie, la Podolie, la Wolhynie et la Bessarabie, jusqu’à l’embouchure du Danube. Ce grand travail, accompli sous la direction de Tenner et de Struve, comprend vingt-cinq degrés. Il était impossible de trouver un meilleur théâtre que les immenses plaines de la Russie pour suivre les méridiens terrestres sur une grande longueur. Les plateaux de l’Asie centrale sont hors du domaine de notre civilisation : les steppes glacés de la Sibérie, les pampas inhabitées de l’Amérique du Sud présentent trop d’obstacles aux longs et patiens travaux de la géodésie. L’Amérique du Nord seule offre un champ comparable à celui de la Russie. Le relèvement hydrographique des côtes, qui s’exécute sous la direction habile de M. Bzche, a pour base une triangulation qui s’étend depuis la Floride jusqu’au Labrador, et dont il faut espérer de voir un jour le réseau se prolonger dans l’intérieur du continent.

Le pendule, qui oscille sous l’influence de la pesanteur, fournit une autre méthode pour mesurer la terre. M. de Humboldt rapporte les premières expériences des Arabes, celles de Galilée, des astronomes de Bologne et de Padoue, et des académiciens Richer et Picard. Aujourd’hui même, après la longue expédition scientifique du colonel Sabine sur les côtes d’Afrique et d’Amérique, il n’y a pas plus de soixante à soixante-dix points, irrégulièrement disséminés entre le 51e parallèle austral et le 79e parallèle boréal, où la longueur du pendule qui bat la seconde soit connue avec une parfaite précision. La comparaison des résultats donnés par le pendule et par les mesures géodésiques directes, faite avec beaucoup de soin en France par Biot et Arago, donne lieu à des anomalies très extraordinaires. Suivant M. de Humboldt, le pendule, qu’il appelle avec bonheur une sonde jetée dans les couches invisibles de la terre, ne trahit que des effets trop locaux et trop superficiels, et ne peut être préféré, pour la mesure exacte de notre planète, aux opérations géodésiques et à la méthode astronomique imaginée par Laplace et fondée sur les inégalités lunaires. En adoptant pour l’aplatissement la valeur qui résulte des travaux de Bessel, on voit que l’enflure de la terre à l’équateur n’atteint pas tout à fait trois fois la hauteur du mont Kintschindjinga, qui a 8,587 mètres d’élévation, et qu’on croyait le plus élevé de tout l’Himalaya, avant d’avoir mesuré le mont Everest.

Après avoir mesuré la terre, si on cherche à la peser, on aborde de nouvelles difficultés. Le globe n’a point la même densité dans toutes les parties, et la loi suivant laquelle les couches augmentent de densité vers le centre nous est tout à fait inconnue. Les expériences faites avec le pendule aux environs des montagnes., telles que celles de Bousguer au Chimborazo, de Maskelyne et Hutton sur le Shehallien, de Carlini au Mont-Cenis, ne peuvent révéler que des densités exceptionnelles, parce qu’elles trahissent l’influence de masses qui altèrent la symétrie terrestre. La balance de torsion, véritable pendule horizontal, fournit une autre méthode : imaginée par Cavendish, elle a été employée récemment par Reich en Allemagne et par Bailey en Angleterre. La densité moyenne de la terre, admise par M. de Humboldt d’après la comparaison de ces travaux, est de 5,62, chiffre très élevé, qui démontre que le noyau terrestre est formé de matières beaucoup plus lourdes que toutes les roches que nous pouvons découvrir à la surface.

Parmi ce que nous avons appelé les fonctions terrestres, le magnétisme occupe une place des plus importantes. On trouve dans le nouveau volume du Cosmos l’exposé le puis complet des phénomènes magnétiques. C’est à M. de Humboldt que la science encore naissante qui s’occupe d’en rechercher les lois doit ses progrès les plus récens : grâce à ses sollicitations, le gouvernement russe a semé ses immenses territoires, en Asie comme en Europe, d’observatoires magnétiques et météorologiques. C’est aussi d’après ses avis que l’Angleterre en a élevé dans ses colonies, à Toronto, au Canada, à Hobart-Town, dans la terre de Van-Diémen, au cap de Bonne-Espérance. Ses encouragemens n’ont manqué à aucune des expéditions scientifiques qui sont allées étudier le magnétisme terrestre dans les parages les plus lointains. Cette science, aujourd’hui servie dans de nombreuses stations par des instrumens d’une extrême délicatesse et d’une grande perfection, armée de méthodes rigoureuses dues à la pénétration de Gauss, est désormais en état de faire de rapides progrès.

Les forces qui agissent sur l’aiguille aimantée varient, comme on le sait, aux divers points de la terre, non-seulement en direction, mais en intensité. Pour connaître la direction, il faut deux instrumens : l’un mesure la déclinaison, c’est-à-dire l’angle que fait l’aiguille aimantée avec le nord, l’autre l’inclinaison, ou l’angle que fait avec l’horizon un barreau aimanté qui peut se mouvoir librement autour de son centre de gravité. Quant à l’intensité de la force magnétique, on la mesure à l’aide d’un appareil unique. Quand on veut peindre aux yeux la répartition du magnétisme terrestre, on joint sur un globe les points où ces divers élémens ont la même valeur. On obtient ainsi trois séries ou systèmes de courbes, les unes qu’on nomme isogoniques ou d’égale déclinaison, les autres isocliniques ou d’égale inclinaison, les troisièmes isodynamiques ou d’égale intensité. Il y a longtemps déjà qu’on a tracé les premières sur les cartes marines : ce sont en effet les seules qui soient importantes pour la navigation. Les lignes qui réunissent les points où la boussole fait le même angle avec le nord peuvent être considérées comme les méridiens magnétiques, mais elles dévient singulièrement des méridiens terrestres. Dans le nombre, il faut distinguer celles où la déclinaison, passant de l’est à l’ouest, devient nulle : alors la boussole est exactement dirigée vers le nord. Dès 1492, Christophe Colomb avait, dans son premier voyage en Amérique, traversé une de ces lignes remarquables, qui est placée dans l’Atlantique : une autre, avec les inflexions les plus bizarres, traverse la Nouvelle-Hollande, l’Asie orientale et septentrionale.

Les lignes d’égale inclinaison sont beaucoup plus rapprochées des parallèles terrestres, que les méridiens magnétiques des méridiens ordinaires. Aux environs de l’équateur se trouve une ligne où l’aiguille d’inclinaison reste parfaitement horizontale : c’est ce que l’on nomme l’équateur magnétique. Les observations de Humboldt lors de son voyage en Amérique, de Sabine en 1822, de Duperrey vers la même époque, du capitaine Elliott qui visita en 1846 les mers de la Sonde, de M. Rochet d’Héricourt dans son expédition en Abyssinie, ont servi à déterminer cette ligne en quelques parties ; mais M. de Humboldt insiste avec raison sur la nécessité de charger des expéditions spéciales de la mission de relever exactement tous les points de l’équateur magnétique aussi bien que les lignes de déclinaison nulle. Le réseau des lignes magnétiques n’est point stable et se déplace sensiblement pendant l’espace de quelques années : des observations faites à de longs intervalles par des explorateurs différens, disséminées dans une foule de voyages et de journaux de bord, ne peuvent être aussi utiles à la science que le seraient des études exécutées avec méthode et dans une courte période. À mesure qu’on s’éloigne de l’équateur magnétique, l’inclinaison de l’aiguille aimantée devient plus forte : sir James Ross a pu déterminer dans la zone glaciale le pôle nord magnétique, où l’aiguille se tient tout à fait verticale. Ce point est situé sous le 70e degré de latitude environ, à une très grande distance du pôle terrestre. Sir James Ross avait espéré arriver aussi au pôle sud magnétique ; mais, pas plus que Dumont d’Urville et le commodore américain Wilkes, il ne put approcher de ce point, placé dans le continent antarctique et défendu par des glaces inabordables.

Les lignes d’égale intensité magnétique ont la direction générale des parallèles terrestres, mais s’en écartent sensiblement. C’est aux environs de l’équateur que l’intensité est la moindre : auprès des pôles, elle devient à peu près deux fois plus forte ; mais les points où l’intensité est la plus forte ne tombent pas, comme on aurait pu s’y attendre, sur les pôles magnétiques. L’unité d’intensité magnétique jadis adoptée était l’intensité que M. de Humboldt avait déterminée à Cumana ; mais Gauss y substitua avec raison une unité invariable et mathématique, parce que les forces magnétiques subissent d’insensibles et de continuelles variations, dont on commence seulement à démêler les lois. Parmi ces variations, les unes embrassent un long cycle d’années, les autres sont diurnes. Chaque jour, les aiguilles de déclinaison et d’inclinaison oscillent légèrement autour de leur position normale. Quelle est la cause de ces petits mouvemens qu’on pourrait nommer les marées magnétiques par comparaison avec les marées océaniennes ? Les innombrables observations faites en diverses parties du globe sur les variations diurnes et périodiques ont déjà montré que ce phénomène est intimement lié à la rotation de la terre et à la position de notre planète par rapport au soleil : le magnétisme obéit donc à une excitation extérieure et n’a point sa source dans les profondeurs mêmes du globe. Toutes les observations modernes, si bien discutées par Sabine, justifient la pensée hardie de Kepler, qui faisait dépendre le magnétisme de la présence du soleil, et ce n’est pas seulement par la chaleur envoyée à la terre qu’il peut en entretenir le magnétisme ; il faut qu’il soit lui-même un aimant véritable, d’une extrême puissance.

M. de Humboldt avait cru autrefois qu’il existait sur la terre une ligne où il n’y a point de variations diurnes, et qu’on aurait par conséquent pu nommer l’équateur de stabilité magnétique ; il avait eu cette pensée en observant que les marées magnétiques affectent les aiguilles aimantées d’une façon opposée dans les deux hémisphères, et produisent dans l’un une déviation plus grande vers l’ouest, et dans l’autre vers l’est. Sabine a fait voir qu’il n’existe pas de ligne pareille, mais que dans une certaine région, dont Sainte-Hélène par exemple fait partie, l’aiguille exécute pendant une moitié de l’année ce que l’on pourrait appeler des oscillations boréales, et pendant l’autre moitié des oscillations australes.

Il y a longtemps qu’on a observé qu’à certains momens les aiguilles magnétiques ont des mouvemens irréguliers, qu’elles s’affollent, pour employer une expression pittoresque et consacrée. Les nombreux observateurs qui épient les variations diurnes avec une attention minutieuse ont pu constater que ces oscillations exceptionnelles ont lieu au même moment en des points très éloignés les uns des autres. Ces orages magnétiques sont quelquefois locaux, mais plus souvent se font sentir sur une immense étendue, parfois sur la terre entière : l’apparition des aurores boréales en marque la fin, de même que les éclairs servent à rétablir l’équilibre de l’électricité atmosphérique. Dès 1806, M. de Humboldt et Oltmann ont observé avec soin les oscillations irrégulières de l’aiguille aimantée, et ont pu reconnaître que les orages magnétiques reviennent de préférence à certaines heures particulières. Dans les observatoires anglais, on a depuis enregistré une multitude d’observations à ce sujet. En examinant le rôle que jouent dans ce singulier phénomène l’époque de l’année, l’heure de la journée, Sabine est arrivé à conclure que les orages ne sont point des accidens, mais reparaissent périodiquement, suivant des lois reconnaissables, et qu’ils se rattachent intimement à la rotation terrestre et au mouvement de la terre dans son orbite. Les observations récentes ont aussi permis de montrer que les orages électriques suivent les phases de l’intensité magnétique ; ils sont fréquens pendant cinq ans, plus rares pendant les cinq années suivantes. Cette période décennale marque des variations périodiques dans l’intensité, la déclinaison et l’inclinaison magnétique, ainsi que Lamont l’a fait remarquer en 1851. Schwabe, qui a étudié avec tant de soin les taches du soleil, a reconnu de son côté une phase décennale dans l’apparition de ces ombres singulières : la coïncidence des périodes fixées par ces deux savans établit un lien nouveau entre le magnétisme terrestre et l’action solaire. Ainsi le foyer placé au centre de notre système planétaire ne nous envoie pas seulement de la chaleur et de la lumière, il entretient encore ces forces mystérieuses qui dirigent nos boussoles. Il tient sans doute à bien peu de chose que l’on n’ait jamais découvert les propriétés directrices des aimans naturels. N’ayant aucun sens pour percevoir le magnétisme comme nous percevons la lumière, comment aurions-nous pu soupçonner des influences dont, même aujourd’hui, nous ne pouvons que mesurer quelques effets sans en comprendre la nature ? La lumière solaire inonde constamment une moitié de notre globe, la chaleur y entretient la vie d’une multitude de plantes et d’animaux, amasse les nuages, met en mouvement les eaux de la mer, l’électricité se révèle par les effets les plus terribles. Le magnétisme, force muette et tranquille, ne se révèle d’aucune manière. Les aurores boréales n’en auraient jamais pu faire deviner l’existence à l’esprit le plus pénétrant : aujourd’hui même on sait uniquement que l’apparition de ces météores coïncide avec des mouvemens particuliers des aimans ; mais on ignore en quoi consistent ces orages silencieux, à la fin desquels l’atmosphère terrestre brille, vers les régions polaires, d’une lumière qui lui est propre.

Plus on sera disposé à admettre que les forces magnétiques s’exercent principalement à la surface de la terre, plus il y aura d’intérêt à examiner de quelle manière elles se modifient à mesure qu’on s’élève dans l’atmosphère. M. de Humboldt a fait à ce sujet des observations en plusieurs points de la chaîne des Andes : il rappelle aussi celles de Kupffer sur le Caucase, de Forbes et de Quételet dans les Alpes, de MM. Laugier et Mauvais sur le Canigou, de MM. Bravais et Martins sur le Faulhorn. Leurs expériences ne permettent encore d’établir aucune conclusion définitive sur ce point délicat.

Quand Gay-Lussac fit sa célèbre ascension en ballon, on avait cru pouvoir conclure de ses observations que l’intensité magnétique est la même à 8,000 mètres de hauteur qu’à la surface de la terre ; mais on avait négligé de faire les importantes corrections qui tiennent au refroidissement des aimans à une hauteur si extraordinaire. M. de Humboldt exprime le vœu qu’on applique les aérostats à la solution définitive de ce problème. Il faut avouer que la science a tiré encore bien peu de parti de l’ingénieux appareil de Montgolfier : elle l’a abandonné aux physiciens qui amusent les foules et aux esprits malades qui ont abandonné le problème du mouvement perpétuel pour celui de la navigation aérienne.

Après avoir considéré la terre comme un aimant, il reste à l’envisager comme un foyer de chaleur. Tout le monde sait que si l’on descend à une profondeur considérable au-dessous de la surface du sol, on trouve des températures beaucoup plus élevées, qui sont indépendantes des saisons. M. Cordier, qui a réuni un grand nombre d’expériences faites dans les mines et sur les eaux de sources, a montré que l’accroissement de la température avec la profondeur n’est pas partout rigoureusement la même, mais qu’on peut en moyenne admettre que le thermomètre monte d’un degré quand on descend de 33 mètres. Il en résulte qu’à une distance assez faible on trouverait déjà des températures capables de fondre le fer et la plupart des corps que nous connaissons. L’écorce solide de notre globe a une très petite épaisseur, moindre en comparaison que celle de la coquille d’un œuf. L’instabilité de cette frêle enveloppe nous est fréquemment révélée par les tremblemens de terre, qui comptent au nombre des plus effrayantes manifestations de l’activité souterraine de notre planète. La cause en reste encore entièrement inconnue : les uns l’attribuent à l’ascension subite de vapeurs ou de laves dans des cavités souterraines rapprochées de la surface, les autres à l’irruption des eaux marines dans les profondeurs ignées du globe, d’autres enfin au tassement de massifs montagneux, formés de parties incohérentes qui s’affaissent subitement. Quelle que soit la cause de l’impulsion primitive, elle se propage en obéissant aux lois ordinaires de la mécanique, en faisant naître sur son passage des mouvemens ondulatoires de diverse nature : tantôt ils sont surtout développés dans le sens vertical, tantôt ils sont accompagnés d’un tangage et d’un roulis qui amènent les effets les plus désastreux. La force vive produite par une explosion se propage en tous sens jusqu’à ce que, venant se perdre à la surface terrestre, elle imprime à tous les objets un choc d’autant plus violent qu’ils sont plus isolés et plus saillans : on peut expliquer ainsi qu’on n’ait point ressenti parfois, au fond des mines, des mouvemens assez marqués à la surface du sol. Si Strasbourg ou Anvers étaient jamais agités par un violent tremblement de terre, les magnifiques cathédrales qui en sont l’ornement seraient certainement renversées plus facilement que les maisons et les édifices qu’elles dominent. Le tremblement de terre qui, en 1855, agita d’une manière effrayante la vallée du Rhône, auprès de Vispe, fut légèrement ressenti dans une partie de la vallée du Rhin. À Strasbourg, la secousse, extrêmement faible dans les maisons, fut beaucoup plus marquée sur la plate-forme qui sert d’appui à la flèche de la cathédrale ; le gardien qui l’habite vit de l’eau se projeter en dehors d’un grand bassin où on a l’habitude d’en garder. C’est cette concentration subite d’une immense force vive dans les parties les plus superficielles du sol qui donne lieu à ces singuliers phénomènes de projection qu’on a signalés dans les tremblemens de terre de Lisbonne, de Murcie, de Valence, de la Guadeloupe, et particulièrement dans ce terrible tremblement de terre des Calabres qui, en 1783, coûta la vie à 130,000 personnes. Lors du tremblement de terre très récent qui vient d’agiter la Basilicate et la Principauté-Citérieure, on a vu en beaucoup de points tous les objets légers jetés à de grandes distances, les meubles les plus lourds entraînés avec rapidité, les vitres éclatant en une infinité de débris.

La plupart des tremblemens de terre sont annoncés et accompagnés par des bruits souterrains qui d’ordinaire ressemblent au roulement lointain de lourdes voitures sur le pavé ; mais ce phénomène n’a rien de constant. M. de Humboldt rapporte que le fameux tremblement de terre qui détruisit Riobamba ne fut précédé d’aucun bruit ; vingt minutes seulement après le premier choc, on entendit un frémissement souterrain, mais seulement au-dessous de Quito, assez loin du centre de l’ébranlement. Les ondes sonores qui se propagent dans les couches terrestres sont indépendantes des ondes qui viennent remuer la surface du sol ; elles voyagent avec une autre vitesse et souvent dans une autre direction. Suivant M. Jules Schmidt, professeur à Bonn, la vitesse des bruits souterrains qui accompagnent les tremblemens de terre n’est pas supérieure à la vitesse du son dans l’eau, qu’on a pu déterminer par l’expérience. Quant aux ondulations proprement dites, on peut affirmer qu’elles se propagent beaucoup plus rapidement dans les parties solides que dans l’eau. Il arrive en effet fréquemment, surtout au Chili, qu’après un tremblement de terre d’énormes vagues arrivent de la haute mer et se précipitent sur la côte : le lit solide de l’Océan-Pacifique transmet le mouvement ondulatoire beaucoup plus vite que l’Océan lui-même, car ces marées extraordinaires ne précèdent jamais les oscillations, et en sont souvent séparées par un intervalle assez long.

Il y a longtemps qu’on a signalé une coïncidence entre les tremblemens de terre et les phénomènes volcaniques. M. de Humboldt en a cité de nombreux exemples. Dès l’époque de son voyage en Amérique, il attribuait les tremblemens de terre qui détruisirent Cumana en 1797 et Caracas en 1812 à l’influence des volcans des Antilles. Il ne semble pas éloigné d’admettre aujourd’hui que les tremblemens de terre proprement dits, qui étendent leur influence sur une partie assez considérable de la surface terrestre, sont indépendans des éruptions volcaniques. Les volcans, avant de décharger les vapeurs et les gaz souterrains, ébranlent fréquemment la région qui les environne ; mais cette agitation n’est que locale, et n’a point son origine à la même profondeur que les vibrations souterraines qui se communiquent à d’énormes distances : on en eut un exemple lors du fameux tremblement de terre de Lisbonne, qui se propagea d’une part jusqu’en Laponie, et de l’autre jusqu’à la Martinique. Les tremblemens de terre agitent fréquemment des contrées non volcaniques ; mais quand un volcan actif se trouve compris dans la zone d’ébranlement, il n’est pas rare qu’il préserve les villes qui l’avoisinent contre la destruction, et agisse comme une véritable soupape de sûreté. L’instinct populaire, qui a ses racines dans l’expérience des siècles, ne s’y trompe point, et dans les régions volcaniques, aussitôt que les premières secousses des tremblemens de terre se font sentir, on interroge avec anxiété l’état du volcan voisin. Pendant le tremblement de terre qui vient de se faire sentir dans une partie du royaume des Deux-Siciles, Naples, si rapprochée du Vésuve, n’a éprouvé que des chocs trop faibles pour renverser les maisons, tandis que Potenza, la capitale de la Basilicate, a été presque entièrement détruite. Le Vésuve est, depuis deux ans environ, entré dans une période d’activité chronique, et, bien qu’au moment même des premières secousses il n’y eut pas d’éruption véritable, il est peut-être permis d’attribuer la préservation de Naples au dégorgement du Vésuve. Deux jours après le commencement du tremblement de terre, le volcan, jusque-là peu démonstratif, donna issue à une grande quantité de fumée, et rejeta des scories en grande abondance.

Dans les régions volcaniques des Andes, on se croit garanti contre les effets les plus désastreux des tremblemens de terre tant que les volcans continuent à fumer ; mais quand on voit disparaître les panaches blanchâtres qui en couronnent les sommets, on s’attend aux plus terribles catastrophes. Le 2 février 1797, le nuage qui environnait depuis des mois entiers le sommet du volcan de Pasto disparut subitement ; au même moment, la ville de Riobamba, qui est à soixante lieues de cette montagne, était entièrement détruite par un tremblement de terre qui ébranla une immense surface.

Il n’est pas sans intérêt de comparer la statistique des tremblemens de terre à celle des éruptions volcaniques, bien que nous n’ayons pour les établir que des documens encore insuffisans. M. von Hoff a publié dans les Annales de Poggendorf plusieurs listes des tremblemens de terre qui ont eu lieu dans les diverses parties du globe depuis 1821 jusqu’à 1836. Il suffit de jeter les yeux sur ce consciencieux travail pour voir qu’il ne se passe pas un mois sans qu’on éprouve des secousses sur un ou sur plusieurs points de la terre. Le nombre des éruptions volcaniques doit s’élever à peu près à vingt-huit chaque année sur la terre entière ; mais quoique ce chiffre ne soit pas très différent de celui des tremblemens de terre annuels, il n’en résulte pas clairement qu’il y ait une connexité directe entre ces deux ordres d’événemens, parce que les points terrestres où ils ont lieu simultanément sont, dans la plupart des cas, situés à des distances immenses.

L’activité interne de notre planète ne se trahit pas seulement par des effets dynamiques qui embrassent une partie considérable de la surface, elle se concentre en quelque sorte en certains points qui sont le siège des phénomènes volcaniques. C’est à M. de Humboldt qu’on doit d’avoir élargi la définition de la volcanicité, et de l’avoir appliquée à toutes les réactions que fait naître une communication constante ou périodique entre les régions souterraines de notre planète et l’atmosphère qui l’environne. Les jets intermittens d’eau chaude, tels que le grand Geyser et le Strokkr en Islande, peuvent donc déjà être considérés à bon droit comme des phénomènes subordonnés à la volcanicité terrestre. À un degré plus élevé, il faut placer les sources de gaz auxquelles on donne encore le nom impropre de salses. Elles émettent par de petites ouvertures coniques, véritables volcans en miniature, des matières très diverses, de la vapeur d’eau, du sel marin, du soufre, des combinaisons de soufre et de carbone avec l’hydrogène, de l’acide carbonique, de l’azote, de la naphte, de l’acide borique, ou simplement de la boue. Les vapeurs qui sont rejetées par ces petits soupiraux varient parfois à d’assez courts intervalles. Quand M. de Humboldt visita les volcancitos de Turbaco, à peu de distance du port de Cartagena de Indias, le mélange gazeux qui s’en échappait n’était point inflammable. Joachim Acosta, qui visita la même localité en 1850, put enflammer ces gaz avec une grande facilité. Parrot ne put allumer en 1811 ceux qui sortent des volcans boueux de la presqu’île de Taman. Gobel, vingt-trois ans après, les trouva inflammables. Les contrées les plus riches en sources volcaniques, si ce mot pouvait être employé, sont la Sicile, le Modenais, la région qui avoisine le Caucase, l’Islande, l’île de Java et la Chine. Il y a longtemps que, dans ce dernier pays, on a inventé des procédés de sondage très ingénieux pour aller chercher à d’immenses profondeurs du gaz d’éclairage et du sel marin, et créer en quelque sorte des salses artificielles.

L’expression la plus complète de l’activité souterraine doit être cherchée dans les volcans eux-mêmes ; mais elle y revêt aussi des caractères très variables. Quand la pression continuelle des matières souterraines parvient à vaincre en un point de la terre la résistance des parties solides qui en forment l’enveloppe, les couches superficielles se soulèvent sous forme de montagne arrondie : la première éruption, pareille à l’explosion d’une mine, arrache la partie supérieure de cette protubérance ; c’est à l’entonnoir qui se trouve ainsi ouvert au sommet du volcan que l’on donne le nom de cratère de soulèvement. Au centre de ces cirques s’élèvent en dôme les matières souterraines que recouvrent bientôt les débris incohérens rejetés par le volcan ; mais la nature ne procède pas toujours de la même manière. Quelquefois la première explosion rejette une telle abondance de débris, que le terrain, au lieu de garder la forme d’un cône de soulèvement, s’écroule et s’affaisse en masse. M. de Humboldt donne à ces cavités le nom de cratères-lacs, parce qu’ordinairement elles sont remplies d’eau. Dans ce nombre, on peut citer les lacs qu’on rencontre dans la région volcanique de l’Eifel, et qui portent le nom de maaren.

Il faut que l’émersion des roches souterraines s’opère sans trop de violence pour qu’un volcan conserve un véritable cratère de soulèvement : aussi l’on peut remarquer que ceux qui rentrent dans cette catégorie n’ont jamais qu’une hauteur moyenne ; mais quand les matières souterraines se sont fait jour avec une très grande force et se sont élevées à une très grande hauteur, il ne reste plus trace d’un cirque primitif. Les roches éruptives débordent celles qu’elles avaient d’abord soulevées et rompues, et s’amassent sous forme d’immenses dômes et de cloches rarement percés par un cratère. C’est dans cette catégorie que rentrent les magnifiques volcans des Andes, dont les sommets sont couverts de neiges éternelles.

M. de Humboldt donne la hauteur exacte des principaux volcans connus. L’élévation des montagnes ignivomes est extrêmement variable. La plus basse se trouve au Japon dans l’île Kolima et a seulement 700 pieds de hauteur ; la plus élevée de toutes celles que l’on connaisse est le Sahama, qui fait partie des Andes de la Bolivie, et dont Pentland estime la hauteur à 20,970 pieds. La comparaison des volcans de la Méditerranée, de Stromboli, du Vésuve et de l’Etna avait fait croire pendant longtemps qu’ils ont des éruptions d’autant plus fréquentes qu’ils sont moins élevés ; mais M. de Humboldt cite des exemples qui démontrent la fausseté de cette opinion. Le gigantesque volcan Sangay, qui domine le plateau de Quito, a été mesuré jadis par Bouguer et La Condamine. Bien qu’il atteigne 16,000 pieds, il est dans un état continuel d’irritation, tout à fait semblable à celui qui, depuis Homère jusqu’à nos jours, a été observé au Stromboli, qui ne dépasse point 2,775 pieds.

Les développemens que M. de Humboldt consacre à la géographie des volcans présentent un intérêt d’autant plus vif, qu’il n’a voulu accepter aucun document, aucune nomenclature de seconde main, et a toujours pris la peine de remonter aux sources originales. Cette œuvre de patiente érudition est fréquemment relevée par de curieux détails, dont les plus piquans sont surtout empruntés à l’ancienne littérature espagnole. Les magnifiques contrées qui furent envahies par les conquistadores ne pouvaient manquer de faire une vive impression sur l’imagination de ces aventuriers audacieux ; mais on verra dans le récit suivant que le spectacle des Andes, des Cordillères et de leurs volcans excita dans leur esprit une curiosité qui n’avait rien de scientifique.

« Le volcan de Masaya, dont, sous le nom de l’Enfer de Masaya, la réputation s’était répandue au loin dès le commencement du XVIe siècle et fut l’objet de rapports adressés à l’empereur Charles-Quint, est situé entre les deux lacs de Nicaragua et de Managua, au sud-ouest du ravissant village indien Rindiri. Au mois de juin 1529, l’historien espagnol Gonzales Fernando de Oviedo en fit le premier l’ascension, qui fut tentée huit ans après lui par le moine dominicain fray Blas de Castillo. Partageant la croyance absurde que la lave fluide du cratère était de l’or fondu, fray Blas s’adjoignit un moine franciscain des Flandres aussi avide que lui, fray Juan de Gandavo. Tous deux, mettant à profit la crédulité des émigrans espagnols, fondèrent une société par actions pour retirer le précieux métal à frais communs. Eux-mêmes, ajoute le satirique Oviedo, se déclarèrent, en leur qualité d’ecclésiastiques, dispensés de tout concours pécuniaire. Le rapport que fray Blas de Castillo envoya à l’évêque de Castillo del Oro, Thomas de Verlenga, pour raconter comment il accomplit son audacieuse entreprise, n’est connu que depuis la découverte faite en 1840 de l’ouvrage d’Oviedo sur Nicaragua. Fray Blas, qui avait auparavant servi sur un navire comme matelot, voulut employer la méthode des habitans des îles Canaries, qui se suspendent par une corde au-dessus de la mer pour recueillir sur des falaises à pic la matière colorante de l’orseille (lichen roccella). On consacra plusieurs mois à de nombreux travaux préparatoires pour faire avancer sur le précipice une poutre de plus de trente pieds de longueur, munie d’un treuil et d’une grue. Le moine dominicain, la tête couverte d’un casque en fer et le crucifix en main, se fit descendre avec trois autres membres de la société : ils passèrent une nuit entière sur la partie solide du fond du cratère, et s’épuisèrent en vains efforts pour recueillir le prétendu or fondu avec des vases en terre, enfermés dans des bassins en fer. Pour ne pas décourager les actionnaires, ils convinrent de dire, quand on les retira, qu’ils avaient trouvé de grandes richesses, et que l’Enfer de Masaya méritait réellement d’être appelé le Paradis de Masaya.. L’opération fut depuis plusieurs fois renouvelée, jusqu’à ce que le gouverneur de Grenade, la ville voisine, suspectant une fraude ou l’intention de tromper le fisc, défendit qu’on redescendît avec des cordes dans le cratère. Ceci arriva dans l’été de 1538 ; mais en 1551 le doyen du chapitre de Léon, Juan Alvarez, n’en reçut pas moins de Madrid la naïve permission « d’ouvrir le volcan et d’exploiter l’or qui s’y trouvait contenu. » Telle était la crédulité populaire au XVIe siècle ; mais n’a-t-il pas fallu qu’en 1822, à Naples, Monticelli et Covelli prouvassent, par une analyse chimique, que les cendres rejetées le 28 octobre par le Vésuve ne contenaient point d’or ? »

Ce sera toujours une honte pour l’Espagne de n’avoir rien tenté pour l’avancement des sciences pendant la longue période de sa domination dans l’Amérique. Les tristes bruits de cette indifférence se font encore sentir aujourd’hui, et les nombreux états sortis de la décomposition de son vaste empire ne sont connus que par les descriptions imparfaites de quelques voyageurs étrangers. M. de Humboldt exprime le regret que l’Amérique centrale (en comprenant sous ce nom Costa-Rica, Nicaragua, San-Salvador et Guatemala) n’ait pas encore été explorée avec soin. Cette région est, avec Java, la plus volcanique de la terre. Nous avons nous-même rendu compte ici récemment des travaux de M. Junghuhn, qui a comblé une lacune importante en décrivant les volcans javanais [14]. Les îles de la Sonde ne contiennent pas moins de cent vingt volcans, dont cinquante-six ont fait éruption pendant le XIXe siècle ou la dernière moitié du XVIIIe. L’Amérique centrale peut rivaliser sous ce rapport avec les possessions hollandaises : M. de Humboldt y compte vingt-neuf volcans, dont dix-huit ont été actifs, pendant la même période. Il est d’autant plus étonnant qu’on les connaisse encore si mal, que la plupart sont très facilement accessibles, et que très peu d’entre eux dépassent la hauteur de l’Etna et du pic de Ténériffe.

E nous est impossible de suivre M. de Humboldt dans la description des nombreuses chaines volcaniques du globe ; mais quelques résultats principaux méritent d’être rapportés. Veut-on savoir combien il y a en tout de volcans proprement dits sur la terre ? M. de Humboldt en compte jusqu’à quatre cent sept, et dans ce nombre on peut en considérer deux cent vingt-cinq comme actifs, en rangeant dans cette catégorie ceux qui ont fait éruption dans le siècle présent ou la moitié du siècle dernier. Parmi ces deux cent vingt-cinq, bouches ignivomes, il n^y en a que soixante-dix, par conséquent un peu moins d’un tiers, sur les continens ; les autres sont insulaires. C’est dans les îles de la Sonde et les Moluques, dans l’archipel des îles Aleutiennes et des Kouriles qu’ils sont en plus grand nombre. Les sept huitièmes des volcans actifs sont semés sur les contours de l’Océan-Pacifique, depuis le Chili jusqu’au détroit de Behring, et de là jusqu’aux abords de l’Océan-Indien. M. de Humboldt n’admet pourtant pas, avec certains géologues, que le voisinage de la mer entretienne l’activité volcanique : il y a des volcans qui en sont séparés par d’immenses distances, par exemple ceux de la chaîne centrale du continent asiatique ; les points par où les matières souterraines peuvent se donner issue sont groupés sur les grandes lignes de fracture terrestres. Comme la configuration des côtes est due au même système de dislocation, il n’est pas étonnant qu’elle détermine ordinairement la position des volcans. Ces vues coïncident exactement avec celles de M. de Buch et de M. Elie de Beaumont. Suivant ce dernier, les nombreux soupiraux volcaniques qui enceignent l’immense Océan-Pacifique ont été ouverts du même coup, quand la chaîne des Andes a été soulevée, événement qui semble être postérieur à l’apparition de l’homme sur la terre. « Ce fut sans doute, écrit-il à ce sujet dans sa notice sur les systèmes de montagnes, un jour redoutable dans l’histoire des habitans du globe, et peut-être même dans l’histoire du genre humain, que celui où cette immense batterie volcanique vint à gronder pour la première fois. La ride de l’écorce terrestre à laquelle on peut rapporter l’origine du système des Andes paraît avoir fait éclater des volcans dans tous les systèmes de montagnes plus anciens qu’elle a rencontrés. Les tronçons discontinus et diversement orientés de cette immense traînée de volcans peuvent être cités à l’appui de l’une des plus belles théories de M. de Buch comme autant d’exemples de volcans alignés, soit au pied, soit sur la crête de chaînes de montagnes appartenant, par leur origine première et par leur direction, à différens systèmes plus ou moins anciens. Les volcans sont alignés entre eux suivant les directions propres à ces systèmes, mais ils n’existent que dans la zone où le nouveau ridement s’est fait sentir. Leurs différens groupes, pris chacun en masse, en jalonnent la direction, mais d’une manière assez confuse, et ils dessinent, surtout vers ses extrémités, des configurations bizarres où se montre, dans sa sauvage grandeur, la puissance que la nature s’est réservée pour échapper aux lois régulières qu’elle s’est tracées elle-même. Ainsi on voit, sur les belles cartes, de M. de Buch, vers la limite sud-est du continent asiatique, une série nombreuse de volcans suivre une direction polygonale et se recourber sous la forme d’un hameçon immense autour de l’Ile de Bornéo et de la presqu’île de Malacca. Une autre traînée de volcans se sépare de celle-ci pour se diriger vers la Nouvelle-Zélande. La longue file des volcans du Chili tient aussi comme un chaînon extrême à cette grande chaîne volcanique en zigzag, qui, s’appuyant sur un demi-grand cercle de la terre, marque la limite entre la grande masse des terres américaines et asiatiques et la vaste étendue maritime de l’Océan-Pacifique. »

En examinant de plus près encore la répartition des montagnes ignivomes sur le globe, M. Élie de Beaumont a fait voir qu’outre la ceinture circulaire qui embrasse les volcans des îles de la Sonde, du Japon, des îles Aleutiennes, de l’Amérique centrale, de la Nouvelle-Grenade et de Quito, il y en a deux autres, placées à angle droit sur la première et perpendiculaires entre elles, qui avec la première découpent la surface entière du globe en huit quartiers parfaitement égaux. L’un de ces cercles joint le Vésuve à l’Etna, marque la direction des volcans éteints de l’Auvergne, passe non loin de l’Islande, de l’île de Juan Mayen, du mont Saint-Elie, et va couper exactement le volcan de l’île Hawaii et le mont Érèbe, que sir James Clarke Ross vit fumer sous les neiges antarctiques. Le troisième cercle enfin, qui joint l’Etna au pic de Ténériffe, dessine l’axe des volcans de la Méditerranée, passe près de l’Ararat, coupe les îles Moluques et avoisine Java et la Nouvelle-Zélande.

Il n’était pas inutile de montrer qu’en observant les effets de la volcanicité terrestre, on découvre sur le globe des lignes aussi remarquables que celles que révèle l’étude du magnétisme. Toutes les fonctions cosmiques sont assujetties à certaines lois géométriques qui tiennent à la forme même de notre planète. C’est par ce lien que se rattachent tous les phénomènes divers auxquels M. de Humboldt a consacré le quatrième volume de son Cosmos ; il y a décrit la terre à l’état planétaire, il l’a mesurée, pesée, envisagée comme un foyer de chaleur, de magnétisme, et pendant la durée passagère des aurores boréales comme source de lumière ; il ne lui reste plus maintenant qu’à peindre les spectacles variés de la surface terrestre. Le relief des continens, la météorologie terrestre et marine, la géographie des plantes et des animaux, voilà les sujets féconds qui doivent couronner ce grand ouvrage, qui, avant d’être achevé, a déjà pris sa place parmi les monumens scientifiques de notre âge. M. de Humboldt est parvenu à accomplir le projet qui dès l’antiquité avait excité l’ambition de Pline l’Ancien et qu’au XVIIe siècle notre illustre philosophe Descartes avait rêvé d’accomplir, quand il écrivit quelques fragmens qui nous sont restés d’un grand ouvrage qu’il voulait intituler le Monde. Si l’on compare l’œuvre de M. de Humboldt aux encyclopédies scientifiques des siècles précédens, on y trouvera, au lieu d’arides et minutieuses descriptions, de riches nomenclatures, des aperçus profonds et généraux, des peintures grandioses, le sentiment ému de la nature prêtant un charme particulier aux considérations les plus techniques. Le Cosmos effacera d’un grand nombre d’esprits chagrins et prévenus cette singulière pensée que la poursuite des vérités scientifiques ne peut s’allier à un sentiment poétique élevé. Personne ne songe à nier que la contemplation du monde extérieur ne soit pour l’âme une source intarissable de joies aussi pures que profondes ; mais pourquoi supposer qu’elles s’affaiblissent, quand l’esprit découvre les rouages qui mettent en mouvement les diverses parties de l’univers et les lois qui en assurent la stabilité ? Par une singulière contradiction, ceux qui affectent de redouter que la science ne dépouille la nature de ses charmes appartiennent aux écoles philosophiques qui se posent en ennemies du matérialisme : la contemplation non raisonnée de la nature n’est pourtant autre chose qu’une simple sensation. Le spectacle de l’univers n’éveille dans l’âme des émotions d’un ordre supérieur que quand la raison est en état de comprendre l’ordre universel. La science resserre les liens entre le monde physique et l’intelligence où il se reflète, elle jette ainsi les fondemens d’une vraie philosophie de la nature.


AUGUSTE LAUGEL.
REVUE MUSICALE



Il nous faut aujourd’hui procéder avec ordre, car tous les théâtres lyriques de Paris sont dans un état de fécondité alarmante. On ne sait à quels accords prêter l’oreille, ni à quel chef-d’œuvre donner la préférence. Dans une situation aussi embarrassante, il n’y aurait qu’à suivre la règle de conduite que conseille Pascal : « Il a quatre laquais, et je n’en ai qu’un, cela est visible, il n’y a qu’à compter ; c’est à moi à céder, et je suis un sot si je conteste. » Cependant autre siècle, autres mœurs : si la raison que donne Pascal est encore la meilleure, ce n’est pas impunément que nous vivons dans un temps d’égalité ennemi de la fraude. Les théâtres lyriques ont leur hiérarchie établie d’après la grandeur de la salle et la pompe du spectacle, mais il y a des droits acquis d’antériorité qui obligent la critique comme le plus simple des mortels. À ce titre, c’est le Théâtre-Italien qui doit nous occuper d’abord.

L’opéra de M. de Flotow, Marta, dont nous avons déjà signalé l’apparition au théâtre Ventadour, n’y a pas reçu, ce nous semble, tout l’accueil que mérite cet agréable ouvrage. La pièce est pourtant intéressante, d’une gaieté tempérée et pleine de grâce. La musique répond parfaitement à la nature du sujet ; elle est facile, légère, et ne manque même pas d’une certaine distinction. Le chœur de l’introduction, le petit duo qui suit entre lady Henriette et Nancy, le joli chœur des servantes et le finale du premier acte sont des morceaux bien conçus et agréablement écrits. Au second acte se trouve le joli quatuor que tout le monde a remarqué, et qui rend à merveille tous les incidens d’une scène piquante entre les deux fermiers et les deux fausses servantes. La romance irlandaise, un vrai petit chef-d’œuvre de sentiment, dont M. de Flotow a tiré un bon parti, la chanson du porter, le quintette avec chœur et le duo entre Nancy et Plumkett, complètent cette jolie partition, qui ne vise point à s’inscrire parmi les chefs-d’œuvre. Sans doute la phrase mélodique de M. de Flotow est généralement un peu courte, il emploie trop fréquemment le même genre de rhythmes, et son instrumentation, toujours suffisante et quelquefois ingénieuse, manque d’originalité ; mais, par le temps qui court, où sont donc les génies inventeurs de nouvelles formes qui ne tombent pas, comme l’auteur du Tannhäuser, dont la partition est là sous mes yeux, dans le fouillis épique et déclamatoire ? Une fois que, pour atteindre je ne sais quelle profondeur mystique, on fait bon marché de la beauté de la forme, on arrive facilement à l’absurde, et par l’absurde à la barbarie. Dieu nous délivre de cette musique de métaphysiciens dont la pauvre Allemagne s’est grisée depuis quelques années ! Je préfère les catégories impératives de la « raison pure » de Kant à l’ouverture de l’opéra du Tannhäuser, que j’ai entendue trois fois aux concerts de Paris. Si Mlle de Saint-Urbain, qui était chargée du rôle important de lady Henriette dans l’opéra de M. de Flotow, avait un talent égal à ses prétentions, si elle chantait juste et ne manquait pas de distinction, l’ouvrage eût été mieux apprécié ; car enfin quelles sont les objections que j’ai entendu faire contre cet opéra, où Mme Nantier-Didiée, MM. Mario et Graziani étaient fort bien dans leur rôle ? Que c’est de la petite musique allemande, et qu’au Théâtre-Italien on veut des œuvres et des interprètes qui viennent du beau pays où fleurissent les citronniers. À la bonne heure, mais alors il faut renvoyer la moitié de la troupe actuelle, où il y a plus de Bas-Bretons et de Normands que d’Italiens. J’admire vraiment ce bon public du théâtre Ventadour, qui, sur la foi des traités, croit applaudir des Italiens parce qu’il entend prononcer les mots de félicita par des organes alpestres, comme on les qualifiait déjà du temps de Charlemagne.

Mais ce qui est vraiment italien et porte des traces visibles du beau soleil qui l’a vu naître, c’est l’opéra bouffe en deux actes qu’on vient de donner tout récemment, Don Desiderio, de M. le prince Joseph Poniatowski. Issu d’une branche de l’illustre famille qui a donné un roi à la Pologne, M. de Poniatowski est né, je crois bien, en Italie, où il a passé sa belle jeunesse à chanter et à composer des duetti d’amore. Mettant à profit les doux loisirs que lui a faits la politique de l’Europe depuis la chute du premier empire, M. de Poniatowski a contracté les goûts de sa nouvelle patrie et s’est fait dilettante, ne pouvant être un héros comme celui de ses pères qui est mort à la bataille de Leipzig. Doué d’une belle voix de ténor, assure-t-on, musicien éclairé, chantant à merveille et s’accompagnant de même, M. de Poniatowski a réalisé dans sa personne un de ces types de prince mélomane comme on en trouve dans Lélia et autres conceptions romanesques de Mme Sand. M. de Poniatowski a composé plusieurs opéras, parmi lesquels Don Desiderio, représenté à Rome, je ne sais plus en quelle année, avec un de ces succès comme on sait les faire en Italie. Le sujet est emprunté à une comédie de Giraud, et déroule les vicissitudes d’un homme excellent qui porte malheur à tous ceux auxquels il s’intéresse. Il en résulte une succession de scènes comiques que M. Zucchini fait très bien ressortir. La musique est facile, légère, appropriée à la situation, et puisée en grande partie dans le grand fleuve rossinien, car M. de Poniatowski est un homme de trop bonne compagnie pour vouloir se singulariser. Nous avons remarqué au premier acte l’introduction et un joli sextuor ; au second acte, un duo, pour soprano et baryton, plein de verve, une jolie cavatine de ténor que M. Mario chante avec beaucoup de charme, et un chœur pour voix d’hommes qui a de l’entrain. À tout prendre, Don Desiderio est un ouvrage qu’on écoute sans fatigue et qui fait honneur à M. de Poniatowski, dont la position au sénat conservateur n’en sera point affaiblie. Heureux les sénateurs à qui la politique laisse assez de gaieté dans l’esprit pour écrire des opéras bouffés !

Apres le Médecin malgré lui de M. Gounod, qui a eu la fortune que je lui avais prédite, le Théâtre-Lyrique, qui cherche toujours un succès, vient de reprendre la Perle du Brésil, opéra en trois actes de M. Félicien David. Je ne connais pas d’histoire plus lamentable et qui soit d’un plus haut enseignement que celle de M. Félicien David, musicien charmant ; qui, après une vie obscure et douloureuse, passe tout à coup à une éclatante renommée. L’œuvre exquise, le Désert, qui valut à M. Félicien David une illustration si spontanée, et, disons-le hardiment, si disproportionnée avec son objet, est restée une date peu glorieuse pour cette critique d’aventure qui n’a d’autres principes d’admiration que la curiosité de l’oreille. À propos de ce trémolo suraigu des violons, qui a la prétention de peindre le lever de l’aurore, on a proclamé que le Désert était un grand événement dans l’art ! M. Félicien David eut le malheur d’être comparé à Mozart, à Haydn, par des juges accrédités. S’il n’a pas été tué sous le coup de ce pavé, peu s’en faut, car M. Félicien David ne s’est jamais complètement guéri de la blessure qu’il en a reçue. Engoué outre mesure de la niaiserie qu’on appelle la musique pittoresque, M. Félicien David a recommencé le Désert sous un nouveau titre, Christophe Colomb, qui n’a pas eté accueilli de même par le public, et qui nous a valu des ébauches d’écolier comme le Selam ! Enfin, après avoir essayé de chanter tour à tour la création du monde, Dieu et les saints, après avoir composé de la musique de chambre et d’agréables symphonies aux pâles couleurs, M. Félicien David s’est décidé à aborder le théâtre. La Perle du Brésil est le premier et l’unique fruit de cette détermination. La première représentation a eu lieu au Théâtre-Lyrique, avec un succès tempéré par le coup d’état, le 22 novembre 1851. La fable de la Perle du Brésil n’a évidemment d’autre prétention que d’offrir au compositeur un cadre à peu près semblable à celui de Christophe Colomb, qui, par la couleur tranchée des situations, reproduisait l’ingénieuse fiction de la caravane traversant le désert. Il s’agit encore de reconduire le musicien vers le pays de la lumière, qui l’avait si bien inspiré une première fois, et de lui faire chanter tour à tour les brises de la mer et la riche nature des tropiques. Voilà pourquoi le premier acte se passe à Lisbonne, le second sur un vaisseau, au milieu de l’Océan, et le troisième au Brésil, d’où vient la belle Zora, qui se trouve être la fille d’un chef de tribu enlevée par les Européens. Le fil conducteur de cette symphonie dramatique est l’amour de Lorenz, un brave officier portugais, pour l’incomparable Zora, amour qui est traversé par l’amiral portugais, dom Salvador. Tout cela n’est pas plus invraisemblable ni plus usé que ce qu’on fait chaque jour sur les plus grands théâtres du monde, témoin la Magicienne, dont nous aurons à nous occuper.

La musique de la Perle du Brésil se distingue-t-elle beaucoup de celle de Christophe Colomb, qui avait de nombreuses analogies avec celle du Désert  ? Nous n’oserions pas l’affirmer tout d’abord. L’ouverture n’a rien qui la fasse remarquer, ce qui a lieu de surprendre de la part d’un compositeur qui manie très bien l’orchestre et qui a un penchant décidé pour le pittoresque. C’était le cas ou jamais de réunir dans une belle préface symphonique quelques beaux effets d’instrumentation, comme l’ont su faire Weber, Méhul et tant d’autres. On remarque au premier acte, non pas le chœur de femmes qu’on chante dans la coulisse et qui n’a rien qui le distingue d’une foule de prières semblables, mais le chœur d’hommes qui accompagne l’air que chante l’amiral dom Salvador. La romance pour voix de ténor, par laquelle Lorenz exprime son amour :

Zora, je cède à ta puissance,


est agréable, mais d’une mélodie vague. Citons encore un joli trio en canon au milieu duquel se détache la ballade que chante Zora sur des arpèges voluptueux, dont les effets ne sont pas nouveaux, et puis le finale rempli d’incidens, et dont la conclusion :

Dieu garde le saint Raphaël !


a de l’ampleur. Au second acte, dont la scène se passe sur le pont d’un grand vaisseau, il y a beaucoup de musique, peut-être même y en a-t-il trop : des airs de danse, une rondena sous la forme d’un chœur en harmonie plaquée, dont l’auteur abuse, ainsi que de l’emploi de la pédale ; un beau duo entre Lorenz et Zora, qui s’avouent leur amour, et dont le dernier mouvement en majeur est plein d’animation ; puis le quatuor, avec accompagnement du chœur, qui commence le finale, et dont la stretta éclate au milieu d’une tempête furieuse et d’effets confus. Au troisième acte, on distingue le morceau symphonique que l’auteur intitule le Rêve des Matelots, qu’on voit endormis sous de vertes savanes, morceau de musique pittoresque qui est le fort et le faible de M. Félicien David, puis le joli gazouillement qu’on intitule le Chant du Mysoli, un autre duo entre Lorenz et Zora, qu’on a jugé à propos de supprimer, et le finale, dans lequel se trouve encadrée la ballade de Zora qu’on a déjà entendue au premier acte.

On ne saurait contester les qualités réelles et charmantes de la jolie partition que nous venons d’analyser. Pourquoi donc l’effet général qui en résulte à la représentation ne répond-il pas tout à fait à l’estime qu’on a pour le musicien ? C’est que le talent de M. Félicien David manque un peu de variété aussi bien dans le choix des idées mélodiques, qui ne s’élèvent pas au-dessus des régions tempérées de la grâce, que dans les procédés matériels qui servent à les manifester. Son aimable génie se complaît trop dans la rêverie, dans l’expression de certains sentimens qui ne sont ni le jour ni la nuit, et qui se balancent au clair de lune dans une harmonie constamment susurrante, qui finit par vous alourdir la paupière. Il y a trop de la, la, la dans son opéra, un abus de l’harmonie plaquée et de la pédale dont le bourdonnement continuel devient fatigant. Son instrumentation est d’ailleurs moins originale qu’on n’est disposé à le croire, et le tout laisse désirer un peu plus de vitalité. Quoi qu’il en soit, la Perle du Brésil est fort bien chantée par Mme Carvalho, dont la voix aigrelette fait merveille dans le rôle important de Zora, et par M. Michot, qui ne sait que faire d’une très belle voix de ténor. Les chœurs, l’orchestre et l’éclat du spectacle peuvent valoir à la Perle du Brésil un certain nombre de représentations fructueuses.

L’Opéra, qui ne prodigue pas son bien, et qui ne se décide pas facilement à livrer au public quelque nouveauté dont son répertoire a pourtant un si grand besoin, vient de donner la Magicienne, grand opéra en cinq actes, qu’on étudiait depuis huit mois. Il y a, au milieu d’une nation aussi incroyablement mobile que la nation française, qui fait des révolutions politiques par simple passe-temps, des choses qui persistent et qui bravent l’ennui de tous et l’opinion des hommes les plus éclairés. Parmi ces choses futiles contre lesquelles vient se briser même la volonté des gouvernemens, il faut citer ce qu’on appelle depuis Louis XIV la tragédie lyrique en cinq actes, avec ses pompes, ses fredons et sa fausse grandeur. La société française a changé de fond en comble, la littérature a subi des modifications profondes, la musique a produit ses plus grands miracles ; mais la tragédie lyrique est restée la même, avec ses beautés de convention, qui ne trompent et n’amusent personne. Entre Robert le Diable, la Juive, Guillaume Tell, la Vestale, les Iphigénies de Gluck et les opéras de Rameau et de Lulli, qui a planté et vu naître ce beau rosier, il n’y a de différence que le génie du compositeur et les accidens de mise en scène. La poétique du genre est restée invariable. Il s’agit toujours d’un pompeux galimatias, d’une fable impossible, où les mots âme, flamme, ma foi, etc., sont prononcés par des pantins vivans qui s’épuisent à pousser des cris de forcenés. Ni l’oreille, ni l’esprit, ni le cœur ne se trouvent satisfaits d’un pareil spectacle, le plus triste auquel on puisse convier des êtres intelligens. On sort d’une représentation de l’Opéra, qui vous a tenu pendant cinq heures cloué sur une stalle étroite, où l’on ne peut livrer passage à son voisin sans se laisser écorcher les genoux, hébété de fatigue, de bruit et de lumière. Tout le monde est d’accord sur l’ennui mortel qu’on emporte d’une représentation de l’Opéra, où tout est factice, depuis ces monstres qui pirouettent et grimacent sur la scène jusqu’à ces êtres sans nom qui remplissent le parterre, et qui vous assourdissent de leurs froides et injurieuses acclamations. Eh bien ! il ne se rencontre pas un homme assez hardi pour réformer un genre de plaisir qui est devenu un supplice coûteux ; il n’y a pas un directeur qui ose porter la main sur cette vaste machine détraquée, où la musique n’est qu’un accessoire importun dont les spectateurs se passeraient fort bien.

Ce n’est pas la Magicienne qui fera cette révolution tant désirée à l’Opéra par tout ce qui a un peu de goût et de sens commun. Cette machine lyrique en cinq actes et plusieurs tableaux est conçue selon l’usage antique et mortellement solennel. Le merveilleux s’y combine fort mal avec la peinture des caractères humains ; le ciel, la terre et l’enfer s’entre-choquent dans un chaos qui ressemble beaucoup au chaos dont parlent les vieilles théogonies, « avant la naissance de l’Amour. » Le sujet est tiré d’une légende populaire qui remonte au XIe siècle et même au-delà, car la fée Mélusine est d’origine gauloise et appartient au merveilleux de la race celtique. Absorbée et sanctifiée par le christianisme, Mélusine est devenue le génie familier de plusieurs grandes familles féodales, entre autres de la famille de Lusignan, qui a régné à Jérusalem. « Deux versions existent, dit M. de Saint-Georges dans une note placée en tête de son poème, sur les aventures de la comtesse de Lusignan, vulgairement appelée Mélusine. Celle dont l’auteur s’est inspiré appartient au Poitou, où se trouvent encore les ruines du château de Lusignan, » qui passe pour avoir été édifié par la fée dans une nuit d’incantations. Puisque M. de Saint-Georges ne s’est point astreint à reproduire scrupuleusement l’une ou l’autre des deux versions légendaires qui courent sur lafata Mélusine, nous suivrons la donnée qu’il avait le droit et qu’il a trouvé bon de choisir.

Le comte de Poitou attend impatiemment René, vicomte de Thouars, qu’il donne pour époux à sa fille Blanche, et qui revient de la croisade. Le château est en fête, lorsqu’arrive un pèlerin qui demande l’hospitalité. On le questionne sur le but de son voyage, et il répond qu’il vient de la Palestine, où les soldats de Dieu combattaient sous un « ciel tout en feu. » Il annonce le prochain retour de René de Thouars, chargé d’un message pour le roi de France. Cette nouvelle remplit de joie le cœur de Blanche ; mais elle s’attriste aussitôt lorsque le pèlerin lui dit que René doit passer la nuit dans la forêt voisine du château, où se tient l’affreuse Mélusine, dont elle raconte l’histoire dans une ballade, qui commence ainsi :

Fraîche comme la fleur nouvelle,
Blanche comme un lis de nos bois,
L’amour a réuni sur elle
Toutes les grâces à la fois !…


Ces dons merveilleux de la comtesse Mélusine sont empoisonnés par une infirmité cruelle : belle comme un ange pendant le jour, elle devient hideuse et se change en monstre pendant la nuit. — Ah ! continue la fille du comte de Poitou :

Évitez la forêt voisine,…
Fuyez l’amour de Mélusine,
Car son amour donne la mort.

Le second tableau du premier acte nous montre précisément le beau René de Thouars endormi sous une tente au milieu d’une vaste forêt. Mélusine le fait veiller par des fées pendant qu’elle exprime l’amour violent qu’elle a conçu pour son captif. C’est la scène d’Armide renouvelée, mais non pas embellie. Il faut savoir que la puissance surnaturelle de Mélusine n’est qu’une puissance d’emprunt, qu’elle la doit au nécromancien Stello, qui a séduit sa jeunesse. Une lutte infernale s’établit entre ces deux êtres diaboliques, dont la pauvre Blanche de Poitou est d’abord la victime. Prête à épouser René qu’elle adore, Mélusine fait planer sur elle une accusation d’infidélité, et trompe René par un sortilège qui lui fait voir une fausse image de Blanche écoutant les propos d’amour de son jeune page Aloïs. Il en résulte une scène de rupture et de désespoir après laquelle Blanche se décida trop bénévolement à s’ensevelir dans un cloître. Au cinquième acte, tout s’explique. Le ciel se rassérène, Blanche épouse René, et Mélusine se fait chrétienne, n’ayant pu être une diablesse complète ; ce qui fait dire au chœur avec accompagnement de harpes :

Chantez, puissances éternelles !
Une urne revient au saint lieu !
Et sur vos harpes immortelles
Célébrez son retour à Dieu.

Je ne reprocherai pas au poème de M. de Saint-Georges de reproduire un grand nombre de situations déjà connues. Il n’y a rien de bien nouveau sous le soleil, et les combinaisons dramatiques ne sont pas infinies. C’est l’intérêt qui manque à ce long scénario, qui semble n’avoir été conçu que pour fournir des thèmes au décorateur. Aucun caractère n’y a de relief, et celui de Mélusine moins que tout autre. Blanche est une poupée, René un bellâtre, et le nécromancien Stello une espèce de croquemitaine qui ne fait peur à personne. Il en résulte une succession de scènes froides où les personnages s’agitent et se démènent sans faire partager au public les sentimens guindés qu’ils expriment dans une langue tendue et ampoulée. Je ne connais rien de plus triste que d’entendre exprimer à faux, sur un théâtre, les plus nobles sentimens de l’âme, d’y entendre prononcer par des bouches grimaçantes les mots de Dieu, d’amour, de prière, accompagnés de fredons ridicules et de cris de possédés. Qui donc nous délivrera de cet art du Bas-Empire ?

Toutes les fois que nous avons à nous occuper d’une œuvre nouvelle de M. Halévy, nous éprouvons un certain embarras. Musicien d’un vrai mérite, esprit distingué, caractère fort honorable, M. Halévy occupe dans l’école française un rang élevé que personne ne lui conteste. Il a obtenu de grands succès sur les deux théâtres lyriques qui suffisent au goût de la nation. Deux ou trois de ses partitions sont restées au répertoire et protégeront sans doute son nom dans la postérité. Il n’y a pas un opéra de M. Halévy, quelle qu’ait été sa fortune auprès du public, qui ne renferme des pages remarquables, des morceaux d’un style élevé dont on se souvient encore. Guida et Ginevra, Charles VI, la Reine de Chypre, le Juif errant, et plusieurs opéras-comiques qui ont été représentés avec plus ou moins de succès, n’ont pas affaibli la considération qui s’attache à l’auteur de la Juive, de l’Éclair, du Val d’Andorre, etc., parce que dans chacun de ces ouvrages M. Halévy a donné la mesure d’un talent supérieur qui manque, il est vrai, de variété, mais encore plus de prudence. C’est toujours pour nous un grand étonnement de voir un artiste aussi éclairé et aussi réellement modeste que M. Halévy s’embarquer sur la première chaloupe venue pour traverser un fleuve redoutable ! A quoi servent donc l’esprit cultivé, la finesse du goût et beaucoup d’expérience, puisque M. Halévy se trompe si souvent sur le mérite relatif des poèmes auxquels il confie sa destinée ? Meyerbeer, qui est un si grand nécromant, y regarde de plus près, et alors même qu’il accepte un libretto comme celui de l’Étoile du Nord, c’est qu’il y a vu deux ou trois situations propres à évoquer son génie méditatif. S’il existe des compositeurs qui peuvent dire comme Rameau : Je mettrais en musique jusqu’à la Gazette de Hollande, il y en a d’autres, en plus grand nombre, qui n’ont de véritable inspiration que lorsqu’ils sont aidés par les situations et les caractères dramatiques. Tel est M. Halévy, qui a fait un chef-d’œuvre du premier et seul bon poème qu’on lui ait donné, la Juive.

Il n’y a pas d’ouverture à la Magicienne, et tout le premier tableau ne forme qu’une introduction pompeuse, mais monotone. Je n’ai pas trouvé non plus que le chœur de femmes du second tableau eût rien de bien remarquable, ni que la romance que chante Mélusine fût d’une mélodie bien accusée. Au second acte, qui représente une salle souterraine du château de Lusignan, on trouve plusieurs belles phrases dans le duo entre Mélusine et le nécromancien Stello, celle par exemple qui accompagne ces paroles chantées par Mélusine :

L’amour ! sentiment ineffable !


La réponse de Stello est aussi fort distinguée, mais l’ensemble du morceau est défectueux, rempli d’interminables récitatifs qui étouffent l’émotion. Au troisième acte, qui est un peu plus varié que les deux premiers, on remarque la sérénade que chante le page Aloïs sous le balcon de sa maîtresse :

O ma souveraine !
Écoute ma peine,


une de ces mélodies un peu tristes que semble affectionner M. Halévy ; le chœur des villageois, et surtout la première partie du finale, formant un quatuor avec accompagnement du chœur, qui est d’un bel effet :

O sort fatal !… cette journée
Qui s’annonçait pour le bonheur…


La seconde partie de ce finale, qui exprime la terreur d’une foule éperdue au milieu d’un orage épouvantable soulevé par Mélusine, ne répond pas au commencement, et se perd dans un fracas de sons sans idées. Au quatrième acte se trouve la plus belle situation de tout l’ouvrage : nous voulons parler de la lutte du nécromancien Stello avec Mélusine, dont il est jaloux, et qu’il démasque aux yeux de René, qu’elle adore. Cela donne lieu à un trio qui aurait pu être un chef-d’œuvre, si l’auteur eût complété les phrases vraiment émues qui traduisent ces paroles :

Et quand, trompé par elle,
Ta bouche maudissait
Ton amante fidèle,…
Blanche pour toi priait !…


Mais, ainsi que cela arrive trop souvent à M. Halévy dans les morceaux d’ensemble dont il ne fixe pas le plan, le trio se termine par des cris désordonnés. Le cinquième acte est le plus important de tous, et si M. Halévy eût traité les quatre premiers avec le même succès, il aurait fait une œuvre plus saillante que la Juive. Blanche, désespérée de l’abandon de René, se décide à entrer dans un couvent. Elle exprime sa douleur par une romance d’un assez beau caractère :

Je vais au cloître solitaire
Prier, pleurer, et puis mourir.


Survient Mélusine aussi repentante, et qui raconte à Blanche tout le mal qu’elle lui a fait. Le premier ensemble du duo qui résulte de la rencontre de ces deux femmes rivales est fort bien, ainsi que la seconde partie, qui produit beaucoup d’effet. Le chœur des damnés, avec leur chef Stello, est d’une belle horreur ; mais ce qui est une inspiration de premier ordre, c’est la prière que chantent ensemble le comte de Poitou et sa fille Blanche, réconciliée avec René :

Seigneur ! que ta divine flamme
Brille au sein du pécheur !…
Seigneur, ouvre à son âme
Le séjour du bonheur.


Ils invoquent le ciel pour le salut de Mélusine repentante, tandis que les damnés commandés par Stello continuent leurs imprécations impies. Ce contraste est vigoureusement rendu par le compositeur, ainsi que l’ensemble général qui termine la lutte des deux principes. Les damnés disparaissent sous la terre qui les engloutit, tandis que Mélusine, réconciliée avec le ciel, expire en odeur de sainteté. C’est le cinquième acte de Robert avec de nouveaux personnages.

Telle est cette œuvre, longue, languissante, d’un style souvent diffus, où l’on rencontre quelques nobles inspirations et un cinquième acte d’un puissant intérêt. Si M. Halévy, qui est avant tout une imagination dramatique, était plus difficile dans le choix des poèmes qu’il veut illustrer de sa musique, s’il consultait mieux ses propres instincts, qui se plaisent dans la grandeur et réussissent toujours dans l’expression du sentiment religieux et de l’amour contristé, il obtiendrait des succès plus fréquens et moins contestés. On le sait, le temps ne fait rien à l’affaire. Lorsqu’on est en état d’écrire une page aussi fortement émue que le cinquième acte de la Magicienne, on n’est pas excusable de surmener sa verve et de ne pas attendre patiemment que la goutte de lumière se soit formée au bout de la plume, comme dit le délicat et ingénieux Joubert.

L’exécution de la Magicienne est très imparfaite. Mme Borghi-Mamo s’agite beaucoup pour donner une physionomie au personnage de la fée Mélusine, sans atteindre le but de ses efforts. Sa prononciation est toujours molle, et sa déclamation, un peu traînante, manque d’originalité. M. Gueymard crie en chantant la partie ingrate de René ; M. Bonnehée crie davantage en sa qualité de nécromancien, et il n’y a que Mme Lauters, devenue depuis six semaines Mme Gueymard, dont la belle voix produise beaucoup d’effet dans le rôle de Blanche. Cette voix, sonore, égale, d’un timbre délicieux, s’est fortifiée depuis quelque temps, et elle lance les notes supérieures la, si, do avec une aisance, avec une ampleur qui n’en détruit pas le charme. Elle chante avec émotion la romance du cinquième acte, et dans la prière finale sa voix domine toutes les autres. Les divertissemens, les décors et les costumes n’ont rien de particulièrement remarquable pour un théâtre comme l’Opéra.

Nous aurions bien d’autres observations à faire sur l’état où se trouve ce grand établissement lyrique, qui devrait être le centre vers lequel convergeraient toutes les imaginations qui auraient une certaine puissance de conception, et le modèle de tous les théâtres de l’Europe. Tant que la France sera une nation, elle aura toujours une influence prépondérante sur la civilisation du monde, particulièrement en ce qui touche aux arts et aux délicatesses de l’esprit. Ce qui se fait à Londres, à Rome, à Vienne, à Berlin, à Saint-Pétersbourg, n’a pas le retentissement immédiat de ce qui s’accomplit à Paris, non-seulement dans la sphère de la politique et des idées, mais dans les simples usages de la vie. Les livres et les journaux qui se publient à Paris sont lus du monde entier, et la France ne peut éternuer que l’Europe ne lui dise : Dieu vous bénisse. C’est là un fait qu’on peut expliquer comme on voudra, mais dont on ne peut contester l’évidence. Tous les grands chefs qui ont gouverné la France, depuis Philippe-Auguste, saint Louis, Louis XI, François Ier, jusqu’à Henri IV, Richelieu, Louis XIV et Napoléon Ier, ont eu la conscience plus ou moins nette du rôle important de cette nation dans les destinées des autres peuples. Dès le XIIIe siècle, en pleine scolastique, Paris était déjà nommé la ville des philosophes, ciritas philosophorum, le laboratoire des idées qui avaient cours en Europe. L’Académie française créée par Richelieu, l’Académie des Sciences créée par Louis XIV sont des institutions plus que nationales, dont l’influence sur les institutions scientifiques et littéraires des autres peuples de l’Europe pourrait être facilement démontrée. L’Académie de Musique, fondée également par la munificence de Louis XIV, est un nouveau témoignage de la suzeraineté intellectuelle de Paris sur les autres capitales. Ce grand théâtre, avec ses pompes, son magnifique spectacle, ses danses, ses machines et ses prestiges de toute nature, a été le modèle qu’ont voulu imiter tous les princes souverains de l’Europe Les plus grands compositeurs ont ambitionné d’écrire un ouvrage pour l’Académie de Musique, qui mettait à leur disposition des moyens d’exécution qu’aucune capitale ne pouvait leur offrir. Gluck y est venu accomplir sa réforme du drame lyrique, Mozart a rêvé toute sa vie le bonheur de composer quelque merveille pour ce grand théâtre, d’où il a été constamment repoussé par des directeurs ignorans. Beethoven, Weber, Mendelssohn auraient accepté avec joie l’offre de venir développer leur génie sur une scène grandiose où Sacchini, Spontini, Rossini, Donizetti et Meyerbeer ont produit des chefs-d’œuvre qui ont fait le tour du monde. Qu’on ne s’y trompe pas, l’Opéra est un grand spectacle que la munificence de la nation française offre à toute la société polie de l’Europe, et qui concourt à faire de Paris la capitale de la civilisation. Nulle part on ne peut y essayer de plus grandes choses et donner aux imaginations créatrices une excitation plus féconde. Sait-on bien ce qu’aurait produit sur une pareille scène l’auteur de Fidelio, des Ruines d’Athènes et de la musique du Comte d’Egmont ? ce que le chantre d’Oberon aurait pu trouver d’inspirations divines sur un poème offert par l’administration de l’Opéra, et quelle féerie musicale serait sortie de la plume de Mendelssohn, l’auteur du Songe d’une Nuit d’été, qui a été exécuté, tout récemment par la Société des Concerts ! N’est-ce pas assez que M. Véron nous ait privés de deux ou trois chefs-d’œuvre que devait écrire encore l’auteur de Guillaume Tell ?

Or il est évident que, depuis quelques années, l’Opéra est au-dessous de ce qu’on a le droit d’attendre d’une institution publique qui attire les regards de toute l’Europe. Il y a telle représentation de Guillaume Tell, de Lucie ou du Comte Ory qu’on ne supporterait pas dans une ville de province. On n’y trouve ni chanteurs d’élite, qui sont rares partout, ni ce soin scrupuleux dans l’exécution des morceaux d’ensemble qu’on peut toujours obtenir avec de l’intelligence, du goût et une discipline sévère. Il n’est pas rare de voir sur la scène les choristes et les femmes du corps de ballet rire, causer bruyamment et se distraire aux dépens de l’illusion qui doit être le premier objet que doivent se proposer les chefs de service, s’ils avaient assez d’autorité pour se faire obéir d’un personnel aussi nombreux et aussi insubordonné. Un répertoire usé, des chanteurs mal dirigés, des ensembles défectueux, des ouvrages d’une longueur accablante, une poétique qu’il serait temps de renouveler, une succession de tableaux fastidieux qui ne disent rien à l’esprit et au cœur une fantasmagorie continuelle qui vous hébête et vous renvoie abasourdi, tel est le triste plaisir qu’on va chercher à l’Opéra depuis plusieurs années. Ce n’est pas à l’homme d’esprit qui dirige aujourd’hui ce grand établissement qu’il faut attribuer la décadence que nous venons de signaler. M. Royer est probablement dans l’impuissance de mieux faire. Ce qui est incontestable et ce qui frappe les esprits les moins difficiles, c’est que l’Opéra a besoin d’une réforme, et d’une réforme énergique, pour redevenir ce théâtre qui a fait pendant si longtemps l’admiration de l’Europe.

Parlons un peu de l’Opéra-Comique, théâtre heureux qui n’a qu’à ouvrir ses portes pour y attirer tous les soirs une foule empressée. La troupe qui le dessert est médiocre. Il n’y a plus ni ténor, ni basse, ni même un vrai soprano. Ce sont pour la plupart des voix neutres, dépourvues de sexe et de timbre, de ces voix fatiguées et ternies avant la puberté, et que produit en si grand nombre le pavé calciné de Paris. On y chante aussi peu que possible, et c’est ce qui charme le public ; c’est un théâtre populaire où le vaudeville émancipé a contracté il y a une centaine d’années, avec l’ariette d’il signor Duni et de Monsigny, un mariage fécond. De nombreux enfans sont issus de cette alliance de la main gauche, qui étonneraient bien leurs grands parens, s’ils pouvaient en entendre le ramage. Ces enfans bien connus se nomment Grétry, Dalayrac, Méhul, Nicolo, Boïeldieu, Hérold, Adam, M. Auber, le plus fécond et le plus charmant des musiciens français, dont la vieillesse illustre semble s’attrister de ne pas voir naître un successeur à qui il puisse léguer sa houlette enrubanée ; car, il faut bien l’avouer, nous n’avons plus que des compositeurs forts en thème qui chantent à merveille le vainqueur des vainqueurs de la terre, mais qui ne savent pas faire une simple romance qu’on puisse fredonner à ses enfans, en rentrant chez soi, épuisé de fortes émotions. Qui me rendra ma chaumine avec mon léger bateau ? Ce n’est pas M. Gevaërt, musicien fort et belge, qui n’entend pas raillerie, même dans l’opéra-comique en trois actes qu’il vient de donner sous le titre de Quentin Durward.

M. Gevaërt, qui s’est déjà essayé au théâtre, y a produit deux ou trois ouvrages qui lui ont valu la réputation discrète parmi les artistes de compositeur habile, possédant toutes les ressources du métier. Nous lui avons rendu justice dans le temps, en faisant nos réserves sur l’avenir, comme nous l’avions fait à propos de M. Félicien David et de M. Gounod, qui n’ont point démenti jusqu’ici nos prévisions. Mais, dira-t-on, que faut-il donc pour vous contenter ? Ne peut-on obtenir votre suffrage à moins d’être un Mozart, un Rossini, un Weber, un Hérold ? N’y a-t-il pas des degrés du génie au talent ? — Mon Dieu ! je demande tout simplement qu’on ait des idées, des idées qui soient autre chose que les glouglous de la bouteille de M. Gounod, sur lesquels s’extasient tant de prétendus connaisseurs. Le talent n’est après tout que l’art d’émettre des idées. Si vous n’avez rien à dire, taisez-vous. Les plus beaux accords du monde ne feront pas prendre le change sur la pauvreté de vos inspirations. On ne parle jamais de la science de M. Auber, qui en sait pourtant un peu plus que les plus habiles, parce qu’on est sous le charme de ses mélodies, et qu’on ne demande pas à la grâce si elle sait bien pourquoi elle est la grâce. Quand j’entends la Fiancée, Fra Diavolo, Zampa, la Dame Blanche, même Joconde, l’Épreuve villageoise, et tant d’autres petits et vrais chefs-d’œuvre de l’ancien répertoire de l’Opéra-Comique, il ne me vient pas à l’idée de demander quels sont les titres universitaires de l’auteur qui m’a ému. La vraie science ressemble à la vertu, qui ne fait jamais parler d’elle, et qui se cache sous les bonnes œuvres, lesquelles nous révèlent sa présence. Paris, comme l’enfer, est pavé d’hommes habiles qui savent le sic et non de toutes choses, et qui parlent toutes les langues, excepté celle des oiseaux.

Je ne raconterai pas la pièce de MM. Cormon et Michel Carré, qui ont suivi pas à pas le roman bien connu de Walter Scott, en y mêlant quelques épisodes de leur imaginative qui n’ajoutent ni vraisemblance ni gaieté à la donnée du romancier. Comme dans tous les libretti qu’on nous fabrique depuis quinze ou vingt ans, on y trouve les mêmes ressorts, les mêmes fausses passions, le même langage exorbitant qui ne se parle qu’au théâtre, la même situation qui amène forcément la ballade connue, le chœur à boire et l’insupportable divertissement avec tous ses clinquans. Dans la pièce nouvelle, c’est Louis XI lui-même qui, au milieu de sa cour, au château du Plessis-lez-Tours, dit à l’un de ses gardes écossais, qui est le jeune Quentin Durward : « Si vous me chantiez quelque refrain de vos montagnes ? » Comme cela est neuf et ingénieux, surtout dans la bouche de ce vieux renard de roi de France ! Voilà pourtant les chefs-d’œuvre de cette jeunesse superbe qui devait réformer le théâtre et enterrer M. Scribe sous ses quarante années de succès ! Eh bien, la musique de M. Gevaërt est aussi neuve, aussi légère et aussi gaie que le poème, comme on dit, qui l’a inspirée. C’est un gros mélodrame fait par une main habile qui a plus d’ambition dans la volonté que de sentiment, et qui prend le fracas pour le signe de la force. Il n’y a pas dans tout le premier acte, qui est le meilleur, un seul morceau qu’on puisse louer sans réserve, et dont il soit facile de garder le souvenir. Je signalerai pourtant la chansonnette que chante Louis XI à table avec le refrain en trio qui en est la conclusion, et le chœur des archers écossais : Buvons au souvenir de la patrie, qui a de l’ampleur. Au second acte, qui est d’une longueur incommensurable, on remarque les couplets militaires de Leslie le Balafré, sorte de Marcel manqué, avec le refrain en quintette, d’un rhythme piquant, et la romance que chante l’ambassadeur de Bourgogne, comte de Crèvecœur, mélodie vague et pompeuse que M. Faure dit avec cette voix tremblotante qu’on lui connaît. Au troisième acte, il y a un quintette ou plutôt une scène dialoguée à cinq voix : Il ment, d’où s’échappe un très faible rayon de gaieté, et puis un trio pour trois voix d’homme entre le comte de Crèvecœur, Leslie et Quentin Durward, vigoureusement écrit, mais d’un style tendu, comme toute la partition, qui n’a ni les proportions ni la couleur tempérée d’un opéra-comique.

Évidemment M. Gevaërt n’a pas encore atteint le but qu’il se proposait. Le nouvel ouvrage qu’il vient d’écrire avec un incontestable talent pèche, comme ses opéras précédens, le Billet de Marguerite et les Lavandières de Santarem, par le défaut d’originalité. Il a de la force, de l’exubérance dans le style, plus de verve que de véritable émotion. Heureusement que M. Gevaërt est jeune (il a trente ans à peine), et qu’il est toujours aisé de modérer la furia de la jeunesse, comme dit Quintilien : Facile est remedium ubertatis. M. Gevaërt sait écrire, mais pas assez encore pour ne pas viser à faire de l’art hors de propos. Ce défaut, bien excusable chez un jeune compositeur qui a fait d’excellentes études, me rappelle un mot profond de Piccinni. C’était à la répétition générale de Didon ; il s’agissait de faire une coupure à je ne sais plus quel morceau qu’on avait trouvé trop long. Piccinni hésitait un peu sur le choix des mesures à supprimer, lorsqu’un amateur s’avança vers le maître illustre et lui dit : « Avec quelques accords, monsieur Piccinni, on pourrait souder le récitatif au morceau qui va suivre immédiatement. » Piccini, qui était la douceur même, regarda fixement l’amateur, posa un seul accord qui suffisait pour opérer convenablement la transition, et lui dit avec malice : « Ce qu’il y a de plus difficile dans les arts, monsieur, ce n’est pas de savoir tout ce qu’on peut y mettre, mais ce qu’il ne faut pas y mettre. »

Nous ne pouvons mieux terminer ce long récit que par l’heureuse nouvelle des débuts de M. Tamberlick au Théâtre-Italien, où il a obtenu un très grand succès dans le rôle d’Otello. M. Tamberlick, dont le nom tudesque ne doit effrayer personne, car il est né à Rome et prononce l’italien comme le faisait Lablache, est un artiste de vrai mérite, un ténor qui rappelle, par certaines qualités que nous apprécierons plus longuement une autre fois, le fameux Garcia, père de Mme Malibran. Dans le duo du second acte, M. Tamberlick a soulevé la salle en lançant une note de poitrine élevée (un ut) avec une admirable vigueur. La représentation d’Otello a été des plus intéressantes. MM. Corsi, Bélart et Mme Grisi, qui a trouvé d’heureuses inspirations au troisième acte, ont parfaitement secondé M. Tamberlick, que tout Paris voudra entendre.


P. SCUDO.

Chronique n° 623
31 mars 1858


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mars 1858.

Nous assistons depuis quelque temps en vérité à un spectacle aussi étrange qu’instructif. À la surface de la politique, on voit tous les signes d’un trouble indéfinissable. Les rapports embarrassés des gouvernemens, les discussions de la tribune et de la presse, les mesures adoptées ou proposées en divers pays, les variations subites de l’opinion, sont autant d’indices curieusement interrogés, et les imaginations ardentes, ayant quelque peine à comprendre que les faits ne peuvent toujours se mettre au pas de leurs conjectures, voient aussitôt surgir tout un ordre nouveau d’événemens. Ces imaginations hardies embrassent l’Europe dans leurs conceptions ; elles brisent ou recomposent les alliances, elles proclament des incompatibilités de situations et forment des combinaisons nouvelles, elles établissent des camps opposés et mettent déjà des armées en mouvement, si bien qu’on finit par se demander où est le secret d’une situation si subitement et si profondément troublée. Des incidens nouveaux sont-ils venus compliquer la politique générale ? Des événemens imprévus ont-ils éclaté tout à coup sur l’Europe ? Les gouvernemens eux-mêmes marchent-ils dans la voie où on les suppose engagés, et montrent-ils quelque disposition à laisser des malentendus trop prolongés dégénérer en rupture ? Rien de tout cela n’existe, à ce qu’il semble. Plus que jamais, au contraire, les gouvernemens protestent de leurs intentions conciliantes et pacifiques. D’un autre côté, les questions d’un ordre général qui peuvent devenir l’objet de sérieux débats entre les cabinets sommeillent pour le moment. Il serait même difficile de préciser l’époque où pourra définitivement se réunir la conférence qui doit résoudre toutes les difficultés pratiques inhérentes à l’exécution du traité de Paris. Les délégués des puissances à Bucharest en sont encore à préparer leur rapport sur les principautés danubiennes, et on conçoit qu’un document où il s’agit de concilier des avis fort divers ne peut être rédigé à la légère. Les troubles qui ont éclaté dans les provinces de la Turquie, dans la Bosnie, dans l’Herzégovine, ont assurément de la gravité, puisqu’ils touchent à la condition des chrétiens de ces contrées ; mais ils ont leur place dans cet ensemble de difficultés classées sous le nom de question d’Orient. On peut voir encore, si l’on veut, des occasions possibles de froissemens ou de scissions ; dans le percement de l’isthme de Suez, dans la prise de possession de l’île de Périm par les Anglais ; toutes ces questions seront débattues sans doute, elles ne sont point l’objet immédiat des préoccupations actuelles.

Qu’est-il donc arrivé qui puisse expliquer une situation dont le moindre inconvénient est de prêter à toutes les conjectures et à tous les commentaires ? Il est arrivé, pour notre malheur que dans une néfaste nuit d’hiver, il y a deux mois, un crime sinistre a été commis, et depuis ce moment une sorte de maligne influence semble s’être attachée à la politique : elle a pesé sur les rapports de la France et de l’Angleterre, elle a provoqué la chute d’un cabinet à Londres, où elle embarrasse encore l’administration nouvelle : elle s’est fait sentir en Belgique ; en Suisse, et elle place aujourd’hui le ministère piémontais dans une situation au moins incertaine par suite de l’opposition que rencontre dans la commission législative le projet présenté pour punir les attentats et l’apologie des attentats ! En un mot, sous cette influence sont nées toutes ces questions imprévues relatives à lai répression du meurtre, aux réfugiés, à la police des passeports. Quels que soient cependant ces embarras ou ces nuages passagers, il y aurait une réflexion bien simple à faire, et cette réflexion devrait tout dominer : croit-on que deux peuples intelligens, deux gouvernemens sensés mettent leur politique, leurs résolutions, leurs relations permanentes à la merci d’une pensée criminelle conçue dans l’ombre ? Ce serait véritablement attribuer trop de puissance au crime. Si, à la veille de la rupture du traité d’Amiens, Napoléon n’avait été guidé par d’autres pensées que celle de poursuivre jusque dans Londres quelques conspirateurs ou quelques libellistes, la guerre n’eût point éclaté, il est permis de le croire : d’où il faudrait naturellement conclure que le trouble actuel dont on se préoccupe est plus dans l’apparence que dans la réalité des choses. Il faut bien s’entendre : cela ne veut point dire que dans le monde d’aujourd’hui il n’y ait aucune chance de conflit. Il y a malheureusement en Europe assez de situations contraintes, assez de difficultés latentes ; pour qu’il soit au moins téméraire de proclamer dès ce moment le règne de la paix universelle et indéfinie ; mais si la guerre naissait, elle naîtrait assurément pour des causes d’un ordre supérieur, non comme la conséquence d’un crime conçu et exécuté par des sectaires. Aussi bien, on l’a vu il y a quelques jours, le différend qui s’était élevé entre l’Angleterre et la France s’est dénoué très pacifiquement par la publication de la correspondance diplomatique échangée entre les deux cabinets après l’avènement du nouveau ministère de Londres. Sous une première impression, qui a causé la chute de lord Palmerston, l’Angleterre avait cru voir dans une dépêche de M. le comte Walewski ce qui n’y était véritablement pas, un doute jeté sur ses intentions, sur le caractère de ses lois et de l’hospitalité qu’elle offre à tous les proscrits. Le ministre des affaires étrangères de France, répondant à une demande des plus conciliantes de lord Malmesbury, n’a nullement hésité à déclarer qu’il n’avait jamais eu la pensée qu’on lui prêtait, et il ajoutait que, puisqu’on s’était mépris sur ses véritables intentions, le gouvernement français croyait devoir s’abstenir désormais de prolonger ce débat, s’en rapportant purement et simplement à la loyauté du peuple anglais. C’est donc une difficulté résolue quant à présent, et l’Angleterre est occupée aujourd’hui à prouver, par plusieurs procès poursuivis à la fois, que sa législation pénale est suffisamment efficace.

Ces difficultés écartées, il reste, il est vrai, une autre question qui n’a rien de politique et qui n’a pas moins ému l’Angleterre, de même qu’elle a préoccupé d’autres pays, tels que la Belgique et la Suisse, principalement intéressés dans cette affaire : c’est la question des passeports. Voilà encore un des résultats de l’attentat du 14 janvier. Le gouvernement français, par des considérations de sûreté intérieure, a cru devoir adopter quelques mesures nouvelles, ou plutôt il a fait revivre d’anciens règlemens tombés en désuétude. Il a notamment fait une obligation du visa des passeports à chaque voyage fait par des étrangers en France. On le remarquera facilement, c’est ici un acte d’un caractère tout intérieur, et qui à ce titre est au-dessus de la discussion des gouvernemens étrangers. Aussi n’est-ce point le principe même de cette mesure qui a été mis en cause récemment dans la chambre des communes à Londres et dans la chambre des représentans à Bruxelles. Les dispositions nouvelles n’ont été envisagées qu’au point de vue des relations des étrangers avec la France, comme étant de nature à entraver des rapports incessans de commerce, d’industrie, ou même de plaisir. Beaucoup d’Anglais viennent fréquemment sur les côtes de la Manche, dans les principales villes du littoral, à Boulogne, à Calais, et ils se trouveront gênés dans leurs habitudes ; déjà même on a pu remarquer, à ce qu’il paraît, une diminution du nombre des voyageurs. Du côté de la Belgique et de la Suisse, beaucoup d’ouvriers passent tous les jours la frontière et viennent travailler en France. Enfin, pour tous les voyageurs étrangers venant visiter la France, il y aura un surcroît de formalités et d’obligations au moins gênantes. Or ces formalités seront-elles aussi efficaces pour préserver la France qu’elles seront gênantes pour les étrangers ? Lord Palmerston racontait l’autre jour dans la chambre des communes une petite histoire qui tendrait à jeter quelques doutes sur l’efficacité de règlemens trop minutieusement sévères en ce qui touche les passeports. Il racontait que, se trouvant un jour personnellement dans le midi de la France, il y a longtemps il est vrai, il avait été arrêté et retenu jusqu’à plus ample explication, faute d’avoir fait viser ses passeports. Lord Palmerston était arrêté en France, et récemment Orsini venait à Paris avec un passeport régulier !

C’est là effectivement le danger de ces formalités : les personnes inoffensives risquent d’en être victimes sans y songer, tandis que le coupable réussit le plus souvent à passer à travers les mailles de ce réseau par lequel on prétend l’arrêter. Et la difficulté se transforme presque en impossibilité à une époque où les communications sont si multipliées, où la frontière est à chaque instant envahie par les voyageurs qui se pressent. La surveillance ne risque-t-elle pas d’être illusoire ou trop sévère, si elle est strictement exercée ? N’y a-t-il pas même une sorte d’anomalie dans des mesures jusqu’à un certain point restrictives en présence d’un système de communications qui tend à multiplier les voyages et à effacer les lignes de séparation entre les peuples ? Le gouvernement, cela n’est pas douteux, ne s’est point laissé guider par une pensée préconçue ; il veut uniquement sauvegarder un intérêt de premier ordre, celui de la sécurité intérieure. Il est de toute justice d’ajouter qu’il s’applique à tempérer les rigueurs des formalités nouvelles, en multipliant les agens consulaires et en facilitant pour les habitans des frontières les relations quotidiennes de l’industrie et du travail. C’est une atténuation pratique du principe, qui fait droit à quelques-unes des plaintes des états voisins. Il reste à savoir si le gouvernement, éclairé par l’expérience, ne trouvera pas dans des combinaisons d’un autre ordre les moyens d’exercer une surveillance aussi exacte, aussi efficace et moins gênante pour les voyageurs, plus compatible avec la liberté des communications. Des diverses questions qui se sont élevées récemment et qui ont ému l’Angleterre, celle-là est peut-être la principale, d’autant plus que les Anglais n’aiment pas les passeports. Le système des passeports est une de ces armes avec lesquelles ils font souvent la guerre au continent ; mais c’est là un fait trop ancien, quoiqu’il ressemble presque à une nouveauté aujourd’hui, pour qu’il puisse être considéré comme un nuage persistant dans les relations des deux pays.

Au surplus, dans ces relations elles-mêmes il se produit en ce moment un fait qui a son importance, et qui a même été un de ces signes du temps interrogés avec curiosité. La France va être représentée en Angleterre par le maréchal Pélissier, duc de Malakof. M. de Persigny quitte son poste d’ambassadeur à Londres ; c’est le général de l’armée de Crimée qui lui succède. L’ancien ambassadeur a toujours passé pour un défenseur zélé, actif, de l’alliance des deux grandes nations, et les journaux anglais lui rendent encore ce témoignage à l’heure de sa retraite. Si M. de Persigny revient de Londres, où il a représenté la France pendant plusieurs années, ce n’est point sans doute parce que la politique des deux pays est changée. L’ancien ambassadeur a été peut-être entraîné dans la chute de lord Palmerston ; peut-être subit-il le contre-coup des péripéties qui se sont succédé depuis quelque temps, de la situation délicate déterminée par les derniers événemens. Le nom de son successeur était fait pour avoir du retentissement et pour éveiller des impressions diverses. La première de ces impressions, la plus utile, la plus salutaire dans les circonstances actuelles, c’est que le maréchal Pélissier rappelle naturellement tous les souvenirs d’une action commune : il personnifie l’alliance des deux peuples dans ce qu’elle a eu de plus glorieux et de plus décisif. Les Anglais eux-mêmes paraissent juger ainsi cette nomination. Bien loin d’y trouver un sujet d’ombrage, ils voient dans le duc de Malakof le chef de Crimée, le compagnon de leurs soldats, l’homme honoré par la reine des plus hautes distinctions, et ce ne sera point en vérité le fait le moins curieux de voir un soldat manier les souples ressorts de la diplomatie de la main vigoureuse qui a forcé les bastions de Malakof. Le maréchal Pélissier va donc en Angleterre, certain de trouver un accueil dû à ses services, à sa position éminente. Pour le moment, sa fonction est en quelque sorte dans son nom, et ce nom est un appel à la raison intelligente de deux pays faits pour rester alliés dans la paix après avoir marché presque sous les mêmes drapeaux dans la guerre. Le raffermissement sérieux et durable de l’alliance de la France et de l’Angleterre, c’est là en effet ce que doivent désirer avant tout les esprits qui réfléchissent un moment sur la situation de l’Europe et du monde.

Rigoureusement, une lutte peut s’engager entre l’Occident et la Russie sans entraîner de désastres universels. La guerre a duré deux ans en Orient, et tous les intérêts des peuples n’ont pas moins continué à se développer. Qu’on songe au contraire aux conséquences terribles d’un choc entre la France et l’Angleterre : toutes les situations sont menacées, toutes les politiques sont inquiètes, tous les intérêts sont paralysés. On peut même dire que, pour les deux pays, il n’y a point de milieu entre une alliance sincère et la guerre. Un état permanent de méfiance, d’aigreur, de jalousie, ne serait point la paix, et conduirait à d’inévitables déchiremens. Que les Anglais soient sincères lorsqu’ils expriment leurs sympathies pour la France, lorsqu’ils mettent en relief tout le prix de l’alliance intime des deux peuples, cela n’est point douteux ; ils pensent ce qu’ils disent, et tous les hommes éclairés en France ont le même sentiment à l’égard de l’Angleterre, qu’ils considèrent comme une alliée nécessaire. Dans tous ces derniers incidens, il y a cependant une lumière qu’il ne faudrait pas mépriser, parce que la raison ne domine pas toujours dans la politique et ne conduit pas toujours les événemens. On a pu voir, à certains signes, combien il serait facile de réveiller des passions à peine endormies. Déjà plusieurs fois, depuis que la guerre avec la Russie est terminée, des nuages se sont élevés ; des dissidences notables, presque des scissions, se sont produites : ce sont des expériences qu’il ne faudrait pas multiplier. Justement, parce qu’on croit à la nécessité, à l’efficacité de l’alliance permanente des deux pays, dans l’intérêt de la France non moins que dans l’intérêt de l’Angleterre, il ne faudrait pas mettre périodiquement cette alliance à de trop rudes épreuves : elle pourrait finir par y succomber, et s’il en était ainsi, quel que fût le triomphateur éphémère, la civilisation du monde serait tout d’abord la première victime dans le débat.

Ces questions qui s’agitent en Angleterre, elles apparaissent sous d’autres formes dans le Piémont, non que les relations du Piémont avec la France aient subi, même momentanément, quelque altération ; mais le cabinet de Turin a cédé spontanément à une sorte de nécessité conservatrice en présentant aux chambres un projet qui frappe de peines nouvelles les attentats contre les souverains étrangers et les apologies du meurtre, et c’est là précisément ce qui le met aujourd’hui dans une situation difficile par les dissidences qui semblent éclater à cette occasion entre les partis. Le projet ministériel prononce des peines contre des faits déterminés, et en même temps, sans porter atteinte au principe du jugement par jury, il propose quelques modifications tendant à environner de plus fortes garanties le choix des juges. Que s’est-il passé dans le sein de la chambre des députés, à laquelle la question a tout d’abord été soumise ? Quelles influences ont prévalu ? La chambre elle-même n’a point discuté encore la loi nouvelle, et n’a point eu à se prononcer ; mais, par une combinaison assez curieuse, la commission législative qui a été nommée se trouve composée en majorité de membres de la gauche, parmi lesquels comptent M. Valerio, M. Brofferio, et cette majorité a résolu de proposer à la chambre le rejet pur et simple de l’œuvre ministérielle. Deux membres de la commission, dont l’un est M. Buffa, ancien intendant de Gênes, présentent un projet distinct qui modifie celui du gouvernement. Ce n’est point, à ce qu’il paraît, sans de longs tiraillemens que la commission de la chambre des députés est arrivée à la conclusion qui se trouve consignée dans un rapport de M. Valerio. Des négociations ont été suivies, des tentatives de transaction ont été faites ; le roi même, dit-on, a reçu à cette occasion l’un des membres de la commission, M. Brofferio. Toujours est-il que, pour le moment, deux propositions existent, l’une émanant de la majorité de la commission et concluant au rejet absolu de la loi primitivement présentée, l’autre formulée par la minorité de la commission et ayant pour défenseur M. Buffa. Quant au gouvernement, s’il se montre prêt a accepter tous les amendemens propres à introduire quelques améliorations dans la loi, il paraît également disposé à soutenir jusqu’au bout le principe de son projet, qu’il n’abandonne nullement. Que va-t-il arriver ? La chambre jugera-t-elle que la commission a fidèlement traduit ses opinions, et ratifiera-t-elle la proposition extrême qui lui est faite ? Dans la discussion qui va s’ouvrir, le cabinet se rapprochera-t-il de la droite, évidemment favorable à la pensée du projet ? L’alliance qui a existé depuis quelques années entre le ministère et une partie de la gauche sortira-t-elle intacte de cette épreuve ?

C’est là, comme on voit, un ensemble de choses très compliqué et plein de difficultés pour tous les partis, comme pour le cabinet de Turin. C’est, si l’on peut ainsi parler, la crise décisive d’une situation parlementaire jusqu’ici habilement maintenue par M. de Cavour. Or cette crise ramène naturellement au point où la situation actuelle a commencé, et c’est là justement ce qui fait l’intérêt d’un livre que M. Louis Chiala vient de publier à Turin sous ce titre : Une Page d’histoire du Gouvernement représentatif en Piémont. M. Chiala a feuilleté cette histoire, encore si courte et pourtant si honorable, du régime constitutionnel piémontais, et il y a puisé le sujet d’un travail intéressant et instructif : intéressant, car il raconte, il met en lumière des faits peu connus en dehors du Piémont ; instructif au point de vue de la situation, car il montre ce qui a fait la force de M. de Cavour depuis quelques années, et ce qui peut faire aujourd’hui sa faiblesse. C’est l’histoire de l’alliance du président du conseil et d’une fraction de la gauche, ou du moins des origines de cette alliance.

À quel moment cette combinaison faisait-elle son apparition dans la politique ? Dans des circonstances qui n’étaient pas très différentes des conjonctures du moment présent, ainsi que le fait voir le récit de M. Chiala. On se trouvait au commencement de 1852, et le gouvernement, dont le chef était alors M. d’Azeglio, prenant l’initiative de mesures préservatrices, présentait une loi sur la presse, comme le cabinet actuel présente une loi sur les attentats. C’est à l’occasion de cette loi sur la presse que M. de Cavour, membre lui-même du cabinet, accomplissait une évolution hardie, comme un général d’armée qui opère en face de l’ennemi. Après avoir été l’un des orateurs et des écrivains les plus éminens du parti conservateur dans les années de la révolution, M. de Cavour s’était graduellement séparé de la droite dans les affaires religieuses et dans les questions économiques. Au moment où un souffle de réaction semblait s’élever en Europe, il sentait le péril de ces entraînemens nouveaux qui pouvaient ramener le Piémont en arrière, et en défendant la loi sur la presse, qui fut votée d’ailleurs, il signait une publique alliance avec la fraction modérée de la gauche. M. de Cavour avait-il consulté ses collègues ? n’avait-il pas donné à la politique du cabinet un caractère plus prononcé que ne l’eût souhaité au fond M. d’Azeglio ? Il agissait évidemment en homme d’initiative qui fait sa position, et s’il était obligé pour le moment de déposer son portefeuille, le coup n’était pas moins porté. Quelques mois s’écoulaient à peine qu’il reparaissait au pouvoir comme chef d’un ministère et successeur de M. d’Azeglio. Bientôt l’entrée de M. Ratazzi au pouvoir achevait de sceller l’alliance. Tels sont les faits que retrace M. Chiala dans son livre, où l’on peut suivre le travail des idées politiques et des partis. Qu’a produit cette situation ainsi décrite en ses origines ? Elle a pu, cela n’est point douteux, préserver le Piémont de quelques excès de réaction, en faisant prévaloir dans la politique un souffle d’inspiration libérale. On pourrait dire qu’elle a surtout réussi pour M. de Cavour, dont elle a fortifié et agrandi l’ascendant, en faisant du président du conseil le représentant presque indispensable des opinions libérales ; elle a moins réussi, il faut bien l’avouer, pour M. Ratazzi, qui, après une expérience peu brillante de quelques années, a été obligé récemment de quitter le pouvoir, de sorte qu’on se trouve aujourd’hui ramené au point de départ. M. de Cavour se voit placé entre la gauche, qui menace son projet, et la droite, qui l’appuierait sans doute, non pourtant sans faire ses conditions. M. de Cavour est-il disposé à souscrire à ces conditions ? Une alliance de ce genre serait évidemment la plus naturelle dans l’état du Piémont, car elle réunirait toutes les forces conservatrices et libérales du pays, laissant dans leur impuissance les partis extrêmes, les révolutionnaires et les absolutistes ; mais il y a une autre combinaison qui n’est pas la plus improbable, c’est que M. de Cavour triomphera des difficultés actuelles, et continuera à diriger les conseils du Piémont, sauf à reconstituer son ministère, aujourd’hui incomplet.

Certes la politique de l’Europe est travaillée aujourd’hui par bien des malaises plus ou moins aigus, plus ou moins profonds, qu’il suffirait de laisser se développer un peu pour qu’ils prissent un caractère redoutable. À quoi tiennent la plupart de ces malaises ? À une infinité de causes, aux rivalités, aux antagonismes, à des combinaisons artificielles, à un enchevêtrement de rapports contraints et mal définis. Le différend entre l’Allemagne et le Danemark n’est point d’un autre ordre. Rien n’eût été plus facile que d’envenimer ce conflit et de le laisser arriver au point où des obscures divergences des chancelleries germaniques on eût vu sortir tout à coup un grave embarras pour l’Europe. Avec plus de prévoyance et de sagesse, les gouvernemens paraissent faire aujourd’hui un effort sérieux pour se rapprocher et pour dissiper ce nuage, que les passions ont grossi depuis quelque temps. La diète de Francfort, si l’on se souvient d’un des derniers incidens de cette confuse affaire, la diète de Francfort a pris récemment des résolutions d’où il résulte que, soit dans l’organisation générale de la monarchie danoise, soit dans les constitutions spéciales des duchés de Holstein et de Lauenbourg, soit enfin dans les lois qui règlent les rapports des diverses parties de l’état commun, le Danemark n’aurait pas suffisamment tenu compte de ses obligations fédérales, et n’aurait point rempli les engagemens qu’il avait pris en 1852 dans les négociations diplomatiques suivies avec l’Autriche et la Prusse. La diète a communiqué ces résolutions au Danemark, en l’invitant à créer un ordre constitutionnel plus conforme aux lois fédérales, plus propre à garantir aux duchés une administration distincte, une position d’égalité et d’indépendance dans la monarchie. Le Hanovre, l’un des états allemands les plus animés en cette affaire, ne s’est point contenté de ces résolutions et de ces communications ; il a pris l’initiative d’une motion nouvelle en vertu de laquelle il aurait été en quelque sorte enjoint d’autorité au Danemark de suspendre la discussion de toute loi de nature à affecter les intérêts des duchés. Cette motion n’avait d’autre objet que d’entraver diverses mesures récemment soumises au conseil suprême de Copenhague. La diète a tempéré quelque peu le zèle du Hanovre, et, sans accepter la motion dans ses termes rigoureux, elle s’est bornée à exprimer la confiance que, jusqu’à la solution du différend, le gouvernement de Copenhague s’abstiendrait de tout acte fondé sur une législation reconnue imparfaite par la confédération germanique. Voilà où en étaient les choses il y a un mois.

Or quelle est l’attitude prise par le Danemark en présence de ces résolutions ? Le gouvernement danois aurait pu sans nul doute récriminer au sujet de certaines irrégularités des dernières délibérations fédérales, il aurait pu discuter encore sur la compétence de la diète : il n’en a rien fait, il a eu la prudente pensée de se placer sur le terrain de la conciliation. Soit dans les avis motivés de son représentant à Francfort, soit dans les communications diplomatiques qui ont suivi, le Danemark a déclaré sans détour qu’il n’entendait nullement décliner la compétence de la diète. Le Danemark, disons-nous, a reconnu la compétence de la diète, telle qu’elle résulte des lois fédérales, en ce qui a rapport aux changemens introduits dans l’organisation provinciale des duchés ; seulement il a réservé ses droits de souveraineté et d’indépendance pour ce qui concerne l’ensemble de la monarchie, pour tout ce qui n’a pas le caractère d’un acte fédéral, et en faisant ces réserves il s’est montré tout disposé à entrer en négociations avec la diète pour arriver à une solution définitive de cet éternel conflit. Le cabinet de Copenhague vient de faire une démarche positive à Francfort pour que des négociations s’ouvrent dans ces conditions nouvelles. C’est donc un premier pas, un pas sérieux, décisif, dans la voie des accommodemens. Le Danemark a pris conseil de la modération en ces conjonctures, et il s’est même montré habile, car, en faisant la part des droits, des intérêts et des susceptibilités de l’Allemagne, il acquiert d’autant plus de force pour défendre ses propres droits et ses intérêts légitimes, qui restent toujours placés au surplus sous la sauvegarde de l’Europe. La question est désormais ramenée à ses véritables termes : il s’agit d’assurer aux deux duchés une situation particulière et définie, compatible avec leur caractère de membres de la confédération germanique. C’est là ce qu’exige l’intérêt allemand, et cet intérêt se trouve naturellement limité d’un autre côté par l’intérêt européen, qui consiste à ne point laisser affaiblir l’équilibre du Nord par une atteinte portée à l’intégrité et à indépendance de la monarchie danoise. Le Danemark s’offre à donner satisfaction aux prétentions et aux intérêts germaniques en ce qu’ils ont de légitime. Chercher à dépasser ces limites et à pousser plus loin sa victoire, ce serait aujourd’hui de la part de l’Allemagne appeler volontairement l’intervention de l’Europe, qui ne demande pas mieux, comme elle l’a prouvé maintes fois en ces derniers temps, que de ne point s’occuper de la question. Il est sans doute encore, au-delà du Rhin des esprits exaltés et violens qui chercheront à compromettre une solution définitive, parce que cette solution ne peut répondre à leurs passions, parce qu’elle ne peut satisfaire leurs idées d’envahissement jusque dans le Slesvig. Les cabinets ne les suivront pas certainement, et la meilleure preuve, c’est que la diète n’a pas prononcé le nom du Slesvig dans les résolutions devenues le point de départ des négociations qui vont s’ouvrir.

Dans ces années fertiles en événemens et en révélations, une fortune singulière a multiplié depuis quelque temps et multiplie encore les publications et les documens, évocations du passé qui restaurent en quelque sorte des époques entières sous nos yeux et sont la lumière du présent. Rien ne peint mieux peut-être notre siècle. Autrefois les papiers d’état et les papiers de famille ne brisaient pas aisément le triple sceau des archives. Il y a des actes du règne de Louis XIV qui n’ont été vraiment connus que de nos jours. Ce n’est qu’au bruit de la [révolution française que les terribles confidences de Saint-Simon ont commencé à se divulguer. Il n’en peut plus être, ainsi aujourd’hui. Depuis que l’opinion a été proclamée la reine du monde, c’est à qui invoquera cette puissance nouvelle, et comme les révolutions se succèdent, comme les régimes viennent l’un après l’autre, il se forme rapidement pour chaque période une sorte de postérité. Laissez passer à peine quelques années après les événemens qui ont rempli la première partie de ce siècle ; les témoignages se presseront, chacun voudra dire ce qu’il a vu et ce qu’il a su. Les négociations les plus cachées n’ont déjà plus rien de mystérieux. Hommes et choses reprennent peu à peu leurs vraies proportions, et nous arrivons ainsi à connaître jusque dans ses moindres détails une époque dont la publicité ne fut pas cependant le ressort principal. M. Thiers, en écrivant sur l’empire, a pu consulter les documens les plus secrets, et il en fait un savant usage. Les lettres de Napoléon et de son frère Joseph ont mis en lumière des traits de caractère ineffaçables et des détails saisissans de l’histoire impériale. À son tour, Marmont est venu récemment jeter dans le monde ses impressions passionnées et trop souvent légères, impressions d’un homme d’esprit et de vanité plus que d’un homme d’état ou d’un homme de guerre. Ce travail de divulgation universelle ne discontinue pas, il se poursuit plus que jamais au contraire, et en ce moment encore vous vous retrouverez en présence des mêmes hommes, des mêmes faits, des mêmes choses prodigieuses, dans la Correspondance de l’Empereur, dont la publication vient de commencer sous l’autorité du gouvernement, dans les Mémoires du Prince Eugène, dont le premier volume a seul paru, comme aussi dans les Mémoires de M. le comte Miot de Mélito, tour à tour ministre, ambassadeur et conseiller d’état pendant la révolution et sous l’empire. Ces derniers Mémoires ne sont pas jusqu’ici les moins curieux, car l’auteur, quoique placé moins haut et même relativement moins connu que bien d’autres, avait pu voir les choses de près comme acteur du drame ; il avait été dans la familiarité de Napoléon avant le consulat et l’empire, et ce qu’il ne sait pas directement, il a pu l’apprendre par les confidences de Joseph Bonaparte, dont il fut l’ami, le ministre, le conseiller intime à Naples et en Espagne comme à Paris.

Ces Mémoires du comte Miot de Mélito, qui embrassent tout à la fois la révolution et l’empire, ont un intérêt singulier. Ils représentent, ce nous semble, l’esprit d’une foule d’hommes qui avaient déjà servi l’état avant 1789, qui l’ont servi depuis, et en qui on retrouve un goût prudent d’idées nouvelles allié à des habitudes de régularité et de vie polie. C’étaient des hommes utiles, connaissant bien les affaires, délaissés ou poursuivis par les régimes violens et recherchés par les régimes plus tempérés, facilement soumis là où ils apercevaient une autorité de fait à peu près régulière, et conservant toujours une certaine indépendance intérieure. La révolution ne leur convenait évidemment que dans une certaine mesure ; ils étaient restés monarchiques constitutionnels, feuillans, comme M. Miot le dit de lui-même, et l’auteur se sent visiblement à l’aise lorsqu’il est transporté du ministère de la guerre au ministère des affaires étrangères, où les habitudes révolutionnaires ont moins pénétré, où le nouveau fonctionnaire se retrouve avec des hommes comme M. Otto, M. Reinhart. Rien n’est assurément plus curieux que la peinture de ce malheureux ministère des relations extérieures à un certain moment de la révolution, c’est-à-dire lorsque la France n’avait point de relations extérieures. Le hasard avait jeté à la tête des affaires étrangères un inconnu du nom de Buchot, arrivant tout droit de sa province, où il était maître d’école. Les relations extérieures n’existant pas, le citoyen Buchot était à la hauteur de ses fonctions, et il tenait ses assises dans le café le plus voisin, où il donnait au besoin sa signature ; puis il employait le reste de son activité à faire proscrire ses employés, M. Miot, M. Otto, M. Reinhart, par la commune de Paris. Thermidor éclate tout à coup, et M. Miot reparaît comme commissaire aux relations extérieures, après avoir subi un examen assez bizarre dans le sein du comité de salut public, où l’on s’informe s’il a reçu quelque éducation et s’il sait le latin. Le candidat s’en tire fort à son honneur en ajoutant qu’il sait même l’anglais et l’allemand, sans compter l’italien. Le plus curieux de l’affaire, c’est que le pauvre commissaire Buchot, subitement évincé, ne trouve rien de mieux que de demander à son successeur de le conserver comme employé subalterne ou tout au moins comme garçon de bureau, ce que M. Miot se hâte de lui refuser, plein de mépris pour tant d’ineptie. Voilà où en étaient les affaires étrangères ! Et on conçoit l’espèce de souffrance ressentie par des esprits capables, pratiques, que ne tentaient pas les grands rôles politiques, et qui n’étaient point faits d’ailleurs pour les remplir.

Maintenant placez ces hommes utiles et jusque-là perdus, dans le bruit d’une révolution sanglante, mettez-les en présence d’un chef de génie qui saura les reconnaître, les rallier et se servir de leurs lumières, de leur zèle, de leur capacité : ils subiront naturellement l’ascendant de ce chef ; ils deviendront ses administrateurs, ses préfets, ses conseillers d’état, ses  ; ils aideront à élever un édifice nouveau et se prêteront à toutes les reconstitutions. C’est ce qui est arrivé dans cet orageux passage de la révolution au consulat et à l’empire. M. Miot, étant devenu ministre à Florence, puis à Turin, avait eu l’occasion, quant à lui, de connaître particulièrement le général Bonaparte dès la première guerre d’Italie. Est-ce à dire que tous ces hommes, en s’employant à refaire l’organisation de la France, en secondant les vues du premier consul et de l’empereur, fussent entièrement dominés et fermassent les yeux sur les entraînemens d’un génie déjà trop impatient ? Ils voyaient au contraire ces entraînemens, et s’ils se taisaient en public, ne pouvant rien empêcher, ils avaient leurs notes secrètes. C’est surtout sous ce rapport que les mémoires du comte de Mélito ont un vif intérêt. Ils ressemblent au témoignage d’un ancien bourgeois de Paris, observateur curieux, sagace, qui ne se laisse point imposer par l’éclat et l’enthousiasme, qui remarque tout et qui juge tout. De loin, nous n’apercevons les événemens que dans leur ensemble et dans leurs résultats prodigieux. Les hommes comme M. Miot voyaient les choses de plus près, et ils les voyaient dans leurs détails de tous les jours, dans des proportions plus humaines, dans cette élaboration intime et pratique où l’action du prestige extérieur diminue nécessairement. Présens dans les conseils, ils remarquaient comment la surprise se peignait sur les visages quand certaines conséquences hardies se dévoilaient, quand certains mots nouveaux étaient prononcés tout à coup. Ils notaient le moment où l’empereur disait pour la première fois : Mes peuples, mes armées, mes vaisseaux. En un mot, ils voyaient peu à peu se dégager cette personnalité puissante qui aurait pu être si grande encore et s’assurer l’avenir en restant dans de justes limites, et qui tendait à devenir excessive en se substituant à tout. Les hommes qui observaient sans illusion cette marche dangereuse ne cessaient point pour cela de servir fidèlement l’empereur ; mais ils s’accoutumaient insensiblement à cette pensée, que la France n’était point dans un état définitif, qu’on marchait encore dans l’inconnu et vers l’inconnu. Il se produisait un phénomène étrange, caractéristique, qu’on ne peut bien saisir qu’aujourd’hui : tandis que l’empereur inspirait encore à la masse du pays une confiance entière, parce que de loin on ne le voyait que sur son trône, dans l’éclat de ses victoires, ceux qui le servaient de plus près doutaient, ils ne croyaient pas à l’avenir ; ils pensaient comme M. Miot et comme M. Decrès, dont on connaît les impétueuses boutades.

Et qu’on l’observe bien, ces faits ne ressortent pas seulement du témoignage d’un homme qu’on pourrait supposer prévenu ou peu enthousiaste, ou porté à se venger, par la liberté posthume de ses récits, d’une soumission ancienne. Ils sont écrits dans tous les documens, ils se dégagent à chaque ligne des lettres de Napoléon à son frère Joseph ; ils apparaissent encore dans cet épisode de la domination française en Italie, sur lequel les Mémoires du prince Eugène ne peuvent que jeter une lumière nouvelle. De toutes les combinaisons impériales, le royaume d’Italie était peut-être la plus heureuse, la plus viable, et certainement la plus avantageuse pour la péninsule, si elle devait être le commencement d’une indépendance complète. Le prince même dont on publie les Mémoires, et qui fut chargé pendant tout l’empire de la vice-royauté d’Italie, avait des qualités attachantes ; il avait la loyauté du caractère et la fidélité du cœur. Tout répondait de lui à Napoléon. Il ne faut pas croire cependant qu’il eût une grande liberté dans cette organisation et ce gouvernement d’un royaume nouveau. L’empereur, et ce fut son piège, crut pouvoir tout résumer en lui-même. Il ne comprenait pas des serviteurs relevés à leurs propres yeux par la dignité d’une coopération indépendante ; il voulait surtout des instrumens intelligens, muets et dociles. Il écrivait ou il faisait écrire au prince Eugène que, Milan fût-il en feu et la lune tombât-elle, il devait attendre ses ordres après les avoir demandés. C’était une pensée fixe sous une expression exagérée à dessein. Il faut toutefois l’ajouter : cette ardeur de commandement n’était pas un vain caprice de domination ; elle était naturelle, inévitable, dans les idées et dans le système de l’empereur. Une certaine liberté d’action est possible dans l’administration d’un pays où tout le monde a la notion distincte du but général qu’il faut atteindre. Dès qu’il s’agit de combinaisons gigantesques, embrassant des opérations de toute sorte, s’étendant à des peuples différens, et faisant concourir à une même œuvre, dont un seul homme a le secret, une foule de volontés éparses, le moindre caprice d’indépendance peut déranger tous les plans : il faut que tout se coordonne sans cesse à une pensée unique, de telle sorte que l’erreur était dans le système, et Napoléon usait son génie d’exécution à réparer les fautes de sa politique ; il faisait servir une incomparable fécondité de ressources à réaliser des conceptions sans durée. Chose remarquable ! il fallait bien que ces aspirations de conquête, ces idées de domination universelle fussent dans la nature de Napoléon. Dès la première guerre d’Italie, M. Miot pouvait en recueillir l’expression, conservée dans des extraits qui peuvent sans doute n’être point d’une exactitude littérale, mais où l’on retrouve les habitudes de langage, les pensées familières de celui qui déjà visait à l’empire, n’étant encore qu’un jeune général de vingt-sept ans. Plus les documens particuliers se multiplieront, et les Mémoires du prince Eugène sont de ce nombre, plus ils apprendront à faire deux parts quand on voudra étudier Napoléon : il y aura le système qui pourra bien servir de leçon, non d’exemple ; partout au contraire où cette surprenante intelligence restera dans le vrai et sera aux prises avec une œuvre juste, précise, on la verra déployer une lucidité et une puissance de bon sens bien plus extraordinaires que des conquêtes éphémères.

Tous ces ouvrages, qui sont des documens pour l’histoire, tiennent aujourd’hui une grande place. Ils sont un aliment pour l’esprit qui ne sépare pas les spectacles de la vie réelle du mouvement permanent des idées et des choses littéraires. La littérature dramatique se résume pour le moment dans une œuvre nouvelle, une comédie qui vient d’être représentée tout récemment au Théâtre-Français, sous ce titre poétique et séduisant : les Doigts de Fée. Deux hommes d’esprit, deux membres de l’Académie, M. Scribe et M. Legouvé, ont livré l’autre soir une bataille moins dangereuse que les batailles de l’empire, il est vrai, mais d’où la langue française n’est point sortie sans blessure, et qui ne peut vraiment être considérée comme une victoire signalée pour l’art contemporain. M. Scribe cependant est un esprit habile à nouer une action, à combiner des scènes, et il a traversé dans sa vie plus d’un défilé périlleux. Malheureusement il s’est trouvé engagé dans une singulière aventure par son collaborateur, et, s’il faut tout dire, l’œuvre nouvelle ne paraît pas la plus éloquente justification des théories que M. Legouvé émettait en entrant à l’Académie en faveur du système des collaborations littéraires. Quel est le sujet de la comédie récemment représentée sous ce titre mystérieux des Doigts de Fée ? Vous êtes dans un château de Bretagne où tout se passe absolument comme à Paris. Voici une jeune fille, belle et intelligente, mais pauvre, triste descendante d’une famille noble, recueillie par pitié, tolérée dans la maison. À côté est justement le parent qui a recueilli la jeune fille. Ce noble de vieille souche qui, comme bien d’autres, cherche dans l’industrie le moyen de dépenser dix mille francs de plus que son revenu, ce parent est dur pour la pauvre Cendrillon, qu’il opprime en lui reprochant l’asile qu’il lui donne. Il s’indigne surtout en apprenant que son fils aime la jeune orpheline et veut l’épouser. Là est le nœud du drame, tout découle de cette donnée. Maintenant attendez deux années : la jeune fille, après s’être affranchie de la servitude dans laquelle elle vivait, aura été l’habile architecte de sa fortune avec ses doigts de fée, ou, pour parler plus vulgairement, en ouvrant un magasin de modes, et son noble parent, engagé dans l’industrie, sera ruiné au contraire. Alors s’opéreront les rapprochemens, et les mariages impossibles redeviendront naturels. D’habitude on fait une comédie avec une idée morale ou avec des caractères. L’idée morale de la comédie nouvelle, c’est sans doute que les jeunes filles nobles qui ont le malheur de tomber dans la pauvreté se relèvent par la couture. Or, puisque les auteurs voulaient représenter l’opposition de la noblesse et du travail, ils auraient pu, ce nous semble, donner à leur idée une forme moins vulgaire, et placer la scène de leur drame ailleurs que dans un magasin de modes. Le noble industriel aurait pu devenir un caractère saisissant et vrai ; il est à peine ébauché, et il est parfois odieux. L’élément comique est principalement représenté dans l’œuvre nouvelle par une jeune femme qui parle sans cesse de ses toilettes, de ses robes, et par un jeune homme bègue, dont la façon de parler est destinée à provoquer l’hilarité, sans que cette triste infirmité soit au surplus un ressort particulier de la comédie. Il y a sans doute dans les Doigts de Fée quelques scènes agréables et habilement conduites, où se retrouvent encore le talent et l’esprit de deux hommes qui ont eu d’autres succès ; mais ce n’est point là certes la vraie comédie, celle qu’on attend et qu’on voudrait voir apparaître dans la maison de Molière. ch. de mazade.



ESSAIS ET NOTICES.

littérature et philosophie.

Il y a dans certaines productions contemporaines une exagération de pensée et d’expression qui est évidemment un signe d’ignorance et de décadence, mais qui a pour principe une force mal appliquée. Il semble d’abord que cette vigueur native offre une précieuse ressource, et qu’il suffirait, pour en tirer parti, de lui donner une direction convenable ; mais ici il est moins facile d’appliquer le remède que d’en trouver la formule : c’est que la direction mauvaise primitivement suivie a été en quelque sorte consacrée par l’effet produit. Or l’effet produit, quel qu’il soit, devient de plus en plus la pierre de touche des œuvres intellectuelles. Encore les œuvres autour desquelles il s’est fait un certain bruit ont-elles été très rares depuis quelques années, tellement rares qu’on est tenté de savoir gré aux auteurs d’être arrivés, à cette époque d’indifférence pour les créations de l’esprit, à jucher leur personnalité sur un petit piédestal, en même temps qu’au nom des exigences pures de l’art on ne peut s’empêcher de leur adresser de justes critiques. Après l’examen, malheureusement trop rapide, des quelques œuvres qui tranchent sur le reste par une originalité plus ou moins discutable, on tombe dans ce milieu plat, vulgaire, monotone, où la production intellectuelle prend le goût du public pour guide, s’accommode de tout, use de recettes connues et consacrées avec une certaine adresse d’exécution devenue banale, et se montre en un mot de plus en plus impersonnelle.

Du reste, ce défaut actuel d’originalité n’est point particulier à la France. M. Adolphe van Soust vient de le reprocher à la Belgique pour les arts plastiques [15]. Il est vrai que de toutes les écoles l’école belge a le moins de raison d’être. Ce n’est qu’une question de domicile et de lieu de naissance. À quelque catégorie que ses peintres appartiennent, soit qu’ils imitent dans le genre flamand van den Velde et Jean Steen, soit qu’ils imitent dans l’école française actuelle M. Delacroix, M. Meissonier ou même M. Courbet, on ne peut que les ranger dans le servum pecus d’Horace. Ce résultat, qui avait frappé tout le monde à l’exposition universelle de 1855, vient de se manifester de nouveau au dernier salon de Bruxelles. Par malheur encore pour l’école belge, ses plus illustres représentans restent sous la tente. M. Wiertz organise chez lui une exposition permanente. Quant à M. Gallait, s’il n’a pas voulu envoyer ses œuvres à Paris en 1855, ce n’est certes pas pour les compromettre aujourd’hui dans une mince exhibition locale. Restent, il est vrai, les trois noms suivans, Leys, Madou, Willems, dont l’un d’eux, Leys, a, suivant M. van Soust, élevé le genre au rang de l’histoire. M. van Soust, en désespoir de cause, se rattache à eux, les tourne, les retourne et les fait valoir comme un bon marchand sa marchandise ; mais il ne fera pas que nos souvenirs ne nous représentent.M. Madou comme un peintre sec, froid, monotone ; M. Willems, malgré quelques bonnes qualités, comme beaucoup trop sobre de couleurs, et éteignant celles qu’il ose employer sous des tons plâtreux et ternes ; M. Leys enfin comme un habile faiseur de pastiches, calquant ses personnages sur les gravures de Martin Schœn et d’Albrecht Durer, et s’inspirant beaucoup trop de Memling et de van der Weyden.

L’intérêt du livre de M. van Soust n’est heureusement pas dans l’examen de l’école belge ; il se trouve dans des considérations générales d’un ordre élevé où l’auteur montre de sérieuses connaissances et un sens critique assez profond. Il résume heureusement ses plaintes sur la situation actuelle de l’art en disant que la cause du vice réside surtout dans le caractère de l’époque. Faut-il d’ailleurs se laisser éblouir par cette multitude de noms auxquels s’attache si facilement une demi-notoriété ? Il n’est pas plus vrai de dire du talent ce qu’on a dit de l’esprit : qu’il court les rues. Faut-il appeler esprit cette facilité caustique qui s’exerce sur toutes choses à tort et à travers ? de même faut-il appeler talent cette pratique matérielle qui court les ateliers, et dont l’exercice, devenu trop facile, n’a jamais été de l’art et n’est même plus du métier ? Grâce à cette pratique en effet, gens de talent comme gens d’esprit, tous sont tombés dans cette déplorable méthode de l’à peu près, qui, en se joignant à celle du convenu, enchaîne, tout en croyant la rendre libre, la production dans les limites de la plus étroite frivolité.

Il est un point cependant sur lequel nous ne sommes pas d’accord avec M. van Soust, c’est la question du paysage. Pour M. van Soust, le paysage est dans la peinture un objet secondaire qui se classe à côté des vues de villes et des natures mortes, et qui n’est devenu un genre distinct que depuis la décadence de la peinture héroïque et religieuse, dans laquelle il n’était qu’un simple accessoire. Dire que la peinture d’histoire domine tous les autres genres, c’est avancer une proposition qui peut avoir ses apologistes et ses contradicteurs ; mais dire ensuite que la peinture d’histoire comprend tous les genres, c’est la déclasser elle-même comme genre et la réduire à l’état d’abstraction. M. van Soust ne s’est pas aperçu de cette espèce de contradiction. « Rubens, dit-il quelque part, ne savait-il pas peindre les chevaux et les chiens, les ciels et les arbres ? » Donner ces paroles comme une preuve de l’infériorité du paysage, c’est le réduire à de trop minces proportions. La peinture des ciels et des arbres, si excellente qu’elle soit, ne suffit pas pour constituer le paysage : il contient autre chose. Le considérer ainsi, c’est le réduire à un simple effet de cadre et d’ornementation, tandis qu’il existe par lui-même, qu’il a une raison d’être absolue, puisqu’il est une des deux grandes faces sous lesquelles se manifeste la vie. La nature n’a-t-elle pas sa signification comme l’humanité, et n’a-t-elle pas le même droit à une représentation distincte ? Nous nous contentons de soulever l’objection sans la développer.

S’il ne faut pas faire du paysage une expression secondaire de la peinture, il ne faut pas en littérature tomber dans l’excès opposé, et faire de la description plastique l’unique objet d’un livre. Ainsi, dans le roman qu’il vient de publier [16], M. Théophile Gautier a trop cédé à cette préoccupation exclusive. On ne reconstruit pas toute une civilisation disparue avec la seule description du costume, des vases et des objets d’art que le temps nous a conservés. Ces débris veulent être animés. Bien que, dans les temps anciens comme dans les temps modernes, on puisse, du caractère particulier imprimé aux arts et à la littérature d’une nation, déduire la spécialité de son intelligence et de ses mœurs, l’écrivain qui raconte, qui vulgarise, si je puis m’exprimer ainsi, doit compléter par l’action et les sentimens de ses personnages la tâche abstraite du philosophe. L’Égypte est certainement une mine féconde ouverte à la curiosité du savant et de l’artiste. L’art égyptien, qui a son idéal comme l’art grec, conduit, sous une apparence monotone, l’esprit de l’observateur dans les infinies profondeurs d’une réelle complexité. Il n’y a pas seulement place pour les travaux scientifiques et positifs des Champollion, des Wilkinson, des Lepsius, des Rosellini ; il y a place aussi pour l’imagination du romancier et du poète. Avec le style qu’on lui connaît, M. Gautier nous représente Thèbes et ses cent portes, ses palais, ses temples, ses cérémonies, ses triomphes, ses hypogées, et l’on erre sans étonnement avec l’écrivain sur ce sol sacré, sur cette terre pâmée de chaleur, où « la lumière frissonne en ondes visibles dans l’air transparent. » Jamais peintre n’a décrit avec son pinceau ce que M. Gautier peint avec sa plume, jamais coloriste n’a trouvé sur sa palette des tons aussi chauds, aussi lumineux ; mais malgré la justesse et la précision de ces épithètes, dont l’éclat micacé éblouit et fascine, on regrette que l’individualité égyptienne ne ressorte pas davantage. Le fond a peut-être influé sur la forme : sans doute les momies sont imprégnées de parfums, entourées de fines bandelettes, constellées d’ornemens précieux, mais ce ne sont pas moins des momies. Ressusciter tout un peuple et le montrer vivant de sa vie propre était un travail d’autant plus difficile que l’Égypte nous apparaît comme un sépulcre immense peuplé d’immortels cadavres. Les juifs et les chrétiens enterrent leurs morts et rendent au limon la chair pétrie de limon : Mémento quia pulvis es… Les païens plaçaient sur le bûcher les dépouilles mortelles, et les livraient ainsi à l’élément qui purifie et qui dévore. Les Égyptiens n’admettaient aucune destruction immédiate ou lente ; ils embaumaient tout ce qui avait eu vie : esclaves, animaux, tout, jusqu’à des œufs de serpent. Rien ne les arrêtait ; ils pénétraient aussi de bitume, de natrum et d’aromates les corps pourris par la lèpre ou l’éléphantiasis. Que signifiait cette conservation de la forme par-delà le tombeau ? A des peuples dont les institutions traditionnelles sont aussi arrêtées que celles des Égyptiens, il faut demander une autre raison que la mode ou le caprice. La mythologie égyptienne nous explique ces coutumes funéraires. D’après elle, la séparation que la mort établissait entre l’ame et le corps n’entraînait point leur indépendance. L’âme, dégagée de son enveloppe matérielle, lui restait néanmoins soumise, et les liens invisibles qui la réunissaient au corps devenaient plus étroits et plus resserrés. Quelles que fussent les régions extra-terrestres où l’âme était placée, elle subissait, à travers l’espace et par-delà le temps, les modifications naturelles ou accidentelles qui pouvaient atteindre le corps, privé désormais de volonté et laissé aux soins des survivans. On comprend ainsi ce qu’était le culte des momies chez les Égyptiens, puisque pour eux la conservation du corps était le gage des destinées de l’âme ; on comprend avec quelles précautions ils cherchaient à conserver l’intégrité de la forme.

Il n’est pas besoin de toute une série de siècles éteints pour trouver l’occasion de reconstruire une histoire perdue et de recomposer l’esprit d’une époque détruite. Il suffit souvent d’un fragment de siècle écoulé dans un certain milieu et sous l’empire de certaines circonstances pour prêter à un pastiche intéressant. On a fait et on peut faire plus ou moins heureusement des pastiches appliqués à différentes époques et à différens esprits. Il nous serait facile de citer, soit dans notre siècle, soit dans les siècles précédens, plusieurs noms qui doivent une partie de leur renommée à leur habileté dans cette espèce de travail. Tous les genres sont ouverts d’ailleurs au pastiche : la littérature comme la peinture, la gravure comme la musique. Il est à remarquer seulement que les œuvres qui se prêtent le plus au pastiche sont celles où l’artiste, quel qu’il soit, peintre, musicien ou poète, a imprimé les marques les plus saillantes et en même temps les plus matérielles de son individualité. Il sera facile à un peintre dans un certain sens d’imiter Rembrandt et Rubens ; il sera plus aisé pour un musicien de s’assimiler Verdi que Bellini, et un poète calquera Victor Hugo beaucoup plus sûrement qu’André Chénier. En un mot, toute exubérance de forme, de coloris, d’instrumentation, prête éminemment au pastiche. Cela tient uniquement à ce que l’exagération d’individualité que présentent certains esprits offre des saillies plus en relief, des creux plus accusés, sur lesquels les esprits secondaires et imitateurs trouvent plus de facilité à se mouler que sur un niveau de toutes parts assez égal et assez plat. À cette cause nécessaire et suffisante, l’on peut encore ajouter celle-ci : il est des esprits frères, des tendances pour ainsi dire sœurs qui se manifestent à des intervalles plus ou moins éloignés ou dans des milieux différens. Les nouveau-venus s’emparent alors de l’œuvre aînée, l’étudient, la reconnaissent en quelque sorte pour la leur, et n’ont pas plus de peine à se l’assimiler qu’une graine semée en terre n’en éprouve à devenir une plante semblable à celle qui l’a fournie : ici et là, c’est le même procédé, la même physiologie ; c’est naturellement et sans efforts que l’esprit comme la graine choisissent les mêmes sucs, sécrètent les mêmes substances, enfin accomplissent les mêmes évolutions qu’ont accomplies la plante mère ou l’esprit créateur.

Il peut arriver que le pastiche ne s’applique pas à un génie individuel, mais bien à un génie collectif, quand la collection, par une originalité fortement accusée et surtout persévérante, ou par la continuité des mêmes effets, arrive en quelque sorte à s’individualiser. C’est ainsi que M. Prosper Mérimée a pu, en 1827, donner les morceaux qui composent sa Guzla comme traduits d’originaux illyriens. Il serait puéril de citer comme exemple les poésies d’Ossian. L’œuvre que nous apporte aujourd’hui M. Ch. de Coster [17] rentre dans le pastiche collectif. L’auteur n’a pas eu pour but de reproduire uniquement les joyeusetés rabelaisiennes et les farces des Cent Nouvelles nouvelles, comme l’avait tenté Balzac dans ses Contes drolatiques. Son livre n’est pas un livre de haulte graisse, le sel gaulois y manque un peu ; mais l’absence de la facétie particulière au moyen âge s’y trouve rachetée par le fond du sujet, qui est éminemment national. Flamand, l’auteur a composé des légendes flamandes ; l’objet de son œuvre est essentiellement patriotique. Voici par exemple ce que raconte la dernière légende de M. de Coster. Le forgeron Smetse Smee doit bailler son âme au diable au bout de sept années, pendant lesquelles il doit avoir la plus belle forge de Gand, boire les vins les plus fins et manger les plus fines viandes. Le dernier jour de la septième année arrive, et avec lui l’envoyé du diable, « la gueule bée, tirant la langue, et vêtu de méchante souquenille. » En le voyant, la femme de Smetse laisse échapper l’épithète de gueux. « Gueux ! s’exclame le diable, je ne le suis et ne le fus oncques. Mort aux gueux ! à la potence les gueux ! — Femme, dit Smetse, considère notre hôte, et tu pourras dire que tu as vu messire Jacob Hessels, le plus grand faucheur d’hérétiques qui fut oncques… Ah ! nous vous devons beaucoup, messire : l’impôt du dixième, coulé en l’oreille à l’empereur Charles ; l’arrêt de messires d’Egmont et de Hornes, écrit de votre belle main, et plus de vingt cents personnes qui de votre fait périrent par le feu, le fer et la corde ! » Grâce à un certain vœu fait par le forgeron et que saint Joseph a promis d’accomplir, l’envoyé du diable est obligé de s’en aller, après avoir accordé à Smetse Smee un répit de sept ans, mais non sans être bien rossé. — Sept ans après, une comédie à peu près semblable se joue encore. Cette fois l’envoyé de l’enfer est le duc d’Albe en personne, orné de la Toison-d’Or et portant belle écharpe rouge. Il subit le même sort que Jacob Hessels, et après avoir accordé à Smetse un nouveau délai de sept ans, « se fondit en une fumée rougeâtre comme sang vaporant, et les manouvriers ouïrent mille voix joyeuses et ricassantes disant : « Battu le duc de sang, honni le seigneur de la hache, vilipendé le prince des bûchers ! Vlaenderland tot eeuwigheid ! Flandres pour l’éternité ! Et mille mains battirent plaudissant ensemblement, et le jour se leva. »

Le troisième envoyé de l’enfer se présente, couvert d’un manteau royal et la couronne en tête ; mais son corps est nu sous le manteau, et ses membres apparaissent rongés d’ulcères et de vermine. Ses yeux gris expriment l’hypocrisie, la cruauté et la male rancune. « Smetse, garde-toi ! s’écrient les ouvriers, le roi de sang est céans. » En effet, l’apparition n’est autre que le roi d’Espagne, duc de Bourgogne et de Brabant, palatin de Hollande et de Zélande, Philippe II. Fort de l’exécution promise à son vœu, Smetse lui ordonne de rendre le pacte que lui, Smetse, a signé avec le diable. Philippe II refuse. « Ah ! si j’avais encore ma puissance, s’écrie-t-il, je voudrais désoler et dépeupler la Flandre, et sur ce cimetière je planterais une croix noire avec cette inscription : — Ci-gît Flandres l’hérétique, Philippe d’Espagne lui passa sur le ventre ! » A peine cette dernière parole est-elle froide, que Smetse et ses ouvriers laissent retomber sur lui leurs lourds marteaux, et à chaque coup : « Ceci est pour nos chartes rompues ! ceci pour tes sermens violés ! ceci pour le comte d’Egmont ! ceci pour ton fils Charles, qui mourut sans avoir été malade ! » Ainsi réduit à « une platelée d’os et de chair non mêlés de sang, » le diable-roi rend à Smetse Smee son pacte.

On voit le sentiment qui domine ces légendes. Le souvenir de la tyrannie espagnole, la haine des Flamands contre Philippe II, ce spectre de l’Escurial, ce plus sinistre représentant de l’inquisition, y sont développés avec la force et la profondeur que leur donne l’expression populaire dans son apparente naïveté. Il y a dans ce dernier récit comme une inspiration de Marnix de Sainte-Aldegonde, ce grand citoyen, qui, réfugié à Heidelberg et revendiquant avec fierté son titre de questeur des gueux, attaquait la tyrannie politique ainsi que l’intolérance religieuse avec la profondeur et la malice de Rabelais. On comprend que M. de Coster ait choisi pour écrire ses légendes la langue du moyen âge. Elle lui offrait des ressources qu’il n’aurait pas trouvées dans le langage moderne. Non-seulement les termes, mais encore les tournures grammaticales ne sont pas indifférentes à l’expression de la pensée. Tels sentimens qui demeurent la propriété exclusive d’un certain siècle semblent ne pouvoir être exprimés que par la langue de ce siècle. La crudité des expressions nous fait regarder le moyen âge comme naïf : c’est une erreur ; le moyen âge n’était pas plus naïf que nous le sommes. Ses expressions, qui nous semblent parfois plus que légères, étaient alors conformes à l’usage et inhérentes aux mœurs, et c’est leur contraste avec nos propres habitudes qui leur donne une singularité relative. Aussi ferons-nous à M. de Coster le reproche de n’avoir point usé complètement de cette singularité en modernisant l’orthographe des mots dont l’usage s’est conservé. L’inconvénient est sans doute beaucoup moins grand que s’il s’était attaqué, comme les éditeurs de Hollande, au texte même de Montaigne et de Rabelais, mais il n’en subsiste pas moins. Sauf cette modification purement plastique, le fond des Légendes flamandes ne manque pas de couleur. L’auteur possède éminemment l’intelligence morale du pays et de l’époque où il place ses récits. Il a su avec un rare bonheur exprimer la spécialité de son sujet. C’est bien le moyen âge qu’il nous représente avec ses rudesses, ses bonhomies, ses gracieuses nonchalances ; mais c’est de plus le moyen âge flamand. Aussi ses principaux personnages peuvent-ils servir de types, et se distinguent-ils par un élément particulier des figures du moyen âge que nous connaissions jusqu’à présent.

Derrière les spécialités de tournures et de style que lui imposait un pareil ouvrage, M. de Coster laisse deviner son propre style, et ce n’est pas à son désavantage. Son livre renferme un sentiment général de grâce et de mélancolie qui est évidemment dû à la seule personnalité de l’auteur. On n’y trouve pas au même degré la finesse et la légèreté qui distinguent les Cent Nouvelles nouvelles, ni la grosse gaieté gauloise de Rabelais. Cette différence tient peut-être à la liqueur que boivent les personnages des Légendes flamandes : l’ivresse de la bruinbier est moins pétillante et plus lourde que l’ivresse du vin ; mais il faut remercier M. de Coster de ce qui lui appartient plus particulièrement, de ce que l’imitation même la plus habile ne pouvait guère lui donner, c’est-à-dire de l’heureux choix de ses situations, de l’intérêt et du naturel de ses dialogues, enfin de l’expression fidèle des sentimens, des caractères et des mœurs propres à l’époque et au pays qu’il a étudiés.

Il semble qu’il y ait au fond de la métaphysique je ne sais quelle pierre philosophale qui attire constamment d’infatigables chercheurs. Faut-il encourager, faut-il prendre en pitié tous ces esprits, terribles révolutionnaires en apparence, mais dont la monomanie est au fond bien paisible et bien incapable d’opérer le moindre changement ? Ils se présentent hardiment, qui avec une nouvelle méthode, qui avec un nouveau critérium, qui avec une nouvelle classification ; il s’agit toujours d’une panacée universelle ; les plus modestes, s’ils ne le disent pas, du moins le donnent à entendre. Encore une fois, méritent-ils nos encouragemens ou notre dédain ? Ni ceci ni cela. Ce serait ou enfler inutilement la vanité la plus absorbante que nous connaissions, la vanité de faiseur de système, ou l’irriter plus inutilement encore. Cependant, si leurs ouvrages n’offrent pas d’utilité absolue, il ne faut pas nier qu’ils n’en aient une relative très importante. Le public doit retirer de leurs rêveries et de leurs ébauches un profond enseignement. Ce n’est pas en vain que l’utopie, puisqu’il faut l’appeler par son nom, se dirige presque exclusivement vers la métaphysique ; ce n’est pas en vain que l’on s’imagine pouvoir changer tout un système par l’addition de quelques mots et par la transformation de quelques formules. Il y a dans un pareil labeur un instinct infaillible qui guide les têtes les plus folles et les esprits les moins raisonneurs, semblable à l’instinct des animaux sauvages qui attaquent leur ennemi à l’endroit le plus vulnérable. C’est qu’en effet la métaphysique est le cœur de la science humaine ; c’est d’elle que jaillit, comme un sang généreux, la méthode qui, dans les travaux les moins spéculatifs, dans les études les plus spéciales, est le sang qui réchauffe et qui vivifie. C’est à elle que revient enfin le flux des nouvelles connaissances pour se dilater ou se contracter suivant l’occasion, pour acquérir certaines qualités constitutives qui les rendent aptes à circuler à leur tour, et à porter partout où elles iront la lumière et la vie. On conçoit de quelle importance est l’agent qui règle dans la science humaine cette double circulation. On conçoit que les novateurs aillent droit à lui, comme à la clé de voûte de tout le système, comme au point culminant de tout l’horizon philosophique.

La tentative nouvelle dont nous avons à parler accuse chez l’auteur des connaissances philosophiques sérieuses ; aussi ne comprenons-nous pas quel singulier motif l’a poussé à se proclamer novateur [18]. Un peu de science nous enivre, a dit un ancien ; beaucoup de science nous fait voir que nous ne savons rien. C’est un peu de science qui a trompé M. Decorde. Il est vrai que parmi les novateurs philosophiques il est un des plus modestes que nous connaissions : il ne remue pas ciel et terre, il ne déduit pas de la nouvelle vérité par lui créée tout un système politique ou social ; il se renferme dans la pure métaphysique, mais il prétend n’y pas faire moins qu’une révolution.

De tout temps, la connaissance des choses générales a donné lieu aux idées, comme la connaissance des choses particulières donne lieu aux sensations. L’œuvre de Platon a presque pour base la distinction de ces deux noumènes. M. Decorde, ne changeant rien au fond des choses, a seulement baptisé les notions données par les choses particulières du nom d’idéoïdes, et c’est dans l’introduction de ce nouveau vocable que réside toute sa réforme. — Qu’est-ce que l’arithmologie ? demandait-on à Ampère, qui inventa une classification quaternaire dont tous les termes étaient ainsi fabriqués par lui. — C’est ce que vous appelez arithmétique, répondait l’illustre savant. — Qu’est-ce que l’idéoïde ? — C’est ce que vous et moi, nous tous, M. Laromiguière, M. Cousin et M. Decorde, entendons par idée sensible.

L’auteur de la Nouvelle Doctrine philosophique est sans contredit un homme qui s’occupe d’une façon suivie des questions philosophiques. Il en parle assez clairement la langue, mais il faut dire que toutes ses nouveautés métaphysiques sont tombées depuis longtemps dans le domaine public, et que l’inconnu qu’il prétend révéler se trouve exposé tout au long dans les plus classiques manuels. Il a cru inventer, il n’a fait que se souvenir. De nombreuses lectures ont peu à peu constitué dans son esprit un fonds sur lequel il a travaillé comme sien, et qu’il s’imagine ingénument avoir créé. Cette méprise du moins peut avoir encore son côté utile, si elle peut convaincre le public que toute science, toute philosophie et tout art n’existent pas sans la critique historique, leur premier et indispensable fondement.

S’il est pénible de voir certains esprits se consumer en d’aussi stériles efforts, il est consolant d’en voir d’autres appliquer leur travail et leur savoir à consolider simplement l’édifice déjà élevé en fortifiant ses bases et en y ajoutant de nouvelles. De ce nombre est M. Ch. Waddington, qui, sous le titre d’Essais de Logique [19], vient d’offrir au public le résumé des leçons faites par lui à la Sorbonne de 1848 à 1856. Nous avons vu avec joie l’importance attachée par l’auteur aux études logiques, importance qui domine en quelque sorte celle des autres études. Ce n’est pas que la logique forme un ensemble de connaissances pour ainsi dire matérielles : elle ne comprend absolument aucun fait réel, mais elle sert à étudier, à reconnaître, à classifier tous les phénomènes puisés dans la réalité dont les collections diverses composent les autres sciences, et c’est ainsi que ces sciences n’existent que par elle. Entre la volonté humaine et le problème à résoudre, quel qu’il soit, physique ou psychologique, il y a un abîme que la logique doit remplir, une difficulté absolue que la logique doit seule trancher. Sans elle, sans la méthode dont la présence ordonne et classifie, les sciences, ne seraient plus que des nomenclatures stériles pour le progrès ; les connaissances humaines ne formeraient qu’un vaste dictionnaire dont les termes indépendans et privés entre eux de leurs rapports naturels ne fourniraient pas matière à de nouvelles découvertes. Aussi les plus grands noms philosophiques sont-ils ceux qui se sont principalement appliqués à dégager et à vulgariser les lois de la logique et de la méthode : Socrate, Aristote, Bacon. La logique, si l’on veut, n’est qu’un instrument, mais c’est un instrument indispensable, c’est l’instrument créateur. Les progrès matériels de la civilisation sont dus à la présence et à l’amélioration continue des machines et des instrumens de travail ; la méthode joue dans le domaine de la pensée le même rôle que les machines dans l’industrie. Il y a de plus en elle un caractère de généralité qui ne permet à aucune science particulière de lui échapper. M. Waddington a très justement insisté sur ce point, qui est de la plus haute importance devant les privilèges et l’indépendance que s’attribuent spontanément les sciences spéciales. De ce que chaque science a son objet propre, il ne s’ensuit pas qu’elle ait le droit de posséder sa méthode particulière, mais on peut dire que le procédé spécial qu’elle revendique n’est qu’une application proportionnée de la méthode, qui est une et générale. Autrement il faudrait conclure que chaque science doit se contenter d’une seule langue et qu’elle peut être admise à ignorer toutes les autres.

Les Essais de M. Waddington offrent une analyse intelligente et complète des différens procédés de la logique. Il y traite très convenablement du syllogisme, de l’induction et de la déduction, ainsi que d’un parallèle entre le syllogisme et la division par genres, division à laquelle Platon attribuait une grande valeur, comme le prouvent les dialogues du Sophiste et du Politique. Dans ces diverses monographies, l’auteur fait bien ressortir une distinction qui n’est généralement pas saisie et dont l’absence a causé en philosophie les plus grandes confusions, je veux parler de la distinction qu’il faut établir entre l’analyse purement psychologique d’un procédé intellectuel et les règles logiques auxquelles l’emploi de ce procédé doit être soumis, en un mot entre sa nature et son usage. Un chapitre spécial est consacré en outre à la Nouvelle Analytique de sir W. Hamilton, ouvrage dont s’est occupé ici M. Ch. de Rémusat dans une étude spéciale [20].

« Deux choses semblent nécessaires de nos jours en philosophie, dit M. Waddington : un caractère moral dans les doctrines qu’elle professe, un caractère scientifique dans la manière dont elle les établit. » Il est facile d’élargir les termes de cette assertion et d’en déduire presque complètement le rôle social de la philosophie, rôle dominateur, car la philosophie ne peut qu’occuper partout la première place, rôle dont on ne peut méconnaître la portée dès lors que la philosophie ajoute à ses doctrines par la rigueur de sa méthode l’élément pratique qui lui fait trop souvent défaut. Comme exemple à ses paroles, M. Waddington a mis à la fin de son volume un remarquable Essai sur la Propriété, dont l’origine est une leçon faite à la Sorbonne en novembre 1848 pour le concours d’agrégation. « La propriété, dit M. Waddington, est le rapport naturel des personnes et des choses. » Nous ne connaissons pas sur le même sujet de définition philosophique plus heureuse et plus vraie. Ce livre, outre les données qui étaient propres à son objet et dont l’explication réclamait naturellement un langage connu, est plein d’aperçus justes et profonds qui en font la bonté et la nouveauté. Ces Essais ont le droit d’être lus avec beaucoup d’attention ; on y rencontre dans plusieurs passages certaines différences de forme avec plusieurs philosophes connus qui font pressentir une profonde, bien que, pour ainsi dire, involontaire divergence d’opinions. À quelle école appartiennent en définitive les lignes suivantes : « L’idéal de l’homme ou son type de perfection, c’est ce qu’il est en puissance de devenir ? Or ce que nous pouvons devenir est indiqué par ce que nous sommes ; notre idéal résulte de notre nature même une fois connue… » Le spiritualisme et le matérialisme pourraient également revendiquer pour leur appartenant cette phrase de M. Waddington ; ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle appartient avant tout à la vérité.

La traduction de l’Introduction à l’Histoire du dix-neuvième siècle, de G. Gervinus, vient d’être donnée en Belgique par M. Constant Bernard [21]. Les tendances de l’historien allemand sont déjà connues [22]. Deux principes, selon lui, se disputent la domination, sinon universelle, du moins européenne, l’un de centralisation, de despotisme, d’unité, l’autre de désagrégation, de liberté, d’individualisme. Le premier, c’est le romanisme, représenté par la race romaine ; le second, le germanisme, représenté par la race allemande : c’est l’opposition de ces deux principes qui a fourni une base si solide à la réforme. Gervinus se prononce naturellement pour le second. Il voit dans l’individualisme la grande différence des races germaniques avec les races romanes au moyen âge, et de nos jours avec le monde slave. Il fait dépendre de l’activité individuelle et de la liberté d’action réglées par l’éducation les institutions démocratiques et la possibilité de leur existence. Néanmoins Gervinus pense qu’il ne faut rien brusquer, que le progrès marche par lui-même, mais que sa marche est lente, et qu’il faut s’y accommoder. Le perrumpamus de Zwingle doit faire place au jugement général et au temps. Le raisonnement ne l’indiquerait pas que l’histoire donnerait de cette vérité des témoignages irrécusables. « Il est, dit Gervinus, peu d’attentes plus décevantes que celle des résultats de la marche si lente de l’histoire dans la vaste carrière des temps modernes. » L’appréciation de la vitesse dépend néanmoins de la hauteur où l’on se place : plus elle est élevée, plus les événemens semblent marcher lentement ; au contraire, plus on vit intimement avec les faits environnans, plus on trouve que leur marche est rapide.

La méthode de Gervinus tient le milieu entre l’histoire telle qu’elle est ordinairement exposée et la philosophie de l’histoire. Elle est cependant un peu exclusive par la manière dont elle diminue les points de vue. Ainsi Gervinus exagère l’action du principe germanique quand il lui attribue la révolution française. La révolution française est bien à la France ; elle est due justement à la combinaison du principe germanique et du principe roman, combinaison dont Gervinus ne s’est pas rendu un compte exact. Il a considéré la France comme un terrain en quelque sorte neutre, lorsque au contraire la France est le premier pays où se soit faite la pénétration réciproque des deux principes, et qu’elle est ainsi devenue le foyer d’où rayonnent également sur la race romane et sur la race germanique la perception et la mise en pratique des théories nouvelles.

Quoi qu’il en soit, cette première partie de l’œuvre de Gervinus se recommande sérieusement à l’attention du philosophe et de l’homme politique. On se sent en la lisant entouré d’une conviction solide, et la conscience qu’on y puise d’une inévitable destinée dissipe certaines inquiétudes. « L’étude de l’histoire, dit Gervinus, apprend à mettre de côté l’espoir impatient d’obtenir en politique des résultats rapides et à nous dépouiller de ce préjugé, que les événemens de ce monde dépendent du caprice de quelques individus. »


EUGENE LATAYE.


V. DE MARS.
LA
COMTESSE D'AHLEFELDT
ET LE POETE IMMERMANN

LE ROMAN DANS LA SOCIETE ALLEMANDE.


Graefin Elisa von Ahlefeldt, die Gattin Adolphs von Lütsow, die Freundin Karl Immermann’s. — Eine Biographie, von Ludmila Assing ; 1 vol., Berlin 1857.



Il y a trois ans, une femme qui avait porté un nom célèbre en Allemagne, Mme la comtesse d’Ahlefeldt, épouse divorcée de M. Adolphe de Lützow, un des héros de la guerre de 1813, s’éteignait tristement au milieu d’un petit nombre d’amis, et la nouvelle de sa mort éveillait chez beaucoup d’esprits le souvenir confus d’une douloureuse histoire. La société prussienne sous la restauration avait été fort émue des aventures de la comtesse d’Ahlefeldt. Mariée à l’intrépide commandant de ces corps francs chantés par Théodore Koerner, elle s’était séparée de lui après quatorze ans de mariage, et vers cette même époque elle se liait d’une étroite amitié avec le généreux poète Charles Immermann. Le monde est peu disposé à interpréter dans un sens pur ces délicates relations du cœur et de la pensée. On se demandait en souriant ce qui avait pu rapprocher ainsi la grande dame et ce poète enfant de ses œuvres. La comtesse d’Ahlefeldt, aux yeux de beaucoup de gens, n’était pas seulement la muse, la Béatrice respectueusement invoquée par l’auteur d’Alexis et de Ghismonda, et quand Immermann se maria, en 1839, avec Mlle Marianne Niemeyer, plus jeune que lui de vingt-cinq ans, bien des regards malveillans crurent découvrir sur le visage de l’amie délaissée du poète les signes du dépit et de la honte.

Hélas ! ce n’étaient pas les signes du dépit, c’étaient les traces d’une pure et sainte souffrance. La vie de la comtesse d’Ahlefeldt renferme un de ces combats intérieurs comme les grands poètes ont aimé à les peindre, comme on les peignait surtout avec mille nuances délicates dans notre littérature du XVIIe siècle. En lisant certains traits de la vie de la comtesse d’Ahlefeldt, on songe involontairement à Zaïde, à la princesse de Clèves, ou bien à ces tendres figures, Bérénice, Atalide, dont Racine a si mélodieusement chanté les subtiles douleurs.

Une jeune femme qui a connu Mme la comtesse d’Ahlefeldt dans les dernières années de sa vie, Mme Ludmila Assing, vient de raconter avec amour cette singulière et romanesque destinée. Ce n’est pas seulement un portrait de souvenir qu’a tracé Mlle Assing ; elle a pu recueillir sur son héroïne les traditions les plus certaines. Mlle Ludmila Assing est la fille de Mme Rosa-Maria Assing, sœur du célèbre écrivain M. Varnhagen d’Ense, dont Goethe a vanté les biographies, et qui a si bien décrit dans ses Mémoires la société allemande sous l’empire et la restauration [23]. M. Varnhagen d’Ense, le biographe des généraux et des poètes s’était lié avec la plupart des personnages qui jouent un rôle dans la vie de la comtesse d’Ahlefeldt. Sa sœur, Mme Rosa-Maria Assing, avait été l’amie d’Uhland, de Chamisso, de Gustave Schwab et de Justinus Kerner. Esprit brillant, imagination ingénieuse et légèrement fantasque, Mme Assing, ainsi que sa belle-sœur Rachel de Varnhagen, présidait comme une reine ces réunions d’élite, j’allais presque dire ces cours d’amour et de poésie qui jetèrent tant d’éclat, il y a une trentaine d’années, dans les principales villes de l’Allemagne du nord. À Düsseldorf, à Berlin, à Hambourg, Mme Assing, par le seul attrait de sa grâce et de son esprit, groupait autour d’elle les jeunes écrivains romantiques, aussi bien que ces intelligences choisies qui, sans appartenir à la littérature active, se passionnaient pour le renouvellement de l’art. J’ai prononcé le nom des cours d’amour ; c’était l’idéal de Mme Assing, et dans ses rêves d’artiste elle évoquait volontiers, d’après les troubadours, ces souvenirs de la Provence du moyen âge. Elle voulait donner un rôle à la femme, non pas dans les travaux de la littérature, mais dans l’éducation des écrivains et des poètes. Une femme si curieusement initiée à la vie sociale de son temps, si attentive à toutes les choses de l’art et du cœur, avait dû suivre avec une sympathie particulière le roman d’Immermann et de la comtesse d’Ahlefeldt. Aujourd’hui que Mme Assing n’est plus, sa fille était mieux préparée que personne à raconter ces touchantes aventures et nous pouvons nous fier à la fidélité de son récit. Mlle Ludmila Assing acquitte ici la dette de sa mère et la sienne propre. Tous les papiers laissés par Mme la comtesse d’Ahlefeldt, ses lettres, ses confidences, maints documens précieux ont été confiés au biographe par des mains amies, et ce portrait fidèle d’une femme d’élite, cette révélation d’un roman réel où de nobles cœurs sont en jeu, forme en même temps tout un chapitre de l’histoire sociale et littéraire de l’Allemagne au XIXe siècle.


I

Élisa-Davidia-Margaretha, comtesse d’Ahlefeldt-Laurwig, naquit le 17 novembre au château de Trannkijör en Danemark. Elle descendait d’une vieille famille de gentilshommes danois, élevés au rang de comtes de l’empire, en 1665, par l’empereur d’Allemagne Léopold Ier, et à qui le roi de Danemark Christian V, en 1672, avait donné dans ses états le comté de Langeland. Son père jouissait d’une grande faveur auprès du roi Christian VII, qui venait souvent le visiter dans son splendide château de Trannkijör, aux bords de la mer. Sa mère, Louise-Charlotte d’Hedemann, appartenait à la noblesse du Holstein. Danoise par son père, allemande par sa mère, Élisa d’Ahlefeldt fut initiée de bonne heure à la culture germanique, et c’est vers l’Allemagne qu’elle se tournera d’année en année, comme vers la patrie de son âme. Une institutrice allemande, Marianne Philippi, paraît avoir exercé sur elle une décisive influence ; après avoir été le guide de sa jeunesse, elle est demeurée son amie et son soutien dans les plus cruelles épreuves de la vie. Marianne Philippi s’appliquait à développer les sérieuses dispositions de cette jeune intelligence avide du beau et du vrai. Le comte Ahlefeldt était un homme de plaisir : la chasse, la table, les réunions joyeuses, occupaient toute sa vie ; il n’y avait pas de semaine où des voisins de châteaux, des seigneurs de la cour, ne vinssent chasser à Trannkijör et jouir de la prodigue hospitalité de l’ami du roi. Au milieu de ce brillant tumulte, une âme profonde et rêveuse s’ouvrait avec ravissement aux merveilles du monde idéal. « Les plus belles heures que j’aie passées au château de Trannkijör, disait plus tard la comtesse d’Ahlefeldt, ce sont celles où, seule dans ma chambre avec Marianne, contemplant de la fenêtre le spectacle de la mer et les jeux sans cesse renouvelés de la lumière sur les flots, nous lisions nos poètes favoris, Klopstock, Schiller, et les pages enthousiastes de Herder. »

Quand elle parut à la cour de Copenhague, à peine sortie de l’enfance, elle y excita l’admiration universelle. L’élégance de sa taille, ces boucles de cheveux blonds caressant son gracieux visage, ces grands yeux bleus profonds et doux comme son âme, cette blancheur si vive qu’on eût dit la neige étincelant au soleil, surtout cette dignité naïve et affectueuse, ce calme et cette pureté parfaite empreinte dans la physionomie, toutes ces beautés que les poètes scandinaves donnent aux vierges du Nord, rassemblées ici chez cette enfant de quinze ans, en faisaient une apparition idéale. Mlle Assing a recueilli maintes preuves touchantes de l’espèce d’éblouissement que la jeune comtesse produisit dans la société de Copenhague, comme aussi de la surprise et même du déplaisir un peu farouche que lui causaient ces hommages. Des divisions de famille assombrirent bientôt ces années printanières. Le comte avec ses prodigalités était en train de se ruiner ; les avis, les reproches, les résistances de la comtesse, tout fut inutile, et il fallut en venir à une séparation. Tandis que le châtelain de Trannkijör continuait sa folle vie et ses dépenses fastueuses, sa femme s’était retirée dans ses domaines du Holstein, emmenant avec elle sa brillante Élisa.

C’était le moment où la défaite de la Prusse à Iéna venait de porter un coup si terrible à l’Allemagne. Danoise de naissance, nous l’avons dit, la jeune comtesse était allemande de cœur. Pendant l’été de 1808, ayant accompagné sa mère aux bains de Nenndorf, en Prusse, elle eut occasion d’y rencontrer des officiers prussiens qui avaient joué un rôle glorieux dans la guerre. Ils étaient vaincus, humiliés, et portaient fièrement leurs blessures ; comment ne pas s’intéresser à eux ? Un de ces officiers, un jeune gentilhomme, M. Adolphe de Lützow, se plaça tout d’abord au premier rang parmi les admirateurs de la comtesse Élisa. M. de Lützow ne brillait pas par l’élévation de l’esprit, ni même par la délicatesse du cœur. C’était une honnête et vulgaire nature ; mais sa bravoure bien connue, le souvenir de ses batailles, la cordialité de ses allures, la franchise toute militaire de sa parole exerçaient un véritable prestige. Qui pourrait reprocher à Élisa d’Ahlefeldt de n’avoir pas deviné à dix-huit ans ce qui manquait au caractère de M. de Lützow ? Naïve, enthousiaste, elle ne voyait en lui que le brillant héros de l’indépendance germanique. Elle se crut aimée, elle aima. Les obstacles mêmes que rencontra son mariage ne firent que l’attacher plus vivement à son fiancé. Sa mère avait agréé la demande de M. de Lützow ; son père, dont il fallut obtenir le consentement, s’obstina longtemps à le refuser. Placé à la tête de la noblesse danoise, ami et confident du roi, il croyait déroger en donnant sa fille à un officier prussien, gentilhomme de bonne maison assurément, mais si inférieur à lui par le rang et la fortune. Après des négociations qui durèrent plusieurs mois, le comte d’Ahlefeldt, sans rien promettre encore, exigea pour condition première que M. de Lützow quittât le service du roi de Prusse et vînt s’établir en Danemark ; il essaierait, disait-il, de lui faire obtenir quelque charge importante dans l’administration ou à la cour. La condition était dure pour un homme qui s’était déjà illustré à vingt-six ans dans l’armée prussienne et qui brûlait de recommencer la guerre. Était-ce une ruse du comte ? Croyait-il que le jeune capitaine des corps-francs ne souscrirait jamais à son vœu ? La cour de Prusse était alors à Kœnigsberg ; M. de Lützow se rendit auprès du roi et lui demanda l’autorisation d’entrer au service du roi de Danemark. Élisa et sa mère retournèrent alors à Trannkijör, et, à force de prières, triomphèrent enfin de la résistance du comte. Le 20 mars 1810, Élisa d’Ahlefeldt devint la femme de M. de Lützow.

Peu de temps après le mariage, M. de Lützow emmena sa femme à Berlin pour la présenter à sa famille. Ils y étaient depuis deux années, quand un triste événement les rappela tout à coup à Copenhague. La mère de Mme de Lützow, de plus en plus attristée des désordres de son mari, privée par le mariage de sa fille de la seule consolation qui lui restât, tomba malade et mourut le 30 mars 1812. Ce fut un coup profondément douloureux pour la jeune femme. Cette mère qu’elle venait de perdre avait été la plus tendre amie de sa jeunesse et la confidente de ses intimes pensées. Le seul lien qui la rattachât encore au Danemark était brisé à jamais ; son père, bien qu’elle n’ait jamais manqué envers lui à ses devoirs d’affection et de respect, ne pouvait être pour elle qu’un sujet d’inquiétudes et de réflexions pénibles. Sa fortune même, sa fortune personnelle était compromise de jour en jour par les prodigalités insensées du comte. Cette vie, qui s’était épanouie comme une matinée d’avril au milieu de tant d’enchantemens et de prestiges, se couvrait déjà de nuages sombres. D’autres douleurs venaient se joindre à celles-là ; aux inquiétudes privées s’ajoutaient les calamités publiques. L’année 1813 commençait. L’Allemagne, foulée aux pieds des vainqueurs, se relevait enfin avec toutes les sublimes fureurs du patriotisme. « Que la jeunesse de mon peuple se prépare à la défense de la patrie ! » avait dit Frédéric-Guillaume III, et ces simples mots prononcés par ce roi paternel avaient donné à la Prusse entière une commotion électrique. Quiconque pouvait marcher courut aux armes. M. de Lützow brûlait de reprendre du service ; il fut nommé major et chargé d’organiser les corps-francs.

On sait quel fut le rôle de ces corps-francs dans la guerre de l’indépendance. Des hommes qui n’avaient jamais tenu que la plume, magistrats, professeurs, étudians, s’y rencontraient avec des hommes qui venaient de quitter la truelle ou la charrue. L’enthousiasme de la patrie animait ces soldats improvisés ; les étudians y ajoutaient l’enthousiasme poétique, et tous ces élémens formèrent une des troupes les plus fortes, les plus noblement originales dont l’histoire militaire ait gardé le souvenir. C’est l’honneur de M. de Lützow d’avoir organisé et commandé ces fières légions. Tous les poètes de 1813 ont chanté ces corps-francs, et tous les ont appelés du nom de leur chef.

Debout ! C’est aujourd’hui, sous le chêne allemand,
La chasse de Lützow au féroce aboiement.

Ainsi parle M. Edgar Quinet dans son poème de Napoléon, quand il peint le soulèvement national de l’Allemagne, et ces beaux vers font allusion aux strophes si poétiquement sauvages de Théodore Koerner, mises en musique par l’auteur de Freysckütz : « Si vous demandez qui sont ces noirs chasseurs, c’est la chasse de Lützow, la chasse sauvage que rien n’effraie. ».

Und wenn ihr die schwarzen jäger fragt,
Das ist Lützow’s wilde verwegene jagd.

C’est à Breslau que s’organisait l’armée prussienne. Lützow y court en toute hâte pour enrôler ses soldats. Mme de Lützow l’accompagnait, et l’affluence était déjà si grande à ce quartier-général qu’ils trouvèrent à grand’peine un logement dans une salle de cabaret. La jeune femme s’associait à toutes les émotions de ces heures enthousiastes. N’avait-on pas vu, quelques années auparavant, la reine de Prusse, dans tout l’éclat de la jeunesse et de la beauté, monter à cheval, passer des revues, et communiquer autour d’elle les généreuses passions nationales qui exaltaient son cœur ? La reine Louise était morte au milieu des humiliations de la Prusse (19 juillet 1810), et il est trop certain que ses douleurs patriotiques avaient abrégée ses jours ; si elle eût vécu en 1813, avec quelle joie elle eût présidé, comme les femmes germaines dont parle Tacite, aux préparatifs de la lutte ! Ce qu’eût fait la reine Louise à la tête de l’Allemagne soulevée contre Napoléon, Mme de Lützow le faisait pour les corps-francs de son mari. Plus d’une fois, pendant que M. de Lützow était retenu auprès de ses chefs par les besoins du service, elle inscrivit elle-même ces hardis volontaires qui venaient s’enrôler pour une cause sainte. C’était un curieux épisode au sein de l’exaltation générale : cette salle nue, ces tables, ces bancs, où s’asseyaient jadis les buveurs de bière, occupés maintenant par les futurs chasseurs de Lützow, et au milieu d’eux cette jeune femme, belle, émue, inspirée, qui leur apparaissait comme un être supérieur, comme l’ange de l’indépendance et de la patrie. Quand on songe aux destinées de cette vaillante légion, au serment qu’elle avait prêté, à la manière dont elle l’accomplit, aux services qu’elle rendit dans cette insurrection de tout un peuple, à ce ferment d’enthousiasme et de colère patriotique qu’elle entretint au sein de l’armée tout entière, on est tenté de dire que ce cabaret de Breslau a été pour l’Allemagne de 1813 ce qu’a été pour les hommes de 89 le jeu de paume de Versailles.

Parmi ces volontaires enrôlés de la main de Mme de Lützow, il y avait un jeune homme de vingt et un ans qui portait un nom déjà célèbre et qui allait l’illustrer encore. Mlle Assing nous a dit qu’Élisa d’Ahlefeldt, à quinze ans, dans sa chambre du château de Trannkijör, au bruit du flux et du reflux de l’océan, lisait avec passion les poèmes de Schiller ; quand je la vois maintenant inscrire les noms et enflammer les cœurs des héros qui vont mourir pour la délivrance de l’Allemagne, je me rappelle ce que dit M. Gervinus de l’influence de la poésie de Schiller sur le généreux élan de 1813. Théodore Koerner était le fils du plus intime, du plus fidèle ami de l’auteur de Guillaume Tell ; il avait grandi sous les yeux du poète, il avait recueilli, pour ainsi dire, le dernier souffle de son âme, et quand il vint solliciter une place parmi les volontaires de Breslau, il sembla que ce fût un Schiller de vingt-deux ans sacré soldat par Mme de Lützow. Quelle ardeur poétique et militaire chez ce mâle jeune homme ! Il arrive avec des chants de guerre, avec des chorals patriotiques ; il formule en strophes de feu son serment et celui de ses frères d’armes ; il continuera ses poèmes au bruit de la fusillade, et quelques mois après, toujours chantant et combattant, il tombera, frappé au front, dans les plaines de Dresde. À côté de Théodore Koerner, on pourrait citer dans les escadrons de Lützow bien des âmes pures et jeunes comme la sienne. Ce sont des noms restés célèbres en Allemagne : d’abord les deux frères du commandant, Léon et Wilhelm de Lützow, son beau-frère, le comte de Dohna, ses braves officiers Palm, Thümmel, Ennemoser, Eckstein, Dorow, Charles Müller, Frédéric Forster, et ces deux amis si tendrement, si poétiquement dévoués l’un à l’autre, ces deux compagnons inséparables qui rappelaient Nisus et Euryale aux lettrés de la légion, Frédéric Friesen et Auguste de Vietinghoff. Ce Frédéric Friesen, s’il faut en croire tous les témoignages contemporains, était une sorte de figure idéale. Avec ses beaux traits, ses longs cheveux blonds, son mélange de candeur et d’héroïsme, il semblait un personnage des Niebelungen. « C’était, dit le poète Maurice Arndt, un pur rayon du soleil du beau. » Le vieux soldat et publiciste Otto Jahn, qui s’était battu à ses côtés, complète ainsi le portrait : « Corps et âme sans tache, trésor d’innocence et de savoir, éloquent comme un prophète, figure de Siegfried, il avait reçu tous les dons et toutes les grâces. » Il y avait aussi de vieux soldats parmi ces jeunes phalanges, au premier rang ce Jahn que je viens de citer, et le chef d’escadron Fischer, âgé de plus de soixante-dix ans, les deux types les plus originaux du teutonisme de 1813. Tous ces hommes n’avaient pas la même culture intellectuelle ; une même noblesse de cœur, un même enthousiasme chevaleresque les animait. La présence de Mme de Lützow à Breslau n’avait pas peu contribué à leur éducation morale. Fiers du chef qui les commandait, ils s’étaient donné le nom de chasseurs de Lützow, mais ils s’appelaient aussi entre eux les chasseurs d’Élisa. On sait qu’ils portaient tous le même costume noir, et qu’ils s’étaient engagés à y rester fidèles tant que la patrie serait en deuil ; Mme de Lützow était la reine des chasseurs noirs, et les chasseurs noirs, selon la belle expression de Charles Immermann, étaient la poésie de l’armée. Terribles, sauvages dans la mêlée, c’étaient des chevaliers après le combat. La crainte de déplaire à leur gracieuse patronne avait plus d’action sur eux que les prescriptions de la discipline ou le point d’honneur militaire. Si une dispute s’élevait, Mme de Lützow intervenait discrètement, et quelques paroles de sa bouche apaisaient les colères. Pendant la campagne, à Lutzen, à Bautzen, à Dresde, à Ia Katzbach, à Gross-Beeren, à Dennewitz, à Leipzig, elle suivait de près l’armée, toujours prête à venir en aide aux médecins, à soigner les blessés, à les encourager de sa présence et de ses vœux.

Ce furent là de grandes journées pour Mme de Lützow. Les inquiétudes que lui causait son mari, exposé sans cesse aux derniers périls, étaient rachetées par les émotions du patriotisme et de la gloire. Il n’y eut pas d’affaire importante où M. de Lützow ne fût blessé, et on le revoyait toujours à son poste. « Vers la fin de la campagne, dit le biographe de Louis Jahn, M. Henri Pröhle, il avait besoin d’aide pour monter à cheval ; mais une fois en selle, c’était le modèle de l’officier de hussards. » C’était sous ce reflet de gloire que la comtesse d’Ahlefeldt avait aimé M. de Lützow ; elle comprenait vaguement qu’il avait besoin de cette auréole. Il paraît certain que, sans l’ivresse d’une telle vie, Mme de Lützow aurait connu plus tôt ce que le désenchantement a de plus amer. Mais que de distractions aux doutes de son âme ! Pouvait-elle s’abandonner à des chagrins, trop subtils peut-être, au milieu de tant de tragiques incidens et de sublimes épisodes ? L’un des plus touchans, ce fut la mort de ce jeune officier, de ce poétique Siegfried des Niebelungen, dont nous parlions tout à l’heure, M. Frédéric Friesen, et le dévouement de son ami, M. Auguste de Vietinghoff. Friesen ne mourut pas dans une grande bataille comme Théodore Koerner ; il périt sans gloire dans une rencontre obscure. C’était en 1814. Les alliés, Russes, Prussiens, Autrichiens, qui violaient pour la première fois le sol de la France, s’avançaient, non sans crainte, au milieu d’une population exaspérée. Un jour, le 16 mars, en traversant les Ardennes avec son régiment, Friesen, je ne sais par quel accident, se trouve séparé de ses compagnons ; tandis qu’il cherche leurs traces, il est enveloppé par des gens du pays et il tombe sous leurs coups. Il avait fait jurer à Auguste de Vietinghoff de rapporter son corps en Allemagne, s’il venait à périr dans la campagne de France. Vietinghoff tint parole ; dès qu’il apprit le sort de son ami, il ne songea plus qu’à retrouver ses dépouilles. Il a raconté lui-même, avec une simplicité touchante, ces recherches longtemps infructueuses que ni les obstacles, ni l’insuccès ne découragèrent. Dans le récit d’Augustin Thierry, Edithe au cou de cygne put seule reconnaître le cadavre du roi Harold parmi les morts du champ de bataille d’Hastings ; il fallut le dévouement obstiné d’un ami pour arracher le corps de Friesen au cimetière d’un petit village des Ardennes. « Le premier, le meilleur des hommes, — écrivait Mme de Lützow dans un petit livre de notes où elle consignait ses impressions de chaque jour, — l’honneur de l’Allemagne, la joie de ses amis, vient de perdre la vie d’une façon horrible. »

Depuis l’enthousiasme des volontaires dans le cabaret de Breslau jusqu’aux tragiques aventures des dernières campagnes, Mme de Lützow avait vu de près trop de choses émouvantes pour songer à elle-même. Quand la guerre fut finie à Waterloo, des journées froides et grises succédèrent à ces heures de flamme. Les chasseurs de Lützow, si fêtés naguère, étaient devenus un embarras, et on ne tarda pas à dissoudre ce corps. M. de Lützow, transfiguré pendant quelques années par les excitations du champ de bataille, avait repris ses allures naturelles ; le juge le plus bienveillant ne pouvait plus se faire d’illusion sur son compte. C’était décidément un esprit au-dessous du médiocre, et il s’en fallait bien que la vulgarité de l’intelligence fût rachetée chez lui par la délicatesse du cœur. Blessée en maintes rencontres, Mme de Lützow ne se plaignit pas. Elle était de celles qui savent souffrir en silence. Les lettres offrirent un refuge à sa douleur ; elle s’y enferma sans pédantisme. Les lettres, les arts, son commerce avec les écrivains illustres, des amitiés tendres et dévouées, ce fut là toute sa vie. À Berlin, à Kœnigsberg, à Munster, où fut successivement envoyé le régiment de M. de Lützow, elle exerçait, sans y prétendre, une attraction irrésistible sur toutes les âmes d’élite. Le chantre du patriotisme germanique, Maurice Arndt, retrouvait, en la voyant, ses inspirations de 1813. L’éloquent prédicateur Antoine Moeller, théologien philosophe, avait pour elle l’admiration d’un poète et d’un minnesinger. Mlle Assing a rassemblé d’une main pieuse tous les documens qui attestent le rôle de Mme de Lützow dans la société allemande. Comment retrouver l’attitude de ces muses discrètes et voilées ? Mme de Lützow n’écrivait pas ; sa correspondance se compose de simples billets tracés d’une plume craintive ; elle redoute, on le devine, tout ce qui pourrait lui donner l’apparence d’un bel esprit. C’est dans les lettres de ses amis qu’il faut voir le reflet de sa grâce et de son prestige. Dans toutes ces villes où elle passe, elle laisse pour ainsi dire une trace lumineuse. « O jours dorés ! entretiens familiers et sublimes ! vivante poésie qui nous expliquait la poésie des maîtres ! » Voilà ce que répètent à l’envi tous ces hommes que Mme de Lützow’a visités tour à tour dans la solitude de leurs petites villes. Parmi eux, il y avait un homme, un poète, qui va jouer un rôle important dans sa vie, et qu’il est temps de mettre en scène.


II

Charles Lebrecht Immermann, poète incomplet, écrivain désordonné, mais certainement l’un des plus généreux esprits de l’Allemagne au XIXe siècle, était né à Magdebourg le 24 avril 1796. Son père occupait des fonctions élevées dans l’administration prussienne. Le chef de la famille était un officier suédois, Peler Immermann, qui avait combattu sous le roi Gustave-Adolphe pour la liberté religieuse de l’Allemagne, et qui, la guerre finie, s’était installé dans une métairie abandonnée aux environs de Magdebourg. Ce soldat de la guerre de trente ans devint la souche d’une famille qui produisit beaucoup de braves gens, fermiers, instituteurs populaires, pasteurs de campagne, et fut enfin illustrée par un poète. Charles Immermann fut élevé sévèrement. Esprit méthodique et rigide, son père était un de ces fonctionnaires prussiens que le régime de Frédéric-Guillaume Ier avait accoutumés à une discipline toute militaire, et que le gouvernement de Frédéric II avait enthousiasmés pour la grandeur nationale. Dévouement austère à la règle, dévouement passionné au roi et à la patrie, telle était l’inspiration constante de ces employés prussiens qui étaient devenus au XVIIIe siècle une des forces de l’état. Charles Immermann recueillit ces enseignemens de bonne heure ; si l’on voit toujours, au milieu des plus fougueux élans de son imagination, quelque chose de régulièrement hardi et de méthodiquement aventureux, c’est sans doute aux premières impressions de son enfance qu’il faut attribuer ce caractère de ses œuvres. Ses biographes remarquent aussi que cette influence rigide de l’esprit paternel ne fut pas corrigée pour lui, comme elle le fut si heureusement pour Schiller et pour Goethe, par l’action d’une mère intelligente et douce. Charles Immermann, qui a écrit de si intéressantes pages sur son enfance, n’y parle jamais de sa mère. On ne sent chez lui aucune trace d’un esprit féminin, d’une tendresse attentive et délicate, et cette absence de la mère dans ce tableau si pieusement tracé de son foyer domestique explique dès l’origine ce qui manquera toujours aux inspirations du poète. Vigueur, audace, rudesse même dans l’effort, voilà ce qui caractérisera les œuvres d’Immermann ; ne lui demandez ni l’harmonie des pensées, ni la grâce du langage.

Immermann avait dix ans à peine lorsqu’une catastrophe terrible vint ébranler cette jeune imagination, nourrie du sentiment et de l’orgueil du patriotisme. La Prusse avait été abattue à Iéna et à Auerstaedt. Chaque jour, les débris de l’armée, des blessés, des fuyards, arrivaient à Magdebourg au milieu d’un effroyable désordre. Le roi, la belle reine Louise, les généraux et les ministres s’étaient retirés vers la frontière orientale. Une partie du pays et bientôt la ville natale du poète étaient entre les mains des vainqueurs. Que devenait sous de telles impressions cette famille déjà si sévèrement réglée ? Une tristesse morne pesait sur elle. C’est pendant ces années de honte et d’angoisses que s’accomplit la première éducation du jeune poète. Il fit ses études dans un gymnase de la ville, puis en 1813, n’ayant pas encore atteint sa dix-septième année, il alla suivre les cours de l’université de Halle. C’était au printemps de 1813. On sait quelle était alors l’ardeur de la jeunesse allemande et quelles émotions contraires l’agitaient. Tantôt, pour oublier l’abaissement de la patrie, on cherchait un refuge dans les rêves de l’imagination, et Louis Tieck, Achim d’Arnim, Clément de Brentano, emportaient les âmes au pays des légendes ; tantôt le sentiment des choses réelles, la honte du joug, l’impatience de le briser, l’espoir et les préparatifs des luttes prochaines faisaient battre les cœurs d’une émotion virile. Nul ne s’associa plus vivement que Charles Immermann à ces enivremens littéraires comme à cette exaltation patriotique. Ces beaux jours d’étude et d’enthousiasme ne pouvaient durer longtemps ; l’heure du combat allait sonner. Immermann était depuis quelques semaines à l’université de Halle, quand un décret de l’empereur Napoléon supprima l’illustre école. Le jeune étudiant, à qui son père avait défendu de quitter la ville de Halle avant le terme de l’année scolaire, crut naturellement que cette défense était levée par les événemens. Ses camarades partaient, il partit avec eux, et, le sac sur le dos, s’en revint à Magdebourg. Le père maintint sa défense ; c’était sa façon de protester contre la violence des vainqueurs. « Retournez à l’université, dit-il à son fils, l’année scolaire n’est pas finie. » Que cette protestation paraisse un peu puérile dans la forme, je le veux bien ; il est impossible pourtant de ne pas respecter le sentiment qui la dictait, et elle atteste quelle était alors l’inflexible résolution du patriotisme allemand. Immermann revint à l’université : la ville était déserte, la jeune population s’était dispersée pour se rallier bientôt sous la bannière de l’insurrection nationale. Après la bataille de Leipzig, des corps d’étudians se formèrent de tous côtés, et allèrent remplacer les rangs vides parmi les chasseurs de Lützow. Pris d’une fièvre nerveuse qui faillit l’emporter, Immermann ne put rejoindre ses compagnons ; il en éprouva un désespoir si profond qu’il tomba dans une sorte d’atonie intellectuelle et morale. La guerre seule pouvait ranimer son âme. Dès le lendemain du retour de l’île d’Elbe, il s’engagea, se battit à Waterloo et entra dans Paris avec les soldats de Blücher.

La lutte finie, le jeune soldat, qui avait gagné au feu ses épaulettes d’officier, revint achever ses études dans sa chère université de Halle. Il ne la quitta qu’en 1817 pour entrer dans la magistrature. Nommé d’abord référendaire à Magdebourg, il fut, deux ans plus tard, envoyé à Munster en qualité d’auditeur ; on sait que ces titres, référendaire, auditeur, représentent les premiers degrés de l’ordre judiciaire en Allemagne. Immermann passa quatre années à Munster (1819-1823), et c’est pendant cette période que sa vocation se déclara d’une manière éclatante. D’où lui venaient ces inspirations, cette ardeur à créer, cette joie de l’invention poétique, toutes choses qu’il ne connaissait pas jusqu’alors et qui l’étonnaient lui-même ? L’histoire littéraire ignorerait encore ces détails sans les révélations de Mlle Assing ; la biographie de Mme de Lützow, comtesse d’Ahlefeldt, fait partie désormais de la biographie de Charles Immermann.

Un jour, Mme de Lützow, au milieu de graves embarras d’affaires, est obligée de prendre l’avis d’un jurisconsulte. Nous avons déjà dit quel était le désordre du comte d’Ahlefeldt ; le fastueux seigneur, pour payer ses dettes, n’avait pas craint de confisquer la fortune de sa femme et de sa fille. Il y avait plusieurs années que Mme de Lützow réclamait en vain l’héritage de sa mère et les revenus que son père lui avait constitués en dot. Que faire ? Elle demanda conseil au magistrat dont chacun vantait la science et la droiture. Ce ne fut pas seulement l’homme de loi qui répondit à l’appel de la jeune femme, ce fut le poète. Immermann fut ébloui ; l’esprit, la grâce, la bonté de Mme de Lützow, cette fleur d’aristocratie intellectuelle et morale qui brillait dans toute sa personne, lui apparurent comme la réalisation d’un rêve poétique. Il ne connaissait encore que la société des petites villes ; les élans de son imagination avaient toujours été comprimés par la vulgarité de son existence provinciale ; cette fois tous les songes qui consolaient ses ennuis semblaient avoir revêtu un corps, et ce poète, qui longtemps peut-être aurait douté de lui-même, sentit tout à coup qu’une étincelle sacrée venait de toucher son âme. « Jamais, dit Mlle Assing, jamais le Tasse, en ses extases, n’a ressenti pour la princesse d’Esté plus d’admiration et d’amour qu’il n’y en avait dans le cœur de Charles Immermann pour Élisa de Lützow. Cette comparaison s’offre naturellement à la pensée ; les amis d’Elisa lui ont trouvé maintes ressemblances avec la noble Éléonore : c’étaient la même âme élevée et délicate, la même douceur sérieuse, la même mélancolie pénétrante, la mélancolie de la nuit éclairée par la lune, le même feu ardent et voilé ; elle aussi, comme Éléonore, en attirant tous les cœurs, leur inspirait à tous le respect. »

La comparaison n’est pas de tout point exacte ; Immermann n’est pas un Tasse germanique. Il a dit lui-même dans un vers bien frappé : « Ils ont commencé par la force, ceux qui finissent par la beauté ; »

Mit Kraft begannen, die mit Schoenheit enden.


J’ignore si l’auteur de Ghismonda serait arrivé un jour à l’expression du beau ; il est certain du moins qu’il débuta par des œuvres ardentes, tumultueuses, que n’éclairait point le sourire de la grâce. Cette adoration platonique pour Mme de Lützow mit en jeu toutes les puissances de son âme ; de cette mâle nature, ainsi remuée par une secousse soudaine, on vit sortir ce qu’elle contenait : des inspirations rudes, confuses, épineuses, mais d’un jet singulièrement hardi. Le même rayon de soleil qui fait épanouir les fleurs fait frissonner aussi les buissons et les ronces. Les premiers écrits d’Immermann sont comme un buisson d’épines enveloppant le tronc d’un chêne. Trois drames, un roman, des poésies, des nouvelles, deux comédies, une tragédie, ou plutôt une longue chronique dramatique à la manière de Shakspeare, voilà ce que produisit Immermann pendant ses quatre années de séjour à Munster, et ces compositions, pleines de verve et de vigueur, accusent le désordre de la fièvre. Ses drames, la Vallée de Roncevaux, Edwin, Pétrarque, sont le premier témoignage d’un génie inculte. Son roman, bizarrement intitulé la Fenêtre d’un Ermite, semble le Werther du romantisme, un Werther nourri des hallucinations d’Achim d’Arnim et de Clément de Brentano. Enfin sa tragédie, sa chronique dialoguée à la Shakspeare, c’est le Roi Périandre et sa Maison, étrange assemblage de scènes vigoureuses et d’inventions puériles, vrai chaos où la lumière et l’ombre se combattent. La plupart de ces ébauches, Immermann les a reniées plus tard, les jugeant indignes de prendre place dans la série de ses œuvres ; quand il les traçait à Munster, il était étonné lui-même de cette ardeur d’invention qui le transportait. D’où lui venait ce subit enthousiasme ? d’où venaient ces héros, ces héroïnes, vagues images qui demandaient à vivre, et que d’une main fiévreuse il jetait violemment sur sa toile ? L’histoire littéraire n’en savait rien ; elle l’apprend aujourd’hui. En même temps qu’il racontait les aventures de son ermite ou les tragiques péripéties de la famille du roi Périandre, il composait des strophes à la louange de Mme de Lützow ; il la glorifiait comme une Béatrice, il lui faisait hommage de toutes ces richesses d’inspiration, « et à l’expression de cette reconnaissance, dit encore Mlle Assing, se mêlait le sentiment d’une douleur profonde ; il la voyait si haut au-dessus de lui, plus haut encore que la princesse Éléonore d’Esté au-dessus du Tasse ! »

Le jeune poète n’osa montrer ces vers à personne ; les montra-t-il à Mme de Lützow ? Je ne sais. Qu’il l’ait fait ou non, Mme de Lützow ne tarda pas à connaître les sentimens d’Immermann. Elle était heureuse d’avoir créé un poète. Les réunions intimes qu’elle présidait avec tant de simplicité et de grâce avaient gagné un attrait de plus ; Immermann, qui lisait admirablement, interprétait devant ces auditeurs si bien préparés les plus belles pages de ses poètes favoris, C’était l’époque de ces lectures si chères aux romantiques ; mécontens du théâtre, de ses exigences trop positives, de son public souvent grossier, ces brillans artistes se construisaient ainsi une sorte de scène idéale. N’est-ce pas là ce que faisait Louis Tieck quand il lisait devant un public d’initiés tous ces poèmes dramatiques dont Guillaume de Schlegel venait de raconter l’histoire ? Un sentiment analogue inspirait Immermann ; on devine bien cependant qu’il s’y mêlait quelque chose de plus. Il avait vingt-trois ans, il aimait, il était poète, et devant celle qui venait de l’initier à une nouvelle vie, il récitait ces vers immortels où Shakspeare, Calderon, Goethe, Schiller, ont exprimé l’idéal de l’amour. Quelquefois aussi Immermann lisait ses propres œuvres, et on les discutait avec une sympathique franchise. Le jeune poète se sentait encouragé et soutenu ; avec quelle ardeur il revenait à son travail ! Les jugemens de Mme de Lützow ouvraient à son esprit des perspectives lumineuses. Cet effort vers le beau, ce désir de se corriger, de se compléter, qui sera un jour le signe de son talent, se déclare dès ces premiers débuts. On noterait sans peine chez le poète de Ferrare les inspirations d’Eléonore ; dans les ébauches désordonnées d’Immermann, quand on rencontre çà et là une page heureuse, une scène délicatement conduite, comment ne pas y reconnaître l’influence, j’allais dire la main de Mme de Lützow ?

Ces heures de poésie, ces jeux de l’esprit et du cœur, étaient une distraction nécessaire aux chagrins de la jeune femme. Sa vie eût été bien sombre sans les amitiés fidèles qui l’entouraient. Son père s’était remarié ; M. de Lützow, depuis longtemps déjà, n’était plus pour elle qu’un compagnon indifférent. Il y avait loin de ce personnage si ennuyé désormais, si froid, si vulgaire, au brillant officier qu’elle avait choisi entre tous. Elle se rappelait avec larmes ses années de fiançailles, lorsque, luttant contre les vœux de son père, elle avait voulu, riche, belle, enviée, donner sa main à ce soldat de fortune. Elle se rappelait aussi les vaillantes émotions de 1813 ; elle pouvait dire : J’ai eu mon heure, j’ai été aimée, j’ai inspiré de grandes choses. Hélas ! cette illusion qui la soutenait encore lui fut cruellement enlevée. En jour, M. de Lützow avait reçu la visite d’un de ses compagnons d’armes. Assis sur un banc du jardin, ils s’entretenaient de leurs années de service et de leurs souvenirs de jeunesse. C’étaient parfois d’assez vulgaires souvenirs. « Te rappelles-tu, disait l’un, l’avenir que nous nous étions promis ? Tous les quatre (et il nommait deux autres de ses camarades) nous voulions absolument épouser des femmes riches… — Et comme tous ces beaux plans se sont réalisés ! répondait amèrement M. de Lützow. De ces quatre amis, deux ne se sont pas mariés, les deux autres, trompés dans leur espoir, ont épousé le contraire de la richesse. » Mme de Lützow était présente ; cette révélation, rendue plus cruelle encore par le cynisme de l’aveu, lui fut un coup de poignard. Jusque-là, M. de Lützow avait laissé croire à sa femme qu’il l’avait recherchée par amour, et s’il était irrité de voir ses espérances de fortune si complètement déçues, du moins conservait-il encore dans sa conduite et ses propos une certaine délicatesse de gentilhomme. En était-il venu à ce point d’oublier toute pudeur ? Ainsi, parmi tant de nobles cœurs qui s’étaient offerts à elle, parmi tant d’admirateurs qui l’avaient entourée d’hommages aux heures enivrées de la jeunesse, elle avait choisi précisément celui qui était incapable de l’aimer ! Quelle source de larmes pour une âme délicate et enthousiaste ! Ce n’était pas ici le regret des liens dénoués, des affections évanouies, douleurs poétiquement amères comme dans l’histoire d’Adolphe et d’Ellénore ; c’était une déception vulgaire ; une misérable et prosaïque duperie.

Mme de Lützow ne se plaignit pas. Celui qui venait de la frapper ainsi eût-il pu comprendre sa souffrance ? Elle se tut. Son institutrice, Marianne Philippi, et deux amies, presque deux sœurs, pour lesquelles son cœur n’avait pas de secrets, furent les seules confidentes à qui elle demanda des consolations. Plus d’une année se passa de la sorte. Dans un pays où les divorces sont si faciles, Mme de Lützow ne s’était pas arrêtée un seul instant à l’idée de recommencer une existence nouvelle. Ce n’est pas d’elle que cette pensée devait venir. Elle respecta ses liens, si odieux qu’ils fussent, jusqu’au jour où M. de Lützow lui-même les trouva trop pesans. Ce dénoûment était inévitable. M. de Lützow était décidément poursuivi par le regret d’une spéculation mal conduite ; pourquoi n’avait-il pas trouvé dans le mariage une occasion de fortune ? Un beau jour, le voilà qui tombe amoureux d’une jeune femme coquette et riche, et comme il avait renoncé déjà à tout scrupule, il ne craignit pas de dire devant Mme de Lützow que le bonheur pour lui était là. On ne pouvait redemander plus durement la parole donnée. À cette brutalité soldatesque, Mme de Lützow répondit avec une dignité simple : « A Dieu ne plaise, lui dit-elle, que je sois un obstacle à votre bonheur ! Je suis toute prête à faire prononcer en justice le divorce que vous désirez. » Certes ce n’était pas un sacrifice qu’elle faisait à son bonheur ; elle en faisait un cependant à sa réputation. Les lois allemandes ont beau faciliter le divorce, il y a toujours une ombre fâcheuse sur les femmes qui en profitent. Répudiées par leurs maris ou volontairement séparées, quelle peut être leur place dans le monde ? Mme de Lützow savait tous les dangers de son sacrifice, et elle n’hésita pas à l’accomplir. Avec une naïveté cruelle, M. de Lützow fut touché du désintéressement de sa femme ; il l’admira, la remercia, et s’empressa d’accepter son offre, tant était vif chez cette nature sensuelle et vaine le premier emportement du désir !

Tout cela se fit sans éclat. Point de reproches, point de paroles amères. La séparation était déjà prononcée depuis quelques semaines, et le public n’en savait rien. Mme de Lützow avait pris sa résolution avec une promptitude que commandait la dignité ; une fois l’arrêt de l’honneur exécuté, elle ressentit avec effroi toute l’amertume de sa situation. Une sorte de pudeur lui fit garder le silence. Ses plus intimes amis ignoraient ce qui s’était passé. Son isolement, qui l’attristait, lui était pourtant devenu un besoin. Immermann, appelé à un poste plus élevé dans la magistrature, avait quitté Munster pour Magdebourg ; les lettres qu’il recevait de son amie ne lui laissèrent rien soupçonner d’un événement si grave pour tous les deux. Il fallut bien pourtant que la vérité fût connue ; Mme de Lützow ne pouvait rester à Munster. Où devait-elle s’établir ? En Danemark, en Allemagne ? Depuis que sa mère était morte, sa vraie patrie était l’Allemagne. Quelle ville choisirait-elle ? Longtemps indécise, elle résolut enfin de se fixer provisoirement à Dresde, où l’une de ses amies, récemment veuve, Mme Henriette Solger, lui offrait un asile. C’était au printemps de l’année 1824 que le divorce avait eu lieu ; vers le milieu du mois d’août, Mme de Lützow partit de Munster et s’établit à Dresde.

Qui dira la folie du cœur de l’homme ? Qui comptera ses bizarreries et ses contradictions ? Huit jours après ce départ, M. de Lützow, qui venait de faire un voyage à Copenhague pour un dernier règlement d’affaires, revient à Munster, et, n’y retrouvant plus celle qu’il a forcée de s’enfuir, il éclate en sanglots. Il parcourt la maison, elle est vide, elle est morte ; l’âme du foyer s’est envolée. Il descend au jardin, et il y voit un jardinier qui arrose des plantes. À quoi bon tant de soins ? Pour qui ces rosiers en fleurs ? Élisa n’est plus là pour les cueillir. À chaque pas il est assailli de souvenirs, et ces souvenirs sont des remords. Il comprend enfin tout le prix de celle qu’il a méconnue ; mais, comprenant aussi qu’elle est perdue pour lui à jamais, il lui demande en pleurant de rester au moins son amie. Ses lettres (Mlle Assing nous les donne) sont le douloureux témoignage des repentirs et des irrésolutions d’une âme faible. A-t-il renoncé à l’amour de cette femme pour laquelle il s’est séparé d’Élisa ? Non certes, mais il souffre et il pleure. « O chère, chère Élisa, écrit-il, sois heureuse,… garde le souvenir de celui qui a été ton mari… Adresse-toi à lui, il sera heureux de te servir, de réparer ses fautes, de contribuer à te rendre le bonheur… Encore une prière : fais faire ton portrait par le meilleur peintre de Dresde (à quelque prix que ce puisse être, aucun prix ne sera trop élevé), et envoie-le-moi. Oh ! que j’aie du moins ton image ! Mes pleurs m’empêchent de continuer. Écris-moi, console-moi, tu n’as pas dans le monde entier un meilleur ami que moi, un ami plus dévoué, plus fidèle. »

Mme de Lützow recevait encore d’autres lettres. Le frère de son mari, M. Léon de Lützow, sa sœur, Mme la comtesse de Dohna, lui prodiguaient les plus affectueuses consolations. Pour tous ceux qui la connaissaient, aucune pensée de blâme ne pouvait s’attacher à son rôle dans cette histoire. Toutes ces pages mouillées de larmes sont autant de témoignages rendus à sa douceur, à sa résignation, à la dignité de son caractère, à la sérénité de son âme. Que diront cependant ceux qui ne la connaissent pas ? Cette pensée préoccupe douloureusement le frère de sa mère, M. d’Hedemann-Heespen. Il aimait tendrement sa nièce, et il était le plus proche parent qui lui restât, car M. le comte d’Ahlefeldt, perdu plus que jamais dans une vie de dissipations et de débauches, se souvenait-il encore que Mme de Lützow était sa fille ? Les lettres de M. d’Hedemann-Heespen, pleines d’irritation contre M. de Lützow, expriment à l’épouse répudiée une sollicitude toute paternelle. « Que pensera-t-on ? lui demande-t-il. Si M. de Lützow est un homme d’honneur, il est tenu d’épouser sans retard la femme qui l’a éloigné de toi. Alors on saura qu’il a divorcé pour obéir à sa passion. Toute autre conduite de sa part t’expose à des soupçons injurieux. » Mme de Lützow avait l’âme trop fière pour s’inquiéter des jugemens du monde. On lui conseillait de faire consigner dans les actes officiels du divorce les motifs qui avaient dominé son mari ; elle dédaigna tout ce qui aurait eu l’air d’une justification. S’excuser aux yeux du public, c’était se venger de M. de Lützow ; ni l’un ni l’autre parti ne lui parut digne d’elle. Après une année de séjour à Dresde, consolée par les témoignages qu’elle avait reçus et reprenant goût à la vie, elle choisit décidément pour résidence la ville où l’attendaient les affections les plus dévouées. Dès l’automne de 1825, Mme de Lützow était établie à Magdebourg.


III

Qu’est-ce donc qui l’attirait à Magdebourg ? On l’a deviné c’était cette âme loyale qui s’était ouverte sous ses regards aux inspirations de la poésie. Mme de Lützow allait retrouver auprès d’Immermann les plus pures jouissances de l’esprit et du cœur. Qu’on se représente la joie du poète. Celle qu’il contemplait avec ravissement comme un mystique en extase n’était plus séparée de lui par d’éternelles barrières ; à la place de la Béatrice idéale, il y avait une femme qu’il pouvait aimer. L’espoir d’épouser Mme de Lützow lui ouvrait déjà une nouvelle vie. Ne se sentait-il pas aimé ? n’était-ce pas à lui qu’elle avait pensé tout d’abord, auprès de lui qu’elle avait cherché un refuge, dès qu’elle avait pu régler définitivement sa vie ? Et que cherchait-elle à Magdebourg ? Elle ne voulait voir personne. La famille d’Immermann, sa mère, ses frères, c’était là sa seule société. On se demandait quelle était cette dame toujours voilée ; nul ne la connaissait. Elle avait l’intention d’acheter une petite maison de campagne près de la ville, et de vivre là, silencieuse, cachée au monde, tout entière aux pensées de la solitude et aux consolations de l’amitié. Ce qu’elle éprouvait pour Immermann, n’était-ce donc qu’une amitié ordinaire ? Oh ! non, se disait le poète, elle m’aime. Une âme comme la sienne ne se laisse pas prendre aux misérables vanités du bel-esprit. Ce ne sont pas mes vers, ce ne sont pas mes romans et mes drames qui l’ont attirée près de moi ; elle m’aime, et elle portera mon nom.

Il y avait pourtant des bizarreries singulières, des épisodes inexplicables dans la vie de Mme de Lützow. Une fois installée à Magdebourg, elle avait fait venir de Hambourg une jeune fille qui devait lui servir de dame de compagnie, et qu’elle traitait comme son enfant. C’était une douce et gracieuse créature, dans la fleur de la première jeunesse, et l’on ne tarda pas à découvrir une certaine ressemblance entre les traits de ce visage enfantin et ceux de la noble personne qui lui témoignait l’affection d’une mère. Qui était cette jeune fille ? D’où venait-elle ? N’y avait-il pas là quelque mystérieuse aventure ? La curiosité publique était vivement excitée, car toutes les précautions de Mme de Lützow n’avaient pas réussi à dérober son nom aux habitans de Magdebourg ; on savait que la solitaire voilée, l’amie du poète Charles Immermann, était la femme de l’illustre chef des corps francs de 1813, celle dont le divorce récent avait ému la société prussienne. Qu’était donc cette jeune fille qui était venue subitement la trouver dans sa retraite, et dont elle semblait reprendre possession après une longue absence ? Maintes conjectures, on le pense bien, couraient de bouche en bouche. Il fut admis bientôt que la jeune compagne de Mme de Lützow était sa fille, une fille qu’elle avait eue avant son mariage, et que la découverte de ce secret avait amené nécessairement un divorce. Si ceux qui tenaient de tels propos avaient pu lire les lettres de Mme de Lützow, ils auraient été bien honteux de leurs inventions. M. de Lützow continuait d’écrire à sa femme, et l’une de ses lettres contient ces mots : « Que tu es bonne d’avoir accueilli cette jeune fille avec tant de générosité ! Ah ! tu es bien toujours la même ; au moment où tu aurais besoin d’aide et d’appui, tu mets ta consolation à venir au secours des autres. » Cette jeune fille lui tenait de bien près, mais par des liens qu’elle ne pouvait avouer. La sœur de Marianne Philippi, sa gouvernante et son amie, qui avait été chargée de la direction du ménage au château de Trannkijör, avait succombé aux séductions de M. le comte d’Ahlefeldt. La jeune compagne que Mme de Lützow venait de se donner était la fille de son propre père. Elle avait promis à Marianne Philippi de se charger de cette enfant, et, dès qu’elle avait pu le faire, elle avait tenu parole. Elle fit plus, elle garda fidèlement le secret de cette histoire, aimant mieux s’exposer à des interprétations calomnieuses que de compromettre le nom de sa gouvernante et de paraître jeter un blâme sur la conduite de son père.

Ces détails ne furent connus que beaucoup plus tard, et la médisance eut tout le temps de se donner carrière. Immermann, on le comprend, fut bien plus troublé que son amie de ces chuchotement indiscrets. Il n’était pas dans la confidence ; Mme de Lützow avait cru devoir garder un silence absolu, même avec lui. Un cœur qui aime est prompt à s’alarmer ; mais comment une créature tout idéale, une âme toute céleste, comme Mme de Lützow, eût-elle pu inspirer des doutes à ceux qui la connaissaient ? Si un soupçon fugitif effleura l’esprit d’Immermann, il dut le repousser aussitôt comme une profanation. Ces premiers mois qu’ils passèrent ensemble furent les plus beaux de sa vie. Il l’avait accompagnée, au mois d’octobre, pendant un voyage de quelques semaines, dans ces montagnes du Harz illustrées par tant de romantiques légendes, puis il avait repris, sous ses yeux, sous sa direction en quelque sorte, le cours de ses poétiques études. Quelques-uns de ses travaux les plus intéressans datent de cette période. Il faut citer surtout sa traduction d’Ivanhoé, le drame de Cardénio et Célinde et une curieuse dissertation sur l’Ajax furieux de Sophocle. Un juge très spirituel et très fin, Louis Boerne, rendant compte de Cardénio et Célinde, caractérisait ainsi le talent du poète : « Nous sommes si peu accoutumés à trouver chez les écrivains dramatiques de nos jours la plénitude de la santé de l’esprit, l’ardeur et la force de l’imagination, nous éprouvons tant de joie et tant de surprise à rencontrer tout à coup ces dons précieux, que nous pardonnons volontiers à l’auteur l’abus ou l’usage maladroit qu’il en fait. Que l’abondance des inspirations amène l’intempérance du style, que l’ardeur dégénère en arrogance et la force en grossièreté, c’est toujours l’abondance, c’est toujours la force, et nous les saluons avec joie… Cette tragédie est pleine de défauts, mais que de beautés mâles elle renferme ! La langue est fraîche, les images coulent de source, c’est un ruisseau qui court et non de l’eau laborieusement tirée du fond du puits. Nous aimons la ferme substance de cette œuvre, tout en blâmant la forme que lui a donnée l’auteur. Nous aimons ce noble marbre, car nous sommes fatigués du biscuit blafard et de l’insipide albâtre. À cette force la grâce manque, il est vrai ; mais elle n’y manquera pas toujours, car c’est à la force qu’elle manque. La vie d’un poète est un festin où se rassemblent toutes les divinités propices ; seulement les grâces n’arrivent qu’à la fin. Avant qu’elles soient là, on entend des paroles désordonnées, on entend des clameurs viriles, inspirées sans doute par un vin généreux, mais discordantes. Les grâces paraissent enfin, et toute violence s’efface au sein d’une pure harmonie. » Immermann sentait bien ce qui lui manquait ; toute sa vie est un effort vers la grâce. Mme de Lützow l’y aidait elle-même par ses avertissemens. Dirai-je qu’elle était pour le poète cette muse bienfaisante dont parle Louis Boerne ? C’était une muse, mais non pas encore celle de la dernière heure, celle qui apaise la fougue et préside à l’harmonie. Si la grâce paraît trop tôt au festin du poète, elle peut comprimer l’enthousiasme ; Mme de Lützow s’appliquait simplement à régler cette impétueuse ardeur. Ce n’est pas elle, à coup sûr, qui lui a conseillé l’étude de Sophocle ; je n’aimerais pas que cet esprit si gracieux, si féminin, eût fait des critiques si exactes et donné des indications si précises ; seulement, un jour que Mme de Lützow avait signalé une certaine âpreté, une certaine intempérance d’imagination dans le drame de Cardénio et Célinde, Immermann, se rappelant que la beauté antique avait affranchi Goethe des rêveries désordonnées de ses débuts, alla demander conseil à Sophocle, et tout naturellement il choisit parmi les chefs-d’œuvre de ce grand maître celui qui était le moins éloigné de ses propres inspirations. Le drame de Cardénio et Célinde est le dernier ouvrage où la verve d’Immermann s’abandonne à ses violences. Sa Dissertation sur Ajax furieux ouvre une phase nouvelle dans sa carrière. Ce fut son voyage d’Italie. N’est-il pas permis de croire aussi que Mme de Lützow, en sollicitant de son ami la traduction d’un roman de Walter Scott, comptait beaucoup pour lui sur l’influence de cette fine et douce imagination ? C’était elle qui lui avait appris l’anglais ; en lui faisant traduire Ivanhoé, elle travaillait, sans en avoir l’air et sans ombre de pédantisme, à l’éducation du poète.

Au milieu de ces travaux littéraires, que devenaient les projets d’Immermann ? Osait-il enfin parler de son amour ? La tristesse de Mme de Lützow, l’impression trop récente encore du coup qui l’avait frappée, un respect bien naturel des convenances retenaient sur ses lèvres l’aveu des sentimens qui l’animaient et des espérances qu’il avait osé concevoir. Mme de Lützow, dans ses conversations avec son ami, écartait avec soin tout ce qui pouvait lui rappeler l’histoire de son divorce. Douze ans plus tard, dans son roman des Épigones, Immermann peindra cette situation, et il montrera Mme de Lützow savourant en quelque sorte son infortune avec une pudeur discrète. « Il n’est pas, s’écrie-t-il, de spectacle plus fortifiant que celui d’une grande âme, d’une âme d’élite, acceptant le malheur avec joie, — acceptant, c’est trop peu dire, — prenant possession de ce malheur comme d’une chose qui lui appartient, comme d’une propriété qui lui a été donnée en présent par les puissances supérieures. Johanna était calme ; il y avait même une certaine joie dans sa sérénité. Elle ne dissimulait pas à Hermann que sa destinée lui semblait brisée à jamais, et cependant, ajoutait-elle, combien je me sens mieux à l’aise aujourd’hui, en voyant à mes pieds les ruines de ma vie, qu’à l’époque où j’étais obligée de lutter avec la fumée et les flammes ! Sur les secrets de cette malheureuse union, sur le changement soudain de son existence, elle gardait un silence absolu. Un jour Hermann avait essayé, de la façon la plus discrète, de l’amener à une confidence ; il ne faut pas, dit-elle, arrêter sa pensée sur des malheurs auxquels il n’y a point de remède. Ces étranges aventures lui restèrent donc profondément cachées ; il n’en savait que ce que lui apprirent les bruits de la capitale. » C’est ainsi que Mme de Lützow, parlant de malheurs sans remède et ajournant les confidences, ajournait aussi les aveux de son ami. Ame affectueuse et pudique, elle voulait aimer sans presque se l’avouer à elle-même. Immermann respecta longtemps ses scrupules : un jour vint cependant où il fut obligé de parler. On venait de lui donner un avancement qui l’envoyait à Düsseldorf. Qu’allait faire Mme de Lützow ? Le suivre ou le quitter ? Si elle le quitte, quel chagrin pour tous les deux ! Et comment le suivre ainsi de ville en ville, sans avoir uni sa destinée à la sienne ? Mme de Lützow avait de ces hardiesses vis-à-vis du monde qui n’appartiennent qu’aux cœurs purs et bien assurés d’eux-mêmes : je vous suivrai, lui dit-elle, mais ne parlons pas de mariage. Sa décision était inflexible. Elle croyait à l’amour d’Immermann, elle avait moins de foi dans la durée de cet amour. Immermann n’était-il pas plus jeune qu’elle ? Il avait trente et un ans, elle en avait trente-sept. Encore quelques années, et la distance qui les séparait serait bien autrement grande. Ce tact exquis, cette délicatesse de cœur et de raison qu’elle avait à un si haut degré, lui faisaient un devoir de sacrifier son amour ; dès qu’elle connut son devoir elle l’accepta sans murmurer. Il y eut sans doute, avant que le sacrifice fût décidé, bien des combats au fond de son cœur, bien des larmes répandues. Immermann allait au-devant des objections, il s’enivrait et cherchait à l’enivrer elle-même de ses promesses ; pourrait-il jamais aimer une autre femme ? Elle fut inébranlable ; seulement, dans ces émotions du sacrifice, ils se jurèrent tous deux de ne point contracter une autre union. Ce serment seul put consoler Immermann ; puisqu’elle ne devait pas être sa femme, elle serait du moins son amie, sa compagne, sa muse… Et que leur feraient à l’avenir les vains propos du monde ?

C’est au printemps de l’année 1827 qu’Immermann alla prendre possession de son nouveau poste à Düsseldorf ; Mme de Lützow l’y rejoignit au mois d’août. Ils louèrent une maison de campagne près de la ville, dans le joli petit village de Derendorf. Mme de Lützow avait une passion pour les fleurs ; cultivé sous sa direction, le jardin déploya bientôt tous ses trésors. On se souvient encore à Derendorf de ces magnifiques rosiers qui montaient le long des murs jusque sous les fenêtres du poète. Immermann, dans son poème de Merlin, a chanté les ombrages du parc et les blanches haies d’aubépine. Cette retraite toute printanière était merveilleusement favorable à la rêverie. Une aile de la maison lui était réservée ; là, au milieu de ses livres, de ses tableaux, de ses gravures, de ses statuettes, au milieu de maints ornemens dont la disposition harmonieuse attestait la main d’une femme, il continuait ses études en artiste passionné, et poursuivait ardemment son idéal. Ce furent de beaux jours pour Immermann et aussi pour Düsseldorf. Cette ville contenait déjà une société d’élite ; autour de l’école de peinture s’étaient groupés peu à peu d’autres hommes voués au culte du beau, c’était toute une colonie d’artistes. Le chef de l’école de peinture était l’excellent Wilhelm de Schadow, qui venait d’y remplacer Cornélius l’année précédente (1826) ; on voyait auprès de lui des peintres comme MM. Lessing, Hildebrandt, Bendemann, Schirmer ; un écrivain passionné pour l’art et la poésie, et qui a été le chroniqueur de cette brillante période, M. Frédéric d’Uechtriz [24] ; un critique et historien de l’art, M. Schnaase ; un compositeur illustre, M. Mendelssohn-Bartholdy. Immermann, par son activité enthousiaste, communiqua une vie nouvelle à ces précieux élémens. Il arrivait, l’imagination en feu, la tête pleine de projets. Son drame d’André Hofer venait d’être terminé pendant les premiers mois de son séjour à Düsseldorf ; en 1828, il compose une tragédie historique, l’Empereur Frédéric II, avec deux comédies, les Travestissemens et l’Espiègle comtesse ; en 1829, une comédie encore, l’École des dévots, un volume de poésies et un recueil de mélanges ; en 1830, un petit poème héroï-comique intitulé Tulifantchen, que Henri Heine appelait l’épopée Colibri. Sa trilogie tragique sur le malheureux fils de Pierre le Grand, Alexis, son poème philosophique de Merlin, son roman des Épigones, étaient déjà ébauchés dans son imagination et à demi rédigés.

Mme de Lützow avait rassemblé autour d’elle les plus intimes amis d’Immermann. C’est dans ce petit cercle que sa verve et sa gaieté naïve, son inspiration de poète et d’artiste, se donnaient librement carrière. Ce n’était plus le débutant timide de Munster ; il appartenait à la littérature militante, et, quoique durement contesté par la critique, il avait le sentiment de sa valeur. Le théâtre surtout l’attirait de plus en plus. Il lisait, comme à Munster, devant un petit nombre d’amis, les œuvres de ses poètes préférés ; mais il les lisait en maître désormais, avec l’expérience d’un homme qui savait lui-même créer des personnages vivans. Ces lectures excitèrent bientôt la curiosité de la foule. Ce n’était pas assez d’en faire jouir les initiés ; pendant deux hivers de suite, il produisit ainsi devant une assemblée nombreuse les principales œuvres de Sophocle et de Shakspeare, de Schiller et de Goethe, deux ou trois drames de Calderon, plusieurs des pièces de Louis Tieck et de Henri de Kleist. Sa voix était pleine, souple, sonore, et il exprimait avec âme toutes les passions de ses personnages. On lui avait prêté un des plus grands ateliers de l’école de peinture. Élégamment ornée, pour recevoir une foule choisie, cette salle n’avait pas cependant perdu son caractère : des toiles commencées, des dessins épars, de vives ébauches sur les murailles, tout un pêle-mêle pittoresque et poétique formait le cadre le plus convenable à ces représentations familières. C’est au milieu de ces images, c’est en présence d’un public déjà initié à la poésie par la peinture, que ce rapsode de l’art dramatique interprétait avec amour les œuvres les plus différentes, Œdipe roi, Œdipe à Colonne, Hamlet, Roméo et Juliette, le Roi Jean, la Vie est un songe, le Prince Constant, Iphigénie en Tauride, Wallenstein, le Prince de Hombourg et le Chat botté.

Le succès de ces lectures lui inspira le désir de voir ces mêmes œuvres représentées sur la scène. Le théâtre avait grand’peine à s’organiser en Allemagne. On avait vu à Hambourg, en 1767, une troupe de comédiens, sous la direction de Lessing, ou du moins avec sa collaboration et ses conseils, ranimer le goût de la poésie dramatique. Vingt ans plus tard, Schiller remplissait le même office à Manheim, et l’on sait ce que Goethe, pendant un demi-siècle, a fait du théâtre de Weimar. Ce n’étaient là pourtant que de brillans épisodes. Partout où manquait la direction d’un maître, la scène allemande redevenait la proie de la plus vulgaire littérature. Immermann eut l’ambition de former une école, comme Goethe à Weimar et Lessing à Hambourg. Quelques acteurs de Düsseldorf acceptèrent avec empressement ses conseils. Il avait su les associer à son poétique enthousiasme. Presque tous avaient suivi ses lectures et reconnu en lui un maître capable de les conduire. Le généreux poète se fit professeur de diction théâtrale. M. Schadovv lui avait abandonné une salle de l’école de peinture pour les répétitions et les études. C’était une sorte de cellule écartée qui donnait sur le Rhin ; aucun bruit, si ce n’est celui du fleuve, aucun dérangement ne venait troubler les artistes. « Le Rhin murmurait sous nos fenêtres, dit le poète dans ses Mémoires, et le soleil dorait les murailles blanches de la salle. C’est au murmure des flots et sous les rayons du soleil que les syllabes étaient pesées, l’accentuation établie, toutes les nuances de la parole étudiées et perfectionnées. » Quand on joua le brillant drame de Calderon, le Prince Constant, peintres et musiciens voulurent concourir à l’exécution de l’œuvre. On sait que, de toutes les pièces de Calderon, celle-là est la plus chère à nos voisins ; Guillaume Schlegel l’a traduite, commentée, et la critique allemande y voit l’expression la plus complète du génie religieux et chevaleresque de la vieille Espagne. Un artiste habile, M. Schirmer, peignit la toile du fond, qui représentait la ville de Fez. Un autre peintre, M. Hildebrandt, se chargea de peindre les côtes du Maroc et le débarquement des Espagnols. M. Mendelssohn composa des chœurs et des hymnes. Tous les arts s’étaient donné la main pour honorer le chef-d’œuvre de Calderon, et rien ne manqua au succès.

Ces brillantes soirées encouragèrent Immermann et ses amis. Le poète n’était jusque-là que le conseiller du théâtre, il en devint bientôt le directeur. Il avait donné un plan de campagne et proposé des souscriptions ; en peu de jours, toutes les actions furent prises. Sous l’influence de cette parole enthousiaste, chacun s’empressa de soutenir une entreprise qui s’annonçait si bien. Immermann obtint un congé d’un an, afin de se livrer tout entier à l’organisation du théâtre, et l’on vit un magistrat, avec l’agrément de ses supérieurs et l’appui de l’opinion publique, abandonner quelque temps son grave ministère pour diriger dans les voies de la poésie une troupe de comédiens. Ce curieux épisode de l’histoire littéraire n’était guère possible qu’en Allemagne ; il montre bien le désir qu’elle éprouve et les efforts qu’elle fait de temps à autre pour se donner un théâtre national. Lessing, Louis Boerne, plus récemment M. Robert Prutz, d’autres encore, ont répété avec amertume : « L’Espagne, l’Angleterre, la France, ont un théâtre qui est l’expression de leur génie ; l’Allemagne n’en a pas. » Chaque fois que le pays de Schiller a entrevu l’espoir de créer enfin ce théâtre, il a eu des accès de joie et d’enthousiasme. Un de ces épisodes, et l’un des plus intéressans à coup sûr, c’est la tentative d’Immermann à Düsseldorf. Mme de Lützow n’y était pas étrangère : c’est d’elle que le poète recevait l’inspiration, c’étaient ses applaudissemens qu’il voulait obtenir. Mlle Assing, en racontant cette campagne littéraire, ne craint pas de la comparer aux vaillantes journées de 1813. « Sans Élisa d’Ahlefeldt, dit le biographe, les chasseurs de Lützow ne seraient jamais devenus cette légion enthousiaste dont l’histoire gardera le souvenir ; sans elle non plus, jamais l’école dramatique de Düsseldorf n’aurait pris ce grand essor et renouvelé les beaux jours de Weimar. » Et cette influence, elle l’exerçait sans bruit, sans prétention ; elle était heureuse d’être aimée, heureuse surtout d’inspirer un amour qui se traduisait en de belles œuvres. C’étaient là les jouissances de cette âme platonique.


IV

Que devenait cependant M. de Lützow ? La femme pour laquelle il avait quitté si misérablement Élisa d’Ahlefeldt, après l’avoir attiré par sa coquetterie, avait refusé de lui donner sa main ; humilié de son rôle, puni par la honte et le dépit, il vivait tristement dans la solitude, qu’il s’était faite. On a déjà vu quelle était l’irrésolution et la faiblesse de cette conscience troublée ; avec une naïveté qui eût été du cynisme chez un autre, il racontait lui-même à celle qui avait porté son nom l’histoire de ce mariage manqué, il lui avouait sa tristesse, et lui demandait les consolations de l’amitié. Il fallut que l’épouse répudiée écrivît des lettres de sympathie et d’encouragement à l’homme dont elle avait tant à se plaindre. Cette situation qui pouvait devenir si ridicule, Élisa d’Ahlefeldt la sauvait par sa dignité naturelle et sa simplicité cordiale Elle traitait de loin ce pauvre esprit malade comme une sœur de charité, elle écoutait ses doléances, elle semblait condescendre à ses caprices, elle l’entourait de conseils et de soins affectueux ; on voit par les lettres de M. de Lützow quelle action bienfaisante elle exerçait sur lui. Il y avait pourtant bien des heures où le souvenir de ce qu’il avait perdu et les reproches de sa conscience ; lui donnaient une sorte d’excitation fiévreuse. En 1828, quatre ans après son divorce, il se décida subitement à épouser la veuve de son frère Wilhelm, qui était mort l’année précédente, et en même temps il écrivait à sa première femme. : « O ma chère Élisa ! je sens que je ne suis pas né pour la vie de la famille ; sans cela, j’aurais joui auprès de toi d’une félicité parfaite. Qui pourrait désirer plus que je n’ai possédé ?… Augusta est certainement une agréable femme ;… mais l’amour, l’amitié profonde que j’ai vouée jusqu’à la mort à un être pour lequel j’ai un respect infini, ô ma chère Élisa ! rien ne pourra l’arracher de mon cœur. » Et dans une autre lettre : « Augusta est remplie de qualités aimables, distinguées… Sa malheureuse position, ma tendre amitié pour mon frère Wilhelm, m’ont inspiré la résolution que j’ai prise et accomplie très rapidement… Juge-moi avec indulgence, et puisse le ciel bénir cette union !… Les sentimens les plus contradictoires me déchirent. Mon cœur, ô mon Élisa ! reste attaché à ton souvenir avec des chaînes de fer. »

Après le mariage de M. de Lützow, Élisa reprit le nom de sa famille. Le roi de Danemark, sur sa demande, lui permit de porter le titre de son père et de s’appeler la comtesse d’Ahlefeldt. Elle ne voulait pas qu’on pût la confondre avec la nouvelle Mme de Lützow ; elle la connaissait depuis longtemps et n’avait jamais eu de sympathie pour elle. Quand elle fit les premières démarches pour obtenir ce changement de nom, elle prévint M. de Lützow, qui lui répondit en ces termes : « Si tu crois te rapprocher de ta famille en reprenant le nom de ton père, fais-le ; tu ne seras pas pour cela moins près de mon cœur. » M. de Lützow ne tarda pas à se sentir malheureux de son nouveau mariage, et la comtesse d’Ahlefeldt eut encore à exercer sur cette âme en peine la charité délicate dont elle avait le secret. « Si tu pouvais lire au fond de mon cœur, lui écrit-il un jour (il y avait un an à peine qu’il était remarié), oh ! combien tu me plaindrais ! Je suis malheureux plus que je ne puis l’exprimer. C’est moi-même je le sais bien, qui suis cause de mon malheur, et cependant, si tu savais tout, tu aurais pitié de moi ! Ne me refuse pas la consolation de ta sympathie, de ton amitié,… sinon il ne me resterait plus qu’à mourir… Oh ! si je pouvais te revoir encore une fois ! » Cette idée d’une entrevue avec Elisa s’empare de lui et ne le quitte plus. Les sentimens d’amitié que la comtesse d’Ahlefeldt lui exprime dans ses lettres ne suffisent plus à calmer la fièvre de ses regrets ; c’est de sa bouche même qu’il veut entendre une parole de pardon. Cette plainte continuelle finit par devenir touchante, comme l’est toujours l’expression vraie de la souffrance. Elle a beau être dictée par l’égoïsme beaucoup plus que par l’amour ; cet égoïsme est si naïf qu’on se laisse prendre à sa douleur. Le 6 mai 1829, M. de Lützow écrivait à la comtesse d’Ahlefeldt : « Mon Élisa bien aimée, advienne que pourra, il faut que je te revoie, il faut que tes paroles relèvent mon courage et me rendent à la vie. Je vais partir. J’irai d’ici à Paderborn, et là je prendrai la poste pour Düsseldorf. Je ne puis t’indiquer exactement le jour de mon arrivée, mais ce sera vers le 16 ou le 17. Attends-moi, n’est-ce pas ? Oh ! tu ne refuseras pas de me recevoir ! Ce serait trop de cruauté. » Il arriva, et la comtesse le reçut. Ils ne s’étaient pas rencontrés depuis le jour de la séparation ; on devine avec quelles émotions ils se retrouvèrent en présence l’un de l’autre. L’embarras de la comtesse ne fut pas de longue durée, elle avait cette grâce supérieure que les situations les plus délicates n’effarouchent pas, et elle remplissait auprès d’une âme malade un devoir d’angélique charité ; mais comment peindre la confusion de M. de Lützow ? C’est à peine s’il put se remettre un instant du trouble qui l’agitait ; il ne cessait de pleurer et de s’accuser lui-même, il se reprochait dans les termes les plus amers d’avoir détruit à jamais le bonheur de sa vie en renonçant à une telle femme, et ces plaintes désespérées étaient entremêlées de confidences navrantes. Cette visite lui fit du bien ; quelques jours après, à peine revenu à Munster, il écrivait à Mme d’Ahlefeldt pour la remercier de ses consolantes paroles : « Que tu es bonne et généreuse ! Je suis convaincu maintenant que tu m’as pardonné, et que ton amitié m’est acquise… N’es-tu pas toujours prête à soulager ceux qui souffrent ? Tu songes plus au bonheur des autres qu’au tien propre. Puisses-tu en être récompensée selon tes mérites ! »

Toutes les lettres de M. de Lützow sont pleines de ces témoignages de repentir et d’affection exprimés avec l’accent du désespoir. Quand Élisa sollicita du roi de Danemark l’autorisation de s’appeler la comtesse d’Ahlefeldt, M. de Lützow avait paru approuver sa démarche ; deux ans après (cette petite négociation avait subi des. lenteurs), au moment où l’autorisation arrive, il éclate en sanglots. « Je trouve très convenable, écrit-il le 28 mai 1831, que tu aies repris ton nom : cela te rapproche de ta famille, c’est aussi un moyen de ne pas réveiller de douloureux souvenirs et de recommencer une nouvelle vie ; mais l’âme de l’homme est toujours agitée de sentimens contraires, et je n’ai pu retenir des larmes égoïstes quand j’ai appris que tu ne portais plus mon nom. J’ai craint que tu ne fusses encore plus éloignée de moi… O inconséquence des hommes ! nous commençons par agir, et c’est seulement quand l’action est accomplie, irréparablement accomplie, que nous comprenons ce que nous avons fait ! »

Ne pensez-vous pas qu’on finit par s’intéresser à cette souffrance ? On pleure avec M. de Lützow, on voudrait qu’il lui fût possible de réparer sa faute et de relever l’édifice détruit de son bonheur. Non, point d’espoir ; entre Mme d’Ahlefeldt et M. de Lützow, trop d’obstacles se dressent. Sans parler du passé, des liens nouveaux l’enchaînent. Faudra-t-il qu’un second divorce le rende libre ? Il n’oserait lui-même concevoir cette pensée. Supposé même qu’il fût libre, qu’il ne se fût pas remarié, que sa seconde femme fût morte, Mme d’Ahlefeldt pourrait-elle consentir à oublier l’injure d’une répudiation ? Non, certes ; la charité, si dévouée qu’elle soit, ne saurait conseiller le sacrifice de cette dignité qui est la pudeur de l’âme. Tout ce que peut faire Mme d’Ahlefeldt, c’est de renoncer elle-même au bonheur. Elle est aimée, elle refusera d’épouser celui qui l’aime : Immermann savait-il pour quels motifs de délicatesse et de charité mystérieuse Mme d’Ahlefeldt repoussait son amour ? Elle ne lui avait pas dissimulé sans doute ce que nous apprend aujourd’hui la correspondance de M. de Lützow. Quels tourmens elle eût infligés à ce malheureux, si elle eût épousé Immermann ! Elle savait bien que les remords de son mari n’étaient pas des remords virils, mais la plainte d’un enfant qui n’a pas su se conduire ; il fallait compatir à ses souffrances. Ame douce et sérieuse, âme toujours prête au sacrifice, elle s’était dit : Lequel des deux est le plus fort ? Lequel saura le mieux supporter une grande douleur ? Si j’épouse Immermann, M. de Lützow verra là une vengeance qui le jettera dans le désespoir ; si je repousse sa demande, Immermann sera malheureux. Immermann est le plus fort : à lui de souffrir en homme et de chanter sa souffrance en poète.


V

Cette souffrance, elle l’avait adoucie, on l’a vu, avec une singulière audace, habitant sous le toit du poète, liant avec lui une de ces amitiés hardies et chastes comme on n’en rencontre guère que chez ces races aimantes et spiritualistes des contrées du Nord. Et cependant pouvait-on dire, en parlant d’elle, ce qu’un de nos poètes a si bien dit de Mme Récamier :

</poem>Elle est trouvée enfin la Psyché sans blessure ?</poem>


N’est-elle pas blessée, elle aussi ? N’est-elle pas une victime sans cesse immolée dans ce drame secret de la conscience ? Son cœur n’a-t-il pas ressenti ce que le sacrifice a de plus cruel ? Cet amour qu’elle ne peut ni repousser ni accueillir, que de soins, quel art ingénieux pour l’apaiser à toute heure ? J’emprunte à ce même chanteur délicat et profond des paroles subtilement voilées qui semblent écrites pour la comtesse d’Ahlefeldt :

Que de fatigue aussi, de soins (si l’on y pense),
Que d’angoisses pour prix de tant d’heureux concerts,
Triomphante beauté que l’on voit qui s’avance
D’une conque facile à la crête des mers !

L’océan qui se courbe a plus d’un monstre humide,
Qu’il lance et revomit en un soudain moment.
Quel sceptre, que d’efforts, ô mortelle et timide,
Pour tout faire à vos pieds écumer mollement !

Ces lions qu’imprudente elle irrite, elle ignore,
Dans le cirque, d’un geste, il faut les apaiser.


Oui, ces passions ardentes, monstres de la mer ou lions du cirque, il fallait la pure sérénité de son âme pour les dompter autour d’elle. À l’époux repenti et désolé, elle offrait en exemple son propre sacrifice ; à l’amant, elle ouvrait les régions de l’idéal. Cette activité littéraire déployée par Immermann pendant toute cette période, c’était Mme d’Ahlefeldt qui l’entretenait. L’ardeur créatrice du poète était pour elle une joie et un besoin. Elle veillait, comme une vestale, auprès du feu sacré.

Ces lectures, ces essais de régénération dramatique, cette vie toute dévouée au culte de l’art, cette association de la poésie, de la peinture et de la musique, ces soirées enivrantes, autant de moyens dont se servait la comtesse d’Ahlefeldt pour occuper l’imagination d’Immermann, pour épurer la fougue de son cœur. Ce devaient être chaque jour des distractions nouvelles, tantôt de nobles hôtes, écrivains ou artistes, attirés à Düusseldorf par l’éclat du mouvement littéraire, tantôt des épisodes inattendus, dont une fée invisible savait tirer parti. Au premier rang, parmi ces hôtes, nous devons citer un poète qui a laissé d’honorables souvenirs, l’auteur de Struensée et du Paria, M. Michel Béer, frère du grand compositeur dramatique à qui l’on doit Robert le Diable et les Huguenots. Michel Beer venait souvent à Dùsseldorf, attiré par la grâce de Mme d’Ahlefeldt et sa sympathie pour Immermann. « J’éprouve encore, dit Immermann, une émotion pieuse en me rappelant les semaines que nous avons passées ensemble. C’étaient entre nous des plans, des projets littéraires de toute sorte, et nos entretiens se prolongeaient toujours bien avant dans la nuit. Il avait beaucoup vu, il savait infiniment de choses, ayant visité presque toutes les capitales de l’Europe. Sa fortune, son habitude du monde, cet art de plaire qu’il possédait si bien, lui donnaient accès partout. Il avait ainsi maintes anecdotes à raconter, maintes vues à ouvrir sur le monde, et il prenait plaisir à m’en récréer dans ma cellule de cénobite. Sa correspondance, que ses héritiers ont publiée, renferme toute une part de notre vie. » Cette correspondance en effet est de l’intérêt le plus vif. Je ne la comparerai pas, comme M. Adolphe Stahr, à la correspondance de Goethe et de Schiller ; je ne crois pas cependant qu’on puisse la lire sans estimer davantage les deux amis. Elles sont rares ces amitiés de poète à poète, amitiés viriles, loyales, sans camaraderie bruyante, sans jalousie secrète. En France Boileau et Racine, en Allemagne Schiller et Goethe en ont donné l’exemple. Ces grands noms à coup sûr font pâlir ceux de Charles Immermann et de Michel Béer, et c’est surtout entre les génies supérieurs que l’amitié, étant plus difficile, est aussi plus méritoire ; qu’importe ? Cet épisode n’en est pas moins un titre pour le cénobite de Düsseldorf et pour celui qui venait le visiter dans sa cellule. « Notre amitié, dit Immermann, était fondée sur une entière sympathie d’études, sur une même ardeur à produire le beau et à nous perfectionner mutuellement. Nous avions besoin de nous communiquer toutes nos inspirations. Jamais aucune flatterie n’a dégradé cette union de nos âmes. » Immermann ne goûta pas longtemps ces pures jouissances. Michel Beer mourut, jeune encore, en 1833. Il a laissê deux drames remarquables, Struensée et surtout le Paria, dont Goethe a fait l’éloge.

Un autre épisode intéressant dans la vie d’Immermann à Düsseldorf, ce fut l’apparition du poète Christian Grabbe. Un jour Immermann reçoit une lettre fort étrange signée d’un nom inconnu : « Je suis poète, lui dit-on ; je n’ai aucunes ressources, et si vous ne venez pas à mon secours, ma mère et moi nous sommes perdus. » Celui qui écrivait cette lettre lamentable, Christian Grabbe, était le fils d’un geôlier, de la ville de Detmold. Il était né dans une prison ; les premiers spectacles qui avaient frappé ses yeux et son esprit, c’étaient des verrous, des grilles, des chaînes, des condamnés. Ses premiers essais littéraires portaient visiblement l’empreinte des impressions de sa jeunesse : on y rencontre partout une imagination inquiète obsédée de visions grimaçantes. Immermann fut touché de sa supplique ; il le fit venir à Düsseldorf, lui procura des secours de toute sorte et l’encouragea au travail. « C’était un étrange personnage, dit Immermann dans ses Mémoires. Tous les mouvemens de son corps étaient fébriles, anguleux, désordonnés. Ses bras ne savaient pas ce que faisaient ses mains. Sa tête et ses pieds étaient toujours en désaccord. Son front, haut et superbe, rappelait celui que nous admirons dans le portrait de Shakspeare. Les sourcils, la voûte des yeux, les yeux eux-mêmes, très grands et d’un bleu profond, tout cela indiquait le génie ; mais la bouche, les lèvres pendantes, le menton à peine détaché du cou, en un mot toute la partie basse,du visage donnait un démenti complet à la partie supérieure. » L’esprit de Christian Grabbe ressemblait à sa figure ; c’était un composé d’inspirations élevées et de sentimens ignobles. Mme d’Ahlefeldt s’appliqua comme Immermann à museler le monstre en développant tout ce qu’il y avait chez lui de nobles et poétiques instincts. Elle lui écrivait souvent (non pas tous les jours, comme s’en vantait Grabbe, tout fier de ces prévenances), elle l’invitait à ses réunions, elle aimait à lui faire lire ses vers et à l’encourager. Il ne fallait pas cependant que Mme d’Ahlefeldt, avec ses belles mains blanches, fût placée trop près de lui, car il se précipitait sur ces mains aristocratiques, et y déposait des baisers qui ressemblaient à des morsures ; il les trouvait, disait-il, si appétissantes ! D’autres fois il était plus doux et plus docile qu’un enfant. Partout ailleurs, ce singulier hôte aurait pu.être un embarras ; dans le petit cercle de Mme d’Ahlefeldt, c’était une curiosité psychologique, c’était aussi un aliment offert à la dévorante activité d’Immermann. Impatient de réveiller la poésie et de régénérer le théâtre, l’auteur d’André Hofer s’était un peu exagéré le talent de Christian Grabbe ; il lui donna des conseils, et sans chercher à refroidir sa verve, il compléta son éducation littéraire, qui laissait terriblement à désirer. Annibal, le Duc de Gothland, Marius et Sylla, l’Empereur Frédéric Barberousse, l’Empereur Henri VI, Don Juan et Faust, Napoléon ou les Cent-Jours, tous ces drames bizarres, confus, violens, mais qu’illuminent ça et là des éclairs de génie, n’auraient peut-être pas vu le jour sans les encouragemens d’Immermann et de la comtesse d’Ahlefeldt. Hélas ! ni la grâce bienfaisante, ni les fraternelles sympathies ne purent triompher des mauvais instincts de Christian Grabbe. Fatigué de la lutte que se livraient en lui la bête et l’esprit, épuisé par ses efforts vers l’idéal, il retomba plus lourdement dans la matière ; l’ivrognerie acheva de le perdre, et soit qu’il eût honte de lui-même et qu’il cherchât un prétexte pour s’enfuir, soit que son esprit malade fût dupe de soupçons ridicules, il accusa son bienfaiteur d’avoir méconnu envers lui les devoirs de l’amitié. Après deux ans de séjour à Düsseldorf, il retourna dans sa ville natale en 1836, et ce fut pour y mourir le 12 septembre de la même année, à l’âge de trente-cinq ans.

D’autres visites encore animaient de temps à autre la colonie de Düsseldorf : c’étaient des peintres, des musiciens, entre autres l’illustre Mendelssohn, établi alors à Leipzig, qui ne perdait pas de vue ses anciens amis et revenait souvent s’associer à leurs travaux ; mais le grand épisode de cette histoire, l’occupation passionnée d’Immermann, c’était la direction du théâtre. Il avait commencé au mois d’octobre 1834 ; pendant trois ans, il fut sans cesse sur la brèche, formant des acteurs et essayant aussi, chose bien autrement difficile, de former un public. Ces trois années laisseront un souvenir dans l’histoire littéraire. Malheureusement, je le disais l’autre jour ici même [25], cette tentative d’Immermann, si intéressante pour la poésie pure, était condamnée d’avance. Quand on veut régénérer le théâtre d’un pays, quand on veut du moins rendre la poésie accessible à la foule et la foule sympathique à la poésie, on se place dans un grand centre, au foyer de la vie publique. Que pouvait être la scène de Dûsseldorf, même entre les mains d’un poète ? Rien de plus qu’un poétique musée. C’est ce qu’elle fut sous Immermann. Malgré les sympathies d’une réunion d’hommes d’élite, l’entreprise était trop peu soutenue par le public ordinaire, et la société fut obligée de se dissoudre. « C’est le 1er avril 1837, dit Immermann, que le théâtre de Dûsseldorf fut fermé. Trois mois auparavant j’avais dû annoncer cette nouvelle à toute la troupe. Il semblait que ces trois mois dussent être perdus. Une entreprise comme la nôtre est nécessairement paralysée quand l’œuvre commune est condamnée à une mort prochaine, et que chacun des associés, ne pouvant plus y porter intérêt, s’occupe de se créer des ressources ailleurs. Eh bien ! le 1er mars mes acteurs donnèrent Egmont, le 16 Jules César, le 22 Iphigénie, le 31 Griseldis, sans parler du répertoire courant ; une seule de ces pièces, Egmont, avait déjà été mise à l’étude, les autres étaient des créations nouvelles. Nous fûmes souvent forcés, on le comprendra, de consacrer une partie de la nuit aux répétitions. Tous mes artistes acceptèrent vaillamment ces fatigues, tenant à honneur que le théâtre de Düsseldorf mourût dans tout l’éclat de son activité. » La dernière soirée fut en effet l’une des plus brillantes. La pièce finie (c’était la Griseldis de M. Frédéric Halm), le rideau tombé se releva, et une actrice habile, Mme Limbach, vint réciter aux spectateurs ces touchans adieux d’Immermann :


« C’est pour la dernière fois que la toile se lève sur ce théâtre où depuis trois hivers les images de la vie, images sereines ou sombres, ont passé tour à tour sous vos yeux. Les heures se hâtent ; voici déjà l’heure triste qui dissoudra notre union. Le destin va disperser à tous les vents ceux qui, animés d’un même zèle et mettant leurs efforts en commun, se dévouaient ensemble aux créations de l’art.

« Tel est le sort de la vie ! tout à coup un souffle heureux caresse le bouton prêt à s’épanouir. La fleur s’ouvre, elle sourit, — et se fane. De même aussi le bonheur que nous avons goûté, la joie d’exercer au milieu de vous notre activité créatrice, n’a duré qu’un moment. À peine les discordances des premiers temps s’étaient-elles fondues et effacées, à peine les pierres, harmonieusement unies, avaient-elles formé l’édifice, que la nécessité, de sa main brutale, a renversé notre œuvre.

« Mais, dans ces lieux destinés précisément à nous affranchir des soucis pesans de la vie, considérons avec sérénité les choses même les plus tristes. Si notre scène meurt ici dans tout l’éclat et la fraîcheur de la jeunesse, au moment où elle était consacrée au culte de la poésie, fille des dieux, n’est-ce pas au fond une bénédiction du ciel ? La mort réputée de tout temps la plus heureuse, c’est celle qui subitement, d’un coup rapide, fauche un être encore dans toute sa force, oui, celle qui frappe avant que la vie ait éteint peu à peu la conscience, énervé le cœur et l’esprit.

« Ces morts heureuses sont l’image de notre chute, et cette pensée nous console. Chacun de nous ici luttait encore, chacun avec audace tentait encore de nouvelles choses, bien des couronnes proposées à nos efforts n’avaient pas encore été victorieusement gagnées ; la banalité, cet écueil devant lequel viennent échouer à la longue toutes les œuvres de l’homme, n’avait pas encore déshonoré notre scène : il y avait eu des fautes, qui le niera ? des maladresses, qui oserait le contester ? Mais nous le disons avec confiance et vérité, toutes les fautes commises ici, c’est le zèle qui les a commises, ce n’est pas la lassitude et l’indifférence.

« Ainsi que cette salle se ferme à l’heure la plus opportune peut-être ! Ainsi séparons-nous sous une étoile propice ! — Pour accompagner nos pas, pour bénir notre voyage, laissez-nous espérer que, si nous ne sommes pas arrivés devant vous au but que nous poursuivions, vous nous suivrez en esprit, vous nous verrez lutter encore et grandir, et que ce rêve de poésie, auquel nous arrache un réveil soudain, vous le continuerez jusqu’au bout à la douce lumière du souvenir.

« Cette espérance nous accompagne, nos remerciemens demeureront ici. Au nom de tous, et du fond du cœur, j’apporte à tous les esprits dévoués qui nous ont fait un cortège amical la meilleure, la plus pure expression de notre reconnaissance. La parole du poète, l’accent et le jeu de l’artiste, n’arrivent à une vie pleine et entière que le jour où ils éveillent l’éternelle mélodie qui dort chez les âmes d’élite. Pour chacune de ces soirées où vous nous avez aidés à faire vivre de grandes figures, notre cœur reste éternellement attaché à votre cœur. Donc, au nom de ces heures consacrées aux joies de la poésie, recevez notre dernier salut. Adieu ! »


Ces adieux ne sont pas seulement une plainte touchante et sereine, il me semble y voir un fâcheux présage pour cette pure amitié du poète et de sa muse idéale. Si Mme d’Ahlefeldt avait besoin d’occuper l’imagination d’Immermann, de distraire et d’apaiser son cœur en passionnant son esprit, que va-t-elle devenir ? Le théâtre n’est plus là pour renouveler sans cesse l’ardeur créatrice du poète. Des heures monotones et ternes succèdent à cette féconde agitation ; on se rappelle involontairement M. de Lützow après 1813. Certes Immermann n’était pas homme à se décourager ; il travaillait toujours, il avait maintes œuvres en tête et maintes ébauches sur le papier. Ce repos forcé auquel le condamne la clôture du théâtre, il l’emploie vaillamment : c’est alors qu’il publie ses Mémoires et son roman des Epigones. En même temps il commence une de ses œuvres les plus originales, le roman satirique, humoristique, qui a pour titre Münchhausen, où l’Allemagne admire un épisode d’une merveilleuse poésie. Ces travaux étaient entremêlés de voyages qui fournissaient de nouvelles inspirations à sa verve. Il parcourait à pied ces pittoresques provinces de la Bavière qu’on appelle la Suisse franconienne, et ses lettres à Mme d’Ahlefeldt, recueillies plus tard sous une autre forme, donnent un vif tableau de ces montagnes et du peuple qui les habite. Il visitait Weimar, où le souvenir de Goethe l’enthousiasmait ; l’ami de Goethe, le témoin des grands jours de Weimar, M. Frédéric de Müller, accueillait l’auteur de Merlin comme un héritier des maîtres, et faisait jouer son drame de Ghismonda, récemment terminé, sur la scène où s’étaient produits pour la première fois les plus beaux drames de Schiller. Quelques-uns des jeunes poètes saluaient en lui leur chef. M. Ferdinand Freiligrath, dont les éclatantes poésies venaient d’étonner l’Allemagne, se mettait sous la protection d’Immermann, et Immermann, dans le salon de M. F. de Müller, lisait le Prince Nègre et la Vengeance des Fleurs de cette voix mâle et sonore qui venait de faire apprécier Hamlet ou Jules César. Malgré ces succès et ces jouissances de l’esprit, Immermann était violemment contesté par la critique. Sa vie était une lutte, et sa grande arme dans cette lutte, son théâtre de Düsseldorf, venait de lui échapper. À vrai dire, il souffrait. Athlète à demi vaincu, il avait besoin, pour reprendre haleine, des consolations du cœur et de la famille.

Il renouvela auprès de son amie ses propositions de mariage et ses instances. Les raisons, qui avaient dicté le refus de Mme la comtesse d’Ahlefeldt n’existaient plus depuis quelques années ; M. de Lützow était mort au mois de décembre 1834. D’autres motifs, aussi impérieux que les premiers, maintinrent la décision qu’elle avait prise. Mme d’Ahlefeldt était encore une femme jeune et brillante ; quelques années plus tard, elle le savait bien, la distance d’âge qui la séparait d’Immermann allait devenir bien autrement sensible. « Vous serez jeune encore, disait-elle, quand j’aurai cessé de l’être. » Elle refusa, et fit sagement sans doute ; mais que d’inconséquences dans le cœur humain ! Assez maîtresse d’elle-même pour prévoir et prévenir un irréparable malheur, elle ne le fut point assez pour dominer les contradictions de son âme. Il y a une des plus touchantes héroïnes du drame français qui ordonne à son amant d’épouser sa rivale plutôt que de s’exposer à la mort, et quand cet amant semble obéir trop vite à son ordre, elle éclate en plaintes et en sanglots. Cette situation de l’Atalide de Racine, ces douleurs, ces angoisses, ce furent celles de Mme d’Ahlefeldt. Immermann en 1838 avait été appelé à Magdebourg pour une fête de famille ; il y vit une jeune fille de dix-huit ans, Marianne Niemeyer, de Halle, qui avait perdu ses parens, et dont le tuteur était le frère même du poète, Ferdinand Immermann. Ayant eu occasion de lire devant elle ces œuvres dramatiques qu’il interprétait si bien, il fut frappé de l’intérêt qu’elle paraissait y prendre. À peine revenu à Düsseldorf, il adressa une dernière demande à Mme d’Ahlefeldt, et cette fois avec une certaine précipitation embarrassée, avec une espèce de vivacité, de violence même qui attestait un douloureux serrement de cœur. Un refus suprême le décida ; il engagea aussitôt une correspondance avec sa jeune amie de Magdebourg, et quelques mois après il était fiancé à Marianne Niemeyer.


VI

On a écrit sous maintes formes le drame des affections trompées ; dans des situations que condamnait la morale, on a souvent ému les cœurs en peignant les tristesses de l’abandon ; ici du moins c’était une souffrance pure et une tristesse sans remords. Mme d’Ahlefeldt savait bien qu’Immermann ne pouvait enchaîner sa vie à l’amitié et renoncer à une existence mieux assise. Qui oserait pourtant lui reprocher la vivacité de sa douleur ? qui pourrait la blâmer de s’être considérée comme la victime d’une trahison ? Elle avait souvent, j’en suis sûr, entrevu dans l’avenir le jour où Immermann se marierait, et elle s’était préparée courageusement à cette séparation ; une fois ce mariage résolu, elle sentit qu’une part de sa vie lui était arrachée. Plus calme, après le premier cri de la souffrance, elle pouvait se dire comme Atalide :

Je l’ai voulu sans doute ;
Et je le veux toujours, quelque prix qu’il m’en coûte.
Je n’examine point ma joie ou mon ennui :
J’aime assez mon amant pour renoncer à lui.
Mais, hélas ! il peut bien penser avec justice
Que si j’ai pu lui faire un si grand sacrifice,
Ce cœur, qui de ses jours prend ce funeste soin,
L’aime trop pour vouloir en être le témoin.


Elle partit, elle quitta cette villa de Derendorf, ces ombrages, ces jardins où elle avait passé dix années, comme une muse invisible, auprès de ce poète qui lui devait tant. Une autre allait entrer dans cette maison et y achever son œuvre. Elle partit, elle visita la Suisse et l’Italie ; elle vit Gênes, Florence, Bologne, Ferrare, Padoue, et s’arrêta quelque temps dans la cité des souvenirs et du silence, au milieu de cette solitude de Venise qui convenait si bien à l’état de son âme. Puis elle rentra en Allemagne par le Tyrol, et, se dirigeant tout droit vers la Prusse, elle se rendit à Berlin, où elle fixa sa résidence.

Et Immermann ? Le souvenir de Mme d’Ahlefeldt fut le tourment de sa vie. Sa jeune femme, gracieuse et douce, arrivait dans un monde de poètes et d’artistes avec tous les étonnemens d’une âme ingénue ; pouvait-elle présider, comme la brillante comtesse, aux soirées littéraires de Düsseldorf ? Si elle paraissait indifférente à quelque lecture, si la vue d’un tableau ne la touchait pas assez, si elle écoutait froidement, timidement, une conversation sur la poésie, Immermann faisait aussitôt une comparaison amère entre l’amie qu’il avait perdue et la compagne qu’il s’était donnée. J’en suis fâché pour Mme d’Ahlefeldt, ces injustices, ces cruautés d’Immermann lui font tort à elle-même ; cette femme d’un esprit si délicat, et dont l’influence fut si discrète, nous apparaît ici comme une pédante. Quand on lit ces détails dans le récit de Mlle Assing, on prend parti pour Marianne Niemeyer contre le souvenir importun qui lui vaut ces humiliations. Ne défendez pas la comtesse d’Ahlefeldt ; ce n’est pas sa faute, je le sais, si le dépit d’Immermann se traduit d’une façon si cruellement injuste pour la jeune femme qu’il a choisie : oui, sans doute, tout cela est vrai, et cependant, je le demande encore, ce souvenir ne jette-t-il pas ici une ombre pédantesque ? Tel est le châtiment de ces situations fausses et de ces amitiés impossibles. J’insiste sur ce point, parce que Mlle Assing semble avoir reculé devant la moralité de son récit. Immermann était malheureux, et il fallait qu’une douce et charmante créature en portât la peine. Depuis le départ de Mme d’Ahlefeldt, il ne produisit presque rien d’important. Il semblait que l’inspiration de la jeunesse se fût envolée avec elle ; une inspiration plus haute aurait fortifié son génie, s’il eût accepté vaillamment son existence nouvelle. Au mois d’août 1840, sa femme lui ayant donné une fille, son cœur fut inondé de joie. Il ne put jouir longtemps de ce bonheur. Quelques jours après la naissance de son enfant, il fut atteint d’une fluxion de poitrine qui l’emporta en moins d’une semaine. C’est le 25 août 1840 qu’il rendit le dernier soupir. Sa veuve n’avait pas vingt ans, sa fille n’avait pas dix jours.

C’est ici que la comtesse d’Ahlefeldt reparaît dans toute sa grâce. La mort d’Immermann l’affligea profondément. Elle entoura Marianne Niemeyer des plus affectueuses consolations. Elle lui offrit un asile dans sa maison, et assura une rente annuelle à l’enfant de son mari. Elle avait le droit de consoler la veuve de celui qu’elle avait aimé, et elle usait de ce droit avec une délicatesse exquise. Elle prodiguait aussi les encouragemens à la famille du poète. « Chère madame, lui écrivait Ferdinand Immermann, votre lettre a été pour nous comme la voix d’un ange du ciel. Ma pauvre mère vous remercie du fond du cœur ; vos paroles lui ont été un soulagement bien précieux. Le coup qui vient de nous frapper a été si soudain, si terrible, qu’elle a failli en perdre la raison. Ses cheveux en ont blanchi. Ah ! madame, nous qui l’avons le plus longtemps connu, nous qui l’avons le mieux aimé, unissons-nous plus intimement que jamais, faisons alliance dans le souvenir et l’espérance. Que Dieu vous garde, madame, et que de cette mort il fasse sortir pour vous et pour nous l’éternelle vie et l’éternel amour ! » La femme à qui une âme pieuse et contristée pouvait écrire sur ce ton, c’était celle qui, pendant plus de dix ans, au milieu des sourires et des chuchotemens du monde, avait été la compagne dévouée d’Immermann. Je signalais tout à l’heure les inconvéniens de ces situations périlleuses ; je m’arrête maintenant sur cette lettre. Si l’honneur de Mme la comtesse d’Ahlefeldt avait besoin d’une justification, je n’en voudrais pas d’autre que celle-là.

Raconterai-je les dernières années de Mme d’Ahlefeldt ? La suivrai-je à Berlin, où des hommes éminens, des maîtres de la science et de l’art, Cornélius, Wilhelm de Humboldt, Louis Tiek, Wilhelm Zahn, Henri Steffens, Varnhagen d’Ense, recherchaient les occasions de la voir et de s’entretenir avec elle ? Faut-il la peindre dans sa retraite, dans sa demeure élégamment aristocratique, au milieu de ses fleurs et de ses tableaux, attentive aux transformations de l’esprit public, sympathique à tous les jeunes talens, toujours prête à encourager le bien et le beau, fidèle enfin à ses inspirations patriotiques de 1813 et à son poétique enthousiasme de Düsseldorf ? Dirai-je qu’elle resta longtemps belle, qu’elle fut toujours un modèle de dignité gracieuse, qu’elle garda jusqu’à la dernière heure l’inaltérable jeunesse de l’esprit et du cœur ? On peut rassembler les traits de ce tableau dans le livre de Mlle Ludmila Assing. Lorsque Mme la comtesse d’Ahlefeldt mourut à Berlin au mois de mars 1855, elle avait vu disparaître l’un après l’autre presque tous les confidens de ses douleurs. Les amis fidèles qui l’entouraient encore aimaient en elle la grâce et la sérénité de l’esprit ; la plupart d’entre eux ignoraient les aventures héroïques et tendres de cette vie si amèrement éprouvée. C’est le détail de ces aventures que j’ai voulu emprunter aux révélations de Mlle Assing. Le récit de ses dernières années n’intéresse que ceux qui l’ont connue ; le tableau de sa jeunesse, associé désormais à l’histoire littéraire de l’Allemagne, appartient aussi à l’histoire générale du cœur humain. Toutes les fois qu’on parlera des guerres de 1813, on la verra, la noble femme, dans la petite salle de Breslau, belle, inspirée, enthousiaste, envoyant au combat la légion des chasseurs noirs ; toutes les fois qu’on s’occupera de la littérature allemande depuis Goethe, et de cet Immermann qu’Henri Heine appelle un des plus grands poètes de son temps, on la verra douce, bienfaisante, à demi cachée dans l’ombre, suscitant et réglant avec grâce le rude génie de l’auteur d’Alexis. Femme de M. de Lützow, amie de Charles Immermann, Mme d’Ahlefeldt a des titres particuliers à la reconnaissance de l’Allemagne. Elle en a d’autres au souvenir des esprits d’élite ; elle a aimé, elle a souffert, et sur cette blanche et douloureuse figure rayonne une lueur de la beauté morale.


SAINT-RENE TAILLANDIER.
LE BRESIF
SOUS
L'EMPEREUR DOM PEDRO II



I. — LE BRESIL COLONIE (1500-1808).

On a déjà beaucoup parlé du Brésil en Europe. On admire la tranquillité dont il jouit et la marche modérée de son gouvernement : on compare le développement régulier de cet empire à la vie tumultueuse des républiques environnantes, toujours déchirées par la guerre civile. Tout ce qui a été publié jusqu’ici cependant ne donne pas une idée suffisamment exacte de ses institutions politiques, de son administration, de son commerce, de ses progrès, de ses rapports extérieurs, et surtout du rôle qu’il joue dans l’Amérique du Sud, rôle qui prépare et définit son influence future dans cette partie du monde.

Le caractère de cette influence se trouve déterminé par le génie même du peuple qui s’est assimilé ce beau pays. Comme le peuple espagnol, le peuple portugais était aventureux ; mais il était moins poussé par l’ambition de la conquête que par ses aptitudes commerciales. Le système d’administration qu’il établit dans ses possessions n’avait aucune ressemblance avec celui des Anglais, ni avec celui des Espagnols. Par le fond des mœurs et des institutions qu’il introduisit dans sa nouvelle colonie, il se rapprocha plus des Français que de toute autre nation conquérante. Il combattit les Indiens pour prendre leurs terres et s’y établir. Les autochthones, refoulés d’abord à l’intérieur des terres et volontairement isolés, se mêlèrent bientôt aux envahisseurs, quand les jésuites et les autres communautés religieuses parvinrent à se faire comprendre d’eux et à leur faire abandonner la vie nomade pour se déclarer sujets du roi de Portugal et former de nouveaux centres chrétiens. À côté des villes bâties par les Européens s’élevèrent des bourgades de Tupinambas, de Tupinimquins et de Carijos, qui se soumirent aux lois et au gouvernement des Portugais. La cupidité des conquérans les portait-elle à réduire quelques Indiens en captivité, les jésuites se présentaient aussitôt pour les délivrer et les secourir, et ils trouvaient toujours un appui dans la couronne et dans les gouverneurs de la colonie.

Les Espagnols suivirent une tout autre marche : ils traitèrent les Indiens comme des bêtes féroces ; ils adoptèrent un système de tortures et de cruautés dont on ne trouve d’exemples dans les annales d’aucun autre peuple conquérant. Ils ne croyaient affermir leur puissance dans ces nouvelles contrées qu’en faisant disparaître les anciens habitans. C’est avec un profond sentiment de dégoût et d’horreur qu’on détourne les yeux des actes barbares que les Almagro, les Pizarro et les Bovadilla ont commis sans la moindre nécessité contre les malheureux indigènes, dont le seul tort était de posséder d’admirables pays et des îles magnifiques. Ces habitudes sanguinaires ne changèrent pas quand les conquérans espagnols eurent fait disparaître la race proscrite, et qu’ils ne rencontrèrent plus de résistance. Après les combats, après l’emploi des chiens furieux, après le gibet et les massacres, vint la guerre civile. Les conquérans tournèrent leurs armes les uns contre les autres, et les Almagro, les Balboa, les Pizarro tombèrent eux-mêmes sous les coups de leurs compatriotes. Telle est la triste histoire offerte par la conquête du Pérou, du Mexique, du Chili et des autres parties de l’Amérique où se sont introduits les Espagnols.

Au moment où ses vaisseaux débarquèrent au Brésil, le Portugal était loin de porter toutes ses vues vers cette nouvelle conquête. Les Indes orientales appelaient principalement son attention : il y avait là des richesses immenses, des marchés commerciaux très productifs. Les étoffes et les soieries de la Perse et de la Chine, les diamans, les perles et les rubis de Golconde et du Pégu, les épices de Bornéo, de Ceylan et du Malabar, transportées à Lisbonne sur de nombreux vaisseaux, faisaient de cette ville la capitale du monde commerçant, et donnaient une prospérité inouïe au petit royaume du Portugal. Mais quand les Espagnols enveloppèrent le Brésil de leurs colonies et menacèrent de s’en rendre maîtres en l’étreignant entre le Pérou, le Paraguay et la Colombie, il fallut bien penser à cette nouvelle conquête, et le roi dom Juan III divisa le pays en capitaineries, qu’il donna comme récompenses à quelques-uns de ses plus dévoués serviteurs. À ces domaines féodaux étaient attachés tous les droits dont jouissait la couronne, excepté ceux de condamner à mort, de battre monnaie et de faire le commerce du bois du Brésil, dont les rois de Portugal voulaient garder le monopole. Les donataires devaient conquérir les terres sur les indigènes, les peupler et les coloniser, combattre les flibustiers qui paraîtraient sur les côtes, et payer à la couronne un droit de suzeraineté. Presque tous furent malheureux : les uns perdirent leur fortune, d’autres la vie, dans leurs nouveaux domaines, qu’ils regardaient en quelque sorte comme des royaumes héréditaires. Un très petit nombre put garder les donations de Juan III. La couronne, obligée de reprendre possession de ces domaines en payant une indemnité aux propriétaires, dota le pays d’une administration générale et régulière, en mettant quelques hommes habiles à la tête du gouvernement.

Jusqu’en 1807, le système portugais resta invariablement le même. Quelquefois l’administration du Brésil tout entier était entre les mains d’un vice-roi ; quelquefois il y avait autant de gouverneurs que de capitaineries, et chacun s’entendait directement avec le gouvernement de Lisbonne. Ces gouverneurs et ces vice-rois avaient presque toutes les attributions royales, et la couronne seule contrôlait leur autorité. Ils étaient à la tète de tous les pouvoirs, commandaient l’armée et la marine ; ils avaient le droit de suspendre les jugemens, qui, jusqu’à la fin du XVIIe siècle, ne se rendaient qu’en première instance, car ce fut seulement vers cette époque qu’un tribunal d’appel fut créé dans la ville de Bahia. À la fin du XVIIIe siècle, un autre tribunal possédant les mêmes attributions fut installé à Rio-Janeiro. Presque toutes les décisions de ces tribunaux devaient être confirmées par la cour supérieure qui siégeait à Lisbonne. Les gouverneurs connaissaient de toutes les affaires contentieuses et administratives ; leur autorité s’étendait sur l’instruction [26], sur les travaux publics, les mines, le commerce, et jusque sur les succursales du tribunal de l’inquisition. Celui-ci du reste était plutôt une justice civile soumise aux rois qu’une justice ecclésiastique soumise à Rome, comme on le croyait généralement à cause du prétexte religieux dont l’inquisition se servait pour accomplir sa mission. Les gouverneurs et le vice-roi avaient aussi le droit d’emprisonnement préventif et de déportation contre tout habitant de la colonie dont ils jugeaient convenable de se défaire.

Pendant toute la période coloniale, on ne permit à la colonie que l’agriculture et l’exploitation des mines d’or et des pierres précieuses, découvertes vers la fin du XVIIe siècle et le commencement du XVIIIe ; on ne permit le commerce qu’avec la métropole, encore avec certaines restrictions au profit des compagnies organisées en Portugal. Aucun navire ne sortait de la colonie, si ce n’est pour aborder aux plages portugaises, et l’entrée des ports coloniaux n’était permise qu’aux vaisseaux venant de Lisbonne, de Porto, de Vianna ou de Setubal. La fabrication industrielle était interdite, parce que le Portugal voulait en conserver le monopole. L’imprimerie était prohibée. On osa créer un établissement typographique à Rio-Janeiro, sous les auspices du comte de Bobadella, vers le milieu du XVIIIe siècle ; mais la cour de Lisbonne censura le gouverneur et ordonna que l’imprimerie fût immédiatement et à jamais fermée.

Malgré ces prohibitions, les richesses du pays se développaient, la population s’accroissait, l’agriculture faisait de notables progrès : outre le cacao, le manioc, l’indigo, le bois du Brésil, l’ipécacuana, la vanille, dont la production était intérieure, on y acclimatait la canne à sucre, importée de l’île de Madère, le café, le girofle et la cannelle, venant de l’Asie, et le riz, les fèves et le maïs de l’Europe. Les mines d’or et de diamant de Minas-Geraes, Goyaz et Matto-Grosso appelaient au centre du pays tous ceux qui ne cherchaient qu’à s’enrichir. Le Brésil offrait plus de ressources que le Portugal aux classes pauvres de la société, qui allaient y chercher une fortune qu’elles n’avaient pas d’espoir de rencontrer dans la métropole.

Malgré ce système d’administration politique, le Brésil, dès sa découverte, fut représenté en Portugal par des hommes distingués qui avaient eu leur berceau dans la colonie, et qui prirent place parmi les célébrités de la métropole. Le sol ne produisait pas seulement des richesses matérielles : il donnait au Portugal des guerriers tels que Jorge d’Albuquerque, Salvador Correia, André Vidal de Negreiros, qui chassa les Hollandais du Brésil, Pinto do França, qui se fit remarquer pendant l’invasion du Portugal par les Français. Il lui donnait des historiens et des prédicateurs qui font le plus grand honneur à la littérature portugaise, des savans et des naturalistes tels que Bartholomeo Gusmao [27], les deux Camaras, Alexandre Rodriguez Ferreira, Leandro do Sacramento, auxquels on doit beaucoup de découvertes. Il lui donnait encore des hommes d’état et des économistes comme Alexandre de Gusmao, dom Francisco de Lemos, dom José Joaquim de Cunha Continho, Joao Pereira Ramos et le vicomte de Cayrù [28], d’éminens poètes tels que Souza Caldas, Sao Carlos, Antonio José, Basilio de Gama, Santa Ritta Durao, Claudio Manuel [29]). Les Brésiliens ont toujours d’ailleurs excellé dans la poésie. Avant que M. de Lamartine charmât l’Europe par ses élans religieux et ses rêveries chrétiennes, Souza Caldas étonnait les peuples du Portugal et du Brésil par ses odes sacrées, ses mélancoliques et sublimes cantates. Bien avant que Fenimore Cooper fit connaître au monde les usages et les combats des indigènes de l’Amérique, Santa Ritta Durao et Basilio da Gama chantaient dans leurs beaux poèmes les combats des Guaranis et des Tupinambas, leurs mœurs, leurs luttes contre les conquérans européens, et leurs amours au milieu des forêts vierges, à l’ombre des palmiers, sur les bords heureux des rivières et au gazouillement harmonieux des brillans oiseaux des tropiques.

Jusqu’à l’indépendance du Brésil, toute cette gloire était la gloire du Portugal ; la littérature était une, et les génies des deux mondes s’unissaient pour n’en former qu’un seul, le génie de la Lusitanie. Malheureusement cette gloire n’était pas connue de l’Europe, car le Portugal n’occupait qu’une petite place dans le monde, et sa langue ne retentissait pas au-delà de ses frontières.


II. — LE BRESIL METROPOLE DE LA MAISON DE BRAGANCE (1808-1821).

En 1807, l’empereur Napoléon Ier envahit le Portugal pour le soumettre à sa domination et fermer ses ports à l’Angleterre. La reine dona Maria Ire, après une longue maladie, étant devenue folle, son fils le prince royal, dom Juan, nommé régent, gouvernait l’état. Il avait vu la déchéance des rois légitimes d’Espagne. Il craignit d’avoir le sort de Charles IV, qui avait été forcé d’abdiquer et vivait prisonnier en France avec toute sa famille. Il jugea prudent d’abandonner ses possessions d’Europe et d’aller s’établir dans sa colonie du Brésil, au-delà de l’Océan, que le vainqueur de Marengo et d’Austerlitz ne pouvait pas franchir.

La reine, le prince régent, toute la cour et un grand nombre de familles portugaises quittèrent Lisbonne, et arrivèrent au Brésil au commencement de l’année 1808. Rio-Janeiro fut choisi pour capitale et siège du gouvernement ; l’ancienne métropole fut abandonnée à l’invasion des Français, et le Brésil devint la nouvelle métropole de la monarchie de la maison de Bragance. Tout fut changé. Il n’y eut plus de colonie, ou, s’il y en eut encore une, ce fut le Portugal européen. Les ministères, les tribunaux supérieurs administratifs et judiciaires, les écoles militaires, de marine, des beaux-arts, tous les établissemens nécessaires s’organisèrent à Rio-Janeiro. Les ports furent ouverts au commerce du monde. L’étranger y fut admis et put s’y établir ; des fabriques furent créées, l’essor fut donné à l’industrie, et le nouveau pays prit place à côté des nations européennes. L’indépendance du Brésil était établie de fait ; il ne lui manquait plus qu’une sanction officielle.

Treize ans se passèrent ainsi. Trois fois le Portugal fut envahi par les généraux de Napoléon ; trois fois ceux-ci furent obligés d’abandonner leur conquête. Pendant ce temps, la maison de Bragance était tranquille au Brésil ; à la reine, décédée à Rio-Janeiro, avait succédé le prince royal sous le nom de dom Juan VI : le pays prospérait et s’agrandissait loin des commotions, des guerres et des invasions étrangères.

Mais la chute du premier empereur des Français amena d’autres événemens qui trompèrent tous les calculs et toutes les espérances. Les idées de liberté et de gouvernement représentatif, reçues et acceptées en France, pénétrèrent dans quelques états de l’Italie, en Espagne et en Portugal. Les habitans de ces pays en vinrent à savoir ce qu’ils valaient ; ils subirent l’influence de la nouvelle civilisation, qui s’introduisait partout. Après la Sardaigne, Naples et l’Espagne, le Portugal fit sa révolution politique, et appela des chambres nommées par le peuple pour lui donner des institutions libérales.

En 1820, le gouvernement représentatif fut proclamé en Portugal. Les cortès se réunirent pour l’élaboration d’une charte constitutionnelle, et la première chose qu’elles exigèrent, ce fut l’abandon du Brésil par le roi et la cour, leur rentrée dans la capitale du Portugal, et leur adhésion par serment aux bases de la constitution projetée. Lisbonne réclamait ses prérogatives de métropole de tout le royaume sur lequel régnait la maison de Bragance. Après une longue hésitation, dom Juan VI céda aux vœux de ses sujets d’Europe ; mais son esprit était trop cultivé, son intelligence trop éclairée, pour qu’il ne comprît pas que les deux pays étaient à tout jamais indépendans l’un de l’autre. Le Portugal ne voulait plus être colonie du Brésil : il exigeait que son roi et la cour résidassent sur son territoire. Le Brésil ne pouvait plus consentir à redevenir colonie : il s’était habitué à faire lui-même ses affaires, à ne plus dépendre de l’ancienne métropole.

En partant pour l’Europe avec sa famille, dom Juan VI laissa au Brésil son fils aîné, le prince royal dom Pedro, avec le titre de régent du nouveau royaume. Ce n’était pas là ce que voulaient les cortès portugaises. Après avoir obtenu que le roi préférât Lisbonne à Rio-Janeiro, elles exigèrent encore que le prince royal quittât le Brésil. Elles se trompaient sur l’état du Brésil, qu’elles ne connaissaient pas ; elles ignoraient ses progrès, sa prospérité, ses mœurs, sa puissance même. Elles étaient composées d’avocats distingués, d’écrivains et de patriotes ardens, mais qui n’avaient aucune idée des modifications opérées au Brésil pendant les treize années que la maison de Bragance avait passées sur le territoire de son ancienne colonie. Les cortès croyaient qu’il était possible de faire revenir ce pays à l’état de possession portugaise, et qu’il pouvait être gouverné avec d’autres idées que celles dont le Portugal réclamait lui-même alors l’application. Elles décidèrent que le prince royal serait obligé de rentrer en Europe, que les hauts tribunaux seraient abolis, et que chaque province brésilienne recevrait de la métropole un gouverneur qui ne pourrait correspondre qu’avec elle. Ainsi disparaissait l’unité du pays, et avec cette unité les forces qu’il en retirait. Il devait y avoir autant de colonies que de gouvernemens provinciaux, et chacune de ces provinces devait être assez faible pour être obligée de se soumettre à tout ce qu’exigerait le Portugal.

Le Brésil se leva enfin. Dom Pedro vit bien que, s’il obéissait aux cortès, la séparation des deux pays n’était pas moins inévitable, et qu’au lieu d’une monarchie il y aurait une république de plus en Amérique. Il résolut d’unir ses destinées et son avenir aux destinées et à l’avenir de ce nouvel état. L’indépendance du Brésil fut proclamée, et l’empire constitué en septembre 1822. La guerre fut déclarée entre le Brésil et le Portugal ; elle dura quelques années, mais elle fut sans importance. Le Portugal n’avait pas assez de forces pour combattre au Brésil, et cette guerre d’ailleurs ne trouvait de partisans que dans les cortès. De son côté, le Brésil, ayant un prince portugais à sa tête, acceptant comme ses enfans les Portugais qui l’habitaient lors de la proclamation de l’indépendance, et dont la plupart avaient embrassé sa cause, pouvait se défendre avec avantage.

Il est encore une différence très importante à noter entre l’indépendance du Brésil et celle des anciennes colonies américaines qui appartenaient à l’Espagne. Cette différence a décidé de son avenir. Avec l’indépendance, le Brésil adopta à la fois les idées monarchiques qu’il avait appris à aimer et les principes de liberté politique qui commençaient à se répandre. La monarchie lui donna l’unité de l’immense pays sur lequel s’étendait la domination portugaise, et de plus l’appui de tous les Portugais qui résidaient sur son territoire. Il n’eut presque pas d’ennemis intérieurs à combattre ; il n’eut besoin ni de proscrire les Européens, ni de confisquer leurs biens, ni de faire couler le sang. Il ne fit, pour ainsi dire, que continuer à marcher dans la voie du progrès qu’il avait suivie jusqu’alors, et, malgré sa forme monarchique, il jouit d’une assez grande liberté politique, sans repousser les principes démocratiques qu’admettaient ses voisins.

De leur côté, les colonies espagnoles eurent plus de difficultés à vaincre pour conquérir leur indépendance. La guerre chez elles fut terrible. Les Américains sortirent vainqueurs de la lutte ; San-Martin, Ohigins, Bolivar, Iturbide firent triompher l’indépendance ; mais leurs pays furent ravagés, la haine contre les Espagnols s’assouvit dans d’effroyables vengeances ; la proscription des Européens fut une des premières mesures qu’on eut besoin de prendre pour affermir l’émancipation, et toutes ces luttes n’eurent pour résultat que d’établir l’influence du régime militaire. Lorsqu’ensuite les indépendans n’eurent plus d’Européens à combattre, lorsqu’ils les eurent expulsés tous de leurs belles contrées, ils dirigèrent leurs armes les uns contre les autres. Tous voulaient être chefs ; l’ambition s’empara des esprits : personne ne voulut plus obéir. Après les guerres de l’indépendance vinrent les guerres civiles avec le même cortège de barbaries et d’horreurs. Oribe, Rosas, Quiroga et tant d’autres chefs offrent tous la même physionomie sinistre. Les anciennes vice-royautés se divisèrent en autant de petites républiques qu’il en fallait aux vainqueurs et aux ambitieux. Celle de la Colombie se divisa en trois, celle du Pérou en deux, celle de Buenos-Ayres en trois. Le Mexique, Costa-Rica, Guatemala et tant d’autres petits états adoptèrent ce système de division, qui ne produisit que la faiblesse. Après la division, chacun se donnait un gouvernement et une constitution, presque aussitôt renversés. Aujourd’hui encore ces malheureuses contrées, si dignes cependant d’un meilleur sort, se débattent dans les guerres civiles et l’anarchie, qui ont usé toutes leurs forces et toute leur virilité. Il n’en est pas une qui, depuis la conquête de son indépendance jusqu’à ce jour, compte moins de cinq ou six constitutions et d’une douzaine de gouvernemens différens. Leurs mœurs sont devenues militaires et sont de plus en plus impuissantes à créer et à consolider des institutions, à favoriser la marche des progrès que la paix fait naître, et où résident la vie et l’avenir d’un peuple.

Sans doute l’anarchie s’est montrée plusieurs fois au Brésil depuis la proclamation de son indépendance ; mais elle a dû bientôt courber la tête, et aucune révolution n’a pu y triompher, excepté celle de 1831 contre l’empereur dom Pedro Ier, qui, en abdiquant en faveur de son fils, son héritier légitime, a épargné au pays bien des malheurs. Les institutions d’aujourd’hui sont encore celles que le premier empereur a données, et chaque jour elles s’enracinent plus profondément dans le cœur des Brésiliens. Le principe monarchique a sauvé le Brésil, et le principe monarchique, chaque jour plus respecté, devient aussi de plus en plus cher à ses habitans. C’est à ce caractère surtout que le Brésil doit la suprématie dont il jouit dans l’Amérique méridionale, comme le représentant le plus prospère de la race latine. S’il n’a pas jusqu’ici atteint le développement des États-Unis de l’Amérique du Nord, il a laissé loin derrière lui toutes les colonies espagnoles, qui, avant leur indépendance, étaient cependant plus riches, plus peuplées, plus instruites et plus industrieuses que le Brésil. Mexico, Lima, Buenos-Ayres, Bogota, Caracas, étaient des villes plus importantes que Bahia, Pernambuco et Rio-Janeiro. Depuis l’indépendance, celles-ci ont marché en avant, tandis que les villes espagnoles sont restées stationnaires, si elles n’ont pas reculé.


III. — INSTITUTIONS POLITIQUES ET ADMINISTRATIVES.

Le Brésil a une étendue d’environ 37 degrés de latitude depuis la rivière Oyapock, au nord de la ligne équinoxiale, jusqu’à Castillos, au sud. Il possède plus de mille lieues de côtes sur l’Océan-Atlantique, avec d’excellens ports, des baies magnifiques et des fleuves majestueux. La largeur du territoire brésilien est inégale, et varie entre 5 et 20 degrés de longitude : sa superficie totale est de 7,992,000 kilomètres carrés. C’est tout ce que les Portugais ont découvert et possédé. Le Brésil n’a rien perdu ni gagné en étendue territoriale depuis son indépendance. Dans cette immense contrée se rencontrent des climats de toute nature, chauds, tempérés et froids. Tout ce que l’Asie, l’Afrique et l’Europe produisent peut facilement y être acclimaté, et la plupart des productions de l’univers y existent déjà. Ses plaines, ses forêts, ses montagnes, ses rivières se prêtent à toute espèce d’industrie. Le sol renferme des mines d’or, de diamans, de pierres précieuses, de fer, de charbon, d’argent et de tous les minéraux connus. Sa population, qui n’était lors de la déclaration de l’indépendance que de 3,500,000 habitans, dépasse aujourd’hui 8 millions, dont plus de 5 millions libres, 2,500,000 esclaves et 500,000 sauvages, qui la plupart vivent encore au milieu de leurs bois, et y conservent leurs mœurs nomades et indépendantes. C’est à l’intérieur du pays, sur les bords des affluens de l’Amazone et du Paraguay, à Goyaz et à Matto-Grosso, que se sont réfugiées ces hordes barbares devant les conquérans de leur patrie et les descendans de ces conquérans.

Politiquement et administrativement, le Brésil est divisé par provinces, lesquelles sont au nombre de vingt, outre la ville de Rio, considérée comme territoire neutre, où résident l’empereur, la cour, les ministres, le conseil d’état, tous les hauts tribunaux, et où fonctionnent les deux chambres législatives de l’empire. C’est le siège du gouvernement central. Chaque province a une assemblée législative qui tient ses séances dans sa ville capitale. Dans cette ville résident non-seulement le président, délégué immédiat du ministère, qui donne des ordres à toutes les autorités de la province, les chefs de la police, de la trésorerie, de la douane, le commandant de la force armée, mais aussi tous les fonctionnaires qui occupent les emplois provinciaux, dont la création appartient aux assemblées provinciales.

La constitution de l’empire établit quatre pouvoirs politiques : le modérateur, qui appartient exclusivement à l’empereur ; le législatif, l’exécutif et le judiciaire, tous indépendans dans leurs attributions. L’acte additionnel de 1834 fixe les attributions législatives des deux chambres générales et celles des assemblées provinciales ; les provinces ont leur budget, comme l’empire a le sien. L’armée de terre et de mer n’obéit qu’au gouvernement général ; les corps de sûreté et de police n’obéissent qu’aux gouvernemens provinciaux. Les droits d’importation appartiennent exclusivement au gouvernement général ; presque tous les autres sont partagés entre celui-ci et les provinces. L’instruction supérieure relève de l’administration générale ; l’instruction secondaire et primaire relève de l’administration provinciale. Les terres du domaine public, les télégraphes, la monnaie, le timbre et les postes appartiennent exclusivement à l’administration générale, ainsi que la nomination à tous les emplois du pouvoir judiciaire, de la police, de la garde nationale, du clergé et de la diplomatie. Les présidens des provinces exercent des fonctions générales en même temps qu’ils veillent à l’exécution des lois provinciales. Ils peuvent être, ainsi que les membres du pouvoir judiciaire, dénoncés par l’assemblée locale, qui les cite devant des tribunaux spéciaux.

L’acte additionnel de 1834 introduisit dans l’organisation politique l’élément fédératif. Après la révolution de 1831, les idées démocratiques s’étaient développées. Les hommes politiques qui avaient la responsabilité des affaires, et qui voulaient sauver le principe monarchique et l’union des provinces, firent la concession de l’acte additionnel, et purent ainsi résister aux exagérations des esprits dominés par les idées républicaines des États-Unis. La constitution n’avait donné aux provinces qu’un conseil de présidence ; elles n’avaient ni budget ni assemblée ; l’administration générale elle-même faisait leurs affaires, fixait leurs dépenses ; elles vivaient dans une dépendance immédiate de la capitale et du gouvernement central. Le gouvernement brésilien garde maintenant une pleine liberté d’action dans le domaine des affaires générales de l’empire. Quant aux provinces, elles peuvent de leur côté s’occuper librement de leurs propres affaires, donner l’essor à leurs travaux publics, à la navigation de leurs rivières, à la canalisation de leurs territoires et à la prospérité de leur industrie, sans être gênées par le contact du gouvernement général.

La constitution brésilienne et les lois qui en sont le complément nécessaire définissent nettement le rôle qui appartient à l’administration politique. Les Brésiliens ont raison de regarder leur constitution comme le palladium de toutes leurs libertés politiques et de toutes leurs garanties individuelles. C’est aujourd’hui la plus ancienne de toutes les constitutions après celles de l’Angleterre et des États-Unis. La constitution de l’empire du Brésil a été mise en vigueur le 25 mars 1825, et depuis ce temps elle n’a produit que d’heureux résultats pour le pays, qui chaque jour l’aime et la respecte davantage. Toutes les bases en sont libérales. Ce n’est pas seulement un gouvernement représentatif qu’elle a établi, le gouvernement parlementaire a aussi sa part d’influence. La direction politique des affaires est soumise à l’opinion du pays, représenté par ses chambres, qui exercent un minutieux contrôle sur tous les actes des ministres, qui leur donnent la force ou les font tomber, sans que leur action puisse aller jusqu’à entraver la marche du gouvernement. La constitution ne considère les grands pouvoirs de l’état que comme des délégations de la volonté nationale. Le pouvoir exécutif, dont l’empereur dispose, fait la paix et la guerre ; il participe du pouvoir législatif par le droit de proposer des projets de loi, droit qui appartient aussi aux membres des deux branches du pouvoir législatif, le sénat et la chambre des députés. La dignité de sénateur n’est pas héréditaire. Le sénat se compose de cinquante-huit membres, dont chacun est choisi par l’empereur sur les trois candidats qui ont obtenu le plus de voix dans l’élection provinciale. La chambre des députés, composée de cent dix membres, est élue pour quatre ans par les collèges électoraux des provinces, dont chacun nomme son député. L’empereur peut la dissoudre, mais il est obligé d’appeler immédiatement les provinces à faire de nouvelles élections. On pourrait presque dire que les élections sont faites au Brésil par le suffrage universel, car il n’y a que les domestiques, les mineurs et les indigens qui ne jouissent pas du droit électoral. Les élections ne sont pas directes : on nomme d’abord les électeurs, qui nomment ensuite les députés. Les listes des habitans de chaque paroisse sont dressées tous les ans, au mois de janvier, par les électeurs et le juge de paix. Les réclamations contre les abus qui peuvent se produire dans l’inscription sur les listes sont portées en dernier ressort devant les tribunaux judiciaires d’appel (as relaçoes), dont les décisions sont irrévocables. Ceux qui sont inscrits sur les listes se présentent, au jour de l’élection, dans leur paroisse, et nomment par liste, au scrutin secret, autant d’électeurs que doit en fournir la localité. Ces électeurs se réunissent dans leurs circonscriptions ou collèges électoraux, et nomment leurs députés à la majorité absolue des voix. Même chose a lieu pour les élections des sénateurs de la province. La municipalité de la ville capitale réunit les votes de tous les collèges pour former une liste des trois candidats qui, ayant obtenu le plus de voix, doivent être présentés au choix de l’empereur. Les assemblées législatives des provinces sont nommées par les collèges électoraux de la même manière que les députés, chaque collège donnant le nombre que la loi lui attribue.

Cependant l’administration proprement dite laisse à désirer dans son organisation ; elle a besoin de lois complémentaires qui lui donnent plus d’ensemble, plus d’unité, et une action plus directe. Le pouvoir administratif part de l’empereur comme chef du pouvoir exécutif, arrive aux ministres et au conseil d’état, et s’arrête aux présidens des provinces. Au-dessous de ce degré hiérarchique, il n’a plus d’agens qui lui soient particuliers, et pour l’exercice de ses fonctions il doit se servir des membres d’un autre pouvoir, les juges de droit ou de première instance et les juges municipaux, munis d’attributions de police qui ne sont pas assez nettement séparées des attributions judiciaires. Les présidens des provinces sont encore forcés de recourir aux municipalités et aux juges de paix, produits de l’élection directe par le suffrage universel. Il n’y a aucun pays dont l’organisation administrative soit aussi imparfaite et aussi faible. Il y a plus, les attributions du conseil d’état lui-même sont incomplètement définies ; la composition de ce corps et la manière dont il fonctionne appellent une réforme. Il faut regretter aussi que, dans son rôle purement local, l’administration brésilienne soit entravée par une centralisation excessive, qui est préjudiciable à un pays aussi vaste, dans lequel on trouve à peine de loin en loin quelques centres de population. La centralisation politique est nécessaire : il ne peut pas y avoir deux opinions à cet égard, car le Brésil est un empire, une seule nation, et l’unité doit présider à toute sa politique. La centralisation administrative dans ce qui touche à la politique, qu’on peut appeler la grande administration, est encore une nécessité incontestable ; mais faire dépendre du gouvernement général toutes les affaires et la décision des questions les plus insignifiantes, ajouter à la tâche du gouvernement, tâche déjà bien difficile, un grand nombre de travaux sans importance, c’est nuire en définitive aux localités comme au service public.

Les attributions du ministère de l’intérieur sont trop nombreuses, et c’est pour cela même que le service se fait mal [30]. La période de temps comprise entre la déclaration de l’indépendance et la révolution de 1831 n’a pas été normale ; c’était une époque de renaissance et d’enthousiasme. De 1831 à 1840, le pays passa par de cruelles épreuves. L’anarchie était partout ; les doctrines gouvernementales s’altéraient au milieu de difficultés sans cesse renaissantes. Le désordre était dans les provinces, où les émeutes se succédaient les unes aux autres ; le principe d’autorité était sans force entre les mains des régens, qui gouvernaient au nom d’un souverain mineur. De 1840 à 1848, les idées désorganisatrices firent encore quelques apparitions, mais elles furent vaincues ; l’esprit gouvernemental gagnait du terrain, et ses progrès enfantaient d’autres intérêts qui ouvraient de nouveaux et de plus nobles horizons aux esprits et aux ambitions. Ce fut en 1850 que les théories politiques, les discussions de principes abstraits, firent place aux études pratiques d’administration. Tout le monde accepta dès lors les institutions établies sans exiger de réformes ou de modifications ; tous les partis abandonnèrent leurs idées de résistance matérielle, et ne cherchèrent leurs forces et leur influence que dans les moyens constitutionnels et légaux. Quel a été le résultat de cette tendance naturelle ? L’état des finances, les progrès du commerce et de l’industrie vont nous l’apprendre.


IV. — LE BUDGET ET LES FINANCES. — LE COMMERCE ET L’INDUSTRIE.

Il est hors de doute qu’un état soumis au système représentatif se réfléchit tout entier dans son budget. Le budget est une des plus belles conquêtes des temps modernes. C’est l’institution vitale qui établit et développe l’unité d’un peuple en réunissant dans un seul acte législatif toutes les recettes et toutes les dépenses, qui montre au pays pas à pas, année par année, le chemin qu’il suit, et soumet à la censure publique de l’élection ses délégués et ses représentans. La constitution brésilienne a reconnu cette vérité. Le premier devoir qu’elle impose aux chambres est de voter tous les ans le budget des ressources et des charges du pays pour l’année suivante. Ces budgets deviennent ainsi les documens les plus précieux pour les contemporains, et même pour les historiens futurs du pays. À mesure que le Brésil se développe et fait des progrès, les ressources et les dépenses se modifient. Toutes les phases par lesquelles passe l’état se réfléchissent dans ce fidèle miroir, qui, année par année, signale les changemens, les crises, les progrès, les malheurs, toute la marche enfin ascendante ou descendante d’un pays et d’un peuple. Pour connaître l’histoire du Brésil depuis son avènement à l’indépendance, époque à laquelle commença de fonctionner cette machine admirable qu’on appelle gouvernement représentatif, il suffit de lire ses budgets, qui datent déjà de plus de trente ans, et l’espace de trente ans est une période assez longue pour un peuple dans le siècle où nous sommes. Le budget de 1857 montrera l’état actuel du Brésil tout entier : c’est le sommaire de toutes ses ressources et de toutes ses charges, de ses droits et de ses devoirs. Envisagez chacun de ses paragraphes sous le point de vue social et politique, philosophique, industriel et économique, et vous connaîtrez parfaitement tout ce que vous désirez savoir sur ce pays. Quand je parle de budget, je n’entends point par là seulement un calcul approximatif fait à l’avance, et qui ne représente certes pas une vérité mathématique, car il peut survenir des circonstances qui le modifient : — je veux parler aussi des comptes rendus annuellement par un gouvernement parlementaire aux chambres, avec les documens à l’appui qui constatent la réalité des faits accomplis, et sur lesquels se prononcent les chambres en discutant la conduite du ministère. L’étude de ces curieux détails est la voie qui vous conduira le plus sûrement à la connaissance entière des actes de l’administration.

Les dépenses publiques générales du Brésil pour l’année 1857 étaient fixées par le budget à la somme de 35,500,000,000 de reis (106,500,000 fr.). Celles des provinces montaient à 10,000 contos de reis (30 millions de francs). Les sommes fixées pour les dépenses ne sont pas ordinairement suffisantes ; il y a toujours des circonstances qui en modifient le chiffre. Le gouvernement, après avoir entendu le conseil d’état, se met alors en mesure de pourvoir au déficit ; mais il est obligé de soumettre ses décisions à l’approbation des chambres dès leur première réunion. Pour le même motif, la recette n’est jamais évaluée qu’à son minimum, et toujours elle excède le chiffre prévu. La recette générale de 1857 est montée à 48,557,000,000 de reis, ou 145,671,000 francs : celle des provinces n’est pas encore tout à fait liquidée ; mais elle doit excéder la somme de 30 millions de francs, ce qui fait une recette de 175,671,000 francs [31].

Jetons un coup d’œil sur les années antérieures, et nous verrons la marche progressive et le développement graduel des finances du Brésil depuis qu’après avoir secoué le joug de la métropole, qui énervait toutes ses forces vitales, il a pris rang parmi les nations indépendantes.

Les budgets brésiliens datent de 1826. La recette alors ne dépassait pas la somme de 10,000 contos de reis, ou 30 millions de francs ; de 1831 à 1838, période d’anarchie et de désordres continuels, les revenus n’augmentaient pas ; ils étaient, terme moyen, de 13,000 contos de reis, ou 42 millions de francs. C’est en 1838 que le pouvoir, plus fort et plus énergique, réussit à combattre sérieusement l’anarchie et à développer les ressources de l’empire. La recette monte alors à 20,039,858,567 reis, ou 60 millions de francs. Depuis lors, elle a lentement, bien que progressivement, augmenté jusqu’en 1850, époque où commencent pour ainsi dire le véritable progrès et l’état normal du pays. Une dernière émeute a éclaté à Pernambuco et fait couler des flots de sang en 1848 ; mais le gouvernement est sorti victorieux de cette épreuve, et son triomphe a été aussi le triomphe du principe d’autorité et de l’ordre public. Pour comble de bonheur, il se trouve alors aux finances un homme de talent, administrateur habile et réformateur modéré, qui étudie tous les impôts et les régularise, qui renouvelle et améliore l’administration financière tout entière, et prépare ainsi les voies de l’avenir. Le total général des revenus s’élève en 1850 à plus de 40,000 contos de reis, ou 120 millions de francs. Depuis huit ans, il s’est accru de près de 40 pour 100. Les dépenses, il est vrai, sont entrées dans la même voie d’augmentation, parce que depuis six ou huit ans on a créé des branches de dépenses inconnues jusqu’en 1848, la colonisation, le cadastre du domaine public, les lazarets, les chemins de fer, etc., et qu’en outre on a élargi les cadres de l’armée, amélioré et développé la marine.

Un fait à remarquer, c’est que jusqu’en 1849 les dépenses étaient toujours supérieures aux recettes, et que la dette publique augmentait en même temps que le déficit. Depuis cette époque, on a toujours obtenu un excédant de recettes, et le crédit du gouvernement brésilien, qui heureusement n’avait jamais été ébranlé, car il a toujours payé exactement les intérêts de sa dette extérieure et de sa dette intérieure, s’est assis définitivement sur des bases solides. L’amortissement de la dette extérieure continue d’une façon régulière. Les envois d’argent que l’on fait à Londres pour le paiement de cette dette laissent toujours un solde assez fort en faveur du Brésil, ce qui prouve l’excellence de son administration.

Les droits d’importation forment la moitié de la recette, les droits d’exportation un cinquième. Les droits d’entrée reviennent exclusivement au budget général ; une partie des droits de sortie, nous l’avons déjà dit, appartient aux provinces. Le gouvernement proposa en 1853 et les chambres approuvèrent une diminution progressive sur les droits d’exportation jusqu’à entière suppression, attendu que la recette présentait sur les dépenses un excédant solidement établi, et qu’il était d’une bonne politique d’encourager la production du pays en la dégrevant d’une semblable imposition. On avait déjà commencé à mettre en pratique cette disposition législative, lorsque le gouvernement jugea convenable, en 1856, de modifier le tarif des douanes, et, craignant qu’il n’y eût un déficit, demanda aux chambres de suspendre pour quelque temps l’exécution de leur arrêté de 1853. Le tarif a été enfin révisé et modifié ; en juillet 1857, on a mis en vigueur la loi qui établissait cette amélioration. Selon l’ancien tarif, les droits se percevaient ad valorem sur presque tous les objets qui entraient dans le pays ; ces droits variaient de 20 à 30 pour 100. Il n’y avait aucune prohibition, mais le système protecteur pesait lourdement sur la plupart des articles. Les matières premières pour les fabriques établies dans le pays étaient exemptes de droits, et ne payaient qu’une faible somme pour frais de magasinage. Le nouveau tarif n’admet plus les droits ad valorem et introduit une différence entre les objets d’importation : les matières premières, les denrées alimentaires, tout ce qui est nécessaire à l’industrie et à l’agriculture paie beaucoup moins qu’auparavant ; les objets de luxe supportent encore des droits assez forts, mais fixes. On ne compte pas s’en tenir à cette amélioration. Tous ces droits doivent encore être diminués graduellement, sans que la recette éprouve un abaissement immédiat trop prononcé. C’est un grand pas de fait pour le système libéral appliqué aux sciences financières et économiques : c’est un développement du système appliqué par sir Robert Peel, qui a fait une si mémorable révolution dans le régime intérieur de la Grande-Bretagne. Les résultats n’en ont pas été moins avantageux au Brésil que ne l’a été à l’Angleterre la réforme de l’homme d’état qui a si bien mérité des classes inférieures de la société anglaise. Toutes les craintes qu’on avait conçues d’une diminution dans les recettes de la douane disparurent aussitôt que le nouveau tarif fut mis en vigueur. Le premier semestre qui a suivi l’adoption de la réforme n’a pas produit moins que les semestres antérieurs sous le régime protectioniste. Ce n’est pas seulement pour les douanes que la recette offre un progrès constant : en 1836, les droits d’importation ne montaient qu’à 7,826,000,000 de reis ; en 1856, ils dépassent 25,000,000,000 de reis. La même progression a été observée dans toutes les autres branches de la recette publique ; on en trouve la preuve non-seulement dans les revenus généraux, mais aussi dans la marche ascendante des recettes provinciales, qui ne prélèvent aucune part sur le produit des impositions douanières.

Il serait curieux peut-être de comparer l’état actuel du budget de l’empire du Brésil avec celui des autres budgets du monde ; cette étude deviendrait bien instructive, et tournerait au profit de cette jeune nation, qui n’a qu’une existence d’un peu plus de trente ans. Nous ne trouvons, avec les États-Unis de l’Amérique du Nord, que les six grandes puissances européennes, la France, la Grande-Bretagne, la Russie, la Prusse, l’Autriche et l’Espagne, qui présentent des recettes plus élevées que celles du Brésil. La Hollande n’a qu’une recette de 159,628,885 francs ; la Belgique, 139,604,990 francs ; Naples, 134,912,038 francs, et la Sardaigne, 132,497,830 francs. Tous les autres états du monde viennent après ceux-là. Les finances du Brésil se présentent donc sous un très heureux aspect. Ce pays voit s’élargir devant lui, sans augmentation de sa dette publique, la sphère de sa vie industrielle et morale ; il voit ses revenus augmenter tous les ans et lui fournir les moyens d’entreprendre de grands travaux d’utilité publique, sans qu’il soit besoin de créer de nouvelles impositions.

Le Brésil possède de magnifiques mines d’or, de diamans, de pierres précieuses, de fer, de charbon. Excepté les mines d’or et de diamans, qui étaient surtout exploitées sous le régime colonial, toutes les autres ont été négligées. Les mines d’or même ont perdu de leur ancienne prospérité ; celles de diamans envoient encore en Europe une assez grande quantité de produits. C’est sur l’agriculture que se porte actuellement l’attention du peuple brésilien, et avec raison, car aucun sol n’est plus propre à toute espèce de culture. Parmi les produits que le Brésil exporte se place en première ligne le café, originaire de l’Asie, et qui n’a été introduit dans le pays, qu’à la fin du XVIIIe siècle. Les provinces de Rio-Janeiro, Sao-Paulo et Minas abondent en plantations de café. Bahia, Espirito-Santo et le Cearâ commencent aussi à entreprendre cette culture. Après le café vient le sucre : c’est la première industrie que les Portugais ont acclimatée et développée au Brésil. La canne à sucre a été importée de l’île de Madère au Brésil par Martin Alfonso de Souza, à qui le roi dom Juan III avait concédé la capitainerie de Saint-Vincent, appelée depuis Sao-Paulo. Aujourd’hui la culture de la canne à sucre donne des résultats satisfaisans dans presque tout le pays. Le coton, qui se cultive à Maranhao, aux Alagoas, à Pernambuco, et dans tout le nord du Brésil, est d’une excellente qualité ; il ne lui manque qu’une meilleure préparation pour pouvoir faire concurrence sur les marchés européens à celui de l’Égypte. Le caoutchouc et le cacao sont des productions indigènes de la province du Pará, à laquelle ils rapportent une somme considérable pour droits d’exportation. Le thé commence aussi à être cultivé à Sao-Paulo et à Rio-Janeiro avec beaucoup de succès. Le tabac est dans plusieurs provinces une des cultures qui rapportent le plus, surtout à Bahia et à Minas-Geraes. L’Herva-matte (espèce de thé) vient du Paraná et donne lieu à une exportation assez importante. La production de l’indigo, du maïs, des fèves, du riz, est considérable. La province de Rio-Grande du Sud fournissait en abondance du chanvre et du blé ; mais la guerre civile, qui a déchiré cette province jusqu’en 1845, et une maladie qui est venue attaquer ces plantes, ont fait tomber cette industrie agricole ; cependant on la reprend avec ardeur. Le girofle, la cannelle, la salsepareille, l’ipécacuana, et tant d’autres produits asiatiques, s’acclimatent bien dans le nord de l’empire, et dernièrement, dans la province de Rio-Janeiro, une société s’est formée pour l’éducation du ver à soie. Le nombre des récoltes de cocons, qui ne s’élèvent pas à moins de trois et quatre par an, tandis qu’en Europe on n’en peut obtenir qu’une seule, font présager le brillant avenir qui est réservé à cette nouvelle industrie. Diverses manufactures sont en voie de prospérité et exportent même leurs produits dans la Plata et quelques autres parties de l’Amérique.

Nous emprunterons encore quelques chiffres aux rapports officiels sur le commerce extérieur et intérieur du pays. La valeur de l’exportation était en 1840 de 41,671,791,000 reis ou 125,015,373 fr. ; en 1856, elle s’est élevée à 96,431,315,000 reis ou 289,293,945 fr. L’importation, qui n’était en 1840 que de 57,727,129,000 reis ou 173,181,387 francs, est montée, en 1856, à 91,233,818,000 reis ou 273,701,454 francs. Le grand marché de l’exportation du Brésil, ce sont les États-Unis de l’Amérique du Nord ; l’Angleterre ne vient qu’en deuxième lieu ; la France, la Suède, le Danemark, l’Allemagne, les états de la Plata et le Portugal viennent ensuite. Pour l’importation, l’Angleterre occupe la première place, la France la deuxième et les États-Unis la troisième [32]. Il est à remarquer que depuis 1850 le Brésil exporte plus de valeurs qu’il n’en importe [33].

Dans presque toutes les capitales des provinces du Brésil, il y a des banques ou des succursales de la Banque nationale en sociétés anonymes. Il y en a aussi quelques-unes en commandite. La capitale du Brésil, qui n’a pas moins de 300,000 âmes de population, et qui est une ville tout à fait européenne, possède trois sociétés anonymes pour les opérations de banque : la Banque nationale, une banque agricole et une banque rurale. Bahia, dont la population est de plus de 120,000 âmes, possède une succursale de la Banque nationale et deux autres banques. Les villes de Pernambuco, de Sao-Paulo, de Maranhao et de Rio-Grande du Sud ont chacune une succursale et une banque. Celles du Para et d’Ouro-Preto à Minas-Geraes ont chacune une succursale de la Banque nationale.

L’organisation de la Banque nationale date de 1853, et se rapproche de celle de la Banque de France. Cet établissement a droit d’émission pour une somme triple de son fonds de garantie métallique. Ses opérations sont les suivantes : escompte à quatre mois d’effets de commerce avec deux signatures, prêts sur garantie d’actions des compagnies anonymes et sur d’autres valeurs, comptes courans, change sur les places étrangères. Son capital est fixé à 30,000,000,000 de reis ou 90 millions de francs. Ses actions sont nominatives. La banque est obligée de retirer annuellement de la circulation 2,000 contos de reis du papier-monnaie émis par le gouvernement jusqu’à la somme de 10,000 contos de reis, et de les verser au trésor à titre de prêt gratuit [34].

Le Brésil est devenu un pays de commerce. Presque toutes les classes de la société brésilienne se jettent dans les entreprises industrielles et dans les affaires. C’est la tendance de l’époque, surtout celle des pays nouveaux qui sont en progrès. On aimerait à voir cette activité pratique combattre efficacement la frivole ambition qui entraînait jusqu’ici les Brésiliens vers les fonctions publiques, au grand dommage de l’indépendance individuelle et de la dignité nationale. C’était un bien affligeant spectacle que cette foule de solliciteurs qui arrivaient de toutes les provinces dans la capitale pour profiter de la centralisation administrative : triste calcul qui avait pour double effet d’ajouter au budget des charges nouvelles, et d’enlever des citoyens indépendans à la nation.


V. — FORCES MILITAIRES, JUSTICES, INSTRUCTION PUBLIQUE.

Les forces de l’empire du Brésil se divisent en armée de terre et armée de mer, en corps de police particuliers à la capitale et aux provinces, et en garde nationale.

Après la révolution de 1831, dans laquelle elle prit part au mouvement contre le premier empereur, l’armée de terre, comme toute armée qui perd les traditions de l’obéissance et de la discipline, abandonnant le rôle de protectrice de l’ordre public, était devenue un instrument de séditions. On trouvait des soldats dans toutes les émeutes ; un jour même, au mois de juillet, les troupes voulurent imposer au gouvernement et aux chambres des proscriptions qui heureusement n’ont jamais trouvé faveur au Brésil. Il fallut employer les mesures énergiques du désarmement et du licenciement. On créa alors des corps de police et la garde nationale pour remplacer l’armée et défendre l’ordre public contre l’anarchie qui pendant quelques années désola le pays.

Ce n’est qu’en 1838 qu’on a commencé à réorganiser l’armée de terre, et ce n’est qu’en 1849 et 1850 que s’est véritablement établie la discipline qui la distingue aujourd’hui. Il semble que le licenciement opéré en 1831 ait été pour l’armée une leçon salutaire, car depuis sa réorganisation elle rend d’excellens services à l’administration et au pays. Le parlement doit fixer annuellement les forces militaires de l’empire, de même que les assemblées provinciales doivent fixer leurs forces de police. Les chambres législatives et les assemblées provinciales doivent régler par un vote annuel le budget et l’effectif des forces militaires. Dans les temps de calme, dans les circonstances ordinaires, le nombre d’hommes fixé pour l’armée de terre varie entre 18,000 et 20,000. L’organisation des corps est semblable à celle qui existe en France. La loi a établi, pour le recrutement des armées de terre et de mer, le système de l’engagement volontaire, moyennant une prime pécuniaire et la concession gratuite de terres lorsque les soldats ont fini leur temps de service et quittent les drapeaux ; mais ce système étant devenu insuffisant, et ne donnant pas le nombre de soldats et de matelots dont on a besoin chaque année pour remplir les cadres, on est forcé de recourir à la presse. Il n’est pas étonnant qu’un pays nouveau, faiblement peuplé encore, et qui offre tant de ressources à tous ceux qui veulent vivre honorablement et se créer des moyens d’existence par le travail, ne puisse réunir le nombre d’engagés volontaires dont l’armée a besoin. Un quart tout au plus du nombre d’hommes nécessaire est fourni par le recrutement volontaire, et cela seulement depuis 1850, époque à laquelle les réformes de la loi sur les engagemens ont assuré au soldat une augmentation de solde, des gratifications plus élevées et des terrés gratuites lorsqu’il a fini son temps. Le recrutement par la presse donne les trois autres quarts. Chaque province fournit un contingent fixé tous les ans d’après le chiffre de la population.

L’armée de mer se compose de 4,600 matelots et soldats, et la flotte de 84 vaisseaux de guerre : 2 frégates, 12 corvettes et 12 bricks à voiles, 25 vapeurs et autres bâtimens plus petits, outre les transports nécessaires et les canonnières employées au service des rivières de la province de Matto-Grosso. De ces bâtimens, 56 sont en service actif, 16 en construction, et 12 désarmés.

Les lois qui régissent la justice criminelle pour les armées de terre et de mer sont fort anciennes. Ce sont encore celles qui existaient sous le régime colonial. Le besoin d’une réforme se fait sentir chaque jour davantage. Les peines qu’infligent ces lois sont très rigoureuses, mais on en tempère la sévérité dans l’application, parce que le tribunal supérieur militaire a un certain pouvoir discrétionnaire qu’il peut employer. Il est à remarquer que la désertion est le crime le plus fréquemment commis par les soldats et les matelots. Dans un pays aussi vaste que le Brésil, il est bien facile de se soustraire aux recherches et de s’assurer des ressources d’existence. Malgré la rigueur des châtimens infligés aux déserteurs, les désertions continuent toujours. On peut évaluer à un dixième des armées de terre et de mer le nombre de ceux qui désertent annuellement leurs drapeaux et manquent à leur serment. La discipline et l’organisation de l’armée de terre sont sans contredit assez bonnes ; malheureusement on ne peut pas lui donner une instruction satisfaisante, les besoins du service public ne permettant pas qu’elle soit réunie et concentrée. Outre le service militaire proprement dit, l’armée fait aussi un service de police dans la plupart des provinces, service pour lequel les corps provinciaux sont insuffisans. La province de Rio-Grande du Sud, limitrophe de la Confédération-Argentine et de l’État-Oriental, peu éloignée de la Bolivie et du Paraguay, possède une garnison de 6,000 hommes. C’est la garnison la plus forte de l’empire. Le dépôt des recrues est dans la capitale, d’où elles partent pour rejoindre les corps aux quels elles sont destinées.

Les soldats brésiliens sont braves et supportent parfaitement les marches et les fatigues de la guerre : ils ont donné des preuves de courage et de persévérance dans la Plata, lorsque le Brésil s’est décidé, en 1851, à combattre le dictateur de Buenos-Ayres. Leur attitude a été digne d’éloges dans les guerres civiles qui ont éclaté, en 1841 et 1848, à Minas, à Sao-Paolo et à Pernambuco, comme aussi dans la province de Rio-Grande du Sud.

Les corps de police, dans la capitale et dans les provinces, ont une organisation toute militaire et sont soumis aux mêmes lois et au même régime que l’armée. Ces corps sont composés de cavalerie et d’infanterie. Celui de la capitale de l’empire compte 800 hommes, et ceux des vingt provinces se composent maintenant d’environ 4,000.

Pour compléter l’exposé du système administratif du Brésil, il reste à dire quelques mots de la justice et de l’instruction publique. Il y a là encore plus d’une utile réforme à tenter.

La législation commerciale et la législation criminelle ont été créées par le Brésil depuis qu’il a conquis son indépendance ; mais la législation civile se fonde encore sur les anciennes ordonnances de Philippe III, roi d’Espagne et de Portugal, et sur les décrets rendus par les gouvernemens postérieurs. C’est le droit romain accommodé aux mœurs et aux usages du temps, et dont les dispositions savantes constitueraient une des plus belles organisations judiciaires, si, éparpillées dans des édits et décrets de toutes les époques, elles ne présentaient pas d’immenses difficultés pour être bien connues. Un travail qui réunirait en un seul code cette législation, avec les modifications que demande la civilisation moderne, devient de plus en plus urgent : il faciliterait l’étude de la jurisprudence et simplifierait la procédure.

Tous les juges et tous les tribunaux fonctionnent publiquement ; mais les plaidoiries en matière civile et commerciale sont écrites, tandis qu’au criminel elles peuvent être orales. On a dernièrement retiré au jury la connaissance de quelques crimes, comme la traite des noirs, la fabrication de la fausse monnaie, la banqueroute et la résistance aux ordres de la justice, parce qu’on a reconnu la nécessité d’une rigueur que les jurés ne sont presque jamais disposés à montrer. Le code criminel et le code commercial satisfont complètement aux besoins du pays. Le dernier ne date que de 1850, de cette heureuse époque où le plus parfait accord régnait entre le gouvernement et les chambres, où l’on a vu se produire tant d’utiles réformes dans toutes les branches du service public. La partie de la législation civile qui, plus qu’aucune autre, appelle des modifications, est celle qui a trait aux hypothèques et aux privilèges. C’est un véritable chaos. Depuis 1850, le gouvernement s’efforce d’y apporter l’ordre et la lumière. C’est là une question fort grave qu’on espère voir bientôt résolue. Tant qu’on n’aura pas réformé cette partie de la législation, on ne pourra établir au Brésil ni banques hypothécaires, ni système foncier, et le crédit personnel restera une garantie beaucoup plus solide que le crédit foncier.

La sûreté individuelle existe au Brésil, surtout dans les chefs-lieux des provinces ; mais nous ne pouvons en dire autant de l’intérieur du pays. Le Brésil est trop vaste, les centres de population y sont trop éloignés les uns des autres ; la justice n’y peut pas fonctionner toujours librement ; en outre, les magistrats ont besoin d’être appuyés par les autorités locales et par la population : or cet appui leur manque souvent. Les témoins ont peur de déposer, et les jurés craignent aussi de montrer de la sévérité et de remplir consciencieusement leurs devoirs. Il ne faut cependant pas s’exagérer le mal : les Brésiliens sont généralement d’un caractère doux, et ne connaissent point les grandes passions qui font naître les grands crimes. La statistique criminelle de l’année 1856 prouve que, si malheureusement on remarque encore dans le peuple un certain penchant pour les vengeances individuelles, le nombre des crimes commis diminue sensiblement. Les mœurs s’améliorent, la confiance dans la justice devient plus grande ; les assassinats causés par les haines et les vendettas sont moins nombreux que jadis, et n’offrent plus le même caractère de barbarie [35].

L’instruction publique attend encore, comme la justice, une organisation plus complète. Bornons-nous à constater qu’à défaut de grands centres d’instruction supérieure [36], le Brésil compte néanmoins diverses écoles primaires et secondaires, au nombre de 2,460 en 1856, et fréquentées par plus de 82,500 élèves.


VI. — TRAVAUX PUBLICS.

On connaît maintenant le système administratif du Brésil. Parmi les questions sur lesquelles se concentre principalement aujourd’hui la sollicitude du gouvernement et des populations de l’empire, se présente au premier rang celle des voies de communication. Le gouvernement n’a encore concédé que quatre lignes de chemins de fer, une pour chacune des provinces de Rio-Janeiro, Sao-Paulo, Bahia et Pernambuco. Celles de Rio-Janeiro et de Pernambuco sont en voie de construction : la première doit partir de la ville de Rio, traverser une grande partie de la province de ce nom, et par deux embranchemens arriver aux frontières des provinces de Minas et de Sao-Paulo. Elle est jusqu’ici la plus importante, puisque le parcours doit être d’environ cinquante lieues. Les dépenses en ont été évaluées à la somme de 38,000,000,000 de reis (114 millions de fr.). Le gouvernement garantit pendant trente-trois ans 5 pour 100 d’intérêt, et la province de Rio 2 pour 100 additionnels. Le privilège est de quatre-vingt-dix ans. La première section, d’une longueur de onze lieues, est déjà ouverte et a coûté à peu près 8,000,000,000 de reis, ou 24 millions de francs. L’argent pour la construction de cette première section a été fourni par les Brésiliens, et les études avancent rapidement pour les autres sections. Le chemin de fer de Pernambuco a les mêmes garanties générales et provinciales : le capital est fixé à 20,000,000,000 de reis, ou 60 millions de francs, et le parcours est d’une vingtaine de lieues. L’argent a été fourni par une compagnie d’actionnaires de Londres. La première section doit être maintenant ouverte sur une longueur de six lieues, de la ville de Recife jusqu’au Cabo. Le chemin de fer de Bahia doit avoir un parcours égal à celui de Pernambuco, et les dépenses sont évaluées à la même somme. Il doit communiquer par la ville de Bahia avec le fleuve Sao-Francisco à l’intérieur ; il vient d’être concédé à une compagnie anglaise à la tête, de laquelle se trouve la maison Rothschild ; on peut donc le considérer comme fait. Le chemin de fer de la province de Sao-Paulo doit avoir son point de départ à Santos et son point d’arrivée au Rio Claro, parcourant une distance de trente lieues environ. Les dépenses sont évaluées à la même somme que celles du rail-way de Pernambuco. Jusqu’à présent, on n’a pas pu placer les actions à Londres à cause du taux de l’intérêt, qui, depuis la guerre avec la Russie, a été assez élevé en Angleterre ; mais aujourd’hui on peut espérer qu’une compagnie anglaise s’organisera pour l’exploiter. Ces deux derniers chemins de fer jouissent d’ailleurs des mêmes garanties générales et provinciales que les deux premiers.

Afin de hâter l’exécution de ces chemins, les chambres ont voté en 1857 une loi qui autorise le gouvernement à garantir un emprunt, en cas de besoin, jusqu’au tiers du capital fixé pour chacun. Tous ces chemins de fer traversent les territoires les plus fertiles et les plus productifs. Ces voies de communication sont faites au Brésil plutôt pour le transport des marchandises et des denrées que pour celui des voyageurs, qui ne donnerait pas assez de bénéfice. Dans les pays nouveaux, et cela se voit surtout dans l’Amérique du Nord, les chemins de fer remplacent tout à fait les anciennes routes, et le transport des marchandises fait à bas prix est le principal élément de prospérité.

La province de Rio possède un chemin de fer de Maua à Pétropolis, déjà en exploitation. Son parcours est d’un peu plus de trois lieues ; il ne jouit d’aucune garantie. On construit une autre voie partant de Porto das Caixas et devant s’arrêter à Cantagallo, que nous avons concédée à une société brésilienne lorsque nous étions président de cette province, qui a garanti 7 pour 100 d’intérêt aux actionnaires. Ce chemin est déjà en construction, et sa première section doit avoir un parcours de six à sept lieues ; les dépenses de cette section sont évaluées à 2,000,000,000 de reis, ou 6 millions de francs. Le nouveau président de la province de Rio vient de concéder aussi une autre ligne de Nictherohy à Campos, dont le parcours doit être de cinquante lieues, avec les mêmes garanties, à une nouvelle compagnie qui s’organise à Rio.

Jusqu’ici le pays n’avait que de mauvaises routes, dont la plupart même n’étaient pas carrossables ; le transport des denrées et des marchandises se faisait à dos de mulet, et était très dispendieux. Toutes les provinces cherchent maintenant à améliorer leurs routes. Comme toujours, la province de Rio est à la tête du mouvement : des routes conduisant aux frontières de Minas et de Sao-Paulo, qui lui sont limitrophes, ont été déjà concédées à des compagnies avec des garanties égales à celles des chemins de fer. Les provinces de Minas, de Sao-Paulo, de Pernambuco et de Bahia font aussi de grands efforts pour améliorer leurs voies de communication. Partout la tendance est la même, et on a lieu d’espérer que sous peu le transport des marchandises sera plus facile et moins onéreux. Tant que les routes ne seront pas meilleures et que les marchandises seront transportées coûteusement à dos de mulet, beaucoup de productions du pays ne pourront pas arriver sur les marchés ; lorsque le transport se fera plus aisément et à moins de frais, l’intérieur jettera sur les marchés une grande quantité de produits, surtout de denrées alimentaires, dont le prix diminuera nécessairement.

Ce n’est pas seulement des routes que l’on doit s’occuper. La canalisation et la navigation des rivières réclament aussi l’attention du gouvernement. Ainsi jusqu’en 1853 la navigation du fleuve des Amazones était abandonnée à de petits bateaux, à des canots qui mettaient des mois entiers pour aller de la ville de Barra, capitale de la province des Amazones, à la capitale de la province du Para. L’art de la navigation semblait pour ainsi dire n’avoir fait aucun progrès depuis qu’au XVIe siècle le célèbre Orelana mit sept mois pour descendre le fleuve des sources du Napo jusqu’à son embouchure, et que Teixeira, au XVIIe, accomplit le voyage de Quito au Para. Aucun commerce ne se faisait sur le fleuve-roi : il y avait quelques centres de population établis de loin en loin sur ses rives brésilienne et péruvienne ; mais ce n’étaient que de misérables hameaux, dont la plupart étaient habités par des Indiens pacifiques et ignorans.

En 1853, il s’est formé une compagnie brésilienne pour la navigation de ce fleuve par des bateaux à vapeur. En vertu de la convention faite avec la république du Pérou, ses navires peuvent arriver jusqu’à Nauta, en touchant à Loreto. Plusieurs bateaux à vapeur sillonnent maintenant les eaux de ce magnifique fleuve, et portent la vie et la civilisation dans des déserts dont la richesse et la fertilité étonnent le monde. Deux voyages réguliers se font chaque mois, et depuis cinq ans les anciens centres de population ont grandi, de nouvelles bourgades et de nouveaux villages se sont formés ; le commerce s’y est développé à ce point que la province du Para a vu ses recettes augmenter de plus de 300 pour 100. Les villes de Barra, Santarem, Obidos, Gurupa, Brèves, Bella, Prainha, Serpa, Fonteboa, Ega et Tabatinga commencent à devenir des centres commerciaux ; Loreto et Nauta, dans le Pérou, semblent de nouvelles villes. Le fleuve est navigable sur une étendue d’à peu près cinq cent quatre-vingts lieues. Le cacao, le caoutchouc, l’ipécacuana, tant d’autres denrées qui trouvent de si faciles débouchés en Amérique et en Europe, les bois d’ébénisterie et de teinture, forment les élémens d’un commerce considérable, qui permet à la compagnie de donner de beaux dividendes à ses actionnaires. On ne peut se faire une idée de ce que deviendra ce commerce quand les eaux du Madeira, du Negro, du Gualagua, du Tocantins, du Tapajoz, du Xingu, de l’Ucayala, de l’Iça, du Japura, et d’autres affluens de l’Amazone, seront sillonnées par des bateaux à vapeur, et que ces immenses et lointaines contrées seront connues et exploitées. Le gouvernement fait faire des explorations dont les résultats ne peuvent que promettre un bel avenir. Il fait explorer aussi le fleuve Paraguay, ainsi que le Sao-Lourenço et le Cuyaba, ses affluens, qui prennent leur source dans la province de Matto-Grosso, contrée très riche qui, par le Paraguay, le Paraná et la Plata, trouvera des débouchés pour l’écoulement de ses produits. On continue toujours l’exploration des fleuves de Sao-Francisco, Jequitinhonha, Vacacahy et Pardo, dans l’intérieur du pays, pour établir des communications faciles entre le centre de l’empire et le littoral. Il existe aussi une compagnie pour la navigation du fleuve Mucury.

La navigation à vapeur sur les côtes maritimes se fait d’une manière satisfaisante par des compagnies, dont les bateaux mettent en communication tous les ports brésiliens avec la capitale de l’empire. Toutes les compagnies formées pour la navigation fluviale ou maritime reçoivent du gouvernement des subventions annuelles, mais elles doivent établir sur les terres qui leur ont été concédées des centres de colonisation européenne, dont le nombre s’accroît progressivement. La canalisation, il faut l’avouer, n’est pas aussi avancée. Les provinces de Rio-Janeiro et Espirito-Santo seules possèdent quelques canaux, mais ils sont mal faits et ne peuvent être mis en parallèle avec les canaux de l’Europe et de l’Amérique du Nord.

L’élan est donné aux travaux publics. Les villes se couvrent de constructions nouvelles et d’édifices. Rio-Janeiro possède un hospice pour les aliénés et un hôpital qui peuvent rivaliser avec les plus beaux établissemens de ce genre qui existent en Europe. On fait à la douane de magnifiques travaux hydrauliques, et les arsenaux militaires s’agrandissent. À Pernambuco, on s’occupe activement d’améliorer le port et les établissemens publics. Au Maranhao, on crée des docks pour la flotte ; partout enfin on s’occupe du bien-être matériel du pays et l’on exécute les travaux qui peuvent assurer sa prospérité future.


VII. — COLONISATION.

La colonisation est la vraie politique, la politique nationale du Brésil. C’est de ce côté que doivent se porter toute l’attention du gouvernement et toute l’activité des Brésiliens qui veulent véritablement l’agrandissement et la gloire de leur pays. Malheureusement tout le monde en parle au Brésil, et très peu de personnes ont sur ce sujet des idées nettes et précises. On met en avant tant d’opinions, tant de systèmes contradictoires, qu’il est difficile de se reconnaître au milieu de ce dédale de principes si opposés. Jamais cependant le moment n’a été plus favorable pour l’étude de cette question. La traite des noirs est heureusement abolie. La dignité, l’intérêt, l’avenir du pays, la morale, les croyances religieuses, tout enfin oppose à ce trafic un obstacle infranchissable. Les bras nécessaires à l’agriculture ne viendront plus au Brésil des arides déserts de l’Afrique et des misérables tribus de Mozambique, de Loanda, de la côte de la Mine et du Zaïre. Il faut les remplacer par des hommes d’une race égale à notre race, comme nous libres, et qui, mieux que les nègres ignorans, puissent donner du développement aux richesses et profiter de la fertilité d’un sol que la nature a magnifiquement doué. La grandeur et l’avenir du pays dépendent de l’agriculture et de l’industrie. Il n’y a pas un territoire, pas un climat, pas une position au monde qui soient comparables au territoire, au climat et à la position du Brésil. Il est placé presque vis-à-vis de l’Europe ; la mer qui le baigne ne connaît pas ces horribles tempêtes qui, au sud, au nord et à l’orient, en Asie et en Europe,engloutissent annuellement tant de navires et de navigateurs. Enfin nous vivons dans un temps où l’Océan obéit à la vapeur en dépit des vents et des courans, où les chemins de fer traversent les plaines et les montagnes avec une rapidité incroyable, où certaines contrées de la vieille Europe ont des populations surabondantes, qui abandonneraient volontiers leur patrie pour aller chercher ailleurs le travail et la richesse.

La colonisation pour le Brésil, qu’on ne l’oublie pas, c’est l’immigration de familles qui viennent s’y naturaliser sans idée de départ. La vraie colonisation est spontanée et libre, et pour qu’elle puisse prendre du développement, il faut qu’elle trouve des avantages dans la nouvelle patrie qu’elle cherche et qu’elle accepte. Elle veut des terres et des propriétés, parce qu’elle veut se fixer ; les colons passagers ne veulent que du travail. Ceux-ci ne feraient que remplacer les esclaves, qui commencent à manquer, et gagner leur argent en donnant du développement aux propriétés et aux richesses d’autrui. Le Brésil a besoin de colonisation et de colons : ce sont deux nécessités profondément senties par le pays, qui manque de bras pour la culture des terres et pour l’industrie, auxquelles les esclaves commencent à ne plus suffire. Il a besoin d’un surcroît d’habitans, qui créent de nouveaux centres, élèvent des villes, achètent des terres, peuplent les déserts, et partagent avec les indigènes les avantages et les devoirs du citoyen.

En jetant les yeux sur la carte du monde, nous croyons que les colons temporaires peuvent venir au Brésil de tous les pays, mais que la colonisation ne lui viendra que de l’Allemagne et de la Suisse ; ce sont les seules contrées dont les idées d’émigration s’adaptent aux véritables exigences du Brésil. Les Français et les Italiens n’émigrent pas volontiers. Le Portugal et la Galice en Espagne envoient beaucoup de colons, mais plutôt pour le commerce que pour l’agriculture ; les émigrans irlandais se dirigent vers l’Australie et les États-Unis, où ils trouvent la même langue et les mêmes mœurs. Le Brésil ne doit réellement attendre la colonisation que de l’Allemagne et de la Suisse. En Allemagne surtout, il y a nécessité d’émigration. D’abord il y naît chaque année près de trois cent mille personnes de plus qu’il n’en meurt ; ensuite, en Bavière, en Wurtemberg et dans quelques autres états, le sol n’est pas divisible ; sur les bords du Rhin et dans le duché de Bade, il est au contraire trop divisé, et la petite propriété est chargée de taxes énormes et courbée sous le poids de l’usure. Enfin les Allemands sont passionnés pour la propriété territoriale : ne la trouvant pas chez eux, ils la cherchent volontiers dans une autre patrie, et c’est la raison principale de l’incessante émigration dont ce pays est le point de départ.

Pour les colons, l’essor est donné ; il en arrive déjà beaucoup au Brésil, et cependant il n’en arrive pas encore assez. Les villes du littoral emploient aujourd’hui les blancs à des travaux qui, il y a huit ans, étaient faits exclusivement par les esclaves ; ceux-ci disparaissent des villes et sont envoyés dans les campagnes pour être employés aux travaux de l’agriculture. Déjà plusieurs propriétaires ont fait venir du Portugal, des îles Açores, et même de l’Allemagne et de la Suisse, des agriculteurs pour cultiver leurs plantations. Les frais de voyage qu’ils avancent aux émigrans sont couverts par une retenue sur le salaire qu’ils leur paient ou sur la part qu’ils leur donnent dans les bénéfices de l’exploitation, selon la teneur du contrat qu’ils ont fait avec eux. Ainsi dans la province de Rio-Janeiro il y a au moins une douzaine de propriétaires qui font exploiter leurs plantations par des colons portugais et espagnols ; un seul, à Cantagallo, en emploie près de mille, et beaucoup d’autres n’attendent, pour suivre cet exemple, que le moment où ils connaîtront les résultats obtenus. Un certain nombre de propriétaires occupent des Allemands dans la province de Sao-Paulo, qui a précédé dans cette voie la province de Rio, et qui en possède maintenant un grand nombre [37]. Plusieurs colons ont fait entendre des plaintes qui ont eu de l’écho en Suisse. Quelques-unes de ces plaintes pouvaient être fondées, mais en général les colons sont satisfaits ; ils se conduisent bien, et leur émigration a été aussi avantageuse pour eux que pour les propriétaires qui les ont engagés. Afin de favoriser le développement de ce système, le gouvernement a fait organiser une association à laquelle il accorde une subvention pécuniaire, pour qu’elle puisse offrir des facilités aux propriétaires qui auraient besoin de colons, et qui les obtiendraient ainsi sans courir les risques et faire les sacrifices qu’ont courus et faits leurs devanciers. Cette compagnie est obligée d’avoir des habitations prêtes pour les colons qui arrivent, de les nourrir et de leur chercher de l’emploi. On a en outre régularisé les contrats et bien défini les droits et les devoirs des deux parties, afin de prévenir des plaintes qui se reproduisent encore trop souvent. Cependant pour la colonisation il y a autre chose à faire, un autre système à adopter.

Nous l’avons déjà dit, la véritable colonisation, c’est la colonisation volontaire. Malheureusement elle se dirige presque tout entière vers l’Amérique du Nord, et voici pour quelles raisons. Les États-Unis ont divisé une grande étendue de terrain en petits lots qu’ils vendent aux émigrans. Les settlers, classe spéciale de la population américaine, achètent les lots, les préparent et les revendent aux colons, qui trouvent, aussitôt débarqués, de petites plantations déjà en exploitation et une maison pour se loger avec leurs familles. En outre ces colons rencontrent avec bonheur aux États-Unis un grand nombre de leurs compatriotes qui les y ont devancés. Ajoutons que dans les ports de Hambourg, de Brème, du Havre, de Rotterdam, d’Anvers, ils trouvent facilement des navires qui les transportent pour un prix modique ; enfin ils sont séduits et entraînés par les récits et les contes que leur font les journaux sur l’Eldorado des États-Unis, et que leur répètent les émissaires envoyés dans leurs villages par des compagnies intéressées à leur émigration.

Le Brésil, qui commence seulement à s’occuper de la colonisation, ne présente pas les mêmes avantages aux émigrans, qui par conséquent donnent la préférence aux États-Unis. La loi de 1850 a créé l’administration des terres du domaine public ; mais ce n’est qu’en 1854 qu’on a commencé de la mettre à exécution. Ce service est très important et doit donner les meilleurs résultats. Dès ce moment, on s’occupe de séparer les terres du domaine public de celles qui appartiennent aux particuliers, et de diviser en petits lots les terres du domaine, en commençant par celles du littoral ou par celles qui avoisinent les bourgades peuplées et commerçantes. On aura bientôt ainsi de petits lots à vendre, et alors vraisemblablement apparaîtront des settlers brésiliens pour clôturer et planter ces petites propriétés, y construire une maison où, à leur arrivée, les émigrans trouveront à se loger avec leurs familles et pourront acheter des terres déjà cultivées, comme ils aiment à en trouver. Ensuite on cherchera sans doute à offrir des facilités pour la traversée de l’Europe au Brésil, de manière à encourager l’émigration

On a sagement agi en concédant des terres à des sociétés et à des particuliers qui, moyennant une prime par tête d’émigrant, que leur assure le gouvernement, s’engagent à en faire venir d’Europe un certain nombre, à leur céder de petits lots en toute propriété, à les loger, à les nourrir, à subvenir enfin à tous leurs besoins jusqu’à ce que par leur travail et leur industrie ils puissent se suffire à eux-mêmes. On construit en même temps des routes pour faciliter les communications et le transport des produits. On prépare ainsi les voies pour la colonisation spontanée, qui commence à se diriger vers l’ancienne colonie de Sao-Leopoldo, dans la province de Rio-Grande du Sud, et vers d’autres centres moins importans, ou qui ont été nouvellement créés. On sème maintenant pour recueillir plus tard, et nous sommes bien convaincu que lorsque le Brésil sera mieux connu, les Européens comprendront qu’aucun autre pays n’offre à l’émigration un sol aussi fertile, des ressources aussi certaines, autant de chances de fortune et une plus grande sécurité pour les personnes et les propriétés. Le gouvernement a concédé déjà quatre-vingt-douze lieues de terres, sous la condition d’y introduire 100,000 colons avant 1862.

Outre la colonie de Sao-Leopoldo, dont la population s’élève à 10,000 âmes, il y a au Brésil d’autres centres de colonisation : Dona-Francisca et Blumenau dans la province de Santa-Catharina, Superaguhy dans la province de Sao-Paulo, Santa-Cruz, Sao-Domingo, Torres, Tres-Forquilhas et Novo-Mundo dans la même province ; Mucury, en voie de développement, dans la province de Minas-Geraes ; Pétropolis et l’ancienne colonie de Fribourg, formée, en 1818 et 1824, par des familles allemandes et suisses dont la plupart ont aujourd’hui de la fortune ou au moins une position indépendante, dans la province de Rio-Janeiro [38]. Les données officielles présentent le nombre de près de 40,000 colons arrivés pendant ces quatre dernières années dans ces centres de colonisation et dans plusieurs autres qui commencent à se former, et qui sont appelés à un avenir aussi prospère : de ce nombre sont ceux de M. le prince de Joinville sur les terres de Sainte-Catherine, qu’il a reçues en dot de Mme la princesse de Joinville ; celui de Mundo-Novo dans la province d’Espirito-Santo, et celui du Jatahy dans la province de Paraná.

Il y a maintenant une question morale qui domine toute la colonisation. Les institutions brésiliennes reconnaissent une religion de l’état : c’est la religion catholique, qui est celle de la grande majorité des habitans. Ces institutions permettent aussi l’exercice des autres religions, mais elles n’accordent qu’aux catholiques l’accès aux chambres et aux autres fonctions publiques. Pour le moment, la nécessité de modifier cette disposition constitutionnelle ne s’est pas encore fait sentir : l’avenir en décidera ; mais la colonisation ouvre le pays à toute espèce de religion, et cependant le clergé est encore en possession des livres sur lesquels on inscrit les actes de mariage, de baptême et de décès. Que la religion intervienne dans ces momens solennels de la vie humaine, que le clergé dresse les actes qui les constatent, rien de mieux ; mais ces actes ne pourraient-ils pas, pour que la validité en fût mieux assurée, être précédés ou suivis d’actes passés devant les autorités civiles ? En quoi la loi civile gênerait-elle l’action des représentans de l’église ? Ne pourrait-on pas aussi aplanir les difficultés que rencontrent les mariages conclus entre individus non catholiques ? La loi brésilienne ne reconnaît comme valables que les actes de mariage passés par les ministres de la religion catholique. Comment établir cependant la validité des mariages qui ne nécessitent pas l’intervention de ces ministres, si un acte civil ne peut servir à les constater, en garantissant les droits de l’époux, de la famille et des héritiers ? Il importe d’assurer, d’accord avec le saint père, l’intervention de l’autorité civile dans les mariages des catholiques, soit entre eux, soit avec des personnes, d’une autre religion. Pour les autres, le pouvoir politique ne peut-il seul et librement prendre les mesures convenables ? Nous faisons des vœux pour que ces questions soient promptement résolues, car les laisser pendantes, c’est compromettre la colonisation spontanée, surtout la colonisation allemande, et avec elle l’avenir du pays.


VIII. — QUESTION DE LA NAVIGATION DES RIVIERES. — QUESTION DE LA PLATA. — QUESTIONS EXTERIEURES.

Il y a deux autres questions qu’on présente depuis quelque temps en Europe sous un aspect peu favorable à l’empire du Brésil : celle de la navigation des rivières et celle de l’influence qu’il exerce sur les états de la Plata. On signale le Brésil comme un adversaire constant et intraitable de la liberté de navigation de l’Amazone et des fleuves qui forment le delta de la Plata, comme un conquérant qui veut jouer dans l’Amérique du Sud le rôle des États-Unis dans l’Amérique du Nord. On dénature les faits pour leur donner une physionomie favorable à ces fausses idées ; aussi s’est-il formé en Europe, et surtout en France, une opinion qui nuit au crédit et à la considération dont le Brésil doit jouir par sa conduite loyale et ses procédés pleins de sens et de sagesse. Nous traiterons séparément ces deux questions.

La question de la navigation des rivières nous occupera d’abord, elle embrasse les affluens de la Plata, et le fleuve des Amazones avec ses affluens. — Un des principes que le Brésil soutient depuis nombre d’années, c’est que le droit à la navigation d’une rivière appartient à tous les états riverains ; quant aux pays qui ne sont pas riverains, ils ne peuvent obtenir ce droit que par des concessions. Ce principe est-il vrai ? Peut-on soutenir en thèse générale, en théorie, que le droit de navigation sur une rivière intérieure appartient à tout le monde ? On dira peut-être que la liberté est toujours bonne, et que la civilisation moderne condamne les disciples du dictateur Francia ; mais on ne pourra jamais soutenir qu’on est parfaitement en droit d’exiger cette liberté. Tous les publicistes, depuis Wolf et Puffendorf jusqu’à Vattel, Martens et Kluber, établissent que le cours et non la source d’une rivière en détermine la propriété, — que chaque état possède exclusivement la portion de cette rivière qui traverse son territoire, — qu’une telle propriété n’est sujette à aucune servitude, et que les riverains inférieurs peuvent même en refuser la navigation aux riverains supérieurs, — qu’il n’y a que des conventions particulières qui donnent droit à cette navigation. Grotius seul a fait quelques modifications à ces principes du droit des gens. L’Angleterre les a toujours acceptés et respectés dans la question de la navigation du Saint-Laurent avec les États-Unis, de la rivière Gambia au Sénégal avec la France, et du Paraná et du Paraguay avec le général Rosas. À la séance du 19 février 1846, lord Aberdeen, répondant à lord Beaumont, disait que le gouvernement anglais ne prétendait exercer aucun droit sur la navigation du Paraná, dont les rives inférieures appartiennent à la ConfédérationArgentine, parce qu’une telle prétention serait contraire à la pratique constante de l’Angleterre et aux principes des nations. Le 17 juillet 1847, le même homme d’état assimilait le droit du général Rosas défendant la navigation de l’Amazone au droit de l’Angleterre ne permettant point l’entrée du Saint-Laurent aux bâtimens étrangers. Par le traité du 29 novembre 1849, ratifié le 15 mai 1850, le gouvernement de sa majesté britannique reconnaissait que le droit de navigation sur le Paraná appartenait tout entier à la république argentine, car c’était une rivière intérieure sujette seulement aux lois et règlemens de cette république [39]. La France, dans le traité Leprédour, en 1849, s’exprimait de même, et dans la question de la Gambia, au Sénégal, on a reconnu le droit parfait de l’Angleterre à refuser la navigation de ce fleuve. La Hollande a toujours refusé à l’empereur Joseph II la navigation de l’Escaut. L’Espagne soutenait aussi la même thèse contre les États-Unis quand elle possédait les rives inférieures du Mississipi ; les États-Unis eux-mêmes l’admettaient dans les traités du 9 août 1842 et 19 juin 1846 sur la navigation des rivières Sao-Juan et Colombie.

Mais de nos jours la civilisation et le commerce ont trouvé ces principes trop exclusifs : on leur a fait subir des modifications ; seulement ces modifications ne sont pas aussi larges qu’on paraît vouloir bien le croire, ce sont celles que Grotius avait entrevues. Le congrès de Vienne a établi en 1815, comme un droit conventionnel, la liberté de la navigation sur la Moselle, la Meuse, l’Escaut, le Mein, le Rhin et le Neckar. Les publicistes modernes, surtout les Américains Wheaton, Bello et Kent, ont réduit la question à deux principes qui doivent régir la matière, et ce sont ces principes que le Brésil a toujours soutenus contre le général Rosas et le dictateur du Paraguay relativement aux affluens de la Plata ; ce sont ces mêmes principes qu’il a établis en faveur du Pérou et des autres états voisins qui possèdent les rives supérieures de l’Amazone et de ses affluens. Ils peuvent se formuler ainsi : 1° liberté de navigation ou simple transit pour tous les riverains soumis à des règlemens faits d’un accord commun ; 2° droit des riverains à désigner leurs ports de commerce et à faire leurs règlemens pour l’exercice de ce droit. Le Brésil, en acceptant ces principes, exigeait pour son pavillon la liberté de navigation de la Plata et de ses affluens, car il possédait les rives supérieures de l’Uruguay, du Paraná et du Paraguay ; il envoyait en même temps des diplomates dans la Nouvelle-Grenade, dans la Bolivie, dans la république de l’Equateur, le Venezuela et le Pérou, pour s’accorder sur la navigation de l’Amazone avec ces états, qui en possèdent les rives supérieures et les affluens. Ce qu’il a demandé pour la Plata, il l’a également offert pour l’Amazone aux autres gouvernemens, dont quelques-uns sont parfaitement d’accord avec lui et ont déjà signé des conventions.

Mais pourquoi le Brésil n’ouvre-t-il pas l’Amazone à la navigation du monde entier ? Telle est la question à laquelle il faut répondre.

Le Brésil n’a dit à aucune nation qu’il lui refusait le droit de navigation sur l’Amazone ; ce qu’il a établi, c’est qu’étant le maître de refuser ou d’accorder ce droit aux nations qui ne sont pas riveraines, il l’accorderait quand il jugerait le moment convenable. Il y a là une différence immense. Veut-on avoir la navigation de l’Amazone, qu’on s’entende avec le Brésil : lorsqu’il aura pris ses sûretés pour ses rives et ses ports, il sera le premier à ouvrir ce grand fleuve au commerce du monde, car l’intérêt du Brésil est de donner la vie à cinq cents lieues de rives qu’il possède sur l’Amazone, et à plus de six cents qu’il possède sur des affluens presque aussi importans. Ce que le Brésil a toujours voulu, c’est qu’on reconnaisse son droit : il peut s’en désister, en tout ou en partie, par des traités et des conventions ; mais on ne peut le forcer à l’abandonner. Les états riverains supérieurs, le Pérou surtout, l’Equateur, Venezuela et la Bolivie, ont le même droit que le Brésil sur les rives dont ils sont en possession. Et ce qui a lieu de nous étonner, c’est que l’opinion publique, qu’on veut à présent exciter contre le Brésil à cause de l’Amazone, ne s’était pas émue contre l’Angleterre quand elle a refusé la navigation du Saint-Laurent ; ce fleuve cependant lie l’Océan avec les lacs Supérieur, Michigan, Huron, Erié, Saint-Clair, Saint-Pierre et Ontario, qui n’appartiennent pas à l’Angleterre. Aucune réclamation non plus ne s’était élevée contre le général Rosas lorsqu’il fermait la navigation du Paraná, qui est la seule voie pour le Paraguay, la province de Matto-Grosso et la Bolivie.

Veut-on savoir sur quoi s’est fondée cette opinion défavorable au Brésil ? Il a fait en 1851 un traité avec le Pérou pour la navigation de l’Amazone depuis Para jusqu’à Nauta. En 1853, un officier de la marine des États-Unis publie à Washington un mémoire sous le titre de Exploration de la vallée des Amazones, dans lequel il dépeint les rives de l’Amazone comme réunissant tout ce que la nature a produit de plus fertile et de plus majestueux. L’officier américain montre à ses compatriotes de nouveaux marchés et de nouveaux territoires sur lesquels ils pourraient se jeter, et où les attendent des richesses immenses. MM. Herndon et Gibbon, officiers de marine, qui se trouvaient à Valparaiso peu de temps après la signature du traité fait entre le Pérou et le Brésil pour la navigation de l’Amazone, reçurent du lieutenant Maury, directeur de l’observatoire de Washington, l’ordre de descendre le fleuve Amazone, d’étudier toutes les questions qui se rattacheraient à la navigation et au commerce de ce fleuve, et de faire à ce sujet un rapport au gouvernement des États-Unis. M. Gibbon descendit de la Bolivie par le fleuve Madeira. M. Herndon suivit le chemin de Parco, et reconnut les eaux de la rivière Hualaga. Tous deux rentrèrent dans leur pays après avoir parcouru l’Amazone. La publication du rapport de M. Herndon excita un vif enthousiasme aux États-Unis. Il n’y avait pas au monde, disait-on, une contrée aussi fertile, aussi riche en or, en argent, en pierres précieuses, en produits de toute espèce, que la vallée des Amazones. Sous tous les rapports, cette vallée déserte offrait par sa proximité plus d’avantages que la Californie : c’était sur elle que les Américains devaient tourner leurs vues ; c’était une conquête à faire, conquête aussi profitable que l’avait été celle de la Louisiane.

Ceux qui connaissent les États-Unis et la population de la grande république peuvent se faire une idée de l’impression produite par ces publications. La convention de Memphis se réunit : elle décida qu’on devait engager le peuple des États-Unis à faire des expéditions dans l’Amazone et à déclarer au gouvernement de l’Union qu’il fallait seconder toutes ces entreprises, peaccably if we can, forcibles if we ment, c’est-à-dire « pacifiquement si on le pouvait, par la force s’il le fallait. » De véritables flibustiers se mirent aussitôt en mesure d’envahir l’Amazone. À la première nouvelle qu’il reçut de ces préparatifs, le gouvernement brésilien signifia au cabinet de Washington son droit entier et inattaquable sur ce fleuve, et déclara formellement qu’il s’opposerait à toute tentative de navigation sous pavillon américain comme sous tout autre pavillon étranger. Le gouvernement de l’Union comprit que la justice était du côté du gouvernement impérial, et il défendit aux citoyens américains la navigation de l’Amazone sans une permission du Brésil.

Le bruit fait à ce sujet par la presse des États-Unis a eu son retentissement en Europe. La presse anglaise et la presse allemande ont pris parti pour le Brésil ; mais en France l’opinion publique s’est tournée contre lui, parce qu’on a cru qu’il avait la prétention de fermer à tout jamais la navigation de l’Amazone. Sur quoi cependant se fonde cette opinion ? Sur l’attitude prise vis-à-vis des États-Unis ? On a déjà vu de quel côté était la raison. Reprochera-t-on au Brésil d’être allé seulement chercher ses voisins, en possession comme lui des rives de l’Amazone et de ses tributaires, pour les engager à ouvrir la navigation de ces fleuves, au lieu de porter les mêmes propositions en France, en Angleterre, aux États-Unis ? Mais les premiers étaient, comme le Brésil, états riverains ; ils avaient donc à cette navigation des droits légitimes et un intérêt immédiat.

Le Brésil a voulu d’abord ouvrir la navigation aux riverains, et ce qu’il a voulu, il l’a fait. Déjà l’étendue sillonnée par des bateaux à vapeur brésiliens représente à peu près cinq cents lieues sur le sol de l’empire, et quatre-vingts sur le sol péruvien, de sorte que, lorsque viendra le moment d’ouvrir à tous les pavillons du monde la navigation des Amazones, les règlemens de police et de commerce se trouveront établis. L’empire et les républiques voisines n’auront rien à redouter de cette liberté de navigation, qui au contraire sera tout à leur avantage. Le Brésil ne veut pas pour l’Amazone la prospérité fugitive des pays aurifères ; il sait bien que les établissemens qui s’y forment ne sont pas permanens. Il n’y a que les établissemens agricoles qui, fixes par leur nature et leur destination, développent les instincts domestiques et patriotiques ; c’est sur l’agriculture, l’industrie et le commerce que le Brésil désire fonder la prospérité de la vallée des Amazones, et il parviendra à lui assurer un brillant avenir, s’il continue à marcher avec fermeté dans la voie qu’il a suivie jusqu’ici.

Ce n’est pas seulement la conduite tenue par le Brésil qu’on juge sévèrement en Europe ; ses rapports avec les petites républiques de la Plata sont l’objet de graves soupçons.

Le Brésil est limité au sud et à l’ouest par la Bolivie, le Paraguay, la Confédération-Argentine et l’état oriental de Montevideo. Ces pays formaient l’ancienne vice-royauté de Buenos-Ayres et une partie de la vice-royauté du Pérou, lesquelles se sont divisées en quatre républiques. L’État-Oriental, touchant à l’empire par Castilhos, à l’Océan, et à l’embouchure de la rivière de Quaraim, qui se jette dans l’Uruguay, doit surtout préoccuper les esprits, de préférence aux autres républiques. Plusieurs familles brésiliennes se sont établies dans la partie supérieure de l’État-Oriental, et y possèdent d’immenses propriétés, qu’on appelle estancias, où l’on élève les bœufs et où l’on prépare la viande sèche et les cuirs, dont le commerce est très actif. Une zone de plus de cent lieues peut-être de l’État-Oriental est ainsi possédée par des sujets brésiliens. ON comprend l’intérêt que doit avoir le Brésil à ce que l’État-Oriental jouisse des bienfaits de la paix et de l’ordre public, non-seulement à cause des propriétaires brésiliens résidens, dont les agitations du pays compromettent la sécurité, mais encore parce que ces luttes civiles ont une action fâcheuse sur ses frontières de la province de Rio-Grande, et y produisent un certain mouvement anarchique qui a déjà amené de bien tristes résultats. Quand l’État-Oriental est en proie à la guerre civile, l’empire est obligé de concentrer sur les frontières une partie de son armée pour prévenir les dangers d’une invasion et les brigandages qui malheureusement se commettent toujours. Ainsi l’intérêt, le premier intérêt du Brésil à l’égard de ce pays, c’est qu’il soit tranquille. Il ne désire pas intervenir dans ses affaires et dans ses luttes ; s’il le fait, c’est qu’il y est forcé, et cette intervention a jusqu’ici été un bien pour Montevideo.

Depuis que cet état s’est déclaré indépendant de Buenos-Ayres et du Brésil, il n’a presque jamais, on le sait, joui de la paix intérieure. Les luttes d’Oribe et de Fructusso Rivera remplirent les premières années qui suivirent l’indépendance. Le siège de Montevideo est bien connu, et a valu à cette ville dans le pays le surnom de nouvelle Troie. Le Brésil a cherché à s’entendre en 1843 avec le général Rosas, dictateur de la Confédération-Argentine, pour en finir avec cette situation, nuisible sous tous les rapports à l’un et à l’autre pays. On avait même fait à Rio une espèce de traité, que le dictateur de Buenos-Ayres n’a pas ratifié, parce que ses vues étaient bien différentes de celles de l’empire. Il ne voulait pas l’indépendance de l’État-Oriental ; son ambition allait jusqu’à demander la réunion sous son autorité de tous les pays qui formaient, sous le régime colonial, la vice-royauté de Buenos-Ayres. Il voulait réunir à la Confédération-Argentine, dont il était le chef, l’état de Montevideo et celui du Paraguay ; mais l’indépendance de ces deux républiques était nécessaire et profitable au Brésil. C’est alors que le gouvernement impérial chercha, pour les mettre à l’abri de l’ambition du général Rosas, à s’entendre avec la France et l’Angleterre. N’ayant pu cependant parvenir à former une alliance pour une triple intervention, il se mit seul en campagne, et, de concert avec les habitans de la ville assiégée de Montevideo et avec le général Urquiza, qui s’était séparé de Rosas, il fit, en 1851, entrer son armée dans l’État-Oriental pour en chasser celle du général Oribe. On obtint bientôt par la force ce que voulaient le Brésil, Urquiza et le général Garzon, qui représentait la ville de Montevideo. Oribe mit bas les armes et se retira avec son armée ; mais le général Rosas regarda cette intervention comme une déclaration de guerre à la Confédération-Argentine, car c’était lui qui encourageait Oribe dans ses folles prétentions, et lui fournissait les forces dont il avait besoin. Oribe n’était qu’un instrument dont se servait le dictateur de Buenos-Ayres pour accomplir ses desseins. Il fallut soutenir la guerre contre le général Rosas ; les armées alliées foulèrent le sol de Buenos-Ayres, et après la bataille de Monte-Caseros arrivèrent aux portes de la ville. On sait quel fut le dénoûment de la lutte : le général Rosas tomba du pouvoir et se réfugia en Angleterre.

Cette intervention du Brésil a été heureuse pour tous les états de la Plata. Le Paraguay, aussi bien que l’État-Oriental, a été délivré des prétentions ambitieuses du général Rosas, et la Confédération-Argentine, quoiqu’elle se soit divisée pour former deux états indépendans, celui de la confédération, dont le général Urquiza est devenu le chef, et la république de Buenos-Ayres, qui se gouverne par elle-même, doit rendre grâces à Dieu que la politique du Brésil ait triomphé, car la chute de Rosas lui a donné la liberté, la vie et le progrès, biens précieux qu’elle n’avait jamais connus jusque-là.

Quels ont été les résultats de cette intervention pour le Brésil même ? Après la guerre, il s’est montré généreux en faisant retirer ses troupes ; il a réglé les questions de limites avec l’État-Oriental en lui faisant des concessions ; il a signé des traités de commerce et de navigation, également avantageux pour toutes les parties contractantes, avec Montevideo, le Paraguay et le général Urquiza ; il a prêté de l’argent au gouvernement de Montevideo pour l’aider à combler le déficit que la guerre avait amené dans les finances de la république. En revanche, il a vu son commerce avec la Plata augmenter de près de 300 pour 100 depuis 1852 [40], et en rétablissant la tranquillité dans l’Ëtat-Oriental il a assuré la sécurité des sujets brésiliens qui y résident, en même temps que la sécurité des frontières de l’empire.

Malheureusement l’État-Oriental n’avait pas appris pendant la guerre à connaître le prix de la paix. La conséquence inévitable de la dissolution des grands partis politiques fut l’apparition sur la scène de factions dont la fureur était plus intolérable que les luttes et les haines des partis. Aucun gouvernement ne pouvait se maintenir. Le Brésil fit tout ce qu’il put pour établir à Montevideo un gouvernement solide et durable, et pour inspirer aux habitans des idées d’ordre. Il répondit favorablement en 1854 à une nouvelle demande d’intervention armée et à celle d’un subside mensuel de 300,000 francs pendant un an. Cinq mille soldats brésiliens occupèrent encore la ville de Montevideo [41], mais ce n’était que pour soutenir et pour aider le gouvernement existant contre les factions qui le combattaient. Cette intervention était si loyale que le cabinet brésilien, en exposant sa conduite aux cabinets étrangers, leur déclara qu’il ne refuserait pas le concours de toute puissance qui voudrait s’entendre avec lui pour cette entreprise. Les troupes brésiliennes séjournèrent à peu près un an dans la ville de Montevideo, et rentrèrent ensuite dans la province de Rio-Grande. Ainsi finit la seconde intervention brésilienne, pendant laquelle l’empire n’exigea rien du gouvernement oriental ; il ne lui imposa aucune condition, et il se conduisit, comme lors de la première intervention, avec la plus grande générosité. Tous les partis ont été unanimes pour louer l’attitude digne et impartiale des troupes brésiliennes au milieu des luttes du pays.

Le Brésil a trop de terres pour en désirer d’autres. Ce qu’il veut, c’est développer la colonisation dans ses provinces, peupler ses déserts et ses forêts immenses, qui ne demandent que des bras pour se transformer et devenir des villes civilisées et des terrains productifs, voir enfin sa population de 8 millions d’habitans s’élever à 20 ou 30 millions. Voilà son ambition et le but de tous ses efforts. Il n’est pas, comme jadis le Portugal, dévoré de la soif des conquêtes. Loin de songer à s’agrandir, il est préoccupé surtout de régler les questions de limites qui sont encore pendantes entre lui et ses voisins. Ces questions datent du régime colonial, et lui ont été léguées par le gouvernement de l’ancienne métropole. Il les a déjà réglées avec le Pérou et l’État-Oriental ; mais rien encore n’a été conclu avec le Paraguay, la Bolivie, la Nouvelle-Grenade, Venezuela et l’Equateur. La base sur laquelle il a traité et sur laquelle il se propose de traiter encore, c’est l’uti possidetis. Il n’est pas possible d’en trouver une plus raisonnable. La date de possession qu’il prend pour règle est l’année 1810, époque à laquelle tous les états de l’Amérique du Sud ont à peu près proclamé leur indépendance. Le Brésil prouve par là sa bonne foi, et combien peu il ambitionne une extension de limites. Le territoire qu’il possède est déjà peut-être trop vaste. Les anciens traités de limites signés par l’Espagne et le Portugal en 1750 et 1777 ont été annulés par les guerres postérieures. Les nouveaux traités fixeront donc les droits respectifs des différens états, et mettront fin à des questions qui sont toujours délicates, car les partis ne manquent pas de s’en servir pour agiter l’esprit public, qui s’exalte facilement à l’idée de l’amour-propre froissé et de l’abandon de ses droits.

On est parvenu à régler avec Venezuela en 1852, et avec la Nouvelle-Grenade en 1853, ces questions de limites. On a fait aussi avec ces deux pays, de même qu’avec le Pérou et l’Uruguay, des traités pour la navigation de l’Amazone et de ses affluens, et pour l’extradition des criminels ; malheureusement les guerres civiles des républiques de la Colombie, les changemens continuels de gouvernemens qu’elles ont amenés, ont été jusqu’ici un obstacle à la ratification de ces traités. Le Brésil n’a pu encore s’entendre avec le Paraguay sur leurs limites respectives : des déserts séparent les deux pays. Le premier établit son uti possidetis là où le second ne veut pas l’accepter ; mais une question plus grave est celle de la navigation des rivières, dont le Paraguay possède les deux rives inférieures à celles qui appartiennent à l’empire. Par un traité fait en 1850, le Paraguay avait concédé au Brésil la navigation des deux rives du Paraguay et de celles du Paraná, dont il était en possession. Menacé dans son indépendance par le dictateur Rosas, il voulait s’assurer alors l’appui du Brésil. Lorsqu’il s’est vu délivré de toutes ses craintes, il a cherché des prétextes pour s’opposer à cette navigation. Intimidé en 1856 par les forces navales que l’empire envoya dans les rivières, il a cependant signé un nouveau traité par lequel il concède encore le droit de navigation au pavillon brésilien, stipulant qu’à l’aide de règlemens fiscaux et de police on prendrait les mesures nécessaires pour prévenir la contrebande et assurer la tranquillité du pays.

Tandis que le Brésil ouvre au commerce du monde le port d’Albuquerque, situé dans la province de Matto-Grosso, sur les bords du Paraguay, et va jusqu’à permettre le cabotage à tous les pavillons, le gouvernement dictatorial du Paraguay établit des règlemens qui non-seulement ferment tous les ports de la république, mais qui sont encore de véritables obstacles à la navigation de cette rivière, en obligeant tous les navires de commerce à relâcher à l’Assomption, à Serro-Occidental et au fort Olympo, pour s’y soumettre à des formalités d’autant plus coûteuses, qu’elles allongent de beaucoup les voyages. Le Brésil ne veut pas reconnaître ces règlemens : la navigation et le commerce qu’il veut ouvrir à sa province de Matto-Grosso en souffriraient trop ; il est décidé à employer même la force, si le dictateur Lopez ne les modifie point. Cependant, avant d’arriver à des moyens extrêmes, il cherche par les voies diplomatiques à faire comprendre au Paraguay la nécessité où il est de retirer des prétentions non moins préjudiciables à lui-même qu’aux autres pays, car il ne peut pas rester fermé au commerce, et son avenir n’est fondé que sur le développement de son industrie. Vis-à-vis du Paraguay, le Brésil ne plaide pas seulement sa cause : il plaide celle du monde entier. Ce n’est pas uniquement dans son intérêt personnel qu’il est résolu à employer la force des armes, si les négociations n’aboutissent pas : c’est dans l’intérêt de tous les pays à qui la navigation du Paraguay, dont les rives supérieures appartiennent à l’empire, offre les élémens d’une grande prospérité commerciale. Le Brésil ne veut pas contraindre le Paraguay à ouvrir à tous les pavillons les ports qu’il possède sur la rivière : il sait bien que le Paraguay a le droit incontestable de les ouvrir ou de les fermer, et que l’intérêt de la république doit être la seule règle de conduite du dictateur Lopez. Cependant le simple transit des navires est un droit qui appartient au Brésil, et par sa situation comme état riverain, et par les traités qu’il a stipulés avec le Paraguay. L’exercice de ce droit ne peut donc être entravé ni restreint par des règlemens qui émanent du Paraguay tout seul.

Pour donner une idée complète de la politique extérieure du Brésil, il faut encore parler de ses relations avec les grandes puissances européennes. Le gouvernement brésilien s’est toujours efforcé de prouver à la France son estime et son désir ardent de rendre de plus en plus intimes et cordiales ses relations avec elle. Si les deux états n’ont pu s’entendre encore sur les limites de la Guyane, le Brésil en 1855 a satisfait à la demande que lui adressait la France de permettre que les autorités de cette colonie pussent s’approvisionner de bétail dans d’autres ports que celui de Chaves, le seul de la province du Para qui leur eût été ouvert en 1852. Le gouvernement brésilien a immédiatement ouvert le port de Soure sur la rivière Sgaporé, et a ordonné d’en ouvrir un autre sur la rivière Avari.

Les rapports entre le Brésil et la Grande-Bretagne tendent à se resserrer, quoique le cabinet de Saint-James ne se soit pas encore décidé à faire rappeler le bill de lord Aberdeen sur la traite des esclaves au Brésil. Ce bill cependant n’est pas mis à exécution et ne peut pas l’être : ce ne sont pas seulement les hommes d’état du Brésil qui repoussent la traite, ce sont toutes les classes de la population. Et il ne faut pas se tromper sur la cause de cette modification dans les idées : elle n’est pas due au gouvernement britannique. Tant que les croiseurs anglais poursuivaient la traite sur les mers du Brésil, elle prit de jour en jour plus de développement ; les actes qu’ils pratiquaient sous prétexte de la réprimer blessaient souvent les intérêts honnêtes et légitimes des citoyens brésiliens, et soulevaient la juste indignation du pays contre l’Angleterre. Les négriers en profitaient pour capter la sympathie des habitans, en leur faisant croire que cette puissance n’était mue que par un sentiment d’égoïsme, qu’elle voulait diminuer la production et la richesse du Brésil au profit de la production de ses colonies, qui possèdent une industrie similaire. Enfin, lorsqu’en 1850 le gouvernement impérial fit un appel franc et loyal au pays, qu’il l’éclaira sur ses véritables intérêts dans le présent et dans l’avenir, la société brésilienne le comprit et lui prêta un appui qui devient chaque jour plus sûr et plus précieux. Il nous est doux de pouvoir affirmer que la traite n’est plus possible au Brésil.


Nous avons terminé la tâche que nous nous étions imposée en essayant de faire connaître l’état actuel de l’empire du Brésil. Cherchons, en finissant, à résumer les réflexions que cet état si prospère doit inspirer.

On a vu que le Brésil était passé du régime colonial à l’indépendance sans secousse et presque sans difficultés sérieuses. L’indépendance existait déjà en réalité ; il ne lui manquait que la sanction du droit. L’élément monarchique était accepté d’avance par tout le monde : il n’y a donc eu de changement que dans les institutions politiques, et ces institutions mêmes, octroyées par le premier empereur, étaient parfaitement conformes aux mœurs, aux besoins et aux désirs de son peuple. Quant aux lois civiles, commerciales, criminelles et administratives, ce n’est qu’avec le temps et les progrès du pays qu’elles ont subi certaines réformes, introduites successivement, au moment convenable, et après avoir été longuement discutées.

Le résultat de ce système a été de créer sur la terre brésilienne un gouvernement civil qui n’a point d’analogue dans les autres états de l’Amérique du Sud. L’esprit militaire domine dans presque tous ces pays, pendant qu’au Brésil on ne le remarque presque point. L’empire brésilien a pu allier une constitution monarchique avec l’élément fédératif, emprunté à la république de Washington, sans que son unité territoriale en ait reçu aucun dommage, sans que son gouvernement monarchique ait perdu la moindre force. Il s’est acquis une physionomie propre, un caractère spécial qui, tout en gardant la trace des traditions portugaises, s’allie avec les nouvelles idées et les progrès de la civilisation. Il a parfois souffert de l’anarchie, mais aucun mouvement révolutionnaire n’a pu y triompher, si l’on excepte celui du 6 avril 1831, qui a provoqué l’abdication de dom Pedro Ier. Aujourd’hui il voit l’ordre s’affermir définitivement, et de nouvelles mœurs, de nouveaux intérêts étouffer tous les germes de troubles.

Si l’état intérieur du Brésil est satisfaisant, au dehors il commence à exercer sur ses voisins une influence pacifique, et son rôle dans l’Amérique méridionale devient chaque jour plus important et mieux apprécié [42]. L’étendue de ses rapports commerciaux fait ressortir l’honnêteté des Brésiliens dans les affaires et les transactions privées : la dernière crise, qui vient d’ébranler tous les pays du monde, en est une preuve suffisante. Le Brésil en a souffert ; mais son commerce s’est conduit avec une franchise, une loyauté qui ne méritent que des éloges. C’est le contact avec les négocians anglais qui a introduit dans le commerce brésilien ces procédés de bonne foi qui lui font honneur. Les rapports avec les Allemands ajoutent une certaine amabilité et une douceur tranquille aux habitudes patriarcales de la famille lusitanienne. Toutefois le caractère brésilien ressemble plus au caractère français qu’à celui d’aucun autre peuple. C’est la France qui, en envoyant ses livres, ses revues et ses journaux, importe et développe le plus au Brésil l’amour des lettres, des arts et des sciences. La langue française fait partie de l’éducation du peuple. Dans les écoles, dans les lycées, dans les facultés d’instruction supérieure, dans les études spéciales, dans les beaux-arts et au théâtre, on subit l’influence intellectuelle de la France. Lorsque l’amiral Coligny, en encourageant Villegaignon, donnait à son établissement de Rio-Janeiro le nom de France antarctique, il ne se doutait pas qu’un jour il y aurait une France antarctique, mais indépendante, qui, dans l’Amérique méridionale, ferait honneur, à la race latine, et jouerait peut-être dans cette partie du Nouveau-Monde le rôle important que la nation française s’est assuré en Europe par son génie, sa civilisation et son influence.


PEREIRA DA SILVA.
LA SIBERIE
ET
LES PROGRES DE LA PUISSANCE RUSSE
EN ASIE

Seven Years in Western and Oriental Siberia, by Witlam Atkisson, London 1857.



Deux siècles et demi se sont écoulés depuis le jour où le Cosaque Yermak et ses compagnons, abandonnant les gorges de l’Oural, pénétrèrent en Asie et conquirent à la Russie les plaines immenses qui s’étendent jusqu’à la Mer-Glaciale et jusqu’à l’Océan-Pacifique ; mais la Russie, occupée de son développement intérieur, désireuse par-dessus tout de se mêler au mouvement des affaires européennes, négligea longtemps cette possession lointaine. Semblable à ces parvenus qui cherchent à effacer les traces de leur origine, elle paraissait craindre de compromettre ses droits au titre de puissance européenne en donnant quelque attention à ses provinces d’Asie. Les regards uniquement tournés vers l’Occident, la Russie, jusqu’aux trente dernières années, n’a paru songer à la Sibérie que pour en faire un lieu de déportation pour ses criminels, un lieu d’exil pour ses condamnés politiques ou ses prisonniers de guerre. Aussi le nom de Sibérie n’éveille-t-il que les idées les plus lugubres : il fait apparaître à l’esprit des contrées déshéritées du soleil, en proie à un hiver presque perpétuel, où l’homme dispute péniblement sa vie aux bêtes fauves, et où le regret de la patrie perdue vient s’ajouter aux rigueurs d’un climat implacable. La moindre réflexion devrait faire évanouir cette fantasmagorie : il est impossible qu’une contrée aussi étendue que toute l’Europe, située à peu près sous la même latitude, n’offre pas la même variété de climats. Si la Sibérie confine d’un côté aux glaces éternelles, de l’autre elle arrive jusqu’aux plaines torrides de la Tartarie. Comment supposer toutefois qu’un pays dont le séjour était infligé comme un châtiment fût, sous plus d’un rapport, préférable à la Russie elle-même ? Comment admettre qu’un puissant empire, à moins de rencontrer dans la nature d’insurmontables obstacles, n’eût point cherché à tirer parti d’un immense territoire ?

La Russie a partagé longtemps sur les richesses naturelles de la Sibérie l’ignorance du reste de l’Europe. Il a fallu les loisirs d’une longue paix, les résultats obtenus par les colons européens que la guerre ou l’exil avait jetés violemment par-delà l’Oural, les instances d’officiers intelligens, pour appeler l’attention de la cour de Pétersbourg sur ses provinces d’Asie. Le voyage d’Alexandre Ier dans l’Oural, en révélant au souverain toutes les ressources du pays, fut pour la Sibérie le point de départ d’une ère nouvelle où chaque année a été marquée par un progrès. Bientôt après, le premier voyageur européen qui ait parcouru ces contrées, le lieutenant Erman, croyait devoir publier le récit de ses explorations pour combattre les préjugés accrédités en Occident contre la Sibérie, et signaler aux hommes politiques les élémens de puissance et de richesse que la Russie avait déjà su faire naître dans ses possessions les plus lointaines. L’Europe se méprit cependant sur le but que poursuivait la cour de Pétersbourg. Comme les voyageurs anglais rencontraient partout la main de la Russie, chez les tribus errantes de l’Asie centrale aussi bien qu’à la cour de Téhéran, l’opinion s’enracina que le renversement de l’empire anglo-indien était l’objet secret de tous ses efforts. C’était pour arriver à la conquête de l’Inde que la Russie rangeait peu à peu sous son autorité et disciplinait à l’européenne les hordes de la Tartarie, qu’elle acquérait par des pensions ou par la force l’alliance de tous les princes, qu’elle introduisait la navigation à vapeur sur toutes les mers intérieures de l’Asie. Ces appréhensions paraissent excessives. La Russie sait depuis longtemps que l’Inde est le point vulnérable de la puissance anglaise : elle peut, avec ce mystère et cette persévérance qui sont les deux caractères de sa politique, se préparer les moyens d’atteindre son ennemie sur les rives de l’Indus dans le cas d’une nouvelle lutte ; mais elle songe plutôt à précipiter les populations musulmanes de l’Asie sur l’Hindoustan qu’à en tenter elle-même la conquête. Sa domination rencontrerait sur les bords du Gange les mêmes causes de faiblesse que la domination anglaise : l’éloignement de tout point d’appui, l’insalubrité du climat, l’impossibilité de toute colonisation, l’incompatibilité des races et des religions. La Russie ne poursuit point une pensée de conquête : ses projets sont à la fois plus pratiques et plus élevés. Le Times publiait, il y a quelques mois, un article sur l’antagonisme de la Russie et de l’Angleterre en Asie, sur l’inévitable collision qui devait en résulter un jour ; la Gazette de Pétersbourg chercha, au contraire, à établir que les deux peuples poursuivaient en Asie deux tâches semblables, dont le succès n’avait rien qui pût les diviser. « Nous n’hésitons pas, disait le publiciste russe, à reconnaître de grand cœur le droit légitime de l’Angleterre à accomplir sa mission historique dans l’Asie méridionale ; mais en même temps nous soutenons avec fermeté que l’Asie septentrionale a été livrée aux mains de la Russie. Toutefois la tâche que la Russie a devant elle dans le nord de l’Asie est incomparablement plus difficile que celle de l’Angleterre dans le sud. La Sibérie est un géant dont les muscles sont paralysés par l’engourdissement, dont le pouls bat à peine, dont la respiration sort péniblement, mais dont les immenses facultés vitales n’attendent que le moment du réveil. Le temps est venu de nous mettre énergiquement à l’œuvre et de faire naître à la vie toutes ces forces qui y aspirent. Sur toute l’immense frontière de la Sibérie méridionale, depuis l’Oural jusqu’à l’Océan-Pacifique, il nous faut des routes bonnes et sûres qui ouvrent les relations avec le sud de l’Asie. Il faut que le sang chaud et le souffle fécond du sud, il faut que l’échange des produits abondans du nord contre les trésors du midi, l’heureuse activité du commerce et de l’industrie donnent le mouvement à la vie froide et immobile du nord, et y accroissent la population afin que cette partie du monde devienne aussi le siège de la prospérité et de la civilisation. »

S’emparer de tout le commerce de l’Asie centrale, tel est le but que se propose la politique russe. Si la Russie transforme en vassaux ou en alliés tous les chefs de tribu, c’est afin de rétablir la sécurité des communications et de faire reprendre au commerce les routes qu’il suivait dès la plus haute antiquité. Déjà la Mer-Caspienne et le Volga offrent à la Russie une voie rapide et sûre pour introduire en Europe les produits de la Perse : les peuples de la Tartarie et de la Boukharie deviennent tributaires des établissemens qu’elle a formés sur la mer d’Aral ; il faut que les caravanes qui parcourent l’Asie centrale prennent toutes pour point d’arrivée quelqu’un des marchés de la Sibérie, et qu’elles y trouvent en dépôt les produits de l’Europe et de l’Amérique. Des relations régulières pourront ainsi être établies avec les contrées les plus anciennement civilisées du monde : la navigation fluviale en été, le traînage en hiver rendront les transports faciles et peu coûteux, et les richesses de la Chine pourront s’écouler, à travers la Sibérie, d’un côté vers l’Europe, de l’autre vers l’Océan-Pacifique. Comme le commerce répand sur son passage la prospérité et les lumières, la Sibérie ne saurait servir longtemps d’intermédiaire entre l’Occident et l’Orient sans voir grandir sa population et ses ressources, et il en résulterait bien vite pour la Russie un énorme accroissement de puissance. Armée de tous les avantages d’une civilisation supérieure, elle tiendrait dans ses mains le sort de la Chine et les destinées de l’Asie.

C’est là une ambition aussi légitime qu’elle est grande, et si la Russie se fait dans l’extrême Orient le missionnaire du progrès, tous les amis de l’humanité devront applaudir aux succès qu’elle obtiendra. Il serait du plus haut intérêt de pouvoir suivre dans le détail les efforts incessans du gouvernement russe pour mener à bonne fin l’œuvre gigantesque qu’il a entreprise ; mais soit par habitude de ce mystère où se complaisent les cours despotiques, soit par crainte d’éveiller les défiances ou les jalousies de l’Europe, le cabinet de Pétersbourg ne laisse rien transpirer des résultats de sa politique, et cache avec autant de soin ses succès que ses revers. C’est à peine si de loin en loin quelque révélation imprévue, en dévoilant un progrès nouveau de la Russie en Orient, ramène l’attention des hommes politiques sur le développement continuel d’une puissance qui, depuis trois siècles, n’a jamais fait un pas en arrière. Le rapprochement de mille petits faits permet seul de soupçonner une pensée d’ensemble dont la trace se laisse deviner, mais qui ne s’avoue nulle part : quant aux moyens d’exécution, disséminés dans toute l’étendue d’un territoire immense, le gouvernement russe en connaît seul l’importance et l’efficacité.

Aucun Européen n’a été aussi bien placé que M. Witlam Atkinson pour voir à l’œuvre et pour apprécier les ressorts de la politique russe en Orient. Il a consacré sept années, de 1847 à 1855, à visiter la Sibérie, qu’il a parcourue presque tout entière : ses explorations l’ont conduit dans le voisinage de la Tartarie, à travers toute la Mongolie, et jusque sur les frontières de la Chine. Il est le premier voyageur venu de l’Occident qui ait vu l’immense chaîne des monts Syan-Shan, franchi l’extrémité septentrionale du désert de Gobi et pénétré dans le pays des Kalkas. Dans tout ce parcours, qu’il évalue à douze ou quatorze mille lieues, la protection des autorités russes n’a jamais manqué à M. Atkinson. Il reconnaît hautement toutes les obligations qu’il a aux plus hauts personnages de l’empire, entre autres à la grande-duchesse Hélène et au comte de Nesselrode : l’empereur Nicolas lui avait fait délivrer un passeport spécial qui lui permettait de franchir les frontières sur tous les points, de quitter l’empire et d’y rentrer aussi souvent qu’il lui plairait. Le prince Gertchikof, gouverneur général de la Sibérie occidentale, a poussé la complaisance jusqu’à faire transporter de poste en poste par les Cosaques de la frontière les cartons et le papier à dessiner de l’infatigable explorateur. Le gouverneur général de la Sibérie orientale, le général Mouravief, n’a pas fait preuve de moins d’empressement : partout les fonctionnaires ont rivalisé de zèle pour faire voir à M. Atkinson ce qu’il désirait visiter ; partout on lui a donné des guides pour le conduire, des escortes pour le protéger. Malheureusement M. Atkinson n’a contemplé la Sibérie et l’Asie centrale qu’avec les yeux d’un artiste. Uniquement épris du pittoresque, il ne cherchait sur les deux versans de l’Altaï que de beaux paysages à reproduire sur son album : des cascades gigantesques, des cimes neigeuses, des lacs entourés d’une verdure luxuriante, les perspectives infinies du désert. Il ne lui est pas venu à la pensée que cette inviolabilité qu’il devait à un passeport russe, et qui était aussi complète chez les Baskhirs, chez les Kirghiz ou chez les Mongols qu’à Saint-Pétersbourg, était un fait bien autrement curieux et intéressant que les petites mésaventures qu’il raconte avec une fatigante complaisance, comme s’il n’était arrivé à aucun voyageur avant lui de souffrir de la faim et de la soif et de voir ses jours menacés. M. Atkinson n’a pas mieux servi les intérêts de la science que ceux de la politique : c’est à peine si le botaniste et le géologue pourront glaner quelques rares indications dans ce livre, que des descriptions remplissent tout entier ; le voyageur a négligé jusqu’aux observations barométriques, qui lui auraient permis de fournir aux géographes des renseignemens utiles. C’est donc presque sans fruit pour l’Europe qu’il a parcouru des pays où aucun voyageur n’avait pénétré avant lui. Nous tâcherons cependant de recueillir et de coordonner les détails et les remarques que M. Atkinson laisse échapper chemin faisant ; les conclusions qui en découleront suffiront à faire pressentir tout ce qu’un observateur intelligent aurait pu nous apprendre.


I

La chaîne de l’Oural qui sépare la Russie de la Sibérie offre cette particularité, qu’elle paraît beaucoup plus élevée du côté de l’Asie que du côté de l’Europe. C’est que vers l’orient la transition est brusque de la montagne à la plaine, et que vers l’occident la pente est ménagée. À partir de Moscou en effet, le terrain s’élève graduellement jusqu’à l’Oural par une série de plateaux successifs, disposés comme les marches d’un immense escalier. Le long de cette pente descend, avec tous ses affluens, la Tchoussovaia, qui va porter au Volga les eaux de l’Oural, et offre une voie toute tracée à travers d’impénétrables forêts et des gorges profondes. Souvent le fleuve coule entre deux montagnes de granit dont ses eaux ont rongé la base : presque partout les sapins et les mélèzes se pressent si serrés sur ses bords qu’on ne trouve point de rive où débarquer. Quelques sentiers ouverts dans les bois servent à relier les lieux habités ; à la fonte des neiges, ils disparaissent sous l’eau, et ils deviendraient complètement impraticables si l’on ne jetait en travers d’énormes troncs d’arbres sur lesquels courent ou plutôt bondissent les tarantass. On appelle ainsi l’unique voiture possible en ce pays : c’est une caisse en bois, tout ouverte et portée par quatre longues poutres qui reposent sur les essieux des roues ; on y attelle six chevaux, quatre au timon, sous la conduite du cocher, et deux en avant avec un postillon. Tout transport serait impossible si l’hiver on n’avait la ressource du traînage et l’été celle de la batellerie. Au point où chaque rivière devient navigable est établi un pristan ou port d’embarquement, où s’accumulent pendant l’hiver les produits destinés à la foire de Nijni-Novgorod, qui se tient en juillet. Le plus important de ces ports est le pristan d’Outkinskoï, sur la Tchoussovaia. Dès que la débâcle a eu lieu, il y règne une activité extrême : quatre mille paysans, dont quelques- uns sont amenés de plus de cent lieues, y sont réunis pour embarquer les produits des forges et des fonderies de la couronne ; c’est là aussi que l’on construit une année à l’avance les barques qui doivent servir aux expéditions du printemps suivant. Ces barques sont des bateaux à fond plat de cent vingt-cinq pieds de long sur vingt-cinq de large, et avec une profondeur de huit à neuf pieds ; la proue et la poupe dessinent une sorte d’angle obtus ; les membrures sont des bouleaux entiers choisis tout exprès, mais les bordages sont en simple bois blanc : pas un clou, pas une ferrure n’entrent dans la construction ; des chevilles y suppléent. Le pont se compose de poutres solidement assemblées ; il est superposé au bateau comme un couvercle à un vase, il n’y est point assujetti. C’est une mesure de précaution dictée par l’expérience : il arrive souvent que les barques rencontrent des rochers à fleur d’eau, s’entr’ouvrent et coulent à fond ; le pont flotte alors comme un véritable radeau, et l’équipage est sauvé. Le chargement de chaque barque varie de 140 à 160 tonneaux, et l’équipage de trente-cinq à quarante hommes. À l’avant et à l’arrière sont placées de fortes et larges rames, longues de quarante à cinquante pieds, qui servent à diriger le bâtiment, et la manœuvre est commandée par un marinier qui se tient sur une sorte de plate-forme élevée au milieu du pont. Ces bateaux mettent de deux à trois mois à descendre la Tchoussovaia, puis la Kama jusqu’à son confluent avec le Volga, pour remonter ensuite ce dernier fleuve jusqu’à la hauteur de Nijni-Novgorod, Moscou ou Saint-Pétersbourg, suivant la destination de leur chargement. Ils transportent du suif, de la stéarine, des pelleteries, des malachites, des porphyres, des marbres, et surtout de la fonte, du fer en barres et du fer travaillé, des ancres et des chaînes de navire, des canons et des projectiles de guerre.

Toute cette région n’est en effet qu’une immense usine. Nulle part la nature n’a réuni par masses aussi considérables des richesses minérales aussi variées. L’Oural est plutôt un plateau très élevé, entrecoupé de vallées, qu’une chaîne de montagnes ; à l’exception de quelques pics isolés et situés du côté de l’Asie, tels que le Blagodat, le Katchkanar, le Sugomac, il compte peu de cimes d’une grande hauteur, et le Pavdinski arrive presque seul à la région des neiges éternelles. Toutes les crêtes se terminent par des rochers, ou plutôt des débris de rochers, entassés les uns sur les autres de façon à faire croire qu’une montagne plus haute s’est écroulée et a disparu sous l’effort du temps. Il semble qu’à une époque antéhistorique une mer immense ait roulé ses eaux sur toute la chaîne de l’Oural et donné à ses cimes les plus hautes l’aspect de falaises longtemps battues par les vagues. Qu’il faille y voir l’effet d’une révolution géologique ou le résultat de l’action incessante des pluies et des tempêtes, toutes les montagnes sont complètement dénudées au sommet, et le roc est mis à vif. Ce roc n’est autre chose que du minerai de fer, soit à l’état simple, soit à l’état magnétique. Partout d’ailleurs le minerai de fer et le minerai de cuivre se présentent en quantités inépuisables et affleurent la terre : le platine se rencontre dans toutes les hautes vallées à l’état presque pur, et souvent par lingots assez considérables. Un grand nombre de cours d’eau charrient de l’or, et le fond des vallées en recèle de riches dépôts. Sans parler des pierres précieuses, que l’on recueille fréquemment, le malachite est tellement abondant, que dans une des mines des Demidof on a pu en extraire un bloc d’une entière pureté qui avait dix-huit pieds de long sur neuf de large, et ne pesait pas moins de cinq mille quintaux. Le porphyre, le jaspe et le marbre se trouvent à chaque pas dans les vallées inférieures. Les forêts qui couvrent toute la surface du pays, et que l’on commence à peine à aménager dans les districts les plus peuplés, offrent partout le combustible en abondance : quant à la puissance mécanique, elle s’obtient économiquement par un procédé qui prouve le peu de valeur du sol. A-t-on besoin d’une force motrice, on barre par une digue le cours d’un ruisseau ou d’une rivière ; on change le fond d’une vallée en un lac artificiel, et l’on se procure à ce prix une chute d’eau en rapport avec les exigences de l’usine.

La Russie a su mettre à profit ces richesses de toute sorte ; l’honneur d’avoir indiqué le parti qu’on en pouvait tirer et d’avoir mis le premier la main à l’œuvre revient à Nikite Demidof, que Pierre le Grand envoya dans l’Oural en 1701 ou 1702 pour étudier les ressources du pays. Demidof consacra plusieurs années à ses explorations. On montre encore la place où naquit son fils aîné, le bisaïeul du chef actuel de la famille. Sa femme descendait la Tchoussovaia sur une barque qui portait en Russie les premiers produits des mines de l’Oural, lorsqu’elle se sentit prise des douleurs de l’enfantement. On la détermina, non sans difficulté, à débarquer : à peine l’avait-on transportée à terre, qu’elle donna le jour à un fils. Ainsi naquit sur la terre nue, à l’abri d’une tente improvisée avec un morceau de toile, celui qui devait fonder une des plus grandes fortunes territoriales de l’Europe. Cet emplacement est indiqué par une croix de pierre portée sur trois gradins : c’est une petite presqu’île de trois cents mètres de long sur vingt-cinq de large, qui s’étend au pied de rochers abrupts ; en face, de l’autre côté du fleuve, se dressent perpendiculairement des masses de granit contre lesquelles le marinier tremble toujours de se voir jeté. Nikite Demidof, qui ne tarda point à établir sa résidence dans l’Oural, désigna lui-même avec une entente merveilleuse les points où il fallait chercher le minerai, les endroits où l’on devait établir les usines, et il organisa l’exploitation des mines sur le pied où elle se poursuit encore aujourd’hui. Il fut surpassé par son fils, qui était un esprit supérieur et qui a marqué du cachet de la grandeur tous les édifices qu’il a construits, tous les établissemens qu’il a formés. La première usine fondée dans l’Oural est celle de Neviansk, sur les bords de la petite rivière Neva : on y voit encore le château commencé par Nikite Demidof, terminé par son fils, et qui fut longtemps la résidence de la famille. C’est un immense et magnifique édifice, de l’aspect le plus imposant, et dont l’ornementation intérieure atteste le goût le plus raffiné. Aucun des propriétaires ne l’a habité depuis bien des années ; mais rien n’a été distrait du somptueux mobilier, rien n’a été changé dans l’organisation domestique. À quelque heure qu’un étranger se présente, de nuit ou de jour, il est sûr d’être accueilli, d’être conduit à la chambre d’honneur, et traité comme le maître du logis. Les mets les plus délicats, les vins les plus renommés, le porto, le madère, le vin du Rhin, le Champagne, sont servis sur sa table. Telle est la fastueuse hospitalité de l’Oural, et l’un des sujets de plainte de M. W. Atkinson, c’est la quantité de champagne qu’il lui fallait boire dans chacune des résidences où ses explorations le conduisaient. À côté du château de Neviansk s’élève une tour en briques, plus haute que la tour de Pise et également inclinée. On y pénétrait autrefois par une galerie souterraine, aujourd’hui fermée. C’est dans cette tour que les premiers Demidof faisaient affiner l’argent que produisaient leurs mines de l’Altaï, et qui était ensuite monnayé mystérieusement dans une petite île, au milieu du lac de Tchernoïstotchinsk. C’est aussi dans cette tour qu’ils cachaient les exilés qui s’échappaient de Tobolsk, et qui étaient employés dans leurs établissemens quand les poursuites avaient cessé. Outre Neviansk, les Demidof possèdent encore à Kishtymsky un château immense, auprès duquel les plus vastes résidences seigneuriales d’Angleterre sembleraient des chaumières. Il a été construit sur les dessins du second Demidof, et n’a jamais été complètement terminé. Quant à l’étendue de leurs possessions, on en jugera par un fait : un seul de leurs domaines, celui de Tagilsk, a une étendue de trois millions d’acres, et leurs forêts couvrent plus de dix mille verstes carrées.

Le plus important de leurs établissemens est Nijni-Tagilsk. C’est une ville de vingt-cinq mille âmes, située dans une position pittoresque sur la rivière Tagil. Elle renferme un grand nombre de constructions élégantes en brique et en pierre, entre autres une belle église, ornée de tableaux de prix, et un édifice grandiose occupé par l’administration des mines. On y trouve des hôpitaux vastes et bien organisés pour les ouvriers, d’excellentes écoles pour les enfans et les jeunes gens des deux sexes, d’immenses magasins dont les uns contiennent le blé, les farines, les épiceries, les étoiles nécessaires à la population, dont les autres sont destinés à recevoir le fer et le cuivre à mesure qu’ils sont fabriqués. Les directeurs et les employés supérieurs sont tous pourvus d’une maison spacieuse et commode, et les habitations des ouvriers sont très comfortables. Tous les établissemens de la ville, hauts fourneaux, forges, laminoirs, ateliers de construction, sont montés sur la plus grande échelle. Les machines et l’outillage ne laissent rien à désirer. Tout a été tiré d’Angleterre ou fabriqué sur les lieux sous la direction d’un jeune ingénieur de mérite, natif de Tagilsk, qui a passé plusieurs années dans une des premières usines du Lancashire. Du reste, pour peu qu’un jeune homme de Tagilsk ou de quelque autre de ces mines montre des dispositions pour la géologie, la minéralogie ou la construction des machines, le propriétaire actuel, M. Anatole Demidof, ne recule devant aucune dépense pour compléter ses études. Il en a envoyé un certain nombre en Angleterre et en France, en leur donnant des pensions et tous les moyens de s’instruire ; à plusieurs il a même donné la liberté. Beaucoup de ses serfs sont arrivés à l’aisance et même à la richesse.

Tagilsk produit du fer et du cuivre. Le minerai de fer, fortement aimanté, se trouve à deux verstes de la ville, au sommet et sur les flancs d’une colline ; la couche d’où on l’extrait à ciel ouvert, comme d’une carrière, n’a pas moins de quatre-vingts pieds de haut sur quatre cents de large ; elle semble d’une richesse inépuisable. À une verste et demie plus loin se trouvent les mines de cuivre et de malachite, que l’on exploite au moyen de puits profonds de trois cents pieds, et qui donnent des profits considérables. Les produits de Tagilsk sont, pendant l’hiver, transportés sur des traîneaux jusqu’à la Tchoussovaia, au pristan d’Outkinska-Demidof, d’où on les expédie au printemps sur Nijni-Novgorod et Moscou. On fabriquait autrefois en grand à Tagilsk des objets en tôle vernie et imitant la laque, tels que des tables rondes ou ovales, des coffres grands et petits, des plateaux et toute sorte d’ustensiles. C’était une branche importante du commerce avec la Sibérie, où ces objets font partie du mobilier de toutes les maisons. Les Demidof avaient même établi tout exprès à Tagilsk, à la fin du siècle dernier, une école de dessin, et ils avaient envoyé en Italie quelques-uns de leurs serfs pour y étudier l’ornementation sous des peintres éminens. On conserve encore plusieurs pièces de cette époque qui ont toutes la valeur de véritables œuvres d’art. Depuis la découverte des mines de cuivre en 1812, cette fabrication spéciale a été transportée de Tagilsk à Neviansk, qui approvisionne aujourd’hui la foire d’Irbit, où tout le commerce de la Sibérie se donne rendez-vous chaque année au mois de février. Neviansk envoie aussi par milliers à Irbit des coffres en bois, peints en rouge ou en bleu, avec des garnitures en fer ouvragé. C’est le premier meuble qu’on soit sûr d’apercevoir même dans la plus pauvre cabane. On obtient à Neviansk d’excellent fer en barre, en mélangeant le minerai des environs avec du minerai aimanté qu’on fait venir de Tagilsk ; ce fer, à cause de ses qualités spéciales, est employé presque uniquement à la fabrication des carabines rayées. Les canons de ces carabines, forés dans l’épaisseur du métal, sont rayés de cinq rainures ; ils sont ordinairement fort lourds. La crosse est en bouleau, et les batteries se tirent de Nijni-Novgorod. L’apparence de ces armes est fort grossière, cependant elles sont d’une justesse et d’une portée remarquables, et elles ne se vendent que 40 francs ; aussi s’en fabrique-t-il chaque année une immense quantité. Neviansk compte près de dix-huit mille habitans, dont un grand nombre sont libres. Les autres établissemens des Demidof sont loin d’avoir la même importance que Tagilsk et Neviansk.

Les Jakovlif, les Strogonof, les Sévélofski, les Salemerskoï, sont, après les Demidof, les familles dont les propriétés sont les plus considérables. Les Jakovlif ont leur principal établissement à trois verstes d’Ekaterinenbourg, à Verkne-Issetzskoï, où réside le directeur de leurs forges et de leurs mines. Verkne-Issetzskoï, avec ses usines, ses églises, ses constructions de toute sorte, a toutes les apparences d’une ville considérable. On y trouve des hauts fourneaux, des forges à la main et au martinet, des laminoirs. Le minerai y subit sans déplacement toutes les opérations qui doivent le transformer en fonte, en fer ou en tôle, et ne sort de l’usine que prêt à être livré au commerce. Les tôles de Verkne-Issetzskoï jouissent d’une réputation sans égale : elles servent à couvrir les maisons, à faire des tuyaux de poêle ou des ustensiles de ménage. Le métal est d’une qualité si parfaite, qu’on le lamine aussi mince que du papier à lettre, sans qu’on puisse y découvrir une fêlure ou une tache, et sans qu’il perde de son poli et de sa belle couleur d’un noir de jais. La plus grande partie de ces tôles est exportée aux États-Unis, où elles sont fort recherchées. Les Jakovlif ne prennent pas moins de souci que les Demidof de leurs vassaux : tous les bâtimens sont construits avec soin et bien entretenus ; l’ordre et la propreté règnent dans les rues, et une habitation saine et commode est assignée à chaque famille.

Le centre des propriétés des Strogonof est à Cynovskoï, sur la Tchoussovaia. On y fabrique des fils de fer de toute grosseur qui sont extrêmement recherchés à la foire de Nijni-Novgorod à cause de leur excellente qualité. Les Salemerskoï possèdent à Syssertskoï un établissement qui a toute l’importance d’une ville. L’église, les hôpitaux, les magasins offrent un aspect imposant ; les rues sont régulières, les habitations élégantes. Tout y respire l’aisance et le bien-être, tout y atteste la présence d’un maître vigilant. Un des membres de la famille a en effet établi sa résidence à Syssertskoï.


« M. Salemerskoï, dit M. Atkinson, est sans contredit un homme de goût, et possède des œuvres d’art d’une réelle valeur. Il est aussi bon musicien qu’horticulteur habile ; ses jardins et ses serres sont organisés sur la plus grande échelle. Il a une vaste orangerie, remplie d’orangers et de citronniers, dont les uns sont chargés de fruits, dont les autres sont en pleine floraison et répandent un parfum délicieux. Il a aussi une immense serre où les cerises, les raisins et les pêches réussissent à perfection. C’était plaisir de voir tous ces arbres en fleurs ; je me croyais revenu aux jours de mon enfance, à une époque irrévocablement enfuie. Ces arbres ne sont cultivés qu’en serre, ils ne pourraient supporter la rigueur du climat. M. Salemerskoï a des fleurs et des plantes tropicales d’une admirable beauté ; elles sont réparties entre différentes serres, suivant la température dont elles ont besoin. Il y avait dans une de ces serres plus de deux cents espèces de calcéolaires, presque toutes en fleurs : je n’ai jamais vu rien de plus splendide, tant les couleurs étaient vives et franches, tant les nuances étaient variées, depuis le rouge pourpre, l’écarlate, le cramoisi et l’orange jusqu’au jaune pâle, et le vert tendre des feuilles s’y mariait avec un effet enchanteur. M. Salemerskoï s’occupe également d’élever des chevaux anglais, et il en possède plusieurs d’une grande beauté. »

Les détails dans lesquels nous venons d’entrer sur les usines fondées par de simples particuliers permettent de concevoir aisément sur quelle échelle sont organisés les établissemens de la couronne. Ceux-ci sont placés sous la direction d’officiers d’artillerie et d’officiers du génie qui sont les premiers métallurgistes du monde. Non-seulement la Russie ne néglige rien pour l’instruction de ses officiers, non-seulement elle les envoie fréquemment en mission dans les pays étrangers, mais des sommes considérables sont consacrées à de continuels essais. Aucun procédé nouveau ne se produit en Europe, aucun perfectionnement n’est apporté aux anciennes méthodes, sans devenir immédiatement l’objet d’expériences dans les usines impériales. On ne saurait entreprendre de mentionner ici tous les établissemens de la couronne : ils sont disséminés dans les gorges de l’Oural, partout où le minerai et le combustible se trouvent réunis en abondance, et où un cours d’eau navigable offre des moyens de transport facile. Lorsque l’accroissement de la population, qui suit déjà une progression rapide, permettra de remplacer par de bonnes routes les sentiers actuels, le nombre de ces établissemens augmentera, et la production y prendra un développement énorme. La Russie pourra entreprendre alors de relier toutes les parties de son empire par des chemins de fer, qu’elle construira plus économiquement qu’aucune autre puissance. Grâce à l’inépuisable minerai de l’Oural, elle triomphera de la nature ; elle acquerra cette rapidité de communication et cette facilité à concentrer les forces nationales qui lui ont manqué jusqu’ici, et dont l’absence l’a seule empêchée de devenir la plus redoutable des puissances européennes. Les établissemens de l’Oural seront un jour l’auxiliaire le plus énergique de l’industrie russe : ils ne sont encore que l’arsenal de la Russie. Kamenskoï fond des canons et des obusiers de toute dimension, il coule aussi des boulets et de la mitraille ; Barantchinsk est exclusivement consacré à la fabrication des bombes. Toutes ces munitions de guerre, après avoir descendu la Tchoussovaia et remonté le Volga, étaient autrefois transbordées sur le Dnieper, et arrivaient ainsi à Nicolaïef et à Sébastopol. Zlataoust, situé sur la rivière Aï, est à la fois le Birmingham et le Sheffield de la Russie. Une vaste digue a coupé le fond de la vallée et l’a changée en un lac de deux à trois lieues de long et d’une demi-lieue de large. Sur les bords du lac s’élèvent divers établissemens qu’une chute d’eau fait marcher : un haut fourneau, une fonderie, une forge, où le minerai passe par toutes les transformations qui en font successivement de la fonte, du fer et de l’acier. L’édifice le plus important est un énorme bâtiment haut de trois étages et à l’épreuve du feu. Au rez-de-chaussée, on forge des sabres, des épées, des baïonnettes, des cuirasses et des casques, qui reçoivent aux étages supérieurs les dernières préparations. À côté est un musée, bâti par ordre d’Alexandre Ier, qui contient une belle collection d’armes et d’armures, une riche bibliothèque et des collections de minéralogie. Zlataoust a été longtemps sous la direction d’un homme supérieur, le général Anossof, qui, à force de recherches, avait retrouvé le secret, perdu depuis le moyen âge, de faire l’acier damassé. Zlataoust produit des armes blanches sans égales en Europe pour l’excellence du métal et le fini de l’exécution.

Parmi les établissemens les plus importans de la couronne, il faut nommer encore Kaslinskoï, renommé dans tout l’Oural pour la supériorité de ses fontes, qui sont d’une extrême fluidité. Situé sur les bords du lac Silatch, au pied du mont Sugomac, Kaslinskoï, avec ses églises et ses grands édifices surmontés de dômes verts et de croix dorées, présente l’aspect le plus imposant. C’est une ville tout industrielle qui fabrique exclusivement des ustensiles en fonte et en fer creux : des tables à jour, représentant des broderies et des feuillages de l’exécution la plus délicate, des sièges, des coffrets, des paniers, des statuettes, des presse-papiers, et mille objets de fantaisie d’un mérite égal à ce que Berlin produit de plus achevé.

La direction supérieure de toutes les mines du gouvernement est confiée à un général d’artillerie qui réside à Ekaterinenbourg, et qui a sous ses ordres un nombreux corps d’officiers. Ekaterinenbourg, capitale de la province et centre de la région minière, est aussi le siège des ateliers de construction qui fabriquent toutes les machines employées dans les usines de la couronne.


« En entrant dans Ekaterinenbourg par le nord, dit M. Atkinson, on aperçoit d’abord à gauche une église et plusieurs hôtels sur une éminence élevée qui domine un beau lac. Un de ces hôtels, bâti par un riche particulier, qui devait une immense fortune à ses mines d’or, est construit sur des proportions colossales, et jouit, grâce à sa position, de la plus belle vue sur la chaîne de l’Oural, que l’œil embrasse au nord et à l’ouest jusqu’au point où les montagnes se perdent dans la brume. L’usine de Verkne-Issetzkoï, avec ses églises et ses édifices, occupe le centre du paysage, et sur le premier plan, au pied de l’hôtel, s’étend le lac avec sa ceinture de maisons. De cet hôtel dépend un parc bien dessiné, avec des jardins et des serres, qui sont ouverts au public pendant l’été et forment une agréable promenade. Les serres renfermaient autrefois une riche et belle collection de plantes rares, mais elles ont été négligées depuis quelques années. Le propriétaire, malgré ses immenses richesses et son hôtel somptueux, a été condamné au bannissement pour avoir fait mourir sous le fouet quelques-uns de ses gens. Un autre particulier, compromis dans la même affaire, a subi la même condamnation. Tous deux étaient sortis de la classe des paysans.

« Ce sont là des exceptions : on trouve à Ekaterinenbourg beaucoup de gens honorables, des négocians et des propriétaires de mines qui feraient honneur à tous les pays. Presque tous se sont bâti des hôtels aussi beaux que ceux qu’on trouve dans les plus grandes villes d’Europe ; les appartemens en sont élevés et spacieux, ils sont décorés avec goût et meublés de la façon la plus somptueuse : rien n’y est oublié ni des recherches du luxe, ni des commodités de la vie. La plupart de ces riches propriétaires mènent un train de vie en rapport avec la splendeur de leurs habitations : ils ont de vastes serres où ils entretiennent de riches collections de fleurs et de plantes des tropiques qu’on ne s’attendrait point à rencontrer sous ce climat rigoureux.

« Ekaterinenbourg renferme huit églises, un monastère et un couvent. Presqu’au centre de la ville un barrage coupe le cours de l’Issetz : c’est là que sont installés les ateliers de construction qui appartiennent au gouvernement. Ils sont organisés sur une échelle gigantesque : leurs machines et tout leur outillage sont l’œuvre des premiers constructeurs de l’Angleterre. On y trouve le marteau à vapeur de Nasmyth, des tours de la plus grande dimension, des machines à raboter, à forer, à canneler, à ajuster, tout ce qui peut servir à travailler ou à façonner le fer. Ces ateliers ont été montés, sans aucune préoccupation de la dépense, sous la direction d’un habile mécanicien anglais, qui est demeuré quinze ans au service du gouvernement russe. C’est à lui que l’on doit l’excellent outillage de l’hôtel des monnaies, qui frappe tous les ans une grande quantité de pièces de cuivre qu’on expédie en Russie. De la monnaie dépend un atelier d’affinage, où l’on apporte tous les métaux précieux des mines de l’Oural pour les réduire en lingots avant de les envoyer à Saint-Pétersbourg. »


Près des ateliers de construction se trouve la manufacture de Granilnoï, où l’on taille les jaspes, les porphyres, les aventurines et autres pierres de prix que l’on trouve en abondance dans l’Oural. On en fait des colonnes, des vases, des coupes, des tables pour l’ornement des résidences impériales. On tire le même parti des oolithes et des malachites. Il y a à Granilnoï des sculpteurs et des mosaïstes de premier ordre, qui passent des années sur un objet d’art : ils ont pour tout salaire 4 fr. 50 cent, et trente-six livres de farine de seigle par mois. S’ils sont pères de famille, ils reçoivent en sus trente-six livres de farine pour leur femme et dix-huit livres par chaque enfant. Encore est-ce là le salaire des ouvriers les plus habiles, la plupart ne sont payés qu’à raison de 2 ou 3 fr. par mois. Granilnoï appartient à la couronne, et tous les ouvriers sont choisis parmi les paysans.

Les pierres précieuses abondent dans certaines régions de l’Oural. Celles qu’on rencontre le plus fréquemment sont l’émeraude, l’améthyste, le béryl, le chrysobéryl et le grenat ; la topaze et la tourmaline rose sont plus rares ; l’aigue-marine est apportée de Nertchinsk en Sibérie. On trouve aussi des quartz d’une telle pureté et d’une telle transparence, qu’ils peuvent être pris pour des topazes, et qu’ils en reçoivent le nom. On en fait des cachets fort recherchés. Ekaterinenbourg compte un grand nombre d’habiles lapidaires, qui font un commerce important. Les ouvriers de Granilnoï utilisent presque toutes les soirées et les jours de fête à fabriquer, avec le malachite, le jaspe ou le porphyre, de petits objets d’art ou de toilette : des broches, des épingles, des colliers, des cachets, des boîtes à ouvrages et des presse-papiers. Ils ne peuvent quelquefois suffire à toutes les demandes.

Ekaterinenbourg est donc une ville prospère, où la vie est plus facile et plus agréable que dans bien des villes de l’intérieur de la Russie. Les nombreux fonctionnaires qui y résident, et qui appartiennent presque, tous aux corps savans, y forment le noyau d’une société aimable et élégante. Les classes aisées mènent la même existence qu’en Europe ; l’étranger retrouve dans leurs maisons les usages et les modes de l’Occident. Le luxe de la table est poussé au plus haut point : le poisson et le gibier abondent toute l’année ; on y joint tous les raffinemens de la cuisine parisienne, et les vins les plus recherchés de la France, de l’Allemagne, de l’Espagne sont servis avec profusion. Les fêtes sont fréquentes : le moindre anniversaire de famille sert de prétexte à un bal. Malheureusement le jeu est la passion dominante : elle atteint jusqu’aux femmes, qui passent les nuits et quelquefois les journées à jouer. Des fortunes considérables sont ainsi faites ou détruites chaque année. M. Atkinson déplorait un jour, devant un des hommes les plus intelligens du pays, la funeste influence du jeu, qui venait d’amener encore une catastrophe : « Que voulez-vous ? répondit son interlocuteur. Vous autres Anglais, vous avez les journaux, les revues, une littérature féconde, le droit de discuter librement tous les sujets : si nous avions tous ces moyens d’occuper nos esprits, nous n’aurions pas besoin des cartes. » Ainsi le despotisme, en privant les intelligences de ce qui est leur pâture naturelle et légitime, les oblige à chercher dans les excitations du vice l’activité qui leur est nécessaire.

Les paysans de l’Oural ne sont point à plaindre, au témoignage de M. Atkinson. Le sol est fertile, la puissance et la rapidité de la végétation viennent compenser pour eux en été les rigueurs d’un hiver prolongé. Ils élèvent de nombreux troupeaux, ils ont toujours du lait et de la crème en abondance, mais peu d’entre eux savent en tirer de bon beurre. Ils cultivent dans leurs jardins presque tous les légumes de l’Europe ; ils ont autant de gibier et de poisson qu’ils en veulent. Les groseilliers de toute sorte, les framboisiers, les airelles, de petits cerisiers portant des fruits délicieux, croissent spontanément sur les hauteurs avec nombre d’arbres à fruits auxquels il ne manque que d’être greffés. Les ménagères tirent de ces baies et de ces fruits diverses liqueurs, dont quelques-unes ont un parfum exquis et peuvent soutenir la comparaison avec les vins les plus délicats.

Nous n’avons point encore parlé des mines d’or, qui semblent la principale richesse de l’Oural, et qui sont peut-être pour la Russie un avantage moins précieux que les inépuisables dépôts de fer et de cuivre qu’elle possède dans ces montagnes. Il est peu de cours d’eau qui ne roulent des paillettes d’or, et la terre qui forme le fond des vallées jusqu’à une profondeur de trois ou quatre pieds en recèle presque toujours. Cet or s’extrait par le lavage. On ne l’a trouvé d’abord en quantité un peu considérable qu’à Zarevo, appelé aussi Alexandrofski depuis la visite d’Alexandre Ier. Le tsar ne dédaigna pas de creuser pendant près d’une heure, il voulut qu’on lavât la terre qu’il avait détachée du roc, et de laquelle on retira quelques grains d’or. Un ouvrier continua l’excavation que l’empereur avait commencée, et rencontra, deux pieds plus avant, une masse d’or qui pesait un peu plus de 24 livres. Une petite pyramide fut élevée à cet endroit même, et on a conservé la pelle et la pioche dont Alexandre s’était servi. Les pépites du poids de plusieurs livres sont fort rares : en 1843, il s’en est trouvé une du poids de 40 livres ; le paysan dont la pioche avait déterré ce trésor reçut, par ordre de l’empereur Nicolas, sa liberté et une petite pension. À l’exception de Zarevo, les mines d’or un peu productives sont toutes situées dans le sud, c’est-à-dire dans la partie la moins élevée de l’Oural.

À mesure qu’on se rapproche de la Mer-Caspienne, la chaîne de l’Oural s’abaisse sensiblement et change de caractère : quelques pics isolés, l’Ilmantou, l’Ouraltou, l’Uitash, ont seuls une certaine élévation et conservent une couronne de forêts ; tout autour s’échelonnent des rangs de collines qui vont se confondre insensiblement avec le steppe : les cèdres et les pins font place à de rares mélèzes, à de maigres bouleaux, et ceux-ci à des arbustes et à des broussailles. Les rivières qui descendent des montagnes, rencontrant un sol presque dépourvu de pente, finissent presque toutes par former des lacs : c’est dans le terrain d’alluvion qui compose le fond des vallées par lesquelles elles descendent que l’or se rencontre principalement. Aussi les mines sont-elles situées au pied des montagnes, à l’entrée du steppe plutôt que dans l’Oural même. Presque toutes sont la propriété de la couronne. Une ville naissante et déjà populeuse, Maïas, bâtie au centre de la région aurifère, est le siège de l’administration des mines. Le lavage de l’or s’y opère, hiver comme été, dans de vastes ateliers et par les mains d’un nombreux personnel. À quelques verstes de la ville, au pied du mont Ilmantou, s’étend le lac Chirtanish, qui présente cette particularité singulière de deux nappes d’eau superposées : en effet, à la profondeur de dix pieds, on rencontre un fond ou plutôt une couche de terre qui n’a nulle part plus de quatre à cinq pieds d’épaisseur, et sous laquelle est un second lac, beaucoup plus profond que le premier.


II

Toute cette contrée n’appartient déjà plus à la Sibérie : c’est le commencement de la Tartarie. Les véritables habitans sont les Baskhirs, qui viennent passer l’hiver dans le voisinage des lacs, lorsque leurs troupeaux ont épuisé les herbages du steppe. On rencontre au pied des montagnes, groupées par douzaines, leurs huttes d’hiver, construites avec des troncs d’arbres. Elles ont environ douze pieds carrés de surface et une hauteur de huit pieds. Le toit en est plat ; il est recouvert de terre glaise et de gazon. La porte, haute au plus de quatre pieds et demi, contient une ouverture d’un pied carré pour laisser entrer un peu de lumière. Le feu s’allume au milieu de la hutte, et la fumée s’échappe par un trou fait dans le toit. Tout autour, et appuyées aux parois, sont des banquettes sur lesquelles couchent les maîtres du logis. Il n’est pas rare de trouver six et huit personnes dans une seule de ces misérables cabanes : elles y vivent au milieu de la malpropreté et de la vermine. Le contact de la civilisation n’a point été favorable au Baskhir ; il a perdu quelques-unes de ses qualités natives, et il a retenu tous les vices de sa race. Il n’a d’admirable que son amour pour les chevaux et son talent à les dresser. M. Atkinson fut plus d’une fois émerveillé de l’empire de ces demi-sauvages sur leurs animaux.


« Je quittai la mine d’Altabanafski dans une voiture légère traînée par cinq chevaux : trois, attelés à la voiture, étaient conduits par un cocher kirghiz, un des chevaux de volée était monté par un jeune homme de dix-huit ans. Notre chemin nous conduisait à travers le steppe, et il devint bientôt évident que notre Kirghiz avait l’intention de nous montrer ce que ses bêtes pouvaient faire. Nous allâmes au grand trot pendant deux ou trois verstes ; les chevaux furent mis ensuite au galop, puis lancés à toute vitesse. Le cocher n’eut pas une seule fois recours au fouet : il se contentait de parler à ses chevaux, qui semblaient comprendre chacune de ses paroles. Quelquefois il prenait une voix claire, et les chevaux s’élançaient tête basse comme des lévriers ; en changeant de ton, il les ramenait au petit galop. Au bout d’une heure, notre postillon était complètement éreinté : le Kirghiz arrêta pendant quelques minutes, le fit monter derrière la voiture et reprit son siège sans mettre de guides aux chevaux de volée, ce qui me causa d’abord quelque émoi. Nous étions sur un terrain uni, nous traversions un steppe qui s’étend à perte de vue du côté de l’Asie, sans une barrière et sans un arbre. Les chevaux furent mis au trot pendant quelque temps ; notre cocher arrangea les rênes des limoniers, se campa solidement sur son siège, poussa un cri, et nous partîmes avec une vitesse effrayante. C’était vraiment beau à voir. Notre Kirghiz était dans le ravissement ; il parlait à ses chevaux comme à des créatures humaines. Il se retourna pour juger de l’effet que cette course produisait sur nous, et fut charmé de voir que nous y prenions plaisir. De l’extrême vitesse une seule parole ramenait ces fiers coursiers au simple trot ; quelques instans après, un mot leur faisait reprendre le galop, et le Kirghiz continuait à leur parler jusqu’à ce qu’ils se lançassent comme des chevaux de course ; puis il modérait de nouveau leur allure, faisant d’eux absolument tout ce qu’il voulait. Jamais chevaux de cirque ne furent plus obéissans ; pourtant nous étions en plein steppe, et le Kirghiz n’avait rien pour les retenir, s’ils s’étaient emportés. Cet homme eût fait un cocher incomparable, non-seulement pour son habileté à conduire, mais encore pour le soin qu’il prenait de ses chevaux, que le fouet ne touchait jamais. Nous le quittâmes à regret. Bien des années se sont écoulées depuis, et je n’ai jamais oublié les émotions de cette course à travers le steppe. »


Encore quelques pas vers le sud, et toute trace de montagnes disparaît : le fleuve Oural établit entre l’Europe et l’Asie une ligne de démarcation purement conventionnelle, car rien dans la configuration du terrain, dans le climat, dans les mœurs et les habitudes des populations, ne peut indiquer au voyageur s’il a quitté les régions occidentales pour l’Orient. En réalité, le steppe commence au Volga et se prolonge sans interruption par-delà la Mer-Caspienne et la mer d’Aral jusqu’aux frontières de la Chine et de la Perse, fertile et verdoyant chaque fois qu’un cours d’eau entretient la végétation, aride et sablonneux sur tous les points où l’ardeur du soleil et l’incurie de l’homme ont tari les puits et desséché les ruisseaux. C’est cette région immense, intermédiaire entre l’Orient et l’Occident, itinéraire obligé de toutes les caravanes de l’Asie centrale, que la Russie a entrepris de soumettre à son autorité. Elle y rencontre des populations nomades, les Kirghiz des trois hordes, qu’elle a expulsés de Sibérie au commencement du XVIIIe siècle. On sait que, cinquante ans plus tard, une partie des Kirghiz de la Petite-Horde, inquiétés par des voisins trop puissans, demandèrent asile et protection à Catherine II, qui les établit entre le Volga et la Mer-Caspienne. Au commencement de ce siècle, ces Kirghiz voulurent retourner dans le Turkestan : ils trouvèrent sur les bords de l’Oural les Cosaques que la Russie avait installés sur les deux rives du fleuve, et qu’elle avait attachés au sol par des concessions de terre. Ces Cosaques arrêtèrent les émigrans au passage et les rejetèrent en Europe, les condamnant ainsi à subir éternellement la domination russe. Du reste, la portion de la Petite-Horde qui n’a pas émigré avec Nourale-Khan, et qui est demeurée à l’est de l’Oural, a perdu également son indépendance : ce sont ces Kirghiz baskhirs qui viennent hiverner au pied des derniers coteaux de l’Oural, sur les bords de la Maïas et du Tobol. Des postes de Cosaques établis au milieu d’eux, le long des cours d’eau, les emprisonnent dans un cercle de plus en plus étroit, et les façonnent insensiblement au joug moscovite.

Les Cosaques sont pour la Russie l’instrument le plus précieux : le premier rôle leur appartient dans cette politique d’agrandissement indéfini dont les rapides succès doivent changer un jour la face de l’Asie. C’est avec l’aide des Cosaques que la Russie s’assimile peu à peu les populations asiatiques, quelle modifie leurs habitudes, leurs croyances, leurs mœurs, et qu’elle les transforme en auxiliaires de sa puissance. Le Cosaque portera un jour jusqu’au cœur de la Chine la contagion de la domination russe. Des agens plus civilisés n’exerceraient pas à beaucoup près la même influence. On ne saurait persuader au nomade de l’Asie qu’il n’existe point entre l’Européen et lui une barrière infranchissable : la différence des races non-seulement justifie, mais nécessite même à ses yeux l’opposition des mœurs. Il n’aperçoit aucun point de contact avec l’homme dont les habitudes, le costume, la langue, la religion s’éloignent si complètement de ses idées traditionnelles ; il n’admet pas que rien de ce qui convient au fils des villes puisse convenir aussi au fils de la tente : les usages doivent être distincts comme les destinées. Rien au contraire ne semble séparer le nomade asiatique du Cosaque. Celui-ci est homme de guerre et homme de cheval ; il sait manier la lance et la hache de combat ; il s’entend à l’élève des troupeaux, il porte le costume du steppe et parle une langue intelligible sous la tente : souvent il adore le même dieu que le nomade, et il est en proie aux mêmes terreurs superstitieuses. D’où vient que son sort est préférable à celui du Kirghiz ? Le Cosaque possède les armes meurtrières de l’Européen, et sait s’en servir aussi bien que de la lance ; il sait se construire une demeure plus stable et plus commode que la hutte ou la tente ; il pare cette demeure de mille ustensiles que le Kirghis convoite, il sait faire produire à la terre un grain qui sert à sa nourriture, et d’où il tire une liqueur enivrante. Le Cosaque ne reconnaît point de maître ; son nom même signifie liberté. Seulement il possède dans les régions lointaines de l’Occident un père dont la puissance est sans bornes, un père qui veille sans cesse sur ses enfans, qui sait au besoin les défendre ou les venger, et qui répand parmi eux de continuels présens. Pourquoi le nomade n’adopterait-il pas les usages du Cosaque ? pourquoi n’aurait-il pas un champ en même temps qu’un troupeau ? pourquoi n’essaierait-il point d’entrer dans la famille de ce père bienfaisant qui distribue des terres et des pensions ? C’est ainsi qu’au sud comme au nord de l’Altaï, dans les steppes de l’Asie centrale comme dans les plaines de la Sibérie, les nomades asiatiques modifient insensiblement, au contact des Cosaques, leurs idées et leur genre de vie, et, par la communauté des mœurs, arrivent bientôt à la communauté de l’obéissance.

Ce merveilleux travail d’assimilation est aujourd’hui complètement terminé pour les Kirghiz de la Petite-Horde, qu’ils habitent à l’est ou à l’ouest de l’Oural : il se poursuit activement au sein des Kirghiz de la Horde-Moyenne et de la Grande-Horde. Par l’influence qu’elle acquiert sur ces peuples, la Russie se rend peu à peu maîtresse du double bassin de la Mer-Caspienne et de la mer d’Aral, et se met en mesure d’inquiéter à son gré ou la Chine ou la Perse. Voyons d’abord quels moyens d’action elle s’est assurés contre la Perse dans le cours des quinze dernières années. Les intérêts du commerce lui ont servi à couvrir ses projets d’agrandissement. La Mer-Caspienne était infestée de pirates musulmans qui en rendaient la navigation impossible. La Russie s’est chargée d’exterminer ces pirates, et d’assurer liberté et protection aux marchands de la Perse comme aux siens propres, à la condition que la Perse renoncerait à avoir une marine. La piraterie détruite, la Russie continua de faire construire des navires de guerre et de nombreux transports sur ces eaux où ne flotte aucun autre pavillon que le sien. Bientôt après, on vit des ingénieurs et des troupes russes débarquer à Ashounhadeh, à l’extrémité méridionale de la Mer-Caspienne, et y établir en face de la forteresse persane d’Asterabad un grand port militaire et commerçant. Asterabad, qui commande le célèbre défilé des Portes-Caspiennes, est la clé de la Perse du côté du Turkestan. La Russie en a plusieurs fois négocié la cession, et à chacun de ses démêlés avec la cour de Téhéran elle menace de l’occuper comme gage de ses réclamations. Le jour où elle sera entrée de gré ou de force dans Asterabad, il n’y aura plus d’indépendance possible pour la Perse. Pendant qu’un des lieutenans du tsar descendrait des provinces caucasiennes avec une armée, un autre pénétrerait par Asterabad au cœur même de la monarchie persane, qui se trouverait envahie de deux côtés à la fois. Trois semaines suffiraient en effet pour qu’une armée russe, rassemblée à Moscou ou à Kazan, descendît le Volga jusqu’à Astrakhan, fût mise à bord de la flotte et débarquée de l’autre côté de la Caspienne, à Ashounhadeh. C’est également par cette route que la Russie pourrait envoyer une armée au secours de la Perse, si jamais elle croyait devoir soutenir cette puissance dans une guerre contre les Anglais. Les troupes russes, après avoir franchi les Portes-Caspiennes, n’auraient qu’à remonter l’Herirood à travers un pays fertile pour arriver sous les murs d’Hérat, à mi-chemin de l’Indus.

Mais, quittons la frontière persane et transportons-nous au bord de la mer d’Aral. La Russie, depuis un assez grand nombre d’années, avait réussi à enlever à la Perse le commerce du Turkestan et de la Boukharie : elle avait établi sur la rive orientale du fleuve Oural, en face et sous le canon de la forteresse d’Orenbourg, un immense bazar destiné à servir d’entrepôt entre l’Europe et l’Asie, et où arrivent encore annuellement cent mille chameaux. Dans un intérêt politique, la Russie n’a pas craint de porter un coup sensible à la prospérité croissante d’Orenbourg : sacrifiant une partie du produit de ses douanes, elle a permis aux Kirghiz et aux Boukhariens de franchir sa frontière européenne, et d’apporter eux-mêmes leurs marchandises à la foire annuelle de Nijni-Novgorod. Elle trouvait à cette concession l’avantage de mettre les marchands asiatiques en contact direct avec la civilisation européenne, de leur donner une idée plus grande et plus précise de l’étendue, de la force et de la richesse de son empire, et d’accroître ainsi le prestige de sa puissance en Orient. Il se trouva que ce changement n’était pas moins profitable aux intérêts de son commerce. La vue des innombrables produits de l’industrie européenne rassemblés à Nijni-Novgorod éveilla chez les Asiatiques des idées nouvelles, leur créa des besoins qu’ils ne soupçonnaient pas, et étendit le cercle de leurs acquisitions. Aujourd’hui ce commerce représente pour les marchands russes un bénéfice annuel de plusieurs millions. Avec le mouvement des échanges s’accrurent et le nombre des caravanes et la richesse de leurs chargemens. La tentation d’arrêter et de piller les marchands devint irrésistible pour les pirates du désert. Ce fut la nécessité de protéger les caravanes et de rétablir la sécurité des communications qui mit la Russie en lutte avec les peuples du Turkestan, et détermina, il y a quinze ans, la désastreuse expédition de Khiva. Les Russes échouèrent misérablement pour s’être aventurés dans le désert avec des forces insuffisantes et sans aucun point d’appui. L’expérience leur a profité, et comme ils avaient à rétablir l’ascendant de leurs armes en même temps qu’à défendre leurs intérêts commerciaux, ils se sont mis à l’œuvre avec une infatigable activité. Ils possédaient déjà sur la côte septentrionale de la Mer-Caspienne, à l’embouchure même de l’Oural, un établissement militaire important : c’était Gourief. Ils en ont formé un autre sur la côte orientale, à l’embouchure de l’Embah, le plus considérable des cours d’eau qui arrosent le pays situé entre la Mer-Caspienne et la mer d’Aral, et ils ont remonté ce fleuve. À partir de l’endroit où l’Embah cesse d’être navigable jusqu’à l’extrémité nord de la mer d’Aral, ils ont creusé une ligne de puits. Autour de chacun de ces puits a été établie une colonie militaire de Cosaques, bien pourvue d’armes et de munitions, et chargée de mettre en culture les terres environnantes, qui se sont trouvées beaucoup plus fertiles qu’on ne supposait. Une armée russe pouvait donc, des bouches de l’Embah, gagner la mer d’Aral sans être exposée à manquer d’eau et de vivres, et à voir ses communications coupées. Un port a été créé sur la mer d’Aral, et on y a construit une flottille qui pourra débarquer un corps d’armée aux bouches du Jihoun, l’Oxus des anciens, et assurer ses approvisionnemens.

Cela n’a point suffi aux Russes, et le succès de cette tentative les a déterminés à la renouveler. À soixante lieues au sud de l’Embah, Ils ont fondé sur la Mer-Caspienne la forteresse d’Alexandrof, et de cette place jusqu’à l’extrémité méridionale de la mer d’Aral ils ont établi une seconde ligne de puits et de colonies militaires. Dix années et un corps d’armée ont été employés à l’exécution de cette entreprise, qui a valu à la Russie la possession complète de toute la partie de la Tartarie comprise entre la Mer-Caspienne et la mer d’Aral. Les Turcomans, qui infestaient ce pays par leurs brigandages, ont été rejetés sur les frontières de la Perse, où la vie nomade ne tardera pas à leur devenir impossible. Rien n’eût été plus facile aux Russes que de s’emparer de Khiva. Une armée partie d’Astrakhan ou de Gourief aurait débarqué à Alexandrof. En une semaine, elle pouvait arriver aux bouches de l’Oxus, qu’elle aurait remonté jusqu’à Khiva, suivie de la flottille de la mer d’Aral, qui aurait porté ses approvisionnemens et son artillerie. Une semblable expédition n’a pas été nécessaire : depuis 1853, le khan de Khiva n’est plus qu’un vassal du tsar. Quiconque est maître des bouches de l’Oxus a tous les Tartares à ses pieds, car ce fleuve est la grande ou plutôt l’unique artère de la Tartarie.

Si les Russes avaient eu pour but unique de s’ouvrir une route vers l’Hindoustan, ils ne se seraient pas bornés à imposer au khan de Khiva un léger tribut et l’obligation de protéger les caravanes ; ils auraient soumis ce prince à leur autorité directe, ils se seraient également assujetti les Boukhariens, afin d’être maîtres de tout le cours de l’Oxus. L’entreprise eût été d’autant plus facile que les barques qui naviguent sur ce fleuve peuvent, au témoignage de Burnes, porter aisément cent cinquante hommes : une flottille serait donc pour une armée européenne l’auxiliaire le plus précieux. L’Oxus est navigable jusqu’à la hauteur de Balkh et de Kulm, c’est-à-dire jusqu’au cœur de l’ancienne Bactriane. Parvenue au confluent de l’Oxus et de la rivière de Kulm, une armée russe se trouverait au pied de la chaîne du Paropamisus, aujourd’hui l’Hindoukoush. Elle pourrait la franchir par le col de Bamian, qui conduit à Caboul, et suivre la rivière de Caboul, qui va se jeter dans l’Indus. C’est par cette voie qu’à deux mille ans d’intervalle, deux conquérans, Alexandre et Nadir-Chah, ont pénétré dans l’Inde.

Il y aurait autant de naïveté à disculper les Russes de tout projet ambitieux que d’injustice à les accuser sans preuves : quelles que soient les vues ultérieures de la Russie sur la Boukharie, on doit reconnaître qu’elle n’a cherché à faire aucun progrès de ce côté depuis la soumission du khan de Khiva. Elle a porté l’effort de sa puissance vers la Chine, dans le pays des Kirghiz de la Grande-Horde, établis au nord et à l’est de la mer d’Aral. Cette mer reçoit sur sa côte orientale un fleuve presque aussi considérable que l’Oxus : c’est le Sir-Darya, l’Iaxartes des anciens. Les Russes ont remonté ce fleuve jusqu’à la ville d’Ak-Metschid, dont ils se sont emparés, et dont ils ont fait une forteresse qu’ils appellent Perovski : ils ont ensuite établi le long du fleuve une chaîne de postes militaires, de façon à couper en deux le pays des Kirghiz et à occuper toutes les routes par lesquelles passent les caravanes qui descendent du sud vers le nord. Il y a trois ans, ils ont porté leurs postes jusqu’à la ville de Tashkend, objet de si longues luttes entre les khans de Khiva et de Kokhand ; enfin, dans le courant de 1857, ils ont amené le khan de Kokhand à se reconnaître leur vassal. Ce dernier succès a mis définitivement sous la surveillance et en même temps aux mains des Russes tout le commerce de la Boukharie, du pays de Balkh, du pays de Kashgar et du Thibet, avec l’Asie septentrionale. Une mission scientifique dans ces contrées a été immédiatement confiée à l’un des fonctionnaires supérieurs de l’université de Moscou, M. Severkof, qui a été chargé d’en étudier les richesses agricoles et minérales. Enfin on annonce qu’une masse de trente mille hommes, composée sans doute en grande partie de Tartares auxiliaires, est réunie sur les bords du Sir-Darya, et que le général russe Katenin se prépare à pénétrer à sa tête dans les monts Moustagh, qui séparent le bassin de la mer d’Aral du grand désert de Gobi et des Tartares tributaires de la Chine. S’agit-il de tenter quelque entreprise contre le territoire chinois, de châtier des tribus de pillards, ou de mettre au pouvoir de la Russie quelque route commerciale encore en dehors de sa surveillance ? Les documens russes se taisent à cet égard.

Ce n’est pas de ce côté seulement que les Russes établissent un nouveau point de contact entre leurs possessions et la Chine. À l’extrémité septentrionale du pays des Kirghiz, entre la grande chaîne des monts Syan-Tchan, couverts de neiges éternelles, et les derniers chaînons du Petit-Altaï, s’étend une mer intérieure qui ne le cède guère en importance à la mer d’Aral : c’est le lac Balkhash ou Tenghiz. Toute la contrée qui entoure ce lac est riche, fertile et bien peuplée, ainsi que la vallée de l’Ili, fleuve considérable qui prend sa source dans la Mongolie, court parallèlement aux monts SyanTchan sur une étendue d’au moins soixante lieues, et se jette dans le Balkhash. Les Russes ont porté jusqu’à ce lac les frontières de la Sibérie méridionale : ils ont créé sur ses bords un port et une place de guerre où stationne toujours un nombreux corps de troupes, et ils ont établi une ligne de postes militaires le long de l’Ili. Une flottille à vapeur sillonne sans cesse le lac et le fleuve, afin d’établir entre tous les forts des communications régulières. La population de ce beau pays ne s’est point soumise sans résistance à la domination moscovite ; mais elle a dû plier devant la supériorité des armes européennes. Aujourd’hui, sous la direction intelligente d’officiers russes, elle se livre à l’agriculture et à l’industrie. C’est ainsi qu’à l’entrée du steppe s’est formée une oasis verdoyante qui est un objet d’ardente convoitise pour tous les nomades dont elle est entourée ; mais ceux-ci sont eux-mêmes menacés dans leur indépendance. La Russie ne se borne point à défendre sa création : les Mongols, enfermés entre la chaîne des postes de l’Ili et les lignes de Cosaques qui gardent le cours de l’Irtisch, ne sauraient se soustraire longtemps à son joug. Ceci nous ramène naturellement à la Sibérie.


III

Après avoir dessiné les sites les plus pittoresques de l’Oural, M. Atkinson pensa à visiter les monts Altaï, dont les cimes gigantesques, les neiges éternelles et les glaciers promettaient de fournir ample matière à ses crayons. La distance était de cinq cents lieues ; il fallait traverser dans toute leur largeur les gouvernemens de Tobolsk et de Tomsk. M. Atkinson accomplit ce voyage en été, et comme tous les Européens qui ont parcouru la Sibérie dans cette saison, il fut frappé de la beauté du pays et de la fécondité du sol. Il avait quitté une des stations de l’Oural, et il suivait à la pointe du jour un plateau assez élevé au pied duquel coulait l’Issetz, dont une ligne de brume blanche indiquait les détours au fond de la vallée : le soleil apparut tout à coup dans sa splendeur, se dégageant des vapeurs du matin avec les mêmes effets de lumière que lorsqu’il sort des eaux de l’Océan. Le voyageur n’avait devant lui à l’orient qu’une plaine sans limites : cette plaine était la Sibérie. Bientôt après il aperçut, à une distance considérable, les dômes et les tours du grand monastère de Saint-Dolomète, qui rappelle le Kremlin par le style et la grandeur de ses constructions, et dont l’église est un des plus beaux modèles de l’architecture gréco-russe. La brise était fraîche et vivifiante, le soleil resplendissait et répandait un charme irrésistible sur toute la nature. Au fond des vallées les paysans étaient occupés à faire les foins, et leurs chants joyeux arrivaient jusqu’au voyageur. À droite et à gauche s’étendaient des forêts de bouleaux et de peupliers, interrompues çà et là par des champs de seigle et de froment de la plus belle apparence. Voilà donc ce pays dont le nom seul est un épouvantail !

La Sibérie n’est tout entière qu’une plaine à peine entrecoupée de quelques collines, et à travers laquelle les grands fleuves qui descendent de l’Altaï se sont tracé des lits larges et profonds. Rien en Europe ne peut donner idée de la beauté de ces fleuves ni du volume de leurs eaux, surtout depuis le commencement de mai jusqu’à la fin de juillet, lorsque les neiges fondent dans la montagne. À cette époque de l’année, l’Irtisch, à peine à la moitié de son cours, et avant d’avoir reçu ses affluens les plus considérables, atteint déjà à une largeur de trois lieues. Une forêt ininterrompue couvre toute l’étendue du pays. De loin en loin, le steppe vient faire une trouée au milieu des bois ; mais dans la Sibérie méridionale le steppe lui-même n’a rien de cet aspect aride et désolé qu’il présente sur les bords de la Mer-Caspienne et de la mer d’Aral. M. Atkinson ne pouvait en croire ses yeux.


« J’avais peine à me persuader, dit-il, que nous traversions le steppe Baratinsky. Je voyais des collines d’une pente agréablement ménagée et couvertes de beaux arbres qui entouraient des prairies étendues : il semblait qu’on fût au milieu d’un immense parc, et, pour compléter l’illusion, j’apercevais des troupeaux de daims sauvages qui bondissaient dans les clairières. La prairie était entrecoupée de hautes futaies, et çà et, là des bouquets de jeunes arbres étendaient leurs rameaux aux endroits mêmes qu’un jardinier paysagiste aurait choisis pour obtenir un bel effet. Dame Nature s’était chargée de décorer le paysage, et, par une judicieuse distribution des bois et de l’eau, avait fait du steppe un parc magnifique. Le sol était couvert de fleurs très variées, parmi lesquelles des géraniums, deux variétés de delphiniums, l’une bleu pâle, l’autre d’un beau bleu foncé, des dianthus blancs ou rouge foncé croissaient en touffes épaisses avec nombre d’autres plantes qui m’étaient inconnues. Je me suis plu souvent à placer en idée, au milieu de ces beaux sites, un château d’une construction noble et simple, en rapport par ses proportions avec les immenses plaines qui m’entouraient. »


La première ville un peu importante que M. Atkinson rencontra sur sa route est Shadrinskoï, située à 2,591 verstes de Saint-Pétersbourg, au milieu d’un beau et riche pays qu’elle domine par sa position. Ses églises en pierre blanche, dont les clochers s’aperçoivent à plusieurs lieues de distance, ses édifices publics avec leurs dômes peints en vert et leurs croix dorées qui reluisent au soleil, contrastent agréablement avec la sombre ceinture de forêts qui entoure la ville. Shadrinskoï, entrepôt des marchandises européennes qui ont franchi l’Oural, est un marché important, et fait un commerce considérable avec toutes les parties de la Sibérie. Aussi de grandes entreprises de roulage s’y sont-elles organisées. On y fabrique beaucoup d’eau-de-vie de grain. Le nombre de vastes magasins et de belles maisons que renferme Shadrihskoï atteste l’activité et la richesse des habitans. D’autres villes, Bezroukova, Toukalinsk, ne sont pas moins prospères ; mais une place beaucoup plus importante pour la Russie est Petropavlovsky, située à l’extrémité du steppe des Kirghiz, sur la ligne de forts et de piquets de Cosaques qui formait la frontière de la Sibérie méridionale, avant que les Russes eussent étendu cette frontière jusqu’au lac Balkhash. Petropavlovsky est le marché principal où les Kirghiz de la Grande-Horde viennent se pourvoir de marchandises russes, d’articles de fer, d’ustensiles de cuivre et de zinc. Ils y amènent des moutons, des bœufs, des chevaux, et apportent en quantités considérables du suif, des toisons, des cuirs. Petropavlovsky est visité tous les étés par plusieurs caravanes qui viennent de Taschkend, et qui échangent également contre des marchandises russes ou européennes les produits de la Boukharie, de Kashgar et du Thibet. C’est pour protéger la marche de ces « caravanes que la Russie s’est rendue maîtresse des rives du Sir-Darya et des bords de la mer d’Aral.

Ce ne sont pas seulement les villes qui présentent les apparences de la prospérité. Les villages de Sibérie n’offrent point l’aspect misérable des villages russes. M. Atkinson fut frappé du contraste dès le premier relai. Le maître de poste vint le recevoir en uniforme, et se montra d’un empressement extrême. La maison de ce fonctionnaire était d’une admirable propreté. Toutes les boiseries et jusqu’aux poutres du plafond avaient été nettoyées : les bancs disposés autour de la salle, les tables, le plancher, tout était blanc et sans une tache. Les gens du logis étaient vêtus d’habits grossiers et insuffisans, mais propres. En Europe au contraire, il n’était guère de station qui n’offrît l’image de la saleté et de la plus horrible misère. Chaque village de Sibérie est protégé par un fossé et une palissade, qui entourent un vaste terrain, quelquefois de sept à huit verstes de diamètre, avec des portes sur la route et un gardien pour les ouvrir et les fermer. C’est à l’intérieur de cette enceinte qu’on fait paître les bestiaux du village et des troupeaux de cochons, d’oies, de canards et de poules. Il n’est point de ménage qui ne possède plusieurs vaches et plusieurs chevaux. Chaque paysan ensemence en blé autant de terre qu’il lui plaît ; le gibier et le poisson abondent sur sa table, et l’hiver il tend des pièges pour se procurer des fourrures. Ces paysans sont presque tous libres, ou du moins ne relèvent que de la couronne. Il n’y a point en Sibérie de noblesse : le tsar est seul maître du sol, et l’on sait qu’en Russie ce sont les serfs des petits propriétaires qui forment la partie la plus misérable de la population.

Une seule chose attriste le regard en Sibérie, c’est la rencontre des convois de forçats qui sillonnent continuellement les routes. Un détachement part tous les lundis matin d’Ekaterinenbourg sous la garde d’un peloton de Cosaques. Les plus coupables ouvrent la marche : ils sont enchaînés et doivent se rendre aux mines de Nertchinsk, à quatre mille verstes de l’Oural ; ils n’arrivent à leur destination qu’au bout de huit mois. Les moins criminels viennent ensuite deux à deux ; leur destination est Irkhoust, et leur voyage ne dure que six mois. Derrière la chaîne suivent des télégas qui portent le bagage, et quelques femmes à cheval qui accompagnent leurs maris en exil. Les forçats ne marchent que deux jours de suite ; ils se reposent le troisième ; ils font de vingt à vingt-cinq verstes par jour de marche. À chaque station, et habituellement hors de l’enceinte du village, est une caserne qui sert à les loger la nuit.

Les distances sont tellement considérables en Sibérie, que l’entretien des routes y est une nécessité de premier ordre : ces routes, encore peu nombreuses, sont généralement bonnes, hormis dans le voisinage des marais, où la pluie les détrempe aisément à cause de la constante humidité du sol. On recourt alors au procédé usité dans l’Oural : on jette des troncs d’arbres en travers du chemin, et les voitures se tirent d’affaire à grand renfort de chevaux. Les télégas du reste sont faits entièrement en bois, sans ressorts, sans même un clou, en sorte qu’avec une planche et des chevilles on peut toujours les réparer. Les stations de relais sont échelonnées à d’assez courtes distances, et sont toujours bien pourvues. Les chevaux sibériens sont petits, mais vigoureux ; ils font régulièrement de trois à quatre lieues à l’heure, et le fouet ne les touche jamais. Nous ne pousserons pas plus loin ces détails sur l’intérieur de la Sibérie et sur ses habitans ; ce sujet a déjà été traité dans cette Revue d’une façon très complète [43] : nous avons hâte d’arriver à l’Altaï, où la Russie a su découvrir de nouveaux élémens de richesse et de puissance [44].

Dès que l’on commence à s’approcher de l’Altaï, on rencontre sur toutes les routes de longues files de chariots qui vont porter du charbon de bois aux usines du gouvernement. Le terrain change de nature et de caractère : il devient de plus en plus sablonneux et s’élève graduellement ; à mesure qu’on a franchi une chaîne de collines, on en découvre devant soi une autre plus élevée. Les rivières deviennent plus rapides, le lit s’en rétrécit, et au lieu de couler au fond de larges vallées, elles sont le plus souvent encaissées entre deux lignes de rochers. Enfin les forêts de peupliers, de bouleaux et de mélèzes, font place à la sombre verdure des pins noirs. À l’entrée de cette région, et presque encore dans la plaine, se trouvent Sousounkoï, où l’on traite le minerai de cuivre, et où on le transforme immédiatement en monnaie pour l’usage de la Sibérie, — la grande usine de Pavlovsky, où l’on affine l’argent, et enfin la ville de Barnaoul, siège de l’administration des mines. Barnaoul est une ville de dix mille âmes, avec une garnison de huit cents hommes environ. Elle est agréablement située sur la petite rivière Barnaulka, qui va se jeter dans l’Obi. Il y a une trentaine d’années, elle ne comptait encore que des maisons de bois : aujourd’hui les rues de Barnaoul sont larges, bien bâties, tirées au cordeau et percées à angle droit. Elle possède trois églises et un hôpital spacieux, bien aéré et bien organisé, où sont reçus tous les ouvriers malades, mais où leurs femmes et leurs enfants ne sont point admis. Le conseil des mines siège à Barnaoul : le gouverneur de Tomsk en a la présidence ; aussi ce fonctionnaire est-il invariablement choisi dans le corps des ingénieurs. Il est astreint à visiter au moins une fois en deux ans toutes les mines et toutes les usines de l’Altaï. Il passe huit mois de l’année à Tomsk à expédier les affaires de son gouvernement, et quatre mois à Barnaoul, où il doit se trouver nécessairement au mois de mai, époque où le conseil des mines tient séance tous les jours pour arrêter les plans de la campagne. Toute proposition doit être portée au conseil, mais elle doit être approuvée ensuite par le gouverneur. Le natckalnik ou directeur en chef des mines réside aussi à Barnaoul : il est responsable de l’exploitation des mines, et sa juridiction s’étend sur tous les fonctionnaires. Il est tenu de visiter une fois par an tous les établissemens de la couronne : hauts fourneaux, forges, usines, mines d’or ou mines d’argent, ce qui l’oblige à parcourir chaque année six mille verstes dans les montagnes, tantôt en voiture, tantôt à cheval, tantôt en bateau, quelquefois sur de simples radeaux abandonnés au cours des rivières. Son autorité est immense : il n’est point dans tout l’Altaï de fonctionnaire ou de paysan qui ne soit soumis à ses ordres. Or le personnel des mines, dans le district qui lui est confié, ne comprend pas moins de 64,000 âmes, dispersées dans la plaine et dans les montagnes. M. Atkinson rend à l’administration minière de l’Altaï, telle qu’il a pu la voir fonctionner, un témoignage qui est le plus précieux des éloges : après avoir parcouru la Sibérie orientale et occidentale et une partie de la Russie, le voyageur déclare que les mineurs de l’Altaï forment la population la plus aisée, la plus propre et la plus comfortable de l’empire. Aucun forçat n’a été encore employé dans les mines de cette région.

Des ingénieurs résident dans chaque usine pour la diriger. De plus, il y a dans la ville de Barnaoul, à la tête de chaque service, des fonctionnaires d’un ordre supérieur auxquels sont attachés plusieurs jeunes ingénieurs. Barnaoul est en effet la meilleure école pratique que l’on puisse imaginer. Tous les ans, au mois de mai, on envoie dans les montagnes sept ou huit de ces jeunes ingénieurs, à la tête chacun de cinquante ou soixante mineurs, et le directeur-général leur assigne à tous une vallée ou une partie de vallée qu’ils doivent explorer. En partant, chaque compagnie emporte sa provision de biscuit noir, de sucre, de thé et d’eau-de-vie de grain ; la chasse et la pêche doivent pourvoir au reste. L’ingénieur qui dirige l’expédition reçoit une carte du terrain qu’il doit étudier, et tout est calculé pour que l’exploration soit faite de la façon la plus sérieuse. Une partie des mineurs est occupée à creuser dans le sol des trous de six pieds carrés qu’ils poussent jusqu’au lit de sable et de gravier qui recèle l’or, et que l’on rencontre ordinairement à une profondeur de cinq à dix pieds. Le sable atteint, on en extrait et on en lave une quantité suffisante pour apprécier le rendement en or ; l’ingénieur enregistre combien d’onces d’or ont été recueillies de 100 pouds (1,800 kilos) de minerai. Un autre trou est creusé cinquante ou soixante pas plus loin, et l’on continue toujours ainsi en remontant la vallée, afin d’être certain de ne laisser échapper aucun filon. L’or retiré de chaque trou est mis à part ; il reçoit une étiquette et un numéro correspondant à celui qui est inscrit sur la carte. Le directeur peut juger par-là si une vallée contient des dépôts d’or d’une suffisante richesse pour qu’il convienne d’en ordonner l’exploitation. Pendant qu’une partie des hommes creusent et essaient le terrain aurifère, les autres explorent les roches à la recherche du minerai d’argent. L’ingénieur recueille en outre des échantillons de tous les minéraux que l’on rencontre, et chaque échantillon reçoit encore un numéro qui permet de reconnaître sur la carte l’endroit précis où on l’a trouvé. Ces recherches prennent fin au milieu d’octobre ; l’ingénieur renvoie alors dans leurs villages les hommes qui l’ont accompagné, à l’exception de deux ou trois qui rapportent avec lui à Barnaoul la collection des échantillons. Une galerie lui est assignée où il doit ranger ces échantillons dans l’ordre des indications qu’il a portées sur la carte ; le directeur des mines vient alors les étudier, et se sert des indications ainsi recueillies chaque campagne pour dresser sur une immense échelle une carte géologique de l’Altaï, qui sera une des plus belles œuvres de la science moderne.

La Russie a établi à Barnaoul un observatoire destiné spécialement à des études de magnétisme et de météorologie : les observations se poursuivent jour et nuit, les résultats en sont consignés par écrit et transmis régulièrement à Pétersbourg. Un laboratoire est consacré à l’essai de l’or et de l’argent, et à toute sorte d’expériences de chimie et de métallurgie. Un muséum contient des échantillons de tous les minéraux de l’Altaï, un herbier des animaux empaillés et quelques antiquités sibériennes. Parmi les fonctionnaires de Barnaoul, il en est qui sont des savans de premier ordre et qui forment de riches collections particulières. Le docteur Gabier, inspecteur des hôpitaux de l’Altaï, mort en 1850, était un naturaliste éminent, en’ relation avec nombre de sociétés savantes ; il possédait une collection de 17,000 insectes.

Les ateliers d’affinage de Barnaoul sont immenses : ils sont conduits par des ingénieurs du plus grand mérite, à qui une longue expérience a révélé tous les secrets du métier. Barnaoul produit tous les ans 250 pouds d’argent fin, c’est-à-dire environ 4,000 kilos ; la production moyenne de toute la région de l’Altaï s’élève à 1,000 pouds. Pour affiner cette quantité d’argent, il faut 50,000 pouds de plomb, et en 1850 Barnaoul reçut seul 12,000 pouds de plomb importé d’Angleterre : depuis cette époque, des quantités considérables de minerai de plomb et de minerai d’argent ont été découvertes dans le steppe des Kirghiz, et aujourd’hui la Russie est affranchie du tribut qu’elle devait payer à l’Angleterre. C’est à Barnaoul que l’on affine tout l’or trouvé en Sibérie, excepté celui que l’on recueille dans les monts Yablonay, au-delà du Baïkal, et qui est fondu à Nertchinsk. Les gisemens d’or sont disséminés sur une très grande étendue de terrain : on en recueille sur les rives de l’Olekma et d’autres rivières dans le voisinage d’Yakoutsk, dans les monts Saïan et dans le gouvernement d’Yénisséi, qui possède quelques-unes des mines les plus riches. Presque toutes sont la propriété de la couronne, qui les fait exploiter par ses paysans. Le lavage du minerai commence dans la première semaine de mai et se termine le 10 septembre ; ce jour-là, tous les ouvriers reçoivent leur paie et sont renvoyés dans leur village, quelques-uns ont à faire jusqu’à 2,000 verstes avant d’arriver. Tous les propriétaires de mines sont obligés d’envoyer leur or à Barnaoul, où ils l’expédient une ou deux fois pendant la campagne. Arrivé à Barnaoul, cet or devient la propriété de la couronne, qui en paie la valeur aux intéressés : il est affiné et mis en lingots pour être transporté à Pétersbourg. Six caravanes chargées d’or et d’argent quittent chaque année Barnaoul sous la garde d’une escorte : quatre en hiver sur des traîneaux, et deux en été par les routes ordinaires. La première caravane d’hiver part au commencement de décembre pour être rendue à Pétersbourg avant la fin de janvier ; les autres suivent à divers intervalles. À l’arrivée à Pétersbourg, l’or et l’argent sont essayés de nouveau par mesure de vérification. L’argent de l’Altaï contient une petite quantité d’or avec une faible fraction de cuivre : la séparation de ces métaux n’a lieu qu’à la monnaie de Pétersbourg. La quantité d’or la plus considérable que la Sibérie ait encore produite en une année est 75,000 livres : une grande partie de la région aurifère dans la Sibérie du nord et la Sibérie orientale n’a point encore été explorée.

L’Altaï ne produit pas seulement de l’or et de l’argent : dans les forges de Tomsky, on fabrique des quantités considérables de fonte et de fer en barre, objet d’échange plus précieux peut-être pour le commerce avec les nomades de la Tartarie et de la Mongolie. Le minerai de fer est de qualité supérieure, et le général Anossof avait entrepris de donner à Tomsky un grand développement et d’y introduire la fabrication de l’acier damassé. À peu de distance de ces forges est la ville de Kouznetsk, marché important pour les fourrures : c’est là que tous les Tartares et les Kalmouks de l’Altaï viennent payer le tribut de pelleteries qu’ils doivent à la Russie. Chaque chasseur ne manque jamais d’ajouter à son tribut les plus précieuses de ses peaux comme présent personnel pour l’empereur. Kouznetsk compte près de trois mille habitans : ce sont en grande partie des Cosaques et des Tartares, et quelques colons russes. Dans les gorges du Korgon, on trouve des jaspes de la plus remarquable beauté, et qu’on extrait par blocs d’une grande dimension. C’est un travail extrêmement pénible : les ouvriers commencent par percer de cinq pouces en cinq pouces des trous d’une certaine profondeur le long du bloc qu’ils veulent détacher ; ils introduisent dans ces trous des poutres en bois de bouleau bien sec, et ils arrosent continuellement ces poutres jusqu’à ce que le bois gonfle et en se dilatant fasse éclater le roc. Ces ouvriers sont expédiés des différens villages de l’Altaï au Korgon ; ils campent dans la montagne depuis le commencement de mai jusqu’à la fin de septembre, et reçoivent pour toute paie des rations de pain noir et de sel, plus 3 fr. 50 cent, par mois. Les blocs de jaspe sont à peine dégrossis sur les lieux : ils sont descendus péniblement jusqu’à la rivière, qui les transporte à Kolyvan, où on les taille en vases et en colonnes. Quelques-uns des jaspes du Korgon taillés à Kolyvan ont figuré à l’exposition universelle de Londres, où ils ont obtenu une des grandes médailles. Kolyvan travaille aussi le porphyre, le quartz et l’aventurine. Cent vingt ouvriers, dont quelques-uns sont de véritables artistes, y trouvent de l’emploi, toute l’année à raison de 4 fr. 50 cent. par mois : c’est de leurs mains que sont sortis les colonnes, les statues et les vases gigantesques qui décorent l’Hermilage et les autres résidences impériales en Russie.

La région des montagnes commence un peu au-dessus de Zmeinogorsk, une des plus riches mines d’argent de la couronne. Les pins noirs qui ont succédé aux peupliers et aux bouleaux font place à leur tour aux cèdres. On voit se dresser devant soi le pic d’Ivanoffsky Belock avec ses neiges éternelles ; au lieu de rivières, on ne rencontre plus que des torrens qu’on ne saurait traverser sans danger, et à partir de la mine de Riddersk il est impossible de voyager autrement qu’à cheval. Partout les autorités russes mettaient à la disposition de M. Atkinson vingt chevaux et quinze hommes, dont dix portaient des haches et les autres des fusils ; un Cosaque commandait cette escorte, qui donnait au voyageur l’air d’un chef de brigands. De distance en distance, on rencontre dans les vallées de petits villages où règne l’aisance. Chaque ménage possède des chevaux et des vaches qui trouvent abondamment à paître dans les environs du village ; les flancs des montagnes fournissent assez de foin pour la provision d’hiver. Les paysans récoltent du seigle et du blé ; ils ont de nombreuses ruches qui leur donnent un miel exquis ; ils font des conserves et des liqueurs avec les fruits sauvages et les baies de plusieurs arbrisseaux ; enfin ils ont droit de chasse et de pêche. Ils ont donc tout le nécessaire de la vie et quelques-unes de ses superfluités ; il ne leur manque que la liberté. L’autorité du tsar les suit jusqu’au fond de ces gorges presque inaccessibles : on sait le nombre et l’âge des habitans du moindre village. De temps en temps un ordre arrive, et quelqu’un des jeunes gens est obligé de se rendre dans une mine, éloignée peut-être de mille verstes, pour y travailler des mois, souvent des années, à raison de moins de six sous par jour : trop heureux encore de n’être point enrôlé dans l’armée, car alors il serait presque assuré de ne jamais revoir le lieu de sa naissance. Malgré la perspective de ces séparations cruelles, les habitans de l’Altaï ne se plaignent point de leur sort. M. Atkinson fut reçu au village de Poperetchnaia par un vieillard dont le fils avait été désigné pour l’accompagner dans une de ses excursions ; c’était un véritable patriarche, dont la tête et la physionomie auraient pu servir de modèle pour un des évangélistes : une longue barbe grise encadrait une mâle figure qui respirait la santé et le bonheur. Il avait pour tout vêtement un pantalon de toile bleue enfermé dans des bottes qui montaient jusqu’aux genoux, et par dessus une chemise ou une blouse blanche serrée autour de la taille par une ceinture rouge. L’hiver, on ajoute à ces vêtemens une peau d’agneau ou une peau de loup. Sa femme portait une chemise de toile blanche, une jupe plissée rose, un mouchoir rouge sur la tête, des souliers, mais point de bas. C’était une femme d’un air respectable et intelligent, et qui tenait sa maison dans un ordre parfait. Les boiseries, les bancs, les tables, les planchers étaient fréquemment frottés avec de l’écorce de bouleau et du sable sec, ce qui les faisait reluire : tout indiquait dans ce ménage l’abondance et le bien-être. Les villages ne dépassent point une certaine zone de la région montagneuse ; au-delà, on ne rencontre que des Kalmouks, dont la chasse est le métier, qui, l’été, conduisent leurs troupeaux paître sur les cimes des montagnes, et les ramènent en automne dans les vallées, où ils passent l’hiver.

Après avoir exploré le versant nord de l’Altaï, M. Atkinson voulut connaître le versant sud, et fut tout surpris de ne plus trouver que de maigres arbrisseaux au lieu des forêts de cèdres dans lesquelles il avait erré. Le versant méridional de l’Altaï est entièrement dépouillé d’arbres, ce que l’on explique par l’action dévorante et la violence des courans atmosphériques qui, avant d’arriver à cette région, ont passé sur le steppe et les nombreux lacs salés qui y entretiennent la désolation. M. Atkinson traversa l’Altaï par les passes de Khalsoun, au milieu de paysages dont il ne peut rendre l’aspect grandiose et l’infinie variété. Du sommet du Khalsoun, le voyageur put contempler en face de lui la masse énorme du Biélouka, qu’il devait gravir quelques années plus tard : ce géant de l’Altaï élevait jusqu’aux nues ses deux pics couverts de neiges éternelles et ses glaciers immenses ; il dépassait de beaucoup tout le reste de la chaîne, quoique un grand nombre des pics qui l’entouraient portassent également une couronne de neige. Au-dessous de ceux-ci s’étendait à perte de vue, comme une mer de montagnes, tout le versant méridional de l’Altaï, dont les derniers chaînons auraient pu être pris pour une vapeur légère à l’extrémité de l’horizon, si quelques aiguilles, resplendissant aux feux du soleil, ne s’étaient clairement détachées.

En descendant ce côté de l’Altaï, M. Atkinson arriva aux mines d’argent de Zirianovsky, situées à quelques verstes seulement de la Mongolie chinoise et du steppe des Kirghiz. Ce sont les mines les plus importantes et les plus productives de l’Altaï : le minerai y est d’une richesse extrême ; les filons qui rendent le plus se trouvent à trois cents pieds au-dessous du sol ; il en est même que l’on poursuit jusqu’à une profondeur de cinq cents pieds. Le principal obstacle que rencontrent les mineurs est la quantité d’eau qui les inonde sans cesse, et qu’ils expulsent avec des pompes grossièrement construites. Le minerai n’est point travaillé à Zirianovsky : deux mille chevaux sont employés toute l’année à le transporter dans de petites charrettes à cent verstes plus loin, au pristan de Verchnayan, où il est embarqué sur l’Irtisch, qu’il descend jusqu’à Oust-Kamenogorsk. Là il est débarqué et chargé de nouveau sur des voitures qui le conduisent à Barnaoul, à une distance de six cents verstes. Ces transports multipliés, qui paraissent accroître inutilement les frais, ont pour cause un fait physique dont la science donnera peut-être un jour l’explication. Il ne croît point d’arbres dans les environs des gîtes d’où s’extrait le minerai d’argent ; le combustible manque donc à Zirianovsky, comme à Zmeinogorsk, comme à Salaier et dans toutes les autres mines : de là l’obligation de conduire le minerai à Barnaoul, où il est traité au charbon de bois. Dans les premiers temps de l’exploitation, il semblait que les forêts de l’Altaï fussent inépuisables ; on les coupait donc à blanc, et des arbres gigantesques étaient consumés pour faire du charbon. On ressent aujourd’hui les tristes effets de cette imprévoyante prodigalité : quelques usines sont obligées de faire venir leur bois et leur charbon de forêts éloignées de cinquante ou soixante verstes. Toutes les forêts sont maintenant aménagées régulièrement, et placées sous la surveillance de gardes généraux formés à l’école des eaux et forêts de Pétersbourg. On a commencé en outre à rechercher les gisemens de charbon de terre. Par un hasard heureux, une mine de houille a été découverte dans les environs de la mine d’argent de Salaier, et des essais ont été faits pour employer le combustible ainsi obtenu à traiter le minerai sur place. Il n’est pas douteux d’ailleurs que la houille ne se rencontre en abondance au pied du versant nord de l’Altaï : en descendant le Tom, M. Atkinson arriva dans un endroit où le fleuve, profondément encaissé, coupait vraisemblablement un des plus riches bassins houillers qui existent au monde. On apercevait à jour, affleurant presque au sol, une couche de houille de douze pieds d’épaisseur reposant sur un lit de grès gris et jaune épais de huit pieds ; venait ensuite une seconde couche de houille d’une épaisseur de dix pieds, reposant également sur un second lit de grès, au-dessous duquel on voyait poindre, presque au niveau de l’eau, une troisième couche dont la profondeur n’est pas connue. Un peu plus bas, sur le même fleuve, M. Atkinson vit une couche de houille qui dépassait de trente-cinq pieds le niveau de l’eau. Ce sont là des richesses dont la Russie saura tirer parti.


IV

L’Irtisch, qui transporte à Oust-Kamenogorsk le minerai de Zirianovsky, sert, pendant la plus grande partie de son cours, de limite à la Sibérie méridionale ; mais cette rivière n’est plus la véritable frontière de la domination russe. Depuis longues années, tous les Kirghiz-Kaisaks, qui étaient demeurés en Sibérie, ont été rejetés au-delà du fleuve, avec interdiction de le traverser. Une route militaire suit la rive sibérienne ; de distance en distance sont échelonnées des forteresses, dont la plus importante est Kochbouchta, et des stations de Cosaques. Ces stations sont de véritables colonies. Les Cosaques sont établis avec leurs femmes et leurs enfans dans des villages palissadés : ils ne sont assujettis à aucune autre obligation que de défendre le passage du fleuve. Ils ont droit exclusif de pêche dans l’Irtisch et dans les cours d’eau qui y aboutissent, avec droit de chasse dans les montagnes. Ils cultivent du froment et du seigle, et récoltent dans leurs jardins des légumes de toute sorte, des concombres et des melons ; ils ont des ruches en grand nombre et sont autorisés à faire le commerce avec les Kirghiz. Aussi vivent-ils dans la plus grande aisance, et quelques-uns d’entre eux possèdent jusqu’à cinq cents chevaux. De temps en temps, un colonel visite les stations pour s’assurer que l’ordre y règne, et que les Cosaques tiennent leurs armes en bon état.

On comprend aisément quelle fascination le sort heureux du Cosaque comfortablement établi dans une maison propre et bien tenue, entouré de jouissances inconnues au nomade, doit exercer sur les Kirghiz et les Changariens que la Russie a rejetés dans le steppe. L’indépendance devient d’ailleurs chaque jour plus difficile à ce peuple, maintenant qu’il se trouve enclavé entre l’Irtisch et la ligne des postes russes nouvellement établis sur le lac Balkash et sur l’Ili. Aussi peut-on les considérer désormais comme des sujets de la Russie. Déjà l’appât d’un faible salaire suffit pour en attirer un certain nombre dans les mines de l’Altaï, où ils viennent travailler l’été, et qu’ils quittent au mois d’octobre pour retourner chez eux. Ils sont contraints de se former en caravanes pour se défendre contre leurs compatriotes, qui guettent leur retour afin de les attaquer en chemin et de les dépouiller. M. Atkinson a fait plusieurs excursions dans le steppe, accompagné de deux ou trois Cosaques de la frontière, dont la présence était pour lui une protection suffisante, et dont les moindres injonctions étaient exécutées avec empressement.

Le dernier poste russe sur l’Irtisch est le fort Narym, gardé par des Cosaques et bâti au confluent de la Narym et de l’Irtisch, à sept ou huit verstes de Zirianovsky. La Narym et les monts Kourt-Chume, d’où elle descend, servent de limites aux possessions russes : au-delà s’étendent à l’orient les plaines de la Mongolie chinoise. M. Atkinson a parcouru une grande partie de la Mongolie, depuis la Narym jusqu’à l’entrée du pays des Khalkas, où aucun autre Européen n’a encore pénétré. Le récit de ses aventures dans cette contrée forme même la portion la plus agréable de son livre. Nous n’y ferons cependant presque aucun emprunt. Les relations du père Huc et des autres voyageurs qui ont traversé la Tartarie ont suffisamment fait connaître la vie des nomades et les mœurs de la tente. Les Mongols mènent la même existence que les autres peuples pasteurs de l’Asie centrale : ils en ont les vertus et les vices, l’hospitalité et la mauvaise foi. Ils accueillent un hôte cordialement, et le lendemain se mettent à sa poursuite pour le dépouiller. Seulement, habitant un climat plus chaud et voisin de la Chine, ils remplacent dans les jours de fête les peaux de mouton et les grossiers tissus de laine par des étoffes de soie richement brodées ; ils connaissent l’usage du thé et du sucre, et quelques raffinemens de la civilisation chinoise ignorés des autres nomades.

La plupart des cartes géographiques représentent parallèlement à l’Altaï sibérien une longue chaîne de montagnes, supposée d’une grande élévation, qu’on appelle Grand-Altaï, et qui couperait en deux une partie de la Mongolie. Les explorations de M. Atkinson lui ont démontré que cette chaîne n’existe pas : la Mongolie n’est traversée que par une ligne de collines qui n’atteignent jamais à une assez grande élévation pour mériter le nom de montagnes, et qui courent transversalement à la direction du prétendu Grand-Altaï. Les géographes ont été induits en erreur par des récits qui s’appliquaient à la grande chaîne des monts Syan-Tchan, placée beaucoup plus au sud, et qui sépare la Mongolie et la Changarie du grand désert de l’Asie centrale. C’est à cette chaîne des Syan-Tchan, dont une grande partie est couverte de neiges éternelles, qu’appartiennent le Bogda-Oola, un des pics les plus élevés de l’univers, et les volcans Pe-shan et Ho-theou. Pendant que les monts Alatou, un des rameaux des monts Syan-Tchan, se détachent vers le nord, dans la direction du lac Balkash, et comptent des pics élevés de 15,000 pieds au-dessus du niveau de la mer, le reste de la chaîne s’abaisse à mesure qu’elle se prolonge vers l’orient, et finit à l’état d’insignifiantes collines au milieu du désert. Comprises entre deux grandes chaînes de montagnes, les plaines de la Mongolie, d’où Tamerlan et Genghiz-Khan précipitèrent de si formidables invasions sur le reste de l’Asie, n’offrent point le caractère de désolation qu’on est trop porté à leur attribuer. Il ne faut point les confondre avec le Gobi, ou désert auquel elles confinent, et dont les prolongemens les envahissent sur quelques points. Elles renferment des richesses minéralogiques assez précieuses, et l’on y rencontre assez fréquemment, sous la forme de ruines qui inspirent aux Mongols une frayeur superstitieuse, les traces irrécusables d’une civilisation entièrement effacée. La qualité des eaux règle dans toute la Mongolie la condition du sol. Les rivières qui descendent des montagnes, ne trouvant aucune issue vers la mer, finissent toutes par former un lac dont le niveau est maintenu à une hauteur constante par l’évaporation due aux feux d’un soleil ardent : il suffit de gravir une hauteur pour voir scintiller à l’horizon quinze ou vingt de ces lacs, dont quelques-uns ont une étendue considérable. L’eau est-elle douce, les bords de la rivière et du lac auquel elle aboutit sont fertiles et couverts d’une végétation luxuriante, les coteaux sont revêtus de bois où abondent les sangliers, les gazelles et les loups. L’eau est-elle saumâtre ; elle formera un lac salé perdu dans une ceinture de roseaux, et autour duquel s’étendra une plaine aride, privée de toute végétation.

Les chefs mongols prennent tous le titre de sultan ; il en est qui comptent par milliers le nombre de leurs chevaux et de leurs chameaux, et par centaines de mille le nombre de leurs moutons. Ils font dresser devant leur tente plusieurs lances garnies de banderoles suivant le nombre de cavaliers auxquels ils commandent, et quelques uns d’entre eux prétendent à une origine illustre. Sultan-Ali-Iholdi, que visita M. Atkinson, se disait issu de Tamerlan, et entretenait dans son aoul un ménestrel chargé de célébrer les exploits de sa race. Sultan-Sabeck et Sultan-Baspasihan portaient à leur bonnet une plume de hibou pour constater leur descendance de Genghiz-Khan. Chaque chef a un marchand accrédité auquel il cède ou confie un certain nombre de chevaux et de moutons : le marchand les conduit en Chine à ses risques et périls, et rapporte en échange des étoffes de soie, des tapis de la Boukharie, des vases de porcelaine, du thé, du sucre et des confitures sèches. Ces rapports de commerce sont à peu près les seuls que les chefs mongols aient avec la Chine. Au milieu du XVIIIe siècle, sous l’empereur Kien-Longu, les Mongols ont dû se reconnaître tributaires de l’empire chinois ; mais la prompte décadence de la dynastie mandchoue a rendu depuis bien des années leur sujétion purement nominale. Séparés de la Chine proprement dite par le désert, les Mongols n’ont dans leur voisinage que les colonies pénales établies par les Chinois au pied des Syan-Tchan : beaucoup des criminels de ces colonies s’enfuient dans les montagnes, où ils s’associent pour se livrer au brigandage, et ils deviennent pour les Mongols, dont ils attaquent les villages et enlèvent les troupeaux, un légitime objet de haine et de terreur. Quant à l’empereur, son autorité est absolument inconnue. En revanche, l’influence russe commence à pénétrer parmi ces nomades. Sultan-Boulania avait rendu visite au gouverneur-général de la Sibérie occidentale, et quand M. Atkinson lui eut remis une lettre du gouverneur, il fit écrire par son mullah ou prêtre un passeport qui devait assurer au voyageur la protection de plusieurs sultans de la Grande-Horde. Sultan-Souk recevait une pension de la Russie ; il montrait avec orgueil un habit rouge, une médaille d’or et un sabre qui lui avaient été envoyés par Alexandre Ier. Il se para de ces dons précieux quand M. Atkinson voulut faire son portrait. Il avait reçu dans une expédition de brigandage un coup de hache qui lui avait fendu le nez : il recommanda au voyageur de ne point reproduire la cicatrice, de peur que l’empereur, s’il venait à voir ce portrait, ne découvrît que son pensionnaire était retombé dans les habitudes de pillage auxquelles il avait promis de renoncer.

C’est le commerce qui a mis en relation avec la Russie les Mongols orientaux ou Khalkas, qui sont séparés cependant de la Sibérie par les monts Saïan, ces Alpes de l’Asie septentrionale, qu’on met trente jours à franchir. Les Khalkas, qui hivernent autour du lac Kossogol, passent l’été dans les montagnes à faire paître leurs troupeaux et à poursuivre le gibier. Ils ont découvert des passes par lesquelles ils se rendent sur le versant nord de la chaîne, et redescendent dans le gouvernement d’Irkoutsk et jusqu’aux environs du Baïkal. Un commerce d’échanges s’est établi entre eux et les Cosaques : de petites foires se tiennent à des intervalles réguliers dans la montagne ; les affaires y sont débattues avec gravité et s’y traitent avec une probité rigide. Les paysans sibériens apportent des fourrures et les pierres précieuses qu’ils trouvent sur les bords des torrens, spécialement des lapis-lazuli, fort recherchés des Chinois. Les Khalkas leur fournissent en échange des étoffes de soie et de velours, unies ou brodées, du sucre, du thé et des porcelaines. Quelques jours sont consacrés à des réjouissances mutuelles, et chacun retourne dans son pays. La Russie a mis à profit ces relations pour étendre son influence parmi les Mongols, et il paraît que le gouverneur général de la Sibérie orientale, le général Mouravief, a réussi, l’année dernière, à amener toutes les tribus des Khalkas à se reconnaître vassales de la Russie. Les Khalkas orientaux, voisins des provinces les plus peuplées de la Chine, étaient assujettis à un tribut : la Russie a offert, moyennant un tribut beaucoup moins considérable, de les affranchir des exactions des autorités chinoises et de protéger leur territoire. Elle a fait appel à leur intérêt, mais elle a été surtout servie par leurs rancunes nationales. La tradition a conservé parmi les Khalkas le souvenir des exploits de leur race : dans leurs chants, dont le père Huc a fait connaître quelques fragmens, ils invoquent Tamerlan et lui demandent de venir se mettre encore une fois à leur tête. Ils se souviennent que sous Genghiz et sous Kublaï ils ont conquis la Chine et régné dans cet empire, dont ils sont aujourd’hui tributaires. Ils regardent comme des parvenus et comme des usurpateurs les Mandchoux, dont la puissance ne date que du XVIIe siècle, et dont ils sont séparés par la langue et par la religion. C’est donc une humiliation pour eux de voir la Chine au pouvoir d’une race inférieure, qu’ils détestent et qu’ils méprisent, et dont cependant ils ont eu à porter le joug pendant près d’un siècle. Si la Russie, par des promesses et par des pensions libéralement distribuées parmi les chefs, a obtenu l’allégeance des Khalkas, ainsi que des renseignemens affirmatifs l’annoncent, il ne lui sera pas difficile de les jeter sur la Chine, et elle trouvera parmi eux des auxiliaires empressés et formidables. On évalue en effet leur nombre à six cent mille familles, ou environ quatre millions d’âmes : le pays qu’ils occupent a une étendue à peu près égale à celle de la France.

L’entrée des Khalkas dans l’alliance russe date de la tournée que le général Mouravief a faite en 1857 dans les districts au-delà du lac Baïkal et dans les établissemens du fleuve Amour. Cet officier-général, un des hommes les plus remarquables que la Russie ait produits, à peine en possession du gouvernement de la Sibérie orientale, a voulu que son administration fût le point de départ d’une ère nouvelle pour ces contrées lointaines. Il a donné une vive impulsion à la colonisation, et en 1857 il a créé deux villes nouvelles, Werchnolensk et Balagansk dans le district d’Irkoutsk, qu’il a dotées de marchés et d’édifices publics. Irkoutsk est devenue par ses soins une grande et belle ville, offrant toutes les recherches et toutes les commodités des cités européennes, pourvue de bazars bien approvisionnés, d’hôtels, de cercles et de cafés. Toute protection et toutes facilités ont été assurées au commerce sibérien, et malgré les troubles intérieurs de la Chine, jamais il ne s’est conclu plus d’affaires à Kiachta : il s’y est vendu en 1857 cent trente mille caisses de thé, chiffre qui n’avait jamais été atteint. Une preuve manifeste de la prospérité extraordinaire de la Sibérie, c’est le petit nombre des exilés politiques qui ont profité de la dernière amnistie. Le général Mouravief avait cependant été autorisé à faire payer à chaque exilé qui voudrait retourner en Europe 150 roubles argent pour ses frais de voyage : très peu ont usé de la permission qui leur était accordée. Il en est sans doute qu’aucun lien ne rattache plus à leur pays natal, et qui se sont créé une famille nouvelle et une seconde patrie ; mais la plupart ont été retenus par les chances de fortune qui s’offrent à eux en Sibérie Ils ont été, malgré eux, les pionniers de la civilisation dans ces contrées déshéritées, et ils sont les premiers à recueillir les fruits des industries nouvelles qu’ils y ont introduites. L’agriculture, le commerce ou l’industrie ont largement récompensé les efforts de tous ceux qui ont cherché dans le travail une consolation à l’exil : les fortunes de 5,000 roubles argent ne sont pas rares parmi eux, et il en est de beaucoup plus considérables. Un Polonais, nommé Palevski, qui avait des connaissances mécaniques assez étendues, est devenu le principal intéressé dans l’exploitation de riches mines de cuivre ; il a établi un service de bateaux à vapeur sur l’Irtisch et sur l’Obi, et il a une part considérable dans la propriété des navires qui sillonnent aujourd’hui ces deux cours d’eau.

Un des obstacles aux progrès de la colonisation dans la Sibérie orientale est la cherté excessive de certains articles que nous sommes habitués à ranger parmi les nécessités de la vie. M. Atkinson, en visitant les magasins de Barnaoul, fut étonné du prix extravagant auquel se vendaient tous les objets de provenance européenne, et cependant Barnaoul était en communication régulière avec les entrepôts de l’Oural, et par eux avec l’Europe. C’était bien pis dans les districts orientaux : à mesure qu’on se rapprochait de l’Océan-Pacifique, le prix de toute chose allait augmentant dans des proportions fabuleuses. C’est ainsi qu’à Irkoutsk on s’estimait heureux, en 1856, de ne payer le sucre que 4 francs la livre. Ce mal paraissait sans remède. La Russie possède bien un port, Ochotsk, sur l’Océan-Pacifique ; mais le golfe d’Ochotsk est fermé par les glaces jusqu’au mois de juillet, et ne demeure point ouvert pendant plus de deux mois et demi. Eût-il été libre pendant un temps plus long, il n’aurait pu servir à établir des communications faciles avec le monde civilisé. Tous les grands fleuves de la Sibérie coulent du sud au nord, c’est-à-dire dans une direction parallèle à la mer, et le long de la côte s’étend une chaîne de montagnes assez élevées. La route qui conduit d’Irkoutsk à Ochotsk, en traversant toute la Sibérie orientale, coupe donc transversalement toutes les grandes vallées du pays ; elle doit franchir toutes les chaînes qui les séparent et dont quelques-unes deviennent impraticables l’hiver, précisément dans la saison où les transports devraient être plus faciles. Le commerce essayait en vain de lutter contre les obstacles que la nature elle-même opposait à son développement. Aussi les Russes ont-ils de tout temps jeté un regard de convoitise sur le bassin de l’Amour. Ce fleuve, un des plus grands du monde, et que les plus gros vaisseaux de guerre remontent jusqu’à une distance considérable, court de l’ouest à l’est, dans une direction perpendiculaire à celle que suivent tous les fleuves sibériens ; c’est seulement à l’approche de l’Océan-Pacifique qu’il fait brusquement un coude, et coule du sud au nord pour se jeter dans le détroit qu’on appelle la Manche de Tartarie, qui communique avec la mer du Japon, et qui reste presque constamment libre. Un de ses affluens, la Chilka, prend sa source dans les monts Saïan, non loin du lac Baïkal, et passe à Nertchinsk ; un autre, la Zeïa, a sa source beaucoup plus au nord encore, dans le gouvernement d’Yakoutsk. L’Amour et ses affluens offraient donc, au prix d’un détour, une route naturelle et facile entre la Sibérie orientale et l’Océan-Pacifique. Depuis longues années, les Russes ont occupé la vallée supérieure de l’Amour, qui confine au pays des Khalkas ; mais un traité conclu avec la Chine au XVIIIe siècle, et dont Klaproth a donné la traduction, leur interdisait la navigation du fleuve. Ce traité a été longtemps observé ; mais la nécessité d’ouvrir aux provinces sibériennes des débouchés vers l’Océan-Pacifique était tellement impérieuse que la Russie, dans le cours des dernières années, avait fait commencer l’exploration du fleuve. L’escadre anglo-française, pendant la guerre de Crimée, chercha vainement aux bouches de l’Amour des établissemens russes : ces établissemens n’étaient alors qu’à l’état de projet. Cependant, si l’on n’avait point encore mis la main à l’œuvre, les études étaient terminées et tous les préparatifs étaient faits. À peine la conclusion du traité de Paris avait-elle rendu à la Russie la liberté de ses mouvemens, que la frontière sibérienne fut brusquement portée jusqu’aux rives de l’Amour, et qu’une moitié de la Mandchourie se trouva enclavée dans les possessions russes. Une forteresse fut créée, sous le nom de Strelotschnaïa, au confluent de l’Argoun et de la Chilka, qui par leur réunion forment l’Amour, et une autre aux bouches mêmes du fleuve, sous le nom de Nicolaïef : des stations de Cosaques furent établies le long du fleuve, et une route militaire fut commencée immédiatement pour les relier entre elles.

Au mois de novembre 1856, la garnison de Nicolaïef entendit pour la première fois résonner les sonnettes de la poste russe, et vit entrer le premier téléga. C’était le général Kagakevitch qui arrivait en tournée d’inspection. Quelques jours après, un bâtiment américain, l’Europa, débarquait à Nicolaïef les machines et les coques démontées de deux petits bateaux à vapeur destinés à naviguer sur le Haut-Amour. Ces deux bateaux furent montés et garnis de leurs machines pendant l’hiver : le plus grand, appelé Amour, est de la force de soixante-dix chevaux ; le second, appelé Lena, est de la force de trente-cinq chevaux et ne tire que trois pieds et demi, ce qui lui permet de remonter l’Amour jusqu’à Strelotschnaïa. En même temps deux autres bateaux à vapeur étaient construits sur la Chilka par les ateliers du gouvernement à Nertchinsk. Dans son voyage d’essai, en juillet 1857, la Lena a transporté des voyageurs et des marchandises de Nicolaïef à Strelotschnaïa en trente jours, avec la certitude de pouvoir réduire à vingt jours la remonte du fleuve dans les voyages suivans. L’Amour ne put d’abord dépasser le confluent de la Zeïa à cause du manque d’eau ; mais la fonte des neiges, en grossissant le fleuve, lui permit de continuer sa route. Les expéditions de ces deux navires ont été extrêmement fructueuses. On n’avait pas perdu de temps en effet pour appeler le commerce à Nicolaïef : ce port a reçu en 1857 des navires venus de Hong-Kong, de San-Francisco et de Hambourg, avec des cargaisons évaluées à deux millions, et un grand nombre de barques japonaises. Toutes les marchandises y sont devenues immédiatement trois fois moins chères qu’à Irkoutsk, et les importateurs, en les dirigeant aussitôt sur la Sibérie orientale, à bord de l’Amour et de la Lena, ont réalisé des bénéfices considérables. Les bateaux à vapeur ont rapporté à la descente de riches cargaisons de fourrures, en sorte que déjà les élémens d’un commerce régulier et lucratif sont acquis. Ainsi, en moins de quatre années, une province a été ajoutée à la Russie, des forteresses ont été bâties, un port créé, la régularité des communications assurée par une route et par un service de bateaux à vapeur, une voie nouvelle ouverte au commerce, et tandis que la Sibérie payait moins cher ce qu’elle achète à l’Europe, elle a conquis une voie d’écoulement plus facile et plus prompte pour ses propres produits, affranchis de transports onéreux.

De semblables résultats, obtenus en si peu de temps, avaient une portée trop haute pour ne pas frapper tout esprit politique. Le général Mouravief, qui les avait entrevus dès son arrivée en Sibérie, et qui, dans une rapide visite à Pétersbourg en 1856, s’était assuré des moyens d’action considérables en hommes et en argent, a consacré tout l’été de 1857 à vérifier par ses propres yeux les progrès déjà accomplis, à préparer ce qui restait à faire. Au retour de cette inspection, il a pris immédiatement la route de Pétersbourg, où il est arrivé en novembre de la même année. Il a exposé au tsar l’insuccès de la mission confiée à l’amiral Putiatin, la certitude d’une guerre avec la Chine, qui ne peut se laisser ravir, sans essayer de la défendre, la moitié d’une province qui a été le berceau de sa dynastie, enfin la nécessité non-seulement de conserver, mais de développer les établissemens formés sur les bords de l’Amour. Il a fait voir la Sibérie orientale condamnée à languir au milieu de sa ceinture de montagnes et de glaces éternelles, appelée au contraire à l’avenir le plus brillant et le plus rapide, si on lui ouvre vers le monde civilisé cette route que la nature a pris soin de tracer elle-même ; il a montré les moyens d’action tout prêts, l’exécution facile, l’occasion opportune. Les rapports du général Mouravief, confirmés de tous points par le témoignage du général Korsakof, feldataman des Cosaques établis au-delà du Baïkal, arrivé à Pétersbourg presque en même que le gouverneur général, ont porté la conviction dans l’esprit du tsar. Les résolutions prises par le gouvernement russe se sont trahies dans le langage de ses organes semi-officiels, et surtout dans un article significatif de l’Abeille du Nord. « La Chine, disait l’écrivain russe, est un empire trop étendu pour qu’il puisse lui être permis plus longtemps de mener une existence isolée, et de s’interdire tout rapport même avec les états qui, par leur organisation commerciale ou la contiguïté de leurs frontières, ont le plus de droits à entrer en relations avec elle. Le génie de l’activité européenne réclame à grands cris qu’elle entre enfin dans le cercle de son action. Les états civilisés ont trop le sentiment de leur dignité et de leur puissance pour demeurer plus longtemps indifférens aux refus obstinés que fait la cour de Pékin de nouer aucune sorte de relations avec l’Europe et l’Amérique : ils le peuvent d’autant moins que le Japon, mieux inspiré, n’a attendu pour abaisser ses barrières l’emploi d’aucun moyen de coercition. D’après les dernières nouvelles, la Chine persiste dans son obstination. On n’aura donc point lieu d’être surpris si la Chine devient avant peu le théâtre d’événemens remarquables et du plus haut intérêt pour l’Europe. »

Cette prédiction menaçante est aujourd’hui en voie d’accomplissement. Le général Mouravief est retourné dans son gouvernement avec des pouvoirs discrétionnaires, et toutes les troupes qui étaient dans la Sibérie occidentale ont été dirigées immédiatement au-delà du lac Baïkal. L’amiral Putiatin avait été chargé d’offrir à la cour de Pékin le secours d’une armée russe contre les rebelles, en échange de la cession du territoire de l’Amour. Le général Mouravief a été autorisé à imposer à la Chine cette cession et l’ouverture de ses frontières, fallût-il porter la guerre au cœur de l’empire du Milieu, fallût-il même renverser la dynastie régnante. Les mandarins de la Mandchourie ont fait sommation aux Russes d’évacuer le territoire de l’Amour ; sur le refus de ceux-ci, ils ont rassemblé des troupes, ils ont attaqué et détruit quelques-unes de leurs stations. Le général Mouravief a enjoint aux Cosaques d’évacuer toutes les stations et de se concentrer sur deux ou trois points principaux ; lui-même réunit des forces considérables pour être prêt à entrer en campagne avec une armée dès le retour du printemps, et il a envoyé à l’amiral Putiatin l’ordre de coopérer avec son escadre aux entreprises des flottes anglaise et française. Comme il est à croire que le général Katenin n’a point rassemblé, sans un but déterminé, un corps de trente mille hommes en Tartarie, la Chine, déjà déchirée par la guerre civile, peut se trouver envahie de trois côtés à la fois. Nous ne savons s’il entre dans les vues de la Russie d’opérer une révolution en Chine ; nous croyons avoir établi qu’elle en a les moyens.

Ainsi va toujours croissant en étendue et en puissance cet immense empire qui touche à toutes les mers et possède une partie de tous les continens. Faut-il voir seulement dans ces continuels progrès de la domination russe le triomphe de la politique humaine ? N’y faut-il pas reconnaître plutôt un secret dessein de la Providence, qui prend tour à tour les puissans et les faibles pour instrumens de ses volontés ? Si la Russie mérite d’être arrêtée et combattue lorsque, poussée par la passion de l’agrandissement, elle veut établir ses avant-postes en Allemagne ou à Constantinople, au cœur de cette Europe dont elle est la dernière-née, on doit au contraire applaudir sans réserve à ses succès en Asie, car chacun de ses pas en avant est une victoire de l’intelligence humaine sur la nature, une conquête de la civilisation sur la barbarie.


CUCHEVAL-CLARIGNY.
ZOBEÏDEH
SCENES DE LA VIE TURQUE

SECONDE PARTIE



I. — NAFIZE ET IBRAHIMA.

Après le mystérieux événement qui avait attristé sa maison, Osman-Bey ne fut pas longtemps à reprendre quelque empire sur lui-même. La surprise l’avait poussé à des démonstrations peu convenables, et il en eut d’autant plus de regret qu’il savait trop combien il serait dangereux pour les bonnes mœurs de son harem d’y laisser croire qu’une esclave infidèle y pût laisser quelque souvenir. Osman fit donc de louables efforts pour retrouver la gravité sereine qui le distinguait d’habitude ; mais s’il en retrouva les dehors, ce fut aux dépens de sa tranquillité intérieure. Soit qu’il se reprochât la mort d’Ombrelle, attribuée généralement à l’émotion et à la frayeur qu’il lui avait causées, soit qu’il souffrît gravement de la gêne qu’il s’imposait pour ne point paraître trop affecté par la mort d’une femme coupable, il est certain que son humeur devint de plus en plus sombre ; il perdit l’appétit, le sommeil, et sa santé en définitive s’en ressentit. Maléka, qui craignait les effets de cette tristesse invincible et les suites des distractions qu’il pourrait être tenté de chercher dans de nouvelles amours, le poussa prudemment vers la politique. Au début de sa carrière, Osman avait joui de la protection et de la faveur d’un puissant pacha, allié et ami de sa mère, qui lui avait proposé à plusieurs reprises une place secondaire, il est vrai, dans l’administration. Le bey, qui était alors jeune, riche, heureux, indépendant, avait éludé ces offres bienveillantes ; mais le moment était venu pour lui de chercher des distractions et des jouissances ailleurs qu’au sein de son harem. C’est ce que Maléka lui représenta un jour qu’il paraissait plus sombre et plus souffrant que de coutume. Il repoussa d’abord bien loin les conseils de sa fidèle amie ; mais les premiers mots qu’elle avait prononcés étaient entrés dans son esprit en y apportant la conviction. Maléka, qui aperçut un éclair de joie allumé par ses paroles dans les yeux jusque-là si ternes de son époux, lui donna la satisfaction de combattre ses prétendues répugnances, et elle s’y prit si bien qu’au bout d’une heure de discussion, la visite d’Osman à son ancien protecteur était résolue. L’excellente femme se montra humblement reconnaissante de la concession que lui faisait son maître, et Osman se sentit guéri d’avance en pensant aux reproches affectueux que lui adresserait le pacha, à l’accueil empressé qu’il recevrait, à la jalousie qu’un tel accueil ne manquerait pas d’exciter dans le petit monde de ses courtisans, à la mélancolie dans laquelle il se draperait, à sa rentrée définitive dans la carrière des honneurs et de la fortune. Depuis trop longtemps, il ne vivait plus que pour et par ses femmes ; aussi la seule pensée d’une existence dans laquelle les femmes n’auraient point de part le remplissait-elle d’aise.

L’attente d’Osman ne fut pas trompée. Son ancien ami le reçut à bras ouverts. Ce pacha était un assez bon homme, qui s’ennuyait beaucoup et bénissait pieusement toute distraction que le prophète daignait lui envoyer. Il y avait sur son visage, dans ces momens d’expansion, un sourire et une expression de bonté si naturelle et si agréable, qu’il était difficile de le regarder alors sans l’aimer. Osman, qui sortait d’une espèce de tombeau, fut si touché par ce bienveillant sourire, qu’en se prosternant selon l’usage, en portant l’ourlet de la robe du pacha sur son cœur, sur ses lèvres et sur son front, les larmes lui vinrent aux yeux.

— Je dois vous paraître ingrat, dit Osman après que les formules respectueuses de la politesse orientale furent épuisées, et je ne suis en réalité que malheureux.

Ces mots pouvaient être pris pour le préambule d’une histoire, et le pacha, qui ne savait comment passer son temps, les accueillit avec joie et intérêt. — Vous avez souffert depuis que vous nous avez quittés, répondit-il non sans émotion ; contez-nous vos malheurs, et nous ferons tout ce qui nous sera possible pour vous les faire oublier.

Osman ne demandait pas mieux. Raconter nos malheurs au moment où nous commençons à ne plus les sentir, c’est une manière agréable entre toutes de prendre congé de notre mélancolie. Osman raconta donc, mais en peu de mots (car les Orientaux n’entretiennent guère les étrangers de leurs affaires de famille), comment la fatalité s’était appesantie sur sa maison ; il passa sous silence l’épisode d’Oswald, et il eut le talent d’arriver à la fin de son récit en paraissant moins ému que son auditeur.

À partir de ce jour, la maison du pacha devint la maison d’Osman ; sa santé fut bientôt rétablie. Le bey ne parut plus qu’à de longs intervalles dans son propre harem. Maléka se félicitait de le voir rendu à une existence qu’elle jugeait préférable pour lui à celle qu’il avait menée jusque-là. Zobeïdeh n’osait pas s’en plaindre, puisque Osman paraissait heureux.

La protection du pacha ne se borna pas à de bonnes, mais vaines paroles. Chargé de l’administration de l’une des branches de l’industrie nationale, ce fonctionnaire remplissait sa tâche à l’aide d’un conseil ou divan dont les membres étaient nommés par le chef de l’état. Il pouvait créer autant de secrétaires qu’il le voulait, pourvu qu’il trouvât le moyen de les rétribuer sans grossir le budget officiel de son administration. Notre bey, qui n’avait pas besoin de gros émolumens, accepta une place de secrétaire du divan moyennant laquelle il se trouvait chargé de certaines missions de surveillance et d’inspection qui pouvaient lui rapporter plus d’argent qu’il ne se souciait d’en gagner. Ce n’était d’ailleurs qu’une pierre d’attente, car le pacha lui avait promis de le faire nommer à la première place de caïmacan qui deviendrait vacante dans l’un des sandjiaks dépendant d’un pacha de ses amis.

Mais ce n’est pas tout encore. L’excellent homme possédait assez de sagacité et beaucoup d’expérience. Il ne tarda pas à découvrir que la bonne humeur d’Osman se voilait chaque fois qu’il était question de son intérieur. — Il a perdu deux femmes qu’il aimait, se dit-il ; le bey ne sera complètement consolé que par une troisième. — Et là-dessus le haut fonctionnaire se mit à réfléchir. Son pourvoyeur, son kiajix lui avait acheté quelques mois auparavant une magnifique Géorgienne d’une beauté vraiment incomparable. Il ne possédait qu’une seule femme légitime, maîtresse femme s’il en fut, qui fermait toujours les yeux sur les amourettes passagères de son époux, à la condition qu’il ne lui donnerait pas de rivale sérieuse, c’est-à-dire de moitié. À la vue de sa splendide acquisition, le pacha s’était donc préparé à en jouir paisiblement jusqu’au jour où son caprice se porterait ailleurs, se bornant à prier le prophète de ne pas lui envoyer par l’intermédiaire de sa concubine un enfant mâle dont il eût fallu épouser la mère. C’était là un véritable danger, mais y a-t-il un point sur ce globe où il soit possible de satisfaire toutes ses passions sans courir aucun risque ? D’ailleurs notre pacha avait eu tant de concubines qui ne lui avaient jamais donné d’enfans, qu’il s’était accoutumé à confondre les idées de concubinage et de stérilité, s’étonnant seulement de la nombreuse postérité de ses amis et de ses parens. Cette fois encore le prophète lui vint en aide ; mais d’autres inconvéniens se présentèrent pour la première fois dans ce harem, jusqu’alors si paisible et si joyeux. La discorde, les orages, les cris, les pleurs, les combats même, firent irruption. Tous les efforts du pacha pour rétablir la paix et l’harmonie entre ses bien-aimées échouèrent, et sa légitime épouse finit par lui mettre le marché à la main. Elle lui laissait le choix entre sa Géorgienne ou elle-même, accompagnée d’autant de concubines qu’il lui plairait d’en avoir, moins celle-là.

Le pacha fut d’abord tenté de s’en tenir au premier lot, car il était légèrement fatigué de sa longue constance, et la Géorgienne lui plaisait fort ; mais il revint bientôt à de meilleurs sentimens. C’était un véritable Turc pur sang. Cette femme n’avait-elle pas vieilli à ses côtés ? Ses beaux enfans, dont il était si fier, de qui lui venaient-ils ? Que de joies et que de peines, que de fatigues et de dangers n’avait-elle pas partagés avec lui ! Sa vie tout entière sembla se dérouler devant ses yeux en un moment, et il sentit, non sans surprise, mais avec un secret plaisir, la force des liens qui l’attachaient à sa compagne. Il ne céda pas entièrement, mais il s’engageait à corriger l’humeur de la Géorgienne ou à s’en débarrasser, et l’épouse prudente, qui connaissait l’indomptable orgueil de sa rivale, parut à peu près satisfaite. Aux reproches que lui adressa le pacha, l’orgueilleuse favorite répondit par une proposition analogue, quant au fond du moins, à celle de la légitime épouse : — Elle ou moi. — Au grand ébahissement de la Géorgienne, l’excellent pacha répondit tout simplement qu’ainsi pressé, il choisirait sa vieille compagne, et qu’il n’empoisonnerait pas la fin d’une existence qui s’était écoulée tout entière sous la protection de son amour. La Géorgienne éleva jusqu’aux nues la grandeur de pareils sentimens ; elle déplora ironiquement son importune jeunesse, qui ne lui permettait pas de conserver la faveur du pacha, et se montra disposée à chercher fortune ailleurs, pourvu que son excellence voulût bien la vendre à un maître plus indulgent pour ses pauvres dix-sept ans. Je connais plus d’un Occidental qui eût fait payer plus ou moins cher à sa vieille épouse le tort de lui avoir attiré ce langage ; mais n’ai-je pas dit bien des fois que les Turcs sont les moins vaniteux, de tous les hommes ? Que l’on me permette de répéter que ce défaut absolu de vanité est quelque chose de fort aimable, et la vieille épouse de mon pacha partagea sans doute cet avis.

Ce fut précisément à la suite de cet entretien que le pacha découvrit le seul remède propre à triompher de la mélancolie d’Osman. Il en parla aussitôt à Osman lui-même, et la journée n’était pas terminée que la belle esclave était devenue, à la satisfaction générale, la fiancée du jeune bey. Nafizé la Géorgienne passait du harem d’un pacha à celui d’un dignitaire de second ordre ; mais elle montait aussi du rang d’esclave à celui d’épouse et de maîtresse. Le pacha se félicitait d’avoir rétabli la paix sous son toit ; la grande madame (c’est ainsi qu’on désigne l’épouse en titre) se voyait débarrassée d’un démon qui était à la fois sa rivale et son ennemie, et Osman, qui avait pris sa propre famille en aversion, se sentait renaître à cette vie d’amour facile qui lui convenait si fort.

Le pacha fit bien les choses, et sa femme l’y aida généreusement. Nafizé fut livrée à Osman comme la fille adoptive de son protecteur, titre qui lui assurait un rang convenable parmi les autres femmes du nouvel époux. Elle arriva dans la demeure du bey précédée et suivie de meubles, d’étoffes, de bijoux dignes de la position qui lui était faite, et en contemplant tant de beauté unie à tant de richesse et de grandeur, Maléka crut le règne de Zobeïdeh à jamais terminé. Zobeïdeh, de son côté, s’abandonna d’abord à un violent désespoir, qu’elle parvint pourtant à cacher à son époux, aidée en cela par cet époux même, qui, à dire vrai, ne l’observa pas de trop près. Il était alors dans tout l’enivrement d’une aveugle passion. Jamais beauté si parfaite, si éblouissante, si gracieuse et si piquante n’avait resplendi sur sa vie. Nafizé était une vraie Géorgienne. Rien ne lui manquait de ce qui distingue cette belle race caucasienne de toutes les autres qui en descendent à travers mille croisemens : ni la majesté de la taille, ni la richesse des formes, ni l’abondance d’une chevelure lustrée, ni la fraîcheur éblouissante du teint, ni l’antique harmonie des traits. Nafizé cependant possédait mieux que sa beauté : elle avait des talens acquis, l’intelligence du parti qu’elle pourrait tirer de ses avantages, et ces habitudes d’élégance, de luxe et de politesse que l’on acquiert d’ordinaire dans le commerce des grands. Osman n’avait aimé ni connu jusque-là que des esclaves ; Zobeïdeh elle-même et Maléka avaient été achetées pour lui par sa mère. C’est lui qui leur distribuait le bien-être, l’autorité et la considération, et dans ces femmes pour ainsi dire créées par son bon plaisir, Osman n’avait jamais reconnu des êtres semblables à lui, ayant une existence propre ni le droit d’en avoir une ; jamais il n’avait senti l’opportunité de se contraindre pour plaire à des êtres qui n’étaient tout au plus qu’un reflet de sa propre personne, et dont toute l’existence reposait sur sa volonté. Il en était autrement de Nafizé : avant de connaître Osman, celle-ci existait avec tous ses charmes et dans la position que ses charmes lui avaient faite. Elle était venue volontairement à lui, elle avait associé son existence à la sienne, et si elle conservait avec lui l’humilité de manières commandée à la femme musulmane par l’étiquette et par la loi, Osman ne pouvait pas oublier que, dans le contrat de mariage dicté par le pacha, les intérêts de Nafizé avaient été sauvegardés contre tous les accidens de l’avenir, tels que l’inconstance du mari, le mécontentement de la femme, l’incompatibilité des humeurs, etc. Osman n’ignorait pas d’ailleurs que si Nafizé avait quitté le harem de son protecteur en qualité de fille même du pacha, ce n’était pas sous ce titre qu’elle y avait vécu, et il se disait que le jour où elle regretterait de lui appartenir serait pour lui au moins aussi coûteux que pénible ; mais cette contrainte, ces inquiétudes, qui ne laissaient pas de le préoccuper, ajoutaient encore aux séductions de Nafizé l’incertitude sur la durée du bonheur présent et la crainte de le perdre un jour par sa propre faute ou autrement. Quelques années plus tard, ces doutes et la contrainte qu’ils lui imposaient l’eussent rebuté, et Osman fût aussitôt retourné à ses esclaves, auxquelles il était sûr de plaire, tout en s’abandonnant au laisser aller le plus complet. Alors le bey était jeune : la nouveauté même de cette situation le charmait, et il prit de bonne grâce avec Nafizé le ton d’un amant, oubliant tout à fait le langage du maître, qu’il réservait exclusivement pour Zobeïdeh et Maléka. Nafizé suivit son exemple, et, tout en gardant envers ses doyennes d’âge et de position l’attitude la plus convenable, elle ne laissait pas échapper une occasion de leur faire sentir la supériorité de ses charmes et de son mérite, et le secret mépris qu’elles lui inspiraient. Nafizé était fort adroite ; les coups qu’elle lançait à ses rivales portaient tous et causaient de mortelles blessures. Zobeïdeh s’était juré à elle-même de tout souffrir sans montrer de ressentiment, et de se venger lorsque la patience ne serait plus possible. Hélas ! le crime avait laissé dans son cœur des traces profondes, la pensée du meurtre lui était devenue familière. Maléka n’exerçait plus qu’un faible empire sur cette âme obscurcie, et ce reste d’influence qu’elle eût pu conserver ou même accroître, elle ne se sentait plus la force d’en faire usage depuis le moment fatal qui lui avait tout appris. Ces deux femmes s’aimaient encore, si l’on peut donner le nom d’amitié à ce penchant involontaire que Zobeïdeh avait toujours éprouvé pour Maléka, et à ce mélange de pitié, d’horreur et de crainte qu’elle lui inspirait. Ces sentimens, quels qu’ils fussent, existaient toujours ; mais ni l’une ni l’autre n’osait plus les avouer. Maléka avait sans cesse présente l’image de la pauvre Ombrelle, telle qu’elle l’avait trouvée le poignard dans le sein, et Zobeïdeh de son côté se sentait soupçonnée par Maléka. Elle ne craignait pas ses révélations, mais elle se sentait blâmée en même temps que devinée, et elle en souffrait cruellement.

Le harem était de nouveau partagé en groupes ennemis : d’une part, Osman et Nafizé au comble du bonheur, n’échangeant que de tendres discours ; de l’autre, les deux femmes délaissées, souffrant de leur abandon, et n’entrevoyant dans l’avenir que des jours de tristesse de deuil peut-être. Les deux partis n’entretenaient ensemble que le moins de rapports possible ; mais, lorsque le hasard ou la nécessité les rapprochait, ils en profitaient pour se harceler réciproquement et à mots couverts. Nafizé n’avait au fond aucun amour pour Osman : elle se savait adorée par lui, et sa vanité s’accommodait de cette adoration, qui lui assurait d’ailleurs l’impunité, quelle que fût sa conduite envers ses rivales.

La grossesse de Nafizé ne fut pas saluée par les deux époux avec autant d’enthousiasme qu’on aurait pu s’y attendre. Nafizé ne croyait pas avoir besoin de ce nouveau lien pour enchaîner Osman, tandis qu’Osman prévoyait avec peine, et je dirais presque avec jalousie, qu’un autre objet occuperait bientôt les pensées et le cœur de son épouse adorée. À mesure d’ailleurs que la grossesse avançait, la santé de la Géorgienne exigeait des soins plus minutieux. Nafizé, qui n’avait jamais été malade, éprouvait de vraies souffrances, et s’en alarmait autant qu’elle s’en courrouçait. Ses esclaves ne savaient plus comment satisfaire les impérieux caprices de leur jeune maîtresse ; rien de ce qu’elles faisaient pour lui plaire n’était bien fait. Les mets les plus délicats étaient repoussés avec dégoût et colère ; les soins les plus irréprochables apportés à sa toilette n’avaient d’autre effet, disait-elle, que de l’enlaidir, et ses femmes s’y appliquaient pour contenter la jalouse envie de leurs vieilles maîtresses. Le harem était devenu un enfer, et ce n’était qu’en présence d’Osman que Nafizé retrouvait un peu de sa bonne humeur, de sa piquante vivacité d’autrefois.

Une circonstance malheureuse vint mettre le comble au mécontentement général. Depuis que Nafizé était grosse, elle s’avouait nerveuse, et se donnait libre carrière pour exiger de tous ceux qui l’entouraient les sacrifices les plus pénibles. La vue des enfans et le bruit de leurs jeux ne trouvèrent pas grâce auprès de la future mère : elle déclara ne pouvoir supporter ni leurs éclats de voix, ni leur agitation, et, après avoir infligé à ces innocens objets de sa capricieuse aversion des châtimens aussi rudes qu’inutiles, elle exigea d’Osman qu’ils fussent éloignés du harem au moins jusqu’après ses couches et son parfait rétablissement.

Zobeïdeh cependant, depuis l’entrée de la Géorgienne sous le toit du bey, ne s’occupait que des moyens d’assurer sa vengeance sans dépendre de la douteuse fidélité de ses complices. Lettrée comme elle l’était devenue, lisant couramment non-seulement le turc, mais l’arabe, elle avait réussi à se procurer d’anciens traités de médecine, de chimie et de botanique. Elle ne faisait aucun mystère de ses études, qu’elle expliquait par le besoin de se distraire des chagrins sans cesse renouvelés que lui causait l’humeur volage de son mari. Le terrain inculte qui, sous le titre ambitieux de jardin, entourait la partie de la maison d’Osman réservée aux femmes avait été récemment partagé en carrés soigneusement dessinés, autour desquels s’élevaient de singuliers arbustes et s’épanouissaient des fleurs inconnues, les unes pâles et sombres, les autres panachées de couleurs éclatantes, et exhalant pour la plupart une odeur acre et vertigineuse. Zobeïdeh s’amusait aussi à faire quelques expériences de chimie, et seule dans le harem elle connaissait les noms et les propriétés des substances qu’elle employait. Rien de plus innocent d’ailleurs que ces expériences : changer la couleur d’une étoffe, enlever une tache, hâter le développement ou la floraison d’une plante, conserver à une fleur placée dans un vase la même fraîcheur qu’elle avait sur pied, adoucir l’humeur farouche d’un animal domestique, faire chanter un oiseau silencieux ou rendre muet l’emplumé le plus bavard, faire éclore des œufs sans couveuse, faire apparaître des figures bizarres et étincelantes dans une bouteille remplie d’eau, donner aux objets les plus fragiles la densité et la solidité de la pierre, tels étaient les jeux auxquels se livrait Zobeïdeh, au grand bonheur des enfans. Toutefois ces occupations innocentes ne remplissaient pas seules ses loisirs ; il y avait des jours où la Circassienne se retirait dans une chambre presque entièrement fermée à la lumière. Elle se plaignait de sa santé, repoussait tous les soins, et envoyait quérir tel santon renommé pour ses miracles et ses vertus, auquel Osman avait accordé l’accès du harem dans l’espoir de faire cesser les causes de ce mal inconnu. Enfermée avec le saint homme, Zobeïdeh lui adressait questions sur questions au sujet du bien et du mal, sur Dieu et sur son ennemi, sur la colère divine et sur les moyens de la conjurer, et, docile aux enseignemens de ce conseiller, elle s’infligeait secrètement des peines sévères, martyrisait son corps, et croyait délivrer ainsi son âme des liens de Satan. Puis, au sortir de ces rudes pénitences, elle reprenait ses études et ses expériences avec une nouvelle énergie, satisfaite de s’être punie, et disposée à se châtier de même, si de nouveaux crimes venaient peser sur sa conscience.

À mesure que la grossesse de Nafizé approchait de son terme, ces alternatives d’activité infatigable et d’abattement désespéré se multipliaient chez sa rivale ; sa pâleur presque livide trahissait de cruelles souffrances physiques, tandis qu’à l’éclair triomphant qui jaillissait parfois de sa prunelle, on eût dit qu’elle entrevoyait dans un avenir prochain un bonheur longtemps désiré, une victoire complète, une joie infinie. Le moment attendu avec impatience par toute la population du harem arriva enfin. Nafizé, dont les fantaisies pendant sa grossesse avaient été souvent des plus déraisonnables, fut prise par les douleurs de l’enfantement, qu’elle supporta sans patience ni courage. Osman, troublé par le douloureux spectacle des souffrances de sa bien-aimée, avait complètement perdu la tête. Le fait est que Nafizé était fort mal, et qu’un chirurgien lui eût été d’un grand secours. Maléka l’insinua timidement, et peut-être que, troublé comme il l’était, Osman eût consenti à suivre ce conseil ; mais Zobeïdeh répéta le mot chirurgien avec un accent d’horreur qui fit rentrer Osman en lui-même. Le bey, strict observateur du décorum, sentit confusément qu’il avait été sur le point de commettre un acte des plus répréhensibles. Se bornant à secouer la tête en regardant Maléka, il demeura en contemplation devant Nafizé, et ne fit appeler personne. Nafizé fut donc livrée aux soins de la plus vieille parmi les esclaves grecques appartenant à Osman-Bey, et qui, jouissant d’un grand renom de science et d’habileté, remplissait d’ordinaire dans la famille l’office de médecin, de chirurgien, de garde-malade et même d’apothicaire. C’était précisément la femme qui avait aidé Zobeïdeh dans son premier crime, et qui depuis lui avait fourni les livres, drogues et graines dont elle avait eu besoin pour ses travaux. Zobeïdeh ne lui avait fait aucune nouvelle confidence ; mais une confidence était-elle nécessaire en pareil cas ? À peine l’esclave eut-elle été appelée auprès de Nafizé, qu’elle lança un rayon de son œil gris et couvert sur Zobeïdeh ; celle-ci ne fit qu’un léger mouvement de tête, et tout fut dit.

J’abrégerai de pénibles détails. À peine délivrée, la Géorgienne tomba évanouie, et, en la voyant ainsi pâle et sans mouvement, on eût pu la croire, morte ; mais elle ne l’était pas encore, puisque la vieille esclave ne la quittait pas. Elle s’appliquait sans doute à la rappeler à la vie, et elle y réussit, ou plutôt ce fut la violence des douleurs qui ne lui accorda pas le répit d’un long évanouissement. L’enfant était né, mais la mère se mourait. L’esclave lui fit boire quelques gouttes de café, l’élixir de vie des Orientaux. Dès qu’elle les eut avalées, elle demanda de la glace, et malgré les remontrances de tous ceux qui l’entouraient, peut-être même à cause de ces remontrances, elle insista avec une si irrésistible énergie, qu’Osman prit le parti de la satisfaire. Ce fut Zobeïdeh qui présenta la boisson glacée à la malade, en la suppliant toutefois de ne pas y toucher. Avec sa docilité accoutumée, Nafizé haussa les épaules, arracha la tasse des mains de Zobeïdeh, et avala d’un seul coup tout ce qu’elle contenait. Celui qui eût remarqué en ce moment le faible sourire qui plissa passagèrement la lèvre de Zobeïdeh se fût senti mal à l’aise ; mais personne alors n’avait le temps de faire de pareilles remarques. Tous les yeux étaient fixés sur Nafizé, dont le visage subit une effrayante et soudaine transformation. Elle pâlit affreusement, ses yeux se couvrirent de ce voile sans transparence qui annonce la mort, et ses traits reçurent tout à coup l’empreinte d’une imminente dissolution. Elle promena lentement son regard éteint autour d’elle, et l’arrêtant enfin sur Maléka, elle dit : — Mon enfant… — Lorsque Maléka lui eut remis sa petite fille entre les mains, une expression de douceur et de tendresse toute nouvelle vint donner un charme singulier à cette beauté mourante. Deux larmes tombèrent des yeux de la mère et coulèrent le long des joues de l’enfant, comme si elles étaient sorties de ses yeux encore fermés. Peut-être l’idée en vint-elle à Nafizé, car elle dit à plusieurs reprisés et à voix basse : Pauvre petite ! qui donc t’aimera ? — Moi, moi, s’écrièrent vingt voix ; mais Nafizé ne pouvait prendre de pareilles protestations au sérieux. Elle secoua la tête, leva les yeux sur Maléka et lui dit : Vous… Puis à ce moment une douleur plus atroce la saisit : elle se renversa en arrière, poussa un long gémissement et expira. Maléka s’approcha aussitôt du pauvre bey, le prit par la main, et l’entraîna sans trop de peine dans une autre chambre, car il était comme étourdi du coup qui le frappait, et il ne se rendait pas encore compte de ce qui se passait autour de lui.

Osman fut inconsolable pendant trois semaines, et crut de bonne foi qu’il le serait jusqu’à son dernier jour. Dans le courant de la quatrième semaine, il s’aperçut à son grand étonnement qu’il passait devant la chambre où Nafizé était morte sans tomber en syncope ni éclater en sanglots. Il pénétra dans la chambre même, s’assit à l’endroit où Nafizé avait rendu le dernier soupir, se retraça tous les détails de l’horrible scène, et demeura parfaitement tranquille, un peu mélancolique, si l’on veut, mais non désespéré. Osman sentit néanmoins, sans trop s’en rendre compte, qu’un peu de distraction viendrait à propos. — Il était temps, se disait-il, de rentrer dans le monde, où il pourrait pleurer inaperçu, sans imposer sa tristesse à sa famille. — Et il rentra dans le monde en effet ; seulement il n’y pleura pas du tout.

Ce qui lui resta de ses regrets, ce fut une invincible aversion pour l’innocente cause de sa douleur, pour la petite orpheline que sa bien-aimée lui avait laissée. Et pourtant elle ressemblait à sa mère ; mais Osman-Bey n’avait pas le regard assez pénétrant pour retrouver dans une petite fille de quelques semaines la beauté majestueuse d’une Hébé très développée de Géorgie. La ressemblance de la petite Zéthé avec sa Nafizé n’existait donc pas pour lui, et il continuait à regarder la pauvre petite comme la bête de proie qui lui avait arraché sa blanche brebis. C’était plus commode que de rechercher les causes cachées de cette mort soudaine.

Exilée de la présence paternelle, l’enfant délaissée ne manquait pas cependant de soins affectueux. Maléka se sentait engagée par la recommandation de la mourante, comme elle l’eût été par une promesse, à la remplacer auprès de Zéthé ; mais elle s’aperçut bientôt qu’elle avait été devancée auprès de la petite fille par Zobeïdeh elle-même. J’ai dit ailleurs que la Circassienne exerçait un singulier prestige sur les enfans, qui la craignaient et qui l’aimaient en même temps avec passion. Sans être envers eux ni indulgente, ni d’humeur égale, Zobeïdeh avait pour les enfans qui ne lui appartenaient pas un amour plus capricieux peut-être, mais aussi plus vif, plus démonstratif, et je dirais volontiers plus tendre que pour les siens mêmes. C’est ainsi qu’elle aimait les enfans de Maléka, et c’est ainsi, mais avec encore plus d’élan, qu’elle aima la petite fille de Nafizé. La mère mourante ne lui avait pas adressé d’appel ; bien plus, elle n’avait permis qu’à Maléka de toucher à sa fille, et, Zobeïdeh s’en étant approchée un instant, elle avait poussé un cri d’effroi, de détresse si expressif, que celle-ci s’était arrêtée tout court. Trouvait-elle maintenant une étrange satisfaction à braver ces terreurs, cette interdiction que la tombe avait rendues muettes ? Cédait-elle vis-à-vis de la fille de Nafizé à l’attrait de cette rare beauté qu’elle n’avait pu que détester dans la mère ? ou bien enfin était-elle heureuse de reconnaître dans son cœur un sentiment de générosité et de justice, et éprouvait-elle un certain soulagement à rendre à l’enfant les soins et l’amour maternels qu’elle lui avait enlevés ? Quoi qu’il en soit, la petite Zéthé trouva dans Zobeïdeh une affection profonde et sincère, que son jeune cœur ne tarda pas à payer de retour.

Revenons à Osman, qui, en quête de distractions mondaines, s’était empressé de rendre visite au pacha son protecteur. Un mécompte l’attendait chez le haut personnage. Pendant qu’il s’oubliait dans la vie domestique, un jeune homme d’une figure agréable, prétendant à la double dignité de favori et de secrétaire émérite du pacha, s’était insinué dans les bonnes grâces du maître. Celui-ci, éclairé par les observations de son nouveau confident, n’avait pas tardé à remarquer qu’il était difficile d’espérer un concours actif d’un serviteur tel qu’Osman, dont le harem, ravagé par des causes mystérieuses, absorbait la sollicitude. Quand le bey sortit de ses manteaux de deuil, et qu’il reparut chez son patron, celui-ci trouvait le service assidu et la société amusante du nouvel employé de beaucoup préférable au service et à la société de cet affligé perpétuel dont la seule présence éveillait des idées de mort. Aussi ne lui offrit-il pas de reprendre sa place auprès de lui, et s’arrangea-t-il de façon à lui faire comprendre qu’elle était occupée. Osman ne prolongea pas sa visite, et se retira découragé.

Que lui restait-il ? L’ambition pouvait seule le distraire de l’amour, et la carrière où il avait espéré trouver l’oubli de ses infortunes domestiques se fermait devant lui. L’amour d’ailleurs, l’amour sérieux et profond, Osman pouvait-il encore le ressentir ? Il fallait à ce cœur malade le changement, la variété, l’inconnu. Il lui fallait des maîtresses, c’est-à-dire des femmes que l’on prend et que l’on quitte selon la fantaisie du moment. Une voix secrète disait à Osman que sa vie était perdue, et en quittant le capricieux pacha, il n’était plus soutenu contre l’abattement que par le dépit. Misérable et fragile appui ! Sa bonne étoile voulut qu’il rencontrât dans la rue un ami de sa famille, celui-là même qui l’avait ramené chez son ancien protecteur lorsque ses premiers malheurs domestiques et les conseils de Maléka avaient donné l’éveil à son ambition. L’ami remarqua aussitôt le changement survenu dans le maintien et dans l’aspect du bey, et il lui en demanda la cause avec empressement et intérêt. Osman était trop irrité pour ne pas être bavard ; aussi les deux amis s’assirent devant un café, se firent apporter des pipes, et s’adressèrent de mutuelles confidences. Celles de l’ami ne peuvent intéresser le lecteur, et celles d’Osman lui ont été faites dans le plus grand détail ; je me bornerai donc à lui communiquer l’avis ouvert par l’effendi, et auquel Osman se rangea sans difficulté. Osman ne pouvait ni renoncer à la carrière politique, ni prétendre y faire un pas sans protecteur ; il ne pouvait non plus oublier les femmes qu’il avait perdues qu’en les remplaçant au moins par un objet nouveau, et il était temps de faire un choix qui lui apportât non-seulement de l’agrément, mais des avantages. L’effendi connaissait des pachas de toutes les couleurs, et il était également bien vu des membres des partis les plus opposés. Il avait dîné la veille avec l’ennemi le plus acharné du premier protecteur d’Osman, et la conversation étant tombée précisément sur le bey, le pacha s’était étendu sur le mérite d’Osman et sur le bonheur qu’avait son rival de posséder un semblable serviteur. Il avait ajouté que de pareilles bonnes fortunes ne tombaient jamais que sur des hommes incapables de les apprécier, par conséquent indignes de les garder. L’effendi proposa donc à Osman de le conduire sans délai chez ce nouveau patron. Il se repentait, disait-il, de n’avoir pas mieux arrangé ses affaires lorsqu’il l’avait amené chez le maître de Nafizé. Il n’aurait pas dû lui laisser épouser l’esclave du pacha. Non vraiment, ce mariage n’était pas convenable. On ne fait épouser son esclave qu’à un subalterne ! Le padishah, le satarazan, le président du tanzimat, le ministre de la guerre où le grand amiral, tous ces grands personnages peuvent se permettre sans doute de donner une de leurs esclaves à un jeune homme de bonne maison et riche ; mais un petit pacha à deux queues tout au plus !… Non, il ne comprenait pas comment, lui, effendi d’un certain âge et fort au courant des règles sociales, il avait pu fermer les yeux sur une pareille inconvenance. — L’effendi oubliait que cette inconvenance lui avait valu un présent assez considérable du pacha protecteur, un autre plus considérable encore de sa grande madame, et, ce qui mérite une observation particulière, un troisième de la main d’Osman lui-même. — Cette fois on ferait mieux les choses. Le nouveau protecteur était un pacha complet ; il possédait en outre quatre filles, et il serait charmé de donner l’une d’elles en mariage à Osman ; il lui donnerait avec la même facilité une véritable place, non pas une placé de surnuméraire, comme avait fait le premier, mais une place rétribuée, et qui lui vaudrait des missions intéressantes et lucratives. Si Osman y consentait, il fallait ne pas perdre de temps, entrer sur l’heure en campagne, se venger du petit protecteur, se lancer dans la vie publique et remplacer la défunte. Osman, qui ne savait que faire ni de sa personne, ni de son temps, n’eut garde de refuser, et le secrétaire disgracié fut le jour même enrôlé sous une nouvelle bannière. L’affaire du mariage fut menée grand train. Moins de quinze jours après cette première sortie, le bey ramenait une nouvelle femme dans son harem, si souvent visité par la mort. C’était la fille puînée du grand pacha, la jeune Ibrahima, âgée de treize ans.

La fille du pacha n’était pas belle, mais ses treize ans la paraient d’un certain prestige. Petite, grassouillette, avec de grands yeux de couleur indécise, un petit nez retroussé, un peu trop large du bout, mais pouvant s’amender, un teint naturellement uni, d’assez belles dents, de très jolies mains et de très petits pieds, des masses de cheveux d’une couleur orangée fort singulière, — telle était Ibrahima, le sixième objet de l’amour d’Osman. Telle au moins, à l’exception de la couleur orangée des cheveux, l’avait faite la nature ; mais sa mère, ses sœurs, ses servantes, ses amies, elle-même enfin, avaient si bien brodé sur ce canevas, qu’on n’en discernait plus les traits primitifs sans un examen des plus rigoureux. Ibrahima tenait beaucoup d’ailleurs à paraître imposante par sa taille et par son maintien. Pour y parvenir, elle n’avait rien imaginé de mieux que de s’envelopper dans des couches infinies d’étoffes lourdes et raides, qui, taillées en robes, en pantalons, en écharpes, en voiles de toute espèce, l’accablaient de leur poids, et donnaient à la pauvre petite créature un aspect et une démarche des plus lisibles. Son caractère n’était ni mieux fait ni plus agréable que sa personne. Capricieuse, hautaine, vaniteuse, maussade, elle avait tous les défauts de Nafizé sans avoir une seule de ses grâces ni de ses mérites. Nafizé savait se contraindre, et réservait ses boutades pour les personnes de son sexe ; elle avait de l’esprit, et savait plaire par d’autres moyens que par sa beauté. Ce n’était pas un excès de franchise qui empêchait Ibrahima de cacher ses imperfections, mais bien plutôt un excès d’orgueil : Ibrahima se croyait irréprochable. Elle n’avait avec Nafizé qu’un seul point de ressemblance : ni l’une ni l’autre n’avait le moindre penchant ni la moindre affection pour Osman.

Quoique peu faite pour remplacer la belle Géorgienne dans le cœur d’Osman, Ibrahima s’y établit bien plus avant que personne n’y avait encore été. Jamais Nafizé n’obtint de son époux l’admiration exclusive qu’il mit aux pieds de cette grotesque poupée. Les habitantes du harem étaient plongées dans l’étonnement et le dépit ; Ibrahima les grondait, les maltraitait, les égratignait, les injuriait, et le tout en présence du bey, qui n’avait jamais pour sa fantasque épouse une parole de blâme.

Ibrahima devait-elle échapper au sort d’Ada, d’Ombrelle, de Nafizé ? C’était peu vraisemblable, surtout depuis que Zobeïdeh avait vu son mari opposer une si étrange insouciance aux coups qu’elle frappait. Cette insouciance semblait défier la Circassienne ; mais elle acceptait le défi, et ne désespérait pas d’arriver enfin à régner seule dans ce cœur éprouvé par tant de pertes. Disposant de moyens variés et puissans, elle savait que la population du harem ne vivait que par sa permission, et cette certitude même la rendait patiente. Elle éprouvait même de temps à autre quelques velléités de clémence Elle laissa vivre pendant deux ans la nouvelle rivale dont elle eût pu se délivrer en quelques minutes. Pendant ces deux années, plus d’une fois, en voyant Ibrahima si disgracieuse et si maladroite, Zobeïdeh fut presque tentée d’attendre le moment où, le charme de la nouveauté s’étant évanoui, le bey verrait cette ridicule personne sous son véritable jour. Peut-être son criminel délire se fût-il assoupi dans cette attente indéterminée, peut-être cette pensée même était-elle un symptôme de l’apaisement de ces passions jusque-là si terribles, et qui touchaient à leur déclin. Ce fut Ibrahima elle-même qui la troubla dans ces dispositions pacifiques, et qui courut en quelque sorte au-devant de sa fatale destinée.

La nouvelle femme d’Osman ne cessait de se plaindre à son mari de ses compagnes. À l’en croire, Maléka et Zobeïdeh étaient pour elle d’odieuses persécutrices. Osman avait-il donc oublié l’inaltérable douceur de Maléka, et ne voyait-il pas le calme dédaigneux que Zobeïdeh opposait aux impertinences d’Ibrahima ? car Zobeïdeh ne s’abandonnait plus à l’emportement de la colère depuis qu’elle avait appris à se venger. C’est l’impuissance d’agir qui amène les mots amers sur les lèvres des offensés. À mesure que le cœur de Zobeïdeh s’était corrompu, son caractère s’était amendé, et cela est arrivé à bien d’autres. Osman par malheur était incapable de mettre en doute la véracité d’Ibrahima ; aussi, prenant un jour son courage à deux mains, résolut-il d’adresser aux deux prétendues coupables de vertes réprimandes. Il commença par Maléka, et lui parla non sans embarras, mais avec vivacité. Maléka reçut ces injustes reproches avec une douceur et une humilité mêlées d’un peu de malice. On voyait qu’elle éprouvait pour Osman beaucoup plus de pitié que de ressentiment. Celui-ci le comprit, et finit par s’excuser. Vint ensuite le tour de Zobeïdeh. Osman parla longtemps sans recevoir de réponse et sans regarder Zobeïdeh, comme font ceux qui ont résolu de dire ce qui n’a pas le sens commun et ce qui doit être trouvé tel par leur auditoire. Il n’était pourtant pas au bout de son discours qu’inquiet du silence prolongé de Zobeïdeh, puis attiré par une force que j’appellerais volontiers magnétique, il tourna malgré lui les yeux vers la Circassienne, et il s’arrêta court. Le regard que Zobeïdeh fixait sur lui était si étrange, si terne, si profond, qu’il se sentit glacé. — Pourquoi me regardes-tu ainsi ? lui dit-il. — Moi, seigneur ? Je vous écoute. — Osman changea de conversation et ne revint plus sur ce sujet ; mais, à partir de ce jour, il fut de mauvaise humeur et il bouda. À partir de ce jour aussi, le sort d’Ibrahima fut décidé. Sa santé s’altéra, et elle dépérit avec une rapidité effrayante. Elle devint grosse, et pour la fille du pacha comme pour la Géorgienne les premières joies de la maternité se confondirent avec les angoisses de la mort. À peine Ibrahima, qui, pendant sa grossesse, s’était montrée de plus en plus intraitable, avait-elle donné le jour à un être maladif, qu’elle-même fut prise d’étranges souffrances. Quelques jours de fièvre entrecoupée de délire et de stupeur, une contraction singulière des muscles, la chute soudaine de la chevelure et des sourcils,… ce fut tout : une tombe nouvelle s’était ouverte et refermée dans l’enclos du grand Champ-des-Morts réservé aux restes de la famille d’Osman.

Mystères inexplicables du cœur humain ! Nous avons vu Osman promptement consolé de la perte de sa belle, de son adorée Nafizé ; mon rôle d’historien véridique m’oblige à reconnaître que la mort de la laide Ibrahima le laissa inconsolable. Après tout, si sa douleur dépassa toute mesure, c’est qu’il fut convaincu dès lors qu’une sorte de fatalité pesait sur sa famille, et particulièrement sur les femmes qu’il aimait. La mort de Nafizé avait été si soudaine, causée par des accidens si simples et si connus, tout s’y était passé en sa présence et avec si peu de mystère, qu’Osman n’y avait pas reconnu la main terrible dont il avait tant de fois ressenti les coups ; mais le dépérissement sans motif apparent, la langueur et la mort d’Ibrahima réveillèrent son effroi superstitieux. Il se vit de nouveau condamné à voir disparaître tout ce qu’il aimait ; la mort même de Nafizé cessa de lui sembler naturelle. Il se rappela le regard terrible que Zobeïdeh avait fixé sur lui lorsqu’il lui reprochait ses mauvais procédés envers Ibrahima, et une sorte d’illumination intérieure lui montra la Circassienne telle qu’elle était réellement, armée tantôt du poignard qui avait frappé Ombrelle, tantôt du poison qui avait dévoré Ada, Nafizé et Ibrahima. Ces visions le troublaient pendant la nuit ; plus d’une fois il se crut près de devenir fou, et il comprit que, pour échapper à des tortures qui mettaient sa raison en péril, il ne lui restait que la fuite. Il n’eut plus alors d’autre pensée que de s’éloigner, au moins pour quelque temps, de cette maison funèbre, de cette épouse aux regards sinistres, de ce pays même dont l’air lui semblait mortel. Tantôt il raisonnait froidement ; il se rappelait une vieille légende turque, l’histoire d’une famille dont tous les membres succombaient victimes d’un mal inconnu. Enfin le dernier survivant, déjà fort malade, découvrait un oracle qui menaçait de mort toute la famille aussi longtemps que certain puits demeurerait ouvert. On s’était hâté de fermer ce puits malencontreux, et le mourant, étant revenu à la vie, avait mis au monde une postérité aussi nombreuse que bien portante. D’autres fois il était saisi d’un tremblement nerveux, entendait des voix qui ne parlaient que pour lui, apercevait des fantômes qu’il craignait de nommer. Zobeïdeh ne comprenait rien à l’état du malheureux bey ; elle le poursuivait de ses soins, de sa tendresse, affectant la douceur de l’agneau et la candeur de la colombe. Efforts inutiles ! Osman s’éloignait d’elle avec effroi, ou ne l’écoutait qu’avec une morne stupeur.

Le bey confia son désir de quitter Constantinople au grand pacha père d’Ibrahima. Celui-ci, plus attaché à Osman que son premier protecteur, entra dans les vues de son gendre ; il lui fit obtenir une place de caïmacan dans une province reculée de l’Asie-Mineure ; il garda le secret sur cette nomination, comme Osman l’en avait prié. Puisque c’était surtout pour échapper à Zobeïdeh qu’Osman se décidait à quitter Stamboul, il est inutile d’ajouter qu’il ne songea pas à la prendre pour compagne dans son voyage. Ce fut même avec des précautions infinies qu’il lui annonça son départ. Il ne pouvait se flatter de partir avec Maléka à l’insu de Zobeïdeh ; mais il tremblait de se voir exposé à ses violences, à son désespoir, et surtout à ses regards, si elle venait à découvrir que son projet était de la quitter pour longtemps. Il ne parla donc que d’une visite à l’un de ses parens établis dans l’Asie-Mineure. Il déclara qu’il ne pouvait emmener une aussi nombreuse famille chez son hôte, qu’il confiait les enfans aux soins de Zobeïdeh, et qu’il emmenait Maléka parce qu’elle était moins propre que sa compagne à gouverner le harem en son absence. Quoique ainsi présentée, l’idée de se séparer de son époux, ne fût-ce que pour quelques semaines, mit Zobeïdeh hors d’elle-même. En vain le supplia-t-elle de revenir sur cette cruelle résolution, de la garder auprès de lui, fût-ce comme une de ses esclaves. Elle jouerait bien son rôle. Qu’était-elle après tout ? Rien qu’une esclave. Elle le servirait, elle servirait Maléka, elle ne causerait ni embarras ni dépense à son parent. Osman fut inébranlable, le départ eut lieu, et Zobeïdeh demeura seule avec les enfans, les siens et ceux de ses rivales. Ces derniers étaient au nombre de cinq : trois de Maléka, la petite fille de Nafizé, et le petit Ahmed, fils d’Ibrahima. Elle-même en avait quatre.

Je demande ici à m’arrêter un moment, car je touche à la plus affreuse période de la vie que j’ai entrepris de raconter comme un témoignage trop significatif des causes de désordre et de crime qui tiennent à l’organisation même de la famille musulmane. Nous sommes des créatures singulièrement inexorables, nous autres descendans d’Adam et d’Eve ; nous ne consentons presque jamais à sortir de la place où Dieu nous a fait naître, pour juger les choses extérieures, selon le seul point de vue possible à ceux que la Providence a placés autrement que nous. Nous sommes soumis à des lois que nous connaissons, si admirablement conçues et rédigées qu’elles nous embrassent de toutes parts, et nous obligent à nous développer dans le sens, la mesure et les proportions du moule où nous entrons dès le berceau ; mais ce vêtement orthopédique n’a pas été distribué à tous les enfans du premier homme. La loi chrétienne est inconnue de la grande majorité du genre humain. La partie de cette loi qui est déposée par Dieu même dans le cœur des hommes : la pitié, l’amour, le respect pour la vérité, ce dévouement qui s’appelle courage, et que tout le monde admire, tout cela est souvent combattu, contredit, arraché violemment des cœurs par des lois qu’on dirait conçues dans une heure de folie et de délire, tant elles sont en opposition flagrante avec les instincts naturels de l’humanité. L’influence de ces lois, nous la connaissons, et il est des actes pourtant que nous jugeons presque toujours sans nous en préoccuper, le meurtre par exemple. Toute créature humaine qui verse le sang de son semblable en sachant ce qu’elle fait, quoi qu’elle dise, n’est pas chrétienne. La loi chrétienne ne prend-elle pas soin de rendre le meurtre impossible en nous ordonnant d’aimer nos ennemis ? Ne nous dit-elle pas : « La vengeance appartient au Seigneur ! Malheur à celui qui prétend l’usurper ! » Et quand elle défend à chacun de se charger de sa propre vengeance, elle ne l’autorise certes pas à venger son voisin ! Non, un cœur où la foi chrétienne a pénétré est inaccessible à tout sentiment haineux capable de conduire au meurtre ; mais combien y a-t-il de vrais chrétiens sur cette terre !

Zobeïdeh n’était pas chrétienne. L’eût-elle été, la lumière de la grâce aurait eu de rudes combats à livrer contre la violence de ses passions ; mais, je le répète, elle n’était pas chrétienne. Élevée uniquement pour plaire, douée de la faculté d’aimer avec entraînement et jusqu’à la fureur, son amour et son orgueil devaient lui rendre toute rivalité insupportable. L’infidélité de l’homme qu’elle aimait, du seul homme qu’elle pût aimer, puisqu’elle n’avait jamais connu que lui, était à ses yeux un affreux malheur, un impardonnable outrage, et elle ne savait pas que Dieu s’était expressément réservé le châtiment de toutes les offenses. Pourquoi donc eût-elle pardonné à ses rivales ? Par pitié ? Mais ses rivales avaient-elles pitié de ses tourmens jaloux ? ne prenaient-elles pas plaisir au contraire à étaler à ses yeux leur triomphe ? Zobeïdeh, il faut bien le dire, n’avait de pitié que pour l’être qu’elle aimait, lors même qu’il lui déchirait le cœur, et non-seulement elle ne conçut jamais le désir de se venger sur lui, mais lorsqu’elle se vengea en frappant ses maîtresses, elle ne négligea rien pour le consoler, pour le garantir contre les secousses trop vives de la douleur.

Lors de son entrée dans le harem d’Osman-Bey, Zobeïdeh n’était ni une intelligence obscurcie, ni un cœur corrompu, incapable de distinguer le bien et le mal : elle était femme, c’est-à-dire soumise au pouvoir de l’imagination et des nerfs plus encore qu’à celui du sang et des passions. La règle morale qui eût pu l’arrêter sur la pente du crime, elle l’ignorait. Les femmes de cette trempe trouvent parfois la vie insupportable lors même qu’elles sont placées dans des conditions apparentes de bien-être et de bonheur, et cela seulement parce que leurs nerfs leur causent des sensations semblables aux sensations physiques qui accompagnent le malheur, la douleur morale, le désespoir. Pour de telles femmes, les distractions sont nécessaires ; toute distraction est préférable à l’état dans lequel elles se trouvent, et c’est pourquoi nous voyons si souvent, même dans notre Europe civilisée par le christianisme, des femmes, heureuses en apparence, mépriser et jeter au loin leur bonheur pour se vouer à une pénible existence, à la pauvreté, au vice, au danger, quelquefois à la mort. Zobeïdeh en était arrivée là. Dans les périodes de tranquillité et de paix dont le harem d’Osman-Bey jouissait de temps à autre, la meurtrière se sentait comme possédée par un démon. Elle dissimulait ses tortures, elle se montrait calme et sereine, mais cette dissimulation même ajoutait encore à son supplice. Le silence du dehors lui était intolérable, car elle entendait alors distinctement les voix de ses victimes et de sa conscience ; les éclats de rire et les jeux des enfans prenaient des accens terribles à ses oreilles. Elle se demandait d’où lui venaient ces souffrances, et elle ne trouvait pas de réponse. L’étude eût pu lui apporter de salutaires distractions ; malheureusement ses études se rattachaient toutes à ses crimes, elles lui rappelaient constamment les meurtres commis, elles lui fournissaient même des moyens nouveaux pour en commettre d’autres.

Si Osman l’eût aimée, s’il fût revenu à elle, même passagèrement, peut-être un changement dans cette âme troublée se serait-il accompli ; mais, loin de revenir à Zobeïdeh lorsqu’il n’en était pas distrait par de capricieuses amours, Osman s’en éloignait de plus en plus. La douce et consolante société de Maléka n’était pas suffisante pour l’attirer là où il pouvait rencontrer Zobeïdeh. Non-seulement il n’éprouvait plus d’amour pour elle, mais il était aussi près de la haïr qu’un Turc peut être près de haïr une femme ; sa présence le mettait au supplice, et ce sentiment d’horreur, nous venons de le voir arriver à un tel degré, qu’il l’avait porté à rompre avec toutes ses habitudes pour se soustraire à l’épouvante que l’aspect seul de Zobeïdeh lui causait. Un Européen s’étonnera d’apprendre qu’un Turc se donne tant de peine pour échapper à une de ses femmes, à une recluse, à une prisonnière qu’il peut déposer au fond du Bosphore sans que personne lui en demande compte, ni lui en fasse de reproches ; mais ni les lois humaines ni les coutumes n’ont de puissance contre le caractère des peuples. Le Turc (je ne parle ici ni de l’Arabe, ni du Kurde, ni des autres populations musulmanes de l’Asie ou de l’Afrique), le Turc est doux, patient et grave. Donnez-lui le pouvoir le plus illimité sur des êtres faibles et désarmés, appliquez-vous à faire de lui un tyran, un despote : le premier cri de détresse ou de révolte lui fera tomber les armes des mains, et le livrera pieds et poings liés à la merci de ses esclaves, de ses victimes. Il n’en remplit pas moins bien quelquefois son rôle officiel de tyran ; cela lui arrive lorsqu’il ne gouverne que des femmes turques, qui ne sentent pas le poids de leur chaîne, ou qui manquent de force et d’énergie pour la secouer comme pour s’en plaindre. Heureusement, pour la juste rétribution des jouissances et des souffrances de l’humanité, les harems exclusivement peuplés de femmes turques, de pur sang turc, sont fort peu nombreux. Le sang circassien, géorgien, arabe, abyssinien, circule, plus ou moins mélangé, sous presque tous les fins tissus qui s’étalent sur les divans des riches Osmanlis, et ce sang-là est assez chaud, assez impatient pour résister à l’engourdissement qui s’empare sans peine des Turcs, tyrans ou esclaves.

Osman était un vrai Turc, et Zobeïdeh une véritable Circassienne ; aussi ce fut elle qui contraignit Osman à la fuite, et, ce qui est plus étrange encore, elle attendit son retour de pied ferme. Mais comment se passa cette période nouvelle de sa vie ? Se corrigea-t-elle pour reprendre par la douceur l’influence que de criminels moyens n’avaient pu lui rendre ? C’est le contraire malheureusement qui arriva.


II. — ISMAËL ET KASSIBA.

Lorsqu’Osman quitta Zobeïdeh en emmenant avec lui Maléka, la Circassienne était retombée dans une de ses crises les plus affreuses. Elle cherchait un crime à commettre, une victime à frapper. À qui s’en prendrait-elle ? A lui ? Jamais ! A elle-même ? N’était-ce pas ce qu’elle faisait depuis le commencement de toutes ces tempêtes ? Et pourquoi ? N’était-elle pas assez punie ? Un malheur qu’elle n’eût jamais cru possible allait fondre sur elle. Osman s’éloignait. Ce n’était que pour peu de temps ; mais comment traverser ces jours de solitude ? comment vivre loin d’Osman ?…

Zobeïdeh regarde autour d’elle. Son pâle visage paraît plus pâle encore ; son œil, déjà si terne, s’est complètement éteint. Qu’a-t-elle donc vu ? Une de ses hideuses esclaves est-elle sortie, papillon superbe, de sa lourde chrysalide ? Non : la laideur l’entoure ; la seule beauté qui ose briller en ce harem, c’est la beauté des enfans. Des enfans ! Et à qui appartiennent-ils ? A Osman ; mais à qui encore ? Et Osman les aime peut-être… S’il les aime, pourquoi les lui a-t-il laissés ? pourquoi les lui a-t-il livrés ?… Zobeïdeh frissonne, elle a horreur, elle a peur d’elle-même : la pensée qui a traversé son esprit lui est odieuse et la rappelle un instant à des sentimens humains ; mais elle tremble, elle sait trop bien que les pensées de meurtre ont pour elle un irrésistible attrait, qu’elle en est obsédée, qu’elle est impuissante contre elles. Ah ! qu’Osman revienne, ou la malheureuse succombera.

À l’heure même où ces étranges terreurs agitaient son âme, la Circassienne était entourée des nombreux enfans du bey. Les plus âgés prenaient leur leçon de lecture sous sa direction, tandis que les deux plus jeunes, le petit Ahmed, fils d’Ibrahima, et la dernière fille de Maléka, étaient établis chacun sur l’un des genoux de la mère adoptive, Ahmed enfonçant son frais visage dans les plis du corsage de Zobeïdeh en protestant que sa sœur ne pouvait l’y découvrir, tandis que celle-ci soutenait que rien ne l’empêchait de le voir. Zobeïdeh était sombre, et pourtant elle sentait sur ses joues, sur son cou le souffle de ces petites créatures qui riaient en se querellant et qui entremêlaient leurs jeux et leurs querelles de caresses pour la femme d’Osman.

Des pas lourds et traînans se font entendre sur l’escalier en bois qui conduit à la grande salle où Zobeïdeh et les enfans sont assemblés. Est-ce Osman ? est-ce un messager qui lui annonce son retour ? Osman a-t-il entendu qu’elle l’appelait avec angoisse, avec désespoir ? C’était en effet un messager d’Osman, mais il apportait un cruel message : Osman ne pouvait laisser perpétuellement la Circassienne dans l’ignorance de ses projets, et d’ailleurs il ne s’inquiétait plus de l’effet que cette communication produirait sur elle depuis qu’il était assez loin pour n’entendre ni ses cris de désespoir ni ses reproches. Le messager lui expliqua donc de la part d’Osman que le bey lui avait caché le véritable motif de son absence pour éviter de pénibles adieux, que les médecins, ses amis et ses parens avaient exigé de lui qu’il essayât d’un nouveau climat, d’un nouveau séjour, qu’il s’arrachât à tout ce qui nourrissait en lui d’affreux souvenirs, enfin qu’il avait cédé à leurs instances avec l’espoir d’être bientôt en état de revenir auprès d’elle. En Europe, un mari ainsi placé eût tout expliqué par une lettre, mais je ne sache pas qu’en Turquie l’écriture soit employée à exprimer des sentimens. On n’y écrit guère que des formules de complimens et la simple indication des faits. La lettre qu’Osman avait écrite à Zobeïdeh ne contenait que quelques mots d’introduction pour son messager. Osman y engageait Zobeïdeh à ajouter foi à tout ce que le messager lui rapporterait de sa part, à prendre grand soin de sa santé et de celle des enfans, et à bénir le nom d’Allah !

Zobeïdeh comprit tout ce qu’Osman essayait encore de lui cacher. Il était parti pour la fuir, il l’avait trahie, il allait vivre loin d’elle parce que sa présence et son amour lui étaient à charge. Lorsque le messager eut fini son long discours, qu’il avait appris par cœur, le petit Ahmed poussa un cri et alla rouler sur le plancher. Zobeïdeh s’était levée brusquement, et, tout en retenant la petite fille de Maléka dans ses bras, elle avait abandonné le petit garçon. Le fils aîné de Maléka, qui pouvait avoir de huit à neuf ans, s’élança au secours du pauvre petit, et dit à Zobeïdeh, d’un ton de reproche et de colère : « Pourquoi as-tu fait du mal à mon frère ? » Zobeïdeh poussa un soupir, pâlit et secoua la tête. « Pourquoi me provoquez-vous ? murmura-t-elle à voix basse ; craignez-vous que je ne vous oublie ? »

Le petit Ahmed ressemblait assez à sa mère Ibrahima, mais il avait un caractère et des façons aimables. Sa grâce enfantine ne le sauva pourtant pas. Le jour même, il fut pris de convulsions. Zobeïdeh avait décidé que sa mort serait prompte, car elle redoutait d’entendre ses plaintes et ses cris. « Il faut qu’il meure, s’était-elle dit, mais je ne veux pas le voir souffrir. » Elle avait pourtant mal calculé la dose et l’efficacité du poison ; d’ailleurs la nature est si vivace, elle possède tant de ressources imprévues à cet âge ! L’enfant souffrit et ne mourut pas. Zobeïdeh renonça-t-elle à son odieux projet ? Elle y persista sans pouvoir trop peut-être s’expliquer pourquoi. La personne de qui je tiens ce récit (et qui le tenait en partie des rapports du harem, en partie de Zobeïdeh elle-même) me semblait fort embarrassée d’expliquer cet acharnement. Zobeïdeh était alors dans toute la première ardeur de son ressentiment contre le bey ; mais ce ressentiment même ne suffit pas à rendre raison du crime, puisque l’amour paternel n’était pas précisément la vertu d’Osman, et que Zobeïdeh le savait bien. La parente du pacha attribuait la conduite de la Circassienne à un besoin devenu irrésistible de combiner, de tramer de criminels projets, peut-être aussi à une sorte d’affreuse curiosité qui la poussait à poursuivre cette œuvre abominable comme on poursuit une expérience. Ce qui peut faire croire qu’un singulier délire égarait cette fois Zobeïdeh, c’est qu’après avoir vu le poison agir enfin sur le petit Ahmed, elle passa tout un jour avec une fiévreuse sollicitude au chevet de l’enfant malade, cherchant trop tard à écarter la mort qu’elle avait appelée sur lui. Elle avait été obligée de recourir à de nouvelles doses du poison, qui n’agissait pas comme elle s’y était attendue, et elle se tenait auprès de sa victime, épiant des effets trop lents à son gré. Voilà qu’enfin le visage d’Ahmed se décompose et que la mort se montre. Que fait Zobeïdeh ? Est-elle satisfaite ? Elle se précipite dans son laboratoire, y cherche un flacon, le saisit, et revient hors d’haleine auprès de l’enfant, qu’elle engage vainement à boire la liqueur nouvelle, qui n’est autre chose qu’un contre-poison. De la même main qui avait versé le breuvage mortel, elle offre au mourant la substance préservatrice. Elle eût donné en ce moment les jours qu’il lui restait à vivre pour sauver l’enfant ; mais devant les inutiles efforts d’Ahmed pour avaler le contre-poison, elle reconnut son impuissance. Jetant le flacon sur le tapis, elle s ! écria : — Toi aussi, tu me pousses en avant ! Tu m’obéissais lorsque je te versais tout à l’heure une boisson qui donne la mort, et tu repousses celle qui peut te sauver ! Tu ne veux pas que je recule, je le savais bien. — Et, se jetant sur l’enfant, elle le serra dans ses bras en le couvrant de pleurs, de caresses et de baisers. Pour la première fois, Ahmed ne les lui rendit pas.

À l’aspect de ce premier enfant tué par elle, Zobeïdeh demeura anéantie. Agenouillée à son chevet, les bras étendus en travers du lit et la tête enfoncée dans les coussins, elle tomba dans un demi-sommeil rempli de rêves affreux, qui ne lui ôtaient pourtant pas la connaissance de la réalité, mille fois plus horrible encore. Cet état dura-t-il longtemps ? Les heures et les minutes avaient pour elle la même durée. Elle se disait qu’il était temps de reprendre son masque, de ressaisir son empire sur elle-même, de songer à sa sûreté ; mais elle n’en avait pas encore la force, et d’ailleurs quel danger courait-elle ? N’était-elle pas seule avec un cadavre ?

Non, elle n’était pas seule. Cette sensation bien connue qui nous avertit pendant notre sommeil lorsqu’une personne étrangère s’approche et nous regarde attentivement rappela Zobeïdeh à elle-même. Elle leva la tête. Debout, vis-à-vis d’elle, mais de l’autre côté du lit, l’œil arrêté sur elle, le visage pâle, se tenait Ismaël, le fils aîné de Maléka, celui qui peu de temps auparavant lui avait reproché d’avoir fait du mal à son frère. — Tu pleures, lui dit-il d’une voix sévère et en parlant avec lenteur ; tu pleures, mais il est trop tard. Que diras-tu à mon père ? que diras-tu à Maléka ? Et à moi, que me diras-tu, si je te demande ce que tu as fait de mon frère ?

— Allah nous l’a ôté, balbutia Zobeïdeh.

— C’est là ce que tu répondras à mon père et à ma mère, et ils diront aussi comme toi : Allah nous l’a ôté ; mais à moi, tu ne peux me répondre ainsi, car j’étais près de lui quand il est tombé malade ; j’y étais quand tu l’as fait boire ; je t’ai vue, je t’ai entendue…

— Tais-toi, malheureux ; tais-toi, s’écrie Zobeïdeh avec emportement ; tais-toi, et sors d’ici à l’instant.

Pendant qu’Ismaël se retirait en silence, mais non intimidé, elle envisagea rapidement les suites d’une semblable scène. Ismaël irait sans doute tout raconter aux femmes, aux enfans du harem ; peut-être irait-on quérir des parens, l’oncle d’Osman-Bey ; on aurait recours à la police, au juge ; on ferait des recherches dans la maison, dans sa chambre ; on interrogerait les esclaves, et il ne serait que trop facile de la convaincre, non-seulement de son dernier crime, mais de tous les autres. Il fallait retenir Ismaël, le calmer, détruire ou du moins ébranler ses soupçons. — Viens ici, Ismaël, lui dit-elle avant qu’il eût atteint la porte ; viens ici, mon enfant, et écoute-moi. Tu m’as dit des choses qui m’ont bouleversée, tu dois le comprendre ; tu n’es qu’un enfant, c’est ton amour pour ton pauvre frère qui te fait parler ainsi, et je ne puis t’en vouloir. Écoute-moi donc. Pourquoi lui aurais-je fait du mal ? Ne m’aimait-il pas ? ne l’aimais-je pas aussi ? Tout à l’heure, lorsque tu es entré et que je me croyais seule avec lui, ne m’as-tu pas trouvée tout en larmes ? Me suis-je seulement aperçue de ta présence ? Tu crois que cette boisson que je voulais lui faire prendre lui a été funeste, je te jure par le nom d’Allah (qu’il me fasse mourir si je mens !) que c’était la seule chose qui pût le sauver. Et tiens, ajouta-t-elle en ramassant le flacon brisé, mais au fond duquel étaient encore deux ou trois cuillerées de contre-poison, tiens, en voilà encore ; regarde ce que j’en fais. — Et elle les but à grands traits.

Ismaël la considérait avec étonnement, et le doute était visiblement écrit sur son visage ; mais cela ne suffisait pas. Il fallait absolument le ramener, ou du moins gagner du temps, ne fût-ce qu’un jour.

— Ecoute encore, dit, Zobeïdeh. Tu es un enfant au-dessus de ton âge, et je vois bien que les malheurs qui nous ont frappés depuis quelque temps ont fait naître dans ton esprit des soupçons que je crois fondés, puisque je les partage. Tu te trompes seulement en les reportant sur moi. Je crois qu’il s’est passé ici, je crois qu’il s’y passe encore des choses terribles. Il y a longtemps que j’y pense, et jamais je n’en ai dit un mot à personne, car il me serait impossible de rien découvrir si je laissais percer mes doutes ; mais, puisque toi aussi tu as des soupçons, sache que je crois être sur la trace des crimes et des criminels. Quelques jours de silence, et je te montrerai le fond de tant d’iniquités. Promets-moi seulement de ne rien dire à qui que ce soit d’ici à huit jours. Me le promets-tu ?

Quelque clairvoyant que soit un enfant, ce qu’il voit lui apparaît comme une série de tableaux isolés les uns des autres, dont il n’a pas encore appris à reconnaître le lien commun, l’ordre, l’enchaînement. Ismaël ne comprit rien aux projets de Zobeïdeh ; il ne savait sur qui elle arrêtait ses soupçons, ni pourquoi le silence était nécessaire. Deux choses le frappèrent : la première, ce fut qu’une grande personne partageait ses soupçons, et cela flatta sa vanité enfantine en mettant son esprit en repos. En second lieu, Zobeïdeh avait bu ce qu’elle avait voulu faire prendre à son frère. Il se félicita ensuite de n’avoir plus à porter le poids de ses soupçons que pendant huit jours. Après un moment de réflexion, il fit enfin la promesse exigée.

Quoiqu’en partie rassurée, Zobeïdeh n’osa pas ce jour-là s’éloigner d’Ismaël, tant elle craignait qu’il ne fît part à d’autres de ce qui venait de se passer entre eux. Cette inquiétude eut pour résultat de lui faire oublier Ahmed, sa mort, et ce qu’elle-même avait souffert en y assistant. L’image de Maléka ne viendrait-elle pas cependant se placer entre le crime de Zobeïdeh et sa future victime ? Jusqu’ici, la malheureuse n’avait encore frappé que ses ennemis : l’innocent Ahmed lui-même était l’enfant de sa rivale, et sa mort ne ferait le malheur d’aucune personne qui lui fût chère ; mais le sang de Maléka coulait dans les veines d’Ismaël, et Zobeïdeh avait mis jusque-là son orgueil à protéger et à chérir ce sang. Il faut l’avouer néanmoins, la bienfaisante influence de Maléka, fondée d’abord sur un certain charme de sa personne presque autant que sur les qualités de son cœur, s’était considérablement affaiblie. Tout ce qui avait porté atteinte à sa beauté si frêle et si délicate, les chagrins, les fatigues, les maladies, avait diminué le penchant de Zobeïdeh pour Maléka, et par conséquent l’influence de Maléka sur Zobeïdeh. Si toute affection n’était pas éteinte dans leurs âmes, une certaine tiédeur y avait pris la place du dévouement passionné des premières années. Zobeïdeh ne s’indignait plus parce qu’Osman était infidèle à Maléka, et la douce voix de celle-ci ne calmait plus les fureurs de Zobeïdeh. Jamais pourtant elle n’avait ressenti contre elle ni amertume ni colère jusqu’au jour où, voyant partir son ancienne compagne avec Osman, elle avait éprouvé une secrète irritation contre l’infidèle amie qui lui avait caché les véritables desseins de leur commun époux. Restée seule après le départ de Maléka et d’Osman, le dépit vague que lui avait souvent causé la froideur quelque peu hautaine d’Ismaël prit pour ainsi dire un corps. Elle promena pour la première fois sur le groupe des enfans l’un de ces regards froids et sombres qui donnaient le cauchemar au pauvre bey, et elle se dit tout bas : — Maléka est bien confiante !…

Ismaël d’ailleurs s’était placé depuis longtemps vis-à-vis d’elle dans un état de sourde hostilité. Les enfans ont quelquefois de singulières illuminations, qu’on serait tenté d’expliquer par des révélations surnaturelles. Leur étourderie est notoire ; ils ne réfléchissent pas, ils n’observent que les choses extérieures, puisqu’ils ignorent l’existence des choses intérieures et invisibles, et pourtant les caractères les plus dissimulés, les intentions cachées, les doubles fins, tout cela leur apparaît parfois subitement, comme si un génie familier les introduisait dans les dédales les plus compliqués des âmes. Était-ce une de ces inspirations soudaines qui avait si bien éclairé Ismaël sur le véritable caractère de Zobeïdeh ? Avait-il entendu les esclaves du harem faire quelques remarques sur les tragiques accidens qui se succédaient avec tant de régularité sous le toit du bey ? Quelle que fût l’origine de la méfiance du jeune homme, le fait est que, peu après la mort de Nafizé, Ismaël s’était éloigné de Zobeïdeh. Il est vrai qu’il avait pris en même temps un maintien singulièrement réservé pour son âge : on eût dit que, tout en conservant les traits de l’enfance, il s’était subitement transformé en homme à l’intérieur. Maléka remarqua d’abord ce changement et s’en inquiéta, parce qu’il pouvait faire perdre à Ismaël l’amour de Zobeïdeh, cet amour qui était aux yeux de la pauvre mère un gage de sécurité pour ses enfans. Elle interrogea Ismaël, et n’obtint de lui que des mots entrecoupés, prononcés d’un air distrait. Elle essaya alors de se persuader à elle-même que cette tiédeur étrange tenait à un caprice d’enfant, et elle s’appliqua à convaincre sa compagne qu’il en était ainsi. Elle se plaignit à elle de l’humeur réservée et peu démonstrative qu’Ismaël développait avec l’âge. Zobeïdeh n’avait pas attendu les remarques de Maléka pour apercevoir l’air contraint d’Ismaël. Elle dissimula son dépit en présence de Maléka, mais la blessure n’en était pas moins profonde. Zobeïdeh voulait être aimée. Ce n’était pas seulement un besoin pour elle, c’était un sujet d’orgueil. On a vu qu’elle exerçait sur les enfans de ses rivales une sorte de fascination, justifiée pour ainsi dire par le véritable amour qu’elle leur rendait, et qui lui en faisait même préférer quelques-uns aux siens propres. Elle était fière d’entendre répéter : — Qu’a donc Zobeïdeh pour se faire ainsi aimer de tous les enfans ? Elle seule exerce sur eux un tel pouvoir ; elle seule sait calmer leurs douleurs, apaiser leurs colères, vaincre leurs caprices. — Zobeïdeh savait que cela était vrai, et elle en tirait à la fois orgueil et plaisir. Ismaël fut le premier qui tenta de se soustraire à son prestige, et de plus il y réussit. Il n’y mettait pas d’affectation : ce n’était ni du dépit ni de la rancune qu’il essayait de cacher sous une indifférence simulée. La Circassienne voyait clairement qu’il s’efforçait de se montrer poli envers elle et de dissimuler son aversion, et cette aversion devait être bien forte pour persister ainsi dans ce jeune cœur, sans cesse occupé de la contenir.

Le fils de Maléka exerçait sur ses frères et sur ses sœurs l’influence qu’un enfant réfléchi exerce sur d’autres plus étourdis. Rien n’humilie autant les enfans que de voir les objets de leur affection dédaignés par une personne qu’ils admirent. Ils manquent en cela de générosité ; mais, s’ils se rangent parfois du côté du persécuté, je n’en ai jamais vu se ranger du côté du dédaigné. Zobeïdeh observa un jour certains signes de refroidissement dans ce petit monde, qu’elle avait trouvé jusque-là si prompt à l’enthousiasme. Frappée de cette transformation, elle y regarda de plus près, et elle s’assura que l’arrivée d’Ismaël dans la chambre où elle se trouvait avec l’un ou l’autre des enfans était pour celui-ci une cause d’embarras et de tiédeur. Zobeïdeh en conclut qu’Ismaël l’avait accusée, calomniée, disait-elle, auprès des autres enfans, qu’il leur avait défendu de lui témoigner leur affection. En cela, elle se trompait, car Ismaël ne s’était pas plus départi de son extrême réserve avec ses frères et sœurs qu’avec sa mère ; ce qui était vrai, c’est que l’éloignement d’Ismaël pour Zobeïdeh avait détruit le charme qui les avait réunis jusqu’alors autour d’elle. La pensée de tirer vengeance du fils de Maléka n’avait fait sans doute que traverser l’esprit de Zobeïdeh ; mais, je le répète, la malheureuse avait perdu la faculté de résister victorieusement à de telles pensées. En ce cas pourtant, si ce crime fut le plus affreux de tous, il est vrai aussi qu’elle y fut poussée par quelque chose de plus puissant que la jalousie. Le vertige du vice l’entraînait comme dans un tourbillon ; il fallait qu’elle se hâtât, si elle voulait profiter de l’impression produite sur Ismaël, et prévenir ses confidences soit à ses frères ou à ses sœurs, soit à quelque parent. Elle fixa au lendemain du jour où Ismaël lui avait adressé d’imprudens reproches la mort qui devait lui assurer son silence.

Ismaël avait pour coutume de prendre un verre de sherbett (sirop) avec quelques biscuits pour son déjeuner, qui lui était servi, comme aux autres enfans, dans la chambre de Zobeïdeh. Ce jour-là, elle feignit de ranger quelque chose dans une armoire placée au fond de la pièce pour conserver la liberté de ses mouvemens et éviter de s’asseoir au milieu du petit groupe. Elle avait en outre pris la précaution de cacher dans un coin du vestibule le grand plateau de cuivre qui sert de table en Orient. Lorsque les esclaves entrèrent, portant les divers alimens qui composaient le déjeuner de Zobeïdeh et des enfans : « Posez à terre ce que vous apportez, leur dit-elle, et allez chercher le plateau. » Il y eut alors un moment de confusion dont Zobeïdeh profita pour jeter dans le verre destiné à Ismaël, qu’on avait déposé à terre, une dose presque imperceptible d’un extrait foudroyant préparé dans la nuit ; puis, les esclaves ayant terminé leurs préparatifs, elle leur ordonna d’aller avertir les enfans que le déjeuner était prêt. Ismaël, à peine remis des agitations de la veille, dormait encore lorsqu’on vint l’appeler pour le déjeuner. Il arriva enfin, mangea ses biscuits, but son sirop ; mais au moment de poser son verre sur le plateau, il porta la main à sa gorge, se renversa sur le divan et tomba sans connaissance. Zobeïdeh s’occupait alors à serrer les confitures dont les enfans avaient mangé, et ne parut pas avoir remarqué la pâleur et les regards effarés des sœurs d’Ismaël. Au bruit qu’il fit en tombant, elle se retourna et accourut à son secours, en appelant les femmes qui allaient et qui venaient dans l’appartement. Toutes entourèrent le malheureux enfant, dont la vie ne se trahissait plus que par des mouvemens convulsifs et spasmodiques. De plus en plus consommée dans l’art de la dissimulation, Zobeïdeh lança au milieu de ce groupe agité le mot de contagion, et toutes ces pauvres intelligences, engagées dans un dédale de conjectures, se jetèrent sur ce mot comme sur la clé qui devait leur en ouvrir l’issue. Ismaël fut aussitôt inscrit parmi les victimes de l’amour fraternel, et tout le harem se vit menacé d’une semblable catastrophe. Les femmes commencèrent à rappeler une foule de circonstances de la maladie d’Ahmed qui pouvaient faire croire à la contagion. Les enfans pleuraient en silence. Zobeïdeh fit porter le mourant sur un lit dans une chambre reculée, et elle s’établit auprès de lui, feignant de lui prodiguer des soins qu’elle savait inutiles.

Le poison semblait répondre exactement à l’attente de Zobeïdeh. Ismaël se débattait dans des convulsions assez semblables à celles d’Ahmed, ou tombait dans un abattement précurseur de la mort. Vers le milieu de la journée enfin, les contractions cessèrent, les membres se relâchèrent de leur rigidité spasmodique, les yeux se renversèrent sous les paupières et devinrent immobiles ; une pâleur livide se répandit sur le visage, et toute chaleur à la peau s’éteignit. Zobeïdeh ne se fit aucune illusion sur cette phase nouvelle de l’empoisonnement, ou du moins l’illusion qu’elle se fit n’était pas celle qu’elle voulait faire passer dans l’esprit des assistans. Elle se dit qu’Ismaël était mort, et elle dit aux femmes et aux enfans que le malade paraissait plongé dans un sommeil dont il pouvait sortir guéri, et qu’il fallait s’éloigner de peur de troubler ce repos bienfaisant. Elle-même sentait impérieusement le besoin d’échapper à ce déchirant spectacle ; aussi, ayant congédié tout le monde, à l’exception d’une vieille esclave aux trois quarts sourde, elle ordonna à celle-ci de courir la chercher au premier mouvement que ferait le malade, en lui défendant de laisser qui que ce fût approcher de lui.

L’esclave n’étant pas venue troubler son repos, Zobeïdeh en conclut qu’Ismaël était bien mort ; mais, craignant de paraître trop peu empressée, elle se décida à retourner au bout de quelques heures près de sa victime. Quelles ne furent pas sa surprise et ses alarmes, lorsque, en approchant de la porte, elle entendit distinctement la voix d’Ismaël qui parlait avec lenteur et faiblesse, mais avec calme, et des sanglots étouffés qui lui répondaient ! Zobeïdeh fut si saisie, qu’au lieu de s’arrêter et d’écouter à la porte pour s’assurer de ce qu’il lui importait de connaître, elle se précipita dans la chambre. Ismaël était assis sur son séant, le corps et la tête appuyés à des coussins, pâle et le visage comme desséché. La mort était écrite en caractères bien lisibles sur ses traits et dans son regard, qui brillait d’un feu étrange. Sa plus jeune sœur, debout auprès de son lit, étouffait ses sanglots pour ne rien perdre de ses paroles. Au moment où Zobeïdeh se précipita dans la chambre, Ismaël tenait la main droite levée, comme en signe d’admonition et de commandement, en disant : « Prends garde de ne rien oublier, et ne parle qu’à lui. » Ses yeux rencontrèrent en ce moment ceux de Zobeïdeh ; il repoussa sa sœur, qui se tourna subitement vers la Circassienne, puis il ferma la paupière et parut endormi, évanoui ou mort. Il ne fit plus d’ailleurs aucun mouvement, car Zobeïdeh s’était de nouveau assise auprès de son lit, et l’enfant, qui sentait sa présence, même sans la voir ni l’entendre, eut l’incroyable force d’âme de traverser les angoisses de l’agonie sans faire entendre une plainte ni donner aucun signe de vie. À quelle heure du jour ou de la nuit le sommeil et l’immobilité cessèrent-ils d’être des apparences de mort et devinrent-ils la réalité ? Qui pourrait le dire ? De temps à autre, Zobeïdeh s’approchait doucement et posait la main tantôt sur son front, tantôt sur sa poitrine ; mais l’enfant ne frémit jamais à ce terrible contact. Une fois enfin Zobeïdeh recula en sentant un front glacé et des membres raidis. Ismaël était mort. Avait-il emporté son secret dans la tombe, ou l’avait-il confié à sa jeune sœur ? Tout entière à l’idée d’éviter des révélations qui amèneraient infailliblement sa perte, Zobeïdeh était prête désormais à s’affranchir sans pitié de quiconque pourrait trahir son horrible secret : elle s’appliqua donc à découvrir si la jeune sœur d’Ismaël avait reçu les confidences de son frère, et sut bientôt à quoi s’en tenir.

Dès le lendemain matin, cette enfant nommée Dundush profita d’un moment où elle se trouvait seule avec Zobeïdeh pour lui dire tout bas, sans pourtant lever les yeux sur elle : — Ne serait-il pas bien de faire avertir notre oncle des malheurs qui nous sont arrivés ? — La Circassienne se dit aussitôt qu’elle était trahie, que la petite fille attendait son oncle pour lui tout apprendre, conformément aux avis d’Ismaël. Elle prit un air gracieux et feignit d’approuver la petite, l’assurant même que déjà, lors de la mort d’Ahmed, elle avait devancé son désir en envoyant quérir celui que les enfans appelaient leur oncle, et qui était en réalité l’oncle d’Osman du côté maternel ; mais le parent du bey ne s’était pas rendu à son invitation : il était retenu à la campagne pour un jour ou deux. Elle l’attendait le surlendemain au plus tard. Dundush respira plus librement, comme si elle se sentait soulagée d’un grand poids, et elle se montra plus calme, bien que toujours préoccupée.

L’oncle d’Osman était un bon vieux Turc de l’ancienne école que la nature avait médiocrement doué du côté de l’esprit, qu’une longue vie oisive et sensuelle avait complètement hébété, et qui n’aimait plus guère au monde que sa pipe et son café. C’est à ce brave musulman que le bey avait recommandé sa famille avant de partir, c’est à lui que la Circassienne était tenue de s’adresser en toute circonstance grave ou embarrassante. La mort subite et presque simultanée de deux enfans était sans contredit un des cas où le recours à l’oncle d’Osman devenait indispensable. Zobeïdeh comprenait qu’il était difficile de garder un plus long silence vis-à-vis de ce personnage ; mais Ismaël avait confié ses soupçons à Dundush, elle n’en pouvait douter, et quelque stupide que fût le vieillard, il ne resterait certainement pas insensible à de pareilles révélations. Il fallait se hâter d’envoyer Dundush rejoindre ses frères, après quoi on manderait au palais le vieux parent, j’emprunte à Zobeïdeh ces expressions familières qui caractérisent l’état de cynique insensibilité où elle était tombée. Dès le lendemain, celle-ci ferait donc venir l’oncle d’Osman ; mais dès le lendemain aussi Dundush aurait cessé d’exister. L’opinion qui attribuait à une influence contagieuse des désastres si multipliés n’acquerrait de la sorte que plus de vraisemblance. En se retirant pour la nuit, Zobeïdeh s’attendait à être incessamment appelée dans la chambre où couchaient les quatre sœurs, les deux filles de Maléka, Zéthé et sa propre fille Anifé ; car le poison coulait déjà dans les veines de la petite Dundush, et elle avait donné des ordres pour qu’on l’appelât au moindre malaise de l’un des enfans. Les heures s’écoulèrent cependant, et aucun bruit ne se fit entendre. Enfin le jour parut. À peine les esclaves avaient-elles repris leurs travaux journaliers, que des voix confuses s’approchèrent de la chambre de Zobeïdeh, et que plusieurs des femmes, entrant précipitamment, lui annoncèrent la mort de la petite Dundush. — Morte ! s’écria la Circassienne en affectant la surprise, morte ! et n’avais-je pas recommandé hier au soir que l’on m’appelât au premier signe de maladie qui frapperait l’un des enfans ? — L’esclave s’excusa en disant que la pauvre petite n’avait voulu recevoir que les soins de sa sœur Kassiba, et qu’elle lui avait défendu expressément d’appeler qui que ce fût. — Sa sœur elle-même vous le dira d’ailleurs si vous allez la trouver, ajouta la femme, car la pauvre fille est si abattue qu’elle ne peut se soutenir sur ses jambes. — Zobeïdeh se hâta d’aller s’informer des événemens de la nuit. Dundush était étendue sans vie sur son petit lit, comme Ismaël et comme Ahmed l’avaient été avant elle. Auprès de la morte se tenait, pâle et frémissante, Kassiba, sa sœur, cette fille aînée de Maléka que Zobeïdeh semblait chérir plus que ses propres enfans.

Kassiba portait à Zobeïdeh un attachement passionné, et malgré la froideur qui s’était récemment glissée entre la jeune population du harem et Zobeïdeh, le cœur de Kassiba était toujours resté fidèle à sa première affection ; la pauvre enfant s’était même rapprochée d’autant plus de la Circassienne que les autres s’en éloignaient. Quant à celle-ci, entière et extrême dans ses sentimens, on peut dire, sans craindre de tomber dans l’hyperbole, qu’elle adorait Kassiba, toujours empressée à deviner et à satisfaire ses moindres désirs, tendre et caressante pour elle, et pour elle seule à ce degré. Jamais un mot dur ou vif ne lui avait été adressé par cette femme hautaine et impérieuse, perpétuellement rebelle à toute loi comme à toute autorité. Kassiba ressemblait à sa mère, non pas telle qu’elle était devenue après douze ans de martyre conjugal et domestique, mais telle qu’elle était lors de son arrivée dans la prison somptueuse où sa vie s’écoulait. Zobeïdeh l’aimait aussi pour cette ressemblance, mais surtout pour cette expression de tendresse passionnée qui animait son visage, et qu’elle n’avait jamais pu appeler sur celui de Maléka. L’attachement qui entraînait l’un vers l’autre deux êtres si peu faits pour se comprendre paraissait si contraire aux lois de la nature qu’il eût peut-être été juste d’y voir l’intervention directe de la Providence, qui semblait avoir placé près d’une femme ensevelie dans l’iniquité une source toujours vive et abondante d’émotions douces et salutaires, comme pour ne pas permettre à une âme humaine d’oublier complètement l’amour. Depuis que Zobeïdeh en était venue à ne voir dans les enfans de ses rivales que des juges, des accusateurs et des ennemis, jamais elle n’avait compté Kassiba parmi eux. Elle seule n’excitait ni sa défiance ni son courroux. Et maintenant elle était là auprès du cadavre de sa sœur, de sa sœur qui s’était vue mourir et qui connaissait la main d’où tous ces coups étaient partis, de sa sœur dont elle avait soigné l’agonie et recueilli les dernières pensées ! — Dundush aura voulu la sauver d’un pareil danger, se dit Zobeïdeh en frémissant ; l’aurait-elle au contraire attiré sur sa tête ?

— Que s’est-il donc passé ? s’écria la Circassienne en entrant ; pourquoi ne m’avoir pas prévenue, Kassiba ? Qui sait ? j’aurais peut-être pu soulager les souffrances de ta pauvre sœur.

Kassiba avait relevé la tête en entendant ces mots ; mais elle ne tourna pas ses regards vers celle qui les avait prononcés.

— Ma pauvre Kassiba, continua Zobeïdeh en s’approchant de la jeune fille, quelle nuit tu as passée ! Dis-moi donc ce qui est arrivé. Est-ce le même mal qui nous a enlevé deux enfans et qui nous enlève encore celui-ci ?

— Je ne sais, répondit la jeune fille en tremblant et sans lever les yeux. Oui, le mal de ma sœur ressemblait à celui de mon frère.

Et les sanglots l’empêchèrent de continuer.

— Mais pourquoi ne pas appeler ? pourquoi rester ainsi seule avec elle ? Les autres enfans t’ont-ils aidée au moins ?

— Non, non ! répondit Kassiba précipitamment, les autres n’ont rien vu, rien entendu. Moi seule, je suis restée auprès d’elle.

Zobeïdeh frissonna et reprit encore : — Mais pourquoi ne m’avoir pas appelée ?

— Dundush ne l’a pas voulu, murmura Kassiba d’une voix qu’on entendait à peine.

— Il ne fallait pas l’écouter, mon enfant. Dans ces sortes de maladies, la raison est souvent troublée, et l’on dit des choses, l’on éprouve des envies, ou l’on exprime des craintes aussi vaines les unes que les autres, et dont on ne garderait aucun souvenir si le mal se passait.

— Serait-il vrai ? serait-il possible ? s’écria Kassiba avec transport. Ah ! dis-le encore, mamma Zobeïdeh, répète-le, car cela me fait tant de bien !

Et la tendre fille entourait de ses bras le cou de Zobeïdeh et se cachait le visage contre sa poitrine ; puis, se relevant soudain et se retirant avec un frémissement d’épouvante, elle ajouta : — Non, non ! Dundush n’avait pas le délire, ni Ismaël non plus. Hélas ! hélas !

Le doute n’était plus possible, Dundush avait tout dévoilé à sa sœur avant de mourir, et il fallait maintenant ou vivre au milieu des plus effroyables dangers ou sacrifier une autre victime. Et celle-ci n’était pas un enfant capricieux et ingrat qui avait repoussé l’amour de Zobeïdeh et dédaigné sa tendresse ; c’était plus qu’une fille pour elle, c’était la créature la plus douce, la plus tendre et la plus dévouée. Zobeïdeh poussa un profond soupir. En ce moment, son plus grand souci n’était pas de connaître les intentions de Kassiba, de pénétrer ses projets ; sa crainte la plus vive, c’était de voir ce regard, jusque-là si rempli de tendresse, se détourner d’elle, c’était d’avoir perdu la confiance et l’amour de Kassiba. — Elle seule m’aimait comme je veux être aimée ; m’aura-t-on dérobé ce dernier trésor ?

C’est sous l’influence de cette crainte qu’elle résolut d’avoir une explication complète avec Kassiba. Elle ne pouvait pas feindre de se méprendre plus longtemps sur la nature du trouble que Kassiba n’avait pu lui cacher. Elle ne pouvait à la vérité repousser des soupçons qui ne lui avaient pas été exprimés, et qui étaient trop affreux pour qu’elle pût les deviner sans se reconnaître coupable ; mais rien ne l’empêchait par exemple de supposer des accusations peu graves, et, en se justifiant de celles-ci, de se laver implicitement de celles qu’on n’avait pas formulées.

Elle choisit un moment où Kassiba était seule avec elle, et, l’attirant doucement sur ses genoux, elle lui dit qu’elle craignait fort que la pauvre Dundush ne lui eût fait d’injustes plaintes en l’accusant de froideur à l’égard des enfans d’Osman-Bey. Elle faisait Kassiba elle-même juge entre les rêveries de sa sœur mourante et les témoignages d’affection qu’elle n’avait cessé de prodiguer également à tous les enfans de son maître. Ne les avait-elle pas soignés jour et nuit pendant toutes leurs maladies et sans même accorder aucune préférence aux siens propres ? Pourquoi avait-elle consenti à demeurer à Stamboul pendant que son mari voyageait ? N’était-ce pas évidemment pour ne point laisser les enfans aux soins d’esclaves négligentes ? Maléka ne connaissait-elle pas son cœur, et ne lui avait-elle pas confié ce qu’elle avait de plus cher au monde ? Mais qui ne sait combien les enfans malades sont capricieux et injustes ? Savent-ils seulement ce qu’ils disent, ce qu’ils veulent ? Zobeïdeh ajouta qu’ignorant sur quel sujet les plaintes de Dundush avaient porté, elle ne pouvait ni les repousser ni en mesurer la gravité. Elle connaissait trop bien la raison, la bonté et la prudence de Kassiba pour craindre qu’elle n’en fît usage contre elle. — Allah m’en préserve ! murmura la pauvre petite, et Zobeïdeh, qui l’avait comprise, finit par adresser un tendre appel à son cœur, aux souvenirs de toute sa vie, et par déclarer qu’elle ne voulait pas avoir d’autre défenseur que ce cœur même et ces souvenirs.

Zobeïdeh se flatta d’avoir remporté une victoire complète sur les doutes de Kassiba, et dans cet espoir elle se félicita d’avoir rendu toute communication impossible entre Kassiba et les autres enfans, qui l’avaient jugée si sévèrement et avec trop de raison. Toute ombre de regret et de remords s’effaça devant ce sentiment de sécurité. Elle n’était accessible en ce moment qu’à la joie de sa victoire, et cette illusion était assez naturelle. En effet Kassiba avait répondu à ses protestations par des sanglots, des caresses, des mots entrecoupés exprimant, à ne pas s’y méprendre, son impuissance à nourrir d’autres sentimens envers Zobeïdeh que ceux de la reconnaissance, de la confiance et de l’amour. Cependant le triomphe de la Circassienne fut de courte durée. Plusieurs jours s’écoulèrent, et la tristesse naturelle qui voilait le doux visage de Kassiba, loin de se dissiper sous l’influence du temps et des distractions, se prononça de plus en plus. Ses transports de tendresse rassuraient Zobeïdeh et lui déchiraient en même temps le cœur, car ils étaient toujours suivis de larmes, de sanglots, de terreurs et presque de remords. — N’est-ce pas que tu les aimais ? s’écriait-elle tout à coup. Et lorsque Zobeïdeh avait répondu par des protestations mensongères à cette question si souvent répétée, la jeune fille l’interrompait en disant avec désespoir : — Non, tu me trompes ! Oh ! ma pauvre sœur ! mon pauvre frère ! pardonnez-moi de ne pas remplir vos dernières volontés.

Mais bientôt une nouvelle inquiétude vint s’ajouter à celles qui torturaient la Circassienne. Kassiba s’attendait à partager le sort de ses frères et de sa sœur. Souvent, au moment de prendre ses repas, elle s’arrêtait saisie d’horreur, repoussait les alimens et fondait en larmes. — Non, se disait-elle alors, ce n’est pas la mort que je crains, car la vie que je mène est plus triste que la mort ; mais c’est la preuve du crime de Zobeïdeh que je crains de recevoir ! — Et chaque jour qui s’écoulait sans apporter cette preuve était comme une victoire remportée par l’amour de la jeune fille sur ses soupçons, car Zobeïdeh voit bien, se disait-elle encore, que je me défie d’elle, et si elle ne m’en punit pas, pourquoi aurait-elle puni mes frères et ma sœur ? — Elle ne comprenait pas que son amour pour Zobeïdeh faisait sa sauvegarde, son inviolabilité, et que Zobeïdeh s’exposerait aux plus grands dangers plutôt que d’arrêter les battemens d’un cœur qui n’avait encore palpité que pour elle.

Kassiba avait reçu de la nature une constitution délicate, que la précocité de son intelligence et de son cœur avait encore ébranlée. Aussi ne résista-t-elle pas longtemps aux émotions violentes et douloureuses qui s’entre-choquaient dans son esprit. Si elle avait cru à l’innocence de la Circassienne tant qu’elle s’était trouvée en bonne santé, que devint-elle, la pauvre enfant, lorsqu’elle se sentit atteinte d’un mal inconnu, qu’elle vit son visage pâlir et son corps devenir plus grêle et plus lourd en même temps, son estomac refuser toute nourriture, et le sommeil fuir ses paupières ! Elle se dit que sa sœur ne s’était pas trompée, que Zobeïdeh la haïssait maintenant comme elle avait haï ses autres victimes, et elle se reprocha amèrement de ne pas savoir arracher encore cet amour de son cœur. — Un mauvais esprit la pousse aujourd’hui, se disait-elle, et lui ferme les yeux ; mais quand elle m’aura précipitée avec les autres dans le tombeau, lorsqu’elle ne me verra plus à ses côtés, elle gémira de mon absence. Qui donc l’aimera comme je l’aime ? Qui la soignera ? qui la consolera ?

La jeune fille ne se dissimulait pourtant pas qu’elle pouvait bien être malade et mourir sans que Zobeïdeh fût criminelle, et elle s’indignait alors contre elle-même pour les soupçons qu’elle ne parvenait pas à chasser. En ces momens, elle avait hâte de mourir, pendant que la maladie la tuait seule ou pendant que le crime de Zobeïdeh lui paraissait encore douteux. De pareilles tortures ne pouvaient toutefois s’acharner impunément sur une nature aussi délicate. Bientôt Kassiba tomba gravement malade et fut réduite à garder le lit, signe de mort prochaine en Orient. Zobeïdeh n’hésita pas à envoyer chercher un médecin, et n’eut seulement pas la pensée d’attribuer la maladie de Kassiba à la contagion. Sa seule pensée à cette heure était de conserver l’enfant de Maléka, et ce désir avait remplacé pour le moment dans son cœur le besoin furieux d’être exclusivement aimée par Osman, et même l’effroi d’une découverte qui rendrait cet amour impossible.

Le médecin se présenta donc, et examina la petite malade. Il ne donna que peu d’espoir. Le moral de l’enfant lui semblait être la cause principale de sa maladie ; cependant il remarqua aussi que ses forces étaient épuisées par une fièvre lente qui s’allumait chaque jour sous l’influence d’un chagrin mystérieux. À moins d’un changement complet dans la disposition d’esprit de la malade, il ne pouvait donc que former les plus tristes présages. La visite du médecin et les questions qu’il avait adressées à Kassiba avaient été pour celle-ci une source de cruels déchiremens. Elle craignait par-dessus tout de faire quelque réponse qui éveillât les soupçons du docteur ; mais elle s’efforçait en même temps de lire sur son visage et dans ses paroles ce qu’il pensait de la cause de son mal, et l’air soucieux du médecin n’était pas fait pour la rassurer. Il partit en recommandant le repos, le calme de l’esprit et les distractions ; il ajouta que le sommeil lui ferait grand bien. — Sans doute, pouvait-on lui répondre, et la santé aussi.

Quoique peu accoutumée à interpréter les oracles de la médecine, Zobeïdeh, dont la pénétration naturelle pouvait se passer des leçons de l’expérience, comprit que le docteur ne conservait aucun espoir. Elle le suivit dans le vestibule, et lui demanda si l’on devait craindre une fin prochaine de la maladie. Sa réponse fut affirmative et précise. Zobeïdeh insista pour savoir combien de jours on pouvait se flatter de conserver l’enfant. La réponse fut encore plus décourageante : ce jour même pourrait bien être le dernier.

Ce n’était pas la curiosité qui avait dicté ces questions à Zobeïdeh ; ce n’était pas non plus la simple et naturelle inquiétude qui nous porte à vouloir pénétrer les menaces de l’avenir et mesurer à l’avance la profondeur de l’abîme où nous craignons de tomber. Zobeïdeh lisait en partie du moins dans le cœur de Kassiba. La cause de ce mal incurable lui était connue, et elle avait résolu de tout risquer pour la détruire et pour renverser la barrière qui venait de s’élever entre elles. Elle saura tout, s’était-elle dit, s’il n’y a pas d’autre moyen de la sauver que de lui dévoiler toutes les plaies de mon cœur, et de la convaincre que ce cœur lui est toujours fidèle. J’arracherai le masque qui préserve ma vie, et je me livrerai à sa merci. Advienne de moi ce que le ciel a décrété ! mais je ne la verrai pas emporter dans le tombeau la pensée que je l’y ai poussée.

Zobeïdeh revint donc auprès de Kassiba, qu’elle trouva agitée et fatiguée par la visite du médecin. Dès que la jeune fille l’aperçut, elle lui demanda avec anxiété si elle avait parlé au docteur et ce qu’il lui avait dit. D’où venait son mal ? Qu’était-il ?… Et la pensée qu’elle ne pouvait ajouter foi aux paroles de Zobeïdeh lui traversant tout à coup l’esprit, elle s’interrompit avec un cri d’angoisse, et elle retomba pâle et défaillante sur ses coussins.

Zobeïdeh n’était pas moins pâle que la mourante, et quiconque les eût vues en ce moment n’eût pas deviné sur laquelle des deux le médecin venait de prononcer l’arrêt ; mais la Circassienne s’était raidie contre la douleur qu’elle venait chercher, et elle s’assit, calme en apparence, auprès du lit de Kassiba ; puis, lui prenant la main, elle lui dit : — Kassiba, ma fille bien-aimée, le docteur assure que ton mal provient uniquement de l’agitation de ton âme.

Kassiba releva la tête, et un éclair de joie brilla dans son regard déjà voilé. — Uniquement ? répéta-t-elle à voix basse. Le docteur a dit cela ?

Mais cette même pensée du terrible intérêt qu’avait Zobeïdeh à l’en convaincre la frappant de nouveau, elle secoua la tête, pressa son front entre ses mains, et s’écria : — Hélas ! puis-je le croire ? Est-ce la vérité ? Ah ! la vérité, où est elle ? Ne la saurai-je jamais ?

— Tu vas la savoir, mon enfant ; tu vas tout savoir à l’instant même, car j’y suis décidée. J’ai vainement essayé jusqu’ici de te tromper pour dissiper tes terreurs, et puisque tes soupçons ne peuvent être détruits par le mensonge, et qu’ils te tuent, apprends la vérité, et sache jusqu’à quel point tu dois me maudire ou tu peux m’aimer et me plaindre…

— Tu ignores, ma pauvre enfant, reprit Zobeïdeh après une courte pause, avec quelle folle passion j’ai aimé et j’aime toujours ton père ; tu ne peux comprendre par conséquent tout ce que je souffre lorsqu’il m’amène une nouvelle compagne, une nouvelle rivale. Quoique violente et vindicative, je ne suis pourtant pas injuste. Ta mère n’est-elle pas aussi ma rivale ? N’est-ce pas elle qui m’a fait connaître la première ces tourmens ? Et pourtant l’ai-je haïe ? Ai-je essayé de lui nuire ? N’ai-je pas ressenti ses offenses comme les miennes propres ? Ta mère est ma plus chère amie, et je ne crois pas qu’elle en possède de plus dévouée. Je l’ai aimée dès que je l’ai connue, et toi-même, pourquoi me suis-je senti d’abord le cœur d’une mère pour toi ? Avant de t’aimer pour toi-même, je t’ai aimée pour Maléka, et c’est elle que j’ai aimée en toi. Pourquoi n’en a-t-il pas été de même pour mes autres rivales ? Si elles avaient été dignes de l’amour d’Osman, je leur aurais pardonné. Je ne te dirai pas toutes mes douleurs, tous mes combats ; mais souviens-toi seulement des traitemens indignes qu’Ibrahima me fit subir. Je la détestais, et je détestais son enfant. Pourquoi me l’a-t-on confié ? Pourquoi m’a-t-on rendue maîtresse de lui, de sa vie ? Pourquoi m’offensait-on encore en me le livrant, et oubliait-on combien il m’était facile de venger en un instant mes injures passées et mon abandon présent ? Je crus reconnaître la main d’une puissance surhumaine et vengeresse dans cet aveuglement de mon injuste époux. Cet enfant me rappelait à chaque instant sa mère. Enfin… ne tremble pas, Kassiba, ne te détourne pas de moi, rassemble ton courage pour m’entendre jusqu’au bout,… c’est moi qui ai tué Ahmed…

Un silence de plusieurs minutes suivit cet aveu. C’était le premier que faisait Zobeïdeh, et sa voix résonnait singulièrement à son oreille. Soit qu’elle connût trop bien son sujet, soit qu’une force intérieure et secrète lui dictât sa pénible confession, la Circassienne croyait parfois entendre une voix étrangère prononcer les mots qui sortaient de ses lèvres. Cette histoire, qu’elle portait depuis si longtemps en elle-même, lui semblait toute nouvelle et hideuse dans sa nouveauté. Cette femme qui n’oubliait aucune injure, qui répondait à chaque offense par la mort, qui se vengeait du coupable sur l’innocent, qui, établie au sein d’une nombreuse famille, semait autour d’elle le crime et le désespoir, cette femme lui faisait horreur. Jamais elle n’avait entendu de récit pareil au sien, et elle s’interrogea plus d’une fois pour savoir si elle ne dépassait pas le vrai ; mais la voix inexorable de sa conscience repoussait ce doute, et lui criait : « Ce que tu ne peux entendre sans frémir, tu l’as fait naguère et tu le feras toujours sans éprouver ni regrets ni remords. » Et Zobeïdeh reprenait ses aveux, effrayée d’elle-même, mais décidée à tout souffrir pour sauver, s’il en était temps encore, l’enfant qu’elle aimait. Celle-ci s’était caché le visage aux derniers mots prononcés par la Circassienne, et elle sanglotait.

— Tu as remarqué peut-être, reprit Zobeïdeh, que depuis quelque temps les enfans ne me témoignaient plus la même tendresse que par le passé. Je m’en affligeais, car moi je les aimais toujours. J’attribuais leur refroidissement au caprice de leur âge, et j’étais loin de leur en garder rancune. Malheureusement, après la mort d’Ahmed, lorsque je me reprochais ma colère en me rappelant ses souffrances, lorsque je me promettais de ne plus frapper l’innocent, ton frère Ismaël me surprit pleurant auprès du cadavre de l’enfant. Pourquoi ne me laissait-il pas mon repentir ? Il m’accusa de feindre une douleur que je n’éprouvais pas, et quand je lui demandai pourquoi il me tenait ce langage, il me déclara d’un ton froid et sévère que tous mes crimes lui étaient connus, qu’en vain j’avais espéré le tromper comme j’avais trompé tout le monde, et qu’il me dénoncerait à ses parens, à son père surtout, qui me haïrait ! Pourquoi me parlait-il ainsi ? pourquoi venait-il au-devant de mes coups ? Allah l’aveuglait : Le faisait-il parler pour le perdre et me sauver ? Je me dis que je serais ingrate envers Allah et son saint prophète en refusant de profiter de leurs avis et de recourir aux moyens qui m’avaient toujours si bien réussi.

Tu ne l’as sans doute pas remarqué, mais je ne négligeai rien pour empêcher qu’Ismaël demeurât seul dans ses derniers momens avec une personne autre que moi. J’avais hâté de couper cette chaîne de révélations qui devait aboutir à ma ruine, si je la laissais se continuer. Le ciel en avait ordonné autrement. Quand je pensai qu’Ismaël n’était plus, je quittai cette chambre, où j’étouffais. Et lorsque j’y retournai, qu’y trouvai-je ? Ismaël encore vivant et faisant promettre à Dundush de me dénoncer à son oncle. Pouvais-je m’arrêter alors ? Pourquoi aurais-je épargné la vie de l’une après avoir sacrifié celle de l’autre ? J’étais allée trop loin pour m’arrêter avant de m’être mise à l’abri. Cette fois encore je pris toutes les précautions auxquelles je pus penser pour hâter la mort de Dundush et pour l’empêcher de me dénoncer ; hélas ! je m’aperçus bientôt que mes précautions avaient été vaines : tu savais tout. Toi, Kassiba, que j’aimais de toute mon âme, toi dont l’amour avait fait jusqu’ici mon seul bonheur, tu me haïssais, tu me destinais aux plus cruels supplices. Ce fut pour mon cœur un coup mortel. Je versai des larmes bien amères ; mais, je te le jure, la pensée de m’assurer de ton silence comme je l’avais fait de celui des autres me fit horreur. « Qu’elle vive, me suis-je dit, qu’elle vive pour me maudire, pour me livrer à la vengeance des lois, pour appeler sur ma tête la haine et l’horreur de tout ce que j’aime, de mon mari, de Maléka, de mes propres enfans ! Je ne me défendrai pas contre elle ; pas un cheveu de sa tête ne tombera par ma main. » J’ai vu tes craintes, et c’est en vain que je m’efforçais de les détruire en te cachant la vérité sur tes frères. Ma voix a été impuissante, et le médecin m’assure que c’est ton cœur qui est malade. Relève donc la tête, mon enfant bien-aimée, tu n’as rien pris qui puisse abréger ta vie ; reviens à la santé, à la sécurité, et qu’il soit fait ensuite de moi ce que tu voudras !

En prononçant ces mots, Zobeïdeh s’attendait presque à voir Kassiba, obéissant à sa voix, se lever de son lit et parcourir de nouveau le harem, car, à mesure qu’elle avançait dans sa confession, ses tortures étaient devenues si vives qu’elle ne pouvait les croire stériles. Cependant Kassiba demeurait toujours le visage caché dans ses mains, et ses larmes ne tarissaient pas. Alarmée de ce silence et croyant ne l’avoir pas convaincue, Zobeïdeh prenait le ciel à témoin qu’elle n’avait jamais attenté à sa vie, lorsque Kassiba l’interrompit en lui posant sa main glacée sur les lèvres et en lui disant : — Paix, Zobeïdeh ; n’appelle pas la vengeance d’Allah sur ta tête. Tremble plutôt qu’elle ne te frappe au milieu de tes triomphes, car, tu le sais bien, tu ne cours aucun danger de ma part. Je n’ai plus ni frère ni sœur, je n’ai donc plus personne à sauver, car tu ne lèveras pas la main contre ton propre sang, et tu n’as rien à craindre de Zéthé.

Mais ce n’était plus pour elle que Zobeïdeh tremblait, et les assurances de Kassiba lui causaient plus de peine que de soulagement. Elle essaya de ramener la pensée de l’enfant sur son propre état et de la convaincre que rien maintenant ne s’opposait au retour de sa santé. Celle-ci la détrompa. — Ce n’est pas la mort que je craignais, c’est la pensée de la devoir à ta haine, à ta méfiance. Je suis rassurée de ce côté ; mais je craignais aussi d’avoir à te reprocher la mort des miens et les larmes de ma mère. Cette crainte était fondée. Ah ! Zobeïdeh, pourquoi n’as-tu pas su aimer comme tu sais haïr ? Tu aimes mon père et Maléka, tu m’aimes ; tu nous as épargnés, dis-tu ? Est-ce nous épargner que de nous frapper dans ce que nous avons de plus cher, mon père dans ses femmes, Maléka dans ses enfans, et moi dans mes frères ?… Ah ! je sens que la mort est proche, et j’en remercie Allah, puisque je sais que je ne pourrais te haïr, et je sens aussi que je ne pourrais t’aimer sans crime.

Ce fut en vain que Zobeïdeh mit tout en œuvre pour la convaincre que l’un et l’autre ne dépendaient que d’elle. Voulait-elle lui pardonner ses crimes et l’aimer, elle se laisserait ramener peu à peu à des sentimens plus humains et plus doux ; elle lui serait si reconnaissante de ne pas la repousser, qu’elle ne s’abandonnerait plus à ces passions terribles qui auraient pu les séparer à jamais. Si elle préférait la vengeance, rien ne s’opposait à ce qu’elle fût satisfaite. Kassiba ne lui devait plus rien ; ses crimes à elle avaient effacé tous les titres qu’elle pouvait avoir à sa reconnaissance. Elle ne demandait plus qu’une chose : c’était que Kassiba vécût, et elle vivrait, pourvu qu’elle le voulût bien. Les sophismes de Zobeïdeh ne pouvaient égarer une âme aussi droite et aussi pure. Elle ne répliquait pas, mais elle secouait doucement la tête, et la Circassienne sentait avec désespoir que tous ses efforts étaient impuissans.

Kassiba lui dit encore : — Je regrette de ne pas embrasser ma mère ; mais si un saint derviche m’offrait de la faire paraître devant moi, je refuserais, tant il m’en coûterait de t’accuser, et tant il me semblerait, en gardant le silence, devenir ta complice. Laisse-moi mourir, Zobeïdeh ; il n’y a plus de place pour moi parmi vous.

Le désespoir de Zobeïdeh touchait à l’égarement. Pour la première fois de sa vie, elle comprenait qu’elle avait été cruelle, non-seulement envers les objets de sa haine, mais envers ceux de son amour. Comme la plupart des femmes naturellement violentes et passionnées, elle avait mis une sorte d’orgueil à mieux aimer que les âmes faibles qui s’attribuent exclusivement la patience et la tendresse. Ce mérite, dont elle aimait à se parer, Kassiba venait de lui en montrer le néant. Elle savait haïr, mais elle ne savait pas aimer, puisqu’elle n’avait pas su préférer à son propre bonheur le bonheur des personnes aimées. Elle forma plus d’une fois le projet de se dénoncer elle-même pour mettre un terme aux déchiremens qui torturaient le cœur de Kassiba et lui rendaient la vie impossible. Peut-être eût-elle exécuté ce dessein, qu’elle formait au moins de bonne foi ; mais elle ne fut pas appelée à consommer ce sacrifice. Kassiba languit quelques jours, souriant à la mort. Enfin, se sentant faiblir de plus en plus, elle fit appeler Zobeïdeh. — Je meurs, lui dit-elle, de la mort que tu as donnée aux miens, mais en mourant je te pardonne pour eux et pour moi ; si tu veux adoucir mes derniers momens, promets-moi de ne pas ajouter de nouveaux crimes aux anciens. Ce n’est pas pour tes victimes que je te prie, c’est pour toi. Je ne sais ce qui nous attend après la mort, personne ne m’en a parlé ; mais la mort est difficile à tous, et je sens que si j’avais fait du mal à quelqu’un pendant ma courte vie, je tremblerais à cette heure. Cette heure viendra aussi pour toi, et elle sera terrible ; n’ajoute pas à ces terreurs par de nouveaux crimes. Me le promets-tu ?

Elle se taisait depuis quelques instans, et Zobeïdeh croyait l’entendre encore. Agenouillée au chevet de la mourante, la tête cachée entre ses mains et appuyée contre le lit, la Circassienne faisait son examen de conscience avant de s’engager par une promesse si difficile à observer. — Encore si en prenant cet engagement je la sauvais,… je la conservais… Et elle allait sans doute lui proposer ce marché : Vis, et je renonce au crime ! — Insensée ! une mortelle peut-elle faire de pareilles conditions ? Et à qui les posait-elle ?

Tout à coup Zobeïdeh se releva en poussant un cri terrible. Kassiba était étendue sur ses oreillers, la face blanche comme la cire, les yeux fermés, la bouche entr’ouverte comme pour un dernier sourire. Zobeïdeh avait perdu Kassiba, et personne n’était plus là, pour recevoir la promesse qu’elle eût peut-être faite.


III. — LA VIEILLESSE D’UN PACHE.

Je voudrais pouvoir finir ici cette histoire : après de si terribles scènes, tout, même les remords de Zobeïdeh et le désespoir de Maléka, doit paraître pâle et froid ; mais ce que j’ai dit de la connaissance fortuite que je fis de la famille d’Osman-Pacha dans une maison de campagne en Syrie et longtemps après la mort des victimes m’oblige à ramener le lecteur à mon point de départ. Je n’ai plus de catastrophes à raconter ; les membres de cette famille qui survécurent à cette époque d’isolement pendant laquelle Zobeïdeh fut seule maîtresse absolue dans le harem déserté par Osman vivaient encore lorsque j’y fus admise. Ce qu’il me reste à montrer, c’est la décadence et l’affaissement de passions, de caractères et de tempéramens usés par leurs propres excès, sans avoir jamais subi le frein salutaire d’une loi morale. Le tableau n’est certes pas séduisant, j’en conviens, et l’art voudrait peut-être que je n’allasse pas plus loin ; cependant la vérité ne me permet pas de m’arrêter. Entre ces deux maîtres, c’est au second que j’obéis.

Nous avons laissé Osman, décoré du titre de caïmacan, cheminant vers sa nouvelle résidence, fier de sa nouvelle dignité, et satisfait d’échapper aux terribles regards de la jalouse Circassienne. À mesure qu’il s’éloignait de Stamboul et de sa famille, il sentait un bien-être indicible se répandre dans toute sa personne. L’idée de pouvoir admirer sans crainte et acheter au besoin toute belle fille qui se trouverait sur son chemin lui était particulièrement agréable. La compagnie de Maléka lui était précieuse. Son humeur égale le mettait toujours à l’aise ; son rare bon sens en faisait un conseil fort utile, et sa soumission parfaite aux volontés du maître coupait court à toute chance de discorde et d’orages domestiques.

Une fois arrivé dans sa résidence nouvelle, il monta sa maison, c’est-à-dire son écurie, son harem et son salemlick. Il remplit la première de beaux chevaux, le second d’esclaves du sexe féminin, et le troisième d’esclaves du sexe masculin. Il dépensa beaucoup d’argent et fit de belles et de nombreuses acquisitions, de trop belles et de trop nombreuses dans un sens, car l’indulgente Maléka elle-même se sentit froissée. Je suis portée à croire que rien ici-bas, ni l’habitude, ni même l’indifférence, ne rend une femme complètement insensible aux infidélités de son mari puisque Maléka ne vit pas sans mécontentement la multitude d’odalisques de toutes les nuances et de tous les genres qu’Osman plaça sous sa sauvegarde et sous son gouvernement. Elle ne fut pas tentée d’imiter Zobeïdeh, mais elle ne put se défendre de penser quelquefois que la terreur que la Circassienne inspirait à leur commun époux n’était pas sans exercer sur sa conduite une influence quelque peu salutaire.

Ce tourbillon de beautés nouvelles et de fantaisies satisfaites se succédant les unes aux autres avec une rapidité qu’explique seulement la contrainte dans laquelle il avait vécu jusque-là rendit au bey comparativement supportables les nouvelles qu’il reçut de Stamboul. Le bon parent à qui Osman avait recommandé sa famille avait été appelé par Zobeïdeh après la mort des quatre enfans. Il avait trouvé la mère de famille plongée dans le plus amer désespoir, et il n’avait tiré d’elle que des pleurs et des lamentations. Il avait entendu les esclaves parler de contagion, et le médecin avait été mandé. Le parent n’en savait pas davantage. J’ai déjà remarqué combien la langue turque se prête mal aux récits quelque peu détaillés ou compliqués, ainsi qu’à l’expression des idées ou des sentimens subtils ou raffinés. Le parent avait donc jugé convenable de suivre avec Osman le procédé même qu’Osman avait suivi naguère avec Zobeïdeh. Il avait attendu qu’une personne de sa connaissance se rendit dans la ville qu’habitait Osman, et il l’avait chargée de présenter à celui-ci une lettre par laquelle il invitait à prêter l’oreille et à donner créance au récit que lui ferait le messager. Or ce messager n’avait jamais entendu parler d’Osman-Bey ni de sa famille ; il avait appris du vieux parent une histoire assez embrouillée que la faconde de celui-ci ne rendait pas plus claire ; il avait voyagé ensuite pendant trois ou quatre semaines ; il n’y a donc pas lieu de s’étonner s’il ne communiqua au caïmacan que des nouvelles assez peu précises. Qu’il eût perdu quatre enfans, Osman ne pouvait en douter ; mais lesquels ? et de quel mal ? Le souvenir du farouche regard de Zobeïdeh le fit frémir, et il conçut même l’héroïque projet d’aller sauver les enfans qui lui restaient ; pourtant son insouciance habituelle reprit bientôt le dessus. — J’ai perdu quatre enfans en quelques jours, se dit-il ; pareille chose est arrivée à d’autres. C’est un grand malheur, un grand chagrin ; Allah est tout-puissant ! Ce dont j’ai à m’occuper maintenant, c’est de mettre les autres autant que possible à l’abri de pareilles catastrophes. Pour cela, il faut savoir d’abord s’ils sont morts naturellement ou par la main de cette terrible Zobeïdeh… Voyons. Elle-même avait quatre enfans, Maléka trois, Nafizé un et Ibrahima un. J’en ai perdu quatre, et j’ignore lesquels. Si leur mort est l’œuvre de Zobeïdeh, ce ne sont pas les siens qui ont succombé ; donc ce sont des siens qui survivent, et ceux-là ne courent aucun danger. Si au contraire ce sont les enfans de Zobeïdeh qui ont péri, cela prouve qu’elle n’est pour rien dans ce malheur, et je n’ai aucun motif pour lui retirer ni ma confiance ni mes enfans. Que faire ? En vérité je ne puis sans manquer à mes devoirs envers le padishah et envers mon révéré beau-père, quitter la place qu’ils m’ont accordée, et courir comme un fou à Stamboul pour m’informer de la santé de mes enfans. Non, je profiterai de la première occasion sûre, et je me procurerai des renseignemens précis sur l’état de ma famille ; en attendant pour ne pas perdre un temps précieux, je vais écrire à mon beau-père qu’il mettrait le comble à ses bontés en m’obtenant une place de gouverneur dans une province plus rapprochée de Stamboul.

Osman arrêta encore une autre résolution : ce fut de ne rien apprendre à Maléka de ces tristes nouvelles. Lui dire que quatre enfans sur neuf laissés à Constantinople avaient péri sans pouvoir lui apprendre que les siens étaient parmi les vivans, c’était lui causer d’insupportables angoisses sans avoir le moyen de les apaiser. D’ailleurs Maléka était souffrante, elle nourrissait un nouveau-né, et son état réclamait les plus grands ménagemens. Enfin une femme livrée à de poignantes inquiétudes est un spectacle attristant, et pourquoi s’attrister quand cela n’est pas absolument inévitable ? Ces raisonnemens étaient, à vrai dire, suffisans pour apaiser un cœur de père aussi peu sensible que celui d’Osman. Il y avait là cependant une inexactitude de calcul trop caractéristique pour que je la passe sous silence. Les enfans qui n’étaient pas nés de Zobeïdeh étaient au nombre de cinq, et ceux nés de Zobeïdeh n’étaient que quatre. En supposant donc (ce qui était vrai) que la mort eût attaqué le groupe des cinq, et eût employé pour frapper la main de Zobeïdeh, il restait un pauvre cinquième qu’Osman négligeait dans ses calculs, absolument comme les mathématiciens négligent les fractions décimales de sixième ou de septième ordre dans les calculs de logarithmes. N’importe, Osman ne visait pas à une exactitude plus grande, et il se tint pour satisfait. Seulement il écrivit sans tarder à son beau-père pour le prier de lui obtenir une place plus rapprochée de la capitale. Celui-ci considéra la demande de son gendre comme une démarche dictée par une louable ambition, et il adressa au bey une réponse qui lui arriva six mois après le départ de sa pétition. Son désir était légitime, lui disait le pacha, rien ne s’opposait à ce qu’il reçût satisfaction ; seulement il fallait ne pas se presser et attendre un moment favorable pour faire un bon coup de filet.

Ce n’étaient pas là, gardons-nous de le croire, de vaines paroles. Le protecteur d’Osman était résolu à saisir au passage la première queue de pacha qui se trouverait sous sa main pour en orner le chef de son gendre. Or la fortune n’est pas toujours dédaigneuse ni sourde. Pendant l’été suivant, les fièvres intermittentes sévirent avec violence dans la capitale de l’empire turc, et il se fit dans les rangs des pachas un vide considérable. Le conseil s’assembla tous les jours ; pendant un mois, il ne fut question que des queues à conférer. Jamais on n’avait vu pareille chose. On avait épuisé la liste des candidats naturels, de ceux qui occupaient dans la hiérarchie sociale le degré immédiatement au-dessous de celui de pacha ; puis, descendant toujours d’un échelon, on avait fini par arriver aux simples beys, c’est-à-dire à la multitude, car le titre de bey est aussi commun en Turquie que celui de don en Espagne ou en Italie. On remarqua bientôt quelques nominations excentriques ; le corps des pachas s’augmenta par exemple d’un garçon de café chez lequel l’un des ministres avait coutume d’aller fumer sa pipe, puis d’un palefrenier attaché à un autre membre du cabinet ottoman, et dont la taille svelte, les formes athlétiques se dessinaient fort avantageusement sur les chevaux arabes de son excellence. À peine ces dernières nominations furent-elles connues du public, que l’espérance et l’ambition s’emparèrent de tous les cœurs ; chacun découvrit que la carrière des honneurs lui était ouverte, les ministres furent assaillis par une nuée de pétitions, et la prophétie biblique se réalisa : « Les derniers seront les premiers. »

Fort heureusement le pacha beau-père d’Osman se souvint à propos de la pétition de son gendre. Un jour de plus, et Osman restait caïmacan à perpétuité ; mais ce malheur fut épargné à la Turquie. La pétition d’Osman fut présentée au bon moment, et le bey ne tarda pas à recevoir la nouvelle de sa nomination à la première dignité de l’empire. Il y eut ce jour-là de grandes réjouissances dans le harem de l’ancien caïmacan. Son excellence Osman-Pacha devait en effet retourner à Stamboul, et toutes ses femmes se promettaient de suivre leur glorieux maître dans ce pays féerique. Les belles ambitieuses ne savaient pas alors quelles déconvenues les menaçaient, car Osman, qui se rappelait les exigences de la formidable Zobeïdeh, n’osait ramener auprès d’elle que les plus vieilles et les plus laides de ses esclaves, et nous avons dit qu’Osman depuis son caïmacanat s’était dédommagé des privations qu’il s’était imposées jusque-là. Il fallut donc faire le triage : celles qui se distinguaient par quelque défaut corporel incontestable furent élues d’emblée pour le voyage, et les beautés parfaites furent exclues ; mais, lorsqu’on arriva aux beautés douteuses, les difficultés commencèrent. Osman tenait conseil avec Maléka et lui soumettait les questions embarrassantes. Il découvrait des taches là où il n’avait vu que des attraits incomparables. Les blondes lui paraissaient rousses, les brunes étaient des négresses, et il s’impatientait contre Maléka, qui, redoutant sérieusement le retour des scènes tragiques dont le nouveau pacha s’efforçait de chasser le souvenir, détruisit d’un seul mot son échafaudage de sophismes et de mensonges. Voyant qu’Osman prenait ses observations en mauvaise part, elle le pria de faire son choix tout seul, puisqu’il connaissait Zobeïdeh aussi bien qu’elle. Ces paroles, dites d’un ton ferme, mirent fin au débat, et Osman déclara aussitôt qu’il s’en rapporterait aveuglément au choix de Maléka. Celle-ci eut beau se défendre et s’excuser, il fallut se soumettre et choisir, ce qu’elle fit avec des égards extrêmes pour les sentimens des deux parties, d’Osman et de Zobeïdeh. Il va sans dire que ni l’un ni l’autre ne furent satisfaits. Osman déclara que Maléka ne lui avait pas laissé le quart d’un visage qu’il pût regarder sans avoir le frisson, et plus tard Zobeïdeh jura que Maléka avait voulu la désespérer en lui amenant pareil essaim de beautés sans pareilles. Les esclaves éloignées du harem par mesure de prudence furent vendues au bazar et leur prix servit à payer une partie des dettes contractées par l’ancien bey. Ce dividende fut réparti parmi ses créanciers à raison de dix pour cent ; pour le reste, Osman livra des billets que les créanciers acceptèrent, parce qu’ils ne pouvaient les refuser, et qu’ils transférèrent le plus tôt possible à leurs propres créanciers. À l’heure qu’il est, ils ont fait le tour de la ville, et ils continueront de voyager ainsi jusqu’à ce qu’il en reste un morceau. Après cela,… tant pis ; pour le dernier détenteur !

Maléka ignorait toujours les malheurs qui l’avaient frappée, et Osman, qui redoutait le spectacle des larmes et de la mélancolie, surtout pendant un long voyage, jugea plus sage de ne l’en prévenir qu’en approchant de Stamboul. De retard en retard, il arriva à Scutari sans avoir encore rien dit, pendant que Maléka, silencieuse et réservée, mais bonne et tendre mère, sentait son cœur bondir dans sa poitrine en apercevant les hauts minarets à l’ombre desquels ses enfans l’attendaient. Jamais elle ne s’était sentie si parfaitement heureuse qu’en montant dans le caïque qui devait la ramener auprès d’eux. Ce fut pendant cette courte traversée que, ne pouvant différer davantage, son mari lui apprit le vide affreux qui s’était fait pendant son absence. Sa douleur fut telle qu’Osman se félicita de ne l’avoir pas causée plus tôt, lorsque, à son inexprimable stupéfaction, Maléka, qui était demeurée quelques instans comme anéantie, lui dit d’une voix faible : — Hélas ! pourquoi me l’avoir caché jusqu’ici ? — Que les femmes sont extraordinaires ! pensa le sensible Osman. Elle regrette les dix ou douze mois de bon temps que ma sollicitude lui a ménagés ! Or c’était précisément la pensée de ces dix où douze mois de tranquillité qui ajoutaient encore à la douleur de Maléka ; elle se les reprochait comme un larcin fait aux regrets que ses enfans avaient le droit d’attendre d’elle. Que faisait-elle pendant que ses bien-aimés se débattaient dans les tortures de l’agonie ? Pourquoi avait-elle consenti à les quitter ? Quel était donc le fléau qui lui avait arraché tous ses trésors ?

Maléka fut plutôt portée que conduite au harem, où elle arriva presque sans vie. Quand Zobeïdeh la vit en cet état, elle fut consternée et redouta quelque crise funeste ; mais lorsqu’Osman l’eut informée qu’il venait seulement de lui apprendre son malheur ; elle cessa de s’étonner, et elle prit soin de la mère infortunée avec toute la tendresse dont elle était capable. Ses soins touchaient Maléka, mais ils la déchiraient en même temps, car elle connaissait trop Zobeïdeh pour ne point la soupçonner ; Zobeïdeh devina ses secrètes pensées. Maléka voyait donc en elle la meurtrière de ses enfans, la meurtrière de Kassiba !… Cette dernière pensée, la certitude d’être tacitement accusée d’une mort dont elle était innocente, lui était mille fois plus douloureuse que le souvenir de tous ses véritables crimes. Elle eût volontiers avoué à Maléka le meurtre des trois autres jeunes victimes pour la convaincre de son innocence envers Kassiba ; mais elle respectait les doutes que Maléka conservait encore, et elle craignait de lui rendre la vie impossible en lui apprenant qu’elle devait la passer tout entière auprès de la meurtrière d’Ismaël et de Dundush. Sous l’influence des tortures intérieures que lui causaient les douloureuses appréhensions de sa compagne et ses propres efforts pour ne laisser échapper ni aveux ni justification, l’affection de Zobeïdeh pour Maléka devint plus vive qu’elle ne l’avait jamais été dans les beaux jours presque oubliés de sa jeunesse et de son innocence en même temps qu’elle fut une nouvelle source de tourmens pour l’étrange créature dont j’ai hâte de terminer l’histoire.

L’époque à laquelle nous sommes arrivés dans cette misérable vie ne nous présente plus, je l’ai dit, ni passions furieuses ni crimes odieux. Accoutumé à son harem d’Asie ; Osman n’ambitionnait plus de longues ni de légitimes amours. Entouré de femmes qui lui appartenaient, dont il pouvait disposer à sa fantaisie, il cacha ses préférences, et ne garda plus ses favorites assez longtemps pour qu’une indiscrétion éclairât Zobeïdeh, et pour que celle-ci pût tramer de nouvelles vengeances. Voilà tout ce que Zobeïdeh obtint. Du reste, il achetait journellement de nouvelles esclaves qu’il revendait presque aussitôt. Il prit aussi l’habitude de passer des jours entiers, et jusqu’à des semaines, hors de chez lui, sous prétexte de visites qu’il rendait à la campagne à ses amis. Lui-même loua une jolie maison sur le Bosphore, où il se rendait souvent, et dont l’entrée était interdite à ses femmes parce que disait-il, elle était trop petite pour les contenir.

Zobeïdeh n’avait plus de rivale à punir, mais son bonheur ni sa tranquillité n’y avaient rien gagné. Elle ne voyait plus Osman qu’à de rares intervalles, et, pendant ces courtes apparitions, il lui témoignait une indifférence bien plus cruelle que ne l’avaient jamais été ses inconstances. Que pouvait-elle contre cette nouvelle ennemie ? Elle eût répandu des torrens de sang, qu’elle n’en eût pas triomphé. Que n’eût-elle pas donné alors pour attribuer cette froideur à une rivale vivante, dont un crime l’eût débarrassée ! L’espoir au moins lui eût été possible, et maintenant il ne l’était plus. Zobeïdeh cependant était née pour la lutte, et la pensée de se soumettre à la nécessité ne s’était jamais offerte à son esprit. Elle ne se préoccupait en aucun cas que des moyens de vaincre, jamais de l’opportunité du combat. Cette fois elle eut recours à des charmes, puis à des philtres dont l’effet devait être de réveiller l’amour d’Osman et de le reporter sur elle-même. Philtres et charmes variés, combinés, multipliés à l’infini, ne produisirent d’autre résultat que de soutenir le courage de Zobeïdeh en flattant ses folles espérances, et de détruire la santé d’abord, puis la raison d’Osman. Il devint sujet à de singulières crises, d’où il ne sortait jamais que marqué de quelque nouveau signe de décrépitude. Des médecins européens furent appelés par Maléka à combattre ces crises d’un mal inconnu ; mais tout leur savoir échoua contre les ténébreuses menées de la femme amoureuse et jalouse. Enfin un changement de climat et d’habitudes fut déclaré nécessaire à la prolongation de cette pauvre existence. Osman partit, avec toute sa famille cette fois, pour la Syrie où il finit par s’établir dans un ravissant petit palais, au milieu du plus charmant paysage à peu de distance de la petite ville qui se trouvait sur ma route. C’est là que je le trouvai, et que je reçus de lui une splendide hospitalité de quelques jours.

Lorsque je vis Osman-Pacha pour la première fois, j’eus peine à m’expliquer son air de décrépitude précoce, qui contrastait, par momens avec des réveils de jeunesse… Avait-il trente ou soixante-dix ans ? On pouvait être embarrassé de résoudre cette question. Le fait est qu’il touchait à sa cinquantième année. L’histoire que me conta l’Européenne me donna le mot de l’énigme. Il se mourait lentement des prétendus philtres amoureux de Zobeïdeh, et la paralysie, l’hébètement s’emparaient peu à peu de lui, accomplissant un travail de désorganisation dont il était aisé de prévoir le terme. Il avait des éclairs d’intelligence pendant lesquels on était frappé de sa bienveillance et de son amabilité naturelles ; mais ce n’étaient que des éclairs, et il retombait presque aussitôt dans un stupide abattement ou dans une excitation factice parfois plus pénible encore à voir que la stupidité. Ses cheveux avaient blanchi, et sa haute taille s’était courbée. Rien n’était changé d’ailleurs dans son genre de vie ni dans ses sentimens. Son indifférence pour Zobeïdeh était complète. L’extrême douceur des manières, l’air de déférence qu’ont les Turcs vis-à-vis des femmes, simulent parfois la tendresse là même où l’amour n’a jamais existé : aucune méprise n’était plus possible ici. Osman n’arrêtait jamais son regard sur Zobeïdeh et ne lui adressait jamais directement la parole. Quoi qu’elle fît pour attirer son attention, on eût dit qu’il ne s’apercevait pas de son existence.

Zobeïdeh supportait mal ce supplice. Plutôt fatiguée qu’apaisée par tant d’inutiles tentatives, elle ne savait plus à quel expédient recourir, et elle avait comme des accès de découragement désespéré. Ses enfans la fuyaient, tout en évitant, dans leur propre intérêt, de la compromettre par leurs propos. Seule, la jolie Zéthé lui demeurait fidèle ; mais malgré sa bonne grâce et ses câlineries, la Circassienne, tout en l’aimant, la connaissait trop pour compter sur elle. Il y avait loin de ce qu’avait été Kassiba, la douce et charmante créature, à cette véritable fille d’un harem, vaine, sotte et menteuse. Maléka était patiente et résignée, mais elle était malheureuse, et Zobeïdeh savait trop pourquoi sa blessure ne se fermait pas. La Circassienne ne voyait plus autour d’elle qu’isolement et ténèbres. À mesure que les années se succédaient, et que la route encore tracée devant elle devenait plus courte, elle tremblait d’en envisager le but, et la pensée de la vie future lui causait un effroi intolérable. Elle multipliait comme autrefois les macérations, les jeûnes, car elle n’avait voulu renoncer à aucune chance d’éviter les châtimens éternels ; cependant elle n’avait plus la même confiance dans l’efficacité de ces épreuves expiatoires. Elle essayait parfois de la prière, ou du moins de ce qu’elle appelait de ce nom, — la répétition indéfiniment prolongée de certaines exclamations sur la grandeur et sur la puissance d’Allah et de son prophète. Moi-même je la vis plus d’une fois debout devant une fenêtre, pâle et morne, le regard perdu dans l’azur éclatant du ciel, murmurant des lèvres ces impuissantes oraisons et paraissant attendre une faveur qui lui était, hélas ! refusée. Des heures se passaient ainsi en prières inutiles, après lesquelles souvent elle éclatait en sanglots, en cris de désespoir, tombait sur ses genoux, s’affaissait même évanouie. Elle m’aperçut un jour que je l’observais en proie à une de ces crises douloureuses dans une chambre voisine. Elle se couvrit le visage de ses mains et s’enfuit. Un moment je fus tentée de la suivre, mais que pouvais-je contre un tel désespoir ? Je ne connaissais pas encore son histoire, et je ne pouvais lui offrir que de banales consolations.

Lorsque tout me fut expliqué, je compris le trouble de Zobeïdeh, je compris aussi la tristesse de Maléka, ses tressaillemens d’effroi chaque fois que sa dernière enfant allait se jeter dans les bras de la Circassienne, ou qu’elle la voyait reposer sur ses genoux. La pauvre mère souhaitait sans doute alors de voir sa propre existence se prolonger jusqu’au jour où cette enfant passerait du harem paternel dans un autre harem, mais cette triste satisfaction de la savoir au moins à l’abri des fureurs de Zobeïdeh ne semblait pas devoir lui être accordée. Une toux déchirante dont elle ne se plaignait que pour l’ennui qu’elle causait au pacha, son excessive maigreur, une douleur constante au côté droit de la poitrine, tout indiquait que le martyre de Maléka devait se terminer bientôt.

Osman et Zobeïdeh sont-ils enfin seuls en présence l’un de l’autre comme ils l’étaient dans cette première année de leur mariage, seule année de bonheur véritable dont Zobeïdeh ait joui, ou bien le veuvage a-t-il commencé pour l’un des deux époux ? Je ne sais pourquoi je ne puis m’empêcher de croire le contraire. Oui, Osman et Zobeïdeh sont aujourd’hui seuls en présence l’un de l’autre, se craignant, se soupçonnant, se tenant sans cesse sur leurs gardes, de crainte de laisser échapper un mot qui amènerait infailliblement une explication, des aveux, peut-être une vengeance. Depuis que personne n’est plus entre eux, ils doivent être plus séparés que jamais par la défiance et la peur. Zobeïdeh aime encore Osman, mais son amour s’est dépouillé de toute tendresse ; c’est un amour mêlé de ressentiment et de haine ; Tous deux avancent à grands pas vers la vieillesse et la mort, chacun attribuant à l’autre ce précoce déclin. Ils s’éteindront presqu’en même temps, et leur dernière heure s’écoulera sans qu’ils se demandent et s’accordent réciproquement le pardon de tant de mutuelles offenses. La réconciliation ne précédera pas la séparation éternelle. Triste fin, mais non plus triste que leur vie ! Conclusion nécessaire en quelque sorte et logique du conflit entre ces natures, toutes deux incapables de s’oublier elles-mêmes pour songer à autrui, quoique par des causes entièrement opposées, — l’une par excès de violence dans les passions, — l’autre par apathie ! Fin humiliante et inévitable de ceux qui, n’ayant vécu que par les sens et pour les sens, se sont demandé un jour avec une vague inquiétude en les sentant s’éteindre : Qu’est-ce donc qui vit en nous ? Fin ténébreuse, sans confiance, sans espoir, sans pressentimens ! Ne serait-il pas temps désormais de songer à préparer à tant de créatures humaines richement douées par la nature une vie plus conforme aux vues de la Providence, et dont il soit possible d’envisager le terme sans une tristesse infinie ?


CHRISTINE TRIVULCE DE BELGIOJOSO.
DU SOMMEIL
ET DU SOMNAMBULISME
AU POINT DE VUE PSYCHOLOGIQUE

I. Du Sommeil, etc., par Al. Lemoine, 1855. — II. Derniers travaux sur le Sommeil et le Somnambulisme, par MM. Lélut, Charma, Macario et A. Maury.



« L’homme, a dit Pascal, n’est ni ange ni bête. » Ange, l’homme n’aurait pas ce corps qu’il traîne avec lui ; bête, il n’aurait pas de raison ; mais il a une âme raisonnable et libre dans un corps qui enveloppe cette âme. Par son âme, il tient de l’ange : c’est sa grandeur, il doit l’accepter et s’en faire gloire. Par son corps, il tient de la bête : c’est sa misère, il faut qu’il s’y résigne.

Là est le point de départ, là aussi est la difficulté de la science de l’homme. Si j’étais un pur esprit, la science de mon être s’épuiserait dans les limites de la seule psychologie. Si je n’étais que matière, Broussais serait mon maître, et je lirais le secret de ma nature dans ces tristes paroles qui furent comme l’expression suprême de sa foi : « L’âme est un cerveau agissant, et rien de plus. » Mais ni les spiritualistes n’ont jamais, de notre, temps, douté de l’existence du corps, ni Broussais n’a pu méconnaître absolument, en dépit de ses colères, le principe spirituel qui pense dans l’homme. Lui et ses partisans ont eu beau faire, ils n’ont pu ne pas entendre la voix de leur conscience proclamant l’âme immatérielle plus haut cent fois que ne la niaient leurs systèmes. Les contradictions inévitables où ils sont tombés, l’influence croissante de l’école spiritualiste, et pardessus tout sans doute la force de l’évidence, devaient amener et ont amené effectivement entre la psychologie et la physiologie, depuis longtemps en lutte, un heureux rapprochement.

Pourquoi ce rapprochement est-il de fraîche date, et à l’heure où nous sommes encore peu connu ? La faute en est à tout le monde. Chacun a eu des torts qu’il est superflu de rappeler. Toutefois, si l’on reprochait trop sévèrement aux philosophes d’être de médiocres physiologistes, ils pourraient répondre à leur décharge qu’après le règne prolongé du matérialisme, ils avaient à remplir un devoir urgent, et qu’il s’agissait avant tout de rétablir l’âme dans ses droits et d’en remettre en honneur la science discréditée. Ce devoir a été accompli. Et ce qui prouve que c’était bien là, le plus pressé, c’est que les clartés vives sinon complètes, que la philosophie a répandues sur l’homme invisible ont dessillé les yeux des médecins chez qui ce n’était point un parti pris de n’affirmer que ce qui se dissèque, et que depuis lors on s’est trouvé dans la situation de deux bons voisins disposés à s’entendre, si quelque œuvre se présentait à entreprendre en commun.

Cette œuvre était d’avance indiquée : c’était la solution des problèmes que chacune des deux sciences réduite à elle-même est impuissante à résoudre. Comment en effet, sans la double connaissance de l’âme et du corps, traiter avec quelque succès par exemple la question si intéressante et si compliquée de la folie ? C’est donc sur ce terrain que les philosophes partis du for intérieur de l’âme et les physiologistes partis des régions du cerveau se sont rencontrés. Là, au lieu de se livrer, comme en d’autres temps, une guerre inutile, ou de se tourner le dos avec dédain, on tâche aujourd’hui de mettre en commun efforts et lumières. On a même formé une société où des philosophes et des médecins, apportent, pour les discuter, les résultats de ; leurs observations [45]. Ces débats, régulièrement publiés, composent avec d’autres fragmens un important recueil [46]. En outre, des physiologistes, éminens agitent de grands problèmes d’anthropologie dans des ouvrages sérieux, où ils n’hésitent pas, à se déclarer hautement spiritualistes, et où ils s’honorent d’avoir pour maîtres les chefs de la philosophie, française. C’est donc un fait que, depuis quelques années, un rapprochement s’est opéré entre la science du corps et la science de l’esprit.

Quels fruits ce commencement d’alliance a-t-il produits jusqu’ici ? La connaissance de l’homme y a-t-elle gagné ? Le spiritualisme s’en est-il bien trouvé ? Je crois pour ma part que cet accord a été fort utile. Pour le prouver, il suffit de passer en revue les ouvrages publiés depuis Maine de Biran jusqu’à ces dernières années sur une des questions qui appellent le plus impérieusement le concours des deux sciences, la question du sommeil. L’homme endormi a cela de très remarquable que, même dans une situation régulière et saine, il est le modèle en raccourci de tous les états morbides de l’âme dont la physiologie a coutume de s’occuper. L’homme qui dort et qui rêve est le commencement d’un somnambule, puisque, malgré l’engourdissement partiel de ses organes, il parle, crie et remue ses membres ; — il est semblable à un crisiaque, puisqu’il partage jusqu’à un certain point son insensibilité physique et son exaltation intellectuelle ; — il est encore semblable à un somnambule magnétique, puisque parfois, comme celui-ci, il laisse sans s’éveiller un agent extérieur diriger son rêve ; — enfin il est semblable à un fou, puisqu’il est toujours halluciné, et, sauf quelques cas très rares, toujours dupe de son hallucination. Or ce type premier, quoique incomplet, de tous les états morbides de l’âme, chacun le porte en soi-même, car chacun dort, et peut par conséquent l’observer beaucoup plus aisément que le somnambulisme, les crises nerveuses et la folie. Ainsi quiconque veut procéder sagement, c’est-à-dire aller du plus simple au plus compliqué, et du connu à l’inconnu, doit étudier l’homme endormi avant de considérer le somnambule, le crisiaque et l’homme en démence. L’Académie des Sciences morales, qui a mis au concours la question du sommeil, et qui n’a point encore proposé celle de la folie, semble avoir implicitement indiqué cette marche. De leur côté, les physiologistes et les psychologues l’ont adoptée, — les premiers en faisant, comme M. Lélut dans son livre sur l’Amulette de Pascal, de l’analyse du rêve et des sensations nocturnes la préface de la théorie de l’hallucination, — les seconds, comme MM. Lemoine et a Maury, en cherchant dans le sommeil ordinaire l’explication du somnambulisme et des prétendus prodiges de l’extase magnétique. De toutes les questions mixtes posées à la fois par les deux sciences, celle du sommeil est donc non-seulement la première dans l’ordre méthodique, mais la première aussi dont les deux sciences aient abordé ensemble la solution. C’est là qu’il sera possible d’apercevoir dès à présent ce que peuvent la psychologie et la physiologie quand elles s’accordent.

Voyons donc comment elles répondent aujourd’hui aux questions suivantes que comprend l’étude du sommeil : Le corps et l’âme dorment-ils ou non d’un sommeil complet et absolu ? — Quelle est l’influence du corps endormi sur l’âme endormie et réciproquement, et quelle différence y a-t-il au juste entre dormir et veiller ? — Quel jour la connaissance du sommeil jette-t-elle sur les états mystérieux tels que le somnambulisme naturel, les crises nerveuses, l’extase magnétique ? Dans ces états, l’homme a-t-il des facultés extraordinaires qui lui dévoilent l’invisible ? n’est-il au contraire qu’un pauvre malade, ou un halluciné qui divague, au lieu d’être un oracle à consulter ? — Que penser enfin de ceux qui cherchent la dignité et la grandeur de l’âme immortelle dans ces états désordonnés plutôt que dans la veille libre et lucide ? — Si les deux sciences, éclairées l’une par l’autre, répondent beaucoup mieux aujourd’hui à ces questions qu’au temps de leurs hostilités, leur rapprochement est heureux et mérite d’être encouragé.


I

La science n’a pas à se demander si le corps de l’homme dort : la question serait puérile ; mais le sommeil du corps est-il l’absolu repos, c’est-à-dire l’inertie ? L’inertie d’un repos d’où la vie serait totalement absente se rencontre-t-elle quelque part dans la nature ? Telle est la première question que soulève l’étude du sommeil. La nuit qui étend son rideau de ténèbres entre nos yeux et la scène de l’univers semble en même temps condamner au silence et à l’immobilité les innombrables acteurs qui s’agitent sur cette scène tant que le jour l’éclaire. Comme tout se tait alors autour de l’homme, il croit que le sommeil s’est emparé de la nature entière ; mais personne ne confond ce sommeil des êtres avec une interruption absolue des fonctions de leur vie. Chacun le sent : dormir n’est pas mourir.

La science confirme cette pensée et la précise : elle dit quels êtres dorment, quels autres ne dorment pas ; elle dit déjà, et dira mieux encore plus tard, en quoi consiste le sommeil pour les uns et pour les autres. Elle affirme avec certitude que le sommeil n’est pas la mort, non pas même la mort momentanée, la mort d’un hiver, la mort d’une nuit.

Les êtres inorganisés ne vivent pas ; on ne peut donc dire ni qu’ils dorment ni qu’ils meurent. On ne voit pas qu’ils se reposent. Les astres roulent sans relâche, emportés à la fois et retenus dans leur orbite par une force infatigable. Dans les montagnes, au fond des cavernes, le rocher s’effeuille, la source filtre, la stalactite allonge ses pointes aussi bien la nuit que le jour. Au sein de l’obscurité ou à la pâle clarté des étoiles, la mer ronge ses rivages, le torrent se précipite, le fleuve coule sans trêve, soumis à la loi fatale de la pesanteur. « Mais peut-être, dit M. Lélut, qu’en y regardant, on trouverait que durant la nuit les actions des minéraux, ou plutôt l’action des fluides impondérables, des fluides électrique, magnétique, électro-magnétique, qui les traversent, les meuvent, les unissent ou les disjoignent, cette action est notablement diminuée [47]. » Peut-être. Et dans ce cas, la nature inorganique aurait, elle aussi, son existence nocturne ; mais cet état spécial qu’on pourrait à peine nommer un repos, jamais un sommeil, serait encore un reste de mouvement, une action ralentie et sourde, moins différente de la vie que de )a mort.

Si l’on monte d’un degré l’échelle de l’existence, cette permanence de l’action et bientôt de la vie elle-même sous les trompeuses apparences de l’inerte immobilité se manifeste par des signes certains. Aristote a dit avec raison que, dépourvue de sensibilité et de la faculté de se mouvoir, la plante n’a pas besoin de repos comme l’animal, et que par conséquent elle ne dort pas. Soit ; mais la plante a sa vie diurne, vie d’épanouissement où elle s’ouvre avec abandon aux pénétrantes influences du ciel, et sa vie de huit, plus timide, plus lente, plus secrète. Aussitôt que le soleil élève son disque au-dessus de l’horizon, les plantes, ces filles de la lumière, se tournent vers le levant, et, déployant leurs feuilles, s’offrent sans réserve, tout entières, à l’astre dont les rayons les animent. Dès lors elles respirent avec force : elles absorbent l’air, le décomposent, fixent le carbone dans leurs plus intimes tissus, et exhalent l’oxygène. Plus la lumière devient éclatante et vive, plus aussi est actif en elles l’exercice de cette fonction organique. Tel est leur impérieux besoin de lumière ; que si vous les placez dans une serre que le jour ne frappe que d’un côté, elles tordront leurs branches et dirigeront leurs feuilles vers les vitraux. Ce phénomène si intéressant, et que l’on nomme héliotropie, est la visible manifestation de la vie diurne des végétaux. Que la nuit se fasse, naturelle ou artificielle, la plante, par un mouvement contraire, resserré et replie ses feuilles. Une certaine espèce de balsamine applique pendant la nuit contre sa tige ses feuilles qu’elle tient horizontales pendant le jour : elles se bombent et s’arrondissent alors légèrement, et les fleurs vont se réfugier sous cet abri naturel, comme des poussins sous les ailes étendues de leur mère. Dira-t-on qu’à partir de ce moment jusqu’à l’aube la plante est morte, ou du moins qu’elle n’agit plus ? On se tromperait. Elle continue de respirer en cet état ; mais sa respiration est inverse : ainsi contractée, elle absorbe l’oxygène de l’air et exhale l’acide carbonique. Cette contraction des feuilles, cette rigidité parfois insurmontable, cette respiration différente, voilà le sommeil des plantes. Est-ce un véritable repos ? On l’ignore. À coup sûr, si c’est une vie moindre, ce n’est pas une suspension de la vie.

Chez les animaux, nous rencontrons à la fois la sensibilité, la locomotion, la dépense quotidienne des forces vitales, et le besoin de les réparer par le repos, c’est-à-dire par le sommeil. « Les graves, dit M. Lemoine, ne s’épuisent pas à tomber dans l’espace, l’aimant n’use point sa puissance magnétique à attirer le fer, ni la pile sa force électrique à dégager le fluide ; mais la torpille use la sienne à chacune de ses décharges. » Or en quoi consiste le repos de l’animal ? A quelle limite s’arrête la diminution de son énergie vigilante ? Va-t-elle jusqu’à la mort, et son réveil est-il absolument une renaissance ? Si l’on veut s’en assurer, que l’on considère, non le sommeil quotidien de l’animal, mais ce sommeil annuel plus profond, pendant lequel la vie se cache si complètement, qu’il est permis à l’observateur ordinaire d’en révoquer en doute la continuation. Eh bien ! dans les derniers replis de ces enveloppes engourdies et froides, dans ces corps paralysés, ensevelis, desséchés même, un reste de vie couve qui, comme une étincelle, jaillira quand il sera temps et rallumera le feu de l’existence. Ne nous laissons pas prendre aux apparences : sans doute, au fur et à mesure que l’assoupissement augmente, la respiration diminue ; toutefois elle persévère. Dans l’assoupissement modéré, la marmotte fait encore sept ou huit inspirations par minute, le hérisson quatre ou cinq, le loir neuf ou dix. Peu à peu cependant la chaleur baisse, l’oxygène se dépense, il s’épuise. Quand il n’en reste plus un seul atome, l’animal ne respire plus. Est-ce-la mort ? Pas encore. Le sommeil même n’est pas complet. Qu’il augmente, qu’il opprime lourdement l’animal, le principe vital échappera à son empire. En effet la circulation, infiniment ralentie, n’a pas néanmoins cessée ce qui suppose dans le cœur un mouvement encore persistant et même régulier. Bien qu’affaiblies, les fonctions nutritives, s’exercent dans une mesure égale à celle de l’assoupissement ; elles continuent à tendre vers leur but de conservation. Les savans citent telle marmotte qui, réveillée tout à coup par une cause quelconque, a pris de la nourriture et s’est rendormie après pour plusieurs mois. Enfin la sensibilité et la contractilité musculaires, prodigieusement engourdies pendant l’hibernation, n’ont pas pour cela disparu comme dans la mort complète. Le cœur d’un animal hivernant tué en léthargie donnait jusqu’à quatre légères pulsations par minute trois heures après la décapitation.

Ainsi les plus infimes animaux ne dorment pas absolument : leur sommeil n’est qu’une moindre vie. La nuit des plantes elles-mêmes est occupée et active. Se pourrait-il que le corps de ce vivant, comme Leibniz appelle l’homme, dormît d’un sommeil plus intense et plus semblable à la mort ? Non, ces yeux qui nagent et se ferment, ce visage dont les traits perdent peu à peu toute expression, ces bras et ces mains qui mollissent, ce corps qui s’abandonne comme une masse inerte à la pesanteur qui l’entraîne, et qui semble attester clairement l’épuisement total et la défaite des organes, ne donnent le change ni au simple bon sens, ni surtout à la science. Si frais et si calme que soit le sommeil de l’enfant, si profond que soit celui du laboureur brisé par sa rude journée, nous savons que les tempes et le pouls battent, que la poitrine se gonfle et s’abaisse régulièrement, et que par conséquent les fonctions de la circulation et de la respiration s’accomplissent pendant le sommeil non moins bien, et peut-être mieux, que pendant la veille. Aussi les physiologistes, qui ne l’ignorent pas, se gardent-ils de dire que le sommeil est la suspension des actes de la vie nutritive. Ils savent que les organes de cette vie ont d’autres moyens de se reposer, et que si leur mouvement s’arrêtait court, la mort s’ensuivrait. « La cause qui suspend la respiration et la circulation, dit Bichat, suspend et même anéantit la vie, pour peu qu’elle soit prolongée. » On voit par-là que, pendant le sommeil, les organes de la vie végétative veillent et continuent leur œuvre : sur ce point, les physiologistes ont raison et sont d’accord ; mais où ils se trompent, c’est quand ils définissent le sommeil « la suspension de la vie de relation. » Cette suspension n’est jamais complète. Nos yeux ont beau être fermés, le voile qui les recouvre n’est pas tellement épais qu’une lumière un peu vive ne les pénètre et n’arrive jusqu’à la rétine. Nos autres sens, relâchés, mais nullement défendus contre les impressions du dehors, demeurent soumis à l’action des choses extérieures et la ressentent souvent. « Il se peut quelquefois, dit Aristote, que pendant le sommeil on sente en partie le bruit, la lumière, la saveur, le contact, mais faiblement, il est vrai, et comme de très loin. » S’il en est ainsi, la vie de relation est chez le dormeur plutôt diminuée à un haut degré que suspendue, et surtout supprimée. À ce compte, le sommeil du corps n’est ni l’inertie ni la mort ; c’est la vie végétative tout entière et la vie de relation considérablement amoindrie, mais toutefois persistante.

Dans ce corps toujours vivant quoique engourdi, que fait l’âme ? dort-elle ? veille-t-elle ? Si elle dormait absolument, si tout s’arrêtait en elle, le penser, l’agir, le sentir, tout serait dit, et la psychologie du sommeil, n’ayant plus d’objet, serait impossible. Cependant l’âme rêve quelquefois ; rêver, c’est une manière de penser, et penser peu ou beaucoup, bien ou mal, c’est veiller. Il est donc incontestable que l’âme de l’homme endormi veille souvent ; aussi ne le conteste-t-on pas. Ce que l’on prétend, et le docteur Bertrand est de cet avis, c’est qu’il y a un certain sommeil, un sommeil complet, dans lequel toutes les fonctions de l’âme sont interrompues. Là est la difficulté sérieuse de la question. Tous les spiritualistes l’ont vue, et se sont efforcés de la résoudre. Y ont-ils réussi ? Pas tout à fait : ils en font eux-mêmes l’aveu. Néanmoins, s’ils n’ont pu démontrer rigoureusement qu’un sommeil absolu de l’âme est impossible, ils ont donné à cette thèse un haut degré de probabilité.

Quels faits les partisans du sommeil absolu apportent-ils en faveur de leur doctrine ? Un seul, et ce fait, c’est que si l’âme veillait toujours pendant le sommeil, elle rêverait toujours, et que si elle rêvait toujours, elle s’en souviendrait au réveil. À cela MM. Jouffroy, Lélut et Lemoine répondent justement qu’on rêve fort souvent sans en garder mémoire, et que tel par exemple qui a pleuré et parlé en dormant est tout surpris d’en être informé le lendemain par ceux dont ses cris ont troublé le repos. Plusieurs psychologues répondent encore avec Aristote que le souvenir n’est pas la seule trace que laissent après eux nos rêves. Il se peut que les dispositions tristes ou gaies de la veille soient un écho affaibli des agitations du sommeil, et même que ces intimes ressentimens aillent jusqu’à produire certains actes de notre journée. Maine de Biran a eu cette idée, et l’a exprimée fortement. « Qui sait, dit-il, si quelques songes affreux, tels que pouvaient en faire un Néron, un Marat, un Robespierre, n’ont pas contribué quelquefois à exaspérer dans ces tigres féroces l’aveugle passion du crime et à préparer pour le lendemain de nouvelles proscriptions, de nouveaux actes d’atrocité ? » L’âme rêve donc et veille par conséquent beaucoup plus souvent que le souvenir ne l’atteste.

Mais enlevons-lui si l’on veut cette veille secrète des songes dorés ou lugubres qui l’enchantent ou l’affligent ; supposons (car nous ne l’admettons pas encore, la preuve n’en ayant pas été donnée) un sommeil exempt de tout rêve : nous ne ferons pas que le corps du dormeur ne soit pas étendu sur une couche dure ou molle, chaude ou froide, et qu’il ne le sente pas confusément ; nous ne ferons pas que ses oreilles soient fermées comme ses yeux, et que ces sentinelles, forcément un peu vigilantes, ne recueillent pas de temps en temps quelque bruit et ne le portent au centre cérébral. Ces sensations, ces bruits, l’âme n’en tiendra peut-être aucun compte ; mais ils auront pénétré jusqu’à elle, et l’auront associée dans une mesure quelconque à cette veille imperceptible de quelques-uns de ses organes. Est-ce trop encore, et ce reste de communication avec la réalité extérieure paraît-il impossible dans l’extrême torpeur du corps ? Au moins faudra-t-il accorder à la science actuelle que l’âme est intimement unie à son cerveau et qu’elle en ressent tous les mouvemens, grands ou petits. Toute la vie du corps aboutit au centre cérébral, qui résume cette vie, et à l’âme, qui la réfléchit, parce que, selon le mot original et profond de Leibniz, l’âme exprime toujours son corps. « Alors, dit M. Lemoine, commentant avec finesse cette formule concise, cette infinité de petits mouvemens dont la vie résulte ou dont elle est la cause, de chatouillemens inappréciables, de frôlemens d’atomes qui se heurtent ou se séparent, le soulèvement de la poitrine, les battemens du cœur, des artères, le cours du sang et de tous les liquides, forment en somme une cause plus que capable d’émouvoir l’âme d’une sensation quelconque. » Que dans le sommeil le plus lourd dans celui qu’on nomme sommeil de plomb, l’âme en soit réduite là, qu’elle ne perçoive plus, dans ce tombeau du corps, comme disait Socrate, où elle est ensevelie, que le bruit des grains de sable qui s’en détachent, mais enfin qu’elle le perçoive, il suffit, elle sent, elle veille, et il n’y a jamais pour elle de sommeil absolu.

À ces raisons de fait s’en ajoute une autre d’une grande force : c’est que, dans un sommeil véritablement absolu, l’âme, ne sentant, n’agissant, ne pensant plus, n’aurait par conséquent aucune manière d’exister ; elle serait donc morte. Que de morts à ce compte et que de résurrections dans la vie d’une âme ! Or l’âme ne meurt jamais, ni plusieurs fois, ni une seule. Lancée dans la vie, elle y marche sans halte, sans retour. Le repos de l’âme n’est qu’un moindre travail, ses temps d’arrêt qu’une course ralentie, son sommeil qu’une moindre veille. Un de nos maîtres dont l’autorité en pareille matière est incontestée, M. Adolphe Garnier, objecte ici que, dans le sommeil absolu, l’âme ne serait pas morte, mais seulement en puissance, et toujours prête à passer à l’acte, comme ces blés retrouvés dans les cercueils des momies d’Égypte et qui, ayant conservé à l’état latent pendant des siècles leur puissance de germination, ont produit, une fois remis en terre des tiges énormes et de superbes épis. À cela je pourrais répliquer : Pourquoi le blé des momies ne serait-il pas demeuré tout ce temps à l’état de force tendue, s’essayant, mais en vain, faute de conditions favorables, à produire son effet ? Rien ne prouve le contraire. Or un tel effort serait de l’action encore. Dans ces régions de la force invisible, où ma raison et ma conscience m’éclairent, je conçois bien une force agissant infiniment peu, assez peu même pour ne point, s’user en quatre mille années ; mais une forcé absolument inerte, j’ai beau faire, je ne la comprends pas plus que ne la comprenait Leibniz.


II

Le sommeil du corps et le sommeil de l’âme ne sont donc qu’une moindre veille : voilà ce que dit la science actuelle de l’homme, et nous l’en croyons. Si pourtant elle s’arrêtait là, nous n’en saurions assez ni sur le sommeil lui-même, ni sur les états morbides que l’étude du sommeil doit servir à expliquer jusqu’à un certain point. Il faut donc que la science aille plus loin, et qu’elle nous enseigne en quoi consistent au juste l’activité nocturne du corps et la vie endormie de l’esprit, et en quel état leur réciproque influence place le principe spirituel.

Maine de Biran et Jouffroy, MM. Lélut et Lemoine sont unanimes à reconnaître que l’âme ne dort pas absolument. Seulement ces divers philosophes n’accordent pas à l’âme endormie un égal degré d’activité, ni aux organes la même part d’influence sur l’esprit pendant le sommeil. Dans un fragment célèbre, Jouffroy affirme que « l’esprit pendant le sommeil n’est point dans un état spécial, mais qu’il marche et se développe absolument comme dans la veille. » Et dans cette analyse, d’ailleurs si remarquable, les organes sont, peu s’en faut, oubliés. Maine de Biran au contraire réduit notre pensée de la nuit à n’être que l’écho de certains organes, moins engourdis que les autres. Enfin M. Lélut est plus équitable ; il donne un peu plus au corps que Jouffroy, un peu plus à l’âme que Maine de Biran. M. Lemoine a essayé de concilier ces trois solutions et d’en fournir une plus approfondie, plus complète. Selon lui, l’âme est en même temps servie et asservie par les organes, servie plus qu’asservie pendant la veille, asservie plus que servie pendant le sommeil. L’âme éveillée gouverne, l’âme endormie est gouvernée soit ; mais en quoi et comment ?

L’état le plus fréquent, sinon habituel, du dormeur, c’est le rêve. Ces engourdissemens presque léthargiques dans lesquels l’âme endormie ne sentirait plus que comme une chrysalide sont des exceptions, et ce qui intéresse la science, ce sont les cas ordinaires. C’est donc dans le rêve qu’il faut chercher la forme habituelle du sommeil, la mesure de cet empire des organes qui réduit l’âme en servitude.

Dans cette veille imparfaite de l’homme que nous nommons le rêve, le corps a beau jeu Au moyen du petit nombre d’organes que la torpeur a épargnés et dont il peut disposer encore, il trompe l’âme, et il la trompe impunément, parce que, privée de tout moyen de contrôle, elle est désarmée contre l’erreur. Or l’erreur a lieu de deux manières. Il arrive que les nerfs, affectés à leur extrémité périphérique par un objet extérieur, apportent à l’âme des sensations vraies, mais incomplètes. L’âme, qui ne perçoit ces sensations qu’indistinctement, les travestit et les rapporte à une cause chimérique : par exemple, mon feu mal éteint jette tout à coup pendant la nuit une gerbe de flammes et d’étincelles ; je vois sans m’éveiller cette clarté à travers le voile de mes paupières, et je crois assister à l’éruption du Vésuve. C’est là l’illusion. Il arrive aussi que les nerfs, affectés, non plus à leur extrémité, mais à un point quelconque de leur parcours intérieur, produisent des sensations sans objet extérieur, et que l’âme attribue ces sensations à une cause existant réellement en dehors de ma personne. Ainsi les oreilles me tintent : je crois entendre le tocsin. Voilà l’hallucination. Sensations externes vraies, mais incomplètes, sensations internes et fausses, voilà ce que le corps apporte pour sa part dans le travail de notre vie nocturne. Je n’insiste pas sur ce double phénomène : on en trouvera l’analyse approfondie dans les travaux de MM, Lélut et Brierre de Boismont et dans les comptes-rendus de la Société médico-psychologique. Je me borne à dire en passant, et par esprit de justice, que sur le phénomène si important de l’hallucination la physiologie est, jusqu’ici du moins, en avance sur la psychologie.

Après avoir déterminé le rôle du corps dans la vie endormie, les récens observateurs ont décrit celui de l’âme, et selon moi avec une grande exactitude, quoique la tâche fût difficile, car l’histoire des songes peut facilement tourner au roman. Voici les faits intéressans qu’ils ont éclaircis : l’âme est passive dans le sommeil parce qu’elle subit la loi des organes, qui lui transmettent des sensations qu’elle n’a pas cherchées et qu’elle ne peut éloigner ; mais elle est active aussi, d’une activité qu’il importe de reconnaître sans l’exagérer. En présence des élémens que ses organes lui imposent, loin de rester oisive, elle déploie une certaine énergie. Elle prend tels quels les débris de sensations qui lui arrivent, y ajoute ses souvenirs anciens ou récens, et avec ces vagues perceptions du présent, ces lambeaux du passé, avec ces couleurs criardes et ces formes sans rapport et sans analogie, elle compose des tableaux où il y a quelque unité, des scènes où il y a quelque suite. Son œuvre, ainsi cousue de cent pièces diverses, n’est, si l’on veut, qu’un habit d’arlequin, mais enfin c’est un habit. Cette logique des rêves mérite l’attention parce qu’elle explique en grande partie les prétendus prodiges de certains états analogues au sommeil. Soutenue par la mémoire et par l’imagination et guidée par la mécanique de l’habitude, à propos d’une sensation actuelle, elle remet quelquefois l’esprit dans la voie où il marchait avant le sommeil, et l’y lance avec une puissance telle qu’il atteint, comme par enchantement, le but jusque-là vainement poursuivi. Voilà comment en songe Condillac achevait un chapitre de philosophie, Voltaire une ode, Tartini sa sonate du diable, et comment Franklin endormi découvrait le nœud longtemps cherché d’une affaire difficile.

Il est cependant un phénomène curieux où cette activité nocturne de l’âme éclate avec une force singulière. Les fausses sensations dont l’hallucination est la conséquence vont le plus souvent des nerfs au cerveau et du cerveau à l’âme ; mais quelquefois aussi c’est l’inverse qui a lieu. L’âme, en proie à une préoccupation violente ou seulement vive, peut à son tour exciter les nerfs, les mettre en jeu, les placer dans les conditions de la sensation, et y créer cette sensation dans toute son intensité. Alors l’esprit voit et entend en l’absence de tout objet visible et sonore. Ce phénomène se produit en pleine veille chez l’aliéné, et même chez les hommes dont la raison est saine. Ceux-ci peuvent croire à leur hallucination sans pour cela devenir fous. Seulement ils n’y croient pas d’ordinaire, ils ne s’en servent que pour se rendre matériellement présens les objets de leurs études favorites. Phidias voyait devant lui le Jupiter d’Homère, qu’il sculptait dans l’ivoire. Raphaël contemplait cette Galatée dont aucune beauté vivante n’avait su lui offrir le modèle. Beethoven, devenu sourd, entendait, et à la lettre, les sonates qu’il composait. Ce phénomène, que M. Lélut appelle transformation sensoriale ou retour des idées à leur point de départ, est habituel chez le dormeur. Aux fragmens de perceptions vraies et aux fausses perceptions qui lui viennent des organes il ajoute les sensations que sa pensée exaltée réalise physiologiquement dans son cerveau, et qui y retentissent comme les plus énergiques sensations de la vie éveillée et normale. Telle est l’importante analogie du sommeil avec la folie et avec les autres états anormaux de l’âme. La science en devait tenir grand compte, et la philosophie en particulier devra étudier de près ces hallucinations qui, sans cesse mêlées aux opérations de l’esprit dans la veille ordinaire, quoique à un moindre degré, sont de véritables idées-images [48]. En ce qui touche notre sujet, elles manifestent d’une façon frappante l’activité de l’âme endormie.

Je dois signaler un dernier point sur lequel les physiologistes et les psychologues tombent d’accord. L’expérience atteste qu’au milieu de la torpeur de nos organes un sens peut rester tout à fait éveillé et parler à l’âme un langage d’autant plus net et d’autant mieux écouté, que, les autres sens étant muets, l’attention de l’esprit n’est point partagée. Il y a toujours pour lui, qu’on me passe le mot, éclipse de la réalité ; mais ce n’est qu’une éclipse partielle, et qui met en plus grande lumière ce qu’elle ne cache pas. Telle personne parfaitement endormie entend les questions qu’on lui adresse, y répond et prend part à une conversation suivie ; mais ce n’est pas elle, qui la dirige, c’est son partenaire qui tient le fil du discours et qui peut aussi, par cela même, conduire le rêve du dormeur. Ce phénomène, bien connu des artisans du magnétisme, montre jusqu’à quel point le sommeil peut ressembler à la veille active et même extérieure.

Cette activité est telle et si variée, que toutes les facultés de l’âme y prennent part. Bien qu’entraînées au gré des organes qui les dominent, elles n’ont alors ni changé de nature ni éprouvé d’altération essentielle dans leur mode d’action ; on ne conserve aucun doute sur ce point, quand on a lu les ingénieuses et lucides analyses de M. Lemoine. Il n’y a pas jusqu’à la raison elle-même qui, dans le dévergondage des songes, ne continue parfois à apercevoir ses éternels objets, le beau, le bien et, sinon la vérité actuelle et passagère, au moins la vérité immuable. Chez le dormeur, le sentiment du beau s’émeut souvent à l’aspect des visions aimables et brillantes, tandis que la laideur lui inspire, comme en l’état de veille, d’insurmontables dégoûts. Le sens moral redouble en lui d’énergie ; la voix du remords, qu’aucun bruit ne couvre, l’obsède maintes fois sans pitié. Il voit si nettement la vérité mathématique, que maint problème posé pendant la veille se résout sans effort dans le travail de la nuit. Le langage de la raison n’est jamais absolument sans écho : l’âme du dormeur le répète ; il est dans la bouche de l’insensé et sur les lèvres de l’enfant. Ce fait est de grande conséquence ; qui saurait le creuser y trouverait contre l’empirisme et le scepticisme un nouvel ordre d’argumens. Je regrette que M. Lemoine n’ait pas cru devoir y insister plus fortement.

Que manque-t-il donc à l’activité si multiple du sommeil pour être une veille véritable ? Il y manque la liberté. Dans l’âme de l’homme endormi, tout vit, tout marche ; rien n’est librement conduit. Le pouvoir directeur ne s’exerce plus. Les chevaux galopent, le char roule ; seulement les rênes sont tombées des mains du cocher. Tous les psychologues ont constaté cette défaillance nocturne de la liberté ; c’est dans les rapports de l’âme avec le corps qu’on en peut le mieux saisir la raison. Être libre, c’est pouvoir choisir entre ses idées, accepter les vraies et rejeter les fausses ; c’est encore, et essentiellement, choisir entre plusieurs motifs d’action, s’arrêter par exemple au motif honnête et repousser le motif égoïste. Toutefois les organes qui ont pris le dessus ne laissent au dormeur ni l’un ni l’autre choix. Ses nerfs, qui mettent l’imagination en branle, lui infligent de fausses sensations dont il est fatalement la dupe, n’ayant plus par où les contrôler. Quant aux raisons d’agir, comment les pourrait-il peser et comparer, si l’hallucination ne lui en montre absolument qu’une, le poussant d’ailleurs dans ce sens unique avec toute la violence de l’angoisse ou du délire ? Ainsi il a encore ses plus nobles puissances, la raison et l’activité ; mais le corps dont il subit le joug, lui en a ravi le libre usage. Voilà pourquoi les actions accomplies en rêve n’ont aucun caractère moral. Denys était le plus fou de tous les tyrans lorsqu’il faisait périr l’un de ses capitaines nommé Marsyas « pour autant, dit Plutarque, qu’il avait songé qu’il le tuait, disant que cette vision lui était venue la nuit en dormant parce que le jour, en veillant, il avait proposé de le faire. » Nul homme de sens ne voudrait punir l’auteur d’un crime commis en songe. Il y a six ans, à Naples, un mari, rêvant que sa femme endormie à ses côtés lui était infidèle, la frappa d’un poignard qui ne le quittait jamais. Cet homme était-il un assassin ? Ni plus ni moins que ce moine qui, croyant en rêve que le prieur avait tué sa mère, se leva sans s’éveiller, et alla donner trois grands coups de couteau dans le lit heureusement vide de son supérieur. Celui-ci se borna à fermer désormais pendant la nuit la cellule du religieux somnambule. Son devoir s’arrêtait là.

C’est qu’en effet le dormeur ne s’appartient plus. Il ne sait plus au juste s’il est dans le vrai ou dans le faux, s’il fait le bien ou le mal. C’est toujours un être libre, mais qui se repose, comme le disent MM. Lélut et Charma, et dont le repos consiste, non à ne plus penser ni à ne plus sentir, mais à ne plus vouloir, et surtout à oublier ses peines. Son sommeil est une veille encore, mais une veille machinale, sans fruit pour la vertu et ordinairement pour la vérité. L’esprit, selon ses lois naturelles, n’est fécond que dans l’action libre, ou dans cette inspiration virile que la liberté a préparée par le travail, méritée par la vertu de l’effort, et dont elle gouverne les élans.


III

On le voit : si, pendant le sommeil, l’ange veille encore, c’est en subissant plus que jamais le joug de la bête, qui habituellement l’empêche de déployer ses ailes, et qui ne l’enlève quelquefois de terre et ne le fait voler un instant vers la lumière que pour le laisser retomber bientôt en bas et dans les ténèbres.

Dans le somnambulisme, les crises nerveuses et l’extase magnétique, l’âme ne porte pas moins le poids de son corps que quand elle dort son vulgaire sommeil de chaque nuit. Ces états ne la font ni plus noble, ni plus capable de pénétrer l’avenir impénétrable. Ils ne font qu’augmenter sa fièvre et enflammer son délire ; de là ces vifs éclairs d’intelligence si passagers, et mêlés de tant d’erreurs, de là encore chez le somnambule cette activité précise et industrieuse qui nous étonne. Brillant ou vulgaire toutefois, un rêve est toujours un rêve, et le dormeur, sauf de bien rares exceptions, est une âme devenue le jouet de son corps. Voilà ce que la philosophie spiritualiste croit pouvoir affirmer. Nous avons dit que le sommeil était une moindre veille ; la science arrivera sans doute à prouver que le somnambulisme et l’extase ne sont en quelque sorte qu’une surexcitation du sommeil.

Et d’abord, dans le simple sommeil, le somnambule n’a pas d’autres facultés que le dormeur ordinaire ; seulement il les exerce plus habilement, par l’effet d’une plus grande irritabilité nerveuse. Les faits semblent d’abord contredire une pareille assertion et mettre entre le simple dormeur et le somnambule d’extrêmes différences. Voici, entre autres, un exemple de somnambulisme cité par le docteur Bertrand. Gassendi avait pour valet un jeune homme qui se levait la nuit, descendait à la cave et tirait du vin. D’autres fois il allait à la salle à manger, dressait la table, mettait le couvert, faisait tous les préparatifs d’un repas et servait d’imaginaires convives ; ou bien il prenait un flambeau et reconduisait des visiteurs chimériques jusqu’à leur carrosse, aussi invisible qu’eux-mêmes. Y a-t-il entre ces actes et ceux d’un dormeur qui reste au lit un motif de comparaison ? Oui sans doute, avec de l’attention on ne peut manquer d’apercevoir que le commencement de ces opérations somnambuliques s’annonce dans un dormeur quelque peu nerveux et actif. Celui-ci ne marchera pas, mais il changera de position sans se réveiller. Il ne mettra pas le couvert, mais il fera des gestes pour écarter un fantôme. Il prononcera distinctement certains mots, il ira même jusqu’à suivre une conversation, interrogeant et répondant tour à tour. Il rira aux éclats, il pleurera à chaudes larmes. Entre les mouvemens du premier et ceux du second y a-t-il, au fond, une autre différence que la différence de degré ? Donnez à celui-ci une organisation nerveuse plus irritable : tout ce qu’il rêve, il le mimera. L’exécution matérielle des mouvemens sera plus parfaite, mais ce seront toujours des mouvemens. On insiste pourtant ; ce qui est naturel est trop simple, il faut du merveilleux. Le merveilleux est moins vrai, mais il est plus piquant. On prétend que le somnambule a évidemment une seconde vue puisqu’il agit très adroitement dans une complète obscurité, puisqu’il s’y dirige avec une précision qui rend ses démarches infaillibles. Ce phénomène perd une partie au moins de son apparence merveilleuse, si l’on remarque tout d’abord que le somnambule n’agit jamais que dans le cercle de ses plus familières habitudes, et qu’il ne se sert que d’objets dont la place, la forme, la dimension, le poids, la couleur, lui sont très connus. Voilà ce que Maine de Biran a nettement vu et montré aux psychologues ses successeurs, qui ont su en tirer parti. Il rapporte un curieux exemple de somnambulisme. Une jeune fille, atteinte d’une affection nerveuse assez compliquée, tombait naturellement dans un sommeil où ses sens s’engourdissaient l’un après l’autre, surtout l’ouïe et la vue. En cet état d’assoupissement, elle montait à un étage supérieur de la maison, s’asseyait devant une table, choisissait parmi des écheveaux de soie de couleur différente et continuait dans la perfection une broderie commencée. D’où lui venait cette adresse de fée ? Pur mécanisme d’habitude, aidé du spectacle intérieur des objets de son travail favori. Elle écrivait aussi et très correctement, toujours dans l’obscurité ; mais écrire, c’est encore un mouvement que conduit l’habitude, et le dormeur ordinaire se meut, quoique avec moins de précision. Le somnambule est une machine montée par l’accoutumance, mise en mouvement par le rêve, et qui va, infaillible comme toute machine, jusqu’au moment où quelque chose vient à l’improviste se jeter dans ses rouages.

D’ailleurs il ne faudrait pas affirmer d’une façon trop absolue que, dans l’accomplissement de son œuvre nocturne, le somnambule n’est éclairé que par son imagination et n’est conduit que par l’habitude. Il est au moins probable qu’il trouve un utile auxiliaire dans tel ou tel de ses sens momentanément éveillé et que, parmi les perceptions que ce sens lui apporte, inattentif à celles qui lui sont indifférentes, il tire parti de celles qui se rattachent à l’objet de sa préoccupation. C’est tantôt le goût, tantôt la vue, tantôt l’ouïe, qui s’éveille ainsi et s’exerce un instant. Le somnambule Castelli fut surpris un soir traduisant de l’italien en français, cherchant des mots dans un dictionnaire et paraissant s’éclairer d’une lumière placée sur sa table. On éteignit cette lumière, aussitôt il alla en tâtonnant la rallumer à la cuisine sans s’apercevoir que la chambre était éclairée par des chandelles autres que la sienne. Ainsi il avait vu la clarté de la sienne, et non celle des autres, dont il n’avait su que faire. Il semble donc que le somnambule puisse à la fois voir et ne voir pas, — voir ce qui l’intéresse, non le reste. De tels faits ne sont certes pas en faveur de l’hypothèse d’une seconde vue. Avant de supposer dans l’homme l’existence de sens nouveaux, sachons d’abord exactement tout ce dont sont capables les sens ordinaires, soit qu’ils agissent isolément, soit qu’ils se prêtent un mutuel secours.

On serait moins pressé d’accorder aux somnambules des facultés supérieures et en dehors de la nature, si l’on se hâtait moins de les proclamer infaillibles. Aucun homme éveillé n’est à l’abri de l’erreur : comment un homme endormi le serait-il ? Et, en fait, les somnambules n’ont pas le privilège d’infaillibilité. « Le somnambulisme n’est qu’une particularité du sommeil ordinaire, dont quelques-uns des accidens les plus simples et les plus fréquens prennent des proportions inaccoutumées [49]. »

Mais il est un autre somnambulisme que celui qui commence et s’achève dans le simple sommeil ; il est des états organiques autres que le somnambulisme ordinaire, et qui placent l’âme dans des conditions différentes de celles de la veille. Nous n’aurions pas noté tous les récens progrès de la science des rapports de l’âme et du corps, nous en négligerions le côté le plus nouveau et le plus curieux, si nous omettions de dire quelles analogies cette science constate entre le sommeil et l’extase morbide, et quelles lumières elle en tire pour l’explication de quelques-uns au moins des phénomènes que présentent certaines crises nerveuses. « Il suffit de la plus simple érudition, dit M. Brierre de Boismont, pour reconnaître l’extase chez les pythonisses de l’antiquité, les initiés aux différens mystères, les sectes fameuses du moyen âge, les possédés, les convulsionnaires, les trembleurs, les crisiaques, les illuminés [50]. » Mais le savant aliéniste ajoute qu’il ne faut pas confondre l’extase physiologique, qui ne trouble nullement la raison, et qui n’est que le plus haut degré de l’enthousiasme, la suprême puissance de la raison inspirée par l’amour, avec l’extase morbide, qui tantôt paralyse le corps tout entier en le jetant dans une torpeur invincible, et tantôt au contraire surexcite les organes au point d’en porter l’action et celle de l’âme qu’ils desservent à un degré d’énergie surprenant. Cette dernière espèce d’extase se produit également dans la catalepsie, l’hystérie et la manie. Les signes qui la caractérisent sont, entre autres, l’insensibilité absolue, l’exaltation prodigieuse des facultés de l’esprit, le déplacement des sens, la vue à distance sans le secours des yeux, la prévision, l’instinct des remèdes et le pouvoir de parler des langues étrangères ou inconnues. Relativement à ces faits, la science se pose deux questions : Sont-ils certains ? Ont-ils une suffisante explication dans les lois de l’union de l’âme et du corps ?

Quelque extraordinaires que soient les phénomènes de l’extase morbide sous ses formes variées, ils sont généralement mieux constatés qu’expliqués. À moins de nier l’évidence, on est forcé d’en admettre un grand nombre qu’attestent les plus recommandables autorités. Parmi ceux dont la certitude est démontrée, la science actuelle en explique facilement quelques-uns par l’influence du corps sur l’âme et de l’âme sur le corps. Elle estime que la plupart ont leurs analogues dans les phénomènes ordinaires du somnambulisme naturel, du sommeil et même de la veille, et elle en conclut que ni le corps ni l’âme n’y échappent aux conditions de leur nature.

C’est par exemple un éternel sujet d’étonnement et d’hypothèses ingénieuses que le spectacle de l’insensibilité des cataleptiques. On ne peut croire que la nature aille jusque-là. Tout le monde sait que l’on pince un cataleptique, qu’on lui enfonce des épingles dans la chair qu’on lui brûle la peau avec un fer rouge, sans qu’il manifeste la moindre douleur. M. Bersot cite [51] une jeune fille de vingt-trois ans, Jeanne Mouler, convulsionnaire, qui, debout et le dos appuyé contre la muraille, recevait dans l’estomac et dans le ventre cent coups d’un chenet pesant de vingt-neuf à trente livres. Un jour les coups qui n’avaient pu que la soulager, appliqués de la même force contre un mur, y firent une ouverture d’un demi-pied de large. Voilà qui semble tenir du prodige. Cependant, si de tels faits sont rares, jetons les yeux autour de nous : nous remarquerons chaque jour des phénomènes analogues à ceux-là et que pourtant nous ne rapportons point à des causes surnaturelles. Les exemples d’insensibilité sont très fréquens dans la vie normale, éveillée ou endormie. Duhamel et Dutillet ont vu des filles de la campagne rester pendant dix minutes dans un four à la température de cent quarante degrés centigrades. Il y a tel paysan que ne réveillent ni les cris, ni les coups les plus vigoureusement assénés. D’ailleurs la vapeur de l’éther, ou celle du chloroforme, ne procure-t-elle pas une insensibilité qui permet de supporter sans souffrance les plus cruelles opérations de la chirurgie ? On ne suppose pas en pareil cas que l’âme a quitté son corps : pourquoi donc le supposer à l’égard de l’extatique ? Sans invoquer des exemples trop singuliers ou extrêmes, il est prouvé que la distraction, quand elle est forte, va jusqu’à supprimer la souffrance. Un soldat grièvement blessé dans la chaleur de l’action continue à se battre sans rien sentir. Le mathématicien Viète, absorbé par ses calculs, reste trois jours sans nourriture. Qu’est-il besoin après cela de multiplier les hypothèses ? Il est au pouvoir de l’âme d’habituer son corps aux souffrances ; il est en son pouvoir d’oublier, sans la quitter, sa misérable enveloppe, en s’exaltant par de puissantes émotions ou en s’abîmant au plus profond de ses pensées.

Quelquefois le phénomène est inverse. Au lieu d’une torpeur comateuse, au lieu d’une immobilité léthargique, c’est une violente surexcitation de toutes les puissances physiques et spirituelles. Le crisiaque alors débite d’éloquens discours, de poétiques tirades. Son intelligence, vulgaire à l’état normal, s’élève maintenant et lance des éclairs. Dirons-nous que son âme ignorante a été remplacée par une autre âme instruite et inspirée ? Mais une grande joie, une vive indignation, une furieuse colère suggèrent aussi d’éloquens discours. L’ivresse en fait autant : Fecundi calices quem non fecere disertum ? Et, comme le dit Boileau,

On a vu le vin et le hasard
Inspirer quelquefois une muse grossière,
Et fournir, sans génie, un couplet à Linière.

Un crisiaque est un halluciné comme le dormeur ordinaire. Si le dormeur ordinaire parlait ses rêves, s’il s’agitait de tout son corps, ses paroles et ses mouvemens ne seraient ni plus ni moins étonnans que ceux du crisiaque. L’irritation excessive du cerveau ou de quelqu’une de ses parties peut surexciter démesurément et les sens, et même, les facultés de l’esprit. Concentrée à l’intérieur et sur un organe, la vie dans son intensité maladive exalte l’âme et la fait se dépasser elle-même de beaucoup. « C’est ainsi que tous les discours du mourant prennent un caractère sublime et d’autant plus touchant que le malade, faisant ses derniers adieux à cette terre qu’il va quitter, semble commencer déjà un autre mode d’existence [52]. »

Croirons-nous, comme on le prétend, que les sens du crisiaque, somnambule ou extatique, se déplacent réellement ? Croirons-nous qu’il peut parler des langues étrangères, prescrire instinctivement d’efficaces remèdes et enfin prévoir l’avenir ?

Le docteur Pététin déclara en 1787 avoir observé un cataleptique qui voyait, entendait et sentait par le creux de l’estomac et même par le bout des doigts et des orteils. Selon lui, la cause de ces faits était l’électricité animale, accumulée sur certains points du corps. Selon les magnétiseurs, cette cause n’était autre que le magnétisme. Selon la science actuelle, ce n’est ni l’un ni l’autre de ces agens. Bien observé, le phénomène se réduit à un des effets ordinaires de l’union de l’âme et du corps. Un homme absorbé dans ses réflexions n’entend pas votre voix qui l’appelle ; vous le touchez du doigt, il vous entend. Faut-il en conclure que son ouïe a passé dans son bras ? Un malade qui souffre d’un mal local dort, brisé par la fatigue : vous lui parlez, il reste sourd ; mais en lui parlant, effleurez seulement la partie endolorie de son corps, il vous répondra. De même, le cataleptique, chez lequel la crise nerveuse a irrité le plexus solaire et engourdi l’oreille, n’entend que lorsque l’air, mis en mouvement par la voix, a ébranlé le siège ordinaire de ses sensations externes, l’épigastre : communiqué au cerveau, cet ébranlement l’excite, et cette excitation à son tour rend à l’oreille son habileté, à l’esprit sa force attentive. Toutefois ces effets se succèdent avec une telle rapidité, que le siège de la première sensation paraît se confondre avec celui de la dernière. Voilà qui est clair et intelligible, tandis que personne ne comprend que l’estomac ou le gros orteil usurpe et remplisse les fonctions de l’oreille.

Je ne voudrais pas insister trop longtemps sur cette analyse psychologique des crises nerveuses. Quelques mots encore cependant, afin que le lecteur apprécie bien les avantages d’une sage méthode philosophique.

On a toujours fait grand bruit de l’instinct des remèdes et du don particulier de parler des langues étrangères qui se remarquent chez les somnambules et les crisiaques. En ce qui touche l’instinct des remèdes, la crédulité est poussée fort loin ; mais que l’on réduise le fait à ses limites vraies, qu’on en ôte ce qui ne peut s’y rencontrer, c’est-à-dire des connaissances spéciales en pathologie et en thérapeutique, que restera-t-il ? Un instinct naturel de conservation que possèdent les animaux et les sauvages, et qui, inactif ou négligé dans la vie éveillée et normale, se ranime chez le dormeur, le malade, le crisiaque ou le somnambule, pour leur indiquer le point précis de leur corps que le mal menace ou attaque, et leur suggérer par une rapide induction la pensée de quelque facile remède. Si la prescription du crisiaque suppose et contient davantage, si elle s’adresse non à un mal qui lui soit propre, mais à la maladie d’autrui, pariez presque à coup sûr que ce qu’il s’imagine inventer à l’instant même, il l’avait autrefois appris, et qu’il ne fait que s’en souvenir. Les crises nerveuses en effet communiquent à la mémoire une rare énergie, grâce à laquelle un détail longtemps oublié revient soudainement à l’esprit et fait l’illusion d’une science sur-le-champ devinée. Le docteur Bertrand en rapporte un exemple qui est à noter. Une somnambule, dit-il, ayant ordonné une tisane en termes peu communs, l’assistance admira l’intelligence qui lui avait révélé à la fois et le breuvage et la formule. L’étonnement redoubla à son réveil, quand elle déclara elle-même ne rien entendre à son ordonnance. Chacun criait au prodige, lorsqu’entra une dame qui dissipa d’un mot l’erreur et l’étonnement. Elle raconta que, encore enfant, la somnambule, fille d’une femme herboriste, avait cherché dans la campagne avec sa mère les plantes qu’elle venait de nommer doctement, et qu’elle-même avait accompagné la mère et l’enfant dans leurs recherches. La prétendue divination de cette jeune fille n’était qu’un lointain souvenir évoqué, au milieu de la crise, par un effort de réminiscence.

Le don, généralement attribué aux crisiaques, de parler des langues étrangères qu’ils n’ont point apprises se réduit à peu près aux mêmes proportions et s’explique de la même manière que l’instinct des remèdes. Si cette langue, morte ou vivante, est un idiome véritable, cherchez bien dans le passé du crisiaque, et vous ne manquerez pas de reconnaître qu’autrefois, ici ou là, il a appris dans ses classes ou entendu et retenu sans étude quelques lambeaux de latin ou d’anglais qu’aujourd’hui, sous l’influence de l’exaltation nerveuse, il recoud et débite avec l’aplomb de la fièvre.

Les somnambules et les crisiaques peuvent, dit-on, prévoir l’avenir, et l’on en produit des exemples qui sont à confondre la raison. Il est des phénomènes de ce genre que la science ne prétend pas expliquer, il en est d’autres qui ne sont pas assez certifiés ; mais il y en a aussi, et de fort extraordinaires, qui, dépouillés des fausses circonstances dont la crédulité les enveloppe, rentrent dans l’ordre des faits scientifiques. L’homme dans l’état de veille connaît jusqu’à un certain point l’avenir et l’annonce parfois sans se tromper. Ses inductions, nous l’avons vu, il les continue dans ses rêves avec une spontanéité qui, si elles se vérifient, les rend plus dignes de remarque. Le somnambule et le crisiaque sont en cela semblables au dormeur. Comme à ce dernier, l’hallucination colorée, animée, sensible à l’égal de la réalité même, présente au crisiaque un tableau où il croit voir l’avenir à l’état de phénomène actuel. L’a-t-il vu en effet ? Et comment le pourrait-il, si l’avenir, n’existe pas encore ? Il a conjecturé ce qu’il prédit, il affirme hardiment sa conjecture : l’événement la confirme, et il aurait fort bien pu ne pas s’y accommoder ; puisque cent fois pour une les assertions du crisiaque ont été vaines. S’il lui arrive de rencontrer juste, ce n’est pas qu’il ait percé le mystère de l’avenir, c’est que le fait s’est ajusté à son assertion. Avant de trop admirer, faites exactement le décompte des cas où son délire l’a trompé, et « au lieu de recourir au merveilleux pour rendre raison du peu qui reste, il sera plus sensé de dire avec Aristote : Si vous lancez Beaucoup de flèches, vous finirez toujours par attraper quelque chose. »

Telles sont sur les phénomènes les mieux constatés de l’extase morbide les assertions mesurées autant que justes de la science actuelle. Ce qu’elle en dit, elle l’a appris de la psychologie et de la physiologie à la fois. Sachons enfin ce que l’une et l’autre lui ont enseigné touchant la nature et les causes de l’état appelé magnétisme animal ou somnambulisme artificiel.

Ce n’est pas ici le lieu de raconter l’histoire anecdotique et critique du magnétisme animal depuis Mesmer jusqu’à ces derniers temps [53]. Ce que nous avons à rechercher, c’est si l’extase somnambulique diffère essentiellement du véritable sommeil. Certains partisans du magnétisme, sinon tous, voient entre le somnambulisme dans le simple sommeil et le somnambulisme magnétique cette différence capitale que celui-ci est produit par l’action d’un fluide magnétique. Le premier tort de ce fluide aux yeux de la science, c’est que l’existence n’en est rien moins que démontrée. Au nom de quelle autorité proclame-t-on cette cause mystérieuse ? C’est, dit-on, que les somnambules en ressentent eux-mêmes l’invasion, l’action, les effets. À la bonne heure ; mais un somnambule n’est pas précisément un témoin irrécusable ; c’est un halluciné. Si vous en croyez son dire, il vous faudra ajouter foi à la parole du maniaque qui affirme qu’il a dans son ventre un monstre quelconque. La seconde preuve que l’on apporte de la réalité du fluide, c’est qu’il est jeté, dardé dans le corps du sujet par les passes du magnétiseur : Je ne puis douter des passes, mais le fluide est moins certain. Ni le serpent qui fascine l’oiseau, ni le dompteur de bêtes qui domine un lion, n’ont besoin de disposer d’un fluide. La peur suffit à enchaîner les membres d’un animal ; elle paralyse les nerfs de l’homme lui-même. Que l’ascendant du magnétiseur soit grand, que l’imagination du somnambule le fasse plus grand encore et prépare ses organes à le subir en voilà assez : la crise arrivera. On objecte encore cette différence, que dans le somnambulisme l’esprit du sujet obéit à la volonté de son partenaire, ce qui n’a pas lieu ailleurs. D’abord cette obéissance est fort capricieuse, puis on oublie qu’il est possible de diriger les rêves d’un dormeur ordinaire, témoin cet officier de marine à qui ses camarades faisaient rêver ce qu’ils voulaient, et par exemple qu’il se jetait à la mer pour sauver quelqu’un : sur quoi il se précipita de son lit et s’éveilla en tombant sur le plancher de sa cabine. C’est encore un argument bien faible que celui-ci : le somnambule entend le magnétiseur, mais il n’entend que lui. Cela est possible ; seulement la chose se remarque aussi chez le dormeur ordinaire, qui ne perçoit des bruits du dehors que ceux qui entrent naturellement dans la contexture de son rêve. D’ailleurs certains somnambules, quoique endormis, entendent tout le mondd et répondent au premier venu. On a beau faire, on ne trouve rien qui distingue essentiellement le sommeil magnétique du sommeil naturel, rien par conséquent qui nécessite l’intervention du fluide magnétique. Enfin, et pour comble, ce fluide, dont rien ne démontre l’existence n’explique absolument rien ; ce n’est qu’un embarras de plus. C’est une pure cause occulte, sans réalité à la fois et sans utilité. « En cherchant la cause imaginaire du magnétisme animal, dit M. Arago, on a constaté la puissance que l’homme peut exercer sur l’homme, sans l’intermédiaire immédiat et démontré d’aucun agent physique. On a établi que les gestes et les signes les plus simples produisent quelquefois de très puissans effets ; que l’action de l’homme sur l’imagination peut être réduite en art, du moins à l’égard des personnes ayant la foi. »

Que le magnétiseur agisse sur l’âme du somnambule en frappant son imagination, qu’il excite, en provoquant artificiellement l’engourdissement des organes, certaines facultés qui s’exaltent dans le sommeil, toujours est-il certain qu’il n’a atteint l’âme qu’en passant par les organes, et que tout son ouvrage a été de faire d’un homme éveillé un homme endormi, dont le sommeil, pour être morbide, n’a rien que l’on ne retrouve dans le sommeil ou dans le somnambulisme ordinaire. Ce résultat, il l’a obtenu par une influence qui paraît être morale ; il n’est pas prouvé du tout que cette cause ait eu pour auxiliaire une action physique, de quelque nature qu’elle soit.

Mais si le somnambule magnétique n’est qu’un dormeur qui sommeille, rêve et délire, comment croire qu’il soit doué de facultés extraordinaires ? Comment admettre qu’il y ait en lui une puissance divinatoire ? Il a des visions, des fantômes, des hallucinations, des souvenirs, et son imagination, échauffée par la crise nerveuse, dirigée d’ailleurs par l’artisan du magnétisme, lui suggère des discours où semblent éclater des connaissances et une pénétration refusées aux autres hommes. Vous fierez-vous à ce pauvre malade et à ce fou, vous qui doutez si souvent du témoignage de la science, ou d’une raison saine ? Mais il est inutile de répéter ici contre le somnambule ce qui a été dit au sujet du crisiaque. Pas plus que le crisiaque, le somnambule n’a droit à notre croyance. Le discours du somnambule est, dites-vous, clair et suivi ? Attendez un instant, et vous le verrez tomber dans quelque grossière absurdité. Au lieu de le guider dans son rêve, tendez-lui un piège : il y donnera tristement, et l’ange de tout à l’heure ne sera plus qu’un misérable insensé. « Ses paroles, dit éloquemment M. Lemoine, ses paroles n’ont plus de sens ; c’est un délire ridicule et pitoyable. Les hallucinations se succèdent dans son esprit. Et si vous avez pitié de voir une intelligence raisonnable réduite, sans l’avoir mérité, dans ce triste état, vous la rappellerez aussitôt à la veille et à la raison, et vous croirez que, loin d’avoir été délivrée pendant quelques instans des liens du corps, elle lui est demeurée plus que jamais étroitement enchaînée. »

Sans prétendre tout expliquer et tout éclaircir, l’auteur du livre sur le sommeil a mis ce dernier point en pleine évidence. Il ajoute que si la médecine a pu emprunter au magnétisme un heureux secours dans la guérison de quelques cas individuels, l’expérience a prouvé que l’extase artificielle exerce quelquefois une funeste influence. De quelque façon et dans quelque intention qu’on l’emploie, c’est une médication dangereuse. Ces pratiques ne sont pas toujours criminelles, mais elles ne sont pas non plus toujours innocentes. Dans tous les cas, et lors même que la santé du corps n’en serait pas altérée, « l’âme ne peut rien gagner en dignité à perdre l’empire qu’elle exerce sur elle-même, son bon sens et sa liberté… C’est dégrader une intelligence libre et raisonnable que de lui enlever sa raison et sa liberté. »

Ni les analyses judicieuses et discrètes qui préparent ces conclusions, ni ces conclusions elles-mêmes ne satisferont tout le monde. Les professeurs jurés de magnétisme en seront scandalisés pour le moins. Leurs passionnés admirateurs, leurs crédules adeptes en seront contrariés. Il en est de la vérité évidente comme des mets simples et sains ; les estomacs fatigués repoussent ceux-ci ; la curiosité maladive de notre temps n’a plus de goût pour celle-là. Tel qui ne comprend pas ou ne veut pas voir qu’il a une âme immortelle consulte en secret l’âme d’un guéridon ; tel qui se méfie de sa raison se fie sans hésiter à la douteuse lucidité d’une pauvre et ignorante intelligence un instant enflammée par la fièvre. C’est à qui se montrera le plus extrême. Les uns demandent avec une insistance un peu naïve qu’on leur démontre tout, même les choses qui sont d’observation directe, même les principes premiers sans lesquels aucune démonstration n’est possible. D’autres, aussi faciles à satisfaire que ceux-là le sont peu, peuplent d’esprits tous les recoins de l’espace. Ils en mettent dans les meubles, dans les murs, dans le sol qui les porte et dans l’air qu’ils respirent. On les voit évoquer nuitamment l’âme de leurs ancêtres, et apprendre ainsi des nouvelles de l’autre monde : de là des terreurs, tantôt ridicules, tantôt tragiques, auxquelles résistent les têtes solides, mais qui ébranlent les faibles et les envoient aux Petites-Maisons. Ni les défenses réitérées de l’église, ni la voix du bon sens, n’a crainte de prêter à rire aux générations prochaines n’ont pu arrêter les progrès de cette épidémie mentale. La nouvelle magie en est venue jusqu’à se proclamer sans façon fille légitime du spiritualisme ; mais celui-ci renie une telle parenté. Méthodique et patiente, la science ne prend en considération que les phénomènes avérés, et s’applique à découvrir le lien plus ou moins caché qui les rattache aux lois ordinaires du monde intellectuel ou physique ; sa marche est lente, mais elle en est plus sûre. Pour procéder ainsi, il lui faut du courage, car on lui sait moins de gré de la certitude des résultats qu’elle obtient qu’on ne lui reproche le temps qu’elle met à les conquérir. Que lui importe ? A ses yeux, la question n’est pas tant d’aller vite que de bien arriver. Le temps d’ailleurs est un puissant auxiliaire, et qui en amène d’autres avec lui, témoins ces physiologistes autrefois les adversaires, aujourd’hui les amis de la philosophie de l’esprit. Avec leur concours, le spiritualisme, sans cesser de décrire les faits et de poser les lois de la vie éveillée, analyse maintenant les phénomènes et commence à dégager les lois tant de la vie endormie, qui est la moitié de notre existence, que de la vie morbide, qui en est, hélas ! une notable part. Dans celle-ci comme dans la première, sous les organes qui la captivent ou la déchaînent, l’abattent ou l’exaltent, il retrouve avec la même évidence et proclame avec la même foi l’âme raisonnable, active, immortelle, libre quand elle règne sur le corps, asservie, aveugle et profondément digne de pitié quand le corps règne sur elle. C’est par de semblables recherches, et par de plus hautes même, que la philosophie spiritualiste a souvent répondu et répondra encore à ceux qui l’accusent de négliger la théorie pour ne s’occuper que d’histoire et de critique.


CHARLES LEVEQUE.
LES
VOYAGEURS EN ORIENT

I. Les Saints-Lieux, ou Pèlerinage à Jérusalem, en passant par la Hongrie, les provinces danubienne, Constantinople, l’Archipel, le Liban, la Syrie, Alexandrie et Halle, par Mgr Mislin. — II. Voyage dans la Turquie d’Europe, par M. Visquesnel. — III. La Turquie et ses différens peuples, par M. Henri Mathieu. — IV. Les Réformes en Turquie, par M. Stralimirovics (en allemand.)




II

Si j’avais à indiquer l’ouvrage qui donne sur la Turquie d’Europe les renseignemens les plus exacts et les plus précis, qui présente le tableau le plus complet de la population de cet empire, de son commerce, de son agriculture, de son industrie, et des diverses nations qu’il renferme dans son sein, qui classe le mieux, selon l’ethnographie et selon la religion, les nombreux sujets de la Porte-Ottomane, qui fait la description la plus exacte de la Turquie d’Europe, et qui, en Thrace particulièrement, nous fait connaître je ne sais combien de localités retombées dans l’obscurité depuis les anciens, toute une contrée enfin rendue à la science géographique en attendant qu’elle soit rendue à la civilisation, j’indiquerais sans hésiter l’ouvrage de M. Viquesnel. Un homme qui connaît si bien la Turquie peut-il la mal juger, et s’il espère en sa régénération, pourquoi ne pas le croire ? Pourquoi ne pas s’associer aux espérances d’un observateur si attentif et si éclairé ? Comment se fait-il qu’un lecteur impartial, à mesure qu’il étudie mieux l’ouvrage de M. Viquesnel, à mesure qu’il entre avec lui dans le détail du gouvernement turc, se sente atteint d’un incurable scepticisme à l’endroit de la régénération ottomane, et qu’il prenne dans les observations et dans les récits même de M. Viquesnel de quoi douter de ses conclusions ? Telle est en effet l’impression que je recevais à mesure que je lisais le Voyage dans la Turquie d’Europe. Ce que M. Viquesnel expose avec tant de clarté lutte contre ce qu’il propose avec tant de zèle. Le statisticien combat le publiciste.

À quoi cela tient-il ? Cela tient, selon moi, à l’impartialité même de M. Viquesnel. Personne n’aime plus que lui la vérité, et personne ne la dit avec plus de sincérité. Or il y a pour lui deux Turquies, celle du passé et celle de l’avenir, celle des faits et celle des décrets et des règlemens qui se proclament en attendant qu’ils s’exécutent. M. Viquesnel, loin d’aimer et d’admirer la vieille Turquie, la Turquie des faits et des usages, révèle fort clairement les abus et les maux de son gouvernement ; mais il aime et il défend vivement la nouvelle Turquie, la Turquie de droit et de théorie, celle qui sera, celle qu’annoncent tous les matins les décrets de la Porte-Ottomane. Celle-là malheureusement n’est jusqu’ici qu’un pompeux roman. M. Viquesnel y croit cependant ; il est persuadé que cette Turquie imaginaire, qui est déjà née deux ou trois fois et qui ne vit pas encore, finira par prendre le dessus. Heureux de pouvoir admirer à son aise un gouvernement qui n’a point de défauts, puisqu’il n’a pas vécu, il s’étonne que tout le monde ne rende pas justice et hommage à la réforme turque. Que dirions-nous d’un lecteur du Télémaque qui, prenant au sérieux la Salente de Mentor, dirait qu’on est bien plus heureux à Salente qu’à Londres ou à Paris ? Eh ! oui, certes, le roman est toujours plus beau que la vie, seulement il ne vit pas. Eh ! oui, certes, la Turquie réformée, la Turquie de Gulhané et du hatti-humayoun de 1856 est plus belle que la France et que l’Angleterre. Elle est conforme à tous les principes de la civilisation moderne, seulement elle ne vit pas ; c’est son seul défaut.

Plein d’une merveilleuse confiance en l’avenir de la civilisation en Turquie, M. Viquesnel ne semble pas tenir un compte suffisant de la différence entre les réformes décrétées et les réformes accomplies. Il prend la Turquie qui serait pour la Turquie qui est, et le conditionnel pour lui équivaut au présent. « Les possessions ottomanes, dit M. Viquesnel dans son résumé général, renferment d’immenses contrées qui n’attendent qu’une population laborieuse pour créer à l’Europe comme à la Turquie de nouvelles sources de richesses. Vivifiées par l’émigration, ces contrées changeraient subitement d’aspect : l’agriculture y prendrait un immense développement, et pourrait couvrir les marchés de l’Europe de l’excédant de ses récoltes, l’industrie, pourvue désormais des procédés mécaniques les plus perfectionnés, serait promptement en état de lutter avec l’Occident pour les produits similaires. Sous cette double impulsion, le commerce s’élèverait au plus haut degré de prospérité et répandrait l’aisance dans toutes les classes de la société. Désormais le trône du sultan, entouré de trente-six millions de sujets, tous également intéressés à sa conservation, défierait les projets ambitieux des puissances de l’Europe [54]. » N’êtes-vous pas touché de ces nombreux et magnifiques conditionnels qui peignent la grandeur et la prospérité possibles de la Turquie ? Eh bien ! prenez le contre-pied de tout cela, et vous aurez l’état réel et présent de la Turquie, tel que M. Viquesnel l’expose lui-même. Mais avant d’en venir aux observations et aux récits de M. Viquesnel, si contraires à ses espérances, je veux ajouter un dernier trait au tableau éventuel de la Turquie réformée, parce que ce dernier trait montre quelle foi sincère M ; Viquesnel a dans l’avenir des réformes de la Porte-Ottomane. « Lorsque la mise à exécution des réformes projetées aura donné au gouvernement du sultan la sympathie de toutes les populations chrétiennes de l’empire, la Porte pourra à son tour devenir agressive et faire une propagande redoutable, dirigée à son gré contre la Russie ou contre l’Autriche. Et dans cette hypothèse il est assez probable que cette propagande, habilement conduite, aurait pour résultat la réunion sous le sceptre ottoman de plusieurs des races dont les membres, aujourd’hui séparés, vivent sous les lois des trois puissances voisines [55]. » Quel avenir s’il était vrai, quel avenir pour la chrétienté ! Heureusement ici encore, pour avoir la vérité du présent, prenez le contre-pied de l’avenir décrit par M. Viquesnel. La Russie, l’Autriche et la Grèce (car c’est la Grèce, toute faible qu’elle est, qui est la troisième voisine menacée de la Turquie), la Russie, l’Autriche et la Grèce peuvent se rassurer.

Cherchons maintenant dans le Voyage dans la Turquie d’Europe quelques preuves de l’état actuel du pays. Cherchons par exemple si l’agriculture fleurit ou dépérit, si l’industrie et le commerce font des progrès ou s’ils déclinent, si la population turque augmente ou décroît. « Tous les voyageurs qui parcourent les diverses provinces de la Turquie d’Europe s’accordent à tracer un tableau pénible du délaissement d’une partie du sol, qui contraste avec sa fertilité naturelle. Les pierres et les mauvaises herbes encombrent souvent de grandes étendues de terrain… Si de l’Europe on passe dans les provinces asiatiques de l’empire, on ne trouve guère de traces de culture que dans les plaines les plus riches et les vallées les plus fertiles. Un abandon si général dans toutes les provinces de l’empire est d’autant plus déplorable que le territoire ottoman possède, dans son immense étendue, les climats les plus divers, les produits les plus variés,… et de plus un grand nombre de lacs et de fleuves navigables ou qu’il serait bien facile de rendre navigables, des baies et des golfes nombreux sur les six mers qui baignent ses rivages. Les Ottomans n’ont pas su jusqu’à présent tirer parti de cette position géographique incomparable [56]. » Comment l’agriculture ne languirait-elle pas ? Pour labourer, il faut des bras : or le Turc ne veut pas travailler ; comme il est de race maîtresse et dominante, le travail lui semble indigne de lui et bon pour les esclaves. Le raya grec, de son côté, n’a aucun intérêt à travailler, car il ne travaille pas pour lui ; il ne recueille pas les fruits de son travail, et surtout il n’en peut pas jouir. S’il devient riche par grand hasard, il est forcé de cacher sa richesse ; s’il la montre, il est dépouillé et miné par le pacha ou par le cadi. « Un aubergiste raya, dit M. Viquesnel, qui n’avait à disposer en faveur des voyageurs que d’une seule pièce au rez-de-chaussée, très étroite, sale et humide, voulut bien en 1847 nous loger dans son salon de famille. Les tapis et l’ameublement de ce salon annonçaient l’aisance, et formaient un singulier contraste avec les châssis garnis de papier huilé qui servaient de clôture aux fenêtres. Nous lui demandâmes pourquoi il ne faisait pas les frais de croisées vitrées. — Si je substituais le verre au papier, répondit-il, on me croirait très riche, et on doublerait mes impôts [57]. »

« Dans l’Asie-Mineure, dit M. de Tchihatchef, cité par M. Viquesnel, sur la plupart des plateaux, le désert commence presque à la sortie des villes : on rencontre de loin en loin, échelonnés parfois à des distances de neuf ou dix heures de marche, des villages dont l’aspect misérable contraste péniblement avec la richesse de la végétation qui les entoure. Dans la contrée montagneuse, les plus fertiles vallées offrent également des étendues considérables de terrains incultes [58]. » Dans le district d’Andrinople, en Thrace, « l’agriculture s’étend rarement à deux lieues de distance d’un village. Cette observation locale de M. Vernazza, un des plus anciens consuls européens d’Andrinople, peut être généralisée, dit M. Viquesnel, et s’applique à toutes les provinces de la Turquie d’Europe [59]. »

J’aurais mauvaise grâce à vouloir confirmer par le témoignage d’un simple touriste les savantes observations de M. de Tchihatchef et de M. Viquesnel, Ce désert cependant qui commence à la sortie des villes m’a rappelé une promenade que j’ai faite, il y a vingt ans, hors de Constantinople avec un de mes meilleurs amis, qui est un de nos agens consulaires les plus distingués, excellent statisticien au besoin, mais qui aime encore mieux les arts et les lettres que la statistique. Nous avions formé, lui et moi, le projet d’aller visiter près de Constantinople l’aqueduc de Justinien, admirable monument qui vaut, s’il ne surpasse pas, le pont du Gard, ayant comme le pont du Gard trois rangs d’arcades superposées. Seulement les arches sont d’inégale largeur, et celles du milieu sont aussi larges que celles de nos grands ponts de Paris. J’ajoute que ce monument, qui montre avec Sainte-Sophie quelles étaient la grandeur et la hardiesse de l’art sous Justinien, et qui proteste contre la prétendue décadence byzantine, est inconnu à Constantinople. Je ne le connaissais que par la description de Constantinople ancienne et moderne publiée à Venise en 1824, en grec moderne, et écrite, m’a-t-on dit, par un patriarche de Constantinople. J’avais grande envie de voir ce monument, et j’avais inspiré la même curiosité à mon ami. Nous partîmes à cheval un matin, et nous remontâmes la vallée des Eaux-Douces d’Europe. C’était le seul renseignement que nous eussions pour trouver notre aqueduc. Ce fut alors que nous vîmes ce désert qui commence presque à la sortie des villes, et dont la capitale de l’empire ottoman donne un triste et significatif exemple. Comme nous nous éloignions des rives du Bosphore, qui est la grande route ou la grande rue de Constantinople, nous ne trouvions plus ni villages, ni cultures, ni cabanes, rien que des broussailles, une végétation abondante et sauvage qui ne demanderait que des bras pour être utile et nourricière. — Vous souvenez-vous de la campagne de Rome ? dis-je à mon compagnon de route. — Oui, mais quelle différence ! Le désert à Rome commence aussi à la sortie de la ville ; mais c’est un désert qui a une grandeur qu’il tient à la fois des souvenirs de Rome et de la majesté de son horizon. La campagne romaine est le cadre naturel de la cité des ruines et de la religion. Tout statisticien que je suis par état, il me déplairait de voir cette campagne cultivée comme la Flandre ou comme la Lombardie : la beauté y remplace la richesse. À Constantinople, hors du Bosphore, il n’y a rien qui soit grave et beau : pas de grandes ruines, peu de grands souvenirs, pas de grande autorité morale comme le pape à Rome, rien qui nous dise que nous sommes dans un sanctuaire. Le sanctuaire en Orient est à Jérusalem ou à la Mecque. Constantinople n’est pas faite pour être triste et désolée avec majesté comme Jérusalem ; elle est faite pour être riche et magnifique, pour être la reine du monde européen par le commerce du Bosphore. Le rôle d’Hécube ne lui va pas ; il lui faut celui de Sémiramis. Cette Sémiramis pauvre et négligée fait peine à voir. Qui pourrait penser que nous sommes à peine à une lieue d’une grande capitale ? A Paris, à Londres, à Vienne, à dix lieues à la ronde, on sent qu’on approche d’une capitale ; les villages sont plus nombreux, les maisons sont plus soignées ; nous voyons partout de riches villas : ici rien qu’une fertilité sauvage qui témoigne contre les maîtres de cette terre, à qui le ciel a tout donné et à qui les hommes ont tout ôté. Cette vallée est belle et riante : qu’y manque-t-il pour valoir Montmorency ou Viroflay, la vallée de Bièvre ou Richmond, ou Twickenham ? Des hommes qui sachent en jouir et en profiter. À voir la solitude qui nous entoure, rien ne nous défend de croire que nous sommes les premiers qui ayons visité cette vallée et que nous sommes en Amérique ou en Australie : encore en Amérique et en Australie nous aurions déjà rencontré des pionniers et des défricheurs. — Tenez, mon cher ami, lui dis-je en lui montrant l’aqueduc, qui nous apparaissait tout à coup dans un coude de la vallée, voilà qui nous avertit que nous ne sommes pas en Amérique ou en Australie… Nous restâmes plus d’une heure à admirer ce bel aqueduc, seul et magnifique habitant de cette vallée, et qui la peuplait de souvenirs. Nous revînmes à Constantinople par notre désert du matin avec un préjugé de moins contre le vieil empire byzantin et un doute de plus sur la durée possible de cet empire turc, qui stérilise tout ce qu’il possède.

Il serait long d’énumérer toutes les causes qui nuisent en Turquie au développement de l’agriculture. Une des principales est le défaut de routes et de moyens de transport, non qu’il fût difficile d’avoir de bonnes routes : « sur un grand nombre de points, les routes sont pour ainsi dire construites à l’avance par la nature et n’exigent que le travail nécessaire pour égaliser les roches qui sont à fleur de terre [60]. » Les fleuves qui sillonnent la surface de l’empire ottoman offriraient aussi d’excellens moyens de communication ; mais il y faudrait quelques travaux qu’on projette toujours et qu’on ne fait jamais. M. Viquesnel raconte à ce sujet comment le sultan Abdul-Medjid, sur la plainte des négocians d’Andrinople, fit mettre à l’étude les divers projets proposés pour rendre la Maritza navigable dans toute son étendue et le port d’Enos accessible aux navires d’un fort tonnage. Un de nos ingénieurs français, M. Poirel, fit un rapport sur ces divers projets. Les choses en sont restées là. « Les négocians d’Andrinople s’étaient volontairement imposé des sacrifices annuels pour contribuer au succès de l’entreprise. L’argent fut donné en pure perte, » et M. Viquesnel ajoute en note : « La déclaration faite par le sultan que rien ne devrait dorénavant gêner la libre navigation de la Maritza fut singulièrement comprise par le pacha qui gouvernait alors l’eyalet d’Andrinople. Ce fonctionnaire fit enlever tous les moulins établis sur des bateaux et qui étaient mis en mouvement par le courant du fleuve. Une telle ineptie est à peine croyable, et cependant la vérité du fait nous a été attestée par les négocians les plus respectables [61]. »

L’industrie n’est pas en meilleur état que l’agriculture, et par les mêmes causes. « L’industrie dans l’empire ottoman est bien déchue de ce qu’elle était autrefois. Les manufactures si nombreuses et si variées qui non-seulement fournissaient les produits nécessaires à la consommation locale, mais encore approvisionnaient les marchés de toutes les parties de l’Orient et de plusieurs contrées de l’Europe, ou n’existent plus, ou sont en complète décadence [62]. » Il n’y a de manufactures qui fleurissent que celles qui sont fondées et dirigées par des étrangers, quand en même temps ces étrangers se sont arrangés pour se faire respecter. Ainsi dans le Liban les filatures de soie sont dirigées par des Anglais ou par des Français. Nous avons vu plus haut comment, dans le tableau de la prospérité éventuelle de la Turquie, M. Viquesnel compte sur l’émigration européenne qui viendra fertiliser par le travail l’admirable sol et l’admirable climat que les Turcs laissent inculte et rendent inutile. Il a raison. L’activité étrangère est la seule et unique ressource de la Turquie. J’ai souvent entendu parler de chemins de fer en Turquie, et j’ai même lu à ce sujet de beaux prospectus qui créaient des actions et sollicitaient des souscriptions. Je ne sais pas quand il y aura des chemins de fer en Turquie. Ce que je sais d’avance, c’est que ce ne seront pas les Turcs qui les feront, ni surtout qui les administreront. Ils pourront fournir des terrassiers pour remuer la terre, encore sera-t-il difficile de les faire obéir à des ingénieurs ou à des conducteurs chrétiens ; mais il n’y aura assurément ni chefs de stations, ni chefs de gare, ni mécaniciens, ni constructeurs qui soient Turcs : je plaindrais les voyageurs qui auraient à confier leur vie à la science, à l’attention ou même à l’exactitude des Turcs. Tout ce qui touchera à la construction scientifique des chemins de fer, à l’administration, à la direction, à l’établissement et à l’entretien des machines, à la surveillance des convois, à la conduite des locomotives, ne pourra être fait et dirigé que par des étrangers. Que l’industrie européenne, qui veut appliquer ses forces à l’exploitation de la Turquie, sache donc bien de quoi il s’agit : il s’agit d’une véritable occupation industrielle de la Turquie ; sans cela, rien n’est faisable, et cette occupation industrielle, pour qu’elle ait quelque sécurité, doit s’appuyer sur une occupation quasi-militaire. Les stations doivent être des postes fortifiés, et la marche des convois doit sans cesse être protégée. Ce n’est pas seulement l’école polytechnique sous la forme des ponts et chaussées qu’il faut envoyer en Turquie pour y avoir des chemins de fer, c’est l’école polytechnique sous la forme de l’artillerie. Une industrie en Turquie qui ne sera pas toujours prête à faire le coup de fusil est une industrie impuissante et précaire. Ce n’est pas là le rôle que doit prendre l’industrie européenne.

Ce n’est pas seulement l’industrie qui en Turquie n’est et ne peut être pratiquée que par des étrangers. À Constantinople, toutes les institutions de charité et d’instruction sont fondées et entretenues par les Francs. Les manufacturiers du Liban, les lazaristes et les sœurs de charité travaillent plus efficacement à la régénération de l’Orient que les administrateurs de la Turquie réformée. Maintenant peut-on demander, quand tout se fait et ne peut se faire que par les chrétiens, peut-on demander que tout se fasse au profit des musulmans ? Peut-on créer à la Turquie un avenir sans elle et presque malgré elle ? Ces manufactures qui florissaient autrefois dans l’empire ottoman étaient les restes et les souvenirs de l’ancienne civilisation du pays ; tout cela venait de l’empire grec, héritier dégénéré, héritier cependant de la société grecque et romaine. Le gouvernement turc a mis quatre cents ans à dévorer ces restes d’activité et de prospérité. Tout est consommé aujourd’hui. Quant aux manufactures dirigées par des étrangers, elles font partie d’un avenir qui n’appartient pas à la Turquie, de sorte qu’à considérer l’industrie du pays soit dans le passé, soit dans l’avenir, la Turquie n’y est pour rien. Ce qui restait du passé, elle l’a fait dépérir peu à peu ; ce qui se prépare de l’avenir, elle le retarde et l’empêche.

Les détails que donne M. Viquesnel sur la perception des impôts et sur l’administration des finances expliquent la misère du gouvernement turc, de même que l’état de l’agriculture et de l’industrie explique la misère des individus. Les impôts sont affermés aux enchères, mais les enchères n’empêchent pas les marchés que fait la corruption. M. Viquesnel cite un remarquable travail de feu M. Cor, inséré dans cette Revue sur la réforme en Turquie au point de vue financier et administratif, et il tire de ce travail les faits suivans : « Un fonctionnaire du gouvernement s’est fait adjuger au prix de 1,700,000 piastres la ferme de la douane de la ville de B…, qu’il revendit sans bourse délier 2,500,000 piastres à une compagnie de banquiers, à laquelle il laisse courir toutes les chances de l’exploitation… Le nommé N…, concessionnaire depuis cinq ou six ans de la ferme des dîmes dans la même province,… quelques jours avant les enchères, a dit bien haut et fait répandre par ses nombreux agens le nom des villages dont il voulait affermer les dîmes. Les acheteurs présens à l’adjudication n’ont pas osé mettre aux enchères. N… a donc été proclamé acquéreur. Le pacha peut écrire à Constantinople que tout s’est passé dans les règles, mais il se garde bien d’ajouter que le soir même N… a revendu chez lui en détail près de 4 millions ce qu’il avait acheté en gros le matin 2 millions [63]. » Voilà ce que M. Cor, un de nos plus anciens et de nos plus estimés drogmans, marié dans le pays et allié par son mariage à une famille très considérable et très honnête de Péra, voilà ce que M. Cor racontait en 1850. Ces abus sont toujours les mêmes ; le hatti-kumayoun de 1856 ne les a pas supprimés, et ne les supprimera pas, non plus que la charte de Gulhané ne les avait supprimés en 1841. M. Viquesnel cite à ce sujet un passage curieux des lettrés de M. Blanqui en 1841 sur la Bulgarie. « Le hatti-chérif de Gulhané, en centralisant les recettes qui devaient être faites désormais par les agens spéciaux du fisc, semblait devoir soustraire les populations aux anciennes avanies : ce fut précisément le contraire qui arriva. Les divers genres d’impôts auxquels les rayas sont soumis furent totalisés et représentés par un chiffre qui les comprenait tous sans les augmenter ; mais, au lieu de payer une fois, les malheureux chrétiens se virent obligés de payer deux ou trois fois. Les percepteurs prétendaient n’avoir pas reçu ce que les contribuables soutenaient avoir payé et ce qu’ils avaient payé réellement… En définitive, c’était encore l’ancien système d’extorsions et de violences avec l’hypocrisie de plus et une apparence de légalité : voilà ce que l’esprit turc avait fait du hatli-chérif en matière de finances, une atroce déception [64]. » Cette citation de M. Blanqui, un de nos économistes les plus distingués, prouve qu’il y a longtemps déjà que la Turquie se sert de l’imitation de nos formes administratives pour augmenter l’oppression des rayas chrétiens, et pour faire du même coup illusion à l’Europe. Après tout, ne nous étonnons pas que les Turcs, qui ne sont ni laboureurs, ni manufacturiers, ni commerçans, soient exacteurs. De quoi vivraient-ils, sinon de ce qu’ils ravissent, puisqu’ils ne vivent pas de ce qu’ils sèment et de ce qu’ils récoltent ?

Avec une mauvaise agriculture, une mauvaise industrie et une mauvaise administration, il n’est pas extraordinaire que la population décroisse en Turquie. Cependant M. Viquesnel ne paraît pas admettre complètement cette diminution progressive de la race turque, et surtout, si elle existe, il ne l’attribue pas à l’effet de la polygamie, comme le prétend Montesquieu. « S’il est vrai, dit-il, que la population musulmane de la Turquie subit une diminution progressive, tandis que la population chrétienne tend à s’accroître chaque année, il faut chercher les causes de cette diminution ailleurs que dans la polygamie. Parmi ces causes, on peut citer, avec M. Boué le célibat forcé d’une partie de la population, et, avec M. le docteur Verollot, les avortemens volontaires. » Les renseignemens que M. Viquesnel tire des tableaux statistiques de M. le docteur Verollot sur cette affreuse question de l’avortement sont vraiment désolans ; « Pourquoi, dit-il, ne compte-t-on que dix naissances par vingt-huit femmes mariées musulmanes, tandis que vingt-quatre femmes chrétiennes donnent le jour à un nombre égal d’enfans ? Nous avons vu précédemment que la polygamie reste étrangère à la singularité de ce résultat [65]. M. le docteur Verollot, que sa profession introduit depuis tant d’années au sein des familles de toute religion, attribue les causes de cette différence à la coupable légèreté avec laquelle les femmes musulmanes ne craignent pas de provoquer l’avortement. D’après ses calculs, on doit compter un avortement volontaire par seize femmes mariées de quatorze ans à quarante ans. En d’autres termes, la population musulmane de Constantinople seulement éprouverait, selon l’auteur, dans l’espace de vingt-six ans, le déficit énorme de 35,000 naissances, lesquelles représentent près de 13,500 individus des deux sexes parvenus à l’âge de vingt-six ans… Nous voudrions pouvoir affirmer que cette pratique n’exerce de ravages qu’à Constantinople seulement : notre ami, M. Verollot, à qui nous avions posé la question, nous a répondu qu’elle a lieu également dans les provinces, mais sur des proportions beaucoup moindres que dans la capitale, où les mœurs sont plus dissolues [66]. »

Nous avons pris ça et là dans le Voyage dans la Turquie d’Europe de M. Viquesnel quelques citations qui montrent quel est l’état réel du pays. Ces témoignages s’accordent avec ceux de Mgr Mislin, et nous ne voyons pas en quoi sur ce point le partisan de la Turquie diffère de son censeur. Les conclusions sont opposées, les observations sont les mêmes. Maintenant que nous connaissons d’après M. Viquesnel lui-même les maux du pays, voyons quels remèdes M. Viquesnel croit qu’on peut employer et quels effets il en attend.

Selon M. Viquesnel, la réforme doit guérir tous les maux de la Turquie. — Oui, si la réforme est exécutée ; oui, si la réforme est exécutable ; oui, si les sultans et les grands la veulent ; oui, si le peuple la veut. Il ne faut pas moins en effet que toutes ces conditions pour la guérison de la Turquie, et si une seule manque, tout devient impossible. Peut-être remarquera-t-on que parmi les obstacles à la guérison de la Turquie, je ne compte ni le Coran ni les ulémas, Voici pourquoi : sur le Coran, M. Viquesnel m’a presque converti. Le Coran, dit-il, s’accorde avec la réforme ; il l’avait, pour ainsi dire, prévue et préparée. Sur les ulémas, M. Henri Mathieu les défend si bien contre M. Viquesnel, qui les attaque, que je suis disposé à les croire innocens des maux de la Turquie.

Un mot pourtant sur ces deux points, le Coran et les ulémas, avant d’en venir aux obstacles qui font que la réforme n’est ni exécutée ni exécutable en Turquie.

Selon M. Viquesnel, « les principes religieux du Coran, qui aboutissent à la connaissance d’un Dieu unique et repoussent tout symbole, conduisent, en morale et en politique, aux doctrines les plus libérales et les plus progressives. Tous les principes essentiels des démocraties modernes y sont non pas seulement contenus en germe, mais exprimés de la manière la plus formelle. » En parlant ainsi, M. Viquesnel croit faire l’éloge du Coran ; mais fait-il l’éloge des démocraties ? C’est une autre question. Point de liberté politique en Turquie, M. Viquesnel l’avoue ; « mais quelle égalité dans les institutions et surtout dans les mœurs ! » C’est-à-dire que l’esclave devient vizir si le sultan le veut, et que le vizir aussi redevient esclave, à moins qu’il ne soit étranglé. Égalité de servitude, comme dans les troupeaux, où il n’y a pas un mouton qui soit destiné plus que l’autre à être tondu et à être mangé : ils le sont tous également. M. Viquesnel, qui ne tarit point sur les mérites du Coran, dit « que l’islamisme aboutit en religion à un spiritualisme comparable au spiritualisme chrétien, moins les symboles et moins l’église, en politique à l’égalité républicaine (il devrait dire moins la liberté), en morale à la pratique des vertus les plus pures. Le Coran n’est donc pas l’ennemi de la civilisation et du progrès. Le véritable ennemi des réformes, c’est la société religieuse telle qu’elle est parvenue à se constituer en Turquie, au mépris de ce même Coran, avec ses ulémas et ses derviches, la mosquée et le teke, l’église et le cloître [67]. »

« Non, dit à son tour M. Henri Mathieu dans la Turquie et ses différens peuples, c’est à tort qu’on a prétendu que le corps des ulémas paralysait le gouvernement et empêchait les réformes. Si le gouvernement et la loi ne sont pas complètement atrophiés à l’heure qu’il est, la Turquie en est redevable à ce corps si peu connu, qui fait ce qu’il peut pour accélérer le progrès, et personnifie ce qui reste de mouvement dans la société musulmane… L’influence de l’uléma tient à ce que dans la nuit et le silence qui règnent sur l’islam, l’unique point lumineux qui rayonne et l’unique voix qui se fasse entendre viennent de ses collèges [68]. »

Si le mal de la Turquie n’est ni dans le Coran, qui est la source de toute perfection, ni dans les ulémas, « qui sont l’unique point lumineux qui rayonne en Turquie, » où donc est-il, et d’où vient l’incontestable décadence du pays ? Il faut en revenir ici aux maximes des historiens et des publicistes de l’antiquité. Quand un peuple était en décadence, ils ne s’en prenaient ni à ses institutions, ni à ses lois, ni à ses prêtres, ni à ses magistrats ; ils s’en prenaient à tout le monde, c’est-à-dire aux mœurs de la société. Sparte a été fondée pour être guerrière et pauvre. Sparte s’est enrichie et amollie ; elle est en décadence : quoi de plus simple ? La république romaine périt, non à cause de ses tribuns et de ses consuls, mais parce que les mœurs se sont corrompues. Toutes les lois sont bonnes avec de bonnes mœurs, et toutes sont mauvaises avec de mauvaises mœurs. Les lois sont ce que les font ceux qui les pratiquent. Je veux bien croire avec M. Viquesnel que le Coran est essentiellement libéral et progressif : les Turcs alors n’en sont que plus coupables d’être si mal avec de si bonnes lois. Pourquoi ne pratiquent-ils pas le Coran ? — Tous les chrétiens, me dira-t-on, pratiquent-ils l’Évangile ? Les musulmans ont encore plus de foi que les chrétiens. — Soit ! Qu’on m’explique alors comment la chrétienté, avec une si médiocre pratique de l’Évangile, est encore si forte et si puissante, et pourquoi la Turquie, avec une si grande foi dans le Coran, est si faible et si languissante ? La question ne tient ni au Coran ni à la foi qu’on y a ou qu’on n’y a pas. La question tient aux mœurs. Si la société turque avait de meilleures mœurs, si elle revenait aux habitudes patriarcales de la société orientale, si les pachas pillaient moins, leurs administrés, si les juges vendaient moins la justice, si le Turc consentait à travailler la terre ou à faire le commerce au lieu de compter pour vivre sur le rançonneraient perpétuel du chrétien, s’il était moins adonné à la mollesse et à l’oisiveté, s’il cherchait à s’instruire sincèrement, la société turque se relèverait. Alors elle pratiquerait le Coran, et alors aussi elle pratiquerait la réforme, l’un ou l’autre ou tous les deux, et cela sans hatli-humayoun sans cesse renouvelés. Ne nous y trompons point en effet. Ce qui la rend incapable de pratiquer la réforme la rend aussi incapable de pratiquer le Coran, et réciproquement. Elle succombe, non point parce qu’elle n’a plus assez de ferveur musulmane, ou parce qu’elle n’a pas assez de persévérance dans la réforme ; elle succombe parce que les vices ont pris le dessus sur les vertus, parce que le mal l’emporte sur le bien, parce qu’enfin l’équilibre moral, qui fait vivre les nations comme les individus, est rompu. Les jeunes gens qui commencent à étudier l’histoire attachent une extrême importance aux lois et aux institutions. Peu à peu on s’aperçoit que les mœurs des hommes ont plus de poids dans la destinée des peuples que les lois et les institutions publiques. On revient de l’état à l’individu, et de la question politique à la question du plus ou moins de péchés capitaux. C’est ce plus ou moins qui décide de tout pour les peuples comme pour les individus.

Pourquoi, par exemple, en Turquie la réforme tant de fois proclamée n’est-elle pas pratiquée ? Écoutons M. Viquesnel ou M. Henri Mathieu et nous verrons que chaque inexécution des maximes de la réforme est causée par quelque péché capital qui est en possession, de quelque abus social, et qui ne veut pas se laisser exproprier.

Les mesures législatives adoptées par le gouvernement d’Abdul-Medjid sont, dit M. Viquesnel, « le code pénal de 1840, — le code administratif de 1846, — le code de commerce de 1850 [69]. » Le code pénal de 1840 « cherche à détruire les causes les plus apparentes de la décadence, c’est-à-dire l’absence complète de garanties légales, les confiscations, les emprisonnemens et les condamnations arbitraires » le vol organisé et la corruption dans toutes les branches de l’administration. » Ce code pénal a-t-il produit son effet ? M. Viquesnel fait suivre ordinairement l’analyse qu’il fait des codes et des ordonnances de réforme par cette phrase qui devient une sorte de refrain : « Ces dispositions sont très bonnes en elles-mêmes, mais malheureusement elles sont inexécutées. » Nous trouvons dans M, Henri Mathieu de tristes et curieux détails sur cette inexécution du code pénal de 1840 ; « Ces institutions hâtives, dit M. Henri Mathieu, n’avaient pas plus de sens chez les Turcs que n’en aurait une académie des inscriptions et belles-lettres chez les Peaux-Rouges, et le hatti-hwnayoun de 1856 a suffisamment démontré qu’elles n’avaient rien produit [70]. » Suit alors ce que M. Henri Mathieu appelle des exemples de la justice turque. Ici, c’est un Turc qui tue un chrétien d’un coup de bâton sur la tête ; le juge, après avoir examiné l’instrument, prononce que « le bâton est trop léger pour que le raya soit mort du coup sans une volonté directe de la Providence à laquelle il n’appartient pas aux hommes de s’apposer [71]. » Ce jugement, qui fait intervenir si à propos la Providence, a pour but évidemment de ne pas exproprier le péché capital qui s’appelle la colère du droit de frapper jusqu’à la mort, pourvu, bien entendu, que le frappant soit musulman, et que le frappé soit chrétien. Là, ce sont soixante-dix jeunes filles bulgares qui allaient moissonner, et qui sont entourées par des musulmans du pays. Ils en prennent vingt-sept qu’ils emmènent. Les autres s’enfuient. « Les autorités turques ne purent ou ne voulurent rien découvrir Par contre, une jeune fille ayant tué d’un coup de hachette un musulman qui voulait abuser d’elle, et s’étant cachée ensuite, les vingt-deux notables de son village furent arrêtés et envoyés à Constantinople, où quinze d’entre eux moururent en prison dans un seul hiver. Les sept autres furent renvoyés sans jugement, mais non sans rançon, en 1854 [72]. » On voit ici quel est le péché capital, pourvu toujours qu’il soit musulman, que les autorités turques ne veulent point déposséder de son droit de possession.

Ailleurs, en 1848, les habitans du district de Vrania députent au conseil suprême onze de leurs notables et le doyen de leurs pasteurs pour se plaindre des exactions et des déprédations de Soliman-Bey, fils du trop célèbre Hussein-Pacha. Celui-là avait amassé une fortune de plus de 100 millions de piastres. Le fils, venu dans des temps moins favorables, n’avait encore que 10 millions de piastrés. « Les plaignans, munis de toutes leurs preuves, arrivent à Constantinople et déposent leur plainte ; mais des distributions d’argent avaient déjà gagné à la cause du déprédateur les principaux membres du conseil suprême. Le président, pour sa part, avait reçu 100,000 piastres ; X.., à cause de sa parenté avec un célèbre réformateur, en avait touché 200,000 ; d’autres avaient été rétribués au prorata de leur importance. Les délégués attendirent pendant quatre ans, et trois d’entre eux moururent à la peine. » Ils furent même jetés en prison sans vivres et sans couvertures, sans effets d’aucune sorte, et ils y seraient morts de froid ; mais l’ambassadeur d’Angleterre intervint. Lord Redclifle à Constantinople, quand il ne trouvait pas d’influence rivale, protégeait efficacement les chrétiens, afin de sauver l’empire turc par le seul moyen qui puisse le sauver ; mais en face d’une rivalité quelconque il redevenait purement et simplement le protecteur des Turcs, parce qu’en lui l’Anglais non contrarié avait toutes les grandes qualités de son pays, tandis que l’Anglais contrôlé et rivalisé avait aussi toutes les orgueilleuses impatiences et toutes les duretés de son pays. L’intervention de l’ambassadeur d’Angleterre fit sortir de prison les gens de Vrania, « et on les conduisit devant un des membres du conseil qui les engagea à transiger avec Soliman et à sacrifier les intérêts de leurs cliens moyennant une indemnité de 500,000 piastres qu’ils pourraient se partager entre eux, les menaçant en outre des dernières rigueurs, s’ils n’acceptaient sur-le-champ la proposition qu’on leur faisait par amitié pour eux. Ils répondirent qu’ils voulaient être jugés en vertu du tanzimat, et qu’ils préféraient la mort à la trahison… Peu de jours après, ils furent admis à comparaître à genoux devant le conseil de justice, tandis que le coupable s’étalait complaisamment sur le divan à côté des juges. La plainte ayant été renouvelée, le président fit décider qu’une commission serait envoyée à Vrania pour examiner de nouveau toute l’affaire, et depuis il n’en a plus été question. On a dit seulement que Soliman-Bey avait dû abandonner plus de 3 millions de piastres (750,000 fr.) à la commission chargée d’apurer ses comptes [73]. » Ici, le péché capital que le conseil suprême tâche de maintenir en possession, c’est l’avarice, et il le protège en s’y associant.

Sous le titre de quatrième exemple de justice turque, M. Henri Mathieu raconte l’histoire du matelot grec tué en 1856 par deux officiers tunisiens. Les deux officiers furent absous, mais un Algérien, qui avait déposé contre eux, fut traîné deux fois en prison, et délivré deux fois par l’intervention de l’ambassade française, qui réclama une indemnité pour l’Algérien victime de ces violences arbitraires. L’Algérien, qui, à titre de musulman, connaissait d’instinct la Turquie, se hâtait de liquider ses affaires pour retourner en Algérie, quand il fut assassiné « dans des circonstances, dit M. Mathieu, qui prouvent simplement que les moteurs du crime n’ont pas osé en affronter la responsabilité devant l’Europe [74]. »

Les formes du code pénal sont parfois pratiquées contre un Turc accusé d’un délit quelconque, mais elles ne sont pratiquées que pour sauver le coupable ; malheur aux rayas qui prendraient ces formes au sérieux et qui viendraient déposer contre un Turc ! M. Mathieu raconte que « des musulmans accusés d’assassinat sur des militaires français furent traduits en jugement, qu’un raya grec qui osa déposer contre eux fut arrêté en sortant du tribunal, et que l’intervention de l’ambassadeur de France fut nécessaire pour empêcher qu’il ne disparût au fond du Bosphore ou dans l’oubli d’une éternelle captivité [75]. » Voilà la justice turque, voilà l’exécution du code pénal de 1840 !

Le code administratif de 1846 est-il mieux exécuté ? La manière dont la Porte et les fonctionnaires de l’empire pratiquent les règles du code administratif est dans le récit, toujours bienveillant cependant, de M. Viquesnel une véritable scène de comédie. « Le luxe affiché par les grands de l’empire est la source de ces scandales inouis… dont la capitale et les provinces offrent chaque jour l’affligeant spectacle. Le fonctionnaire, pour réparer les brèches faites à ses revenus ou quand il se voit harcelé par son sarraf [76] pressure ses administrés, ou trafique honteusement des emplois et des faveurs dont il peut disposer. Lorsque les malversations sont devenues pour ainsi dire générales, la Porte s’en émeut ; mais, au lieu de déférer les coupables aux tribunaux, elle se contente ordinairement de lancer une ordonnance qui rappelle et remet en vigueur les anciennes ordonnances, ou bien de convoquer à Constantinople les gouverneurs et defterdars de province ; là, réunis en présence du sultan, ils prêtent l’un après l’autre sur le Coran et les reliques sacrées le serment vingt fois prêté et vingt fois violé d’en observer fidèlement les prescriptions et d’exécuter les nouvelles ordonnances. La peur des fonctionnaires se dissipe bientôt, la surveillance du gouvernement se relâche, et tout rentre dans les anciens désordres [77]. »

Le code de commerce de 1850 est-il plus heureux que le code administratif et que le code pénal ? est-il exécuté ? et comment l’est-il ? On a fait grand bruit de l’établissement des tribunaux mixtes. C’était, disait-on, une garantie accordée aux commerçans étrangers. « Ces tribunaux mixtes, dit M. Viquesnel, semblaient devoir mettre fin à des abus nombreux et invétérés. On doit reconnaître que jusqu’à présent leur institution est loin d’avoir rempli l’attente des puissances étrangères qui en ont réclamé la mise en pratique. Parmi les causes qui ont jeté de la défaveur sur les jugemens rendus par les tribunaux mixtes de commerce, on peut citer, d’après M. le docteur Beyran [78], l’insuffisance du code spécial de 1850, et surtout le choix, malheureusement trop fréquent, de notables indigènes accessibles à la corruption, et nommés par les ministres qui se sont succédé au département du commerce [79]. »

M. Viquesnel ne reconnaît jusqu’ici aux tribunaux mixtes qu’un seul avantage, celui de familiariser les Ottomans avec l’idée que le témoignage des chrétiens est recevable en justice, même contre un musulman. « Ce dernier pas, dit M. Viquesnel, était le plus dangereux que la réforme eût à franchir, parce qu’il modifie profondément l’idée fondamentale de l’organisation de la société musulmane [80]. » Ce dernier pas est-il fait ? Voilà en effet toute la question de la réforme, et par conséquent de l’avenir de la Turquie. Le pas est fait où il était facile de le faire, c’est-à-dire dans les décrets et dans les ordonnances. Il n’est fait ni dans les mœurs de la société, ni dans les usages et la pratique de l’administration. Ne nous en étonnons pas, puisque, selon M. Viquesnel, ce pas serait une révolution accomplie dans l’organisation de la société musulmane. On a beau dire que le Coran est favorable à l’égalité républicaine, on a beau même faire remarquer que Mahomet n’a proscrit ni les juifs, ni les chrétiens, et qu’il n’a de haine que contre les idolâtres [81] : il n’en est pas moins vrai que la société musulmane est fondée sur l’idée de la supériorité du musulman sur tous les autres peuples. Entre musulmans, l’égalité existe, comme elle existait à Athènes entre tous les citoyens, si bien que le peuple pouvait faire général le premier venu, un corroyeur ou un charcutier, si nous en croyons Aristophane, de même que les sultans ont souvent pris pour vizirs des portefaix ou des fendeurs de bois. Le despotisme oriental ou populaire aime et établit volontiers ce genre d’égalité qui fait qu’on n’a à compter avec personne, ni avec la capacité, ni avec les services rendus, et que l’homme qui plaît devient à l’instant même le plus digne ; mais cette égalité s’arrêtait à Athènes en-deçà des esclaves, et à Constantinople elle s’arrête en-deçà des chrétiens. Le peuple n’aurait pas pu à Athènes prendre un esclave pour en faire un stratège, et le sultan à Constantinople ne pourra pas, malgré la réforme, prendre un chrétien pour en faire un vizir. Le sultan Mahmoud a dit qu’il ne devait y avoir de musulmans qu’à la mosquée, de même qu’en Europe il n’y a de chrétiens qu’à l’église. Le sultan Mahmoud pouvait dire cela, il ne pouvait pas le faire. Son successeur ne le peut pas davantage. On ne pourrait pas plus à la Nouvelle-Orléans faire un nègre maire de la ville qu’on ne peut à Constantinople faire d’un chrétien un vizir ou un pacha. Le préjugé de la religion vaut à Constantinople ce que vaut aux États-Unis le préjugé de la couleur.

La Turquie essaie de se régler sur la civilisation de l’Europe, mais voyez comme en Europe, en France et en Angleterre particulièrement, toutes les classes diverses se sont peu à peu fondues et unies pour faire le même peuple. Il n’y a plus de Saxons ni de Normands en Angleterre ; il n’y a plus de Bretons ni de Provençaux en France. Et qu’on ne dise pas qu’en France c’est la révolution de 89 qui a fait cette grande union : 89 a proclamé la communauté de tous les Français, il ne l’a pas faite. Tous les siècles et tous les rois de notre histoire ont travaillé au merveilleux amalgame des races qui habitent entre le Rhin, la mer, les Pyrénées, les Alpes et le Jura. En Angleterre, le même amalgame s’est fait par des moyens différens, mais il s’est fait aussi heureusement, plus heureusement encore peut-être, parce qu’il s’est fait dans l’ordre politique, au lieu de se faire seulement, comme chez nous, dans l’ordre civil. Après un pareil travail, l’égalité devant la loi est chose facile à proclamer et à pratiquer ; mais en Turquie, quand ce travail s’est-il fait ? Voilà quatre cents ans passés que les Turcs sont en Europe en face de populations diverses de race, de langage et de religion. Qu’ont-ils fait pour s’assimiler ces races ? qu’ont-ils fait pour effacer les différences de race ou de langage ? Ont-ils proclamé et pratiqué l’égalité de tous les sujets turcs devant la loi, devant l’administration ? Ont-ils dit aux Grecs, aux Bulgares, aux Arméniens, aux Serbes, aux Albanais, aux Bosniaques : Vous n’avez pas la même religion, mais vous avez le même sultan que nous, et vous aurez les mêmes droits dans l’armée, dans la justice, dans l’administration ? Non. Ils ont fait de toutes les populations qui n’étaient point musulmanes des populations esclaves, taillables et corvéables à merci : ils ont donné l’égalité aux apostats, ils l’ont refusée à ceux qui ont gardé leur foi. Ils ont fait, étant un grand gouvernement, ce que font les partis qui ne reconnaissent de droits et de mérites qu’à leurs partisans ; mais les partis changent sans cesse et durent peu : leur mobilité corrige leur injustice. En Turquie, voilà quatre cents ans que dure cette injustice ; aussi a-t-elle été punie par où elle avait péché. Il est venu un jour, nous le voyons maintenant, où la Turquie a voulu être un empire fondé sur l’égalité des droits et des devoirs, un jour où elle n’a plus voulu ni pu être une race conquérante qui domine sur les autres races par la force des armes, un jour où le sultan a voulu être le souverain équitable de ses nombreux sujets et non plus le chef d’oppresseurs insolens. Ce jour-là, la Turquie a cherché cette unité à laquelle elle aspirait, mais elle ne l’a pas trouvée. Elle a bien pu la décréter, ses décrets n’ont pas pu faire en quelques années l’œuvre difficile et laborieuse que les peuples européens ont mis des siècles à faire. Au lieu de l’unité qui seule peut la sauver, elle n’a rencontré que la dislocation et le morcellement qu’elle avait faits. Chose merveilleuse et où il est permis de voir l’action de la Providence, l’oppression que les Turcs ont exercée sur les diverses populations de leur immense empire a conservé la nationalité de ces populations. Il y a des Grecs, des Bulgares, des Juifs, des Arméniens, des Albanais, des Serbes, des Bosniaques, des Épirotes, parce que les Turcs n’ont voulu de ces divers peuples faire que des esclaves. Ils auraient pu en faire des sujets de la Porte-Ottomane, ils auraient pu en faire des Turcs, moins la religion. Il les ont gardés esclaves et par conséquent ennemis.

Croire qu’avec des hatti-humayoun la Turquie pourra faire en quelques années ce qu’elle a travaillé pendant quatre cents ans à ne pas faire, c’est, selon moi, ressembler à ceux qui croient avancer la marche du temps en avançant avec le doigt la marche de l’aiguille sur le cadran d’une pendule. La pendule avance dans le Cabinet, elle retarde partout au dehors. La Turquie n’est pas à l’heure de l’Europe. En Europe, le moyen âge est partout fini ; il commence à peine à s’ébranler en Turquie. La Turquie en est à ce qu’était la France en 1400, quand il y avait encore je ne sais combien de diversités dans son sein, et qu’elles luttaient les unes contre les autres. Comment en Turquie détruire toutes ces diversités, entretenues par de longs siècles de persécution ? Comment détruire le moyen âge qui est partout dans le gouvernement et dans la société ? Et, en détruisant ce moyen âge, comment du même coup ne pas détruire la Turquie elle-même ? Voyez ce qu’a produit la destruction des janissaires, cette milice qui représentait la moitié au moins de l’ancienne Turquie ; les ulémas représentent l’autre moitié. Qu’est-ce que la Turquie a gagné à la destruction de cette soldatesque tumultueuse et violente ? Le sultan s’est trouvé plus sûr ; la Turquie s’est-elle trouvée plus forte ? Proclamer et pratiquer l’égalité de toutes les races qui habitent le sol de la Turquie, c’est faire plus que de détruire les janissaires : c’est changer la base fondamentale de la société musulmane. M. Viquesnel dit que la Turquie ne peut vivre qu’à ce prix. Je crois, comme lui, l’opération nécessaire ; mais le malade peut périr dans l’opération.

L’abolition des diverses nationalités que contient l’empire ottoman sera, selon M. Viquesnel, un bien pour tout le monde : pour la Porte-Ottomane, à qui elle donnera le caractère qu’elle n’a pas encore, le caractère d’un état ; elle n’est jusqu’ici qu’une armée campée sur le sol, et qui lève des contributions de guerre. Cette abolition sera un bien aussi pour ces nationalités diverses qui se détestent les unes les autres. « Plutôt que de s’unir en vue d’assurer la prédominance de l’élément chrétien sur l’élément musulman, ces populations aimeraient mieux encore aujourd’hui, comme à toutes les époques de l’histoire, se condamner à une éternelle servitude, et n’hésiteraient pas, s’il le fallait, à se joindre aux Turcs pour empêcher le triomphe d’une église ou d’une race sur les églises ou les races rivales [82]. » L’impossibilité de faire vivre ensemble les diverses populations de la Turquie et d’établir un grand empire chrétien en Orient est le grand argument qu’on oppose à tous ceux qui souhaitent à l’Orient un avenir meilleur que le statu quo musulman. Que voulez-vous faire de votre Orient chrétien ? nous dit-on. Les Bulgares détestent les Grecs, les Grecs détestent les Roumains, les Roumains veulent être indépendans. Il n’y a pas une seule de ces populations qui consente à se subordonner à une autre. Otez les Turcs, et vous aurez partout la guerre et l’anarchie. Les Turcs ne sont pas un obstacle, ils sont un frein. Ce ne sont pas des tyrans, ce sont des modérateurs, un peu rudes seulement, et comme il faut l’être en Orient. Laissez donc ces races diverses se fondre et s’unir ensemble dans le cadre réformé de l’empire ottoman. Il n’y a d’unité possible en Orient que par l’empiré ottoman régénéré et amélioré. — Ce plan est celui de M. Viquesnel, et nous avouons qu’il a de quoi séduire les esprits généreux et qui croient volontiers à la toute-puissance des idées.

Il n’y a rien de si fort et de si faible à la fois que les idées, rien de si fort quand elles sont dans le peuple, quand elles ont passé dans les mœurs, quand elles sont la pensée et comme l’instinct de tout le monde ; il n’y a rien de si faible quand elles sont seulement dans les décrets et même dans les décrets du pouvoir absolu. Le despote a beau proclamer avec pompe la réforme des lois et de l’administration ; il y a toujours deux choses qu’il ne réforme pas du jour au lendemain, son peuple et lui-même. On a souvent voulu comparer le sultan Mahmoud à Pierre le Grand. Il lui ressemble peut-être comme destructeur, mais non comme fondateur ; il a aboli les janissaires comme Pierre le Grand a aboli les strélitz ; mais ce qui fait à mes yeux la grande différence entre Mahmoud et Pierre le Grand, c’est la peine que Pierre a prise pour faire sa réforme et le peu de peine qu’a pris Mahmoud. Pierre a commencé par se réformer lui-même, non ses mœurs, qui sont restées dures et brutales, malgré tous ses efforts ; mais il a refait laborieusement son éducation, il a voulu étudier et connaître par lui-même cette Europe qu’il s’agissait d’imiter. Je n’admire pas plus qu’il ne faut le charpentier de Saardam ; j’y reconnais pourtant la marque d’un homme qui veut savoir par lui-même, afin de ne pas se laisser prendre aux menteries adulatrices des subalternes. Qu’a fait au contraire le sultan Mahmoud ? Il est resté dans le sérail, et de là, prêtant l’oreille aux récits de l’Europe et des Européens, prenant un maître de civilisation comme on prend un maître à danser, il a décrété la réforme sans connaître l’Europe, son modèle, sans savoir comment l’Europe était arrivée à cette civilisation qu’il croyait pouvoir copier, comme on copie tant bien que mal un tableau : il a pu changer les vêtemens et les coiffures, il a pu avoir des meubles d’Europe et substituer le luxe frivole de Paris au luxe sauvage de l’Orient ; les mœurs ont résisté, le Turc n’a pas dépouillé le vieil homme ni dans le sultan ni dans le peuple. — Ce sont toujours des anthropophages, me disait un voyageur ; seulement ils mangent avec des fourchettes.

On a pu en 1839 croire à la régénération ou à la réforme de la Turquie, quand la fameuse charte de Gulhané fut proclamée solennellement. Qui peut y croire aujourd’hui ? Quelle réforme a été faite je ne dis pas dans les lois, mais dans les mœurs du peuple, dans la pratique du gouvernement ? Le hatti-humayoun de 1856 a repris après dix-sept ans l’œuvre de la charte de Gulhané, comme pour bien prouver que la charte de Gulhané n’avait rien produit. « Patience, objectera-t-on ; vous dites vous-même que l’Europe a mis près de quatre cents ans peut-être à créer sa civilisation, et vous condamnez la Turquie, qui n’a pas accompli sa réforme en dix-sept ans ! Qu’est-ce que dix-sept ans auprès de quatre siècles ? » J’entends ; mais comprenez aussi que l’Europe, depuis quatre cents ans, marche vers le but qu’elle a enfin atteint, tandis que la Turquie au contraire marche depuis quatre cents ans dans un sens opposé, que depuis quatre cents ans, au lieu de faire effort pour s’assimiler à la civilisation européenne, elle a fait effort, par la force des armes et par les invasions, pour assimiler l’Europe à la barbarie, comme elle y a assimilé successivement toutes les contrées qu’elle a envahies, et l’Asie-Mineure, et la Grèce, et la Macédoine, et les îles de l’Archipel, les plus anciens et les plus florissans séjours de la civilisation. Son passé décide de son avenir, dans un temps surtout comme le nôtre, où l’avenir vient vite. J’aurais grand’peine, je l’avoue, si la chose dépendait de moi, à accorder à la Turquie quatre cents ans de vie, et même de vie réformée, parce que je serais effrayé du nombre incroyable de vexations et de persécutions contre les chrétiens que contiendraient ces quatre cents ans de bail nouveau ; mais le temps aujourd’hui est plus pressé et plus exigeant que ne peuvent l’être mes souhaits. Si la Turquie a besoin de quatre cents ans pour se réformer, si même elle a besoin de cent ans ou de cinquante ans, c’en est fait d’elle ! Le temps ne lui accordera pas ce sursis. Ne voyez-vous pas que, depuis quarante ans au moins, l’Europe a changé d’attitude et d’allure envers l’Orient ? L’Europe, autrefois occupée de ses querelles et de ses guerres, ne faisait guère attention à l’Orient, sinon pour le mêler à ses luttes. Ce qui s’y passait était inconnu ou indifférent à l’Europe. Il y avait des révoltes de pachas ambitieux ou de populations opprimées sans que l’Europe s’en souciât le moins du monde. Aujourd’hui tout est changé : il ne se passe rien en Orient qui ne soit pour l’Europe un sujet d’attention. Je sais bien que l’Europe a encore des sujets de distraction dans son sein, par exemple ses révolutions ; mais d’abord il y a des états, l’Angleterre et la Russie, qui n’ont point encore eu de révolutions dans notre siècle, et de plus, aussitôt que les autres états cessent d’être agités par leurs révolutions intérieures, aussitôt qu’ils respirent, leur attention recommence à se tourner vers l’Orient, tant les affaires d’Orient préoccupent tous les esprits, de telle sorte qu’à cause de cette attention perpétuelle de l’Europe, il n’y a plus en Orient de petites affaires.

Il y a en ce moment sous nos yeux une marque singulière de ce nouvel état de choses. La Bosnie et l’Herzégovine se révoltent contre les exactions d’un pacha ou de ses subordonnés. Cela, nous disent les lettres que nous recevons du pays, arrive presque tous les ans ; c’est l’état naturel et ordinaire. Pourquoi donc l’Europe s’en préoccupe-t-elle ? Nous répondons à ces lettres : Pourquoi les Bosniaques eux-mêmes envoient-ils une députation à Vienne ? Grande preuve que l’Europe croit de nos jours que tout ce qui se passe en Orient intéresse sa politique, et que les populations orientales croient elles-mêmes que tout ce qui leur arrive doit intéresser la politique de l’Europe. Cette attention réciproque de l’Europe sur l’Orient et de l’Orient sur l’Europe agrandit singulièrement la portée des événemens et accélère la marche du temps. La Turquie ne peut plus vivre isolée ; elle ne peut plus être barbare ou réformatrice à sa guise et à ses heures. L’Europe est forcée de prendre part à tout ce qui se passe en Turquie, à la révolte d’un pacha, à une insurrection de chrétiens, à une émeute à Constantinople. Qu’on parle encore tant qu’on voudra de l’indépendance et de l’intégrité de l’empire ottoman : l’intervention perpétuelle et quotidienne de l’Europe en Turquie est commencée et ne s’arrêtera plus.

Quel but aura cette intervention perpétuelle et quotidienne ? Sera-ce de faire vivre l’empire ottoman tant bien que mal et de prolonger une paralysie incurable ? Sera-ce de travailler à la régénération de l’Orient par l’Orient lui-même et de favoriser l’avenir des populations chrétiennes ? — Elles n’ont d’avenir, dit-on, que la guerre civile et l’anarchie : après l’empire ottoman, plus d’unité en Orient ! — Eh bien, et je reviens après un détour nécessaire à la question que j’ai indiquée plus haut, eh bien ! l’Orient ne peut-il pas vivre sans unité ? Les publicistes européens, depuis cinquante ans, semblent avoir perdu une des idées fondamentales de l’ancienne politique européenne, le goût et le respect des petits états. Nous ne concevons plus que les grands empires, et il nous semble que ce qui est petit ne peut et ne doit pas vivre. L’expérience cependant, qui ne se prête pas volontiers aux grandes théories ambitieuses, l’expérience nous enseigne que la Suisse et la Hollande n’ont pas une condition sociale inférieure à celle de la France ou de l’Autriche ; elles ne comptent point peut-être dans la politique, mais elles comptent dans la civilisation. L’Allemagne n’a plus les innombrables états qu’elle avait autrefois, mais combien encore de petits états en Allemagne ! La condition des hommes y est-elle plus malheureuse qu’ailleurs ? Munich aime-t-il moins les arts que Vienne, parce que Munich est plus petit que Vienne ? Y a-t-il moins de libéralisme dans le peuple et dans le gouvernement wurtembergeois que dans le peuple et dans le gouvernement prussien, parce que le Wurtemberg n’a pas l’étendue de la Prusse ? Cessons de mesurer la civilisation en kilomètres carrés. Il y a plus, notre siècle, pendant que presque tous ses publicistes s’éprenaient d’amour pour les grands états, en a créé lui-même de petits : la Belgique, par exemple, à nos portes. Nous avons compris en 1830 que l’Europe ne nous donnerait la Belgique qu’après de longs combats et avec la secrète pensée de nous la reprendre aussitôt qu’elle le pourrait ; nous avons donc mieux aimé donner la Belgique à elle-même. Il y a là une bonne leçon politique à suivre pour l’Orient. En Orient même, notre siècle a créé le petit état de la Grèce, et, quoi qu’on en dise, il n’a pas à s’en repentir, si notre siècle aime mieux les populations qui s’accroissent que les populations qui dépérissent, les champs qui se fertilisent que ceux qui se stérilisent, les marines qui fleurissent pour le commerce et non pour la guerre, — s’il met quelque prix à la vie, à l’honneur et à la sécurité des familles humaines. Dans le monde musulman enfin, notre siècle, en consolidant en Égypte la race de Méhémet-Ali, a presque fait encore un petit état voué au commerce et à l’union de l’extrême Asie et de l’Europe. Nous avons vu même le moment, il y a deux ans, où le congrès de Paris, fidèle à la politique bienfaisante et vraiment philanthropique de notre siècle, allait créer dans les principautés un nouveau petit état. La réaction musulmane a affaibli cet espoir sans le détruire entièrement.

Ainsi, pendant que les publicistes visaient aux grands états, l’Europe en créait de petits, et elle avait raison. Les petits états ont toute sorte d’avantages. Ils sont favorables au développement de l’activité humaine ; ils créent à un plus grand nombre d’hommes ici-bas un sort et un rang conformes à leur mérite ou à leur vanité. Dans les grands états, il semble qu’il faille être tout pour être quelque chose. Grâce aux petits états, il y a plus de cases pour tout le monde, et chacun a plus aisément sa part au soleil. J’ajoute, et c’est là à mes yeux le meilleur titre des petits états : ils ne peuvent vivre qu’avec la paix européenne. La guerre les supprime nécessairement. Leur vie étant ainsi liée au maintien de la paix, ils travaillent à la maintenir. Ils ne peuvent pas la voter dans les congrès, mais ils l’appellent et ils la défendent de tous leurs vœux, et les vœux universels finissent tôt ou tard par peser du même poids que les suffrages les plus décisifs. Si les petits états doivent beaucoup à la paix, la paix, et par conséquent la civilisation, doit aussi beaucoup aux petits états.

L’Orient, tel qu’il est aujourd’hui, est le pays prédestiné aux petits états. Les Bulgares, dit-on, ne voudront point obéir aux Grecs : pourquoi, en effet, soumettre les Bulgares aux Grecs, si les Bulgares peuvent vivre et se gouverner seuls ? Ils l’ont fait autrefois ; il peut donc y avoir un état bulgare. Les Albanais veulent être indépendans. Pourquoi, en effet, les Albanais ne reprendraient-ils pas la tradition de Scanderbeg ? Je sais bien que beaucoup de gens sont disposés à rire de ces états microscopiques pullulant tout à coup en Orient. Que fera-t-on, disent-ils, dans ces fourmilières ? J’aime bien mieux la fourmilière close et laborieuse que ce grand hangar ouvert à tous, qu’on appelle la Turquie et où personne n’a d’abri. En outre pouvez-vous faire durer le hangar ? Non ! prenez donc votre parti de laisser bâtir avec ses ruines des cabanes qui protégeront et bienheureront leurs habitans. Que voulez-vous faire des provinces et des nationalités chrétiennes de l’empire ottoman qui ne peuvent pas se réunir pour faire un grand empire ? Les donner à la Russie ? Vous avez fait une grande guerre pour l’empêcher. Les donner moitié à la Russie et moitié à l’Autriche : à l’une toute la Mer-Noire et Constantinople, à l’autre toutes les côtes septentrionales de l’Archipel et toutes les côtes orientales de la Mer-Adriatique ? Vous bouleversez l’équilibre européen. Ne voulant pas donner ces nationalités chrétiennes à des voisins puissans qu’elles rendraient plus puissans encore, faites comme pour la Belgique, donnez-les à elles-mêmes. Quand même elles ne se gouverneraient pas bien, elles auraient de la peine à se gouverner plus mal que ne fait la Porte-Ottomane.

J’ai lu bien des livres sur la question d’Orient, et plus je l’ai étudiée, plus je me suis convaincu que la question d’Orient n’était pas un nœud gordien qu’on puisse trancher d’un seul coup ; c’est un chapelet qu’il faut défiler grain à grain : aussi, chaque fois que je vois perdre l’occasion de mettre un grain à part et en sûreté, je m’afflige de l’à-propos perdu. Tout expédient manqué est un embarras pour l’avenir. Je sais bien que quelques personnes croient que faire manquer les expédiens partiels, c’est faire l’une ou l’autre de ces deux choses, dont aucune ne leur déplaît : ou bien, en grossissant les embarras de l’avenir, préparer aux voisins une meilleure pêche en eau trouble le jour où l’Europe sera inattentive ou occupée ailleurs, ou bien faire de la Turquie le pis aller inévitable de la question d’Orient. Mauvaise politique, je le crains, parce qu’elle procède de calcul