Tibère et Louis XI

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Tibère et Louis XI
Texte établi par Édouard Laboulaye, Garnier (Œuvres complètes. Tome 2.p. np).


ŒUVRES COMPLÈTES
DE
MONTESQUIEU


AVEC
LES VARIANTES DES PREMIÈRES ÉDITIONS
UN CHOIX DES MEILLEURS COMMENTAIRES
ET DES NOTES NOUVELLES


PAR
ÉDOUARD LABOULAYE
DE L'INSTITUT
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TOME DEUXIÈME
LE TEMPLE DE GNIDE — GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS, ETC.


PARIS
GARNIER FRÈRES. LIBRAIRES- ÉDITEURS
6, RUE DES SAINTS-PÈRES
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1876




TIBÈRE ET LOUIS XI




TIBÈRE ET LOUIS XI[1]




Tibère et Louis XI s’exilèrent de leur pays avant de parvenir à la suprême puissance. Ils furent tous deux braves dans les combats et timides dans la vie privée. Ils mirent leur gloire dans l’art de dissimuler. Ils établirent une puissance arbitraire. Ils passèrent leur vie dans le trouble et dans les remords, et la finirent dans le secret, le silence et la haine publique.

Mais si l’on examine bien ces deux princes, on sentira d’abord combien l’un était supérieur à l’autre. Tibère cherchait à gouverner les hommes, Louis ne songeait qu’à les tromper. Tibère ne laissa sortir ses vices qu’à mesure qu’il le pouvait faire impunément ; l’autre ne fut jamais le maître des siens. Tibère sut paraître vertueux lorsqu’il fallut qu’il se montrât tel ; celui-ci se discrédita dès le premier jour de son règne[2]. Enfin Louis avait de la finesse, Tibère de la profondeur ; on pouvoit, avec peu d’esprit, se défendre de Louis ; le Romain mettoit des ombres devant tous les esprits, et se déroboit à mesure que l’on commençoit à le voir.

Louis, qui n’avoit pour eux que des caresses fausses et de petites flatteries, gagnoit les hommes par leurs propres foiblesses ; le Romain, par la supériorité de son génie et une force invincible qui les entraînoit. Louis réparoit assez heureusement ses imprudences, et le Romain n’en faisoit point. Celui-ci laissoit toujours dans le même état les choses qui pouvoient y rester, l’autre changeoit tout avec une inquiétude et une légèreté qui tenoit de la folie.

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Quand on veut gouverner les hommes, il ne faut pas les chasser devant soi, il faut les suivre.

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Quand on voit un homme actif qui a fait sa fortune, cela vient de ce que des cent mille voies, la plupart fausses qu’il a employées, quelqu’une a réussi ; de là on argumente qu’il sera propre pour les affaires publiques.

Cela n’est pas vrai. Quand on se trompe dans quelque projet pour sa fortune, ce n’est qu’un coup d’épée dans l’eau ; mais dans les entreprises de l’État, il n’y a pas de coup d’épée dans l’eau[3].

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  1. Ces fragments ont été publiés en 1834 dans le Journal de la Gironde, par un de ses rédacteurs (M. H. Fonfrède ?) En tête sont les lignes suivantes :
        « Dans une courte visite que nous avons faite au château de la Brède, M. de Montesquieu a eu l’extrême obligeance de nous communiquer les manuscrits de son illustre aïeul, et nous a permis d’en extraire ces fragments inédits. »
        Je reproduis le texte d’après l’édition de Montesquieu donnée chez Debure en 1834 par M. Ravenel, préface, p. iii.
  2. « Louis XI ne vit dans le commencement de son règne que le commencement de sa vengeance. »
        « Il lui sembloit que pour qu’il vécût, il falloit qu’il fît violence à tous les gens de bien. »
        Ces deux pensées, qui faisaient partie de l’Histoire de Louis XI, composée par Montesquieu ont été publiés par M. Walckenaer dans la Biographie universelle, t. XXIX, p. 520.
  3. Ces deux pensées, prises dans les manuscrits de Montesquieu, ont été publiées par la Gironde, à la suite du fragment sur Tibère et Louis XI ; nous n’avons pas voulu les en détacher.