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Toby le Lumberer, scènes de la vie canadienne

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TOBY LE LUMBERER
SCENES DE LA VIE CANADIENNE


I. — LA RIVIERE SAINT-JOHN.

Que sont devenues les sombres et majestueuses forêts qui s’étendaient depuis la rive droite du Saint-Laurent jusqu’à la Nouvelle-Ecosse, couvrant ainsi la presque totalité du vaste territoire connu jadis sous le nom d’Acadie ? Elles sont tombées peu à peu sous la cognée du bûcheron ; des émigrans, sujets de la Grande-Bretagne, ont défriché le sol et desséché les marais, bâti des cottages et fondé des villes là où les Canadiens français allaient, en compagnie de leurs amis les sauvages, chasser l’ours noir et le caribou. Le voyage de Québec à Saint-John, qu’on n’eût pu faire en moins de six semaines, à travers les bois, la hache à la main, en se guidant sur les étoiles, se fait maintenant en une ou deux journées, sur les rails d’un chemin de fer. Tout ce changement s’est accompli en moins d’un demi-siècle. Il n’a fallu que peu d’années à l’esprit moderne pour répandre l’activité à travers ces contrées incultes et détruire à tout jamais l’aspect grandiose de ces paisibles solitudes. La terre appartient à l’homme, c’est à lui de la rendre féconde, par son labeur et par son énergie, et chacun d’applaudir à ces transformations qui décuplent la richesse des peuples. Toutefois ceux qui ont vu de leurs propres yeux le commencement de cette guerre acharnée entreprise contre le désert par l’homme civilisé, ceux, qui ont contemplé les premières éclaircies que le pionnier pratiquait en se jouant, par le fer et la flamme, dans les épais massifs des forêts vierges » ceux-là ont conservé un souvenir pénible de ces spectacles de destruction, et l’image des beautés de la nature à jamais perdues demeure gravée dans leur esprit en traits ineffaçables. Assez d’autres se précipitent avec frénésie vers un avenir qui les fascine ; qu’il nous soit permis de jeter un regard de sympathie vers ce qui n’est plus : tout ce qui tombe pour ne plus se relever mérite une parole de regret et d’adieu. Que l’on veuille donc bien nous suivre dans cette marche en arrière et remonter avec nous dans le passé, jusqu’à une époque de paix pour les deux mondes et de prospérité pour l’Amérique du Nord. — Sortons de Québec par la grande voie du Saint-Laurent et descendons le cours de ce fleuve imposant jusqu’à l’embouchure de l’un de ses mille affluens, qui porte le nom de Rivière-du-Loup. Là nous trouvons un gentil village assis sur un escarpement du haut duquel on peut à la fois plonger son regard sur le vaste fleuve qui roule vers l’Océan ses flots profonds et distinguer à l’horizon la cime des montagnes du Labrador. Maintenant tournons à droite, passons rapidement le long du charmant lac Témisquata, sans nous arrêter à contempler le vol des aigles pêcheurs qui se balancent au-dessus des eaux, sans prendre garde aux petites perdrix qui courent lestement dans les hautes herbes ; laissons les lièvres effarés fuir autour de nous et les chevreuils bondir à travers les halliers ; allons, allons toujours jusqu’au-delà des Petites-Chutes (Liltle Falls) de la rivière Saint-John. Dans ces régions, les forêts atteignent un degré de splendeur incomparable. Le pin, le thuya, le frêne, l’érable, le hêtre, le chêne rouge aux larges feuilles, mêlent leurs rameaux dans une harmonieuse confusion. Cette contrée boisée était alors le paradis des bûcherons flotteurs, nommés par les colons anglais lumberers, gens turbulens et grossiers, rompus à toutes les fatigues, épris de la vie vagabonde. Leur métier consistait, — ainsi que leur nom l’indique, — à réunir en immenses radeaux les arbres abattus par eux, et à confier ces forêts flottantes au courant de la rivière.

À l’époque où nous reportent ces souvenirs, un camp de lumberers était dressé sur les bords du Saint-John, à quelques milles au-dessous des Petites-Chutes. Bien que ce fût un dimanche, ces mécréans se livraient avec énergie à leur labeur quotidien. Au bruit de la hache, que suivait de près le craquement lugubre des pins séculaires tombant avec fracas sur le sol qui les avait nourris, se mêlait celui des voix discordantes des travailleurs : chansons grivoises et jurons énergiques retentissaient sous les voûtes sonores des forêts, attaquées avec une sorte de fureur par vingt bras robustes. Il y a dans la destruction de tout ce qui vit et se tient debout, arbres ou monumens, un certain enivrement qui excite et provoque les manifestations brutales. L’homme qui sème ou bâtit demeure au contraire calme et silencieux, comme si sa pensée se concentrait avec tendresse sur les germes qu’il confie à la terre ou sur l’œuvre dont il rêve l’achèvement. Ces bruyans lumberers, à demi sauvages, portaient un costume qui contribuait à leur donner un aspect peu avenant. Une chemise de laine rouge, un pantalon de grosse flanelle tissée dans le pays, une vareuse verdâtre attachée autour des reins par une ceinture, des mocassins de couleur brune liés au-dessus du cou-de-pied à la manière des Indiens, composaient leur accoutrement ; sur leurs têtes étaient posées des coiffures informes, feutres aplatis, chapeaux de paille tressés par eux pendant les longues soirées de l’hiver, bonnets pointus, ouverts au sommet comme ceux des rameurs du Haut-Canada. Quant au visage de ces bûcherons, les reflets de la neige et les bises glaciales de la saison froide les avaient brunis et hâlés autant que les chauds rayons du soleil de l’été ; leurs cheveux noirs et plats flottaient sur leurs épaules, et autour de leurs mentons s’enroulait une barbe inculte. Ainsi vêtus, aussi étranges par la physionomie que par le costume, la hache au poing et le couteau à la ceinture, les lumberers, dont la vie se passait au sein des solitudes américaines, ressemblaient à la fois au Robinson fantastique de Daniel de Foë et aux brigands légendaires des ballades allemandes.

Le soleil allait disparaître derrière la cime des arbres, lorsque les lumberers eurent achevé de réunir et d’attacher avec des branches de saules et des faisceaux de lianes roulées en manière de cordes les grosses pièces de bois coupées sur les deux rives du Saint-John. À l’avant et à l’arrière de l’immense radeau s’allongeaient de grands avirons destinés à en régler la marche. Alors le maître flotteur Toby Harving, s’adressant aux gens de son équipage, cria d’une voix forte :

— Holà ! mes garçons, assez travaillé pour un dimanche !

— Hurrah ! répondirent en chœur les vaillans lumberers. Bientôt, réunis autour de la marmite, ils mangèrent avidement le porc salé et le dur biscuit qui formaient le fond de leur nourriture habituelle. Le repas fini, ils avalèrent une forte ration d’eau-de-vie, allumèrent leurs courtes pipes et prirent place autour d’un feu pétillant. Les nuits de printemps sont froides dans les forêts canadiennes. Quoique le mois de mai fût arrivé, il gelait presque chaque soir, dès que le soleil ne réchauffait plus la terre : ça et là des flocons de neige couvraient le sol dans les endroits ombragés, et la rivière Saint-John charriait des débris de glaçons. Le ciel était sombre ; de rares étoiles aux lueurs vacillantes marquaient les déchirures des nuées poussées par le vent du nord-ouest. Le cri strident de la chouette et le hurlement sonore du grand hibou retentissaient à travers les halliers, mêlés au glapissement lugubre du loup-cervier. Indifférens aux impressions de crainte, de mélancolie ou de tristesse qu’inspirent à toute créature humaine les ténèbres et la solitude, les lumberers chantaient et dansaient devant les flammes du foyer. Tout à coup cependant ils firent silence, et maître Toby se leva en portant la main sur la carabine appuyée près de lui contre un tronc d’arbre : l’ombre d’un cavalier marchant vers le camp des lumberers avait suffi à causer cette alerte. C’est que dans le désert comme au fond des bois chacun est le centre de tous les bruits d’alentour, et l’homme a peur de l’homme, seul ennemi qui puisse l’attaquer à armes égales.

Le cavalier s’était arrêté à une cinquantaine de pas des bûcherons. — Mes amis, leur cria-t-il, voulez-vous permettre à un chasseur égaré de partager votre bivac pour cette nuit ?

— Oui, répliqua sèchement Toby Harving, un peu honteux d’avoir eu peur d’un cavalier solitaire perdu dans la forêt.

— En vérité, continua le chasseur en mettant pied à terre, je rends grâces à Dieu de vous avoir rencontrés. Mon cheval n’en peut plus, et je suis mort de faim.

— Vous n’avez donc rien tué ? demanda le maître flotteur avec un sourire ironique… Vous avez pourtant là un beau fusil à deux coups !

— Oh ! la chasse n’a pas été trop mauvaise ; voyez plutôt.

Parlant ainsi, le chasseur détacha de la selle de son cheval une paire de grosses gelinottes et une demi-douzaine de pigeons sauvages ; puis il ajouta : — Prenez ce gibier, s’il peut vous être agréable, mes amis, et donnez-moi tout de suite quelque chose à manger…

— Du porc et du biscuit, voilà tout ce que nous avons, dit le maître flotteur.

— Cela suffit au voyageur affamé, répliqua le chasseur. Je suis parti depuis hier matin des Grand Falls ; il y a tout au plus quarante ou cinquante milles d’ici en ligne droite, n’est-ce pas ? La nuit dernière, après avoir dormi sous la cabane d’un pêcheur du lac Témisquata, je me remettais en route, lorsque j’ai levé un vieux caribou qui m’a entraîné plus loin que je ne voulais ; en galopant dans les halliers, mon cheval s’est abattu, j’ai roulé à terre, et j’ai perdu mon briquet. Vainement j’ai tâché d’allumer du feu avec des herbes que je croyais sèches et que l’humidité avait pénétrées ; l’amorce de mon fusil n’a jamais pu leur faire prendre feu, et voilà comment il m’a été impossible de cuire mon gibier.

Tandis que le chasseur parlait ainsi, il attaquait vigoureusement la pièce de porc salé, et maître Toby, assis près de lui, cherchait à deviner ce que pouvait être cet étranger, parfaitement équipé, qui semblait battre la forêt pour son plaisir. Les autres lumberers s’étaient retirés sous l’abri de feuillage qui formait leur camp, et ils s’enveloppaient dans leurs couvertures de laine pour dormir. La présence de ce cavalier avait fait cesser leurs joyeux ébats ; il y avait dans ses manières aisées et dans son langage plus correct que le leur quelque chose qui les gênait. Toby Harving était le seul qui veillât près de l’étranger devenu son hôte.

— Vous venez des Grand Falls ? demanda à son tour le maître flotteur ?

— J’en suis parti hier matin, comme je viens de vous le dire, et avec l’intention de faire une courte promenade avant le déjeuner ; mais je vous empêche d’aller dormir avec vos gens… Voulez-vous goûter le vieux rhum que j’ai là dans mon sac ? Hein ! qu’en dites-vous ?…

— Excellent ! répliqua maître Toby. Vous étiez logé sans doute, auprès des Grand Falls, à l’auberge de l’Aigle-d’Or ?

— Non, mais tout à côté.

— Alors vous êtes descendu chez John Blumenbach, — chez celui que nous appelons plus communément Old Johny ou John Blum, — puisqu’il n’y a que ces deux maisons-là qui soient habitables dans toute la contrée ?

— Précisément, c’est chez M. Blumenbach que j’ai trouvé asile, un brave homme aux manières aimables, Allemand, je crois, et qui a une fille assez gracieuse.

— Johanna ! dit maître Toby en fixant ses regards sur le visage du chasseur ; y a-t-il longtemps que vous habitez chez son père ?

— Quelques semaines seulement… Voulez-vous revenir au flacon de rhum ? Buvez sans façon ; j’en prends rarement moi-même, et toujours avec de l’eau…

Maître Toby Harving fit un geste négatif, et après un moment de silence : — Qui êtes-vous donc, vous qui semblez né plutôt pour vivre dans les villes que pour errer dans nos forêts ?

— Pour l’instant je suis chasseur, et le hasard m’a fait votre hôte. Voyons, mon ami, n’y a-t-il pas place pour moi dans ces immenses solitudes ? Vous connaissez M. Blumenbach, à ce qu’il paraît ; de quel pays est-il donc ? Il y a en lui de l’Allemand par le nom, du Français par les manières ; il parle bien anglais, mais avec un accent singulier…

— Ah ! répliqua maître Toby, c’est son secret. Depuis plus de dix ans qu’il est venu s’établir auprès des Grand Falls, jamais on n’a pu savoir ce qu’il est… Sa fille était une enfant dans ce temps-là…

— Après tout, dit le chasseur, peu importe ce qu’est et d’où est venu M. Blumenbach ; il a les manières d’un gentleman, et sa fille est parfaitement élevée. Quel dommage qu’il soit venu enfouir cette pauvre enfant au fond des bois, dans une solitude sauvage où elle ne peut voir personne !

— Il passe assez souvent des lumberers aux Grand Falls, répliqua vivement Toby Harving.

— Et l’on dit même qu’ils y font grand tapage, interrompit le chasseur.

— Sans doute ils font du bruit, ils rient, ils chantent comme de braves gens, amis de la joie… Dame ! ils ne sont pas aimables, élégans comme des gentlemen, mais croyez-vous qu’un maître flotteur, à la tête de son vaillant équipage, et qui a sous ses pieds pour mille livres sterling de bois flottant, ne vaille pas un dandy de la vieille Angleterre ? Je ne suis pas sujet britannique, moi, monsieur, mais bien citoyen américain ; je suis né aux sources de la rivière Saint-John, dans l’état du Maine.

— Eh bien ! un coup de mon vieux rhum à la santé de l’uncle Sam [1] et de tous ses enfans, répliqua le chasseur. Maintenant, maître flotteur, je vais m’étendre devant votre feu, si vous le permettez, et dormir ici à la garde des étoiles…

Maître Toby s’en alla prendre place auprès de ses lumberers, profondément piqué que le chasseur aimât mieux passer la nuit au grand air que de partager son gîte. Celui-ci attacha au pied d’un arbre son cheval fatigué, et, s’enveloppant dans les plis d’un épais manteau doublé de fourrures, il se mit en devoir de dormir. Durant plusieurs heures, les flammes du foyer jetèrent de vives lueurs à travers les bois ; mais vers minuit elles s’éteignirent, et quand les premières étoiles pâlirent au firmament, une épaisse gelée blanche, répandue sur les herbes et sur les feuilles des arbres, donnait un aspect d’hiver à ces forêts toutes parées de la fraîche végétation du printemps. Dès que l’aube parut, le soleil, qui répandait sa jaune lumière à travers la brume, ne tarda pas à lancer un pâle rayon sous les nuages, et ceux-ci, s’abaissant lentement sur l’horizon, finirent par envahir tout le ciel. Le vent était changé ; il soufflait du sud. La pluie commença aussitôt à tomber, et la gelée fondit immédiatement sous l’influence d’une brise plus chaude.

Cependant les lumberers s’occupaient à lever leur camp ; ils transportaient sur le radeau tous leurs ustensiles, haches, marteaux et marmites. De son côté, le chasseur, accroupi devant le foyer, dont il rallumait les tisons, faisait bouillir dans une théière le café du matin ; son cheval était sellé et bridé. — Maître flotteur, et vous tous, lumberers, dit-il à haute voix, approchez, je vous prie ; le temps est humide, une tasse de café vous fera du bien avant de partir.

Les lumberers arrivèrent au plus vite ; chacun d’eux tenait à la main son gobelet de fer-blanc. Le chasseur leur versa le café en y ajoutant ce qui lui restait de rhum, et ils prirent congé de l’étranger en déclarant qu’il était un parfait gentleman.

— Ah ! dit Toby Harving à ses hommes, vous avez la vue courte, vous autres. Parce qu’il vous a donné quelques oiseaux de sa chasse et un peu de café, vous voilà contens ?… Moi, je n’aime pas à rencontrer dans nos forêts ces promeneurs aux belles manières ; ils auront bientôt pris notre place !… Vous verrez quelque jour ces gens-là tracer des routes par ici, barrer les cours d’eau par des digues pour y installer des moulins, et les grands arbres tomberont, et puis adieu le métier de lumberer !

Pendant qu’il parlait ainsi, les bûcherons poussaient au milieu du courant le radeau, dont il larguait lui-même les amarres. Au premier mouvement que fit la masse de bois emportée par les eaux assez rapides de la rivière Saint-John, les gens de l’équipage poussèrent un triple hurrah qui ébranla les bois d’alentour. Le bruit de ces voix puissantes, répété par les échos, allait se perdre au fond des clairières que la hache des bûcherons avait pratiquées sur les deux rives du fleuve, et il retentissait comme une menace à l’adresse des arbres trois fois séculaires qui penchaient leurs longs rameaux au-dessus des places laissées vides par leurs compagnons disparus. La lourde machine voguait lentement sur les eaux vertes, partout constellées de gouttes de pluie. Elle se déroulait comme un serpent gigantesque et se tordait aux tournans de la rivière avec de sourds craquemens ; puis les grandes rames, frappant les flots à de longs intervalles, redressaient la tête et la queue du radeau, qui poursuivait sa marche sous la sombre voûte des forêts, en jetant l’épouvante parmi les cormorans et les sarcelles. Des hérons huppés qui s’en allaient eux-mêmes à la dérive, perchés sur des troncs d’arbres que les crues du printemps avaient entraînés avec les derniers glaçons, regardaient d’un œil surpris cet amas de poutres flottantes, monté par une douzaine d’hommes qui semblaient sous leurs couvertures grises des tas de neige tachés par la pluie, et lorsque le radeau passait près d’eux, ils s’élevaient doucement sur leurs ailes arrondies et fuyaient le cou tendu, les jambes pendantes, vers les anses solitaires.

Pendant ce temps-là, le chasseur se remettait en selle et partait au trot, couvert de son manteau fourré et poussant à travers les halliers, dont chaque arbre versait sur lui l’eau qui filtrait lentement à travers le feuillage. Arrivé au milieu d’une éclaircie d’où il apercevait encore le cours du Saint-John, il s’arrêta et considéra pendant quelques minutes les lumberers, qui s’enfonçaient au loin sous le sombre dôme des grands arbres inclinés sur les deux bords de la rivière. Maître Toby, debout à la proue du radeau, signalait du geste à son équipage la route à suivre pour éviter les sables et les rochers ; puis, de sa grande main, levée au-dessus de sa tête, il réglait le mouvement plus ou moins rapide des avirons, pareil au chef d’orchestre qui indique les forte et les piano aux exécutans placés sous sa direction. Il y avait dans cet homme ignorant de toute poésie, voué à la destruction de tout ce qui charme le poète et l’artiste, une certaine grandeur. Au milieu de cette solitude silencieuse que la pluie rendait plus morne encore, il représentait la vie, le mouvement, l’action humaine, à laquelle tout ce qui existe sur la terre doit tôt ou tard obéir et se soumettre.

Les lumberers avec leur radeau se rendaient au même point que le chasseur avec son cheval ; seulement, comme les premiers suivaient toutes les sinuosités de la rivière Saint-John et ne faisaient que flotter au fil de l’eau qui les emportait, le cavalier prit bien vite sur eux une grande avance. Vers midi, le soleil se montra au milieu des nuages qui se dispersaient vers le nord et se groupaient en masses blanchâtres, comme il arrive toujours après la pluie du printemps dans les climats tempérés. C’est à ce moment que le chasseur parut devant la barrière qui marquait l’enceinte du terrain appartenant à M. Blumenbach. La blanche maison, ornée d’une galerie et bâtie à mi-côte dans une position qui dominait le cours du Saint-John, semblait plus avenante encore sous les rayons d’un soleil de mai. Dans les forêts américaines, au milieu des défrichemens que signalent les troncs d’arbres noircis par le feu, — et nommés stunps par les colons anglais, — le moindre cottage, construit en bois et couvert avec des écorces enlevées aux sapins ou aux cyprès, prend une physionomie souriante et sérieuse à la fois.

L’habitation de M. Blumenbach occupait un assez grand espace planté d’orge et de maïs. On y voyait encore çà et là de vieux arbres, laissés debout dans l’intention d’imiter les massifs disposés au milieu d’un parc. Dans la cour qui précédait la demeure du planteur s’élevaient deux corps de bâtimens formant les ailes du logis principal : à gauche se trouvait la ferme proprement dite avec les écuries, les étables et les nombreux hangars ; à droite, un pavillon construit avec plus de soin, et qu’eût occupé le gérant des cultures, s’il y en avait eu un. C’est dans ce pavillon que demeurait depuis quelques semaines sir Henri Readway, le chasseur que nous avons vu demander aux lumberers un gîte pour la nuit. Sir Henri, en qui le soupçonneux Harving croyait voir, un ingénieur chargé d’explorer le pays pour y percer des routes et y établir des moulins à eau, était tout simplement un sportsman, un touriste chercheur d’aventures, qui, après avoir servi quelques années et beaucoup chassé dans l’Inde, avait quitté la carrière militaire pour se livrer plus librement à sa passion favorite. Il appartenait à cette classe de gentlemen intelligens, actifs, doués à la fois du sentiment de la poésie et de l’esprit pratique propre à la race britannique. Ces voyageurs intrépides étudient à fond les pays qu’ils ont l’air de traverser en courant ; ils en devinent et en apprécient les ressources. Dans l’intervalle de leurs excursions lointaines, ils recueillent leurs impressions, y joignent des réflexions de toute sorte, et livrent le tout au public dans des livres simplement, sagement écrits, et qui sont lus. Sans doute, le moi tient une bonne place dans ces récits, mais on y trouve presque toujours d’utiles indications, des aperçus judicieux sur le parti à tirer de certaines contrées plus ou moins négligées. Le côté pratique de ces relations est immédiatement saisi par les lecteurs anglais, toujours à la piste des entreprises à fonder au loin, et il arrive que le chasseur épris de la vie sauvage, le sportsman qui a célébré avec enthousiasme les forêts abondantes en gibier et les charmes de la solitude, devient à son tour, — et sans en être trop fâché, — l’instigateur de ces défrichemens immenses qui porteront le coup mortel à tout ce qui l’a séduit, à tout ce qui lui a procuré des émotions dont il gardera le souvenir jusqu’à son dernier jour.

Mettant pied à terre, sir Henri Readway confia son cheval aux mains d’un palefrenier et se hâta d’échanger son costume de coureur de bois contre la tenue irréprochable d’un homme du monde. Sa toilette achevée, il se dirigea vers le salon de son hôte. M. Blumenbach, assis devant une petite table, auprès d’un grand feu, — on en allume presque toute l’année quand on vit au milieu des bois, — était occupé à copier de la musique.

— Sir Henri, s’écria-t-il en s’avançant avec empressement vers celui-ci, d’où venez-vous ? où avez-vous passé ces deux nuits ? Vous nous avez causé beaucoup d’inquiétude, mon ami ! Les ours, les loups,… que sais-je ? je craignais pour vous les mauvaises rencontres. Aussi ai-je fait plus de dix fautes en copiant ce morceau… Ah ! sir Henri, ma fille n’a d’autre professeur ici que moi : il faut que je lui enseigne le français, l’histoire, la musique, enfin le peu que je sais ; mais vous n’avez pas déjeuné ?… Passons dans la salle à manger… Holà, Bill, servez au plus vite.

Bill était un vieux serviteur né dans la Nouvelle-Ecosse, un New-Scotian. Il obéissait lentement, mais avec ponctualité et sans jamais rien dire. Au bout d’un quart d’heure, de fortes pièces de bœuf et des tranches de venaison parurent sur la table avec la bière et le claret. Tout le service était de faïence bleue, avec de grands dessins représentant des palais, des cathédrales, des vues de Londres, des châteaux avec leurs parcs. Le goût français n’accepte pas volontiers ces peintures grossières assez maladroitement placées au fond des plats, mais au-delà des mers elles ont un double avantage : à l’Européen, elles rappellent les souvenirs du vieux monde, et elles inspirent au créole élevé loin de la mère-patrie une admiration mêlée de respect pour les pays où l’on voit de si belles choses.

Sir Henri mangea de fort bon appétit, tout en racontant à M. Blumenbach les incidens de son excursion de la veille. Il en était à sa rencontre avec les lumberers, lorsque Johanna, la fille de son hôte, entra dans la salle à manger. Sir Henri se leva pour la saluer.

— Restez assis, monsieur Readway, lui dit la jeune fille ; je venais voir, mon cher père, si vous avez achevé la copie de cette cantate dont vous m’avez parlé…

— Pas encore, mon enfant, répondit le planteur ; tu l’auras ce soir… Sir Henri s’était égaré, comme je l’avais supposé… Il y a vraiment de l’imprudence à se lancer seul dans ces forêts, et, sans la rencontre qu’il a faite des lumberers et de leur chef Toby Harving, il fût peut-être mort de faim.

— Est-ce que les lumberers sont en route ? demanda la jeune fille, un peu troublée.

— Ils sont partis ce matin même des Lille Falls, répliqua sir Henri. Vraiment, monsieur Blumenbach, c’est un étrange personnage que ce maître flotteur, ce Toby Harving, comme vous l’appelez. Il a l’air vif, le regard intelligent et fier, mais il semble que la vue d’un autre homme que lui et les siens au milieu de ces solitudes lui donne sur les nerfs.

— L’habitude de vivre loin des villes, indépendant au fond des bois, rend parfois l’homme défiant et peu sociable… Je connais cet homme depuis plusieurs années ; quoique ses dehors soient un peu rudes, je ne crois pas qu’il ait le cœur mauvais.

— Hum ! dit sir Henri ; il ne fera jamais de mal à qui ne le gêne pas, mais…

— Est-ce que vous avez eu avec lui quelque altercation, monsieur Readway ? demanda la jeune fille.

— Non, non, dit sir Henri, et à quel propos d’ailleurs ? J’ai pris place au feu de son bivac, et il n’a pas eu lieu de se repentir de ma visite, ni lui, ni les siens… Je veux dire seulement qu’il a paru peu satisfait de me voir arriver à son camp, et encore moins d’apprendre que je suis l’hôte et le commensal de M. Blumenbach… Vous comprenez, miss, que j’ai évité toute discussion avec ce flotteur américain…

— Eh bien ! répondit M. Blumenbach, ce flotteur est un personnage important. Dans un pays où chacun est le fils de ses œuvres, il.occupe un certain rang parmi tous ces petits planteurs qui défrichent de leurs propres mains un sol couvert de broussailles et enseveli sous la neige pendant six mois. Il a pris l’habitude de nous faire deux visites chaque année, quand il descend la rivière avec son radeau et quand il retourne vers les sources du Saint-John… Nous tâchons de lui faire bon accueil, bien que ses façons, un peu familières, nous déplaisent plus que nous n’osons le laisser voir…

— Je me charge de le mettre à la raison, dit sir Henri. En vérité, il serait étrange qu’un homme grossier s’imposât de la sorte à une famille respectable… Voyons, miss Johanna, voulez-vous que je vous délivre des visites de cet homme ?

— L’entreprise serait périlleuse, répondit la jeune fille, et vous pourriez vous attirer quelque malheur.

— Quel malheur ? demanda sir Henri ; Je lui ferai entendre que sa présence vous est désagréable…

— Et il vous provoquera, interrompit M. Blumenbach. Ses visites sont rares ; elles constituent un ennui de quelques heures qui se renouvelle deux fois par an, et voilà tout… Puis, ayant fait signe à sa fille de se retirer, il ajouta : Sir Henri, savez-vous pourquoi je suis ici, au fond des forêts canadiennes, loin de la Suisse, où je suis né ? C’est que, moi aussi, j’ai été provoqué, et j’ai eu le malheur de tuer mon adversaire. En vain j’ai cherché à étouffer en moi le souvenir de ce meurtre ; il m’a fallu partir, abandonner les lieux témoins de cette fatale rencontre, quitter à jamais le vieux monde pour m’exiler dans cette jeune Amérique, où je tâche de ne plus entendre parler de ma patrie… Au nom du ciel, sir Henri, ne faites rien, ne dites rien qui puisse amener entre vous et cet homme une querelle sérieuse… La paix que j’espérais trouver ici serait à tout jamais troublée… Vous me le promettez, sir Henri ?

— Oui, répondit celui-ci, je vous promets d’être patient…

Ils se levèrent tous les deux, M. Blumenbach pour retourner au salon et sir Henri pour se retirer dans le pavillon qu’il habitait. Johanna, accoudée sur l’appui d’une fenêtre haute, promenait mélancoliquement ses regards sur le vaste horizon de forêts qui l’entourait. À un mille, vers l’ouest, grondaient sourdement les Grand Falls, au-dessus desquelles la lumière du soleil, tamisée par la vapeur des eaux, produisait un brillant arc-en-ciel. Des aigles à tête blanche planaient dans le ciel et se posaient parfois sur les branches mortes des vieux pins ; les canards et les oies sauvages passaient en troupes serrées, regagnant les bords du lac Huron et du Lac-Supérieur. Ce qui restait de neige dans les clairières disparaissait rapidement sous le souffle du vent du sud, et le cardinal au plumage de feu faisait entendre, sous les touffes des sorbiers et des hêtres, son cri plaintif, qui annonce le printemps. Dans ces régions, qui sont soumises à un climat aussi froid que celui de la Russie pendant l’hiver, — bien qu’elles se trouvent placées sous des latitudes beaucoup plus élevées, — il y a au mois de mai des journées d’une douceur ineffable, où la végétation, longtemps comprimée, se développe d’une façon merveilleuse. Il semble que l’on voie les bourgeons se gonfler, la sève monter en bouillonnant de la racine à la cime des plantes. Le feuillage resplendit d’une teinte glauque pareille à celle des eaux d’un lac. Çà et là, dans les endroits marécageux, pendent du haut des branches dénudées les longues touffes de mousse grise qui donnent au paysage un aspect étrange. Ce sont pour la plupart des arbres semblables aux nôtres, mais là ils ont acquis des proportions énormes, leur port est plus majestueux, leurs rameaux s’étalent plus librement. À les voir serrés les uns contre les autres, se touchant tous par l’extrémité de leurs branches et couvrant de leur ombre les jeunes semis qui sont nés de leurs graines fécondes, on croirait qu’ils cherchent à se défendre contre les attaques des émigrans ; mais cet aspect a quelque chose de triste et d’accablant : on dirait que cette nature muette et solennelle attend le maître auquel la Providence l’a destinée. Était-il étonnant qu’une jeune fille, transportée au sortir de l’enfance dans ces régions si peu animées, y eût contracté des habitudes de mélancolie et de méditation solitaire ? Seule avec son père, qui l’aimait tendrement, mais qui ne souriait presque jamais, Johanna éprouvait un secret ennui dont elle ne pouvait se rendre compte.


II. — LES GRAND FALLS.

Le soir de ce même jour, à l’heure où le soleil colorait de ses derniers rayons les nuées blanches suspendues au-dessus du dôme des forêts, le radeau conduit par Toby Harving parut à un demi-mille des Grand Falls. Il s’avançait avec une rapidité croissante, le courant augmentant de vitesse par l’effet de l’attraction de la cataracte ; mais les lumberers, qui connaissaient le danger, s’approchèrent insensiblement du rivage. Dès qu’ils sentirent le radeau entraîné par une force qu’il leur serait bientôt impossible de maîtriser, ils l’amarrèrent solidement aux arbres voisins, remettant au lendemain la grande opération qui consiste à lancer par-dessus les chutes la lourde masse de bois flottant. Durant la nuit, ils menèrent joyeuse vie à la taverne de l’Aigle d’or, la plus importante des rares stations qu’ils rencontraient dans le long trajet des Little Falls à Frederictown ; puis, au point du jour, reprenant leur labeur de la veille, ils poussèrent de nouveau le radeau au milieu du courant. À un signal donné par leur chef, tous les lumberers sautèrent dans une barque qui les ramena au rivage.

Let go ! laisse aller ! cria solennellement maître Toby Harving, jetant en avant ses bras robustes comme pour donner une impulsion plus forte encore au radeau, dont la tête atteignait déjà le bord de la cataracte. Les poutres de l’avant, attirées par l’abîme béant, firent le plongeon, entraînant à leur suite toute la longue et compacte masse de bois qui fut immédiatement disjointe et rompue. Le craquement des liens brisés et le bruit des troncs d’arbres à peine dégrossis qui se choquaient en tourbillonnant dominèrent un instant la grande voix de la cataracte, puis tout disparut dans une épaisse vapeur blanche pareille à celle qui se dégage d’une chaudière en ébullition. Les fragmens du radeau roulaient en désordre et se heurtaient dans le gouffre comme des naufragés qui s’accrochent les uns aux autres. Telle est la puissance de ces grandes chutes qu’elles tordent et brisent en morceaux dans leurs terribles étreintes les arbres les plus robustes. Ces magnifiques enfans de la forêt, qui avaient pendant des siècles défié la tempête, l’eau si légère, si transparente, qui se résout en brouillard au choc des rochers, les promène, les roule, les secoue et les broie les uns contre les autres comme des joncs desséchés ; mais il faut que l’abîme vomisse la proie qu’il a engloutie. Après avoir été pendant une heure ballottées en tous sens, les pièces de bois reprennent lentement le fil de l’eau ; le courant, qui les ressaisit une à une, les ramène peu à peu vers le centre de la rivière. C’est alors que les lumberers, montés sur des bateaux, courent à force de rames après les débris errans de leur radeau ; ils les conduisent ensuite le long du rivage, où ils doivent recommencer leur pénible travail. Il leur faut pour la seconde fois lier ensemble ces pièces de bois isolées, en former un tout compacte, une masse flottante qui poursuivra sa route, sans rencontrer d’obstacles sérieux, jusqu’à Frederictown, à l’embouchure de la rivière Saint-John.

Le passage d’un radeau à travers les Grand Falls, avec ses diverses péripéties, présentait un spectacle assez curieux ; aussi les habitans du voisinage s’étaient-ils rassemblés sur le bord de la rivière pour y assister de plus près, M. Blumenbach, sa fille et leur hôte, sir Henri Readway, le contemplaient du haut de la berge. Au milieu des vaillans lumberers qui opéraient à travers les eaux le sauvetage des troncs d’arbres disséminés par la violence du courant, maître Toby Harving se faisait remarquer par la vigueur de ses bras et la rapidité de ses mouvemens. Quand la partie la plus difficile de cette ingrate besogne fut achevée, et qu’il ne resta plus qu’à dresser sur le radeau la tente qui sert d’abri à l’équipage, les flotteurs allèrent une fois encore se reposer à la taverne de l’Aigle d’or. Un tiers environ du bois dont se composait le radeau avait été mis en pièces dans le périlleux passage des Grand Falls, mais il restait tant d’autres arbres debout au sein des forêts canadiennes que personne ne s’affligeait d’une perte aussi considérable. Encore moins s’occupait-on d’obvier à cet inconvénient par l’établissement d’un canal latéral à la rivière.

Maître Toby Harving, voyant ses gens attablés à la taverne et disposés à y faire une longue pause, profita du moment pour aller rendre à M. Blumenbach sa visite accoutumée. Il n’avait point pris sa part des copieuses libations auxquelles ses lumberers s’étaient abandonnés la nuit précédente. Son regard était sérieux ; il semblait préoccupé de quelque affaire importante et marchait à grands pas, serré dans sa large ceinture de laine rouge, le chapeau de feutre gris incliné sur le front. Sous son bras, il portait la longue carabine sans laquelle il ne quittait jamais son radeau. Ses mocassins de peau de caribou se posaient sur le sol sans produire le plus léger bruit ; il y avait dans toute la personne du maître flotteur, si singulièrement équipé, une certaine élégance sauvage parfaitement en harmonie avec le milieu dans lequel il vivait. Arrivé devant l’habitation de M. Blumenbach, maître Toby ouvrit la barrière et traversa lestement la cour.

— John Blum est à table ? demanda-t-il au domestique Bill, qui se montrait à l’entrée du vestibule, portant sur un plateau les tasses et le café.

— Oui, répondit froidement le vieux serviteur, qui n’aimait pas à entendre appeler son maître John Blum tout court.

— Très bien, fit Toby Harving, et il entra dans la salle à manger après avoir déposé à la porte sa lourde carabine, dont la crosse retentit sur le parquet. Les trois convives, M. Blumenbach, sa fille Johanna et sir Henri Readway, éprouvèrent à la vue du lumberer une impression désagréable qu’ils essayèrent de dissimuler ; mais l’accueil était si froid que le nouveau-venu resta debout au milieu de la salle à manger.

— Prenez place à mes côtés, master Harving, dit M. Blumenbach en lui offrant un siège. Vous voilà une fois encore en route pour Frederictown ?

— Ah çà ! dit à haute voix le maître flotteur, sans répondre à la question qui lui était adressée, est-ce que vous ne me reconnaissez plus, Johanna ? Décidément je commence à croire que je suis de trop ici !

— Qu’est-ce qui peut vous donner une pareille idée, maître Harving ? répondit Johanna. N’avez-vous pas été toujours bien reçu chez mon père ?

— C’est vrai, répliqua le lumberer ; mais mon costume de sauvage vous choque peut-être aujourd’hui à cause de ce gentleman qui est assis près de vous, miss !… Avant-hier pourtant ce gentleman a paru très heureux de partager avec nous un peu de biscuit et de porc salé…

— J’avais faim, répondit sèchement sir Henri.

— Et la faim apprivoise le loup, comme dit le proverbe.

— La comparaison est blessante, dit sir Henri visiblement irrité. Je vous ai laissé mon gibier pour votre dîner du lendemain ; donc nous sommes quittes.

— Aussi je ne vous demande rien, monsieur le chasseur, repartit Toby Harving avec exaltation ; si vous avez quelque chose à réclamer, ma carabine est à la porte…

Heinrich ! Heinrich ! aus Liebe fur mich ! (Henri ! Henri ! pour l’amour de moi !) dit à demi-voix Johanna sans songer que sir Henri ne pouvait entendre l’allemand.

À ces mots, prononcés avec un accent ému, sir Henri, qui était devenu rouge de colère, retrouva tout son calme, et s’adressant au lumberer : — Monsieur Harving, lui dit-il, j’ai trop longtemps vécu en Orient pour ignorer le prix de l’hospitalité… Je vous remercie de celle que vous m’avez accordée.

— A la bonne heure ! s’écria le maître flotteur en se redressant avec fierté. Tenez, monsieur Blumenbach, il m’aurait été désagréable d’avoir à vider une querelle chez vous en présence de votre fille, que je ne voudrais pas effrayer… Écoutez-moi, j’ai quelque chose à vous dire. Vous savez bien que voilà déjà dix ans que je mène la profession de lumberer, descendant le Saint-John avec mon bois flotté et retournant à pied vers les forêts des Liltte Falls ; mais le métier me fatigue, et je songe parfois à me retirer… J’ai quelques fonds placés sur les banques d’Augusta et de Portland [2]. Mon rêve serait de m’établir dans l’une de ces deux villes et d’y fonder une maison de commerce. Si vous vouliez vous associer à moi, nous ferions de belles affaires sous la raison Harving, Blumenbach and C°.

— Non, non, répliqua doucement M. Blumenbach, je veux rester ici…

— Tenez, reprit le lumberer, jamais il n’y aura ici ni grande ville ni commerce important. Vous n’y ferez rien.

— Peut-être avez-vous raison ; mais enfin j’aime la solitude, la vie au milieu des bois.

— Et votre fille, monsieur Blumenbach ? êtes-vous bien certain qu’elle se plaise dans cette solitude que vous ne voulez pas quitter, et où elle ne voit personne, comme le remarquait l’autre soir le gentleman que voici ?

Sir Henri avait achevé de déjeuner ; il se promenait de long en large, sans faire aucune attention aux paroles du lumberer, qui prenait son repas tout en causant avec une grande volubilité. Cette indifférence du gentleman irritait le maître flotteur, qui attachait beaucoup d’importance aux projets d’établissement dont il entretenait M. Blumenbach. Après un moment de silence, il reprit en élevant la voix : — Croyez-moi, John, allons nous fixer dans quelque ville du Maine, ou à Boston, si vous le préférez ; nous y ferons figure !… Voyons, Johanna, qu’en dites-vous ?

— Mais, reprit la jeune fille, ce sont là des affaires dont je n’ai point à me mêler.

— Bien au contraire, répliqua vivement maître Toby ; tout le succès de mon entreprise dépend de vous… Est-ce que vous ne vous êtes aperçue de rien, Johanna ?… Est-ce que vous ne me comprenez pas, monsieur Blum ?… Et vous, monsieur le chasseur, est-ce que vous ne devinez pas ?

— De quoi est-il question ? demanda nonchalamment sir Henri

— En vérité, c’est un parti pris ! Personne ne veut m’entendre… Je propose à mon ancien ami John Blum une magnifique affaire, il me répond à peine… Et quand je parle de devenir son gendre, Johanna ouvre de grands yeux comme si elle ne s’était jamais attendue à une pareille demande !

Ayant ainsi parlé, le maître flotteur croisa les bras sur sa poitrine, et regarda M. Blumenbach, qui demeurait silencieux ainsi que sa fille. Le désappointement de Toby Harving fut immense. Ce n’était pas sans faire un certain effort sur lui-même qu’il avait mis au jour le secret de sa pensée. Il aimait Johanna d’un amour sincère, non pas à cause de la grâce délicate qui la distinguait ; mais parce qu’elle était comme le point lumineux de ses longs et pénibles voyages. Il l’avait vue grandir, il avait toujours été reçu chez son père avec une courtoisie qu’il prenait pour l’effet d’une préférence marquée ; enfin il se considérait à tous égards comme l’égal de ce planteur venu d’Europe, croyait-il, pour demander à l’Amérique l’aisance qu’il n’avait pas trouvée dans sa patrie. Mainte fois, en voguant sur le Saint-John, maître Toby Harving avait calculé les bénéfices déjà réalisés et entrevu le jour où il lui serait permis de demander à son ami John Blum la main de sa fille Johanna. Ce jour était arrivé, et sans plus tarder, sans être embarrassé par la présence d’un tiers, et profitant de son passage périodique aux Grand Falls, il s’était expliqué sur ses projets d’avenir. L’idée d’un refus ne s’étant pas même offerte à son esprit, le silence de M. Blumenbach et l’étonnement manifesté par Johanna lui causèrent une grande tristesse. Le cœur de cet homme rude, aux habitudes grossières, fut saisi d’un chagrin poignant, et des larmes montèrent à ses yeux.

— Miss Johanna, ma chère petite Jany, dear liltte Jany, vous ne voulez donc pas me répondre ? dit-il d’une voix altérée par la douleur. Vous ne savez donc pas que j’ai pensé à vous jour et nuit pendant mes longs trajets des Little Falls à Frederictown ? Vous ne savez donc pas que je vous aime ?… Où êtes-vous née ? d’où vous viennent ces cheveux cendrés, ces yeux bleus comme l’aile du martin-pêcheur ? Je l’ignore ; mais ce que je puis affirmer, c’est que je n’ai jamais rencontré sur ma route une jeune fille dont le regard ait produit sur moi une pareille impression…

Johanna faisait un mouvement pour sortir. Toby Harving s’avança vers elle, et, cherchant à la retenir ; — Jany, Jany, lui dit-il, écoutez-moi ; c’est peut-être la dernière fois que je vous parle. Pourquoi donc m’avez-vous accueilli avec un sourire toutes les fois que je paraissais devant vous ? Était-ce de la peur ?… Mais je n’ai jamais fait de mal à personne, vous le savez bien… C’était donc par pitié pour un lumberer, pour un homme sans éducation, qui passe sa vie sur l’eau et dans les forêts comme un sauvage ?… Mais je ne veux pas de votre pitié, miss, car je ne suis l’inférieur de qui que ce soit. Et maintenant que vous voulez fuir ma présence, serait-ce par mépris pour moi ?

— Maître Harving, interrompit le père de Johanna, ma fille est bien jeune ; vos paroles nous ont pris à l’improviste, et ce ne sont pas là des questions qui se puissent résoudre en un instant… De grâce calmez-vous.

— Subterfuge et tromperie ! reprit vivement le lumberer. Il vaudrait mieux me dire : — Ma fille n’est pas pour toi, pauvre flotteur ; tu ne portes pas de gants, tu ne parfumes pas ta chevelure, tu ne te fais pas habiller à Londres ni même à Frederictown… Tu travailles de tes grosses mains…

— Maître Toby, interrompit sir Henri Readway, qui donc vous a donné le droit d’insulter tout le monde ici ?

Ces paroles, prononcées avec un flegme hautain, réveillèrent dans le cœur de Toby Harving les sentimens de haine et d’envie qui avaient été un instant comprimés par la douleur. Profondément blessé des mépris de cet étranger, auxquels Johanna et son père semblaient s’associer par leur silence, Toby Harving était debout au milieu de l’appartement, pâle de colère, les deux mains passées dans les plis de sa ceinture, et jetant sur sir Henri un regard menaçant. Celui-ci continuait de se promener de long en large, avec calme et à pas comptés, comme s’il eût été seul.

— Monsieur Readway, lui dit le père de Johanna, qu’effrayait l’exaspération de toby Harving, vous savez ce que vous m’avez promis !

— Oui, répondit sir Henri, je me retire par égard pour vous.

— Et moi, dit à son tour le lumberer, je m’en vais ; je vois bien qu’il n’y a plus place pour moi dans cette maison jadis si hospitalière… Et c’est vous, Jany, vous qui me trahissez ainsi ! Vous joignez vos dédains à ceux de cet étranger, qui désormais donne le ton chez vous ! Prenez-y garde ; vous ferez de moi un homme redoutable, un homme capable de tout !…

Deux heures après avoir proféré ces menaces, maître Toby Harving donnait à ses lumberers le signal du départ. Le grand radeau, diminué de tout ce que lui avait enlevé au passage le gouffre de la cataracte, s’allongea de nouveau sur les eaux du Saint-John. Excités par les libations du matin, les gens de l’équipage poussaient des cris joyeux en agitant leurs puissans avirons ; mais leur chef, assis sur un bloc de bois à l’arrière du radeau, se tenait silencieux, la tête entre les mains : il semblait en proie à une agitation violente. Tout à coup il se leva, et, tournant les yeux vers l’habitation de M. Blumenbach, il aperçut à la fenêtre du pavillon sir Henri Readway qui le regardait avec un lorgnon. Un frisson nerveux parcourut tous les membres du lumberer ; par un mouvement rapide, il saisit sa carabine, en dirigea le canon vers le gentleman et lit feu. La balle, sifflant dans l’air, atteignit sir Henri à l’épaule, mais sans lui faire d’autre mal que d’effleurer légèrement la chair.

Good bye, lumberer ! cria le gentleman en faisant un porte-voix de ses deux mains. — Et il ôta tranquillement son habit pour essuyer le sang qui coulait de sa légère blessure.

— Qu’y a-t-il ? demanda M. Blumenbach, accourant en toute hâte vers sir Henri.

— Rien, répondit celui-ci ; pour me donner une preuve de son estime et de son amitié, cet homme a tiré, — de trop loin heureusement, — une petite salve en mon honneur.


III. — LES LACS AUX AIGLES.

Les échos du rivage qui se renvoyaient le bruit de la détonation éveillèrent de tristes pensées dans l’âme de M. Blumenbach et de sa fille. La criminelle action du lumberer dénotait toute la violence de ses passions ; désormais il était l’ennemi déclaré, irréconciliable de sir Henri et de ses hôtes. Étranger à ce pays qu’il devait quitter à la fin de l’été, sir Henri ne se préoccupait guère des rancunes de maître Toby Harving ; il traitait de faiblesses les appréhensions de, Johann a et de son père.

— C’est à moi qu’il en veut, disait-il en riant, et je me charge de le dompter, si jamais il reparaît devant moi ; mais, bah ! il ne reviendra plus, et vous serez débarrassés de ses visites importunes.

— Nous entendrons parler de lui tôt ou tard, reprit M. Blumenbach ; soyez-en certain,., et ce ne sera plus en ami qu’il se présentera. Vous avez été dur pour lui, sir Henri…

— Et vous, miss Johanna, reprît sir Henri, êtes-vous contente de moi ? Ai-je été assez débonnaire, assez patient ?…

— Ne parlons, plus de cela, je vous en conjure, répliqua la jeune fille ; le seul bruit de la cataracte qui gronde là-bas suffit à me faire peur ; il me semble entendre la voix du lumberer en colère…

— Allons, dit sir Henri, vous manquez décourage, miss Johanna ; il faut que je vous apprenne à être brave… comme une miss anglaise ;… le voulez-vous ?

— Oh ! oui, répondit-elle avec un sourire.

— Eh bien ! voici les beaux jours ; nous monterons à cheval, nous courrons dans la forêt, nous irons à la chasse, à la pêche ; votre père se joindra à nous dans toutes ces parties de plaisir, et nous viendrons à bout d’égayer ces solitudes, où la vie serait insupportable, si l’on ne savait s’y créer des ressources contre l’ennui. Le soir, nous lirons ; la poésie a tant de charme au milieu d’une nature sauvage !… Et puis vous ferez de la musique, et je vous écouterai avec ravissement chanter ces beaux airs allemands que votre père vous a fait apprendre. Quand vous répétez avec lui ces duos au rhythme vibrant qui expriment l’union de deux âmes éprises de l’idéal ou l’élan de deux cœurs exaltés par la passion, il semble qu’un monde inconnu, qui n’est ni la vieille Europe, ni la jeune Amérique, ni l’Asie mystérieuse, s’ouvre devant moi, et je me trouve entraîné vers les perspectives grandioses que Milton, le poète aveugle, entrevoyait avec les yeux de son esprit.

Sir Henri n’était rien moins qu’un lettré ou un philosophe. Il avait beaucoup voyagé et beaucoup réfléchi tout en agissant le plus possible. Rien ne lui semblait plus déplorable que ces existences inactives, languissantes, auxquelles se condamnent tant de personnes intelligentes, parce qu’elles ignorent l’art de vivifier leur esprit et de remplir leurs journées. Il avait remarqué chez Johanna un peu de cette langueur, de cette propension à se laisser aller à l’ennui, et chez le père de celle-ci un fonds de chagrin qu’il se croyait de force à dissiper, au moins en partie. Par ses conversations, il cherchait à ranimer chez son hôte l’instinct du mouvement et le goût des distractions de tout genre. Johanna l’écoutait avec une attention émue. C’était la première fois que les idées d’art et de poésie, dont elle avait le pressentiment, lui étaient nettement révélées. Il lui semblait qu’une lumière nouvelle venait éclairer ce monde de forêts et de solitude qui l’entourait.

Les poètes dont son père avait rassemblé les œuvres dans la petite bibliothèque du salon devinrent pour elle des amis qui devaient l’initier à cette vie de l’intelligence sans laquelle l’autre n’est rien. Dans la musique, qui n’avait été jusque-là qu’une récréation pour elle, la jeune fille découvrait une source d’émotions vives et suaves. Ce que les leçons de son père ne lui avaient pas fait soupçonner, quelques mots d’un étranger passagèrement associé à sa monotone existence avaient suffi à le lui faire comprendre ; mais cet étranger était jeune, élégant : il avait beaucoup voyagé, beaucoup vu, et sa parole était à la fois convaincante et sympathique. Dès lors tout fut changé en cette jeune fille blonde, un peu molle, naïve et plus jeune que son âge ; elle franchit d’un bond tout l’espace qui la séparait encore de ses vingt ans. Ses yeux bleus s’animèrent d’un feu plus vif ; il y eut dans tous ses mouvemens plus d’action et dans ses pensées plus d’élan. M. Blumenbach, sur qui pesait une mélancolique tristesse, et dont le visage sévère, encadré de cheveux blanchis avant le temps, ne se déridait que de loin en loin, subit, lui aussi l’ascendant que sir Henri exerçait sur ceux qui l’approchaient. Il prit de nouveau goût aux plaisirs qu’il avait depuis longtemps abandonnés. L’exercice du cheval et de la chasse, les promenades sur l’eau, qui passionnaient sa fille, lui devinrent chaque jour plus agréables, et il retrouva dans son esprit cultivé, mais engourdi par le silence, une foule d’idées qui semblaient attendre le moment de se faire jour. Dans les conversations à trois sous l’ombrage des vieux arbres qui avaient jadis abrité les Indiens armés de l’arc et de la hache de pierre, M. Blumenbach, sa fille Johanna et sir Henri touchaient à tout ce qui intéresse l’homme né dans les grandes villes de l’Europe. Sous le toit de cette habitation perdue au sein des solitudes canadiennes, le feu sacré de la civilisation antique et moderne s’était ranimé avec une intensité nouvelle ; il y brillait d’un éclat lumineux et tempéré sous la triple influence de l’expérience, de l’activité énergique et de la grâce candide : c’étaient comme les trois notes qui constituent l’accord parfait.

Il y avait dans les environs, à quelques milles autour des Grand Falls, une demi-douzaine de farmers vivant du travail de leurs bras. Comme ils étaient bons chasseurs, sir Henri prenait plaisir à les réunir, et de concert avec eux il organisait de grandes expéditions contre les lynx et les ours noirs. Ces colons, habiles tireurs, manquaient absolument de grâce et d’élégance ; leur gaucherie faisait mieux ressortir les manières aisées de sir Henri, qui s’était constitué leur chef, et ils lui obéissaient volontiers, parce qu’il savait les rendre plus actifs, plus entreprenans qu’ils ne l’étaient d’habitude. Un jour qu’il s’agissait d’une grande battue autour des étangs nommés les Lacs aux Aigles (Eagle Lakes), la troupe des chasseurs auxiliaires ayant été convoquée, M. Blumenbach et sa fille montèrent à cheval et se joignirent à sir Henri. Celui-ci portait dans ces occasions solennelles une carabine rayée qu’il tenait en travers sur le devant de sa selle et un fusil double accroché en sautoir sur son dos. Bill, le vieux domestique de l’habitation, suivait son maître ; naturellement poltron, il s’étonnait de la hardiesse de miss Johanna et se promettait, mais en vain, de surmonter cette pusillanimité dont il avait honte. Heureusement pour lui, sa place était à l’arrière-garde, et personne n’était témoin des accès de frayeur qui venaient l’assaillir.

L’été régnait désormais dans ces régions au climat extrême, un été brûlant souvent troublé par des orages. Des nuées de mouches à la piqûre venimeuse s’agitaient sous l’ombre des forêts ; c’était au bord des eaux quelle gros gibier venait se réfugier, malgré les insectes, afin de pouvoir se désaltérer et se baigner. Les chasseurs, épars le long des lacs, faisaient lever çà et là des chevreuils qui passaient rapides comme la flèche en bondissant à travers les halliers. Plus d’un d’entre ces ruminans au pied léger tomba sous la balle des tireurs, et la chasse se poursuivait gaiement.

— En vérité, miss Johanna, dit sir Henri à la jeune fille, qui galopait près de lui, vous traversez les bois avec l’ardeur et la grâce de la déesse des chasseurs… Désormais je ne veux plus vous nommer que miss Diana !

— Votre compliment vient fort mal à propos, répliqua la jeune fille, je crois vraiment que mon cheval va m’emporter… Il se cabre… Holà ! Bill !

— Le vieux Bill est bien loin derrière nous, dit sir Henri ; tenez la bride d’une main ferme et frappez avec la cravache… Bravo ! le voilà qui marche ; le tout est de savoir s’y prendre. Caressez-le maintenant.

La jeune fille un peu émue passait sa main sur la crinière de son cheval, qui allongeait la tête et soufflait avec force ; celui que montait sir Henri se mit à frissonner et demeura immobile, les oreilles pressées, les naseaux ouverts. — Bien, dit le hardi chasseur, nous allons avoir une aventure ; faites signe à Bill d’arriver au plus vite, il tiendra nos chevaux, et nous aborderons l’ennemi à pied…

— Quel ennemi ? demanda miss Johanna épouvantée.

— Bill, accourez, old fellow, prenez nos chevaux et restez à cette place, dit sir Henri. Parlant ainsi, il aida miss Johanna à descendre, lui remit entre les mains le fusil doublé, et marchant avec précaution ; vers un endroit fangeux, couvert d’herbes épaisses et de buissons épineux : — Tenez, missi Johanna, voici l’ennemi…

Un ours au pelage noir, à l’œil fauve, se levait en grognant ; il avait l’air de gourmander le chasseur malappris qui le troublait dans ses méditations.

— A vous de tirer, miss ! dit sir Henri. La jeune fille contemplait avec effroi la lourde bête au regard sournois, qui semblait compter sur sa force pour repousser l’attaque.

— A vous, miss Johanna ! reprît sir Henri en lui faisant un rempart de son corps. Appuyez le canon du fusil sur mon épaule, visez en pleine poitrine dès qu’il se dressera sur ses pieds de derrière, et faites feu !…

— Impossible, dit la jeune fille, ma vue se trouble ; je me sens près de défaillir…

— Si vous le manquez, je l’abattrai avec ma carabine ; que craignez-vous ? Voilà une belle occasion d’essayer votre courage…

La jeune fille fit ce que lui disait sir Henri ; elle le fit machinalement d’abord, et parce qu’elle avait trop peur pour s’enfuir. Lorsque la bête se leva en rugissant, lorsqu’elle se montra debout, les pattes de devant étendues pour embrasser sa proie et la déchirer avec ses griffes aiguës, Johanna, subitement animée d’un accès de courage désespéré, appuya l’arme contre son épaule, et fit feu des deux coups. Les deux balles avaient porté ; mortellement blessé dans la région du cœur, l’ours tourna sur lui-même, puis se roula dans d’affreuses convulsions au milieu des touffes d’herbe qu’il inondait de son sang.

— Il est mort, cria sir Henri ; voici un brillant exploit !… Mais la jeune fille, étourdie par la double détonation et en proie à une émotion trop vive, sentait ses forces l’abandonner. Elle posa ses deux mains sur le bras de sir Henri, et, sa tête défaillante s’inclinant sur l’épaule du jeune chasseur, elle s’évanouit. Ses longs cheveux blonds flottaient au vent ; l’arme était tombée de sa main, et sir Henri contemplait avec complaisance son visage pâle comme la fleur de l’églantier, dont les traits immobiles et calmes semblaient exprimer autant de confiance que d’effroi.

Cet évanouissement ne dura que quelques secondes. Miss Johanna rouvrit les yeux, regarda autour d’elle, et, sentant son visage si près de celui de sir Henri, elle se rejeta vivement en arrière.

— Mon Dieu ! dit-elle d’une voix altérée, où est mon père ? où est Bill ?…

— Prenez mon bras, dit sir Henri ; venez vous asseoir au pied de cet arbre.

La jeune fille repoussa doucement le bras que lui offrait sir Henri ; elle alla se réfugier à l’ombre d’un frêne, à cent pas de l’endroit où l’ours râlait en se tordant sur l’herbe ; sir Henri l’acheva d’un coup de sa carabine tiré à bout portant. Bill cependant avait pris la fuite, emmenant avec lui les deux chevaux, et il courait à travers la forêt ; il avait fini par s’embourber sur le bord d’un des lacs, et là, se croyant menacé par l’animal qui venait d’être abattu, il criait de toutes ses forces : Un ours ! un ours !… Miss Johanna ! mon maître ! où est mon maître ?… Les chasseurs, attirés par le triple coup de feu, arrivaient de toutes parts ; M. Blumenbach ne arda pas non plus à paraître : il fut le seul qui ne rit point de la piteuse mine que faisait Bill, enfoncé dans la fange jusqu’à la ceinture et tenant toujours la bride des deux chevaux.

— Qu’y a-t-il ? lui demanda son maître…

— Un monstre, un vrai monstre ! monsieur, par là…

M. Blumenbach s’élança vers le point que Bill lui montrait du doigt. Du plus loin qu’il le vit accourir en piquant des deux, sir Henri, devinant son inquiétude, se hâta d’agiter son mouchoir en criant : Victoire ! victoire !…

— Où est ma fille ? demanda M. Blumenbach…

— Ici, mon père, répondit miss Johanna, faisant un suprême effort pour paraître calme, c’est à moi que revient l’honneur de la journée !…

— Imprudente ! lui dit son père avec un accent de reproche.

— Il n’y a jamais de danger pour qui est brave,-— répondit sir Henri. Et s’adressant à la jeune fille : — Après un pareil acte de courage, vous n’aurez plus peur d’un lumberer en colère, n’est-ce pas ?

— Chut ! reprit miss Johanna, ne me parlez jamais de cela, et ne dites plus jamais un mot de l’extravagance que vous m’avez fait commettre.

Parlant ainsi, Johanna remonta sur son cheval ; Bill, retiré de la vase par les chasseurs canadiens, venait de ramener les deux poneys confiés à sa garde. La jeune fille était sérieuse et comme attristée. Une vive rougeur colorait ses joues, d’ordinaire un peu pâles. Elle trottait auprès de son père, et l’ours, principal trophée de cette journée de chasse, était porté sur un lit de branchages par les farmers, qui se relayaient fréquemment. Sir Henri dut aussi se mettre de la partie ; dans ces pays où l’on ne connaît ni les gardes-chasse, ni les piqueurs, ni les valets de chiens, où l’on n’a pas même de meute, chacun est obligé de lever, de suivre et finalement de porter son gibier sur son dos.

— Vraiment, Johanna, dit M. Blumenbach à sa fille en considérant l’énorme bête étendue sur sa litière comme un nabab dans son palanquin, est-il possible que tu aies eu la hardiesse de faire feu sur un ours de cette taille ?

— Ah ! reprit-elle en se tournant vers sir Henri, qui faisait à ce moment l’office de porteur et semblait plier sous le fardeau, c’est maintenant que je me sens fière de mon triomphe… Voyez, mon père ! votre fille n’a-t-elle pas l’air d’une châtelaine du moyen âge qui rentre en son manoir suivie de son cortège de chevaliers ?…

— Miss Johanna, répliqua sir Henri, vous devenez fière, et vous prenez plaisir à nous voir… à vos pieds !…

La jeune fille donna un coup de cravache à son cheval et partit en avant. Elle avait hâte d’arriver à l’habitation de son père pour remettre un peu d’ordre dans sa toilette et aussi dans ses idées. II y eut ce soir-là chez le planteur un grand dîner auquel furent conviés tous ceux qui avaient pris part à la chasse ; Johanna en fit les honneurs avec beaucoup d’aisance et de dignité, comme si elle eût eu à traiter des hôtes de distinction. Les farmers canadiens, habitués à un maigre ordinaire, et qui ne connaissaient rien de la délicatesse de la cuisine européenne, mangèrent beaucoup et parlèrent peu. Ils considéraient avec une certaine admiration la jeune fille aux cheveux cendrés tressés en longues nattes, aux yeux bleus, à la peau fine et transparente, qui présidait le banquet avec des allures de reine. M. Blumenbach contemplait avec un attendrissement inquiet sa fille Johanna, la veille encore si timide et maintenant si sûre d’elle-même, et de temps à autre sir Henri levait sur elle son regard calme et fier avec un secret orgueil.

Quand la nuit fut venue et que d’épaisses ténèbres couvrirent la terre, chacun d’entre les chasseurs canadiens, reprenant son fusil, son sac à plomb et sa corne de bœuf remplie de poudre, s’engagea résolument dans la forêt pour regagner sa demeure. Il leur paraissait tout naturel de retrouver sa route à travers les grands bois et les halliers au milieu de l’obscurité la plus profonde. L’instinct les guidait ; en posant le pied sur le sol sec, humide ou pierreux, ils savaient dire au juste en quel endroit ils se trouvaient. La direction du vent leur tenait lieu de boussole, et si le temps était parfaitement calme, il leur suffisait pour s’orienter de tâter le tronc d’un arbre et de constater la présence ; de la mousse, qui indique toujours le côté du midi. Dès que le silence régna autour d’elle, Johanna, retirée dans sa chambre, essaya de se reposer des émotions de la journée ; mais elle ne put dormir que d’un sommeil agité. Il lui semblait qu’elle parcourait les bois sous les traits fantastiques d’une héroïne des contes de fées, chassant devant elle les bêtes sauvages qui se dérobaient l’une après l’autre à sa poursuite. Elle voyait sir Henri galoper à ses côtés, s’attacher à ses pas, comme si elle l’eût tenu par ce fil enchanté dont les péris se servent pour enchaîner celui qu’elles veulent retenir captif, et ils s’en allaient ainsi tous les deux dans des espaces imaginaires où tout était rayonnement et bonheur ; puis elle se sentait tomber au fond d’un abîme, et le rêve, subitement interrompu, recommençait encore. Quand la lumière du soleil montant sur l’horizon vint l’avertir qu’il était déjà tard, elle se leva inquiète et fatiguée par les songes qui avaient hanté, son cerveau surexcité. Elle se rappela son tranquille sommeil, ses douces rêveries d’autrefois, alors qu’elle vivait timide et solitaire à l’ombre du toit paternel, et elle se demanda pourquoi il ne pouvait plus en être ainsi. À ce moment, sir Henri se promenait à cheval sur le coteau faisant face à la rivière. Elle se mit à le regarder, cachée derrière les rideaux de sa fenêtre. Il lui apparut tel que son imagination le lui avait montré pendant son sommeil, plein de noblesse, hardi, fier, portant au front la marque des créatures d’élite, Elle se reprochait de n’avoir pas compris dès le premier jour la supériorité, de ce brillant gentleman, qui avait éclairé sa vie d’un rayon si lumineux ; mais cet hôte choisi que le printemps avait amené ne devait-il pas partir à l’automne, comme les oiseaux de passage qui disparaissent aux premières gelées ?… A cette pensée, Johanna se laissa tomber sur un fauteuil, et il lui sembla ressentir jusqu’au fond du cœur les atteintes cuisantes des froids de l’hiver.


IV. — LE JACK-LIGHT.

Si l’été arrivé tard et tout d’un coup dans le nord de l’Amérique comme en Russie, il s’en va rapidement aussi, et dès la fin d’août les brouillards du matin font pressentir le retour de la saison froide. À l’approche de l’automne, qui devait être pour lui le signal du départ, sir Henri Readway multipliait les excursions, les parties de chasse, les promenades sur l’eau. Cette incessante activité commençait à fatiguer M. Blumenbach ; elle l’inquiétait aussi pour sa fille : celle-ci prenait un goût de plus en plus vif à tous les genres de plaisirs qui s’offraient à elle ; il lui fallait être continuellement en scène. Partout les farmers la rencontraient parcourant la forêt avec l’intrépidité d’une amazone, et le bruit de ses exploits s’était répandu depuis les sources du Saint-John jusqu’à Frederictown. Son père, qui d’abord avait été heureux de la voir trouver quelques distractions dans cette contrée solitaire, aurait désiré la ramener à un genre de vie plus calme : il lui en voulait un peu de ce qu’elle avait rompu avec les habitudes de retraite qui convenaient à son âme éprouvée par le chagrin ; mais Johanna avait pris son essor. Même quand elle était seule avec son père, les aspirations de son esprit exalté se manifestaient par la vivacité de son langage. Chez la jeune fille destinée à passer sa vie au sein des solitudes américaines se révélaient les instincts de la femme du monde, avide de briller dans les grandes villes d’Europe. Johanna en avait parfois les désirs changeans, les velléités impétueuses et subites ; mais la tyrannie de ses petits caprices ne s’exerçait pas de la même manière sur les deux personnes qui l’approchaient le plus. Sa tendresse pour son père devenait plus ardente à mesure que son cœur se dilatait, elle savait tout obtenir de lui à force de prévenances ; vis-à-vis de sir Henri, elle agissait tout autrement : plus elle se sentait attirée vers lui, plus elle affectait de mettre sa complaisance à l’épreuve et de lui imposer ses volontés. Toutefois celui-ci était de force à tenir tête à la jeune fille la plus fantasque, et Johanna, en croyant commander, ne faisait qu’obéir à l’impulsion qu’il lui communiquait.

Un jour, ils étaient partis tous les trois pour aller pêcher dans les eaux de la rivière Saint-John ; on devait faire une collation dans un lieu frais et ombragé, quand on aurait pris beaucoup de poisson. Le lieu était bien choisi, mais l’habitant des eaux a ses caprices, lui aussi, et les lignes demeuraient immobiles au milieu du courant, sans que la plus légère oscillation du liège à demi submergé indiquât la présence d’un poisson. Le vieux Bill, qui accompagnait volontiers son maître dans ces excursions exemptes de périls, faisait judicieusement observer que l’on ne gagnerait rien à attendre plus longtemps. Quand le soleil s’élève sur l’horizon, la truite, aussi bien que la tanche paresseuse et la carpe défiante, descend au plus profond de la rivière et s’y retire pour dormir.

— Sir Henri, dit Johanna d’un ton de reproche, vous nous avez conduits dans des parages où il n’y a jamais eu de poisson.

— Miss, répliqua sir Henri, prenez patience, et donnez plus de fond à vos lignes… Le poisson va venir ; mais si vous faites du bruit, adieu la pêche !…

— Eh bien ! adieu la pêche ! repartit vivement Johanna ; mon père, quel livre avez-vous à la main ? Oh ! qu’il ferait bon lire ici à haute voix quelque belle poésie !

— Le livre que je tiens est un volume du mélancolique Wordsworth, répondit M. Blumenbach, qui se tenait paisiblement à l’écart. Je lis le joli poème de Peter Bell ; mais la lecture à haute voix m’est pénible. Si vous voulez prendre le livre, sir Henri…

Sir Henri prit le volume, et après avoir parcouru quelques lignes, Il lut cette stance :

His face was keen as the wind
That cuts along the hawthorn fence ;
Of courage you saw little there,
But, in its stead, a medley air
Of cunning and impudence.
…………
There was a hardness in his cheek,
There was a hardness in his eye [3].

En vérité, ait sir Henri en interrompant sa lecture, nous le connaissons tous, ce Peter Bell dont parle le poète, car son portrait semble fait sur nature… C’est celui de votre ancien ami, monsieur Blumenbach !

Celui-ci fit signe à sir Henri de continuer de lire ; mais Johanna s’écria : — De quel ami parlez-vous ? Ce portrait est assurément celui d’un homme méprisable et méchant !…

— Vous n’avez pas reconnu le lumberer Toby Harving ? dit en riant sir Henri.

— Oh ! de grâce ne parlons plus du maître flotteur, interrompit M. Blumenbach ; il peut reparaître d’un jour à l’autre. Déjà plusieurs lumberers ont passé par ici, se dirigeant vers les Little Falls pour y préparer les travaux de la prochaine campagne.

— Est-ce qu’on a vu Toby Harving autour des Grand Falls ? demanda Johanna.

— Non, répondit son père, mais il ne tardera pas à se montrer, à moins qu’il n’ait pris le parti de se fixer à Frederictown ou à Portland.

— Pour y élever un chantier de bois flotté et devenir un grand négociant ! ajouta sir Henri avec un sourire.

— Puisse-t-il en être ainsi ! murmura le planteur. C’est son rêve, son idéal à lui. Vous ne comprenez pas ces gens-là, sir Henri ; leurs ambitions vous semblent mesquines, ridicules même. Qu’importe ? Ils courent droit à leur but avec l’impétuosité d’un torrent, et malheur à qui veut leur barrer le chemin, ne fût-ce que par un sarcasme !

Le nom de Toby Harving avait éveillé une certaine inquiétude dans l’esprit de M. Blumenbach, et Johanna, visiblement troublée, ne songeait plus ni à la pêche, ni aux vers de Wordsworth. Sir Henri dut fermer le livre. Au désappointement d’une partie manquée se joignait l’appréhension de voir le maître flotteur apparaître un matin, plein de colère et animé par le désir de la vengeance. On replia les lignes ; la collation se fit vite et sans appétit, et l’on reprit le chemin de l’habitation. Le reste de la journée se passa assez tristement. Un souvenir menaçant s’était glissé comme un hôte importun dans le petit salon du planteur, et il y régna jusqu’au soir un silence auquel l’heure du thé vint heureusement mettre fin. Quand la lampe fut allumée, Johanna pria son père de chanter avec elle une ballade allemande d’un rhythme rapide, puis une romance plus tendre, puis un air du Freyschütz, enfin le chœur des chasseurs du même opéra, dans lequel sir Henri fit sa partie. Il y a dans l’accentuation anglaise quelque chose de guttural et d’étrange, qui donne toujours un peu envie de rire à ceux qui l’entendent. M. Blumenbach et sa fille eurent peine à garder leur sérieux pendant que sir Henri chantait, et cet accès d’hilarité fit une heureuse diversion à la tristesse qui pesait sur eux.

— Eh bien ! dit bravement sir Henri, vous voilà en belle humeur tous les deux ; j’en suis ravi !… Ce chœur, auquel j’ai eu l’imprudence de me mêler, m’a transporté dans les sombres défilés ; où le chasseur allemand prépare sa balle enchantée, et il m’est venu une idée qui en vaut bien une autre.

— Laquelle ? Demanda la jeune fille.

— Laissez-moi le temps d’achever, miss Johanna ; nous sommes, nous aussi, jde francs tireurs, et pourtant nous n’avons pas pratiqué tous les genres de chasse ; il nous en manque un, l’un des plus amusans, la chasse au jack-light [4], et je vous le propose.

— Une chasse au jack-light ! interrompit Johanna, mais cela doit avoir lieu la nuit ?

— Sans doute ; répondit sir Henri ; en pleine nuit et dans l’endroit le plus profondément obscur que BOUS pourrons trouver… C’est une chasse fantastique comme celle du Freyschütz.

— La nuit !… répéta la jeune fille.

— La nuit, répliqua sir Henri. Avez-vous peur des fantômes ?

— Non, dit Johanna ; mais la nuit appartient au génie du mal…

— Eh bien ! reprit sir Henri en s’approchant d’elle, nous aurons contre ce génie redoutable deux armes efficaces, la présence d’un ange et… nos fusils…

Telle est la puissance d’un compliment sur le cœur inexpérimenté d’une jeune fille que ces paroles banales suffirent à éloigner les craintes que ressentait Johanna. La jeune fille ne rêva plus que l’exécution immédiate de cette partie de chasse au flambeau. Dès le lendemain soir, le vieux Bill fut chargé de préparer deux bateaux, l’un destiné à porter le jack, l’autre réservé aux chasseurs. La journée avait été chaude et sombre ; quand la nuit vint, il n’y avait aucune étoile au firmament. L’obscurité la plus profonde régnait sur les eaux. M. Blumenbach et sa fille prirent place sur la première de ces deux barques, et près d’eux s,’assit Bill, qui remplissait les fonctions de rameur ; dans le second bateau s’assit sir Henri, accompagné d’un Canadien habile à manier l’aviron. Pendant plus d’une heure, les deux embarcations descendirent le courant côte à côte ; il s’agissait de choisir un lieu hanté par les chevreuils.

— Eh bien ! miss Johanna, dit sir Henri, trouvez-vous donc les ténèbres si effrayantes ?…

— Oh ! non, répliqua la jeune fille ; je me sens si bien accompagnée… J’ai mon père à mes côtés…

— Et le vieux Bill, qui est si brave ! ., Je ne sais rien de plus charmant que de descendre paisiblement à minuit le cours d’une rivière profonde et doucement rapide comme celle-ci !

— C’est vraiment délicieux, reprit la jeune fille. N’est-ce pas, mon père ? Voyez, donc ces mouches à feu qui se croisent autour de nous comme des étincelles ! c’est ravissant… Quelle bonne idée vous avez eue là, sir Henri !…

— Avouez-le, miss Johanna, répliqua sir Henri, il y a de belles choses sur cette terre canadienne, et vous ne vous en doutiez pas !… C’est que pour les comprendre et les goûter il faut venir d’un pays où l’imprévu a cessé d’exister.

— Quelle sérénité dans ces forêts pleines de ténèbres ! quel mystère sous ces dômes sombres ! ajouta-t-elle à demi-voix. Pour la première fois je comprends, moi aussi, les splendeurs d’une nuit d’été dans la solitude.

— Quand ces forêts auront cessé de couvrir le sol qui les a vues naître, dit à son tour sir Henri, quand il n’y aura plus ici que des champs, des récoltes, des maisons, des routes, des vergers, comme en Angleterre, et de hautes cheminées dont les vapeurs salissent l’horizon, il se trouvera peut-être des poètes pour chanter les beautés de la solitude, et ce sera du milieu des bruits incessans d’une cité laborieuse que leurs chants s’élèveront !… L’homme est ainsi fait ; il dédaigne ce qu’il a et regrette ce qu’il n’a plus… Mais nous tâchons de ne pas oublier le présent, et songeons à notre chasse nocturne, Puis, s’adressant à Bill : — Cessez de ramer, lui dit-il ; vous allez maintenant rebrousser chemin et remonter le courant en faisant le moins de bruit que vous pourrez. Je vous suivrai à distance avec mon bateau, et si je fais feu, vous vous arrêterez… c’est entendu !… Surtout du silence, miss Johanna !

Sir Henri alluma le jack, fixé à la proue du bateau que montaient Johanna et son père ; aussitôt le vieux Bill laissa tout doucement tomber dans l’eau ses deux rames, et il s’éloigna. Le jack brillait comme un phare. Des milliers de moucherons, de moustiques et de papillons de nuit l’entouraient de manière à lui donner l’apparence du soleil vu à travers un voile de nuages. Les deux barques, éloignées l’une de l’autre d’environ cinquante pas, s’avançaient lentement sur les eaux limpides du Saint-John, couvertes toutes les deux par les ombres que projetaient les arbres de la forêt. Tout à coup Bill cessa d’agiter ses avirons.

— Eh bien ! qu’y a-t-il ? demanda tout bas M. Blumenbach…

— Il y a… quelque chose, répondit Bill.

— Quelque chose ? dit sir Henri, qui faisait ramer en avant pour connaître la cause de ce temps d’arrêt. Quoi donc ?

— Quelque chose ou quelqu’un sur mon honneur, dit à demi-voix le vieux serviteur ; j’ai de bons yeux, monsieur.

— O mon Dieu ! s’écria la jeune fille.

— Allons donc, miss Johanna, repartit sir Henri ; vous, si brave, vous auriez peur… Tous ces pourparlers peuvent nous faire manquer l’heure propice ; ramez, Bill !

Le vieux serviteur se remit à ramer avec une précaution que la défiance augmentait encore, et le jack refléta de nouveau sa lumière dans le pur cristal des eaux. Sir Henri, appuyé sur la proue du second bateau, regardait avec attention les deux bords de la rivière. Il lui sembla voir passer une ombre qui s’enfonçait sous les arbres et marchait le long de la rive ; mais comme il s’efforçait de distinguer si cette ombre était celle d’un homme ou d’un quadrupède, il aperçut un peu plus loin la silhouette d’un chevreuil qui se tenait debout, dans l’eau jusqu’aux genoux, la tête allongée : l’animal contemplait le jack-light avec tant d’étonnement et de plaisir, qu’il semblait comme fasciné par cette lumière errante. Sir Henri eut tout le temps d’épauler solidement sa carabine et d’ajuster le chevreuil. Le coup partit ; la pauvre bête, frappée à la tête, fit un bond, s’élança hors de l’eau et essaya de fuir vers la forêt.

— A terre, à terre ! dit vivement sir Henri à l’homme qui conduisait son bateau… Puis, sautant dans la rivière, assez basse en cet endroit, il s’élança sur les pas du chevreuil, qui se débattait au milieu d’un hallier.

— Je le tiens ! s’écria-t-il d’une voix triomphante en saisissant l’animal par sa ramure… Miss Johanna, je le tiens !

— Voilà qui est au mieux, dit M. Blumenbach ; nous n’avons plus qu’à rentrer maintenant.

— Déjà, mon père ? demanda Johanna.

— Que ferions-nous ici plus longtemps ? Le coup de fusil a épouvanté les chevreuils à trois milles à la ronde ; il n’y a plus d’espoir d’en voir reparaître un seul d’ici à demain… Sais-tu qu’il est deux heures du matin ! — Tandis que M. Blumenbach mettait le pouce sur le ressort de sa montre pour la faire sonner, un cri étrange retentit du côté où s’était fait entendre la voix de sir Henri.

— Mon père ! dit Johanna en saisissant le bras de celui-ci.

— Peut-être le cri d’un lynx ou le miaulement d’un chat sauvage ; il y a des bruits si extraordinaires la nuit dans ces forêts… Holà ! sir Henri, voulez-vous que l’on vous aide à rapporter votre gibier ? — C’est singulier, murmura M. Blumenbach, qui se penchait vers le rivage, il n’a pas répondu…

— Chut ! fit Johanna ; je crois entendre des pas dans les herbes sèches… Bill, sautez à terre ; mon vieux Bill, allez voir ce qui se passe par là… Mon père, si nous allions aussi !… Bill prendrait la lanterne et nous éclairerait…

— Reste, ma fille, j’irai seul !…

— Oh ! non, non, j’aurais trop peur, reprit Johanna ; mais où est-il ? où peut-il être ? Oh ! ce cri qui m’a fait tressaillir…

La jeune fille était descendue à terre avec son père ; Bill, qui avait amarré le bateau à une racine, les précédait portant le jack. Ils marchèrent au hasard pendant cinq minutes, embarrassés dans les grandes herbes auxquelles se mêlaient des ronces entrelacées.

— Mon cher maître, dit Bill en s’arrêtant tout à coup, n’avançons pas !… La malédiction de Dieu est sur nous… Ne sentez-vous pas l’odeur de la fumée ?

— Et ne voyez-vous pas luire les flammes à travers les arbres ? ajouta Johanna. Mon père, la forêt est en feu… Où est sir Henri ? Où sommes-nous ?… Que faire ?…

La fumée s’avançait en effet comme un nuage noir au milieu de l’obscurité, et derrière cette sombre nuée courait la flamme, léchant les herbes et s’élançant en spirales le long des lianes enroulées autour des grands arbres. Subitement saisies par le feu, les feuilles se contractaient avec un crépitement sinistre. Ça et là se dressaient des chênes et des hêtres à demi consumés, pareils à des colonnes incandescentes ; ils oscillaient quelques instans sur leur base, puis roulaient avec fracas, et leurs débris jaillissaient au loin sous forme de charbons ardens. L’incendie marchait vite, aussi vite que la mer poussée par les vents du large aux marées d’équinoxe. Le feu, qui puisait un aliment dans les herbes desséchées par le soleil, s’élevait comme des vagues et ondulait en s’étendant toujours. Chassés de leurs repaires, les animaux de la forêt fuyaient comme des ombres, silencieux et frappés de terreur. Johanna, ainsi que son père et le vieux Bill, avaient dû se rapprocher de la rivière et chercher un refuge dans leur bateau : déjà des brandons de feu pleuvaient sur les eaux et s’y éteignaient avec un sifflement étrange. M. Blumenbach appela près de lui l’autre barque, celle que montait sir Henri quelques instans auparavant, et s’adressant à l’homme qui la conduisait : — Pouvons-nous retourner vers les Grand Falls ? lui demanda-t-il.

— Impossible, répondit le rameur ; l’incendie vient de ce côté ; tout est en feu par là.

En effet, tout le ciel semblait n’être dans cette direction qu’une fournaise ardente.

— Descendons la rivière, s’écria M. Blumenbach, et que Dieu nous garde !

Il enveloppa de son manteau sa fille Johanna, qui demeurait appuyée sur le bord de la barque, muette, frappée d’effroi et de stupeur. Une sueur froide perlait sur le visage pâle de la jeune fille en dépit de l’air brûlant que promenait autour d’elle le sombre nuage de fumée marchant devant les flammes. Bill faisait force de rames, ainsi que le Canadien qui conduisait l’autre bateau ; ils allaient à l’aventure, tournant le dos aux Grand Falls et à l’habitation dont le fléau dévastateur les forçait à s’éloigner. Arrivés à l’embouchure de l’un des petits affluens du Saint-John, nommé Salmon-River — la rivière du Saumon, — ils en remontèrent le cours pour y chercher un refuge, et s’arrêtèrent enfin devant un groupe de maisons habitées par des farmers. Depuis longtemps déjà il faisait jour. Les vapeurs épaisses que la brise du matin dispersait en épaisses colonnes à travers le ciel indiquaient la direction de l’incendie ; il s’étendait sur un immense espace, marchant toujours, sans trouver d’obstacle, jusqu’à ce que la rivière Saint-John vînt lui barrer le passage. Tout le triangle compris entre les Grand Falls, les Lacs aux Aigles et le cours d’eau nommé Aroostook, sur la rive droite du Saint-John, devint la proie des flammes. Bestiaux, habitations, récoltes, tout périt en quelques heures, et les farmers, surpris dans leur sommeil, échappèrent à grand’peine à la fureur de l’incendie.

Les habitans des bords de Salmon-River accueillirent avec empressement M. Blumenbach et sa fille. Ce n’était pas sans une curiosité mêlée de sympathie qu’ils considéraient la jeune miss dont ils avaient entendu vanter si souvent la grâce et l’intrépidité ; mais la pauvre Johanna n’était plus que l’ombre d’elle-même. En proie à une fièvre violente accompagnée de délire, elle ne cessait de demander à son père : Où est-il ?… Puis elle répétait en allemand : Oh ! quelle nuit charmante ! Qu’il fait bon voyager sur la rivière au milieu des ténèbres !… Heinricht Heinrich !… Au milieu des angoisses que lui faisait éprouver l’étât alarmant de sa fille, M. Blumenbach oubliait tout autre soin. Qu’était devenue son habitation ? Il l’ignorait encore. Lorsque les flammes furent complètement éteintes et le sol assez refroidi pour qu’il fut possible d’y poser le pied, Bill reçut de son maître l’ordre d’aller constater par ses yeux les désastres que l’incendie avait causés dans son domaine. Le vieux serviteur partit accompagné du rameur qui conduisait quelques jours auparavant le bateau de sir Henri Readway, et tous deux ils remontèrent la rivière Saint-John jusqu’au pied-des Grand Falls. Tout ce qui avait appartenu à M. Blumenbach était détruit, maison, cultures, arbres fruitiers. On eût dit qu’une main ennemie s’était acharnée contre cette demeure tranquille et y avait allumé le feu sur tous les points à la fois. En descendant de nouveau la rivière pour retourner vers son maître et lui rendre compte de ce qu’il venait de voir, Bill ne put résister au désir de débarquer au lieu même où sir Henri avait disparu après avoir tiré le chevreuil à la clarté du jack-light. Jamais le vieux serviteur n’eût osé mettre le pied sur cette plage fatale, s’il se fût trouvé seul ; mais la présence d’un compagnon plus hardi que lui le rendait moins poltron. Ils descendirent donc à terre et se mirent à marcher le long du rivage : tout n’était que cendres et charbons éteints aussi loin que la vue pouvait s’étendre, excepté une touffe de roseaux et de joncs entourée de flaques d’eau, et si humide que le feu avait passé par-dessus ce bouquet d’herbes aquatiques sans les entamer. Là, ils aperçurent, auprès des restes desséchés d’un chevreuil, le corps de sir Henri à demi brûlé par les flammes qui l’avaient atteint en courant. Un long couteau à manche de corne, semblable à ceux que les lumberers portent à leur ceinture, lui avait percé le cœur, et restait profondément enfoncé entre deux côtes.

Les incendies étant alors très fréquens dans ces contrées, on ne s’occupa point de rechercher la cause de celui qui venait de ravager tant de maisons, de cultures et de forêts. Chaque farmer se remit à construire sa demeure et à ensemencer ses terres avec un nouveau courage ; mais M. Blumenbach, atterré par la double catastrophe dont il venait d’être témoin, ne voulut plus rester dans ces solitudes américaines, où il avait espéré trouver la paix et le repos, il se décida donc à retourner en Europe. Johanna fut longtemps à se remettre des émotions terribles qui l’avaient assaillie dans cette nuit fatale. Les courage et l’intrépidité dont elle avait fait preuve durant ces beaux jours si vite écoulés l’abandonnèrent pour jamais : elle devint plus timide, plus craintive qu’auparavant. Le moindre bruit l’alarmait, elle avait peur de tout, et particulièrement des joies bruyantes. Son père ne lui parla jamais de la découverte que Bill avait faite sur les bords de la rivière ; la disparition de sir Henri Readway demeura toujours un mystère pour Johanna, et, quelque pénible que fût cette incertitude, elle était certainement moins cruelle que la réalité. Les quelques mois pendant lesquels la pauvre jeune fille avait joui de toute la plénitude de la vie lui semblaient un rêve délicieux dont un affreux cauchemar l’avait subitement tiré sans quelle sut pourquoi ni comment. Son père se rendait mieux compte des événemens tragiques qui le forçaient à changer encore de pays et de climat.

Un soir, à bord du navire qui le ramenait en Europe, des passagers parlaient de la difficulté et des périls auxquels s’exposent les émigrans qui défrichent les forêts américaines. — Ah ! répondit l’ancien planteur, il est plus facile d’extirper toutes les plantes sauvages d’une savane que d’arracher l’envie et la haine d’une âme basse et vile ; il est moins dangereux de marcher sur la queue d’un serpent à sonnettes que de blesser un cœur orgueilleux et sans pitié.


TH. PAVIE.

  1. Jeu de mots par lequel on traduit le monogramme U.-S., United-States, États-Unis.
  2. Villes principales de l’état du Maine.
  3. « Son visage était aigu comme le vent qui pénètre à travers la haie de néfliers sauvages ; de courage, on n’en voyait guère sur ses traits, mais en revanche un mélange de finesse et d’impudence… Il y avait de la dureté sur sa joue ; il y avait de la dureté dans son œil… »
  4. Chasse à la lanterne, ou, comme l’appellent las Canadiens français, chasse au flambeau.