Tolstoï intime/Tolstoï et Tchekov

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Serge Persky
Tolstoï intime : souvenirs, récits, propos familiers
Librairie des Annales (p. 91-92).

TOLSTOÏ ET TCHEKOF


Tchekof, l’illustre écrivain mort récemment, dont les pièces eurent un grand retentissement et portèrent à son apogée l’art théâtral russe, nous conta l’anecdote suivante :

— Savez-vous que Tolstoï qui goûte beaucoup mes nouvelles, n’aime pas mes pièces. Il prétend que je ne suis pas un dramaturge. Une chose pourtant me console…

— Laquelle ?

— Il me dit un jour : « Je trouve le théâtre de Shakespeare mauvais, mais, selon moi, le vôtre est encore pire. Shakespeare sait prendre le spectateur au collet et le conduire à un but certain, sans lui permettre de dévier. Tandis qu’avec vos héros, où va-t-on ? De la chaise longue où ils sont couchés à l’antichambre et vice-versa.

Et Tchekof, ordinairement placide et réservé, se mit à rire à gorge déployée.

— Tolstoï est la sincérité même, continua-t-il. Un jour qu’il était malade, je vins prendre de ses nouvelles. Nous parlâmes de choses et d’autres. Je l’écoutai avec ravissement. Comme je me disposais à le quitter, il me prit la main, me regarda dans les yeux et dit : — « Que vous êtes bon, mon ami ! Merci d’être venu. » Il lâcha ma main, sourit et ajouta : — « Que vous êtes bon… et que vos pièces sont mauvaises ! »