50 percents.svg

Toute la lyre/VI

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche


I Lorsque ma main frémit[modifier]

Lorsque ma main frémit si la tienne l'effleure,
Quand tu me vois pâlir, femme aux cheveux dorés,
Comme le premier jour, comme la première heure,
Rien qu'en touchant ta robe et ses plis adorés;
Quand tu vois, que les mots me manquent pour te dire
Tout ce dont tu remplis mon sein tumultueux;
Lorsqu'en me regardant tu sens que ton sourire
M'enivre par degrés et fait briller mes yeux;
Quand ma voix, sous le feu de ta douce prunelle,
Tremble en ma bouche émue, impuissante à parler,
Comme un craintif oiseau, tout à coup pris par l'aile,
Qui frissonne éperdu, sans pouvoir s'envoler;
Ô bel ange créé pour des sphères meilleures,
Dis, après tant de deuils, de désespoirs, d'ennuis,
Et tant d'amers chagrins et tant de tristes heures
Qui souvent font tes jours plus mornes que des nuits;
Oh, dis! ne sens-tu pas se lever dans ton âme
L'amour vrai, l'amour pur, adorable lueur,
L'amour, flambeau de l'homme, étoile de la femme,
Mystérieux soleil du monde intérieur!
Ne sens-tu point, dis-moi, passer sur ta paupière
Le souffle du matin, des ténèbres vainqueur?
Ne vient-il.pas des voix tout bas te dire:espère!
N'entends-tu pas un chant dans l'ombre de ton coeur?


Oh! recueille ce chant, âme blessée et fière!
Cette aube qui se lève en toi, c'est le vrai jour.
Ne crains plus rien! Dieu fit tes yeux pour la lumière,
Ton âme pour le ciel et ton coeur pour l'amour!

Regarde rayonner sur ton destin moins sombre
Ce soleil de l'amour qui pour jamais te luit,
Qui, même après la mort brille, sorti de l'ombre,
Qui n'a pas de couchant et n'aura pas de nuit!

9 novembre 1845.

II Oh! si vous existez, mon ange,[modifier]


Oh! si vous existez, mon ange, mon génie,
Qui m'emplissez le coeur d'amour et d'harmonie,
Esprit qui m'inspirez, sylphe pur qu'en rêvant
J'écoute me parler à l'oreille souvent!
Avec vos ailes d'or volez à la nuit close
Dans l'alcôve qu'embaume une senteur de rose
Vers cet être charmant que je sers à genoux
Et qui, puisqu'il est femme, est plus ange que vous!
Dites-lui, bon génie, avec votré voix douce,
A cét être si cher qui parfois me repousse,
Que, tandis que la foule a le regard sur lui,
Que son sourire émeut le théâtre ébloui,
Que tous les coeurs charmés ne sont, tant on l'admire,
Qu'un orchestre confus qui sous ses pieds soupire,
Tandis que par moments le peuple transporté
Se lève tout debout et rit à sa beauté,
Il est ailleurs une âme, éperdue, enivrée,
Qui, pour mieux recueillir son image adorée,
Se cache dans la nuit comme dans un linceul,
Et qu'admiré de tous, il est aimé d'un seul!

Février 1833

III Vois-tu, mon ange,[modifier]


Vois-tu, mon ange, il faut accepter nos douleurs.
L'amour est comme la rosée
Qui luit de mille feux et de mille couleurs
Dans lombre où l'aube l'a posée.
Rien n'est plus radieux sous le haut firmament;
De cette goutte d'eau qui. rayonne un moment
N'approchez pas vos yeux que tant de splendeur charme;
De loin, c'était un. diamant,
De près, ce n'est plus qu'une larme.

Souffrons, puisqu'il le faut. Aimons et louons Dieu!
L'amour, c'est presque toute l'âme.
Le Seigneur aime à voir brûler sous le-ciel bleu
Deux coeurs, mêlant.leur double flamme.
Il fixe sur-nous tous son oeil calme et clément,
Mais parmi ces vivants qu'il voit incessamment
Marcher, lutter, courir, récolter ce qu'ils sèment,
Dieu regarde plus doucement
Ceux qui pleurent parce qu'ils aiment!

I0 janvier 1835.

IV Ce qu'en vous voyant si belle[modifier]


Ce qu'en vous voyant si belle
Je sens d'extase et d'orgueil,
Respectueux et fidèle,
Je le dis à votre seuil.

Ce qu'en ma pensée éveille
Votre oeil si fier et si doux,
.Votre bouche-si vermeille,
Je le dis à vos genoux.

Ce que tu mets dans mon. âme,
Où toujours tu régneras,
D'amour,. d'ivresse et de flamme,
Je veux le dire en tes bras.

Décembre 1844.

V Vous m'avez éprouvé[modifier]


Vous m'avez éprouvé par toutes les épreuves,
Seigneur. J'ai bien souffert. Je suis pareil aux veuves
Qui travaillent la nuit et songent tristement;
Je n'ai point fait le mal, et j'ai le châtiment;
Mon oeuvre est difficile et ma vie est amère.
Les choses que je fais sont comme une chimère.
 
Après le dur travail et la dure saison,
J'ai vu mes ennemis marcher sur ma moisson.
Le mensonge et la haine et l'injure avec joie
Ont mâché dans leurs dents mon nom comme une proie.
J'ai tout rêvé. Le doute a lassé ma raison.
L'ardente jalousie, âcre et fatal poison,
A dans mon coeur profond, qui brûle et se déchire,
Tué la confiance et le joyeux sourire.
J'ai vu, pâle et des yeux cherchant votre horizon,
Des cercueils adorés sortir de ma maison.
J'ai pleuré comme fils, j'ai pleuré comme père,
Et je tremble souvent par où tout autre espère.

Mais je ne me plains pas, et je tombe à genoux,
Et je vous remercie, ô maître amer et doux,
Car vous avez, Dieu bon, Dieu des âmes sincères,
Mis toutes les douleurs et toutes les misères
Sur moi, sur mon coeur sombre en vos mains comprimé,
Excepté celle-là, d'aimer sans être aimé!

23 juin 1843.

VI Sais-tu ce que Dieu dit[modifier]


Sais-tu ce que Dieu dit à l'enfant qui va naître?
Quand cet humble regard s'entr'ouvre à notre jour,
Il lui dit: Va souffrir, va penser; va connaître;
Ame, perds l'innocence et rapporte l'amour! -

Oui, c'est là le secret. Oui, c'est là le mystère.
Quoi qu'on fasse, il n'est rien qu'on ne puisse blâmer,
On tombe à chaque pas qu'on fait sur cette terre,
Tout est rempli d'erreur, mais il suffit d'aimer.

Colombe, c'est l'amour qu'il faut que tu rapportes!
Après ce dur voyage, obscur, long, hasardeux,
Le ciel d'où nous venons peut nous rouvrir ses portes.
On en est sorti seul, il faut y rentrer deux.

19 juillet 1850.

VII Certe elle n'était pas femme et charmante en vain[modifier]


Certe, elle n'était pas femme et charmante en vain ;
Mais le terrestre en elle avait un air divin ;
Des flammes frissonnaient sur mes lèvres hardies ;
Elle acceptait l'amour et tous ses incendies,
Rêvait au tutoiement, se risquait pas à pas,
Ne se refusait point et ne se livrait pas ;
Sa tendre obéissance était haute et sereine ;
Elle savait se faire esclave et rester reine,
Suprême grâce ! et quoi de plus inattendu
Que d'avoir tout donné sans avoir rien perdu !
Elle était nue avec un abandon sublime
Et, couchée en un lit, semblait sur une cime.
À mesure qu'en elle entrait l'amour vainqueur,
On eût dit que le ciel lui jaillissait du coeur ; -
Elle vous caressait avec de la lumière ;
La nudité des pieds fait la marche plus fière
Chez ces êtres pétris d'idéale beauté ;
Il lui venait dans l'ombre au front une clarté
Pareille à la nocturne auréole des pôles ;
À travers les baisers, de ses blanches épaules
On croyait voir sortir deux ailes lentement ;
Son regard était bleu d'un bleu de firmament ;
Et c'était la grandeur de cette femme étrange
Qu'en cessant d'être vierge, elle devenait ange.

VIII ROMAN EN TROIS SONNETS[modifier]


I

Fille de mon portier! l'Érymanthe sonore,
Devant vous, sentirait tressaillir ses pins verts;
L'Horeb, dont le sommet étonne l'univers,
Inclinerait son cèdre altier qu'un peuple adore;

Les docteurs juifs, quittant les talmuds entr'ouverts,
Songeraient; et les grecs, dans le temple d'Aglaure
Le long duquel Platon marche en lisant des vers,
Diraient en vous voyant: Salut, déesse Aurore!

Ainsi palpiteraient les grecs et les hébreux,
Quand vous passez, les yeux baissés sous votre mante;
Ainsi frissonneraient sur l'Horeb ténébreux

Les cèdres, et les pins sur l'auguste Érymanthe;
Je ne vous cache pas que vous êtes charmante,
Je ne vous cache pas que je suis amoureux.

3 décembre.

II

Je ne vous cache pas que je suis amoureux,
Je ne vous cache pas que vous êtes charmante;
Soit; mais vous comprenez chue ce qui me tourmente,
C'est, ayant le coeur plein, d'avoir le gousset cre

ux.
On fuit le pauvre ainsi qu'on fuyait le lépreux;
Pour Tircis sans le sou Philis est peu clemente,
Et l'amant dédoré n'éblouit point l'amante;
Il sied d'être Rothschild avant d'être Saint-Preux.

N'importe, je m'obstine; et j'ai l'audace étrange
D'être pauvre et d'aimer, et je vous veux, bel ange;
Car l'ange n'est complet que lorsqu'il est déchu;
Et je vous offre, Églé, &iletière étonnée,
Tout ce qu'une âme, helas, vers l'infini tournée,
Mêle de rêverie aux rondeurs d'un fichu.

9 décembre.

III

Une étoile du ciel me parlait; cette vierge
Disait: -« O descendant crotté des Colletets,
J'ai ri de tes sonnets d'hier où tu montais
Jusqu'à la blonde Eglé, fille de ton concierge.

« Églé fait -j'en pourrais jaser, mais je me tais -
Des rêves de velours sous ses rideaux de serge.
Tu perds ton temps. Maigris, fais des vers, brûle un cierge,
Chante-la; ce sera comme si tu chantais.

Un galant sans argent est un oiseau sans aile.
Elle est trop haut pour toi. Les poètes sont fous.
Jamais tu n'atteindras jusqu'à cette donzelle. » -

Et je dis à l'étoile, à.l'étoile aux yeux doux:
-Mais vous avez cent fois raison, mademoiselle!
 Et je ferais bien mieux d'être amoureux de vous.

IO décembre.

IX CHANSON[modifier]


Il suffit de bien peu de chose
Pour troubler l'ordre des saisons

Et cet azur dont se compose
La splendeur de nos horizons;

Ma bien-aimée,,il peut suffire,
Selon des lois que Dieu connaît,
Pour perdre ou sauver un empire,
D'un enfant qui meurt ou qui naît;

Il ne faut, au milieu de Rome
Et d'un peuple qui suit un char,
Qu'un peu de fer aux mains d'un homme
Pour ôter le monde à César.

Les petites causes sans peine
Produisent des effets bien grands;
Mais le plus hardi capitaine,
Mais le plus hautain des tyrans,

Mît-il en flamme Europe, Asie,
Troublât-il la terre et la mer,
N'ôtera pas sa fantaisie
Au doux rêveur qui veut aimer!.

17 mai 1846.

X HERMINA[modifier]


J'atteignais l'âge austère où l'on est fort en thème,
Où l'on cherche, enivré d'on ne sait quel parfum,
Afin de pouvoir dire éperdument: Je t'aime!
Quelqu'un.

J'entrais dans ma treizième année. Ô féuilles vertes!
Jardins! croissance obscùre et douce du printemps!
Et j'aimais Hermina, dans l'ombre. Elle avait, certes,
Huit ans.

Parfois, bien qu'elle fût à jouer occupée,
J'allais, muet, m'asseoir près d'elle, avec ferveur
Et je la regardais regarder sa poupée,
Rêveur.

Il est une heure étrange où l'on sent l'âme naître.
Un jour, j'eus comme un chant d'aurore au fond du coeur.
Soit, pensai-je! Avançons, parlons, c'est l'instant d'être
Vainqueur.
 
Je pris un air profond, et jelui dis: -Minette,
Unissons nos destins. Je demande ta main. -
Elle me répondit par cette pichenette:
-Gamin!

22 juin 1878.

XI Oh! la femme et l'amo ur!


Oh! la femme et l'amour! inventions maudites!
Il n'est de gens heureux que les hermaphrodites!
Que nous dit-on que Dieu doit nous punir un jour?
Le diable, c'est la femme, et l'enfer, c'est l'amour!
O rage! être jaloux! surveiller une belle,
L'épier, et toujours laisser pendre sur elle
L'heure où l'on ne vient pas, mais où l'on peut venir!
Se rider par le front, par le coeur rajeunir!
Compter ses cheveux gris! faire mille sots rôles!
Voir reluire autour d'elle un tas de jeunes drôles!
N'oser rien accorder, n'oser rien refuser!
Être heureux pour un signe et fou pour un baiser!
Porter les éventails durant les promenades!
La suivre en se cachant entre les colonnades!
Oh! que l'homme amoureux est un triste animal!
Puis la rupture, hélas! qui se ressoude mal,
Le raccommodement, la querelle, la brouille,
Sur l'amour qui vieillit épaississent leur rouille!
Ou, si l'on aime encor, le soir, pour son péché,
Mordu de jalousie, errant, effarouché,
On va grincer des dents parmi les sérénades;
Ou bien on la conduit, parée, aux pasquinades
Pour la faire manger par les regards d'autrui!
Puis les petites voix: -Vous êtes aujourd'hui
Biên maussade! -(On enrage!) -Oh non! ma souveraine!
- Conduisez-moi ce soir au jardin de la reine!

Et puis un doux sourire, et puis la trahison!
Je n'en veux plus! adieu l'amour! j'ai ma raison!
C'est vil! c'est dégradant! c'est affreux! c'est infâme!
Je ne veux de ma vie approcher d'une femme!

Que diriez-vous si Pierre en ces mots vous parlait:
- C'est un malheur de voir, car le monde est fort laid.
Les lunettes parfois grossissent fort les choses.
Les yeux craignent le froid, le chaud, les amauroses,
Les fraîcheurs, les amours trop vifs ou trop rassis,
Sans compter l'ophtalmie et la trichiasis.
Si quelqu'un, dans un duel pour des filles qu'on lorgne,
Vous crève un oeil, cela suffit pour qu'on soit borgne.
L'oignon vous fait pleurer, et quand il fait du vent,
La poussière dans l'oeil vous éntre fort souvent;
Pour peu qu'on boive un coup, on s'expose à voir double.
Un trop grand jour vous blesse, un trop faible vous trouble;
Voir clair est un péril étrange et sérieux.
Fort bien: je vais me faire arracher les deux yeux!

XII J'étais le songeur qui pense[modifier]


J'étais le songeur qui pense,
Elle était l'oiseau qui fuit
Je l'adorais en silence,
Elle m'aimait à grand bruit.
Quand dans quelque haute sphère
Je croyais planer ,vainqueur,
Je l'entendais en bas faire
Du vacarme dans mon coeur.

Mais je reprenais mon songe
Et je l'adorais toujours,
Crédule au divin mensonge
Des roses et des amours.

Les profondeurs constellées,
L'aube, la lune qui naît,
Amour, me semblaient mêlées
Aux rubans de son bonnet.

Dieu pour moi; sont-ce des fables?
Avait mis dans sa beauté
Tous les frissons ineffables
De l'abîme volupté. -'

Je rêvais un ciel étrange
Pour notre éternel hymen.
-Qu'êtes-vous? criais-je; un ange?
Moi! disait-elle, un gamin.


Je sentais, ame saisie
Dans les cieux par un pinson,
S'effeuiller ma poésie
Que becquetait sa chanson.
 
Elle me disait: -Écoute,
C'est mal, tu me dis vous! fi! -
Et la main se donnait toute
Quand le gant m'aurait suffi.

Me casser pour elle un membre,
C'était mon désir parfois.
Un jour je vins dans sa chambre,
Nous devions aller au bois,

Je comptais la voir bien mise,
Chaste comme l'orient;
Elle m'ouvrit en chemise,
Moi tout rouge,-elle riant.

Je ne savais que lui dire,
Et je fus contraint d'oser;
Je ne voulais qu'un sourire,
Il fallut prendre un baiser.

Et ma passion discrète
S'évanouit sans retour;
C'est ainsi que l'amourette
Mit à la porte l'amour.

12 avril 1855.

XIII L'AMOUR VIENT EN LISANT CHANSON


Madeleine
Et moi, lisions près du feu
Cette histoire: « En Aquitaine,
« Un page aimait une reine...
« Le père était duc, d'Athène,
« Cordon bleu. -»

-Sois ma. femme!. -
Lui disais-je. Oh! charmant jeu!
Amour! dans mon coeur, madame,
Votre céil voyait une flamme;
Moi, je voyais dans votre âme
Le ciel bleu.

Doux mystère!
Mots furtifs! timide aveu!
Le livre aidant, j'osai plaire.
Mais le bonhomme de père
S'écria plein de colère:
Ventrebleu!

Ce tapage
Effraya la belle un peu.
Mais nous tournâmes la page;
Malgré son mince équipage,
La reine épousa le page;

Conte bleu.

L'hirondelle
Nous dit bonjour, puis adieu.
Hélas! l'amour vient comme elle,
Et comme elle, à tire d'ailé,
Il s'enfuit, l'amour fidèle,
Oiseau bleu.

22 novembre 1853.

XIV Elle vit[modifier]


Elle vit que j'étais en train de lire Homère.
Mes yeux étaient remplis de l'immense chimère
D'Achille, et des combats que j'entendais, hennir.
-Qu'est-ce que tu fais là,? Veux-tu-bien t'en venir!
Dit-elle; mais tu n'es qu'une bête! et la preuve,
C'est que tu ne vois pas que j'ai ma robe neuve.
Nous allons à Verrière, et nous y mangerons
De ces fraises qu'on trouve avec les liserons.
Vous serez sage. Ah çà! pas, de vilaines choses.
Figure-toi qu'on dit que c'est tout plein de roses!
Tu choisis bien ton temps pour lire un vieux bouquin! -

Je me levai, je mis ma veste de nankin; ,
Et Suzon m'emmena, foulant sous sa bottine
Lemnos, Egialée et la roche Erythine.

13 août 1859.

XV Vous ne la fuyez pas, oiseaux,[modifier]


Vous ne la fuyez pas, oiseaux, petits farouches,
Car elle est votre soeur dans ce monde âpre et vain,
 
Elle a pour ce qui sort des âmes et des. bouches
Votre dégoût divin.

Elle semble un rayon qui ploierait sous de l'ombre.
On se dit en voyant ce nimbe, ce parfum,
Cette grâce au milieu de nos laideurs sans nombre:
Peut-elle aimer quelqu'un?

Oh! comme parmi vous elle marche, l'altière!
Elle dédaigne, esprit ailé, le ver qui fuit,
Et, lyre, la rumeur, et, souffle, la matière,
Et, lumière, la nuit.

Quand, seuls, au fond des bois nous nous perdons ensemble,
Je lui dis: j'aime! avec mon regard le plus doux,
Elle répond: je hais. Et, voyant que je tremble,
Elle ajoute: Pas vous.

2 juillet.

XVI COMMENCEMENT D'UNE ILLUSION[modifier]


Il pleut ; la brume est épaissie ;
Voici novembre et ses rougeurs,
Et l'hiver, effroyable scie
Que Dieu nous fait, à nous songeurs.

L'abeille errait, l'aube était large,
L'oiseau jetait de petits cris,
Les moucherons sonnaient la charge
À l'assaut des rosiers fleuris.

C'était charmant. Adieu ces fêtes,
Adieu la joie, adieu l'été !
Adieu le tumulte des têtes
Dans le rire et dans la clarté !

Adieu les bois où le vent lutte,
Où Jean, dénicheur de moineaux,
Jouait aussi bien de la flûte
Qu'un grec de l'île de Tinos !

Il faut rentrer dans la grand'ville
Qu'Alceste laissait à Henri ;
Où la foule encor serait vile
Si Voltaire n'avait pas ri.

Noir Paris ! tas de pierres morne
Qui, sans Molière et Rabelais,
Ne serait encor qu'une borne
Portant la chaîne des palais !


Il faut rentrer au labyrinthe
Des pas, des carrefours, des moeurs,
Où l'on sent une sombre crainte
Dans l'immensité des rumeurs.

Je regarderai ma voisine
Puisque je n'ai plus d'autre fleur !
Sa vitre vague où se dessine
Son profil, divin de pâleur,

Son réchaud où s'enfle la crème,
Sa voix qui dit encor maman,
Gare ! c'est le seuil d'un poème,
C'est presque le bord d'un roman.

Ma voisine est une ouvrière,
Au front de neige, aux dents d'émail,
Qu'on voit tous les soirs en prière
Et tous les matins au travail.

Cet ange ignore que j'existe,
Et, laissant errer son oeil noir,
Sans le savoir me rend très triste
Et très joyeux sans le vouloir.

Elle est propre, douce, fidèle,
Et tient de Dieu, qui la bénit,
Des simplicités d'hirondelle
Qui ne sait que bâtir son nid.

4 novembre.

XVII TRUMEAU[modifier]


Ô bonheur d'être aimé! Félicité suprême!
Berger, rends grâce aux Dieux! on te désiré! on t'aime!
O berger! Vesper luit, ce bel astre éclatant.
Ta maîtresse est là-bas qui brûle et qui t'attend.
Traverse la forêt, traverse la clairière,
 
Cours et chante à grand bruit ta chanson la plus fière,
Chante et passe gaîment, et laisse au fond des bois
La triste nymphe Écho se plaindre à demi-voix.

16 juillet 1840.

XVIII TOUTE LA VIE D'UN COEUR[modifier]


1817 ADOLESCENCE

J'allais au Luxembourg rêver, ô temps lointain,
Dès l'aurore, et j'étais moi-même le matin:
Les nids dialoguaient tout bas, et les allées,
Désertes, étaient d'ombre et de soleil mêlées;
J'étais pensif, j'étais profond, j'étais niais,
Comme je regardais et comme j'épiais!
Qui? La Vénus, l'Hébé, la nymphe chasseresse.
Je sentais du printemps l'invisible caresse.
Je guettais l'inconnu. J'errais. Quel curieux
Que Chérubin en qui s'éveille Des Grieux!
O femme! mystère!"être ignoré qu'on encense!
Parfois j'étais obscène à force d'innocence.
Mon regard violait la vague nudité
Des déesses, debout sous les feuilles l'été;
Je contemplais de loin ces rondeurs peu vêtues,
Et j'étais amoureux de toutes les statues;
Et j'en ai mis plus d'une en colère, je crois.
Les audaces dans l'ombre égalent les effrois,
Et, hardi comme un page et tremblant comme un lièvre,
Oubliant latin, grec, algèbre, ayant la fièvre
Qui résiste aux Bezouts et brave les Restauts,
Je restais là stupide au bas des piédestaux,
Comme si j'attendais que le vent sous quelque arbre
Soulevât les jupons d'une Diane en marbre.

10 septembre 1873.

Sur l'impériale d'un omnibus.



1820

Printemps. Mai le décrète, et c'est officiel.
L'amour, cet enfer bleu très ressemblant au ciel,
Emplit l'azur, les champs, les prés, les fleurs, les herbes;
Dans les hautes forêts lascives et superbes

L'innocente nature épanouit son coeur
Simple, immense, insulté. par le merle moqueur.
La volonté d'aimer régné, surnaturelle,
Partout. -Comme on s'adore et comme on se querelle!
Les papillons, lâchés dans le bois ingénu,
Font avec le premier bouton de fleur venu
Des infidélités aux roses, leurs amantes;
On entend murmurer les colères charmantes,
Et tous les grands courroux des belles s'apaiser
Dans le chuchotement auguste du baiser.
O but profond des cieux, la vie universelle!
Comme, afin que tout soit solide, tout chancelle!
Comme tout cède afin que tout dure! ô rayons!
L'idylle en souriant dit au gouffre: Essayons!
Et'le gouffre obéit; et la mer sombre adore.
Le germe éclot, le nid chante, l'azur se dore;
L'éternelle indulgence au fond du firmament
Rêve; et les doux fichus s'envolént vaguement.

10 avril 1875.

1833 A J...

Puisque le gai printemps revient danser et rire,
Puisque le doux Horace et que le, doux Zéphyre
M'attendent au milieu des prés et des buissons,
L'un avec des parfums, l'autre avec des chansons,
Puisque la terre en fleurs semble un tapis de Perse,
Puisque le vent murmure et dans l'azur dis

perse
La brume -et la nuée en flottants archipels,
Il me plaît de répondre à ces profonds appels,
Il me plaît de rôder dans les molles prairies,
Entraînant avec moi l'essaim des rêveries
Et la strophe qui vole au-dessus de mon front;
Tant que sous le ciel bleu les âmes aimeront,
Tant qu'avril, ce brodeur, avec l'herbe et les roses
Et les feuilles, créera toutes sortes de choses
Charmantes, et que Dieu, des monts, des airs, des eaux,
Fera de grands palais pour les petits oiseaux,
Tant que l'aube éclora dans cette ombre où nous sommes,
Les songes tourneront sur la tête des hommes,
Et les penseurs seront attendris dans les bois.
Les frais halliers sont pleins de pudeurs aux abois,
Femmes, oiseaux, tout cède et les baisers se mêlent,
Les adorations vaguement se querellent,
L'eau soupire, le lys s'ouvre, le firmament
Rayonne, et, si tu veux, je serai ton amant.

4 mai. 1835

PROMENADE

Je t'adore. Soyons deux heureux. Viens t'asseoir
Dans une ombre qui soit un peu semblable au soir.
Marchons bien doucement. Sois pensive. Sois lasse.
Profitons du moment où personne ne passe;
Entrons dans le hallier, cachés par les blés mûrs.

Que ne puis-je élever brusquement quatre murs
Ici, dans ce coin chaste, et d'un coup de baguette!
La nature est un oeil invisible qui guette;
Glissons-nous; le silence entend; défions-nous
Du bruit que fait-une âme embrassant deux genoux,
Car, moi, je ne suis pas autre chose qu'une âme;
Mais une âme peut prendre en sa serre

une femme,
Et l'emporter, et. faire un bruit mystérieux
Delionne-sur terre ou d'aigle dans les cieux.

Tu grondes. -Un baiser! -Jamais! -Je le dérobe.
Tu dis c'est mal! -Et j'ôte une épingle à ta robe;
L'amour aime les yeux fâchés de la pudeur,
Et rien n'est plus charmant qu'un paradis boudeur.
C'est vrai, belle, depuis que, les blanches épaules
Dé Galatée ont pris la fuite sous les saules,
Et que Marot a vu, sans être trop puni,
Un doux sourire faire éclore un doux nenni,
Une gloire ineffable est à l'amour mêlée.
La femme est. de son trop de puissance accablée;
Vaincue, elle se sait maîtresse; elle nous plaît;
Comme c'est ravissant d'avoir ce qu'on voulait,
Et de sentir beaucoup de reproches se taire!
Comme une rougeur vague après l'heureux mystère
Enivre, et comme on sent le prix d'une faveur
Que veut presque, reprendre un silence rêveur!
Reprendré? Non; pourquoi? Donner encor?'Peut-être.

Cachons-nous. Une branche a remué. C'est traître.
On devinait qu'Eschyle avait, un rendez-vous
Avec Mégaryllis, la farouche aux yeux doux,
Et qu'elle se laissait dire de tendres choses,
Quand les feuilles tremblaient au bois des lauriers-roses.

12 juillet 1874-1840

MAI

Je ne laisserai pas se faner les pervenches
Sans aller écouter ce qu'on dit sous les branches,

Et sans guetter, parmi les rameaux infinis,
La conversation des feuilles et des nids;
Il n'est qu'un dieu, l'amour; avril est son prophète;
Je me supposerai convive de la

fête
Que le pinson chanteur donne au pluvier doré;
Je fuirai de la ville et je m'envolerai,
Car l'âme du poëte est une vagabondé,
Dans les ravins où mai plein de roses abonde;
Là les papillons blancs et les papillons bleus,
Ainsi que le divin se mêle au fabuleux,
Vont et viennent, croisant leurs essors, joyeux, lestes,
Si bien qu'on les prendrait pour des lueurs célestes;
Là jasent les oiseaux, se cherchant, s'évitant;
Là Margot vient quand c'est Glycère qu'on attend;
L'idéal démasqué montre ses pieds d'argile;
On trouve Rabelais ,où l'on cherchait Virgile.
O jeunesse! ô seins nus des femmes dans les bois!
Oh! quelle vaste idylle et que de sombres voix!
Comme tout le hallier, plein d'invisibles mondes,
Rit dans le clair-obscur des églogues profondes!
J'aime la vision de ces réalités;
La vie aux yeux sereins luit de tous les côtés;
La chanson des forêts est d'-une douceur telle
Que, si Phébus l'entend, quand, rêveur, il dételle
Ses chevaux las. souvent au point de haleter,
Il s'arrête, et fait signe aux Muses d'écouter.

6 mai 1847

Tu vols un homme ayant un projet sous les cieux,
Mes voeux n'ont plus de frein, je suis ambitieux,
J'ai résolu d'avoir un dimanche superbe,
Et mon plan, c'est d'aller nous étendre sur l'herbe.
Je couve ce dessein, je fais cet opéra.
Et nous serons autant de couples qu'on voudra.
Nous chercherons un lieu désert, une chapelle,
Un burg ne sachant plus le nom dont il s'appelle,
N'ayant plus pour baron que le merle siffleur,
Qui soit tout en ruine et qui soit tout en fleur,

D'affreux murs, noirs dans l'ombre, absolument farouches;
Là les bouches auront des bontés pour les bouches;
C'est mon programme. Il est un arbuste gourmand
Dont la feuille est d'un tour si frais et si charmant
Qu'on en faisait jadis une couronne aux verres;
Il orne les vieux murs d'alcôves peu sévères;
C'est par lui qu'un logis qui s'écroule est complet;
Belle, ce tapissier des masures me plaît.
Viens, nous serons heureux, et pour auxiliaires,
 
Ô belle, nous aurons les dieux, les chants, les lierres.
Le mois de mai fera son devoir; Dieu clément
Le veut; on entendra chuchoter vaguement
Des profondeurs d'oiseaux sous des épaisseurs d'arbres;
On se parlera bas; les seins seront des marbres,
Non les coeurs; on aura quelque ami pour témoin,
Sans empêcher pourtant qu'il aille un peu plus loin.

26 mai.

XIX L'amour n'est plus[modifier]


L'amour n'est plus l'antique et menteur Cupido,
L'enfant débile et nu qu'aveuglait un bandeau.;
C'est un fier cavalier, la visière baissée,
Qui brise et foule aux pieds la Haine terrassée;

C'est le vainqueur armé du sort sombre et jaloux.
Madame, il est puissant quand il combat pour vous,
Au-dessus de son front quand il vous voit sans voiles
Planer, belle âme ailée, au milieu des étoiles,

O rayonnant esprit! rayonnante beauté!
Il est fort; il abat, d'un bras plus irrité,
L'envie, impur démon qui jusqu'à vous se traîne;

Il triomphe; et, rempli d'une fierté sereine,
Tour à tour il regarde, avec un oeil joyeux,
Le monstre sous ses pieds, et l'ange dans les cieux.

29 décembre 1843.

XX Or nous cueillions ensemble[modifier]


Or nous cueillions ensemble la pervenche.

Je soupirais, je crois qu'elle rêvait.
Ma joue à peine avait un blond duvet.
Elle avait mis son jupon du dimanche;
Je le baissais chaque fois qu'une branche
Le relevait.

Et nous cueillions ensemble la pervenche.

Le diable est fin, mais nous sommes bien sots.
Elle s'assit sous de charmants berceaux

Près d'un. ruisseau qui dans l'herbe s'épanche;
Et vous chantiez dans votre gaîté franche, -
Petits oiseaux.

Et nous cueillions ensemble la pervenche.

Le paradis pourtant m'était échu.
En ce moment, un bouc au pied fourchu
Passe et me dit: Penche-toi. Je me penche.
Anges du ciel! je vis sa gorge blanche
Sous son fichu!

Et nous cueillions ensemble la pervenche.


J'étais bien jeune et j'avais peur d'oser.
Elle me dit: Viens donc te reposer
Sous mon ombrelle, et me donna du mariche
Un petit coup, et je pris ma revanche
Par un baiser.

Et nous cueillions ensemble la pervenche.

20 septembre 1854.

XXI Il était une fois un caporal[modifier]


Il était une fois un caporal cipaye,
Pauvre diable; et n'ayant ni pitance, ni paye.
C'était à Jagrenat. Un soir il pénétra
Dans la grande pagode où la déesse Intra
Reluit, monstre incrusté d'escarboucles sans nombre.
Il grimpa sur l'idole, et lui vola dans l'ombre
Un beau caillou brillant qui faisait l'oeil du front.
La nuit l'avait fait brave et la peur le fit prompt;
Il s'enfuit, emportant l'objet. Le triste hère
Attacha le caillou, ne sachant trop qu'en faire,
Au pommeau de son sabre avec un fil d'archal;
Puis il se pavanait, fier comme un maréchal.
Un jour enfin, étant ivre entre les plus ivres,
A je ne sais quel juif il le vendit six livres..

Voilà ce que c'était que ton premier amant.

Le caillou du soldat était un diamant;
L'hébreu qui l'achetait était un lapidaire.
0 Vénus de Milo, Phébus du Belvédère,
 
Vous n'étiez rien qu'un marbre informe, jusqu'au temps
Où le sculpteur vous prit sous ses doigts palpitants,
Et vous tira du bloc, nus, rayonnants, sans voiles,
Et vous mit dans l'Olympe au milieu des étoiles!
Ainsi, des noires mains du lapidaire obscur,
Avec mille éclairs d'or et de pourpre et d'azur,


Sortit le diamant, taillé, poli, splendide,
Magnifique, et si beau que son maître sordide
Le vendit à son tour quatre ou cinq millions.
C'était un de ces juifs, hideux tabellions,
Qui vendraient le printemps, la rosée et les astres,
Pour un mulet ployant sous sa charge de piastres.

Voilà ce que c'était que ton deuxième amant.

Aujourd'hui, contemplé par tous avidement,
Pur, superbé, admiré par la foule qui passe,
Et posé sur un front devant qui tout s'efface,
Le merveilleux caillou, rare et divin trésor,
Brille au plus haut fleuron d'une couronne d'or.
Son doux rayonnement dissipe l'ombre noire;
Et, le voyant reluire à ce sommet de gloire,
L'oeil croit voir resplendir l'éternel diamant,
L'éclatant Sirius dans le bleu firmament!
Léa! brille à jamais à ce sublime faîte!

Le troisième est un roi, c'est-à-dire un poète.

Le premier te vola, le second te vendit.
L'un fut un goujat vil, et l'autre un juif maudit.
Madame, le troisième, esprit noble, âme éprise,
Seul vous a méritée et seul vous a comprise.

1 février 1845.

XXII Un coup de vent passa,[modifier]


Un coup de vent passa, souffle leste et charmant
Qui fit tourbillonner les jupes follement.
Je la savais ailée, étoilée, azurée,
Je l'adorais; mon âme allait dans l'empyrée
A sa suite. Oh! l'amour, c'est tout; le reste est vain.
Je ne supposais pas que cet être divin
Qui m'emportait rêveur si loin de la matière
Eût des jambes; soudain je vis sa jarretière;

Et cela me choqua: -Quoi! me dis-je, elle aussi!
Je la contemple, ému, tremblant,. brûlant, transi,
Et je vois de la chair où j'adorais une âme!
Soit. Le songe est fini. Ce n'est donc qu'une femme
Qui marche sur la terre, et se retrousse au vent!
Et je fus amoureux bien plus qu'auparavant.

XXIII QUINZE-VINGT[modifier]


Noùs étions seuls dans l'ombre et l'extase suprême.
Elle disait: je t'aime! -et je disais je t'aime!
Elle disait: toujours!, et je disais: toujours!
Elle ajoutait: nos coeurs sont époux; nos amours
Vaincront la destinée, et rien ne me tourmente,
Étant, toi le plus fort et moi la plus aimante.
Et moi, je reprenais: la ville est sombre, vois.
La sagesse serait de vivre dans les bois.
Elle me répondait: vivons-y, soyons sages.

Si vous voulez savoir le chiffre de nos âges,
Elle quinze, et moi vingt: à nous deux nous faisions
Un aveugle, et nos Yeux étaient pleins de rayons

13 juin 1855.

XXIV J'ai toujours redouté[modifier]


J'ai toujours redouté d'aborder une femme.
Risquer le coeur est grave autant que risquer l'âme.
La femme est le dessus de ce gouffre, l'amour.
Quel piège! et comment dire aux déesses: bonjour?
On salue, et la belle observe; on est nu-tête;
Rêve-t-elle? on a peur. Rit-elle? on a l'air bête.
On est Platon de peur de sembler Rabelais.
Donc je vous adorais, madame, et je tremblais.
C'est convenable, mais c'est inepte. Et, timide,
Soucieux de Circé, préoccupé d'Armide,
J'étais ambitieux, immobile et prudent,
Et j'avais l'air d'un arbre imbécile attendant
 
Qu'une étoile s'envole et vienne sur ses branches.
D'autres que moi pourtant, fats aux allures franches,
Hardis, vous saluaient, et, pleins d'enivrements,
Entraient en pourparlers avec vos yeux charmants,
Et leurs fronts s'inclinaient devant votre sourire;
J'étais comme un niais qui se laisse proscrire;
Si bien qu'un jour, tant pis, mon coeur se résolut,
Je me dis: il est temps de faire mon salut,
Et je vous abordai, chapeau bas...

XXV Qu'est-ce que cette année[modifier]


Qu'est-ce que cette année emporte sur son aile?
Je ne suis pas moins tendre et tu n'es pas moins belle.
Nos dèux coeurs en dix ans n'ont pas vieilli d'un jour.
Va, ne fais pas au temps de plainte et de reproche.
A mesure qu'il fuit, du ciel il nous rapproche,
Sans nous éloigner de l'amour.

31 décembre 1842.

XXVI DANS UN VIEUX CLOÎTRE


Alors elle me dit: Pourquoi n'avez-vous pas
Parlé plus tôt? Et moi je répondis tout bas:
-Mais que voulais-tu donc que je te demandasse! -
Tutoyer une étoile est une douce audace,
Même avec l'imparfait du subjonctif. Déjà
Elle avait fort rougi; ce qui fait qu'on songea,
Le désir dans mon âme et la peur dans la sienne,
A se réfugier dans cette église ancienne
Où nous voilà, priant tous deux, dans le saint lieu,
Elle Marie, un ange, et moi l'Amour, un dieu.

XXVII J'avais dans ma mansarde[modifier]


J'avais dans ma mansarde un buste de Platon,
-Ou d'Euclide -un vieux marbre ayant barbe au menton,
Et dans l'oeil. un regard tout.blanc, fixe et morose;
Or ce buste devint amoureux d'une rose.
Qu'au temps où des amours je gazouillais l'argot,
J'avais gaîment cueillie au corset de Margot;
La rose auprès du buste ornait ma cheminée;
Et le buste disait: ô douce fleur fanée,
Si j'étais homme et toi femme, quels bons moments!
Et comme nous ferions une paire d'amants!
La rose répondait: ô le plus beau des marbres,
Si nous étions oiseaux, nous irions sous les arbres,
Et dans les verts rameaux tout pénétrés de jour,
Nous bâtirions un nid où chanterait l'amour!

Je tire de ceci deux maximes fort justes
Ne point s'exagérer la sagesse des bustes,
Eussent-ils l'oeil d'Euclide et le nez de Platon,
Et cueillir, quand. on peut, des fleurs sur Margoton.

Nuit du 13 au 14 janvier 1859.

XXVIII VIRGILE DANS L'OMBRE


Je chante Lycoris si Gallus le désire;
Je ferai faire un peigne en corail à Corcyre
Pour peigner les cheveux divins d'Amaryllis;
Cymodoce, ayant plus de roses et de lys.
Sur son sein que n'en a le printemps dans la plaine,
Chloé sachant comment s'y'prendre avec Silène
Pour lui faire chanter l'Olympe et le ciel bleu,
Et pour faire sortir de l'ivrogne le dieu,
Néera toute nue ayant dompté le faune,
Flore étant belle à mettre en fuite Tisiphone,
Je mettrai dans des vers que l'avenir lira
Cymodoce, Chloé, Flore, et vous, Nééra.

XXIX Oui, je suis le regard[modifier]


Oui, je suis le regard et vous êtes l'étoile.
Je contemple. et vous rayonnez!
Je suis la barque errante et vous êtes la voile.
Je dérive et vous m'entraînez!
 
Près de vous qui brillez je marche triste et sombre,
Car le jour radieux touche aux nuits sans clarté,
Et comme après le corps vient l'ombre
L'amour pensif suit la beauté.

XXX N'est-ce pas, mon amour,[modifier]


N'est-ce pas, mon amour, que la nuit est bien lente
Quand on est au lit seule et qu'on ne peut dormir?
On entend palpiter la pendule tremblante,
Et dehors les clochers d'heure en heure gémir.

L'esprit flotte éveillé dans les rêves sans nombre.
On n'a pas, dans cette ombre où manque tout soleil,
Le sommeil pour vous faire oublier la nuit sombre,
Ni l'amour pour vous faire oublier le sommeil.

8 septembre 1844.

XXXI Je ne viens pas vous voir[modifier]


Je ne viens pas vous voir le jour; voici pourquoi:
C'est que toutes les nuits, madame, je vous voi.
Au réveil je me dis: elle est sévère et bonne,
Douce et rebelle tour à tour;
Prends garde; elle pourrait te refuser le jour
Ce que la nuit elle te donne.

XXXII L'heure sonne.[modifier]


L'heure sonne. Un jour va naître.
Le nuage erre au zénith;
La barque est sous ta fenêtre;
L'hirondelle est dans son nid;
Dans ton âme qu'il féconde
L'amour veille nuit et jour... -
Laisse fuir la barque et l'onde!
Ne laisse pas fuir l'amour.

À nos coeurs qui se désolent
Les heures parlent parfois,
Quand dans l'ombre elles s'envolent
De quelque église des bois.
Les pires et les meilleures
Sur nous passent tour à tour... -
Ange! laisse fuir les heures!
Ne laisse pas fuir l'amour.

Est-il une chose au monde
Qui ne tremble à quelque vent?
Le nuage est comme l'onde,
Clair parfois, sombre souvent.
Il s'en va! triste voyage,
Sans but, sans port; sans retour...
Oh! laissé fuir le nuage!
Ne laisse pas fuir l'amour.


L'onde, la nuée et l'heure,
Tout passe, et nous. pleurons tous!
Qu'une chose en nous demeure
Quand tout change autour de nous!
L'oiseau quitte à tire-d'aile
Son doux nid, sa vieille tour...
Oh! laisse fuir l'hirondelle!
Ne laisse pas fuir l'amour.

28 juin 1844.

XXXIII À DEUX SOEURS


Belles, vous passez, pures toutes deux;
Que vous fait ce monde ingrat et hideux?
Vous êtes deux. soeurs, vous êtes deux vierges;
Comme sur l'autel s'allument les cierges,
Vos âmes ont mis leur flamme à vos fronts;
Belles, je voudrais voir sur vos bras ronds,
Sur votre poitrine et sur votre hanche,
S'entr'ouvrir les plis de la gaze blanche;
Belles, je voudrais voir votre sein nu,
Votre pied charmant, pudique, ingénu,
Et je voudrais voir vos épaules, belles,
Pour chercher la place où furent les ailes.

V. H., 17 mars 1873.

XXXIV UN JOUR QU'ELLE M'AVAIT DIT:[modifier]


Oh! mes yeux sont à vous. Ils sont, je le proclame,
Audacieux,
Car leur regard parfois monte jusqu'à votre âme
Ou jusqu'aux cieux!

Gardez-les. Je vous donne, ô grand coeur que j'admire
Dans vos douleurs,
Leur langage secret, leur flamme, et leur sourire
Avec leurs pleurs.

A vous tout droit sur eux! le droit doux et suprême
De les charmer,
Le droit de les ouvrir,, et, quand vous voudrez même,
De les fermer!

20 mars 1845.

X XXV NI VEA NON FRIGIDA


Elle prouve que la blancheur
N'ôte à la femme
Aucune ivresse, aucun bonheur,
Aucune flamme;

Qu'en avril les coeurs sont enclins
Aux tendres choses,
Et que les bois profonds sont pleins
D'apothéoses;

Qu'une belle fait en tout lieu
Son doux manège,
Et que l'on peut être de feu,
Étant de neige.

5 avril.

XXXVI À MADAME LA PRINCESSE SOPHIE GALITZINE[modifier]


Mon vers se hâte et vole à celle qui l'appelle.
Elle fait de bien loin rêver mon coeur charmé.
Quand l'esprit est si grand, l'âme doit être belle.
Si c'est un tel bonheur d'être compris par elle,
Que serait-ce donc d'être aimé?

XXXVII À MADAME J.



Âme, statue, esprit, Vénus,
Belle des belles,
Celui qui. verrait vos pieds nus
Verrait des ailes.

À travers vos traits radieux
Luit l'espérance;
Déesse, vous. ayez des dieux
La transparence.

Comme eux, vous avez le front pur,
La blancheur fière,
Et dans le fond de votre azur
Une lumière.
Pas un de nous, fils de la nuit,
Qui ne vous sente
Dans l'ombre où tout s'évanouit,
Éblouissante!

Vous ràyonnez sous la beauté;
C'est votre voile.
Vous êtes un marbre, habité
Par une étoile.

4 avril. Paris.
 

XXXVIII Je ne sais pas pourquoi


Je ne sais pas pourquoi les femmes
Font tant de façons pour montrer
Ce côté charmant de leurs âmes
Qui permet de les adorer.

Elles ont la honte divine
D'être belles, et d'entraîner
L'homme au but que leur coeur devine
Et refuse de deviner.

La beauté, céleste et sereine,
Sait tomber en restant debout,
Sait être esclave en restant reine,
Et sait tout prendre en donnant tout.

Au fond, elles sont peu méchantes.
L'amour est la chanson des nids;
Femme, en la commençant tu chantes,
Quitte à pleurer quand tu finis.

Car toute joie arrive aux larmes.
O toi que j'aime à deux genoux,
Qu'importe! Espérons! tu me charmes,
Et le printemps est avec nous.

Viens, ne crains rien; l'aube est vermeille,
Le ciel est bleu, les bois sont sourds.
Tout bas, au bon Dieu,. dans l'oreille,
Je raconterai nos amours.

28 mai.

XXXIX PENDANT QU'ELLE DORT


Je dirais à l'abeille: accours, mouche vermeille,
Viens, elle dort, bourdonne autour de son chevet!
Si l'abeille
Me suivait.

Je dirais à la rose: embaume quelque chose
Pour elle, pour ta soeur qui rêve et qui se tait!
Si la rose
M'écoutait.

Je dirais à l'étoile: Astre, à travers son voile
Jette un rayon au coeur que mon coeur attendait!
Si l'étoile
M'entendait.

Je dirais au ciel bleu: sur la terre tout change.
Cieux, laissez-nous entrer aux éternels palais!
Si, mon ange,
Tu voulais!

31 mai 1874.

XL LA FORÊT[modifier]


De quoi parlait le vent? De quoi tremblaient les branches?
Etait-ce, en ce doux mois des nids et des pervenches,
Parce que les oiseaux couraient dans les glaïeuls,
Ou parce qu'elle et moi nous étions là tout seuls?
Elle hésitait. Pourquoi? Soleil, azur, rosées,
Aurore! Nous tâchions d'aller, pleins de pensées,
Elle vers la campagne et moi vers la forêt.
Chacun de son côté tirait l'autre, et, discret,
Je la suivais d'abord, puis, à son tour docile,
Elle venait, ainsi qu'autrefois en Sicile
Faisaient Flore et Moschus, Théocrite et Lydé.
Comme elle ne m'avait jamais rien accordé,
Je riais, car le mieux c'est de tâcher de rire
Lorsqu'on veut prendre une âme et qu'on ne sait que dire;
J'étais le plus heureux des hommes, je souffrais.
Que la mousse est épaisse au fond des antres frais!
Par instants un éclair jaillissait de notre âme;
Elle balbutiait: Monsieur... et moi: Madame.
Et nous restions pensifs, muets, vaincus, vainqueurs,
Après cette clarté faite dans nos deux coeurs.
Une source disait des choses sous un saule;
Je n'avais encor vu qu'un peu de son épaule,
Je ne sais plus comment et je ne sais plus où;
Oh! le profond printemps, comme cela rend fou!
L'audace des moineaux sous les feuilles obscures,
Les papillons, l'abeille en quête, les piqûres,


Les soupirs, ressemblaient à de vagues essais,
Et j'avais peur, sentant que je m'enhardissais.
Il est certain que c'est une action étrange
D'errer dans l'ombre au point de cesser d'être un ange,
 
Et que l'herbe était douce, et qu'il est fabuleux
D'oser presser le. bras d'une femme aux yeux bleus.
Nous nous sentions glisser vaguement sur la pente
De l'idylle où l'amour traître et divin serpente,
Et qui mène, à travers on ne sait quel jardin,
Souvent à l'enfer, mais en passant par l'éden.
Le printemps laisse faire, il permet, rien ne bouge.
Nous marchions, elle était rose, et devenait rouge,
Et je ne. savais rien, tremblant de mon succès,
Sinon qu'elle pensait à ce que je pensais.
Pâle, je prononçais des noms, Béatrix, Dante;
Sa guimpe s'entr'ouvrait, et ma prunelle ardente
Brillait, car l'amoureux contient un curieux.
Viens! dis-je... -Et pourquoi pas, ô bois mystérieux?

3 avril 1874.

XLI CHANSON[modifier]


Le prince de Joinville
En mer s'en est allé.
Sa femme sur la ville
Jette un oeil désolé.
Le prince de Joinville
En mer s'en est allé.

Oh! dit-elle,
Hirondelle,
Qui t'en vas au pays, à mon pays chéri!
Tu diras à ma soeur, tu diras à ma tante,
Que dans ce pays-ci je ne suis pas contente,
Je n'ai plus mon soleil, je n'ai pas mon mari.

Le prince de Joinville
En mer s'en est allé.
Sa femme sur la ville
Jette un oeil désolé.
Le prince de Joinville.
En mer s'en est allé.

Oh! dit-elle,
Hirondelle,
Tu diras que les bois sont morts et dépouillés,
Que Joinville aime trop la Méditerranée.

Je l'attends, je suis seule, il pleut toute l'année,
Et les murs des maisons sont toujours tou

t mouillés.
Le prince de Joinville
En mer s'en est allé.
Sa femme sur'la ville
Jette un oeil désolé.
Le prince de Joinville
En mer s'en est allé.

Oh! dit-elle,
Hirondellè,
Tu diras que j'ai froid, que les étés sont courts,
Que Paris est tout noir, et puis mille autres choses.
Le premier mai, ma soeur, au lieu de voir des roses,
Je vois des gens très laids qui font de longs discours.
Le prince de Joinville
En mer s'en est allé.
Sa femme sur la ville
Jette un oeil désolé.
Le prince de Joinville
En mer s'en est allé.

XLII J'étais un lycéen honnête;[modifier]


J'étais un lycéen honnête;
Denise avait l'oeil hasardeux;
Elle était belle et j'étais bête;
Nous faisions un conte à nous deux.

Ainsi que la belle Fosseuse,
Elle riait des imprudents;
L'huître en perles est connaisseuse,
C'est pourquoi j'admirais ses dents.

Un jour elle me dit: farouche!
Et m'offrit un baiser moqueur.
Je pris le baiser sur ma bouche
Et sentis la morsure au coeur.

9 avril 1855.

XLIII FURENS FOEMINA[modifier]


- Oui, dit-elle, je suis jalouse de Flora!
Alors elle frappa du pied, gronda, pleura,
Eut des regards pareils au ciel quand il éclaire,
Fut terrible, et je vis une femme en colère;
Je n'avais pas eu d'elle encore un seul baiser,
J'espérai. Faut-il pas à la fin s'apaiser?
Il n'est point de courroux qui ne prenne la fuite.
Plus.le nuage est noir, plus l'azur revient vite.
Je l'admirais, couvant on ne sait quel dessein.
Elle ne voyait pas que je voyais son sein
Presque nu, la colère étant inattentive;
Les hommes sont friands de volupté furtive,
Nous sommes les voleurs des appas mal cachés;
L'hiatus d'un fichu sourit, plein de péchés;
Une belle irritée est encor notre proie;
Rêveurs, nous caressons celle qui nous foudroie;
Tout à coup elle vit mon regard. -Insolent!
Dit-elle. Et je repris: -Que votre bras est blanc!
- Non. -Vos yeux sont le ciel! ton sein est un prodige!
- Il me tutoie! -Hélas, je t'aime! répondis-je.
- Jamais! -Viens! -Oh! le monstre! -

Et ce que je conquis
Dans ce charmant accès de fureur, fut exquis.

21 juin 1878.

XLIV Cela la désennuie;[modifier]


Cela la désennuie; elle vit toute seule;
Elle est pauvre et travaille; elle n'est pas bégueule;
Elle échange de loin, et pour se reposer,
Un regard, et parfois, de la main, un baiser,
Avec un voisin, seul aussi dans sa mansarde;
Et c'est étrange comme un baiser qu'on hasarde
Sait son chemin, et comme il a ce don vainqueur
De partir de la bouche et d'arriver au coeur.
Pourtant est-ce qu'elle aime? Elle n'en est pas sûre.
Un baiser qui gaîment visite une masure,
Cela dore toujours un peu l'humble plafond.
Les songes, quand ce sont les pauvres qui les font,

Sont riches, et remplis de choses ineffables.
Ovide et ses romans, La Fontaine et ses-fables,
Ne sont rien à côté d'un cerveau de vingt ans
Qui fermente, et le coeur d'une fille, au printemps,
Crée un ciel, trouve un monde, et dépasse en chimère
Le bon Pilpay, le bon Perrault, le bon Homère.

La chimère suffit, on s'attarde à rêver
Un dieu dans. ce jeune homme, on ne sait quel lever
D'étoile, en un grenier vaguement apparue,
Et l'on ne pense pas à traverser la rue;
Elle n'est pas Agnès, et lui n'est pas Platon;
Et peut-être jamais ne se parlera-t-on.
Car l'amour ébauché quelquefois. se -prolonge
Dans la nuée au point de finir par un songe,
Et souvent, au moment où l'on croyait tenir
Une espérance, on voit que c'est un souvenir.

V. H. novembre 1872.

XLV CHANSON DE CELLE QUI N'A PAS PARLÉ[modifier]


L'énigme ne dit pas son mot.
Les flèches d'or ont des piqûres
Dont on ne parle pas tout haut.
Souvent, sous les branches obscures,

Plus d'un tendre oiseau se perdit.
Vous m'avez souvent dit: je t'aime.!
Et je ne vous l'ai jamais dit.
Vous prodiguiez le cri suprême,

Je refusais l'aveu profond.
Le lac bleu sous la lune rêve
Et, muet, dans la nuit se fond;
L'eau se tait quand -l'astre se lève.

L'avez-vous donc trouvé mauvais?
En se taisant le coeur se creuse.
Et, quand vous étiez là, j'avais
Le doux tremblement d'être heureuse.

Vous parliez trop, moi pas assez.
L'amour commence par de l'ombre;
 
Les nids du grand jour sont blessés,
Les choses ont leur pudeur sombre.


Aujourd'hui -comme, au vent du soir,
L'arbre tristement se balance! -
Vous me quittez, n'ayant pu voir
Mon âme à travers mon silence.

Soit. Nous allons nous séparer.
- Oh! comme la forêt soupire! -
Demain qui me verra pleurer
Peut-être vous verra sourire.

Ce doux mot, qu'il faut effacer,
- Je t'aime -aujourd'hui me déchire;
Vous le disiez sans le penser,
Moi, je le pensais sans le dire.

26 septembre 1875.

XLVI Ô toi d'où me vient ma pensée[modifier]


Ô toi d'où me vient ma pensée,
Sois fière devant le Seigneur!
Relève ta tête abaissée,
O toi d'où me vient mon bonheur!

Quand je traverse cette lieue
Qui nous sépare au sein des nuits,
Ta patrie étoilée et bleue
Rayonne à mes yeux éblouis!

C'est l'heure où cent lampes en flammes
Brillent aux célestes plafonds!
L'heure où les astres et les âmes
Échangent des regards profonds!

Je sonde alors ta destinée.
Je songe à toi, qui viens des cieux,
A toi, grande âme emprisonnée,
A toi, grand coeur mystérieux!

Noble femme, reine asservie,
Je rêve à ce sort envieux
Qui met tant d'ombre dans ta vie,
Tant de lumière dans tes yeux!

Moi, je te connais tout entière
Et je te contemple. à genoux;
Mais autour de tant de lumière,
Pourquoi tant d'ombre, ô sort jaloux?


Dieu lui donna tout, hors l'aumône
Qu'il fait à tous dans sa bonté;
Le ciel qui lui devait un trône
Lui refusa la liberté!

Oui,;ton aile que le bocage
Et l'air libre appellent en vain,
Se brise.aux barreaux d'une cage,
Pauvré grande âme, oiseau divin!

Bel ange, un joug te tient captive,
Cent préjugés sont ta prison,
Et ton attitude pensive,
Hélas, attriste ta maison.

Tu te sens prise par le monde
Qui t'épie, injuste et mauvais..
Dans ton amertume profonde

Souvent tu dis: si je pouvais!
Mais l'amour en secret te donne
Ce qu'il a de pur et de beau,
Et son invisible couronne,
Et son invisible flambeau!

Flambeau qui se cache à l'envie,
Qui luit, splendide et clandestin,
Et qui n'éclaire de la vie
Que l'intérieur du destin!

L'amour te donne, ô douce femme,
Ces plaisirs où rien n'est amer,
Et ces regards où toute l'âme
Apparaît dans un seul éclair!


Et le sourire! et la caresse!.
L'entretien furtif et charmant,
Et la mélancolique ivresse
D'un ineffable épanchement!

Et les traits chéris d'un visage,
Ombre qu'on aime et qui vous suit,
Qu'on voit le jour dans le nuage,
Qu'on voit dans les rêves la nuit!
 
L'amour, dont nos coeurs sont les urnes,
Te donne tous ses doux tourments,
Les longs adieux aux seuils nocturnes,
Les longs regrets des courts moments!
Et les extases solitaires
Quand tous deux nous nous asseyons
Sous les rameaux pleins de mystères
Au fond des bois pleins de rayons!
Purs transports que la foule ignore,
Et qui font qu'on a d'heureux jours
Tant qu'on peut espérer encore
Ce dont on se souvient toujours!
Va, sèche ton bel oeil qui pleure, -
Ton sort n'est pas déshérité.
Ta part est encor la meilleure,
Ne te plains pas, ô ma beauté!
Ce qui manque est bien peu de chose
Quand on est au printemps vermeil,
Et quand on vit comme la rose
De parfums; d'ombre et de soleil!

Laisse donc, ô ma douce muse,
Sans le regretter un seul jour,
Ce que le destin te refuse
Pour ce que te donne l'amour!

25 octobre 1844.

XLVII DANSE EN ROND


Fanny vint danser en rond
Le dimanche au buis béni.
- Les garçons en chasse vont;
Les filles disent nenni.
Elle a l'aube sur le front;
Le hâle m'a tout bruni.
- Les garçons en pêche vont;
Les filles disent nenni.

Je l'adore nuit et jour,
Et je n'ai jamais fini.
- Les garçons vont au labour;
Les filles disent nenni:

Un rossignol chante au fond
De mon vieux coeur rajeuni.
- Les garçons aux vignes vont;
Les filles disent nenni.
Grands arbres du bois profond,
Serai-je aimé de Fanny?
- Les garçons en guerre vont;
Les filles disent nenni:

J'ai deux ormeaux dans ma cour;
L'un dit: non, l'autre dit: si!
- Les garçons vont à l'amour;
Les filles, y vont aussi.

Guernesey, 17 juin 1857.

XLVIII Oh! dis, te souviens-tu[modifier]


Oh! dis, te souviens-tu de cet heureux dimanche?
-Neuf juin! -Sur les rideaux de mousseline blanche
Le soleil dessinait l'ombre des vitres d'or.

Il te nommait son bien, sa beauté, son trésor.
Tu songeais dans ses bras. Heures trop tôt passées!
Oh! comme vous mêliez vos âmes, vos pensées!
Dehors tout rayonnait, tout rayonnait en vous,
Et vos ravissements faisaient le ciel jaloux.
Tes yeux rêveurs brillaient, pleins d'un vague sourire.
Aux instants où les coeurs se parlent sans rien dire,
Il voyait s'éclairer de pudeur et d'amour,
Comme une eau qui reflète un ciel d'ombre et de jour,
Ton visage pensif, tour à-tour pâle et rose;
Et souvent il sentait, ô la divine chose!
Dans ce doux abandon, des anges seul connu,
Se poser sur son pied ton pied charmant et nu.

25 juin 1844.

XLIX Garde à jamais[modifier]


Garde à jamais dans ta mémoire,
Garde toujours
Le beau roman, la belle histoire
De nos amours!

Moi, je veux que rien ne s'émousse.
Pourquoi finir?
J'aime la joie amère et. douce
Du souvenir.

Oui, je vois tout dans ma pensee,
Tout à la fois!
La trace par ton pied laissée
Au fond des bois,

Les champs, les pelouses qui cachent
Nos verts sentiers,
Et ta robe blanche où s'attachent
Les églantiers,

Comme si ces fleurs amoureuses
Disaient tout bas:
-Te voilà! nous sommes heureuses.
Ne t'en va pas!

Je vois la profonde ramée
Du bois charmant
Où nous rêvions, toi, bien-aimée,
Moi, bien-aimant!


Donc puisqu'en moi j'ai cette flamme,
Il faut aussi
Que ton âme ait comme mon âme
Ce doux souci!

Rappelle-toi nos bois tranquilles,
Nos bois du roi!
Rappelle-toi nos frais. asiles!
Rappelle-toi

L'herbe épaisse, la roche austère,
L'antre ignoré,
Temple de joie et de mystère,
Sombre et sacré,

Où du refus tendre et farouche
J'étais vainqueur!
Où ma bouche cherchait ta bouche,
Ton coeur mon coeur!

Rappelle-toi, ma bien-aimée,
Nos doux combats,
Et les mots que. la voix pâmée
N'achevait pas!

Là, cachés au milieu des roses,
Dans un beau lieu,
Contemplés par toutes les choses
Qu'a faites Dieu,

Purs témoins qui sans haine et comme
S'y conformant,
Regardent le bonheur de l'homme

Paisiblement,

Nous aimions! tandis qu'onde pure,
Bois embaumés,
Grotte en fleurs, tout dans la nature
Disait: aimez!

Car c'est la loi! tout vit! tout aime!
Aime! il le faut!
Voilà ce qu'à tout moment sème
La main d'en haut!
Dieu dans la nature affaissée
A mis le jour,
Et plus qu'une grande pensée, -
Un grand amour!

Viens! la saison n'est pas finie.
L'été renaît.
Cherchons la grotte rajeunie,
Qui nous connaît!

Là, le soir, à l'heure où tout penche,
Où Dieu bénit,
Où la feuille baise la branche,
L'aile le nid,

Tous ces objets saints qui nous virent
Dans nos beaux jours
Et qui, tout palpitants, soupirent'
Dè nos amours,

Tous les hôtes de l'antre sombre
Pensifs et doux,
 
Avant de s'endormir, dans l'ombre,
Parlent de nous!


Là, le rouge-gorge et la grive,
D'herbe couverts,
Le liseron et dans l'eau vive
Les cressons verts,

La mouche aux ailes d'or qui passe,
L'onde et le vent,
Chuchotent sans cesse à voix basse
Ton nom charmant!

Jour et nuit, au soir, à l'aurore,
A tous moments,
Entre eux ils redisent encore
Nos doux serments!

Viens dans l'antre où nous les jurâmes
Nous reposer!
Viens! nous échangerons nos âmes
Dans un baiser!

5 juillet 1844.

L Ah çà mais! quelle idée as-tu,[modifier]


-Ah çà mais! quelle idée as-tu, capricieuse,
De vouloir qu'à cette heure où, sous la verte yeuse,
L'herbe s'offre à nos pas dans le bois attiédi,
Je te parle d'Eylau, d'Essling et de Lodi!
Parlons de notre amour et non de la bataille.
Oui, nos aïeux régnaient par la guerre, et leur taille
Était haute, et mon père était un des géants;
Et nous, s'il faut demain braver les flots béants,
Et subir les cieux noirs après les jours prospères,
Nous, les fils, nous ferons comme faisaient nos pères;
Nous combattrons comme eux, dût-on être engloutis,
Avec un coeur égal et des bras plus petits;
Et le monde entendra notre clairon sonore;
Mais aujourd'hui je t'aime et tu m'aimes; l'aurore
Emplit les champs, emplit les cieux, emplit nos coeurs;
Les moineaux aisément sont d'Horace moqueurs
Lorsqu'il a près de lui Barine émue et rose
Et qu'il passe son temps à parler d'autre chose.

Vais-je donc étonner ces prés,ces bois, ces eaux,
Par un homme ayant moins d'esprit que les oiseaux?
C'est pour le jeune amour que les, forêts sont faites.
Belle, ne me rends pas ridicule aux fauvettes.
Sois clémente, et comprends qu'en de si charmants lieux
C'est plutôt aux enfants qu'on pense qu'aux aïeux.
Veux-tu fâcher les fleurs par nos façons moroses?
Veux-tu nous mettre mal avec toutes ces roses?
Si j'ai dit que je suis discret; je te trompais.
Belle, ici, tout est joie, accord, silence, paix;


Les champs et les vallons sont des choses calmées.
Vois ces grottes où rit l'ondine aux mains palmées,
Vois ces halliers qu'un dieu mystérieux bénit;
La branche n'a qu'un but, c'est de cacher un nid;
C'est l'amour qui ravit les rossignols, doux chantres;
Les poursuites" d'amants-aboutissent aux antres;
La nature n'est qu'une alcôve; et c'est Vénus
Dont on distingue au fond de l'ombre les seins nus;
Janvier part, floréal accourt; le dialogue
De l'hiver qui bougonne avec la vive églogue
Tourne en querelle, et l'air est plein d'un vague chant
Qui fait que la beauté n'a point le coeur méchant.
Les arbres ont besoin, belles, de-votre rire;
Une joie espiègle est mêlée au zéphyre;
La pomme d'Eve aux mains de Galatée atteint
Virgile; et tout serait manqué, maussade, éteint,
Si Chloé, que les nids couvrent de gais murmures,
Ne barbouillait le vieux Silène avec des mûres;
Et, si Phyllis entre eux n'était comme un démon,
Ménalque ne saurait que dire à Palémon.
-Aime, et baigne en chantant tes pieds nus dans la source;
Les rires étouffés, belle, sont la ressource
Des taillis ténébreux et des coeurs palpitants.
O profondeur sauvage et fraîche du printemps!
On entend alterner des flûtes sous les chênes.
Quel est -le maître? Éros. Et quelles sont les chaînes?
Les rayons, les parfums, lés soupirs, les chansons,
Et l'entrelacement des fleurs dans les buissons.
Cette nature au flanc sacré n'est pas contente
Si vous êtes "chez elle et que rien ne vous tente.
Belle, vois cette idylle immense, l'horizon;
Vois la-fougère et l'herbe et ses bancs de gazon;
Crois-tu que de cette ombre; et de ce. paysage
Il sorte le conseil insensé d'être sage;;
D'être froid; de ne point s'approcher de trop près,
D'être sourd aux instincts, d'être aveugle aux attraits,
De refuser d'entrer dans l'amour, douce école,


Et de substituer Wagram, Jemmape, Arcole,
Les révolutions, la patrie en péril,
 
Et la rauque bataille, au tendre hymen d'avril?
Belle, ayons pour affaire unique l'arrivée
Du premier souffle tiède échauffant la couvée,
L'éclosion du lys des étangs, les rameaux
Où le nid et le vent jasent à demi-mots,
La pénétration du soleil dans les feuilles,
Le clair-obscur des eaux, le bouquet que tu cueilles,
Le parfum qui te plaît, la clarté que tu vois,
L'herbe et l'ombre, et l'amour, mélodie à deux voix.
Ici, Pan cherche Astrée et Faune guette Flore.
Ne mêlons pas la guerre à toute cette aurore,
A moins que ce ne soit la guerre des baisers.
Soyons des coeurs ardents l'un par l'autre apaisés.
Aimons. Le. mois de mai, c'est la saison lucide.
Kléber pas plus qu'Ajax, Marceau pas plus qu'Alcide,
N'ont que faire en ces champs pleins de molles faveurs
Où le printemps chuchote au fond des bois rêveurs;
Car Homère ne peut qu'effarer Théocrite;
Moschus craint l'épopée avec le glaive écrite,
Et le groupe dansant et chantant des bergers
Fuit devant le divin Achille aux pieds légers. -
Alors elle me dit dans la saison des roses:

-Ami, ne croyez pas que j'écoute ces choses;
Je ne vous en veux pas; je sais que c'est ainsi
Qu'on parle à sa maîtresse, à son esclave aussi;
Oui, l'aube au fond des bois ébauche un frais sourire,
Le doux avril accourt avec un bruit de lyre;
Les oiseaux sur qui rien ne pèse sont contents;
Oui, ce qui doit emplir nos coeurs, c'est le printemps,
C'est l'idylle, c'est Flore et Maïa, c'est Astrée,
C'est l'éden; c'est aussi la tristesse sacrée.
Toutes les fleurs ont beau me fêter à l'envi,
Je songe au noir clocher de Strasbourg asservi,


Et je vois à travers l'églogue pleine d'ombre
Au fond de l'horizon la grande flèche sombre.
Ah! parlez-moi de guerre! Où sont les fiers défis?
Penser à ses aïeux, c'est penser à ses fils.
C'est pour faire un héros qu'il est beau d'être femme;
Tâchons de repriser aux cieux quelque vieille âme;
Scellons un grand hymen! Je vous aime pourtant;
Mais, dans cet obscur bois farouche et palpitant,
C'est l'indignation, non l'amour, qui me dompte;
On n'a pas de pudeur quand on a de la honte;
Je le dis, mon pays est ma seule rougeur,
Je ne veux d'un baiser que s'il crée un vengeur!

LI À UNE IMMORTELLE[modifier]


Quoi! vous, gloire, auréole, éblouissement, grâce,
Vous qui ne passez pas, vous craignez ce qui passe?
Comment! vous la beauté céleste, vous craignez,
Déesse, la beauté d'en bas! Vous qui régnez,
Vous redoutez l'éclat éphémère de celles
Qu'avril jette et qui sont comme ses étincelles,
Qui, comme la verveine ét la sauge et le thym,
Naissent dans la lueur fuyante du matin,
Embaument un moment les prés et les charmilles,
Et qui durent autant que l'aube, étant ses filles?
Vous, jalouse! de qui? vous, troublée! -et pourquoi?
Le jour sans nuit, c'est vous; l'amour sans fin, c'est toi.
Qui peut-elle envier, celle que tout envie?
Qui donc détrônerait du trône de la vie
La beauté? Qui pourrait saisir ce diamant,
Vénus, et l'arracher du front du firmament?
Sois calme en ton azur. Que t'importe, à toi, flamme,
Clarté, splendeur, toujours présente. comme une âme,
A toi l'enchantement. de l'abîme vermeil;
Faite pour le baiser éternel du soleil,
Qu'un rayon en passant sur une fleur se pose?
L'étoile au fond des cieux n'a pas peur de la rose.

Champs-Élysées, 7 juillet 1874.

LII Horace,[modifier]


Horace, et toi, vieux La Fontaine,
Vous avez dit: Il est un jour
Où le coeur qui palpite à peine
Sent comme une chanson lointaine -
Mourir la -joie et fuir l'amour. -

Ô poètes, l'amour réclame
Quand vous dites: Nous n'aimons plus,
Nous pleurons, nous n'avons plus d'âme,
Nous cachons dans nôs coeurs, sans flamme
Cupidon goutteux et perclus. -

Le temps d'aimer jamais rie passe,
Non, jamais le coeur n'est fermé.
 
Hélas! vieux Jean, ce qui s'efface,
Ce qui s'en va, mon doux Horace,
C'est le temps où l'on est aimé.

8 mars 1849.

LIII CHANSON



LE PÈRE
Bon empereur, vous êtes maître
Du grenadier et du sapeur,
Et quand vous regardez leur guêtre
Les soldats d'Austerlitz ont peur.

Bon empereur, vous êtes l'homme
Qu'on appelle Napoléon.
Vous êtes un César pour Rome,
Un héros pour le Panthéon.

Tout vous cède; la renommée
Est partout votre avant-coureur.
Vous êtes général d'armée!
Je viens à vous, bon empereur.

Ma fille au vieux Thibaut préfère
Le plus jeune de mes neveux.
Vous qui pouvez tout, daignez faire
Qu'elle aime celui que je veux.


L'EMPEREUR
Ami, j'ai gagné cent batailles,
J'ai pris cent villes. Tout me sert!
J'ai constellé de mes mitrailles
Les pyramides du désert.

J'ai brisé des rois centenaires
Et j'ai fait rois mes compagnons.
Le Dieu d'en haut a ses tonnerres,
Moi, Dieu d'en bas, j'ai mes canons.

Je puis rajeunir et refondre
L'Europe, vieux monde épuisé.

Un de ces jours je prendrai Londre.
Tout cela. n'est pas malaisé.

Mais la difficulté suprême;
Plus haute que remparts et tours,
C'est de faire qu'une fille aime
Autre chose que ses amours.

22 mai 1846.

LIV À force de rêver[modifier]


À force de rêver et de voir dans la plaine
Une fille aux yeux bleus aller à la fontaine,
Gad s'aperçut un jour qu'il était amourëux.
Plus de sommeil. Où fuir ce souci douloureux?
Il voulut. s'en guérir, mais tout fut inutile.
Triste, il alla s'asseoir aux portes de la ville,
Et, voyant un vieillard qui passait, il lui dit:
- A mon aide, seigneur! -Le vieillard l'entendit,
Et vint. C'était un homme à longue barbe grise.
Les palmiers frissonnaient au souffle de la brise;
Le soleil se couchait dans le désert poudreux.
- Qu'as-tu? dit le vieillard. -Je suis très malheureux,
Dit Gad, puis il reprit: -Hélas! j'aime une femme.

- J'avais, dit le vieillard, ce mal cuisant dans` l'âme
Quand j'étais un jeune homme aux yeux clairs et brillants
Comme toi. Maintenant mes cheveux sont tout blancs,
Mon front tremble, mon ceil s'éteint, l'âge me glace;
Et pour moi tout est sombre, et chaque jour qui passe
Est de la nuit qui tombe, et, sans air, sans soutien,
Je souffre, et c'est mon mal de n'avoir plus le tien.

14 août 1846.

LV LES PÉRIPÉTIES DE L'IDYLLE[modifier]


Vous voulez bien venir avec moi dans les bois
Cueillir des fleurs, chercher l'ombre, écouter des voix,
Méditer, des lueurs épier le passage,
 
À la condition que je serai très sage.
Et je vous obéis. Pourtant dans ce hallier
Le vent me semble avec les branches familier,
Le papillon souhaite un calice et le trouve,
La rose est nue, et l'herbe est tendre, et le lys prouve
Qu'on montre sa blancheur sans perdre sa vertu,
Et les petits oiseaux tout bas se disent tu.
Faisons comme eux. Veux-tu? Non. Voulez-vous, Madame?
Tu souris.

Le printemps est un épithalame;
La feuille est un rideau, la source est un soupir;
Cupidon vient dans l'herbe agreste se tapir
Et rit de voir les fous le chercher dans les villes.
Les alcôves de pourpre et d'or sont laides, viles
Et pauvres à côté du lit profond des fleurs.
Comme ils riraient de moi, les gais merles siffleurs,
Si je n'abusais pas un peu des solitudes!
Essayons. Ah! tu prends de graves attitudes.
J'ai tort; pardonne-moi. Ces bois sont pleins d'ébats
Mystérieux. Veux-tu nous adorer tout bas?


Veux-tu que ma caresse inquiète ne fasse
Pas plus de bruit qu'un pli d'une onde qui s'efface,
Et que je sois heureux prudemment, de façon
Que ces bois, en sentant passer. ce doux frisson,
Pensent, sans devenir pour cela plus farouches,
Que ce sont deux baisers envolés de deux bouches,
Perdus par des amants au hasard-dans les prés,
Qui se sont en flottant dans l'azur rencontrés,
Et, que ces deux baisers, sans maître, espèces d'âmes,
Courent, libres, joyeux, dansants, comme deux flammes,
L'un après l'autre, et font l'amour au fond des bois?
Veux-tu l'idylle ainsi? Non. Eh bien, fais ton choix.
Que veux-tu? Tu réponds: Manger, j'ai faim.

Tu règnes.
Je te sers. Le repas est frugal. Des châtaignes,
Du miel, et quelques fruits sur des feuilles posés,
Suffisent à l'amour, vorace de baisers.
Cette voracité te déplaît, On regarde,
Me dis-tu, des passants écoutent! Prenez garde,
Monsieur, aux paysans rusés et curieux.
Soyez un amoureux du genre sérieux.
Est-ce que vous croyez que les dieux de l'Olympe
Chiffonnaient un jupon, taquinaient une guimpe?
-Oui, d'abord. -Qu'ils manquaient aux déesses? -Un peu.
Ensuite, je suis homme et je ne suis pas dieu.
-Taisez-vous. -Je me tais. Mais voilà que tu chantes!


Ah! -que les femmes sônt charmantes et méchantes!
Pour me faire tenir tranquille, tu te mets
A rire comme rit l'aube sur les sommets,
Et tu jettes au vent ta belle voix sonore.
Tu dis: soyons muets, il faut qu'on nous ignore,
Qu'on ne soupçonne pas quelqu'un dans ce ravin...
Et te voilà faisant un vacarme divin!

Tu fais sortir là-bas des gens de leur chaumière;
Je veux de l'ombre, toi, tu veux de la lumière;
Je voulais des soupirs, toi, tu veux des chansons.
Belle, un baiser! -Jamais. Paix, Monsieur. Finissons.

J'obéis.

Mais pourquoi m'entraînes-tu toi-même
Dans plus d'ombre, et pourquoi murmures-tu: Je t'aime!
O femmes!

Résister et céder, c'est la loi.
Peut-on du mois de mai faire un meilleur emploi
Que de s'aimer, et l'ombre a-t-elle une autre affaire
Que l'hymen de celûi que la beauté préfère
Avec celle que l'âme a choisie? O forêts!
Tu chuchotes encor: Sois sage! Tu voudrais,
Mais tu n'oses. Vivons! Sois Bacchante! Sois Grâce!
Tu t'appelles Barine et je m'appelle Horace.
Quand Catulle avait bu son petit vin sabin
Il ne se gênait pas pour voir Glycère au bain.
Je suis classique. Il faut suivre les doux exemples.
Faire de tous les lieux où tu passes des temples,
C'est ta puissance, amour! je suis-transfiguré.
Ajouter un baiser, c'est monter un degré;
Le ciel, en même temps que la bouche, s'approche.
L'attendrissement gagne et pénètre la roche,
Le granit, l'azur noir des chastes lacs dormants,
Les nuages, les champs, les monts, quand deux amants
Sont là, mêlés, perdus, comme en avril les roses,
Dans le céleste oubli des hommes et des choses.

Moment de calme. Arrêt.

Nous voici retombés
En pleine rêverie, et là-bas, deux abbés
Qui passent, livre en main, marmottant des prières,
Ont cru que nous lisions aussi nos bréviaires,
Tant tu sembles un ange et tant j'ai l'air d'un sot.
On prend de deux façons le paradis d'assaut;

Un des côtés, c'est Dieu l'autre côté, c'est Eve;
C'est pourquoi le serpent se glisse dans mon rêve;
Or jamais les baisers ne sont bien assoupis;
S'éveiller est leur droit. Tu te fâches. Tant pis!
Tant mieux!'ne crains donc pas ces branches qui tressaillent.
Quoi! pour que Lycoris et Virgile s'en aillent,
Quoi! pour chasser d'auprès d'Horace Lalagé,
Il suffit qu'un vieil arbre imbécile ait bougé!
Non, non. Je brave tout. Je me livre au pillage,
Sans me troubler d'un souffle errant dans le feuillage,
Et sans m'inquiéter si l'écart du fichu
Fait dans l'ombre loucher le faune au pied fourchu.

28 juillet.

LVI Je pressais ton bras[modifier]


Je pressais ton bras qui tremble;
Nous marchions tous deux ensemble,
Tous deux heureux et vainqueurs.
La nuit était calme et pure.
Dieu remplissait la nature,
L'amour emplissait nos coeurs.

Tendre extase! saint mystère!
Entre le ciel et la terre
Nos deux esprits se parlaient.
A travers l'ombre et ses voiles,
Tu regardais les étoiles,
Les astres te contemplaient.

Et sentant jusqu'à ton âme
Pénétrer la douce flamme
De tous ces mondes vermeils,
Tu disais: Dieu de l'abîme!
Seigneur! vous êtes sublime.
Vous avez fait les soleils.

Et les astres à voix basse
Disaient au Dieu de l'espace,
Au Dieu de l'éternité:
Seigneur, c'est par vous qu'on aime.
Vous êtes grand, Dieu suprême.
Vous avez fait la beauté!

30 mars 1844.

LVII AU BAL[modifier]


Elle se rapprochait, car il parlait tout bas.
Il lui disait: On a, dans ces bruyants ébats,
Une liberté plus entière.
C'est la foule, on est seul en ces salons dorés.
Le bal joyeux nous cache aux regards effarés
Dans un tourbillon de lumière.
Les quadrilles ardents, follement entraînés,
Bondissent. Nous rêvons, l'un sur l'autre inclinés,
Un rêve peut-être impossible.
Sans voir ces fleurs, sans voir ces fronts épanouis,
Nous passons dans ce bal rayonnant, éblouis
Par une autre fête invisible.
Ils sont aux voluptés, nous sommes à l'amour.
Nos coeurs émus sont pleins d'un mystérieux jour;
Un feu passager les embrase.
Ce que nous contemplons, ils ne peuvent le voir.
Notre âme est un obscur et céleste miroir.
Ils ont l'ivresse, et nous l'extase.
Tandis que dans leurs. yeux le plaisir brûle et luit,
Nous voudrions, troublés par la joie et le bruit,
Nous enfuir sous de chastes voiles.
La foule rit. notre âme est plus ravie encor.
Pour eux, à ces plafonds; brillent les lustres d'or,
Et pour nous, plus haut, les étoiles!

2 mars.

LVIII Nous étions, elle et moi,[modifier]


Nous étions, elle et moi, dans cet avril charmant
De l'amour qui commence ,en éblouissement.
O souvenirs! ô temps'! heures évanouies!
Nous allions, le. coeur plein d'extases inouïes,
Ensemble dans les bois, et la main dans la main.
Pour prendre le sentier nous quittions le chemin,
Nous quittions le sentier pour. marcher, dans les herbes.
Le ciel resplendissait dans ses regards superbes;
 
Elle disait: Je t'aime et je me sentais dieu.
Parfois, près d'une source, on s'asseyait un peu.
Que de fois j'ai montré sa gorge aux branches d'arbre!
Rougissante et pareille aux naïades de marbre,
Tu baignais tes pieds nus et blancs comme le lait.
Puis nous nous en allions rêveurs. Il me semblait,
En regardant autour de nous les pâquerettes,
Les boutons d'or joyeux, les pervenches secrètes,
Et les frais liserons d'une eau pure arrosés,
Que ces petites fleurs étaient tous les baisers
Tombés dans le trajet de ma bouche à ta bouche
Pendant que nous marchions; et la grotte farouche,
Et la ronce sauvage et le roc chauve et noir,
Envieux, murmuraient: Que va dirè ce soir
Diane aux chastes yeux, la déesse étoilée,
En voyant toute l'herbe au fond du bois foulée?

3 avril. Jersey.

LIX Aujourd'hui Galatée[modifier]


Aujourd'hui Galatée aux lascives épaules
Qui voulait être vue et fuyait sous les saules,
Et jetait en courant des pommes aux garçons,
Cymodoce aux doux yeux qui chantait des chansons
Et lavait aux ruisseaux ses belles jambes nues,
Seraient des Pamélas jouant les ingénues
Chez Bobino, prenant un banquier pour sultan,
Sous l'ombrage sacré d'une mère en tartan.

LX DANGER D'ALLER DANS LES BOIS[modifier]


Ne te figure pas, ma belle,
Que les bois soient pleins d'innocents.
La feuille s'émeut comme l'aile
Dans les noirs taillis frémissants;

L'innocence que tu supposes
Aux chers petits oiseaux bénis

N'empêche pas les douces choses
Que Dieu veut et que font les nids.

Les imiter serait mon rêve;
Je baise en songe ton bras blanc;
Commence! dit l'Aurore. -..Achève!
Dit l'étoile. Et je suis tremblant.

 Toutes les mauvaises pensées,
Les oiseaux les ont,. je les ai,
Et par les forêts insensées
Notre coeur n'est point apaisé.

Quand je dis mauvaises pensées.
Tu souris.... -L'ombre est pleine d'yeux,
Vois, les fleurs semblent caressées
Par quelqu'un dans les bois joyeux.


Viens! l'heure passe. Aimons-nous vite!
Ton coeur, à qui l'amour fait peur,.
Ne sait s'il cherche ou s'il évite
Ce démon dupe, ange trompeur.

En attendant, viens au bois sombre.
Soit. N'accorde aucune faveur.
Derrière toi, marchant dans l'ombre,
Le poète sera rêveur;

Et le faune, qui se dérobe,
Regàrdera du fond des eàux
Quand tu relèveras ta robe
Pour enjamber les clairs ruisseàux.

2 juin.

LXI Tous deux[modifier]


Tous deux -est-ce à Tibur? est-ce à Ville-d'Avray?
Nous errions, et sa voix me disait: -L'amour vrai
Craint le rapprochement vertigineux des bouches.
Respecte mes peurs. L'âme a des bonheurs farouches;
 
Elle veut voir s'ouvrir l'éden, et refuser.
C'est assez d'un soupir et c'est trop d'un baiser.
La pudeur, c'est de l'ombre, et l'amour s'en augmente.
Ce que perd la maîtresse est gagné par l'amante;
Oublions cette chair que tu nommes beauté.
L'amour devient le ciel sitôt le corps ôté.
Tu m'aimes, je t'adore. Eh bien! soyons fidèles,
Purs, et contentons-nous d'un frémissement d'ailes.
Mon coeur en plein mystère et ma vie en plein jour,
Je fais ce chaste rêve. Oh! laisse mon amour
Se dresser dans mon âme avec un front d'étoile!
Il faut au coeur un songe, il faut au temple un voile.
Respecte-moi. Soyons des parfums, des rayons!
Dans ce frais mois de mai qu'est-ce que nous voyons?
La promiscuité des âmes et des roses.
Anges, nous nous mêlons à ces apothéoses.
Une honte sacrée est un divin flambeau.
Je t'aime. Un coeur sauvage et tendre est aussi beau
Qu'un ciel sombre éclairé de lueurs boréales.

Pendant qu'elle disait ces choses idéales,
Dans le plus ténébreux du bois je regardais,
Sous un chêne étendant son ombre comme un dais,


Non pas quélque déesse, une Vénus de marbre,
Mais un bonhomme en bois taillé dans un tronc d'arbre,
Un antique magot riant à nos ébats,
Satyre aux yeux de bouc qui me parlait tout bas
Avec sa large bouche effroyable et vorace,
Comme si j'eusse été ce doux flâneur d'Horace:
« Jadis, j'étais un tronc de figuier, bon à rien.
« -Oui-dà, dit un sculpteur persan ou dorien,
« De ceux dont le génie au cabaret trébuche,
« Ferai-je un banc, ferai-je un dieu, de cette bûche?
« Il lui plut que je fusse un dieu. C'est bien. Je fus
« Priape, et jè rêvai sous les arbres touffus. »

8 mai. (Pendant le plébiscite.)

LXII L'OUTRAGE PEUT ÊTRE AUSSI DANS LA CARESSE


Hélas, les rayons sont des crimes.
Les vils chardons aux lys sublimes
Disent dans l'ombre: c'est assez.
O Dieu, qui seul savez les sources et les causes,
Qu'est-ce donc que les belles choses
Ont fait, que vous les punissez!
Expiation jamais lasse!
Les flots sont une populace
Qui jette.aux caps l'affront amer;
Les rocs sentent sur eux cracher ces mille bouches;
Ils ont sur leurs. faces farouches
L'âcre salive de la mer.

La fleur radieuse est dans l'herbe;
C'est un malheur qu'être superbe;
Sa splendeur déplaît à quelqu'un;
La limace tyran monte à la rose. esclave,
La baise et la souille, et la bave
Est le châtiment du parfum.

Pourgtioi, tempête, sans relâche,
Frappes-tu de ton éclair lâche
Le mont dressé dans le brouillard?
De quel droit, dans l'Eden imitant les chenilles,
Viens-tu-toucher aux jeunes filles,
Lèvre difforme du vieillard?


Le grand bourreau se nomme Envie,
La longue injure de la vie
S'accomplit à tous les moments.
Dieu, qui n'épargne rien, fait tomber de son aire
Sur les fronts puissants le tonnerre,
Le baiser sur les fronts charmants.

26 juillet 1854.

LXIII Son chien est couché[modifier]


GABONUS, seul.

Son chien est couché à ses pieds.
La belle s'appelait mademoiselle Amable.
Elle était combustible et j'étais inflammable.
Un treize, je la vis passer sur le Pont-Nuit;
Les Grâces étaient trois, les Muses étaient neuf;
Et c'est là ce qui fait sacré le nombre douze,
Et treize fatal. Donc, un treize, une andalouse
De Pantin, telles sont les rencontres qu'on a,
Amable, d'un regard charmant, m'assassina.
Duel, duo. Sous l'oeil paternel des édiles,..
Il naît sur le Pont-Neuf beaucoup de ces idylles.
 
Je la qualifiai d'ange, un mois à peu près.
Bref, je me demandais un jour si je romprais,
Quand, par un doux soleil d'avril, entre deux pluies,
Je reçus ce billet de l'ange: « Tu m'ennuies.
Bonsoir. » -Ce qui me fit furieux. D'autant plus
Que c'est elle, parbleu, qui m'ennuyait le plus

Ensuite, éperdument, à je ne sais plus quelle
Déesse qu'entourait une étrange séquelle,
Des poètes, des gueux, des grecs, des chambellans
De l'atout, noir démon qui hante les brelans,
Gens qui s'enrichissaient dans l'aventure épique
Du roi de coeur floué par la dame de pique,
Disant de l'amour: fi! disant de l'honneur: peuh!
Mais trichant. -J'adorai cette drôlesse un peu.


Puis je fus planté là pour un prince valaque.
Je fis la connaissance après d'un chef de claque
Qui me fit pénétrer dans les arts, et j'obtins
Par lui d'être admis presque au rang des cabotins,
Et l'honneur d'approcher parfois les cabotines
En qualité d'esclave adorant leurs bottines;
Une, Lise, accepta mon coeur sous ses talons;
Le temps qu'un perroquet grimpe trois échelons,
Je fus vainqueur, je fus heureux, et je fus bête;
Trois progrès. Mais, hélas! la fémme est la tempête.
Lise en colère un jour chassa tous ses laquais;

(Dont moi.)

Comme un roman déchiré sur les quais,
J'avais déjà perdu plus d'un de mes chapitres;
J'étais sorti des grecs, j'étais sorti des pitres,
Mes amantes n'étaient qu'un vague souvenir;
Tout à coup je sentis en moi tout rajeunir
Comme si le soleil empourprait ma fenêtre,
Et mes illusions les plus roses renaître
En voyant une fille au confessionnal;
Le gamin Cupidon dans mon vieux coeur banal
Fit sa rentrée avec trompettes et fanfares.
Ah! quand donc mettra-t-on sur la femme des phares!
Dans l'église où du mal meurt la contagion,
Chez les prêtres; au coin de la religion,
Entre deux saints de pierre, un apôtre, un prophète,
Apercevant dans l'ombre une fille parfaite,
Je fis cette sottise énorme de l'aimer;
Elle m'incendia sans pourtant s'allumer;
J'eus l'âpre enivrement des flammes méprisées;
Elle me permettait d'errer sous ses croisées;
Rien de plus. Je perdis gaîté, raison, humour;
Je fus toute une année imbécile d'amour.
Ah! lorsqu'elle émiettait sa prière, autour d'elle,
Certes, comme un essaim d'oiseaux, à tire-d'aile,
Les chérubins venaient, et lui disaient: ma soeur!


Quand elle s'enfermait avec son confesseur,
Je me la figurais penchant sur le calvaire
Ses mains jointes, ses yeux vierges, son front sévère,
Son profil chaste, fait pour Greuze ou pour Lancret.
Un beau jour, par un trou de serrure indiscret,
Au lieu du Golgotha je contemplai l'Olympe;
Moi qui n'eusse du doigt osé. toucher sa guimpe,
Je la vis toute nue aux bras de son abbé.
Marie était Vénus, Agnès était Hébé.
Ceci me mit en fuite, et j'en fus longtemps blême.

Pourtant j'avais toujours dans l'esprit ce problème:
Trouver un coeur qui fût le compagnon du mien.
Je me fis voyageur, chercheur, bohémien,
Nomade, et j'explorai les mers, les flots, les îles.

Un jour je débarquai dans un pays sans villes,
Sans hommes presque, un lieu charmant; et j'eus l'émoi,
Comme j'étais rêveur, que soudain vînt à moi,
Dans l'état de nature, une femme inconnue.
Je m'écriai, voyant qu'elle était toute nue:.
Ah! celle-ci du moins avoue! -Et, très flatté:
De quel puits sortez-vous, lui dis-je, ô Vérité?
Elle vint, puis s'enfuit, puis. revint, et Végèce.
Eût moins bien manoeuvré que cette sauvagesse,
Si bien qu'à la façon dont elle m'aborda,
Je vis qu'Otaïti ressemblait à Bréda.
Je la civilisai. Mais, ciel bleu! que de choses
Il fallut lui donner! jupons blancs, chapeaux roses,
Robes, manteaux, satins, velours, bijoux de prix!
La sauvage, au rebours des femmes de Paris,
Commence toute nue et finit fort vêtue.
L'homme fait la poupée et Dieu fit la statue;
Toute la femme tient dans ces quelques mots-là.
La chair sert de prétexte à notre falbala.
L'île était un éden tiède et toujours en fête;
J'étais Adam, mon Eve était belle et bien faite;


Or ce chef-d'oeuvre avait un singe pour amant;
J'étais de temps en temps regardé fixement,
A travers les rameaux en fleurs, par un gorille.
Sept pieds de haut, des dents de tigre, un oeil qui brille,
Peste! je m'évadai du paradis. -Depuis,
Cherchant les amours, comme un lierre les appuis,
J'ai fait tous les essais possibles je rature
Une aventure en moi par une autre aventure;
J'aimai,-me figurant qu'aimer n'a jamais nui,
Celle-ci par plaisir, celle-là par ennui,
L'une pour sa chanson, l'autre pour sa richesse,
L'autre parce qu'étant vieille, elle était duchesse,
L'autre pour ses amants, l'autre pour son mari;
J'adorai Berthe, Anna, Mousqueton, Colibri,
Jeannette, Olympia. -Donc j'ai connu les femmes,
J'en ai connu les coeurs, j'en ai connu les âmes,
Le haut, le bas, le vrai, le faux, le mal, le bien;
Et la conclusion; la voici: Viens, mon chien!

20 décembre.

LXIV Quand deux cœurs en s'aimant


Quand deux coeurs en s'aimant ont doucement vieilli,
Oh! quel bonheur profond, intime, recueilli!
Amour! hymen d'en haut! ô pur lien des âmes!
II garde ses rayons même en perdant ses flammes.
Ces deux coeurs qu'il a pris jadis n'en font plus qu'un.
Il fait, des souvenirs de leur passé commun,
L'impossibilité de vivre l'un sans l'autre.
-(Juliette, n'est-ce pas? cette vie est la nôtre!)
Il a la paix du soir avec l'éclat du jour,
Et devient l'amitié tout en restant l'amour!

22 septembre 1854.