Traduction libre de la cinquième satire de L. Arioste

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Imprimerie et Lithographie de Jollet-Souchois (pp. 3-15).


TRADUCTION LIBRE

DE LA

CINQUIÈME SATIRE

De L. ARIOSTE,

Par MÉCHIN-DESQUINS.



BOURGES,

Imprimerie et Lithographie de Jollet-Souchois.
1846.




A Annibal Malaguzzi.




Si j’en crois nos amis, bientôt, cher Annibal,
Ton front va se courber sous le joug conjugal.
Pourquoi m’as-tu caché ce dessein que j’admire ?
Je lis dans ta pensée et crois t’entendre dire :
« Louis au célibat abandonne ses jours ;
Pourrait-il approuver d’innocentes amours
Et trouver bon chez moi le parti qu’il évite ? »
Oh ! combien tu sais mal expliquer ma conduite !
Tu connais mal, ami, le secret de mon cœur ;
J’accuse le destin, je maudis mon erreur
Et suis loin de m’offrir comme un heureux modèle.
J’ai cent fois répété qu’une épouse fidèle
Pouvait seule adoucir notre farouche humeur
Et fixer près de nous un durable bonheur ;

Je dis plus : s’il résiste aux charmes du ménage,
L’homme se flatte en vain de rester toujours sage.
Tel qui ne peut chez lui rencontrer les plaisirs,
Court dérober ailleurs l’objet de ses désirs.
À la table d’autrui son appétit s’aiguise.
La perdrix à son goût, hier, était exquise ;
La caille, le faisan ont aujourd’hui leur tour.
Oui, l’homme sans compagne est aussi sans amour.
Aux innocents plaisirs jamais son cœur ne s’ouvre,
Et la tendre pitié fuit le toît qui le couvre.
Qui jamais, sous le froc, eût un cœur généreux ?
Des murs de Reggio, citoyens malheureux,
De vos tyrans en froc aimez-vous la puissance ?
Tu ne l’aimes pas mieux sous le joug qui t’offense,
Modène ! Mais ton sort ne saurait me toucher ;
Dois-je plaindre des maux qu’on se plut à chercher ?


Si donc au joug d’hymen tu dois offrir ta tête,
Ami, que sans tarder ton union s’apprête.
Ne va pas, imitant notre insensé docteur,
Attendre, pour t’unir, l’âge de la langueur ;
Que le dieu de Naxos réchauffe la vieillesse,
Toi, consacre à Cypris les feux de ta jeunesse.
Toujours on peint l’hymen frais, jeune, vigoureux.
Le vieillard tourmenté d’un désir amoureux
Se croit nerveux encor, malgré sa barbe grise ;
Mais l’épreuve, bientôt, lui montre sa sottise,
Et la jeune moitié qu’il a trompée ainsi
Ose, dans les accès de son cuisant souci,
Accepter le secours d’une main vengeresse.
Supposons que, soumis aux lois de la sagesse,
Elle a sacrifié le dépit à l’honneur :

Bientôt nous entendrons un public imposteur
D’un crime qui n’est pas proclamer l’existence
Et la déshonorer, malgré son innocence.


As-tu vu sans effroi cet affligeant tableau ?
Un autre plus touchant naîtra sous mon pinceau :
Regarde, sous le toit de cet octogénaire,
Ce nouveau-né presser le doux sein de sa mère ;
Une fille au berceau s’éveille en gazouillant,
Tandis que deux bambins, près de là folâtrant,
Font les premiers essais des doux jeux de l’enfance.
Cependant le vieillard, dans un morne silence,
De la mort qui l’attend maudit l’affreux pouvoir.
Hélas ! il a perdu le séduisant espoir
De protéger long-temps sa naissante famille ;
Il frémit des dangers qui menacent sa fille
Et semble déjà voir ses trois fils malheureux
Dépouillés du trésor qu’il amassa pour eux.
Mais garde-toi, surtout, de l’exemple bizarre
De ces vieux libertins, l’opprobre de Ferrare !
Long-temps de l’hyménée ils ont fui les liens ;
Ils redoutaient des fils qui, trop tôt, de leurs biens.
Oseraient demander une faible partie.
Des mains du traître amour une flèche partie
Trop tard vient dans leur cœur allumer les désirs ;
Et, sous leurs cheveux blancs, honteux de leurs soupirs,
A d’ignobles objets ils portent leurs caresses.
Ils reçoivent bientôt de leurs viles maîtresses
Des enfants que la honte a devancés au jour ;
Et, pour rendre a l’honneur ces fruits d’un fol amour,
A jamais enchaînés par la foi conjugale,
D’une indigne servante ils se font une égale.



Noble Ferrare ! ainsi tu vois dégénérer
Ce sang qui si long-temps avait su t’honorer !
Tes enfants pourraient-ils de ces mères infâmes
Recevoir les leçons qui font les belles âmes ?


J’admire, t’ai-je dit, le dessein que tu prends ;
Mais avant que le Ciel ait reçu tes serments,
Pense que pour jamais un fatal nœud t’engage !…
Veux-tu suivre un conseil qui me semble assez sage ?
Quoi ! malgré les égards qu’on doit à l’amitié,
Au seul mot de conseil tu souris de pitié ?
« O l’insensé, dis-tu ! lui, prétendre m’instruire !
» Sur des nœuds qu’il a fuis, que saurait-il me dire ? »
Dis-moi, n’as-tu pas vu quelquefois deux joueurs
Laisser dans leur délire échapper des erreurs
Qui te semblaient, à toi, faciles à connaître ?
Écoutes ; mes avis te serviront, peut-être ;
Et si d’un vain discours ton esprit est blessé,
Alors, je le permets, traite-moi d’insensé !


Si les feux de l’amour étaient la seule cause
De la douce union que ton cœur se propose,
Loin que, pour te blâmer, j’élevasse la voix,
Tu me verrais d’abord applaudir à ton choix.
Celle qui te plairait, à tes yeux serait belle,
Des talents, des vertus, offrirait le modèle,
Et Cicéron, lui-même, aurait en vain tenté
D’arracher à l’erreur ton esprit enchanté.
Mais si, libre des feux d’un amoureux délire,
De ta raison encor tu conserves l’empire,

Dans le choix d’une épouse, ami, crains le hasard.
D’abord, d’un œil prudent, étudie avec art
De toute la maison les goûts et le mérite ;
De la mère, des sœurs, observe la conduite.
Eh ! si tu vas choisir à grands frais tes troupeaux
Dans la plus noble race, aux plus lointains hameaux,
Le choix de ta moitié sera-t-il moins sévère ?
Ainsi qu’on ne vit pas de la biche légère
Naître l’énorme buffle ou le pesant taureau,
Ni dans l’aire de l’aigle éclore un tourtereau,
On ne vit pas non plus, d’une mère coquette,
Descendre une beauté d’une vertu parfaite ;
Du tronc qui l’a nourri le rameau se ressent.
Hélas ! l’instinct du mal, qu’on apporte en naissant,
Par l’exemple éveillé, se prononce et s’augmente.
Qu’une jeune rusée, encore adolescente,
Près de sa mère ait vu la troupe des galants
Prodiguer à l’envi les soupirs et l’encens ;
Jalouse à cet aspect, bientôt cette orgueilleuse
Aspire au vain honneur d’une cour plus nombreuse ;
Aisément sur sa mère elle croit l’emporter
Lorsque de plus d’attraits elle peut se vanter.


Vainement d’un sang pur ton épouse est sortie,
Si d’indignes leçons son âme fut nourrie.
Peux-tu donc ménager tes soins observateurs ?
Vois si les yeux d’un père ont veillé sur ses mœurs
Et si déjà la cour où son rang l’a livrée
D’un encens corrupteur ne l’a point enivrée ;
Si les arts de Minerve occupent ses loisirs,
Ou si tout son printemps se perd en vains plaisirs ;
Près d’elle observe tout, compagnes et suivante,
Je veux de la vertu dans tous ceux qu’elle hante.

Choisis dans le rang même où t’ont placé les dieux.
Ah ! si l’éclat de l’or, si des titres pompeux,
Ami, pour ton malheur ont seuls pu te séduire,
Tremble au récit des maux que je vas te prédire :
Ta femme, accoutumée au faste de son rang,
Vaine de ses grands biens, ou de son noble sang,
Va changer ton réduit en palais magnifique
Et traîner sur ses pas un nombreux domestique.
Que d’or vont te coûter ses immodestes vœux !
Le jeu, les histrions, les festins somptueux
Pour charmer ses ennuis seront mis en usage.
Prépare à sa paresse un brillant équipage…
Ah ! c’en est trop, dis-tu : « quoi ! frondeur sans pitié,
Vous voulez donc aussi que ma noble moitié
Seule, gémisse à pied par la foule pressée,
Du char d’une grisette, enfin, éclaboussée ! … »
Non ; mais dois-je approuver ce goût dissipateur
Qui va d’un double écueil menacer ton bonheur ?
Car si, trop faible époux, tu ne peux te défendre,
Sous l’empire offensant qu’elle saura bien prendre,
Par sa prodigue main tu verras dispersés
Ces trésors, premier but de tes vœux insensés.
Ou si, pour éviter ta ruine prochaine,
Tu veux fermer l’oreille aux chants de ta sirène,
C’en est fait ; pour jamais renonce au doux repos.
Aux larmes du dépit, aux acerbes propos,
Sache, si tu le peux, opposer ton courage ;
Défends-toi, le mépris va se joindre à l’outrage.


Si donc tu veux devoir ton bonheur à l’hymen,
Laisse à l’égalité disposer de ta main.
Reçois d’elle une femme humble, modeste, sage,
Soumise aux mêmes lois qui règlent ton ménage.

Garde-toi de céder à ces charmes fameux
Qui vont de fête en fête enchanter tous les yeux,
Ou crains que ta moitié, trop belle, trop vantée,
Par de nombreux galants sans cesse tourmentée,
Après mille combats livrés a son honneur,
Pour ta honte, à la fin, ne rencontre un vainqueur.
Ne va pas, effrayé d’une honte douteuse,
Unir à tes destins une femme hideuse
Qui, de ses traits affreux, repoussant les amours,
Sèmerait de tristesse et tes nuits et tes jours.
Qu’entre ce double excès la raison te dirige ;
Fais choix d’une moitié belle, mais sans prodige,
Qui, simple en ses attraits ainsi qu’en ses désirs,
Puisse allier pour toi le repos aux plaisirs.


En vain de mille attraits une vierge est ornée ;
Si, dans ce corps charmant est une âme bornée,
Le Ciel ne l’a pas faite, ami, pour ton bonheur ;
Cherche une autre beauté plus digne de ton cœur.
Ah ! si pour ton malheur une femme imbécile
Quittait de la vertu le sentier difficile,
Bientôt tu la verrais, sans égard pour ton front,
Montrer à tous les yeux sa honte et ton affront.
Plus sage, la beauté qu’un peu d’esprit anime,
Au moins d’un voile épais cherche à couvrir son crime.


Je voudrais que l’objet de tes tendres désirs,
Par un doux enjoûment égayât tes loisirs.
Loin de toi, loin surtout cette femme farouche
Qui, les sourcils froncés et l’offense à la bouche,
Despote domestique, irait régner chez toi.
Que ta douce moitié, docile sous ta loi,

Quand tu parles, t’écoute et se plaise à se taire.
Je voudrais que, sans cesse attentive à te plaire,
Elle sût ajouter à ses moindres atours
L’aimable propreté, délice des amours


J’aime que chaque jour son âme vertueuse
Porte au pied de l’autel son oraison pieuse,
Et que chaque printemps, à son sage pasteur,
Elle porte l’aveu de sa légère erreur ;
Mais je hais à la mort la dévote insensée
Qui, des soins du salut sans cesse embarrassée,
D’un moine sensuel épiant les désirs,
Perd à flatter ses goûts de précieux loisirs.


J’aime aussi que l’éclat d’une noble parure
Ajoute aux dons heureux que lui fit la nature ;
Mais que jamais du fard le secours étranger
Ne couvre ses attraits d’un lustre mensonger.
Le fard !… À ce mot seul je frémis de colère !
Ah ! si l’aveugle amant de l’indigne Glicère
Connaissait mieux ce fard, qui souille son baiser,
Tu le verrais, habile à se désabuser,
Repousser plein d’horreur, de sa lèvre offensée,
Ces attraits qu’empoisonne une femme insensée !


À peine dans son cours, l’agile dieu des ans,
En posant sur ton front un trentième printemps,
Vient de marquer pour toi l’époque fortunée
Qui fixe la raison et plaît à l’hyménée ;
Vénus, long-temps encor, te promet des amours.
Choisis donc une femme au printemps de ses jours.
Si celle qui causa ton amoureuse envie

A précédé tes pas au chemin de la vie,
Bientôt tu la verras, trop passagère fleur,
Perdre ce doux éclat qui fesait ton bonheur.
Ô femmes ! vos attraits passent comme la rose !


Si donc, sur ce sentier qu’un ami te propose,
Tu trouves la beauté qu’osa peindre sa main,
Ami, vole avec elle au temple de l’hymen ;
Et si, trompant l’espoir dont tu dois te repaître,
Le Ciel, aux douces fleurs que le printemps vit naître,
Fait succéder des fruits d’une amère saveur,
Tu pourras aux dieux seuls reprocher ton malheur.
Mais celui qui, pressé d’une trop vive flamme,
Va des mains du hasard accepter une femme,
Ou qui, d’un sage honneur osant braver les lois,
De celle qu’il méprise a fait l’indigne choix ;
S’il gémit accablé d’un malheur qu’il dût craindre
Artisan de ses maux, a-t-il droit de se plaindre ?


Vainement dans la lice un jeune ambitieux
Précipite les pas d’un coursier généreux ;
Des rênes qu’il saisit s’il méconnaît l’usage,
La victoire à son front refuse l’heureux gage.
Apprends donc à fournir la carrière où tu cours ;
Bannis, constant époux, les coupables amours.
Rappelle-toi le sort de cet oiseau volage
Qui, pour changer de nid, parcourut le bocage
Et vit, pour l’en punir, malgré son prompt retour,
Le sien, qu’il avait fui, témoin d’un autre amour.


De ta compagne, ami, partage la tendresse ;
Rends à son chaste amour caresse pour caresse.

Et si le sort voulait qu’une trop vive ardeur
La poussât un instant au chemin de l’erreur,
Loin de paraître aigri d’une légère offense,
À de prudents conseils limite ta vengeance ;
Du sentier qu’elle eût pris montre lui le danger :
La rougeur de son front doit assez te venger.


Ne va pas, abusant du sceptre domestique,
Imposer à la femme une loi tyrannique ;
Que tout vous soit commun, vos peines, vos plaisirs ;
Préviens, si tu le peux, ses innocents désirs.
Et quand, pour célébrer quelques nouvelles fêtes,
Ses compagnes iront à des plaisirs honnêtes,
Ne va pas, en tyran mal à propos jaloux,
L’empêcher de les suivre au commun rendez-vous.
Ce n’est pas au grand jour d’une fête pompeuse
Que jette un séducteur son amorce trompeuse ;
Mais plutôt en suivant de perfides détours,
D’une ignoble intrigante empruntant le secours,
C’est sous le toît voisin que son art se déploie
Et qu’il attire, hélas ! son imprudente proie !


Pourtant, si du soupçon tu dois craindre l’accès,
Garde-toi de tomber dans un contraire excès.
N’imite pas surtout ce mari trop facile
Qui, croyant aux efforts d’une vertu fragile,
Laisse voler sa femme au piège qu’on lui tend.
Veille, porte en tout lieu ton regard pénétrant ;
Et quand, d’un soin jaloux ton âme tourmentée
Cherche à parer au loin la honte redoutée,
Crains qu’un traître, abusant d’une feinte amitié,
Ne vienne sous tes yeux séduire ta moitié !

Mais, docile aux conseils que dicte la prudence,
Voile à tous les regards ta sage défiance ;
L’insensé qui se livre à ses transports jaloux,
Odieux a sa femme, est la fable de tous.


Si, malgré ces leçons que ton amour pratique,
Ta femme ne peut vaincre un penchant impudique,
Gémis de ton destin, et renonce au repos ;
Le Ciel a refusé tout remède à tes maux.