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Traité élémentaire de chimie/Partie 1/Chapitre 14

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CHAPITRE XIV.


De la Fermentation putride.


Je viens de faire voir comment le corps sucré se décomposoit, lorsqu’il étoit étendu d’une certaine quantité d’eau & à l’aide d’une douce chaleur ; comment les trois principes qui le constituent, l’oxygène, l’hydrogène & le carbone, qui étoient dans un état d’équilibre & qui ne formoient dans l’état de sucre ni de l’eau, ni de l’huile, ni de l’acide carbonique, se séparoient pour se combiner dans un autre ordre ; comment une portion de carbone se réunissoit à l’oxygène pour former de l’acide carbonique ; comment une autre portion de carbone se combinoit avec de l’hydrogène & avec de l’eau pour former de l’alkool.

Les phénomènes de la putréfaction s’opèrent de même en vertu d’affinités très compliquées. Les trois principes constitutifs du corps cessent également, dans cette opération, d’être dans un état d’équilibre : au lieu d’une combinaison ternaire, il se forme des combinaisons binaires ; mais le résultat de ces combinaisons est bien différent de celui que donne la fermentation vineuse. Dans cette dernière, une partie des principes de la substance végétale, l’hydrogène par exemple, reste uni à une portion d’eau & de carbone pour former de l’alkool. Dans la fermentation putride au contraire, la totalité de l’hydrogène se dissipe sous la forme de gaz hydrogène : en même temps l’oxygène & le carbone se réunissant au calorique, s’échappent sous la forme de gaz acide carbonique. Enfin quand l’opération est entièrement achevée, surtout si la quantité d’eau nécessaire pour la putréfaction n’a pas manqué, il ne reste plus que la terre du végétal mêlée d’un peu de carbone & de fer.

La putréfaction des végétaux n’est donc autre chose qu’une analyse complette des substances végétales dans laquelle la totalité de leurs principes constitutifs se dégage sous forme de gaz, à l’exception de la terre qui reste dans l’état de ce qu’on nomme terreau.

Je donnerai dans la troisième partie de cet Ouvrage, une idée des appareils qu’on peut employer pour ce genre d’expériences.

Tel est le résultat de la putréfaction, quand le corps qu’on y soumet ne contient que de l’oxygène, de l’hydrogène, du carbone & un peu de terre : mais ce cas est rare, & il paroît même que ces substances, lorsqu’elles sont seules, fermentent difficilement ; qu’elles fermentent mal, & qu’il faut un temps considérable pour que la putréfaction soit complette. Il n’en est pas de même quand la substance mise à fermenter contient de l’azote ; & c’est ce qui a lieu à l’égard de toutes les matières animales & même d’un assez grand nombre de matières végétales. Ce nouvel ingrédient favorise merveilleusement la putréfaction : c’est pour cette raison qu’on mêlange les matières animales avec les végétales, lorsqu’on veut hâter la putréfaction ; & c’est dans ce mêlange que consiste presque toute la science des amendemens & des fumiers.

Mais l’introduction de l’azote dans les matériaux de la putréfaction, ne produit pas seulement l’effet d’en accélérer les phénomènes ; elle forme, en se combinant avec l’hydrogène, une nouvelle substance connue sous le nom d’alkali volatil ou ammoniaque. Les résultats qu’on obtient en analysant les matières animales par différens procédés, ne laissent aucun doute sur la nature des principes qui constituent l’ammoniaque. Toutes les fois qu’on sépare préalablement l’azote de ces matières, elles ne donnent plus d’ammoniaque, & elles n’en donnent qu’autant qu’elles contiennent de l’azote. Cette composition de l’ammoniaque est d’ailleurs confirmée par des expériences analytiques, que M. Berthollet a détaillées dans les Mémoires de l’Acad. année 1785, page 316 ; il a donné différens moyens de décomposer cette substance & d’obtenir séparément les deux principes, l’azote & l’hydrogène, qui entrent dans sa combinaison.

J’ai déjà annoncé plus haut (voyez Chapitre dixième) que les corps combustibles étoient presque tous susceptibles de se combiner les uns avec les autres. Le gaz hydrogène a éminemment cette propriété ; il dissout le carbone, le soufre & le phosphore, & il résulte de ces combinaisons ce que j’ai appelé plus haut, gaz hydrogène carbonisé, gaz hydrogène sulfurisé, gaz hydrogène phosphorisé. Les deux derniers de ces gaz ont une odeur particulière & très désagréable : celle du gaz hydrogène sulfurisé a beaucoup de rapport avec celle des œufs gâtés & corrompus ; celle du gaz hydrogène phosphorisé est absolument la même que celle du poisson pourri ; enfin l’ammoniaque a une odeur qui n’est ni moins pénétrante, ni moins désagréable que les précédentes. C’est de la combinaison de ces différentes odeurs que résulte celle qui s’exhale des matières animales en putréfaction, & qui est si fétide. Tantôt c’est l’odeur de l’ammoniaque qui est prédominante, & on la reconnoît aisément à ce qu’elle pique les yeux ; tantôt c’est celle du soufre, comme dans les matières fécales ; tantôt enfin, c’est celle du phosphore, comme dans le hareng pourri.

J’ai supposé jusqu’ici que rien ne dérangeoit le cours de la fermentation, & n’en troubloit les effets. Mais M. de Fourcroy & M. Thouret ont observé, relativement à des cadavres enterrés à une certaine profondeur & garantis jusqu’à un certain point du contact de l’air, des phénomènes particuliers. Ils ont remarqué que souvent la partie musculaire se convertissoit en une véritable graisse animale. Ce phénomène tient à ce que, par quelque circonstance particulière, l’azote que contenoient ces matières animales aura été dégagé, & à ce qu’il n’est resté que de l’hydrogène & du carbone, c’est-à-dire, les matériaux propres à faire de la graisse. Cette observation sur la possibilité de convertir en graisse les matières animales, peut conduire un jour à des découvertes importantes sur le parti qu’on en peut tirer pour les usages de la société. Les déjections animales, telles que les matières fécales, sont principalement composées de carbone & d’hydrogène ; elles se rapprochent donc beaucoup de l’état d’huile, & en effet elles en fournissent beaucoup par la distillation à feu nu. Mais l’odeur insoutenable qui accompagne tous les produits qu’on en retire, ne permet pas d’espérer de long-temps qu’on puisse les employer à autre chose qu’à faire des engrais.

Je n’ai donné dans ce Chapitre que des aperçus, parce que la composition des matières animales n’est pas encore très-exactement connue. On sait qu’elles sont composées d’hydrogène, de carbone, d’azote, de phosphore, de soufre ; le tout porté à l’état d’oxide par une quantité plus ou moins grande d’oxygène : mais on ignore absolument quelle est la proportion de ces principes. Le temps complétera cette partie de l’analyse chimique, comme il en a complété déjà quelques autres.