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Traité d’économie politique/1841/Livre 1/Chapitre 11

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CHAPITRE XI.

De quelle manière se forment et se multiplient les capitaux.

Le chapitre qui précède a montré comment les capitaux productifs, perpétuellement occupés, tourmentés, usés pendant la production, s’en tirent lorsqu’elle est terminée avec leur valeur entière. Or, comme c’est la valeur de la matière, et non la matière elle-même qui constitue la richesse, on a compris, j’espère, comment le capital productif, quoiqu’il ait plusieurs fois changé de forme matérielle, est cependant toujours le même capital.

On comprendra avec la même facilité que, comme c’est la valeur produite qui a remplacé la valeur consommée, cette valeur produite a pu être moindre, égale, ou supérieure à la valeur consommée. Si elle a été égale, le capital a été seulement rétabli et entretenu ; si elle a été moindre, le capital a été entamé ; et si elle a été supérieure, il y a eu augmentation, accroissement de capital. C’est la position où nous avons laissé l’entrepreneur-cultivateur qui nous a servi d’exemple au chapitre précédent. Nous avons supposé qu’après avoir rétabli son capital dans son entière valeur, tellement entière, qu’il pouvait recommencer une autre année avec des moyens égaux, ce cultivateur a eu un excédant de ses produits sur ses consommations pour une valeur quelconque, que nous ferons monter à mille écus, pour fixer nos idées.

Observons maintenant tous les emplois qu’il peut faire de cet excédant de mille écus, et ne méprisons point une observation qui paraît si simple : j’avertis qu’il n’en est point qui exerce une aussi grande influence sur le sort des hommes, et point dont les résultats soient plus méconnus.

Quels que soient les produits qui composent cet excédant, dont nous estimons la valeur mille écus, il peut l’échanger contre de la monnaie d’or et d’argent, et l’enfouir dans la terre pour la retrouver au besoin. Cet enfouissement ôte-t-il mille écus à la masse des capitaux de la société ? Non, puisque nous venons de voir que la valeur de son capital a été auparavant rétablie complètement. A-t-il fait tort de cette somme à quelqu’un ? Pas davantage ; car il n’a volé ni dupé personne, et n’a jamais reçu aucune valeur qu’il n’ait donné une valeur égale en échange. On dira peut-être : Il a donné du blé en échange des mille écus enfouis ; ce blé n’a pas tardé à être consommé, et les mille écus n’en demeurent pas moins soustraits au capital de la société. Mais le blé vendu ne fesait plus partie du capital de notre cultivateur, puisqu’il n’était plus sa propriété ; c’était l’argent reçu en échange du blé qui en fesait partie. Le blé devenu la propriété d’une autre personne, peut au surplus faire partie du capital de son nouveau possesseur, si celui-ci le consomme reproductivement ; car on sait que des matières consommables et fugitives peuvent faire partie d’un capital aussi bien que les plus durables, aussi long-temps qu’on les consomme de manière à en reproduire la valeur.

Du moment donc que le capital de notre cultivateur a été rétabli dans son ancienne valeur, et qu’il recommence avec les mêmes moyens qu’auparavant, les mille écus d’excédant qu’il a épargnés, fussent-ils jetés à la mer, le capital social ne serait pas moins égal à ce qu’il était auparavant.

Mais continuons toutes les suppositions possibles relativement à l’emploi des mille écus.

Par une nouvelle supposition, ils n’ont pas été enfouis ; le cultivateur s’en est servi pour donner une très-belle fête. Cette valeur a été détruite dans une soirée ; un festin magnifique, les ornemens d’un bal, et un feu d’artifice, ont absorbé la somme. Cette valeur, ainsi détruite, n’est point restée dans la société ; elle n’a plus continué à faire partie de la richesse générale ; car les personnes entre les mains de qui les mille écus en espèces ont passé, ont fourni une valeur équivalente en viandes, en vins, en rafraîchissemens, en poudre, et de toute cette valeur il ne reste rien ; mais la masse des capitaux n’a pas été diminuée par cet emploi plus que par le précédent. Il y avait eu un excédant de valeur produite, cet excédant a été détruit. Les choses sont restées au même point.

Par une troisième supposition, les mille écus ont servi à acheter des meubles, du linge, de l’argenterie. Point encore de diminution dans le capital productif de la nation ; mais aussi point d’accroissement. Il n’y a de plus, dans cette supposition, que les jouissances additionnelles que procure au cultivateur et à sa famille le supplément de mobiliers qu’ils ont acquis.

Enfin, par une quatrième supposition, qui est la dernière, le cultivateur ajoute à son capital productif les mille écus qu’il a épargnés, c’est-à-dire les réemploie productivement selon les besoins de sa ferme ; il achète quelques bestiaux, nourrit un plus grand nombre d’ouvriers, et il en résulte, au bout de l’année, un produit qui a conservé ou rétabli avec profit l’entière valeur des mille écus, de manière qu’ils peuvent servir l’année suivante, et perpétuellement, à donner chaque année un nouveau produit.

C’est alors, et seulement alors, que le capital productif de la société est véritablement augmenté de la valeur de cette somme. L’accumulation qui forme un nouveau capital, ne commence qu’après que l’ancien capital est complètement rétabli.

Il est bien essentiel qu’on remarque que, de manière ou d’autre, soit qu’on dépense improductivement une épargne, soit qu’on la dépense productivement, elle est toujours dépensée et consommée ; et ceci détruit une opinion bien fausse, quoique bien généralement répandue, c’est que l’épargne nuit à la consommation. Toute épargne, pourvu qu’on en fasse l’objet d’un placement, ne diminue en rien la consommation, et, au contraire, elle donne lieu à une consommation qui se reproduit et se renouvelle à perpétuité, tandis qu’une consommation improductive ne se répète point. On voit que l’accumulation, présentée sous ses véritables traits, n’a rien qui doive la rendre odieuse ; on sentira tout à l’heure au contraire les bons effets dont elle est suivie.

Je prie aussi de remarquer que la forme sous laquelle la valeur épargnée se trouve être épargnée et réemployée, ne change rien au fond de la question ; elle l’est avec plus ou moins d’avantage, selon l’intelligence et la position de l’entrepreneur. Rien ne s’oppose à ce que cette portion de capital ait été accumulée sans avoir été un seul instant sous la forme de monnaie d’argent. Un des produits épargnés peut avoir été planté ou semé avant d’avoir subi aucun échange ; le bois, qui aurait inutilement chauffé des appartemens superflus, peut se montrer en palissades, s’élever en charpente, et, d’une portion de revenu qu’il était au moment de la coupe, devenir un capital après avoir été employé.

La nature des besoins de chaque nation, sa position géographique, et le génie de ses habitans, déterminent communément la forme sous laquelle s’amassent ses capitaux. La plus grande partie des accumulations d’une société naissante consiste en constructions, en outils d’agriculture, en bestiaux, en améliorations de son fonds de terre ; la plupart de celles d’une nation manufacturière consistent en matières brutes, ou qui sont dans un état plus ou moins ouvragé, entre les mains de ses fabricans. Ses capitaux se composent encore des usines et des machines propres à façonner les produits.

Chez une nation principalement commerçante, la plus grande partie des capitaux accumulés est en marchandises brutes ou manufacturées que les négocians ont achetées, et qu’ils se proposent de revendre. Les navires et autres bâtimens de commerce, les magasins, les chars, les chevaux, font aussi une partie importante des capitaux d’une telle nation.

Une nation qui cultive à la fois l’industrie agricole, l’industrie manufacturière et l’industrie commerciale, voit son capital composé de produits de toutes ces différentes sortes, de cette masse de provisions de tout genre que nous voyons actuellement entre les mains des peuples policés, et qui, employés avec intelligence, sont perpétuellement entretenus, et même augmentés, malgré l’immense consommation qui s’en fait, pourvu que l’industrie de ces peuples produise plus de valeurs que leur consommation n’en détruit.

Ce n’est point à dire que chaque nation ait précisément produit et mis en réserve les choses qui composent actuellement son capital ; elle a pu mettre en réserve des valeurs quelconques, qui, par la voie des transmutations, ont pris la forme qui lui convenait le mieux ; un boisseau de blé épargné peut nourrir également un maçon et un brodeur. Dans le premier cas, le boisseau de blé reparaîtra sous la forme d’une portion de bâtiment, produit durable fesant partie d’un capital ; dans le second cas, il reparaîtra dans un habit brodé qui ne durera qu’un temps.

Tout entrepreneur d’industrie, fesant lui-même travailler son capital, trouve avec facilité les moyens d’occuper productivement ses épargnes. S’il est cultivateur, il achète des portions de terre, ou augmente par des bonifications le pouvoir productif de celles qu’il a. S’il est négociant, il achète et revend une plus grande masse de marchandises. Les capitalistes ont à peu près les mêmes moyens ; ils augmentent de tout le montant de leurs épargnes leur capital placé, ou bien ils cherchent de nouveaux placemens, pour eux d’autant plus faciles à trouver, que, connus pour avoir des fonds à placer, ils reçoivent plus que d’autres des propositions pour l’emploi de leurs épargnes. Mais les propriétaires de terres affermées, et les personnes qui vivent de leurs rentes ou du salaire de leur main-d’œuvre, n’ont pas la même facilité, et ne peuvent placer utilement un capital qu’autant qu’il se monte à une certaine somme. Beaucoup d’épargnes sont, par cette raison, consommées improductivement, qui auraient pu être consommées reproductivement, et grossir les capitaux particuliers, et par conséquent la somme du capital national. Les caisses et les associations qui se chargent de recevoir, de réunir et de faire valoir les petites épargnes des particuliers, sont en conséquence (toutes les fois qu’elles offrent une sûreté parfaite) très-favorables à la multiplication des capitaux.

L’accroissement des capitaux est lent de sa nature ; car il n’a jamais lieu que là où il y a des valeurs véritablement produites, et des valeurs ne se créent pas sans qu’on y mette, outre les autres élémens, du temps et de la peine[1]. Et comme les producteurs, tout en créant des valeurs, sont obligés d’en consommer, ils ne peuvent jamais accumuler, c’est-à-dire, employer reproductivement que la portion des valeurs produites qui excède leurs besoins ; c’est le montant de cet excédant qui constitue l’enrichissement des particuliers et des sociétés. Un pays marche d’autant plus rapidement vers la prospérité, que chaque année il s’y trouve plus de valeurs épargnées et employées reproductivement. Ses capitaux augmentent ; la masse d’industrie mise en mouvement devient plus considérable ; et de nouveaux produits pouvant être créés par cette addition de capitaux et d’industrie, de nouvelles épargnes deviennent toujours plus faciles.

Toute épargne, tout accroissement de capital, prépare un gain annuel et perpétuel, non-seulement à celui qui a fait cette accumulation, mais à tous les gens dont l’industrie est mise en mouvement par cette portion du capital. Elle prépare un intérêt annuel au capitaliste qui a fait l’épargne, et des profits annuels aux industrieux qu’elle fait travailler. Perpétuellement consommée, elle est autant de fois reproduite pour être consommée de nouveau, de même que les profits qu’elle fait naître. Aussi le célèbre Adam Smith compare-t-il un homme frugal, qui augmente ses capitaux productifs, ne fût-ce que dans une seule occasion, à l’un des fondateurs d’une maison d’industrie où une société d’hommes laborieux seraient nourris à perpétuité des fruits de leur travail ; et un prodigue, au contraire, qui mange une partie de son capital, est comparé par lui à l’administrateur infidèle qui dilapiderait les biens d’une fondation pieuse, et laisserait sans ressources, non-seulement ceux qui y trouvaient leur subsistance, mais tous ceux qui l’y auraient trouvée par la suite. Il n’hésite pas à nommer le dissipateur un fléau public, et tout homme frugal et rangé, un bienfaiteur de la société[2].

Il est heureux que l’intérêt personnel veille sans cesse à la conservation des capitaux des particuliers, et qu’on ne puisse en aucun temps distraire un capital d’un emploi productif, sans se priver d’un revenu proportionné.

Smith pense qu’en tout pays, la profusion ou l’impéritie de certains particuliers, et des administrateurs de la fortune publique, est plus que compensée par la frugalité de la majorité des citoyens, et par le soin qu’ils prennent de leurs intérêts[3]. Il paraît certain du moins que, de notre temps, presque toutes les nations européennes croissent en opulence ; ce qui ne peut avoir lieu sans que chacune, prise en masse, ne consomme improductivement moins qu’elle ne produit[4]. Les révolutions modernes même, n’ayant pas été suivies d’invasions durables, de ravages prolongés, comme les anciennes, et d’un autre côté ayant détruit certains préjugés, aiguisé les esprits et renversé d’incommodes barrières, semblent avoir été favorables plutôt que contraires aux progrès de l’opulence. Mais cette frugalité dont Smith fait honneur aux particuliers n’est-elle pas, en raison de quelques vices dans l’organisation politique, forcée chez la classe la plus nombreuse ? Est-il bien sûr que sa part des produits soit exactement proportionnée à la part qu’elle prend à la production ? Dans les pays qu’on regarde comme les plus riches, combien d’individus vivent dans une disette perpétuelle ! Combien de ménages, dans les villes comme dans les campagnes, dont la vie entière se compose de privations, et qui, entourés de tout ce qui est capable d’exciter les désirs, sont réduits à ne pouvoir satisfaire que leurs besoins les plus grossiers, comme s’ils vivaient dans un temps de barbarie, au milieu des nations les plus indigentes ! Ce ne sont pas les misérables qui font des épargnes ; car qui n’a pas de quoi vivre ne met guère de côté : c’est à leurs dépens que les épargnes sont faites. Un riche sinécuriste enrichi des faveurs de la cour, fait des accumulations qui sont prises sur les impôts. Les impôts écrasent les entreprises industrielles, qui ne peuvent se soutenir qu’en diminuant le salaire des ouvriers.

J’en conclus que, quoiqu’il y ait incontestablement, dans presque tous les états de l’Europe, des produits épargnés chaque année, cette épargne ne porte pas en général sur les consommations inutiles, ainsi que le voudraient la politique et l’humanité, mais sur des besoins véritables ; ce qui accuse le système politique et économique de beaucoup de gouvernemens.

Smith pense encore que les richesses des modernes sont dues plutôt à l’étendue des économies qu’à l’accroissement de la production. Je sais bien que certaines profusions folles sont peut-être plus rares qu’autrefois[5] ; mais qu’on fasse attention au petit nombre de personnes à qui de semblables profusions étaient permises ; qu’on prenne la peine de considérer combien les jouissances d’une consommation plus abondante et plus variée se sont répandues, surtout parmi la classe mitoyenne de la société ; on trouvera, ce me semble, que les consommations et les économies se sont accrues en même temps ; ce qui n’est pas contradictoire : combien d’entrepreneurs, en tous les genres d’industrie, dans les temps prospères, produisent assez pour augmenter à la fois leurs dépenses et leurs épargnes ! Ce qui est vrai d’une entreprise particulière peut l’être de la majeure partie des entreprises d’une nation. Les richesses de la France s’accrurent pendant les quarante premières années du règne de Louis XIV, malgré les profusions du gouvernement et des particuliers, excitées par le faste de la cour. Le mouvement imprimé à la production par Colbert multipliait les ressources plus vite encore que la cour ne les dissipait. Quelques personnes s’imaginent qu’elles se multipliaient par la raison que la cour les dissipait ; c’est une erreur grossière, et la preuve en est, qu’après la mort de Colbert, les profusions de la cour allant du même pas, et la production ne pouvant plus les suivre, le royaume tomba dans un épuisement affreux. Rien ne fut plus triste que la fin de ce règne.

Depuis la mort de Louis XIV, les dépenses publiques et particulières ont encore augmenté[6], et il me paraît incontestable que les richesses de la France ont augmenté aussi : Smith lui-même en convient ; et ce qui est vrai de la France, l’est, à différens degrés, de la plupart des autres états de l’Europe.

Turgot partage l’opinion de Smith[7]. Il croit qu’on épargne plus qu’on ne fesait autrefois, et fonde cette opinion sur le raisonnement suivant : le taux de l’intérêt, en temps ordinaire, est, dans la plupart des pays de l’Europe, plus bas qu’il n’a jamais été ; cela indique qu’il y a plus de capitaux qu’il n’y en a jamais eu ; donc on a plus épargné pour les amasser qu’on ne l’a fait à aucune autre époque.

Cela prouve ce dont on convient, c’est-à-dire, qu’il y a plus de capitaux qu’autrefois ; mais cela ne prouve rien sur la manière dont ils ont été acquis, et je viens de montrer qu’ils peuvent l’avoir été par une production supérieure, aussi bien que par une économie plus grande.

Je ne nie pas au surplus qu’on n’ait, à beaucoup d’égards, perfectionné l’art d’épargner comme l’art de produire. On n’aime pas à se procurer moins de jouissances qu’autrefois ; mais il y en a plusieurs qu’on sait se procurer à moins de frais. Quoi de plus joli, par exemple, que les papiers-tentures qui ornent les murs de nos appartemens ? La grâce des dessins y reçoit un nouveau lustre de la fraîcheur des nuances. Autrefois on n’avait chez les classes de la société qui font maintenant usage de papiers peints, que des murs blanchis ou des tapisseries en points de Hongrie fort laides, et d’un prix supérieur à la plupart de nos tentures actuelles.

Dans ces dernières années, on est parvenu, en détruisant par l’acide sulfurique la partie mucilagineuse des huiles végétales, à pouvoir les brûler dans les lampes à double courant d’air, qu’on ne pouvait, avant cette découverte, alimenter qu’avec de l’huile de poisson, qui coûte deux ou trois fois autant. Cette seule économie a mis en France ce bel éclairage à la portée de presque toutes les fortunes[8].

Cet art d’épargner est dû aux progrès de l’industrie qui, d’une part, a découvert un grand nombre de procédés économiques, et qui, de l’autre, a partout sollicité des capitaux et offert aux capitalistes, petits et grands, de meilleures conditions et des chances plus sûres[9]. Dans les temps où il n’y avait encore que peu d’industrie, un capital, ne portant aucun profit, n’était presque jamais qu’un trésor enfermé dans un coffre-fort ou caché dans la terre, et qui se conservait pour le moment du besoin ; que ce trésor fût considérable ou non, il ne donnait pas un profit plus ou moins grand, puisqu’il n’en donnait aucun ; ce n’était autre chose qu’une précaution plus ou moins grande. Mais quand le trésor a pu donner un profit proportionné à sa masse, alors on a été doublement intéressé à le grossir ; et ce n’a pas été en vertu d’un intérêt éloigné, d’un intérêt de précaution, mais d’un intérêt actuel, sensible à tous les instans, puisque le profit donné par le capital a pu, sans rien ôter au fonds, être consommé et procurer de nouvelles jouissances. Dès-lors on a plus étroitement songé qu’on ne l’avait fait auparavant, à se créer un capital productif quand on n’en avait point, à l’augmenter quand on en avait un ; et l’on a considéré des fonds portant l’intérêt comme une propriété aussi lucrative et quelquefois aussi solide qu’une terre rapportant un fermage.

Que si l’on s’avisait de regarder l’accumulation des capitaux comme un mal, en ce qu’elle tend à augmenter l’inégalité des fortunes, je prierais d’observer que si l’accumulation tend sans cesse à accroître les grandes fortunes, la marche de la nature tend sans cesse à les diviser. Un homme qui a augmenté son capital et celui de son pays, finit par mourir, et il est rare qu’une succession ne devienne pas le partage de plusieurs héritiers ou légataires, excepté dans les pays où les lois reconnaissent des substitutions et des droits de primogéniture. Hors les pays où de pareilles lois exercent leur funeste influence, et partout où la marche bienfesante de la nature n’est pas contrariée, les richesses se divisent naturellement, pénètrent dans toutes les ramifications de l’arbre social, et portent la vie et la santé jusqu’à ses extrémités les plus éloignées[10]. Le capital total du pays s’augmente en même temps que les fortunes particulières se divisent.

On doit donc non-seulement voir sans jalousie, mais regarder comme une source de prospérité générale, l’enrichissement d’un homme, toutes les fois que son bien, acquis légitimement, s’emploie d’une façon productive. Je dis acquis légitimement, car une fortune fruit de la rapine n’est pas un accroissement de fortune pour l’état ; c’est un bien qui était dans une main et qui a passé dans une autre, sans qu’il mette en jeu plus d’industrie qu’auparavant. Il est même, au contraire, assez commun qu’un capital mal acquis soit mal dépensé.

La faculté d’amasser des capitaux, ou, si l’on veut maintenant, des valeurs, est, ce me semble, une des causes de la très-grande supériorité de l’homme sur les animaux. Les capitaux sont entre ses mains des instrumens pour multiplier ses forces ; tandis que les alimens dont certains animaux font des magasins, ne sont pour eux que des approvisionnemens pour passer une mauvaise saison ; ainsi, en leur supposant même le degré d’intelligence qu’ils n’ont pas, cette intelligence demeurerait à peu près sans effets, faute d’instrumens suffisans pour la mettre en œuvre.

Remarquez en outre qu’il est impossible d’assigner une limite à la puissance qui résulte pour l’homme de la faculté de former des capitaux ; car les capitaux qu’il peut amasser avec le temps, l’épargne et son industrie, n’ont point de bornes.


  1. Les épargnes que font un riche traitant, un spoliateur du bien d’autrui, un favori comblé de privilèges, de pensions et de places, sont bien des accumulations véritables et quelquefois assez faciles. Mais ces valeurs, accumulées par un petit nombre de privilégiés, sont le produit très-réel des travaux, des capitaux et des terres d’un grand nombre de producteurs qui auraient pu les épargner, et les accumuler eux-mêmes à leur profit, si l’injustice et la force ne les leur avaient ravies.
  2. Rich. des Nat., livre II, chap. 5. Lord Lauderdale, dans un livre intitulé : Recherches sur la nature et l’origine de la richesse publique, a cru prouver, contre Smith, que l’accumulation des capitaux était nuisible à l’accroissement de la richesse, il se fonde sur ce que l’accumulation retire de la circulation des valeurs qui seraient favorables à l’industrie. C’est une erreur. Ni le capital productif, ni ses accroissemens, ne sont retirés de la circulation. Autrement, ce capital demeurerait oisif, et ne rapporterait aucun profit. Bien au contraire, l’entrepreneur qui en fait usage, l’emploie, le dépense, le consomme tout entier ; mais c’est de manière à le reproduire, et même avec profit. Je fais remarquer cette erreur de lord Lauderdale, parce qu’elle sert de base à d’autres ouvrages d’économie politique, dont, par conséquent, toutes les déductions sont fausses, partant d’un principe faux.
  3. Rich. des Nat., liv. II, chap. 5
  4. Sauf cependant dans des instans de guerres cruelles ou de dilapidations excessives, comme celles qui ont eu lieu en France sous la domination de Bonaparte. On ne peut guère douter que, pendant cette époque désastreuse pour le pays, même dans les momens de triomphes militaires, il n’y ait eu beaucoup plus de capitaux entamés que de capitaux grossis par des épargnes. Les réquisitions, les destructions de la guerre, jointes aux dépenses forcées des particuliers, et aux impôts excessifs, ont indubitablement plus détruit de valeurs que les épargnes de quelques particuliers n’ont pu en replacer productivement. Le prince, qui voulait que les besoins de ses courtisans lui répondissent de leur soumission, les excitait à dissiper les revenus énormes qu’ils recueillaient de ses faveurs, de peur que leurs épargnes ne leur créassent une fortune qui les rendît indépendans.
  5. Il ne faut pourtant pas s’imaginer que la différence entre les systèmes économiques des anciens états, et ceux des états modernes, soit aussi grande qu’on serait tenté de le croire. On aperçoit des ressemblances frappantes entre les progrès et le déclin des peuples opulens de Tyr, de Carthage, d’Alexandrie, et des républiques de Venise, de Florence, de Gênes, de Hollande. Partout, les mêmes causes ont produit les mêmes effets, Nous entendons faire de grands récits des richesses de Crésus, roi de Lydie, avant même la conquête que ce roi fit de quelques états voisins ; nous devons en conclure que les Lydiens étaient une nation industrieuse et économe ; car son roi ne put tirer ses ressources que de son peuple. L’étude de l’économie politique suffirait pour établir cette opinion ; mais on en trouve dans Justin la confirmation formelle. Il appelle les Lydiens, une nation dès long-temps puissante par son industrie (gens industriâ quondam potens) ; et quant à son activité, il dit que Cyrus ne parvint à la soumettre complètement que lorsqu’il l’eut accoutumée à l’oisiveté des cabarets, aux jeux et à la débauche (jussitque cauponias et ludricas artes et lenocinia exercere). Donc, elle avait auparavant les qualités opposées. Si Crésus ne s’était pas livré au faste et à l’ambition des conquêtes, il aurait probablement conservé une grande puissance, et n’aurait pas terminé ses jours dans l’infortune. L’art de lier les effets aux causes, et l’étude de l’économie politique, ne sont pas moins importans pour le bonheur personnel des rois que pour celui de leurs peuples. C’est l’ignorance de l’économie politique qui a conduit Bonaparte, à Sainte-Hélène. Il n’a pas senti que le résultat inévitable de son système était d’épuiser ses ressources, et d’aliéner les affections de la majorité des Français.
  6. Cette augmentation dans les dépenses n’est pas seulement nominale, et ne tient pas uniquement à ce que la même quantité d’argent a pour dénomination un plus grand nombre de livres ou de francs. L’augmentation des dépenses est réelle. On consomme une plus grande variété de produits, et des produits plus fins et plus recherchés ; et, quoique l’argent fin vaille intrinsèquement à peu près autant qu’il valait sous Louis XIV (puisque la même quantité d’argent achète la même quantité de blé), dans les mêmes rangs de la société, on dépense une plus grande quantité d’argent, non pas en nom seulement, mais en poids.
  7. Voyez les Réflexions sur la formation et la distribution des Richesses, § 81.
  8. Il est à craindre que l’impôt ne parvienne à détruire l’effet, si favorable au consommateur, de ces perfectionnemens. L’extension des droits réunis, l’augmentation des patentes, les difficultés et les impôts qui gênent les transports, ont déjà rapproché le prix de ces huiles économiques de celui des huiles qu’on avait si heureusement remplacées.
  9. Je n’ai pas besoin de faire remarquer que, dans quelques mains que s’accumulent les capitaux, les avantages qu’en retirent l’industrie et la nation sont les mêmes, pourvu qu’ils s’accumulent dans des mains qui les fassent valoir et les mettent ainsi dans la classe des capitaux productifs. Le placement à intérêt suffit pour garantir qu’ils sont dans cette classe ; car nul ne pourrait long-temps payer l’intérêt d’un capital, s’il ne l’avait mis sous une forme productive pour le faire travailler, sauf pourtant les gouvernemens, qui, pouvant puiser dans la bourse des contribuables de quoi payer les intérêts de leurs emprunts, ne sont pas tenus de produire cette valeur.
  10. Il est fâcheux qu’on ne cherche pas à s’honorer plus souvent par de belles dispositions testamentaires. Le bien qu’une personne riche fait à un légataire indigne, verse toujours quelque mépris sur sa mémoire, tandis que rien ne l’honore plus que des legs dictés par la vertu et par l’intérêt public. Un hospice fondé, une institution créée pour l’instruction de la classe indigente, une récompense perpétuelle offerte à de bonnes actions, un legs adressé à un citoyen recommandable, même lorsqu’on ne le connaît pas personnellement, manifestent une âme élevée et étendent l’influence d’un riche au-delà du tombeau. Le traducteur de cet ouvrage en anglais, M. Prinsep, ajoute à cette note ce qui suit : « Cette ambition louable se manifeste d’autant plus souvent que la nation a plus de liberté et de lumières. Il ne se passe pas d’année en Angleterre sans qu’on ait plusieurs exemples de cette utile munificence. Les sommes laissées par Pitt le père à Wilberforce et à d’autres gens de mérite ; les nombreuses fondations et dotations léguées à des hospices ou à des maisons d’instruction, font autant d’honneur à la nation qu’à leurs auteurs. »