Traité d’économie politique/1841/Livre 1/Chapitre 15

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Des débouchés.


Les entrepreneurs des diverses branches d’industrie ont coutume de dire que la difficulté n’est pas de produire, mais de vendre ; qu’on produirait toujours assez de marchandises, si l’on pouvait facilement en trouver le débit. Lorsque le placement de leurs produits est lent, pénible, peu avantageux, ils disent que l’argent est rare ; l’objet de leurs désirs est une consommation active qui multiplie les ventes et soutienne les prix. Mais si on leur demande quelles circonstances, quelles causes sont favorables au placement de leurs produits, on s’aperçoit que le plus grand nombre n’a que des idées confuses sur ces matières, observe mal les faits et les explique plus mal encore, tient pour constant ce qui est douteux, souhaite ce qui est directement contraire à ses intérêts, et cherche à obtenir de l’autorité une protection féconde en mauvais résultats.

Pour nous former des idées plus sûres, et d’une haute application, relativement à ce qui ouvre des débouchés aux produits de l’industrie, poursuivons l’analyse des faits les plus connus, les plus constans ; rapprochons-les de ce que nous avons déjà appris par la même voie ; et peut-être découvrirons-nous des vérités neuves, importantes, propres à éclairer les désirs des hommes industrieux, et de nature à assurer la marche des gouvernemens jaloux de les protéger.

L’homme dont l’industrie s’applique à donner de la valeur aux choses en leur créant un usage quelconque, ne peut espérer que cette valeur sera appréciée et payée, que là ou d’autres hommes auront les moyens d’en faire l’acquisition. Ces moyens, en quoi consistent-ils ? En d’autres valeurs, d’autres produits, fruits de leur industrie, de leurs capitaux, de leurs terres : d’où il résulte, quoiqu’au premier aperçu cela semble un paradoxe, que c’est la production qui ouvre des débouchés aux produits.

Que si un marchand d’étoffes s’avisait de dire : ce ne sont pas d’autres produits que je demande en échange des miens, c’est de l’argent, on lui prouverait aisément que son acheteur n’est mis en état de le payer en argent que par des marchandises qu’il vend de son côté. « Tel fermier, peut-on lui répondre, achètera vos étoffes si ses récoltes sont bonnes ; il achètera d’autant plus qu’il aura produit davantage. Il ne pourra rien acheter, s’il ne produit rien.

« Vous-mêmes, vous n’êtes mis à même de lui acheter son froment et ses laines, qu’autant que vous produisez des étoffes. Vous prétendez que c’est de l’argent qu’il vous faut : je vous dis, moi, que ce sont d’autres produits. En effet, pourquoi désirez-vous cet argent ? N’est-ce pas dans le but d’acheter des matières premières pour votre industrie, ou des comestibles pour votre bouche[1] ? Vous voyez bien que ce sont des produits qu’il vous faut, et non de l’argent. La monnaie d’argent qui aura servi dans la vente de vos produits, et dans l’achat que vous aurez fait des produits d’un autre, ira, un moment après, servir au même usage entre deux autres contractans ; elle servira ensuite à d’autres ; et à d’autres encore, sans fin : de même qu’une voiture qui, après avoir transporté le produit que vous aurez vendu, en transportera un autre, puis un autre. Lorsque vous ne vendez pas facilement vos produits, dites-vous que c’est parce que les acquéreurs manquent de voitures pour les emporter ? Eh bien ! L’argent n’est que la voiture de la valeur des produits. Tout son usage a été de voiturer chez vous la valeur des produits que l’acheteur avait vendus pour acheter les vôtres ; de même, il transportera chez celui auquel vous ferez un achat, la valeur des produits que vous aurez vendus à d’autres.

« C’est donc avec la valeur de vos produits, transformée momentanément en une somme d’argent, que vous achetez, que tout le monde achète les choses dont chacun à besoin. Autrement comment ferait-on pour acheter maintenant en France, dans une année, six ou huit fois plus de choses qu’on n’en achetait sous le règne misérable de Charles VI ? Il est évident que c’est parce qu’on y produit six ou huit fois plus de choses, et qu’on achète ces choses les unes avec les autres. »

Lors donc qu’on dit : La vente ne va pas, parce que l’argent est rare, on prend le moyen pour la cause ; on commet une erreur qui provient de ce que presque tous les produits se résolvent en argent avant de s’échanger contre d’autres marchandises, et de ce qu’une marchandise qui se montre si souvent, paraît au vulgaire être la marchandise par excellence, le terme de toutes les transactions dont elle n’est que l’intermédiaire. On ne devrait pas dire : la vente ne va pas, parce que l’argent est rare, mais parce que les autres produits le sont. Il y a toujours assez d’argent pour servir à la circulation et à l’échange réciproque des autres valeurs, lorsque ces valeurs existent réellement. Quand l’argent vient à manquer à la masse des affaires, on y supplée aisément, et la nécessité d’y suppléer est l’indication d’une circonstance bien favorable : elle est une preuve qu’il y a une grande quantité de valeurs produites, avec lesquelles on désire se procurer une grande quantité d’autres valeurs. La marchandise intermédiaire, qui facilite tous les échanges (la monnaie), se remplace aisément dans ce cas-là par des moyens connus des négocians[2], et bientôt la monnaie afflue, par la raison que la monnaie est une marchandise, et que toute espèce de marchandise se rend aux lieux où l’on en a besoin. C’est un bon signe quand l’argent manque aux transactions, de même que c’est un bon signe quand les magasins manquent aux marchandises.

Lorsqu’une marchandise surabondante ne trouve point d’acheteurs, c’est si peu le défaut d’argent qui en arrête la vente, que les vendeurs de cette marchandise s’estimeraient heureux d’en recevoir la valeur en ces denrées qui servent à leur consommation, évaluées au cours du jour ; ils ne chercheraient point de numéraire, et n’en auraient nul besoin, puisqu’ils ne le souhaitaient que pour le transformer en denrées de leur consommation[3].

Le producteur qui croirait que ses consommateurs se composent, outre ceux qui produisent de leur côté, de beaucoup d’autres classes qui ne produisent pas matériellement, comme des fonctionnaires publics, des médecins, des gens de loi, des prêtres, etc., et qui de là tirerait cette induction, qu’il y a des débouchés autres que ceux que présentent les personnes qui produisent elles-mêmes ; le producteur, dis-je, qui raisonnerait ainsi, prouverait qu’il s’attache aux apparences, et ne pénètre pas le fond des choses. En effet, un prêtre va chez un marchand pour y acheter une étole ou un surplis. La valeur qu’il y porte est sous la forme d’une somme d’argent : de qui la tient-il ? D’un percepteur qui l’avait levée sur un contribuable. De qui le contribuable la tenait-il ? Elle avait été produite par lui. C’est cette valeur produite, échangée d’abord contre des écus, puis donnée à un prêtre, qui a permis à celui-ci d’aller faire son achat. Le prêtre a été substitué au producteur ; et le producteur, sans cela, aurait pu acheter pour lui-même, avec la valeur de son produit, non pas une étole ou un surplis, mais tout autre produit plus utile. La consommation qui a été faite du produit appelé surplis, a eu lieu aux dépens d’une autre consommation. De toute manière, l’achat d’un produit ne peut être fait qu’avec la valeur d’un autre[4].

La première conséquence qu’on peut tirer de cette importante vérité, c’est que, dans tout état, plus les producteurs sont nombreux et les productions multipliées, et plus les débouchés sont faciles, variés et vastes.

Dans les lieux qui produisent beaucoup, se crée la substance avec laquelle seule on achète : je veux dire la valeur. L’argent ne remplit qu’un office passager dans ce double échange ; et, les échanges terminés, il se trouve toujours qu’on a payé des produits avec des produits.

Il est bon de remarquer qu’un produit terminé offre, dès cet instant, un débouché à d’autres produits pour tout le montant de sa valeur. En effet, lorsque le dernier producteur a terminé un produit, son plus grand désir est de le vendre, pour que la valeur de ce produit ne chôme pas entre ses mains. Mais il n’est pas moins empressé de se défaire de l’argent que lui procure sa vente, pour que la valeur de l’argent ne chôme pas non plus. Or, on ne peut se défaire de son argent qu’en demandant à acheter un produit quelconque. On voit donc que le fait seul de la formation d’un produit ouvre, dès l’instant même, un débouché à d’autres produits.

C’est pour cela qu’une bonne récolte n’est pas seulement favorable aux cultivateurs, et qu’elle l’est en même temps aux marchands de tous les autres produits. On achète davantage toutes les fois qu’on recueille davantage. Une mauvaise récolte, au contraire, nuit à toutes les ventes. Il en est de même des récoltes faites par les arts et le commerce. Une branche de commerce qui prospère fournit de quoi acheter, et procure conséquemment des ventes à tous les autres commerces ; et d’un autre côté, quand une partie des manufactures ou des genres de commerce devient languissante, la plupart des autres en souffrent.

Cela étant ainsi, d’où vient, demandera-t-on, cette quantité de marchandises qui, à certaines époques, encombrent la circulation, sans pouvoir trouver d’acheteurs ? Pourquoi ces marchandises ne s’achètent-elles pas les unes les autres ? Je répondrai que des marchandises qui ne se vendent pas, ou qui se vendent à perte, excèdent la somme des besoins qu’on a de ces marchandises, soit parce qu’on en a produit des quantités trop considérables, soit plutôt parce que d’autres productions ont souffert. Certains produits surabondent, parce que d’autres sont venus à manquer.

En termes plus vulgaires, beaucoup de gens ont moins acheté, parce qu’ils ont moins gagné[5] ; et ils ont moins gagné, parce qu’ils ont trouvé des difficultés dans l’emploi de leurs moyens de production, ou bien parce que ces moyens leur ont manqué.

Aussi l’on peut remarquer que les temps où certaines denrées ne se vendent pas bien, sont précisément ceux où d’autres denrées montent à des prix excessifs[6] ; et comme ces prix élevés seraient des motifs pour en favoriser la production, il faut que des causes majeures ou des moyens violens, comme des désastres naturels ou politiques, l’avidité ou l’impéritie des gouvernemens, maintiennent forcément d’un côté cette pénurie, qui cause un engorgement de l’autre. Cette cause de maladie politique vient-elle à cesser, les moyens de production se portent vers les routes où la production est demeurée en arrière ; en avançant dans ces voies-là, elle favorise l’avancement de la production dans toutes les autres. Un genre de production devancerait rarement les autres, et ses produits seraient rarement avilis, si tous étaient toujours laissés à leur entière liberté[7].

Une seconde conséquence du même principe, c’est que chacun est intéressé à la prospérité de tous, et que la prospérité d’un genre d’industrie est favorable à la prospérité de tous les autres. En effet, quels que soient l’industrie qu’on cultive, le talent qu’on exerce, on en trouve d’autant mieux l’emploi, et l’on en tire un profit d’autant meilleur, qu’on est plus entouré de gens qui gagnent eux-mêmes. Un homme à talent, que vous voyez tristement végéter dans un pays qui décline, trouverait mille emplois de ses facultés dans un pays productif, où l’on pourrait employer et payer sa capacité. Un marchand, placé dans une ville industrieuse et riche, vend pour des sommes bien plus considérables que celui qui habite un canton pauvre où dominent l’insouciance et la paresse. Que feraient un actif manufacturier, un habile négociant dans une ville mal peuplée et mal civilisée de certaines portions de l’Espagne ou de la Pologne ? Quoiqu’il n’y rencontrât aucun concurrent, il y vendrait peu, parce qu’on y produit peu ; tandis qu’à Paris, à Amsterdam, à Londres, malgré la concurrence de cent marchands comme lui, il pourra faire d’immenses affaires. La raison en est simple : il est entouré de gens qui produisent beaucoup dans une multitude de genres, et qui font des achats avec ce qu’ils ont produit, c’est-à-dire, avec l’argent provenant de la vente de ce qu’ils ont produit.

Telle est la source des profits que les gens des villes font sur les gens des campagnes, et que ceux-ci font sur les premiers : les uns et les autres ont d’autant plus de quoi acheter qu’ils produisent davantage. Une ville entourée de riches campagnes, y trouve de nombreux et riches acheteurs, et dans le voisinage d’une ville opulente, les produits de la campagne ont bien plus de valeur. C’est par une distinction futile qu’on classe les nations en nations agricoles, manufacturières et commerçantes. Si une nation réussit dans l’agriculture, c’est une raison pour que ses manufactures et son commerce prospèrent ; si ses manufactures et son commerce sont florissans, son agriculture s’en trouvera mieux[8].

Une nation, par rapport à la nation voisine, est dans le même cas qu’une province par rapport à une autre province, qu’une ville par rapport aux campagnes : elle est intéressée à la voir prospérer, et assurée de profiter de son opulence. C’est donc avec raison que les États-Unis ont toujours cherché à donner de l’industrie aux tribus sauvages dont ils sont entourés : ils ont voulu qu’elles eussent quelque chose à donner en échange, car on ne gagne rien avec des peuples qui n’ont rien à vous donner. Il est précieux pour l’humanité qu’une nation, entre les autres, se conduise, en chaque circonstance, d’après des principes libéraux. Il sera démontré, par les brillans résultats qu’elle en obtiendra, que les vains systèmes, les funestes théories, sont les maximes exclusives et jalouses des vieux états de l’Europe qu’ils décorent effrontément du nom de vérités pratiques, parce qu’ils les mettent malheureusement en pratique. L’union américaine aura la gloire de prouver, par l’expérience, que la plus haute politique est d’accord avec la modération et avec l’humanité[9].

Une troisième conséquence de ce principe fécond, c’est que l’importation des produits étrangers est favorable à la vente des produits indigènes ; car nous ne pouvons acheter les marchandises étrangères qu’avec des produits de notre industrie, de nos terres et de nos capitaux, auxquels ce commerce par conséquent procure un débouché. — C’est en argent, dira-t-on, que nous payons les marchandises étrangères. — Quand cela serait, notre sol ne produisant point d’argent, il faut acheter cet argent avec des produits de notre industrie ; ainsi donc, soit que les achats qu’on fait à l’étranger soient acquittés en marchandises ou en argent, ils procurent à l’industrie nationale des débouchés pareils.

Par une quatrième conséquence du même principe, la consommation pure et simple, celle qui n’a d’autre objet que de provoquer de nouveaux produits, ne contribue point à la richesse du pays. Elle détruit d’un côté ce qu’elle fait produire d’un autre côté. Pour que la consommation soit favorable, il faut qu’elle remplisse son objet essentiel, qui est de satisfaire à des besoins. Lorsque Napoléon exigeait qu’on parût à sa cour avec des habits brodés, il causait à ses courtisans une perte égale, tout au moins, aux gains qu’il procurait à ses brodeurs. C’était pis encore lorsqu’il autorisait par des licences un commerce clandestin avec l’Angleterre, à la charge d’exporter en marchandises françaises une valeur égale à celle qu’on voulait importer. Les négocians qui fesaient usage de ces licences, chargeaient sur leurs navires des marchandises qui, ne pouvant être admises de l’autre côté du détroit, étaient jetées à la mer en sortant du port. Le gouvernement, tout-à-fait ignorant en économie politique, s’applaudissait de cette manœuvre comme étant favorable à nos manufactures. Mais quel en était l’effet réel ? Le négociant, obligé de perdre la valeur entière des marchandises françaises qu’il exportait, vendait en conséquence le sucre et le café qu’il rapportait d’Angleterre, le consommateur français payait le montant des produits dont il n’avait pas joui. C’était comme si, pour encourager les fabriques, on avait acheté, aux dépens des contribuables, les produits manufacturés pour les jeter à la mer[10].

Pour encourager l’industrie, il ne suffit pas de la consommation pure et simple ; il faut favoriser le développement des goûts et des besoins qui font naître parmi les populations l’envie de consommer ; de même que, pour favoriser la vente, il faut aider les consommateurs à faire des gains qui les mettent en état d’acheter. Ce sont les besoins généraux et constans d’une nation qui l’excitent à produire, afin de se mettre en pouvoir d’acheter, et qui par là donnent lieu à des consommations constamment renouvelées et favorables au bien-être des familles[11].

Après avoir compris que la demande des produits en général est d’autant plus vive que la production est plus active, vérité constante malgré sa tournure paradoxale, on doit peu se mettre en peine de savoir vers quelle branche d’industrie il est à désirer que la production se dirige. Les produits créés font naître des demandes diverses, déterminées par les mœurs, les besoins, l’état des capitaux, de l’industrie, des agens naturels du pays ; les marchandises les plus demandées sont celles qui présentent, par la concurrence des demandeurs, de plus forts intérêts pour les capitaux qui y sont consacrés, de plus gros profits pour les entrepreneurs, de meilleurs salaires pour les ouvriers ; et ce sont celles-là qui sont produites de préférence.

On voudra savoir peut-être quel serait le terme d’une production croissante et où des produits, chaque jour plus considérables, s’échangeraient constamment les uns contre les autres ; car enfin ce n’est que dans les quantités abstraites qu’il y a des progressions infinies, et dans la pratique la nature des choses met des bornes à tous les excès. Or, c’est l’économie politique pratique que nous étudions ici.

L’expérience ne nous a jamais offert encore l’exemple d’une nation complètement pourvue de tous les produits qu’elle est en état de créer et de consommer ; mais nous pouvons étendre par la pensée à tous les produits successivement, ce que nous avons observé sur quelques-uns. Au-delà d’un certain point, les difficultés qui accompagnent la production, et qui sont en général surmontées par les services productifs, s’accroissent dans une proportion plus rapide, et ne tardent pas à surpasser la satisfaction qui peut résulter de l’usage qu’on fait du produit. Alors on peut bien créer une chose utile, mais son utilité ne vaut pas ce qu’elle coûte, et elle ne remplit pas la condition essentielle d’un produit, qui est d’égaler tout au moins en valeur ses frais de production. Quand on a obtenu d’un territoire toutes les denrées alimentaires qu’on en peut obtenir, si l’on fait venir de plus loin de nouvelles denrées alimentaires, leur production peut se trouver tellement dispendieuse que la chose procurée ne vaille pas ce qu’elle coûte. Si le travail de trente journées d’hommes ne pouvait les nourrir que pendant vingt jours, il ne serait pas possible de se livrer à une semblable production ; elle ne favoriserait pas le développement de nouveaux individus, qui par conséquent ne formeraient pas la demande de nouveaux vêtemens, de nouvelles habitations, etc.

À la vérité, le nombre des consommateurs étant borné par les denrées alimentaires, leurs autres besoins peuvent se multiplier indéfiniment, et les produits capables de les satisfaire peuvent se multiplier de même et s’échanger entre eux. Ils peuvent se multiplier également pour former des accumulations et des capitaux. Toutefois, les besoins devenant de moins en moins pressans, on conçoit que les consommateurs feraient graduellement moins de sacrifices pour les satisfaire ; c’est-à-dire qu’il serait de plus en plus difficile de trouver dans le prix des produits une juste indemnité de leurs frais de production. Toujours est-il vrai que les produits se vendent d’autant mieux que les nations ont plus de besoins, et qu’elles peuvent offrir plus d’objets en échange ; c’est-à-dire qu’elles sont plus généralement civilisées.



  1. Lors même que ce serait pour enfouir la somme, le but ultérieur est toujours d’acheter quelque chose avec la somme. Si ce n’est l’enfouisseur qui achète, c’est son héritier, c’est celui aux mains de qui la somme tombe par quelque accident que ce soit ; car de la monnaie, en tant que monnaie, ne peut servir à aucun autre usage.
  2. Des effets au porteur, des billets de banque, des crédits ouverts, des compensations de créances, comme à Amsterdam et à Londres.
  3. Par leur consommation, j’entends toute celle qu’ils font, de quelque nature qu’elle soit ; aussi bien celle qui est improductive et qui satisfait à leurs besoins et à ceux de leur famille, que celle qui est reproductive et alimente leur industrie. Un fabricant de laine, un fabricant de coton consomment à la fois de la laine et du coton pour leur usage et pour celui de leurs manufactures ; mais, quel que soit le but de leur consommation, soit qu’ils consomment pour reproduire, ou que ce soit pour jouir, ils cherchent à acheter ce qu’ils consomment avec ce qu’ils produisent.
  4. Le capitaliste qui dépense l’intérêt qu’il retire de ses capitaux, dépense sa part des produits auxquels ses capitaux ont concouru. Le livre II développe les lois suivant lesquelles il prend part aux produits ; et lorsqu’il dissipe le fonds de ses capitaux eux-mêmes, ce sont toujours des produits qu’il dépense, puisque ses capitaux ne sont eux-mêmes que des produits, à la vérité réservés pour une consommation reproductive, mais très-susceptibles d’être dépensés improductivement, comme ils le sont toutes les fois qu’on les dissipe.

    Lorsqu’on divise une nation en producteurs et en consommateurs, on fait la plus sotte des distinctions. Tout le monde, sans exception, consomme. À très-peu d’exceptions près, tout le monde produit du plus au moins, les uns par leurs travaux personnels, les autres par les travaux de leurs capitaux ou de leurs terres ; et il serait à désirer qu’on produisit encore plus généralement et plus activement ; alors on consommerait moins souvent, au lieu de ses propres produits, le fruit des labeurs des autres, qui auraient eux-mêmes à dépenser les valeurs dont on ne les priverait pas.

  5. Les gains se composent, dans tous les états, depuis le plus gros négociant jusqu’au plus simple manœuvre, de la part qu’on obtient dans les valeurs produites. Les proportions suivant lesquelles cette distribution se fait, forment là matière du second livre de cet ouvrage.
  6. Il est facile à tout lecteur d’appliquer ces observations générales aux pays et aux époques dont il a connaissance. Nous en avons eu un exemple bien frappant en France, dans les années 1811, 1812 et 1815, où l’on a vu marcher de front le prix exorbitant des denrées coloniales, du blé, et de plusieurs autres produits avec l’avilissement de beaucoup de denrées qui ne trouvaient que des débouchés désavantageux.
  7. Ces considérations, qui sont fondamentales pour tout Traité ou Mémoire écrit sur des matières commerciales, et pour toute opération de l’administration relative aux mêmes objets, y sont restées jusqu’à présent presque entièrement étrangères. Il semble qu’on n’ait rencontré la vérité que par hasard, et qu’on n’ait pris la bonne route (quand par bonheur on l’a fait) que par un sentiment confus de ce qui convenait, sans être convaincu, et sans avoir le moyen de convaincre les autres.

    M. de Sismondi, qui paraît n’avoir pas bien entendu les principes établis dans ce chapitre et dans les trois premiers chapitres du livre II de cet ouvrage, cite, comme une preuve que l’on peut trop produire, cette immense quantité de produits manufacturés dont l’Angleterre surcharge les marchés étrangers. (Nouveaux Principes, etc., livre IV, chap. 4). Cette surabondance ne prouve autre chose que l’insuffisance de la production aux lieux où les marchandises anglaises surabondent. Si le Brésil produisait assez pour acheter les produits anglais qu’on y porte, ces produits ne s’y engorgeraient pas. Il faudrait pour cela que le Brésil fût plus industrieux, qu’il possédât plus de capitaux, que ses douanes laissassent toute latitude sur le choix des marchandises qu’on juge à propos d’y porter, que les douanes anglaises ne fussent plus un obstacle à l’entrée en Angleterre des marchandises du Brésil, et laissassent toute liberté sur le choix des retours.

    Le sens de ce chapitre-ci n’est pas qu’on ne puisse pas produire d’une certaine marchandise trop en proportion des besoins, mais seulement que ce qui favorise le débit d’une marchandise, c’est la production d’une autre.

    Le traducteur de cet ouvrage en anglais, M. C. R. Prinsep, a joint à cette note une autre note que voici :

    « Les vues de Sismondi à cet égard ont été adoptées par Malthus, et celles de notre auteur par Ricardo. Il en est résulté une discussion intéressante entre notre auteur et Malthus. Si les argumens contenus dans ce chapitre avaient besoin de confirmation, on la trouverait dans les Lettres adressées à Malthus sur ce sujet et sur quelques autres points de la science, par J.-B. Say. Sismondi, dans les Annales de Législation, a vainement essayé de répondre à Ricardo, et il a passé sous le silence son premier antagoniste. »

  8. Tout grand établissement productif vivifie tout son voisinage. « Au Mexique, les champs les mieux cultivés, ceux qui rappellent à l’esprit du voyageur les plus belles campagnes de la France, sont les plaines qui s’étendent de Salamanca jusque vers Silao, Guanaxuato et Villa de Léon, et qui entourent les mines les plus riches du monde connu. Partout où les filons métalliques ont été découverts, dans les parties les plus incultes des Cordillères, sur des plateaux isolés et déserts, l’exploitation des mines, bien loin d’entraver la culture du sol, l’a singulièrement favorisée… La fondation d’une ville suit immédiatement la découverte d’une mine considérable… Des fermes s’établissent autour, et une mine qui paraissait d’abord isolée au milieu des montagnes désertes et sauvages, se rattache en peu de temps aux terres anciennement labourées. » (Humboldt, Essai politique sur la Nouvelle-Espagne.)
  9. Avant les derniers progrès de l’économie politique, ces vérités si importantes étaient méconnues, non-seulement du vulgaire, mais des esprits les plus judicieux et les plus éclairés. On lit dans Voltaire : « Telle est la condition humaine, que souhaiter la grandeur de son pays, c’est souhaiter du mal à ses voisins… Il est clair » qu’un pays ne peut gagner sans qu’un autre perde. » (Dictionn. philosophique, article patrie.) Il ajoute que, pour être citoyen de l’univers, il ne faut vouloir sa patrie ni plus grande, ni plus petite, ni plus riche, ni plus pauvre ; c’est une suite de la même erreur. Le vrai cosmopolite ne désire pas que sa patrie étende sa domination, parce qu’ainsi elle compromet son propre bonheur ; mais il désire qu’elle devienne plus riche ; car la prospérité de son pays est favorable à tous les autres.
  10. L’Anglais ne demandait pas mieux que de vendre à bon compte ses denrées coloniales à la France. Il convenait de laisser faire, quoiqu’en guerre. Alors les Français, au lieu de dépenser 50 millions en sucre, n’en auraient dépensé que 23, et il leur serait resté 23 millions annuellement pour acheter les marchandises françaises qu’on jetait à la mer ; la même production aurait eu lieu, et il n’y aurait eu de perte pour personne.
  11. Une note jointe en cet endroit à la traduction anglaise de ce livre, m’a obligé de développer un peu plus mon idée. Le traducteur me reprochait de jeter de la défaveur sur toute consommation qui n’est pas reproductive ; si je pouvais être entendu ainsi, j’avais mal exprimé ma pensée. Je sais fort bien que l’objet essentiel de la production est de satisfaire les besoins de l’homme ; je voulais seulement ajouter que lorsqu’elle est improductive, elle n’est accompagnée d’aucun autre avantage ; et que par conséquent, si l’on veut lui trouver des avantages, il faut probablement faire naître les besoins. Alors il y a un développement plus grand des facultés de l’homme, plus de capacité pour produire et pour jouir, plus de civilisation, et, comme il serait facile de le prouver, plus de facultés morales et intellectuelles.