Traité d’économie politique/1841/Livre 1/Chapitre 19

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Des Colonies et de leurs produits.


Les colonies sont des établissemens formés dans des pays lointains par une nation plus ancienne qu’on nomme la métropole. Quand cette nation veut étendre ses relations dans un pays populeux déjà civilisé, et dont elle ne serait pas bien venue à envahir le territoire, elle se borne à y établir un comptoir, un lieu de négoce, où ses facteurs trafiquent conformément aux lois du pays, comme les européens ont fait en Chine, au Japon. Quand les colonies secouent l’autorité du gouvernement de la métropole, elles cessent de porter le nom de colonies et deviennent des états indépendans.

Une nation fonde ordinairement des colonies quand sa nombreuse population se trouve à l’étroit dans son ancien territoire, et quand la persécution en chasse certaines classes d’habitans. Ces motifs paraissent avoir été les seuls qui aient porté les peuples anciens à fonder des colonies : les peuples modernes en ont eu d’autres encore. L’art de la navigation, perfectionné dans leurs mains, leur a ouvert de nouvelles routes, leur a découvert des pays inconnus ; ils sont allés jusque dans un autre hémisphère, et sous des climats inhospitaliers, non pour s’y fixer eux et leur postérité, mais pour y recueillir les denrées précieuses, et rapporter dans leur patrie les fruits d’une production précipitée et considérable.

Il convient de remarquer ces motifs divers, car ils entraînent deux systèmes coloniaux très-différens dans leurs effets. Je serais tenté d’appeler le premier, système colonial des anciens, et l’autre, système colonial des modernes, quoique chez les modernes il y ait eu des colonies fondées sur les mêmes principes que celles des anciens, notamment dans l’Amérique septentrionale.

La production dans les colonies formées suivant le système des anciens n’est pas d’abord fort grande, mais elle s’accroît avec rapidité. On ne choisit guère de patrie adoptive que là où le sol est fertile, le climat favorable, ou la situation convenable pour le commerce ; c’est pour l’ordinaire un pays tout neuf, soit qu’auparavant il fût complétement inhabité, soit qu’il n’eût pour habitans que des peuplades grossières, par conséquent peu nombreuses et hors d’état d’épuiser les facultés productives du sol.

Des familles élevées dans un pays civilisé, qui vont s’établir dans un pays nouveau, y portent les connaissances théoriques et pratiques, qui sont un des principaux élémens de l’industrie ; elles y portent l’habitude du travail, par le moyen duquel ces facultés sont mises en œuvre, et l’habitude de la subordination, si nécessaire au maintien de l’ordre social ; elles y portent quelques capitaux, non pas en argent, mais en outils, en provisions variées ; enfin elles ne partagent avec aucun propriétaire les fruits d’un terrain vierge dont l’étendue surpasse pendant long-temps ce qu’elles sont en état de cultiver. À ces causes de prospérité on doit ajouter peut-être la plus grande de toutes, c’est-à-dire le désir qu’ont tous les hommes d’améliorer leur condition, et de rendre le plus heureux possible le sort qu’ils ont définitivement embrassé.

L’accroissement des produits, quelque rapide qu’il ait paru dans toutes les colonies fondées sur ce principe, aurait été plus remarquable encore si les colons avaient porté avec eux de vastes capitaux ; mais, nous l’avons déjà observé, ce ne sont pas les familles favorisées de la fortune qui s’expatrient : il est rare que les hommes qui sont en état de disposer d’un capital suffisant pour vivre avec quelque douceur dans le pays où ils sont nés, et où ils ont passé les années de leur enfance qui l’embellissent tant à leurs yeux, renoncent à leurs habitudes, à leurs amis, à leurs parens, pour courir les chances toujours incertaines, et supporter les rigueurs toujours inévitables d’un établissement nouveau. Voilà pourquoi les colonies, dans leurs commencemens, manquent de capitaux, et en partie pourquoi l’intérêt de l’argent y est si élevé.

À la vérité, les capitaux s’y forment plus vite que dans les états anciennement civilisés. Il semble que les colons, en quittant leurs pays natal, y laissent une partie de leurs vices : ils renoncent au faste, à ce faste qui coûte si cher en Europe, et qui sert si peu. Là où ils vont, on est forcé de ne plus estimer que les qualités utiles, et l’on ne consomme plus que ce qu’exigent les besoins raisonnables, qui sont moins insatiables que les besoins factices. Ils ont peu de villes, et surtout n’en ont point de grandes ; la vie agricole qu’ils sont en général contraints de mener, est la plus économique de toutes ; enfin leur industrie est proportionnellement la plus productive et celle qui exige le moins de capitaux.

Le gouvernement de la colonie participe aux qualités qui distinguent les particuliers ; il s’occupe de son affaire, dissipe fort peu, et ne cherche querelle à personne : aussi les contributions y sont-elles modérées, quelquefois nulles, et, prenant peu de choses ou rien sur les revenus des administrés, leur permettent d’autant mieux de multiplier leurs économies, qui deviennent des capitaux productifs.

C’est ainsi que, même avec peu de capitaux originaires, les produits annuels des colonies excèdent promptement leurs consommations. De là cet accroissement rapide de richesses et de population qu’on y remarque ; car à mesure qu’il se forme des capitaux, le travail industriel de l’homme y devient recherché, et l’on sait que les hommes naissent partout où il en est besoin[1].

On peut maintenant s’expliquer pourquoi les progrès de ces colonies sont si rapides. Chez les anciens, Éphèse et Milet dans l’Asie-Mineure, Tarente et Crotone en Italie, Syracuse et Agrigente en Sicile, paraissent avoir surpassé en peu de temps leurs métropoles. Les colonies anglaises de l’Amérique septentrionale, qui dans nos temps modernes ressemblent le plus aux colonies des grecs, ont offert un spectacle de prospérité peut-être moins éclatant, mais non moins digne de remarque, et qui n’est pas terminé.

Il est de l’essence des colonies fondées sur ce principe, c’est-à-dire sans projet de retour dans l’ancienne patrie, de se donner un gouvernement indépendant de leur métropole ; et lorsque la métropole conserve la prétention de leur imposer des lois, la force des choses l’emporte tôt ou tard, et opère ce que la justice et l’intérêt bien entendu conseillaient de faire dès l’origine.

Je passe aux colonies formée suivant le système colonial des modernes.

Ceux qui les fondèrent furent, pour la plupart, des aventuriers qui cherchèrent, non une patrie adoptive, mais une fortune qu’ils pussent rapporter, pour en jouir, dans leur ancien pays[2].

Les premiers d’entre eux trouvèrent d’un côté aux Antilles, au Mexique, au Pérou, et plus tard au Brésil, et d’un autre côté aux Indes orientales, de quoi satisfaire leur cupidité, toute grande qu’elle était. Après avoir épuisé les ressources antérieurement amassées par les indigènes, ils furent obligés de recourir à l’industrie pour exploiter les mines de ces pays nouveaux, et les richesses bien plus précieuses de leur agriculture. De nouveaux colons les remplacèrent, dont la plupart conservèrent plus ou moins l’esprit de retour, le désir, non de vivre dans l’aisance sur leurs terres, et d’y laisser en mourant une famille heureuse et une réputation sans tache, mais le désir d’y gagner beaucoup pour aller jouir ailleurs de la fortune qu’ils y auraient acquise ; ce motif y a introduit des moyens violens d’exploitation, au premier rang desquels il faut placer l’esclavage.

Des écrivains philanthropes ont cru ne pouvoir mieux détourner les hommes de cette odieuse pratique qu’en prouvant qu’elle est contraire à leurs intérêts. Steuart, Turgot, Smith, s’accordent à penser que le travail de l’esclave revient plus cher et produit moins que celui de l’homme libre. Leurs raisonnemens se réduisent à ceci : un homme qui ne travaille pas et ne consomme pas pour son propre compte, travaille le moins et consomme le plus qu’il peut ; il n’a aucun intérêt à mettre dans ses travaux l’intelligence et le soin qui peuvent en assurer le succès ; le travail excessif dont on le surcharge abrége ses jours, et oblige son maître à des remplacemens coûteux ; enfin le serviteur libre a l’administration de son propre entretien, tandis que le maître a l’administration de l’entretien de son esclave ; et comme il est impossible que le maître administre avec autant d’économie que le serviteur libre, le service de l’esclave doit lui revenir plus cher[3].

Ceux qui pensent que le travail de l’esclavage est moins dispendieux que celui du serviteur libre, font un calcul analogue à celui-ci : l’entretien annuel d’un nègre des Antilles, dans les habitations où ils sont tenus avec le plus d’humanité, ne revient pas à plus de 300 francs ; joignons-y l’intérêt de son prix d’achat, et portons cet intérêt à dix pour cent, parce qu’il est viager. Le prix d’un nègre ordinaire étant de 2000 francs environ, l’intérêt sera de 200 francs, calculé au plus haut. Ainsi, on peut estimer que chaque nègre coûte par an à son maître 500 francs. Le travail d’un homme libre est plus cher que cela dans le même pays. Il peut s’y faire payer sa journée sur le pied de cinq, six, sept francs, et quelquefois davantage. Prenons six francs pour terme moyen, et ne comptons que trois cents jours ouvrables dans l’année ; cela donnera pour la somme de ses salaires annuels 1800 fr au lieu de 500 francs[4].

Le simple raisonnement indique que la consommation de l’esclave doit être moindre que celle de l’ouvrier libre. Peu importe à son maître qu’il jouisse de la vie ; il lui suffit qu’il la conserve. Un pantalon et un gilet composent toute la garde robe d’un nègre ; son logement est une case sans aucun meuble ; sa nourriture, du manioc auquel on ajoute de temps en temps, chez les bons maîtres, un peu de morue sèche. Une population d’ouvriers libres, prise en bloc, est obligée d’entretenir des femmes, des enfans, des infirmes : les liens de la parenté, de l’amitié, de l’amour, de la reconnaissance, y multiplient les consommations. Chez les esclaves, les fatigues de l’homme mûr affranchissent trop souvent le planteur de l’entretien du vieillard. Les femmes, les enfans y jouissent peu du privilége de leur faiblesse, et le doux penchant qui réunit les sexes y est soumis aux calculs d’un maître.

Quel est le motif qui balance, dans chaque personne, le désir qui la porte à satisfaire ses besoins et ses goûts ? C’est sans doute le soin de ménager ses ressources. Les besoins invitent à étendre la consommation, l’économie tend à la réduire ; et, quand ces deux motifs agissent dans le même individu, on conçoit que l’un peut servir de contre-poids à l’autre. Mais entre le maître et l’esclave la balance doit nécessairement pencher du côté de l’économie : les besoins, les désirs sont du côté du plus faible ; les raisons d’économie sont du côté du plus fort. C’est ainsi probablement que les profits d’une sucrerie étaient tellement exagérés, qu’on prétendait à Saint-Domingue qu’une plantation devait, en six années, rembourser son prix d’achat, et que les colons des îles anglaises, au dire de Smith lui-même, convenaient que le rhum et la mélasse suffisaient pour en couvrir les frais, et que le sucre était tout profit[5].

Quoi qu’il en soit, tout est changé ; et pour ne nous occuper ici que des Antilles françaises, soit que les institutions et le mode de culture y soient mauvais ; soit que le régime de l’esclavage y ait dépravé, en deux sens différens, le maître aussi bien que l’esclave, et qu’il altère les qualités qui constituent la véritable industrie, c’est-à-dire l’intelligence, l’activité et l’économie, le fait est que l’on ne peut plus, à la Martinique et à la Guadeloupe, soutenir la concurrence de plusieurs autres pays, qui peuvent approvisionner l’Europe de sucre à beaucoup meilleur marché. Ce n’est qu’à la faveur de droits établis en France sur les sucres étrangers, droits qui équivalent à une prohibition, que ces deux îles peuvent y vendre leurs sucres, qui, au prix où ils leur reviennent, ne pourraient se vendre nulle autre part. Et malgré le monopole du marché de la France que cette prohibition leur assure au grand détriment des français, les colons de la Martinique et de la Guadeloupe ne peuvent soutenir leurs établissemens : ils sollicitent chaque jour de nouvelles faveurs de la métropole ; et ces faveurs ne les empêchent pas de s’endetter chaque jour davantage, c’est-à-dire de se ruiner.

Les Antilles anglaises paraissent ressentir une partie des mêmes inconvéniens ; leurs plaintes et leurs demandes en font foi. La libération graduelle des nègres rendrait-elle meilleure la situation des planteurs ? Il est permis d’en douter. Des propriétaires, dont les vues philanthropiques sont dignes d’éloges (M. Steel, M. Nottingham), en ont fait l’essai avec un succès contesté, et leurs tentatives ne se sont pas renouvelées. En Europe, au contraire, la culture des terres par des serfs affranchis, que les propriétaires ont ensuite payés à titre d’ouvriers, est devenue générale ; mais les circonstances ont été fort différentes aux Antilles. Le soleil y est brûlant, la culture du sucre pénible. L’ouvrier européen n’y résiste pas. Le nègre a peu d’ambition et peu de besoins. Une heure ou deux de travail par jour, lui procurent ce qui suffit à l’entretien de sa famille. Devenu libre, nulle jouissance ne balance pour lui la fatigue d’un travail ; et si son travail n’est pas soutenu, la terre et le capital désoccupés pendant une partie du temps, rendent la production onéreuse.

Il est vrai qu’Haïti prospère depuis l’abolition de l’esclavage ; mais il ne faut pas croire que le travail y soit complètement volontaire. Tout nègre sans propriétés, pour n’être pas traité en vagabond, doit avoir un maître ou travailler dans une exploitation agricole quelconque ; sur chaque habitation il est soumis à des réglemens qui infligent des peines sévères pour un travail imparfait, de même que pour une oisiveté volontaire. Malgré cela, la culture du sucre y revient plus cher que dans les îles voisines[6], et il est douteux qu’elle puisse y être continuée avec succès. Heureusement que cette île peut se dédommager de cette culture par beaucoup d’autres qui conviendront autant à son climat et beaucoup mieux à son état politique et moral, telles que le café, le coton, l’indigo, et peut-être le cacao et la cochenille. Peu de contrées du globe sont plus favorisées de la nature pour produire ce qui est propre à la consommation de ses habitans et à leur commerce.

Au surplus, il ne s’agit pas uniquement de savoir pour quel prix on peut faire travailler un homme, mais pour quel prix on peut le faire travailler sans blesser la justice et l’humanité. Ce sont de faibles calculateurs que ceux qui comptent la force pour tout, et l’équité pour rien. Cela conduit au système d’exploitation des arabes bédouins qui arrêtent une caravane, et s’emparent des marchandises qu’elle transporte, sans qu’il leur en coûte autre chose, disent-ils, que quelques jours d’embuscade et quelques livres de poudre à tirer. Il n’y a de manière durable et sûre de produire que celle qui est légitime, et il n’y a de manière légitime que celle où les avantages de l’un ne sont point acquis aux dépens de l’autre. Cette manière de prospérer et la seule qui n’ait point de fâcheux résultats à craindre ; et les événemens arrivés me donneraient trop d’avantages, si je voulais mettre en parallèle le déclin et les désastres des pays dont l’industrie se fonde sur l’esclavage, avec la prospérité de ceux où règnent des principes plus libéraux ; principes qui gagnent journellement du terrain, et qui couvriront bientôt de nations florissantes le Nouveau-Monde, pour l’instruction de l’Ancien.

Cette considération rendra bientôt superflue toute controverse sur le travail des esclaves comparé avec celui des ouvriers libres. L’esclavage ne peut pas subsister avec les nouvelles formes sous lesquelles, dans ses progrès, se présente la civilisation. Déjà l’on n’entend plus parler sans un soulèvement de cœur, de la traite des nègres. Il est si honteux de faire métier de voler ou de recéler des hommes, et de fonder son gain sur des souffrances, que personne n’ose prendre la défense de cet infâme trafic, de peur de passer pour en être complice. Les puissances maritimes prépondérantes ne veulent plus le tolérer ; et si quelques gouvernemens d’Europe se laissent encore guider par des habitudes et des préjugés qu’ils n’osent avouer, ils sont sans influence et d’autant plus faibles qu’ils sont désavoués par la partie éclairée et vertueuse de leurs nations. L’esclavage ne peut subsister long-temps dans le voisinage de nations nègres affranchies, ni même de nègres citoyens, comme on en voit aux États-Unis. Cette institution jure avec toutes les autres et disparaîtra par degrés. Dans les colonies européennes, elle ne peut durer qu’avec le secours des forces de la métropole ; et la métropole, s’éclairant, leur retirera son appui.

Il est impossible que les peuples d’Europe ne comprennent pas bientôt combien leurs colonies leur sont à charge. Ils supportent une partie des frais de leur administration militaire, civile et judiciaire, une partie de l’entretien de leurs établissemens publics, et notamment de leurs fortifications ; ils tiennent sur pied pour leur conservation une marine dispendieuse qui n’empêchera pas qu’à la première guerre maritime elles ne deviennent indépendantes ou conquises ; mais ce qui leur est encore bien plus défavorable, elles leur accordent, à leurs dépens, des priviléges commerciaux, qui sont une véritable duperie.

La France consomme annuellement 50 millions de kilogrammes ou 100 millions de livres de sucre[7]. Elle les paie à la Martinique et à la Guadeloupe sur le pied de 50 fr les cent livres, non compris les droits, et les obtiendrait à la Havane pour 35 fr, non compris les droits également ; de sorte qu’en soumettant les uns et les autres à des droits égaux, la France, en se pourvoyant de sucre à la Havane, dépenserait par année 15 millions de moins qu’elle ne fait, pour cette denrée seulement. D’autres contrées lui en fourniraient à meilleur marché encore[8]. Il en est de même de quelques autres produits coloniaux ; de sorte que si nous n’avions point de colonies, nous aurions à dépenser de moins, outre les frais de leur administration[9] et l’état militaire que nécessite leur conservation, 20 millions de francs pour le moins, et probablement davantage, sans que les rentrées du fisc en fussent altérées. Elle seraient probablement améliorées ; car une aussi forte diminution dans le prix des denrées équinoxiales, en rendrait la consommation et le commerce beaucoup plus considérables.

Les partisans du système colonial vantent les débouchés que les colonies françaises procurent à la France. Ils ne veulent pas comprendre que quels que fussent les pays qui nous approvisionnent de denrées coloniales[10], il nous est impossible d’en acquitter le prix autrement que par l’exportation des produits du sol, des capitaux et de l’industrie de la France[11]. Ainsi, que nous tirions du sucre de la Martinique, ou bien de la Havane, ou bien de la Cochinchine, soit que nous en fournissions la valeur directement par l’envoi de nos produits, ou indirectement en y envoyant de l’argent que nous acquérons au moyen de nos produits, de toute manière notre consommation en sucre est payée par les produits de notre industrie, de toute manière le mouvement commercial de nos ports est le même.

J’ai entendu cent fois déplorer la perte du riche commerce de nos colonies et la splendeur ancienne des villes de Nantes et de Bordeaux. Ces lamentations sont absolument dépourvues de raison. L’industrie et la richesse de la France se sont au total accrues depuis qu’elle a perdu ses principales colonies, et malgré les circonstances extrêmement défavorables où elle s’est trouvée. Notre navigation marchande a été presque entièrement interrompue ; mais c’était par la guerre, par une guerre où l’ennemi était demeuré maître de la mer, et qui nous a valu du moins d’être pendant un temps débarrassés des frais de nos colonies. Depuis le retour de la paix, le mouvement de nos ports a repris, et il ne paraît pas que le commerce de Nantes et de Bordeaux soit moins considérable, puisque leur population n’est pas moindre qu’autrefois ; mais quand elle le serait, il n’y aurait pas lieu de s’étonner que de si grands changemens survenus dans nos relations avec toutes les parties du monde, eussent changé le cours de notre commerce maritime, et que le havre-de-grâce eût gagné en importance ce que des ports moins heureusement situés pourraient avoir perdu. Sans doute la marine marchande de la France n’est point ce qu’elle doit être ; mais elle ne l’a jamais été. Peut-être faut-il s’en prendre au caractère national, qui se trouve moins apte à ce genre d’industrie qu’à plusieurs autres ; au défaut de capitaux pour les grandes entreprises maritimes, parce qu’elles sont trop peu souvent couronnées de succès ; mais surtout à une politique étroite et fiscale, qui rend difficile pour les navigateurs français l’accès des pays d’outre-mer, et à une législation maritime qui s’oppose à tout développement[12].

La marine marchande qui étonne le plus par ses progrès, est celle des États-Unis, qui n’ont point de colonies. Les vraies colonies d’un peuple commerçant, ce sont les peuples indépendans de toutes les parties du monde. Tout peuple commerçant doit désirer qu’ils soient tous indépendans, pour qu’ils deviennent tous plus industrieux et plus riches ; car plus ils sont nombreux et productifs, et plus ils présentent d’occasions et de facilités pour des échanges. Ces peuples alors deviennent pour vous des amis utiles, et qui ne vous obligent pas de leur accorder des monopoles onéreux, ni d’entretenir à grands frais des administrations, une marine et des établissemens militaires aux bornes du monde. Un temps viendra où l’on sera honteux de tant de sottise, et où les colonies n’auront plus d’autres défenseurs que ceux à qui elles offrent des places lucratives à donner et à recevoir, le tout aux dépens des peuples[13].

Lorsque Poivre fut nommé intendant de l’Ile-de-France, cette colonie était fondée depuis cinquante ans seulement, et il se convainquit que sa conservation avait déjà coûté à la France 60 millions, continuait de lui occasionner de grandes dépenses, et ne lui rapportait absolument rien[14].

Il est vrai que les sacrifices qu’on avait faits alors, et qu’on a faits depuis pour conserver l’Ile-de-France, avaient aussi pour but de conserver les établissemens des Indes orientales ; mais quand on saura que ceux-ci ont coûté encore bien davantage, soit au gouvernement, soit aux actionnaires de l’ancienne et de la nouvelle compagnie, alors on sera forcé de conclure qu’on a payé cher à l’Ile-de-France l’avantage de faire de grosses pertes au Bengale et au Coromandel.

On peut appliquer le même raisonnement aux positions purement militaires qu’on a prises dans les trois autres parties du monde. En effet, si l’on prétendait que tel établissement a été conservé à grands frais, non pour en tirer du profit, mais pour étendre et assurer la puissance de la métropole, on peut de même répondre : cette puissance n’est utile, exercée au loin, que pour assurer la possession des colonies ; et si les colonies elles-mêmes ne sont pas un avantage, pourquoi en achèterait-on si chèrement la conservation[15] ?

La perte que l’Angleterre a faite de ses colonies de l’Amérique septentrionale a été un gain pour elle. C’est un fait que je n’ai vu contesté nulle part[16]. Or, pour tenter de les conserver, elle a supporté, pendant la guerre d’Amérique, une dépense extraordinaire et inutile de plus de dix-huit cents millions de francs. Quel déplorable calcul ! Elle pouvait faire le même gain, c’est-à-dire rendre ses colonies indépendantes, ne pas dépenser un sou pour cela, épargner le sang de ses braves, et se donner, aux yeux de l’Europe et de l’histoire, les honneurs de la générosité[17].

Les fautes commises par le gouvernement de Georges III pendant toute la guerre de la révolution d’Amérique, et malheureusement soutenues par un parlement vénal et une nation orgueilleuse, ont été imitées par Bonaparte lorsqu’il a voulu mettre Saint-Domingue sous le joug. Rien, si ce n’est la distance et la mer, n’a empêché cette guerre de devenir aussi désastreuse que la guerre d’Espagne, tandis que, toute proportion gardée, l’indépendance de Saint-Domingue, franchement reconnue, pouvait être commercialement profitable à la France, comme l’indépendance des États-Unis l’a été pour l’Angleterre.

Je suppose qu’on insiste et qu’on dise : les colonies fournissent certaines denrées qui ne croissent que là. Si vous ne possédez aucun coin de ce territoire privilégié par la nature, vous serez à la merci de la nation qui s’en emparera ; elle aura la vente exclusive des produits coloniaux, et vous les fera payer ce qu’elle voudra.

Il est actuellement prouvé que les denrées que nous appelons mal à propos coloniales, croissent entre les tropiques partout où les localités se prêtent à leur culture, même les épiceries des Moluques, qui se cultivent avec succès à Cayenne, et probablement déjà en beaucoup d’autres endroits. De tous les commerces, le plus exclusif peut-être était celui que les hollandais fesaient de ces épiceries. Ils possédaient seuls les seules îles qui en produisissent, et ils n’en laissaient approcher personne. L’Europe a-t-elle manqué de ces produits ? Les a-t-elle payés au poids de l’or ? Devons-nous regretter de n’avoir pas acheté au prix de deux cents ans de guerres, de vingt batailles navales, de quelques centaines de millions, et du sang de cinq cent mille hommes, l’avantage de payer le poivre et le girofle quelques sous de moins ?

Il est bon d’observer que cet exemple est le plus favorable de tous au système colonial. Il est difficile de supposer que la fourniture du sucre, d’un produit qu’on cultive dans la majeure partie de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique, pût être accaparée comme celle des épiceries ; et encore cette dernière même est-elle enlevée à l’avidité des possesseurs des Moluques sans coup férir.

Les anciens se fesaient, par leurs colonies, des amis par tout le monde alors connu : les peuples modernes n’ont su s’y faire que des sujets, c’est-à-dire, des ennemis. Les gouverneurs envoyés par la métropole, ne regardant pas le pays qu’ils administrent comme celui où ils doivent passer leur vie entière, goûter le repos et jouir de la considération publique, n’ont aucun intérêt à y faire germer le bonheur et la vraie richesse. Ils savent qu’ils seront considérés dans la métropole en proportion de la fortune qu’ils y rapporteront, et non en raison de la conduite qu’ils auront tenue dans la colonie. Qu’on y ajoute le pouvoir presque discrétionnaire qu’on est obligé d’accorder à qui va gouverner à de grandes distances, et l’on aura tous les principes dont se composent en général les plus mauvaises administrations.

Mais comme on ne peut guère compter sur la modération des gouvernans, parce qu’ils sont hommes ; comme ils participent lentement aux progrès des lumières, par la raison qu’une multitude d’agens civils, de militaires, de financiers, de négocians, sont prodigieusement intéressés à épaissir les voiles qui les entourent, et à embrouiller des questions qui seraient simples sans eux, il n’est permis d’espérer que de la force même des choses, la chute d’un système qui aura, pendant trois ou quatre cents ans, beaucoup diminué les immenses avantages que les hommes des cinq parties du monde ont retirés ou doivent retirer de leurs grandes découvertes, et du mouvement extraordinaire de leur industrie depuis le seizième siècle.



  1. Voyez plus loin ce qui a rapport à la population.
  2. J’en excepte toujours les fondateurs de plusieurs états dans l’Amérique septentrionale, et quelques autres. Les colonies espagnoles et portugaises du continent de l’Amérique ont participé des deux systèmes. Quelques Européens y sont allés avec l’esprit de retour, d’autres pour s’y fixer, ainsi que leurs descendans. Mais ces combinaisons ont subi de grands changemens depuis que ces colonies sont devenues indépendantes, et il est probable que dorénavant on ne s’y établira plus que pour s’y fixer.
  3. Steuart, Inquiry into The principles of political economy, livre II, chap. 6. Turgot, Réflexions sur la formation et la distribution des Richesses, § 28. Smith, Rich. des Nat., liv. I, ch. 8 ; et liv. III, ch. 2.

    L’un des traducteurs allemands de cet ouvrage-ci, Jacob, remarque, à l’égard de Steuart, que s’il trouve plus cher le travail des esclaves dans les manufactures, il le regarde comme moins dispendieux quand on les occupe comme simples manouvriers.

  4. Il convient de remarquer ici que l’ouvrier libre, qui fait payer sa journée plus chèrement que l’esclave, exécute un travail qui, s’il est moins pénible, n’en est pas moins presque toujours plus sérieux par l’intelligence, et souvent le talent acquis qu’il suppose. Les horlogers, les tailleurs, sont ordinairement des ouvriers libres.
  5. Dans le langage des Anglais, le mot profit comprend tout à la fois le profit du capital et celui de l’industrie des entrepreneurs.
  6. Le président Loyer, dans une proclamation du 20 mars 1825, se plaint des caboteurs haïtiens qui vont dans les autres îles (Cuba, la Jamaïque,) pour y charger du sucre, du tafia, du rhum, et, par l’appât d’un gain illicite, les introduisent sur notre territoire dit le président, contre le vœu de nos lois. La contrebande n’introduirait pas ces produits en Haïti, s’ils ne revenaient pas à meilleur marché dans les autres îles.
  7. Ceci a été écrit en 1826. Les grands changemens survenus pendant le premier quart du dix-neuvième siècle, dans les productions et le commerce des pays d’outre-mer, ont nécessité de grands changemens, non dans les principes, mais dans les exemples et les développemens de cette partie du Traité de l’Économie politique.
  8. Un voyageur recommandable par ses lumières et par sa probité, Poivre, assure que le sucre blanc de première qualité se vend à la Cochinchine, à raison de 3 piastres ou 16 francs de notre monnaie le quintal cochinchinois, qui équivaut a 150 de nos livres, poids de marc, ce qui ne fait presque que 2 sous de France la livre. À ce prix, la Chine en tire plus de 80 millions de livres tous les ans. En ajoutant à ce prix 500 pour cent pour les frais et bénéfices du commerce, ce qui assurément est bien honnête, ce sucre blanc, si le commerce était libre, ne nous reviendrait, en France, qu’a 8 ou 9 sous la livre.

    Déjà les Anglais tirent d'Asie beaucoup de sucre et d’indigo qui leur coûtent beaucoup moins qu’aux Antilles ; et si les états européens formaient des états indépendans et industrieux sur les côtes d’Afrique, la culture des denrées équinioxales s’y répandrait rapidement, et approvisionnerait l’Europe plus abondamment et à des prix plus bas encore.

  9. Suivant un rapport du ministre de la marine, fait en 1820, les deux Antilles qui nous restent coûtaient annuellement, pour leurs dépenses intérieures, 11,860,000, sur quoi les recettes locales fournissaient 5,790,000. Il restait donc une dépense de plus de 6 millions à acquitter par la France.

  10. Elles seraient mieux nommées marchandises ou denrées équinoxiales, parce qu'elles croissent dans la zone torride et dans le voisinage des tropiques.
  11. Voyez plus haut ce qui a été dit au chapitre 17.
  12. Principalement à cause de la prépondérance exclusive donnée à la marine militaire ; à cause des entraves que les douanes opposent au cabotage ; à cause des formalités exigées pour être capitaine au long cours, patron, pilote, etc. Le cabotage le plus libre est la source des véritables progrès maritimes ; et quant aux formalités, les Américains des États-Unis, qui sont les meilleurs marins du monde, ne les connaissent pas.
  13. Arthur Young (Voyage en France, tome I, page 456) a fait en 1789 un calcul qui prouve que si la France avait, depuis vingt-cinq ans en arrière, consacré les millions qu’elle a employés pour conserver ses colonies des Antilles, à fertiliser les provinces incultes de France qui sont susceptibles de donner de riches produits, telles que le Bourbonnais et la Sologne, elle en retirerait un produit annuel décuple de celui que fournissent ses îles. Il en conclut que ce serait un grand ami des Français que celui qui les débarrasserait de ces colonies ; comme ce serait, ajoute-t-il, un grand bonheur pour l’Angleterre que les nègres se rendissent indépendans à la Jamaïque et dans les autres îles anglaises.
  14. Voyez les Œuvres de Poivre, page 209 ; et encore il ne comprend pas là-dedans l’entretien des forces maritimes et militaires de la France elle-même, dont une partie au moins devait être mise sur le compte de cette colonie.
  15. Voyez dans les Œuvres de Franklin (tome II, page 50) ce qu’en pensait cet homme célèbre, qui était si versé dans ces matières. Je lis, dans un Voyage de lord Valentia, que l'établissement du Cap de Bonne-Espérance coûtait annuellement aux Anglais, en 1802, six à sept millions de francs au-delà de ce qu’il rapportait.
  16. « Bristol était le principal entrepôt du commerce avec l’Amérique du nord. Les négocians et les principaux habitans se réunirent pour déclarer au parlement, de la manière la plus énergique, que leur cité était ruinée à jamais si l’indépendance des États-Unis était reconnue, ajoutant qu’il n'entrerait plus dans leur port assez de vaisseaux pour qu’il valût la peine de l’entretenir. Malgré ces représentations, la nécessité força de conclure la paix, et de consentir à cette séparation si redoutée. Dix ans n’étaient pas écoulés, que les mêmes négocians de Bristol s’adressaient au parlement pour demander un bill qui les autorisât à creuser et agrandir ce port, qui, loin d’être devenu désert, comme ils le craignaient, ne se trouvait plus assez grand pour contenir tous les navires que l’extension du commerce avec l’Amérique indépendante y amenait. » De Lévis, Lettres chinoises.
  17. Il faut appliquer, avec quelque restriction, ce que je dis ici des colonies à celles des Anglais dans l’Inde, parce que les Anglais n’y sont pas de simples colons ; ils y sont souverains de soixante millions d’Indous, et profitent des tributs que ces Indous paient comme sujets ; mais ces profits ne sont pas si considérables qu’on le croit, parce qu’il faut en déduire les frais d’administration et de défense de ces vastes états. Colquhoun (A Treatise on the wealth of the british Empire), qui généralement exagère les ressources de l’Angleterre, donne un tableau qui porte les contributions payées au gouvernement de la compagnie à . . . . . . . . 18,051,478 liv. st.
    et ses dépenses à . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .16,984,271
    Excédant des recettes sur les dépenses . . . 1,067,297 liv. st.

    L’Inde, qui jouit de la paix et d’une prospérité croissante sous le despotisme éclairé des Anglais, ne pourrait devenir indépendante sans retomber sous le joug d'une multitude de princes du pays qui se feraient continuellement la guerre, pilleraient et massacreraient leurs sujets comme autrefois. Il n'y aurait rien à gagner à cet affranchissement ni pour les Indous ni pour les Anglais.