25%.png

Traité de la vie élégante/Introduction

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

INTRODUCTION[1]





EN 1830, Balzac venait de découvrir le Monde.

Son premier succès « Les Chouans », suivi de près par : « La Physiologie du Mariage » et « La Peau de Chagrin », avait imposé sa vocation à une famille dont le rêve était de faire de lui un notaire. Pour la première fois, il avait de l’or dans les mains, ces mains prodigues, ces belles mains sensuelles qui furent toujours empressées de l’échanger contre ce qui chatoie, qui éblouit, qui est voluptueux au toucher. Les salons s’ouvraient pour lui. Il fréquentait chez Sophie Gay, la princesse Bagration, la duchesse d’Abrantès : il approchait les femmes les plus brillantes de Paris — lui qui les aimait tant, qui aimait tout d’elles, leurs intrigues comme leurs vertus, et comme elles-mêmes, leurs parures changeantes qu’il montre tant de plaisir à décrire, mousselines de l’Inde, cachemires, pèlerines ruchées, souliers de prunelle.

Et, tout naturellement, comme le fruit de ces années-là, paraît le traité de la Vie Élégante[2].

Quelle étape il y avait à parcourir pour faire un dandy de ce jeune Balzac, qui descendait alors de sa mansarde sans feu !

Lamartine qui l’a vu à ses débuts, chez Sophie Gay, laisse de lui un amusant portrait :

« Il portait un costume qui jurait avec toute élégance, habit étriqué sur un corps colossal, gilet débraillé, linge de gros chanvre, bas bleus, souliers qui creusaient le tapis, apparence d’un écolier en vacances qui a grandi pendant l’année et dont la taille fait éclater le vêtement, voilà l’homme qui valait à lui seul une bibliothèque de son siècle. »

Quelques années seulement… et voici Balzac célèbre par le faste de son équipage, de ses habits et de ses bijoux. Un détail en est resté célèbre : cette canne, longue comme celle d’un tambour major, dont la pomme enrichie de pierreries était creuse et contenait des cheveux de femmes[3]. Il a des chevaux, des laquais, une livrée splendide rehaussée de galons et de boutons d’or sur lesquels brillaient les armes des Balzac d’Entragues.

« Il faut travailler pour ces gredins de chevaux, que je ne puis parvenir à nourrir de poésie, écrit-il en 1832. Ah ! une douzaine de vers alexandrins en guise d’avoine ! »

Werdet, qui fut un de ses éditeurs, nous a laissé le récit de la petite fête que lui offrit Balzac le soir de la mise en vente de la première édition du « Livre Mystique » qui contenait « Séraphita » et qui fut enlevée tout entière le jour même.

« Il portait, dit Werdet, un habit bleu barbeau à boutons d’or ciselé, pantalon noir à sous-pieds, gilet blanc en piqué anglais, sur lequel chatoyaient les anneaux d’une chaîne d’or microscopique ; bas de soie noire à jours, souliers vernis, linge très fin, d’une blancheur irréprochable cette fois — note le narrateur ironiquement, — gants beurre frais, chapeau à larges bords en véritable castor et, comme de juste, sa fameuse canne. »

« À la porte, nous trouvâmes l’élégant coupé aux armes d’Entragues ; sur le siège se prélassait le cocher dans sa livrée éblouissante, un véritable colosse galonné d’or ; grain de mil, le groom imperceptible grimpé derrière l’équipage. Les règles de la fashion la plus méticuleuse avaient été observées. Notre couvert chez Véry avait été dressé d’avance. »

Les amis vont au théâtre de la Porte Saint-Martin.

Sous le péristyle nous trouvâmes Auguste[4], qui remit à son maître le coupon de la loge d’avant-scène dont, pendant un entr’acte, nous prîmes possession à grand bruit, suivant les us et coutumes des « Lions ».

Il y eut, paraît-il, grand succès, ce soir-là, pour l’auteur de la Comédie Humaine. « Des loges, des balcons, des galeries ces mots se répétaient : « C’est Balzac… Balzac, avec sa canne… » On n’écoutait plus la pièce, on ne regardait que Balzac, sa canne, et une gracieuse inconnue qu’il produisait à ses côtés. »

Au Café Tortoni l’empressement fut plus grand encore.

Hélas ! Balzac pouvait se procurer les habits, les bijoux de prix et les équipages, il pouvait connaître le faste — mais non l’ élégance que, dans son traité, il en distingue si finement.

Ce n’est pas sa forme physique seulement qui s’y opposait. Un mot est symbolique dans la description de Lamartine : « habit étriqué sur un corps colossal » : ses habits étaient trop étroits pour ses muscles d’Hercule ; et il était trop étroit, le code minutieux de l’élégance, pour son impétuosité et la fantaisie de son humeur.

Évidemment, Balzac en homme à la mode nous apparaît déguisé, et assez mal déguisé. On pourrait tirer des effets de comique facile du rapprochement de ses prétentions au dandysme et de leur réalisation.

« — Mais, bourgeois, répondait à Werdet un cocher qui l’avait conduit en même temps que Balzac, avec qui pouviez-vous donc être, sinon avec un marchand de bœufs de Poissy ? »

… « Comment cela se faisait-il ? mais ses vêtements étaient toujours ou trop petits, ou trop étroits, ou trop longs, ou trop larges. »

« Il n’est pas beau, mais qu’il est gros, qu’il est petit !… C’est Falstaff, court et rouge comme un œuf de Pâques. » [5]

« Du derrière de la tête au talon chez Balzac, il y avait une ligne droite avec un seul ressaut au mollet ; quant au devant du romancier c’était le profil d’un véritable as de pique. » [6]

On pourrait multiplier de pareilles citations et les rapprocher de nombreuses caricatures, [7] mais j’aime mieux me fier aux magnificences de la sympathie Lamartinienne et reproduire la parole du poète, de celui qui sans exactitude littérale peut-être, savait voir pourtant la vérité essentielle :

« Il était gros, épais, carré par la base et les épaules ; le cou, la poitrine, le corps, les cuisses, les membres puissants ; beaucoup de l’ampleur de Mirabeau, mais nulle lourdeur ; il avait tant d’âme qu’elle portait tout cela légèrement et gaiement : comme une enveloppe souple et nullement comme un fardeau ; ses bras courts gesticulaient avec aisance ; il causait comme un orateur parle… »

Les aspirations au dandysme ne furent pas éphémères dans la vie de Balzac. Elles se manifestent avec une impétuosité enfantine dans ses premières années de célébrité et malgré les soucis, de plus en plus absorbants, de l’art et des affaires, Balzac n’y renonce jamais.

C’est désormais surtout le luxe de l’habitation qui l’attire. Dès 1830 il avait commencé à réunir des tableaux, des porcelaines, des bronzes, de vieilles soies et des tapisseries ; il possédait déjà la commode en bois d’ébène veiné d’or, armoriée aux armes de France et de Florence, qu’on dit avoir appartenu à Marie de Médicis, et le secrétaire d’Henri IV.

Les descriptions abondent de ses logis, toujours changeants, parfois doubles pour mieux dépister les créanciers, où l’on n’avait accès qu’en produisant le mot de passe. Werdet raille en évoquant les splendeurs voluptueuses de la maison de la rue Cassini, le stuc et le marbre blanc de la salle de bains, les fenêtres rouges, dont les glaces dépolies ne laissaient entrer que des rayons roses ; et la chambre blanche et rose, parfumée des fleurs les plus rares, toute ruisselante d’or : « chambre nuptiale pour une duchesse de quinze ans. » Théophile Gautier, lui, s’extasie sans cesse. Il nous a laissé la description du boudoir que Balzac devait transporter dans une Nouvelle : « La Fille aux yeux d’Or » : immense divan circulaire, tenture rouge, recouverte d’une mousseline des Indes, rideaux roses des fenêtres doublés de taffetas, bras en vermeil portant les bougies, tapis de Perse, meubles recouverts de cachemire blanc rehaussés de noir et de ponceau… des fleurs, des fleurs… à côté, la chambre à coucher garnie, sous ses draperies, de matelas qui empêchaient qu’aucun bruit pût être entendu au dehors par quelque oreille indiscrète… »

On nous a parlé, peut-être en l’exagérant, des fortunes englouties dans la maison des Jardies. En 1848, nous trouvons Balzac chargé d’une dette de 100.000 francs par l’achat et l’aménagement de l’hôtel où il devait amener Mme Hanska et mourir.

Qui faut-il croire ? ceux qui ont vu chez lui des merveilles artistiques, ou ceux qui y ont trouvé seulement du toc et des entassements de bric à brac ?

Ce qui importe, pour nous, c’est le rêve qu’il faisait et l’acharnement qu’il mettait à le réaliser.

On a répété que Balzac resta chargé pendant toute sa vie d’écrivain sous la dette qu’il avait contractée comme imprimeur. La vérité c’est que la passion du luxe, aggravée par son imagination qui lui présentait toujours avec une redoutable précision un moyen chimérique et saugrenu de s’enrichir, fut le fardeau sous lequel le pauvre grand homme s’épuisa et dut enfin s’écrouler et mourir.

Ce goût de l’éclat extérieur qu’eut toujours Balzac, ce souci de la représentation nous le retrouvons dans son roman. De tous ses personnages nous connaissons l’installation, l’ameublement ; nul n’y paraît que nous ne voyions comment il est vêtu. C’est un trait caractéristique de Balzac qu’il attache autant d’importance à la toilette de ses jeunes ambitieux que de ses amoureuses.

Certes, on pourrait tirer des effets comiques des portraits qu’il fait de ses héros comme de ceux qu’on a laissés de lui.

[8] « Il (Charles) avait fait la toilette de voyage la plus coquette, la plus simplement recherchée, la plus adorable, pour employer le mot qui dans ce temps résumait les perfections spéciales d’une chose ou d’un homme. À Tours, un coiffeur venait de lui refriser ses beaux cheveux châtains ; il y avait changé de linge et mis une cravate de satin noir combinée avec un col rond, de manière à encadrer agréablement sa blanche et rieuse figure. Une redingote de voyage à demi boutonnée lui pinçait la taille, et laissait voir un gilet de cachemire à châle sous lequel était un second gilet blanc. Sa montre, négligemment abandonnée au hasard dans sa poche, se rattachait par une courte chaîne d’or à l’une des boutonnières. Son pantalon gris se boutonnait sur les côtés, où des dessins brodés en soie noire enjolivaient les coutures. 11 maniait agréablement une canne dont la pomme d’or sculptée n’altérait point la fraîcheur de ses gants gris. Enfin, sa casquette était d’un goût excellent. »

[9] « … les beaux cheveux blonds et bien frisés de Maxime lui apprirent combien les siens étaient horribles ; puis Maxime avait des bottes fines et propres, tandis que les siennes, malgré le soin qu’il avait pris en marchant, s’étaient empreintes d’une légère teinte de boue ; enfin Maxime portait une redingote qui lui serrait élégamment la taille et le faisait ressembler à une jolie femme tandis qu’Eugène avait à deux heures un habit noir. Le spirituel enfant de la Charente sentit la supériorité que la mise donnait à ce dandy. »

[10] « Si ce portrait fait préjuger un caractère, la mise de l’homme contribuait peut-être à le mettre en relief. Rabourdin portait habituellement une grande redingote bleue, une cravate blanche, un gilet croisé à la Robespierre, un pantalon noir sans sous-pieds, des bas de soie gris et des souliers découverts. »

[11] « … Votre cousin est décoré, je suis bien vêtu, c’est moi qu’on regarde. »

« Il prit un chapeau bas de forme et à bords larges.

— Voici l’ancien chapeau de Claude Vignon, grand critique, homme libre et viveur… Il se rallie au Ministère, on le nomme professeur, bibliothécaire, il ne travaille plus qu’aux Débats, il est fait Maître des Requêtes, il a 16.000 fr. d’appointements, il gagne 4.000 fr. à son journal, il est décoré… eh bien ! voilà son nouveau chapeau.

Et Vital montrait un chapeau d’une coupe et d’un dessin véritablement juste-milieu. »


Je ressens quelque honte à présenter ainsi ces extraits. Citer, c’est faire une opération chirurgicale qui transforme une phrase, membre plein de grâce et de sens dans sa page, en un débris mort. Et j’ai plaisir pourtant à sourire en lisant ces passages et tant d’autres de même sorte — mon Dieu ! tout simplement peut-être parce qu’ils ont provoqué tant d’ironies faciles et que c’est cette ironie qui me semble mesquine et digne de moquerie.

Dans l’œuvre de Balzac rien de tout cela n’est ridicule, pas plus que ne l’était à la vue pénétrante de Lamartine son extérieur peu avantageux. Rien n’est puéril ressenti par une âme passionnée : aucun détail n’est mesquin quand il est signe.

On pourrait s’étonner que la conception d’une Mme de Morsauf, d’un ménage Claes, de d’Arthez, du juge Popinot, du docteur Bénassis — pour ne citer que les plus connus parmi ses héros — ait surtout laissé à Balzac le renom d’inventeur de monstres. En vérité, nul mieux que lui n’a créé des âmes, nul plus que lui n’a eu le secret des vies solitaires alimentées par la seule Idée, ou martyres d’un amour.

Mais il est aussi celui qui a le mieux apprécié les puissances sociales. C’est sans railler qu’il présente la complication des intrigues et des passions ambitieuses ; l’âge et la pensée de la mort ne l’ont pas détaché ; le pessimisme noir qu’il a retiré de l’observation du monde ne lui en a pas donné le dégoût.

Un ambitieux ne serait-il pas absurde de vouloir conquérir les hommes sans chercher à leur plaire, sans se donner les apparences qu’ils estiment ?

Il y a plus. L’amour, hélas ! ne distingue jamais bien entre un homme et ses dépendances mondaines ; il est dupe des prestiges du luxe, habits et train de maison, comme de l’éclat d’un nom et d’un titre.

Il n’ignorait pas cela, celui qui fut l’amoureux de la duchesse de Castries et qui pendant quinze ans servit « l’Étrangère », la grande Dame lointaine.

Je disais tout à l’heure : un détail n’est jamais puéril quand il est signe. Le détail luxueux n’était pas pour Balzac seulement un signe ; son essai de dandysme fut un moyen de conquête — calcul, réflexion et volonté, — mais qu’il serait froid de le prendre seulement ainsi !

Si l’élégance n’était pas dans son corps un peu grossier, sa jovialité fruste, son âme fantaisiste, démesurée, l’instinct du luxe était dans son tempérament sensuel, dans son imagination passionnée des grandeurs matérielles : l’instinct du luxe, le sens de la beauté industrielle, des recherches accueillantes du confort, de ses complications ingénieuses qui amusent les besoins humains autant qu’ils les servent.

Comme tout artiste, c’est dans son œuvre que Balzac devait réaliser son aspiration personnelle. Quel plaisir il a pris à vivre à travers ces fils de son imagination : Rastignac, de Marsay à qui il octroyait tout ce qui lui manquait à lui même de beauté et de distinction, qu’il dirigeait dans le monde, comme son Vautrin Lucien de Rubempré !

Chose digne de remarque, le mondain n’est pas apparu à Balzac un sot puéril, mais celui qui se sert des puérilités d’autrui.

Parmi ses dandys il y en a d’une moralité douteuse, comme de Marsay, La Palférine, d’autres dénués de tout scrupule comme Maxime de Trailles. Je ne vois guère le type de l’idiot des salons. Et c’est bien sans doute le signe de la partialité de Balzac.

Celui qui, fort seulement de son élégance, des agréments de son esprit, de sa puissance d’intrigue, monte l’échelle sociale et parvient au sommet, c’est le plus connu des héros Balzaciens ; son prestige, hélas ! a décidé la vocation de bien des malheureux qui n’étaient point doués comme de Marsay, et qui devaient finir comme Rubempré.

C’est l’esthétique de cette vie mondaine que Balzac a tracée dans son Traité de la Vie Élégante.

Il eût été grand dommage de laisser cette œuvre dans l’oubli. Elle porte tous les caractères de son auteur : l’extrême délicatesse qui n’exclut pas par instants la vulgarité du ton, le contraste d’expressions fortes et précises avec d’autres insuffisantes, pénibles et impropres ; l’abondance, la faculté de construire un monde avec un détail, l’acuité de l’analyse : dons qui semblent divers et qui, peut-être se touchent — une intelligence aiguë découvrant seule les similitudes et les rapports qui permettent le coup d’œil d’ensemble.

Je ne tenterai pas d’examiner cet essai touffu ; la seule présentation des idées tiendrait des pages. Balzac joint des remarques sur l’aristocratie et la royauté à la critique des modes et du dandysme ; il y enferme toute une vue de la société moderne, qui, par l’instabilité de sa hiérarchie, dit-il, nécessite un certain apparat et une science de la tenue mondaine, seules marques aujourd’hui de l’homme des hautes classes.

Mais le désir d’afficher un privilège ne créerait que le faste et le Code de la Civilité. C’est d’un sentiment esthétique que naît la grâce des mœurs.

« Le principe de l’élégance, dit Balzac, est l’unité. »

Unité, qui est l’harmonie, qui est le tact réalisé. Unité, véracité… harmonie, délicatesse.

« La vie extérieure est un système organisé qui représente un homme aussi exactement que les couleurs du colimaçon se reproduisent sur sa coquille. »

« Admettre une personne chez vous c’est la supposer digne d’habiter votre sphère. »

« Dans la vie élégante il n’existe plus de supériorité, on y traite de puissance à puissance. »

« La vie élégante ne doit pas apprendre seulement à jouir du temps, mais à bien l’employer dans un ordre d’idées extrêmement élevé. »


En s’inspirant des définitions de Balzac on penserait qu’elle exige moins l’opulence que le goût, que la vigilance, un sens délicat de la dignité. Elle serait la manifestation d’une certaine qualité morale, et des revenus modestes pourraient y suffire. Mais il faut reconnaître que Balzac ne l’entendait point ainsi.

L’ayant définie : « l’art d’animer le repos », il en exclut non seulement le peuple et les petits bourgeois mais les riches laborieux et ceux qui ont gagné leur fortune. Il n’y admet que les gens de loisir, oisifs, ou artistes et hommes politiques, pour qui le travail est une pensée.

« En faisant œuvre de ses dix doigts, l’homme abdique toute une destinée ; il devient un moyen, et malgré toute notre philanthropie, les résultats seuls obtiennent notre admiration. »

« … Les ouvriers ne sont plus que des espèces de treuils et restent confondus avec les brouettes, les pelles et les pioches. »

« Est-ce une injustice ? Non. Semblables aux machines à vapeur, les hommes enrégimentés par le travail se produisent tous sous la même forme et n’ont rien d’individuel. »

« Depuis que des sociétés existent, un gouvernement a donc toujours été un contrat d’assurances conclu entre les riches contre les pauvres. »


Ces lignes passionnées me donnent l’occasion de souligner les beautés souvent méconnues du style de Balzac.


« Une nation se compose nécessairement de gens qui produisent et de gens qui consomment. Comment celui qui sème, plante, arrose et récolte est-il précisément celui qui mange le moins ? »

« Après avoir achevé cette triste autopsie du corps social un philosophe éprouve tant de dégoût pour les préjugés qui amènent les hommes à passer les uns près des autres en s’évitant comme des couleuvres, qu’il a besoin de se dire : « Je ne construis pas à plaisir une nation, je l’accepte toute faite. »

« Au risque d’être accusé d’aristocratie, nous dirons franchement qu’un homme placé au dernier rang de la société ne doit pas plus demander compte à Dieu de sa destinée qu’une huître de la sienne. »


Nous avons là quelques pages qu’on n’attend point du théoricien de la Monarchie, du défenseur des Privilèges, des Majorats et du droit d’aînesse. Qu’importe que Balzac déclare : « il faut accepter ». Les mots le disent, l’accent le nie.

On affirme que l’influence de Mme de Berny a assagi les velléités de révolte des vingt ans de Balzac. Sa grande amie ne semble pas avoir triomphé aisément de ses jeunes aspirations à la Justice. Cette conversion par l’amour serait-elle à reléguer parmi les légendes ? plus que l’influence de sa protectrice, sans doute, l’observation des hommes et le pessimisme devaient un jour persuader Balzac.

Le Traité de l’Élégance paraît être une œuvre inachevée. iNon seulement il s’arrête brusquement au milieu d’une page, mais il ne remplit pas le programme que l’auteur se traçait un instant auparavant.

La Théorie de la Démarche en est évidemment un appendice [12]. Le sentiment de l’élégance discipline les gestes comme il règle les manières et l’emploi des revenus.

Théophile Gautier nous dit, parlant des projets que la mort n’a pas laissé à son ami le temps de réaliser : « 11 comptait écrire une théorie de la Démarche. » Cette Étude devait-elle donc être remaniée ? Dans sa forme actuelle, il faut passer à travers les broussailles de la faconde de Balzac pour arriver à ces aphorismes délicats qui, dans la parodie légère d’une forme doctorale, éveillent le sourire comme une rencontre heureuse.

Mais lisez cette page où Balzac examine sérieusement si une femme a le droit, marchant dans la rue, de relever sa robe. « Non, répond il, une femme ne doit jamais retrousser ses jupes, car une femme comme il faut ne sort jamais à pied quand le temps est humide, d’ailleurs elle a l’art même de passer un ruisseau sans compromettre la perfection de son ajustement » [13].

Ces quelques lignes ne suffisent-elles pas à dresser tout un monde désuet ? Voici la femme chargée de ses amples et lourdes jupes, une pèlerine brodée à multiples étages tombant sur ses manches à gigots, la tête empanachée de trois plumes blanches. Celle-là ne suivra pas les Cours de la Faculté de Droit ou de Médecine, elle ne joue pas au tennis ou au golf : quand elle fait du cheval, le seul sport qui lui soit permis, elle est assise sur sa selle, presque liée encore — car elle n’est jugée vraiment femme qu’entravée, digne de séduire que si elle en fait son unique souci.

Je voudrais faire voir à côté d’elle son partenaire, son amant.

Il porte l’habit marron, pincé à la taille sur la pointe du gilet, la haute cravate de soie noire, le pantalon à sous pieds, échancré sur un bas blanc.

En ces temps surannés, encore chargés de contraintes aristocratiques, tout proches encore de ceux où Brummel [14] fut roi rien que pour son art de la toilette, le vêtement masculin demeurait une parure ; l’habit, l’habit de couleur surtout, était d’un usage constant : la redingote semblait négligée. Quelle tenue d’apparat elle nous paraîtrait cependant : de nuance vive, ornée de boutons d’or, accompagnée du pantalon gris, du gilet chamois et de la cravate amarante !

Ce fut ainsi vêtu que Balzac s’égara aux pieds de la duchesse de Castries et, pèlerin fervent et naïf, s’en alla sur les routes, à la rencontre de Mme Hanska.

  1. Je dois beaucoup à la grande obligeance de M. Marcel Bouteron, bibliothécaire à l’Institut de France, qui, par son édition de Balzac, fait œuvre d’érudit et d’historien.
  2. Traité de la Vie élégante, publié par « La Mode » d’octobre et de novembre 1833.
    Quant à la Théorie de la Démarche, elle parut dans l’ « Europe Littéraire » d’août et de septembre 1833.
    Ces deux œuvres ne furent éditées qu’après la mort de Balzac : le Traité de la Vie élégante en 1854 et la Théorie de la Démarche en 1855.
  3. Cette canne, devenue légendaire, fournit à Mme de Girardin le titre d’un de ses livres : « La Canne de M. de Balzac ».
  4. Le valet de Balzac
  5. Van Engelgom. Lettres sur Paris.
  6. Gavarni.
  7. Il existe même de lui une caricature de bronze qu’on peut voir au Musée Carnavalet.
  8. Eugénie Grandet.
  9. Le père Goriot.
  10. Les Employés.
  11. Les Comédiens sans le savoir.
  12. Balzac a écrit bien d’autres de ces appendices : l’élude des mœurs par le gant : nouvelle théorie du déjeuner ; physiologie de la toilette ; physiologie du cigare, etc., etc.
  13. Rappelons d’ailleurs, à la décharge de Balzac, qu’en 1830, les jupes ne dépassaient pas la cheville.
  14. Georges Brummel. oisif, dit Jacques Boulenger, qui devint célèbre tant il s’habilla bien et sut se montrer insolent. Il avait seize ans et il était encore à Eton (en 1794) quand il fut remarqué par le Prince de Galles, le futur George IV, dont il devint bientôt le favori. Ses insolences, son affectation, son art de la toilette en firent le roi de la Mode. A force de grossièreté, il finit par se brouiller avec son royal ami. Sa situation mondaine n’en fut d’ailleurs pas entamée. Obligé de fuir l’Angleterre et ses créanciers et de se réfugier à Calais, il y vécut des subsides de ses amis, gardant pour lui seul sa tenue de dandy et son impeccable train de maison. Il fut plus tard nommé consul d’Angleterre à Caen, où la société lui fit grand accueil. Mais un jour, le consulat fut supprimé ; et dès lors les ventes qu’on fit des meubles et de ses bibelots, les générosités de ses derniers amis n’empêchèrent pas sa déchéance. Il connut la prison pour dettes. Une souscription l’en fit sortir. Après quelques années encore de misère et de dégradation il mourut dans un asile en 1840.