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Traité de la vie élégante/Théorie de la Démarche

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THÉORIE
DE LA
DÉMARCHE




A quoi, si ce n’est à une substance électrique,
peut-on attribuer la magie avec laquelle la volonté
s’intronise si majestueusement dans le regard,
pour foudroyer les obstacles aux commandements
du génie, ou filtre malgré nos hypocrisies, au
travers de l’enveloppe humaine ?
Histoire intellectuelle de Louis Lambert.



DANS l’état actuel des connaissances humaines, cette théorie est, à mon avis, la science la plus neuve, et partant la plus curieuse qu’il y ait à traiter. Elle est quasi vierge. J’espère pouvoir démontrer la raison coefficiente de cette précieuse virginité scientifique par des observations utiles à l’histoire de l’esprit humain. Rencontrer quelque curiosité de ce genre, en quoi que ce soit, était déjà chose très difficile au temps de Rabelais ; mais il est peut-être plus difficile encore d’en expliquer l’existence aujourd’hui : ne faut-il pas que tout ait dormi autour d’elle, vices et vertus ? Sous ce rapport, sans être M. Ballanche, Perrault aurait, à son insu, fait un mythe dans la Belle au bois dormant. Admirable privilège des hommes dont le génie est tout naïveté ! Les œuvres sont des diamants taillés à facettes, qui réfléchissent et font rayonner les idées de toutes les époques. Lautour-Mézeray, homme d’esprit, qui sait mieux que personne traire la pensée, n’a-t-il pas découvert dans le Chat botté le mythe de l’Annonce, celle des puissances modernes qui escompte ce dont il est impossible de trouver la valeur à la Banque de France, c’est-à-dire tout ce qu’il y a d’esprit dans le public le plus niais du monde, tout ce qu’il y a de crédulité dans l’époque la plus incrédule, tout ce qu’il y a de sympathie dans les entrailles du siècle le plus égoïste ?

Or, dans un temps où, par chaque matin, il se lève un nombre incommensurable de cerveaux affamés d’idées, parce qu’ils savent peser ce qu’il y a d’argent dans une idée, et pressés d’aller à la chasse aux idées, parce que chaque nouvelle circonstance sublunaire crée une idée qui lui est propre ; n’y a-t-il pas un peu de mérite à trouver à Paris, sur un terrain si bien battu, quelque gangue dont se puisse extraire encore une paillette d’or ?

Ceci est prétentieux ; mais pardonnez à l’ auteur son orgueil : faites mieux, avouez qu’il est légitime. N’est-il pas réellement bien extraordinaire de voir que, depuis le temps où l’homme marche, personne ne se soit demandé pourquoi il marche, comment il marche, s’il marche, s’il peut mieux marcher, ce qu’il fait en marchant, s’il n’y aurait pas moyen d’imposer, de changer, d’analyser sa marche : questions qui tiennent à tous les systèmes philosophiques, psychologiques et politiques dont s’est occupé le monde ?

Eh quoi ! feu M. Mariette, de l’Académie des sciences, a calculé la quantité d’eau qui passait, par chaque minime division du temps, sous chacune des arches du pont Royal, en observant les différences introduites par la lenteur des eaux, par l’ouverture de l’arche, par les variations atmosphériques des saisons ! et il n’est entré dans la tête d’aucun savant de rechercher, de mesurer, de peser, d’analyser, de formuler, le binôme aidant, quelle quantité fluide l’homme, par une marche plus ou moins rapide, pouvait perdre ou économiser de force, de vie, d’action, de je ne sais quoi que nous dépensons en haine, en amour, en conversation et en digression !…

Hélas ! une foule d’hommes, tous distingués par l’ampleur de la boîte cérébrale et par la lourdeur, par les circonvolutions de leur cervelle ; des mécaniciens, des géomètres enfin ont déduit des milliers de théorèmes, de propositions, de lemmes, de corollaires sur le mouvement appliqué aux choses, ont révélé les lois du mouvement céleste, ont saisi les marées dans tous leurs caprices et les ont enchaînées dans quelques formules d’une incontestable sécurité marine ; mais personne, ni physiologiste, ni médecin sans malades, ni savant désœuvré, ni fou de Bicêtre, ni statisticien fatigué de compter ses grains de blé, ni quoi que ce soit d’humain, n’a voulu penser aux lois du mouvement appliqué à l’homme.

Quoi ! vous trouveriez plus facilement le De pafitoiiflis veterum, invoqué par Charles Nodier, dans sa raillerie toute pantagruélique de l’Histoire du roi de Bohême, que le moindre volume De re ambulatoria !…

Et cependant, il y a deux cents ans le comte Oxenstiern s’était écrié :

« C’est les marches qui usent les soldats et les courtisans ! »

Un homme déjà presque oublié, homme englouti dans l’océan de ces trente mille noms célèbres au-dessus desquels surnagent à grand’peine une centaine de noms, Champollion, a consumé sa vie à lire les hiéroglyphes, transition des idées humaines naïvement configurées à l’alphabet chaldéen trouvé par un pâtre, perfectionné par des marchands ; autre transition de la vocalisation écrite à l’imprimerie, qui a définitivement consacré la parole ; et nul n’a voulu donner la clef des hiéroglyphes perpétuels de la démarche humaine !

A cette pensée, à l’imitation de Sterne, qui a bien un peu copié Archimède, j’ai fait craquer mes doigts ; j’ai jeté mon bonnet en l’air, et je me suis écrié : Eurêka (j’ai trouvé) !

Mais pourquoi donc cette science a-t-elle eu les honneurs de l’oubli ? N’est-elle pas aussi profonde, aussi frivole, aussi dérisoire que le sont les autres sciences ? N’y a-t-il pas un joli petit non-sens, la grimace des démons impuissants, au fond de ces raisonnements ? Ici, l’homme ne sera-t-il pas toujours aussi noblement bouffon qu’il peut l’être ailleurs ? Ici, ne sera-t-il pas toujours M. Jourdain, faisant de la prose sans le savoir, marchant, sans connaître tout ce que sa marche soulève de hautes questions ? Pourquoi la marche de l’homme a-t-elle eu le dessous, et pourquoi s’est-on préférablement occupé de la marche des astres ? Ici, ne serons-nous pas, comme ailleurs, tout aussi heureux, tout aussi malheureux (sauf les dosages individuels de ce fluide nommé si improprement imagination), soit que nous sachions, soit que nous ignorions tout de cette nouvelle science ?

Pauvre homme du XIXe siècle ! En effet, quelles jouissances as-tu définitivement extraites de la certitude où tu es d’être, suivant Cuvier, le dernier venu dans les espèces, ou l’être progressif, suivant Nodier ? de l’assurance qui t’a été donnée du séjour authentique de la mer sur les plus hautes montagnes ? de la connaissance irréfragable qui a détruit le principe de toutes les religions asiatiques, le bonheur passé de tout ce qui fut, en déniant au soleil, par l’organe d’Herschell, sa chaleur, sa lumière ? Quelle tranquillité politique as-tu distillée des flots de sang répandus par quarante années de révolutions ? Pauvre homme ! tu as perdu les marquises, les petits soupers, l’Académie française ; tu ne peux plus battre tes gens et tu as eu le choléra. Sans Rossini, sans Taglioni, sans Paganini, tu ne t’amuserais plus ; et tu penses néanmoins, si tu n’arrêtes le froid esprit de tes institutions nouvelles, à couper les mains à Rossini, les jambes à Taglioni, l’archet à Paganini. Après quarante années de révolutions, pour tout aphorisme politique, Bertrand Barrère a naguère publié celui-ci :

« N’interromps pas une femme qui danse pour lui donner un avis. »

Cette sentence m’a été volée. N’appartenait-elle pas essentiellement aux axiomes de ma théorie ?

Vous demanderez pourquoi tant d’emphase pour cette science prosaïque, pourquoi emboucher si fort la trompette à propos de l’art de lever le pied ? Ne savez-vous donc pas que la dignité en toute chose est toujours en raison inverse de l’utilité ?

Donc, cette science est à moi ! Le premier j’y plante la hampe de mon pennon, comme Pizarre, en criant : Ceci est au roi d’Espagne ! quand il mit le pied sur l’Amérique. Il aurait dû cependant ajouter quelque petite proclamation d’investiture en faveur des médecins.

Cependant, Lavater a bien dit, avant moi, que, tout étant homogène dans l’homme, sa démarche devait être au moins aussi éloquente que l’est sa physionomie ; la démarche est la physionomie du corps. Mais c’était une déduction naturelle de sa première proposition. Tout en nous correspond à une cause interne. Emporté par le vaste cours d’une science qui érige en art distinct les observations relatives à chacune des manifestations particulières de la pensée humaine, il lui était impossible de développer la théorie de la démarche, qui occupe peu de place dans son magnifique et très prolixe ouvrage. Aussi les problèmes à résoudre en cette matière restent tout entiers à examiner, ainsi que les liens qui unissent cette partie de la vitalité à l’ensemble de notre vie individuelle, sociale et nationale.

. . . . . . Et vera incessu
Patuit dea. . . . . .

« La déesse se révéla par sa démarche. »

Ces fragments de vers de Virgile, analogues d’ailleurs à un vers d’Homère, que je ne veux pas citer de peur d’être accusé de pédantisme, sont deux témoignages qui attestent l’importance attachée à la démarche par les anciens. Mais qui de nous, pauvres écoliers fouettés de grec, ne sait pas que Démosthènes reprochait à Nicobule de marcher à la diable, assimilant une pareille démarche, comme manque d’usage et de bon ton, à un parler insolent ?

La Bruyère a écrit quelques lignes curieuses sur ce sujet ; mais ces quelques lignes n’ont rien de scientifique, et n’accusent qu’un de ces faits qui abondent par milliers dans cet art.

« Il y a, dit-il, chez quelques femmes, une grandeur artificielle attachée au mouvement des yeux, à un air de tête, aux façons de marcher, etc. »

Cela dit, pour témoigner de mon soin à rendre justice au passé, feuilletez les bibliographes, dévorez les catalogues, les manuscrits des bibliothèques ; à moins d’un palimpseste qui soit récemment gratté, vous ne trouverez rien de plus que ces fragments, insouciants de la science en elle-même. Il y a bien des traités sur la danse, sur la mimique ; il y a bien le Traité du mouvement des animaux, par Borelli ; puis quelques articles spéciaux faits par des médecins récemment effrayés de ce mutisme scientifique sur nos actes les plus importants ; mais, à l’exemple de Borelli, ils ont moins cherché les causes que constaté les effets : en cette matière, à moins d’être Dieu même, il est bien difficile de ne pas retourner à Borelli. Donc, rien de physiologique, de psychologique, de transcendant, de péripatéticiennement philosophique, rien ! Aussi donnerais-je pour le cauris le plus ébréché tout ce que j’ai dit, écrit, et ne vendrais-je pas au prix d’un globe d’or cette théorie toute neuve, jolie comme tout ce qui est neuf. Une idée neuve est plus qu’un monde : elle donne un monde, sans compter le reste. Une pensée nouvelle ! quelles richesses pour le peintre, le musicien, le poète ! Ma préface finit là. Je commence.

Une pensée a trois âges. Si vous l’exprimez dans toute la chaleur prolifique de sa conception, vous la produisez rapidement, par un jet plus ou moins heureux, mais empreint à coup sûr d’une verve pindarique. C’est Daguerre s’enfermant vingt jours pour faire son admirable tableau de l’île Sainte-Hélène, inspiration toute dantesque.

Mais, si vous ne saisissez pas ce premier bonheur de génération mentale, et que vous laissiez sans produit ce sublime paroxysme de l’intelligence fouettée, pendant lequel les angoisses de l’enfantement disparaissent sous les plaisirs de la surexcitation cérébrale, vous tombez soudain dans le gâchis des difficultés : tout s’abaisse, tout s’affaisse ; vous vous blasez ; le sujet s’amollit ; vos idées vous fatiguent. Le fouet de Louis XIV14, que vous aviez naguère pour mener votre sujet en poste, a passé aux mains de ces fantasques créatures ; alors, ce sont vos idées qui vous brisent, vous lassent, vous sanglent des coups sifflants aux oreilles, et contre lesquels vous regimbez. Voilà le poète, le peintre, le musicien qui se promène, flâne sur les boulevards, marchande des cannes, achète de vieux bahuts, s’éprend de mille passions fugaces, laissant là son idée, comme on abandonne une maîtresse plus aimante ou plus jalouse qu’il ne lui est permis de l’être.

Vient le dernier âge de la pensée. Elle s’est implantée, elle a pris racine dans votre âme, elle y a mûri ; puis, un soir ou un matin, quand le poète ôte son foulard, quand le peintre bâille encore, lorsque le musicien va souffler sa lampe, en se souvenant d’une délicieuse roulade, en revoyant un petit pied de femme ou l’un de ces je ne sais quoi dont on s’occupe en dormant ou en s’éveillant, ils aperçoivent leur idée dans toute la grâce de ses frondaisons, de ses floraisons, l’idée malicieuse, luxuriante, luxueuse, belle comme femme magnifiquement belle, belle comme un cheval sans défaut !

Et alors le peintre donne un coup de pied à son édredon, s’il y a un édredon, et s’écrie :

— C’est fini ! je ferai mon tableau !

Le poète n’avait qu’une idée, et il se voit à la tête d’un ouvrage.

— Malheur au siècle !… dit-il en lançant une de ses bottes à travers la chambre.

Ceci est la théorie de la démarche de nos idées.

Sans m’engager à justifier l’ambition de ce programme pathologique, dont je renvoie le système aux Dubois, aux Maygrier du cerveau, je déclare que la Théorie de la démarche m’a prodigué toutes les délices de cette conception première, amour de la pensée ; puis tous les chagrins d’un enfant gâté dont l’éducation coûte cher et n’en perfectionne que les vices.

Quand un homme rencontre un trésor, sa seconde pensée est de se demander par quel hasard il l’a trouvé. Voici donc où j’ai rencontré la Théorie de la démarche, et voici pourquoi personne jusqu’à moi ne l’avait aperçue…

Un homme devint fou pour avoir réfléchi trop profondément à l’action d’ouvrir ou de fermer une porte. Il se mit à comparer la conclusion des discussions humaines à ce mouvement qui, dans les deux cas, est absolument le même, quoique si divers en résultats. A côté de sa loge était un autre fou qui cherchait à deviner si l’œuf avait précédé la poule, ou si la poule avait précédé l’œuf. Tous deux parlaient, l’un de sa porte, l’autre de sa poule, pour interroger Dieu sans succès.

Un fou est un homme qui voit un abîme et y tombe. Le savant l’entend tomber, prend sa toise, mesure la distance, fait un escalier, descend, remonte, et se frotte les mains, après avoir dit à l’univers : « Cet abîme a dix-huit cent deux pieds de profondeur, la température du fond est de deux degrés plus chaude que celle de notre atmosphère. » Puis il vit en famille. Le fou reste dans sa loge. Ils meurent tous deux. Dieu seul sait qui du fou, qui du savant, a été le plus près du vrai. Empédocle est le premier savant qui ait cumulé.

Il n’y a pas un seul de nos mouvements, ni une seule de nos actions qui ne soit un abîme, où l’homme le plus sage ne puisse laisser sa raison, et qui ne puisse fournir au savant l’occasion de prendre sa toise et d’essayer à mesurer l’infini. Il y a de l’infini dans le moindre gramen.

Ici, je serai toujours entre la toise du savant et le vertige du fou. Je dois en prévenir loyalement celui qui veut me lire ; il faut de l’intrépidité pour rester entre ces deux asymptotes. Cette Théorie ne pouvait être faite que par un homme assez osé pour côtoyer la folie sans crainte et la science sans peur.

Puis je dois encore accuser, par avance, la vulgarité du premier fait qui m’a conduit, d’inductions en inductions, à cette plaisanterie lycophronique. Ceux qui savent que la terre est pavée d’abîmes, foulée par des fous et mesurée par des savants, me pardonneront seuls l’apparente niaiserie de mes observations. Je parle pour les gens habitués à trouver de la sagesse dans la feuille qui tombe, des problèmes gigantesques dans la fumée qui s’élève, des théories dans les vibrations de la lumière, de la pensée dans les marbres, et le plus horrible des mouvements dans l’immobilité. Je me place au point précis où la science touche à la folie, et je ne puis mettre de garde-fous. Continuez.

En 1830, je revenais de cette délicieuse Touraine, où les femmes ne vieillissent pas aussi vite que dans les autres pays. J’étais au milieu de la grande cour des Messageries, rue Notre-Dame-des-Victoires, attendant une voiture, et sans me douter que j’allais être dans l’alternative d’écrire des niaiseries ou de faire d’immortelles découvertes. De toutes les courtisanes, la pensée est la plus impérieusement capricieuse : elle fait son lit, avec une audace sans exemple, au bord d’un sentier ; couche au coin d’une rue ; suspend son nid, comme l’hirondelle, à la corniche d’une fenêtre ; et, avant que l’amour ait pensé à sa flèche, elle a conçu, pondu, couvé, nourri un géant. Papin allait voir si son bouillon avait des yeux quand il changea le monde industriel en voyant voltiger un papier que ballottait la vapeur au-dessus de sa marmite. Faust trouva l’imprimerie en regardant sur le sol l’empreinte des fers de son cheval, avant de le monter. Les niais appellent ces foudroiements de la pensée un hasard, sans songer que le hasard ne visite jamais les sots.

J’étais donc au milieu de cette cour, où trône le mouvement, et j’y regardais avec insouciance les différentes scènes qui s’y passaient, lorsqu’un voyageur tombe de la rotonde à terre, comme une grenouille effrayée qui s’élance à l’eau. Mais, en sautant, cet homme fut forcé, pour ne pas choir, de tendre les mains au mur du bureau près duquel était la voiture, et de s’y appuyer légèrement. Voyant cela, je me demandai pourquoi. Certes, un savant aurait répondu : « Parce qu’il allait perdre son centre de gravité. » Mais pourquoi l’homme partage-t-il avec les diligences le privilège de perdre son centre de gravité ? Un être doué d’intelligence n’est-il pas souverainement ridicule quand il est à terre, par quelque cause que ce soit ? Aussi le peuple, que la chute d’un cheval intéresse, rit-il toujours d’un homme qui tombe.

Cet homme était un simple ouvrier, un de ces joyeux faubouriens, espèce de Figaro sans mandoline et sans résille, un homme gai, même en sortant de diligence, moment où tout le monde grogne. Il crut reconnaître un de ses amis dans le groupe des flâneurs qui regardent toujours l’arrivée des diligences, et il s’avança pour lui appliquer une tape sur l’épaule, à la façon de ces gentilshommes campagnards ayant peu de manières, qui, pendant que vous rêvez à vos chères amours, vous frappent sur la cuisse en vous disant :

— Chassez-vous ?…

En cette conjoncture, par une de ces déterminations qui restent un secret entre l’homme et Dieu, cet ami du voyageur fit un ou deux pas. Mon faubourien tomba, la main en avant, jusqu’au mur, sur lequel il s’appuya ; mais, après avoir parcouru toute la distance qui se trouvait entre le mur et la hauteur à laquelle arrivait sa tête quand il était debout, espace que je représenterais scientifiquement par un angle de quatre-vingt-dix degrés, l’ouvrier, emporté par le poids de sa main, s’était plié, pour ainsi dire, en deux.

Il se releva la face turgide et rougie, moins par la colère que par un effort inattendu.

— Voici, me dis-je, un phénomène auquel personne ne pense, et qui ferait bouquer deux savants.

Je me souvins en ce moment d’un autre fait, si vulgaire dans son éventualité, que nous n’en avons jamais esgoussé la cause, quoiqu’elle accuse de sublimes merveilles. Ce fait corrobora l’idée qui me frappait alors si vivement, idée à laquelle la science des riens est redevable aujourd’hui de la Théorie de la démarche.

Ce souvenir appartient aux jours heureux de mon adolescence, temps de délicieuse niaiserie, pendant lequel toutes les femmes sont des Virginies, que nous aimons vertueusement, comme aimait Paul. Nous apercevons plus tard une infinité de naufrages, où, comme dans l’œuvre de Bernardin de Saint-Pierre, nos illusions se noient ; et nous n’amenons qu’un cadavre sur la grève.

Alors, le chaste et pur sentiment que j’avais pour ma sœur n’était troublé par aucun autre, et nous portions à deux la vie en riant. J’avais mis trois ou quatre cents francs en pièces de cent sous dans le nécessaire où elle serrait son fil, ses aiguilles, et tous les petits ustensiles nécessaires à son métier de jeune fille essentiellement brodeuse, parfileuse, couseuse et festonneuse. N’en sachant rien, elle voulut prendre sa table à ouvrage, toujours si légère ; mais il lui fut impossible de la soulever du premier coup, et il lui fallut émettre une seconde dose de force et de vouloir pour enlever sa boîte. Ce n’est pas la compromettre que de dire combien elle mit de précipitation à l’ouvrir, tant elle était curieuse de voir ce qui l’alourdissait. Alors, je la priai de me garder cet argent. Ma conduite cachait un secret, je n’ai pas besoin d’ajouter que je fus obligé de le lui confier. Bien involontairement, je repris l’argent sans l’en prévenir ; et, deux heures après, en reprenant sa boîte, elle l’enleva presque au-dessus de ses cheveux, par un mouvement de naïveté qui nous fit tant rire, que ce bon rire servit précisément à graver cette observation physiologique dans ma mémoire.

En rapprochant ces deux faits si dissemblables, mais qui procédaient de la même cause, je fus plongé dans une perplexité pareille à celle du philosophe à camisole qui médita si profondément sur sa porte.

Je comparais le voyageur à la cruche pleine d’eau qu’une fille curieuse rapporte de la fontaine. Elle s’occupe à regarder une fenêtre, reçoit une secousse d’un passant, et laisse perdre une lame d’eau. Cette comparaison vague exprimait grossièrement la dépense vitale de fluide que cet homme me parut avoir faite en pure perte. Puis, de là, jaillirent mille questions qui me furent adressées, dans les ténèbres de l’intelligence, par un être tout fantastique, par ma Théorie de la démarche déjà née.

En effet, tout à coup mille petits phénomènes journaliers de notre nature vinrent se grouper autour de ma réflexion première, et s’élevèrent en foule dans ma mémoire comme un de ces essaims de mouches qui s’envolent, au bruit de nos pas, de dessus le fruit dont elles pompent les sucs au bord du sentier.

Ainsi je me souvins en un moment, rapidement, et avec une singulière puissance de vision intellectuelle :

Et des craquements de doigts, et des redressements de muscles, et des sauts de carpe que, pauvres écoliers, moi et mes camarades, nous nous permettions comme tous ceux qui restent trop longtemps en étude, soit le peintre dans son atelier, soit le poète dans ses contemplations, soit la femme plongée dans son fauteuil ;

Et de ces courses rapides subitement arrêtées comme le tournoiement d’un soleil fini, auxquelles sont sujets les gens qui sortent de chez eux ou de chez elles, en proie à un grand bonheur ;

Et de ces exaltations produites par des mouvements excessifs, et si actives, que Henri III a été pendant toute sa vie amoureux de Marie de Clèves, pour être entré dans le cabinet où elle avait changé de chemise, au milieu d’un bal donné par Catherine de Médicis ;

Et de ces cris féroces que jettent certaines personnes, poussées par une inexplicable nécessité de mouvement, et pour exercer peut-être une puissance inoccupée ;

Et des envies soudaines de briser, de frapper quoi que ce soit, surtout dans des moments de joie, et qui rendent Odry si naïvement beau dans son rôle du maréchal ferrant de l’Éginhard de campagne, quand il tape, au milieu d’un paroxysme de rire, son ami Vernet, en lui disant : « Sauve-toi, ou je te tue. »

Enfin plusieurs observations, que j’avais précédemment faites, m’illuminèrent, et me tenaillèrent l’intelligence si vigoureusement, que, ne songeant plus ni à mes paquets ni à ma voiture, je devins aussi distrait que l’est M. Ampère, et revins chez moi, féru par le principe lucide et vivifiant de ma Théorie de la démarche. J’allais admirant une science, incapable de dire quelle était cette science, nageant dans cette science, comme un homme en mer, qui voit la mer et n’en peut saisir qu’une goutte dans le creux de sa main.

Ma pétulante pensée jouissait de son premier âge.

Sans autre secours que celui de l’intuition, qui nous a valu plus de conquêtes que tous les sinus et les cosinus de la science, et sans m’inquiéter ni des preuves, ni du qu’en dira-t-on, je décidai que l’homme pouvait projeter en dehors de lui-même, par tous les actes dus à son mouvement, une quantité de force qui devait produire un effet quelconque dans sa sphère d’activité.

Que de jets lumineux dans cette simple formule !

L’homme aurait-il le pouvoir de diriger l’action de ce constant phénomène auquel il ne pense pas ? Pourrait-il économiser, amasser l’indivisible fluide dont il dispose à son insu, comme la seiche aspire et distille, par un appareil inconnu, le nuage d’encre au sein duquel elle disparaît ? Mesmer, que la France a traité d’empirique, a-t-il raison, a-t-il tort ?

Pour moi, dès lors, le mouvement comprit la Pensée, action la plus pure de l’être humain ; le Verbe, traduction de ses pensées ; puis la Démarche et le Geste, accomplissement plus ou moins passionné du Verbe. De cette effusion de vie plus ou moins abondante, et de la manière dont l’homme la dirige, procèdent les merveilles du toucher, auxquelles nous devons Paganini, Raphaël, Michel-Ange, Huerta le guitariste, Taglioni, Liszt, artistes qui tous transfusent leurs âmes par des mouvements dont ils ont seuls le secret. Des transformations de la pensée dans la voix, qui est le toucher par lequel l’âme agit le plus spontanément, découlent les miracles de l’éloquence et les célestes enchantements de la musique vocale. La parole n’est-elle pas en quelque sorte la démarche du cœur et du cerveau ?

Alors, la Démarche étant prise comme l’expression des mouvements corporels, et la Voix comme celle des mouvements intellectuels, il me parut impossible de faire mentir le mouvement. Sous ce rapport, la connaissance approfondie de la démarche devenait une science complète.

N’y avait-il pas des formules algébriques à trouver pour déterminer ce qu’une cantatrice dépense d’âme dans ses roulades, et ce que nous dissipons d’énergie dans nos mouvements ? Quelle gloire de pouvoir jeter à l’Europe savante une arithmétique morale avec les solutions de problèmes psychologiques aussi importants à résoudre que le sont ceux qui suivent :

La cavatine Di tanti palpiti est à la vie de la Pasta comme I est à X.

Les pieds de Vestris sont-ils à sa tête comme 100 est à 2 ?

Le mouvement digestif de Louis XVIII a-t-il été à la durée de son règne comme 1814 est à 93 !

Si mon système eût existé plus tôt, et qu’on eût cherché des proportions plus égales entre 1814 et 93, Louis XVIII régnerait peut-être encore.

Quels pleurs je versai sur le tohu-bohu de mes connaissances, d’où je n’avais extrait que de misérables contes, tandis qu’il pouvait en sortir une physiologie humaine ! Étais-je en état de rechercher les lois par lesquelles nous envoyons plus ou moins de force du centre aux extrémités ; de deviner où Dieu a mis en nous le centre de ce pouvoir ; de déterminer les phénomènes que cette faculté devait produire dans l’atmosphère de chaque créature ?

En effet, si, comme l’a dit le plus beau génie analytique, le géomètre qui a le plus écouté Dieu aux portes du sanctuaire, une balle de pistolet lancée au bord de la Méditerranée cause un mouvement qui se fait sentir jusque sur les côtes de Chine, n’est-il pas probable que, si nous projetons en dehors de nous un luxe de force, nous devons, ou changer autour de nous les conditions de l’atmosphère, ou nécessairement influer, par les effets de cette force vive qui veut sa place, sur les êtres et les choses dont nous sommes entourés ?

Que jette donc en l’air l’artiste qui se secoue les bras, après l’enfantement d’une noble pensée qui l’a tenu longtemps immobile ? Où va cette force dissipée par la femme nerveuse qui fait craquer les délicates et puissantes articulations de son cou, qui se tord les mains, en les agitant, après avoir vainement attendu ce qu’elle n’aime pas à trop attendre ?

Enfin, de quoi mourut le fort de la Halle qui, sur le port, dans un défi d’ivresse, leva une pièce de vin ; puis qui, gracieusement ouvert, sondé, déchiqueté brin à brin par messieurs de l’Hôtel-Dieu, a complètement frustré leur science, filouté leur scapel, trompé leur curiosité, en ne laissant apercevoir la moindre lésion, ni dans ses muscles, ni dans ses organes, ni dans ses fibres, ni dans son cerveau ? Pour la première fois peut-être, M. Dupuytren, qui sait toujours pourquoi la mort est venue, s’est demandé pourquoi la vie était absente de ce corps. La cruche s’était vidée.

Alors, il me fut prouvé que l’homme occupé à scier du marbre n’était pas bête de naissance, mais bête parce qu’il sciait du marbre. Il fait passer sa vie dans le mouvement des bras, comme le poète fait passer la sienne dans le mouvement du cerveau. Tout mouvement a ses lois. Kepler, Newton, Laplace et Legendre sont tout entiers dans cet axiome. Pourquoi donc la science a-t-elle dédaigné de rechercher les lois d’un mouvement qui transporte à son gré la vie dans telle ou telle portion du mécanisme humain, et qui peut également la projeter en dehors de l’homme ?

Alors, il me fut prouvé que les chercheurs d’autographes, et ceux qui prétendent juger le caractère des hommes sur leur écriture, étaient des gens supérieurs.

Ici, ma Théorie de la démarche acquérait des proportions si discordantes avec le peu de place que j’occupe dans le grand râtelier d’où mes illustres camarades du XIXe siècle tirent leur provende, que je laissai là cette grande idée, comme un homme effrayé d’apercevoir un gouffre. J’entrais dans le second âge de la pensée.

Néanmoins, je fus si curieusement affriandé par la vue de cet abîme, que, de temps en temps, je venais goûter toutes les joies de la peur, en le contemplant au bord, et m’y tenant ferme à quelques idées bien plantées, bien feuillues. Alors, je commençai des travaux immenses et qui eussent, selon l’expression de mon élégant ami Eugène Sue, décorné un bœuf moins habitué que je ne le suis à marcher dans mes sillons, nuit et jour, par tous les temps, nonchalant de la bise qui souffle, des coups, et du fourrage injurieux que le journalisme nous distribue.

Comme tous ces pauvres prédestinés de savants, j’ai compté des joies pures. Parmi ces fleurs d’étude, la première, la plus belle, parce qu’elle était la première, et la plus trompeuse, parce qu’elle était la plus belle, a été d’apprendre, par M. Savary de l’Observatoire, que déjà l’Italien Borelli avait fait un grand ouvrage De actu animalium (du mouvement des animaux).

Combien je fus heureux de trouver un Borelli sur le quai ! combien peu me pesa l’in-quarto à rapporter sous le bras ! en quelle ferveur je l’ouvris ; en quelle hâte je le traduisis ! Je ne saurais vous dire ces choses. Il y avait de l’amour dans cette étude. Borelli était pour moi ce que Baruch fut pour La Fontaine. Comme un jeune homme dupe de son premier amour, je ne sentais de Borelli ni la poussière accumulée dans ses pages par les orages parisiens, ni la senteur équivoque de sa couverture, ni les gr ? ins de tabac qu’y avait laissés le vieux médecin auquel il appartint jadis, et dont je fus jaloux en lisant ces mots écrits d’une main tremblante : Ex lihris Angard.

Brst ! quand j’eus lu Borelli, je jetai Borelli, je maudis Borelli, je méprisai le vieux Borelli, qui ne me disait rien de actu, comme plus tard le jeune homme baisse la tête en reconnaissant sa première amie, l’ingrat ! Le savant Italien, doué de la patience de Malpighi, avait passé des années à éprouver, à déterminer la force des divers appareils établis par la nature dans notre système musculaire. Il a évidemment prouvé que le mécanisme intérieur de forces réelles constitué par nos muscles avait été disposé pour des efforts doubles de ceux que nous voulions faire.

Certes, cet Italien est le machiniste le plus habile de cet opéra changeant nommé l’homme. À suivre, dans son ouvrage, le mouvement de nos leviers et de nos contre-poids, à voir avec quelle prudence le Créateur nous a donné des balanciers naturels pour nous soutenir en toute espèce de pose, il est impossible de ne pas nous considérer comme d’infatigables danseurs de corde. Or, je me souciais peu des moyens, je voulais connaître les causes. De quelle importance ne sont-elles pas ! Jugez. Borelli dit bien pourquoi l’homme, emporté hors du centre de gravité, tombe ; mais il ne dit pas pourquoi souvent l’homme ne tombe pas, lorsqu’il sait user d’une force occulte, en envoyant à ses pieds une incroyable puissance de rétraction.

Ma première colère passée, je rendis justice à Borelli. Nous lui devons la connaissance de l’aire humaine : en d’autres termes, de l’espace ambiant dans lequel nous pouvons nous mouvoir sans perdre le centre de gravité. Certes, la dignité de la démarche humaine doit singulièrement dépendre de la manière dont un homme se balance dans cette sphère au delà de laquelle il tombe. Nous devons également à l’illustre Italien des recherches curieuses sur la dynamique intérieure de l’homme. Il a compté les tuyaux par lesquels passe le fluide moteur, cette insaisissable volonté, désespoir des penseurs et des physiologistes ; il en a mesuré la force ; il en a constaté le jeu ; il a donné généreusement à ceux qui monteront sur ses épaules pour voir plus loin que lui, dans ces ténèbres lumineuses, la valeur matérielle et ordinaire des effets produits par notre vouloir ; il a pesé la pensée, en montrant que la machine musculaire est en disproportion avec les résultats obtenus par l’homme, et qu’il se trouve en lui des forces qui portent cette machine à une puissance incomparablement plus grande que ne l’est sa puissance intrinsèque.

Dès lors, je quittai Borelli, certain de ne pas avoir fait une connaissance inutile en conversant avec ce beau génie ; et je fus attiré vers les savants qui se sont occupés récemment des forces vitales. Mais, hélas ! tous ressemblaient au géomètre qui prend sa toise et chiffre l’abîme ; moi, je voulais voir l’abîme et en pénétrer tous les secrets.

Que de réflexions n’ai-je pas jetées dans ce gouffre, comme un enfant qui lance des pierres dans un puits pour en écouter les retentissements ! Que de soirs passés sur un mol oreiller à contempler les nuages fantastiquement éclairés par le soleil couchant ! Que de nuits vainement employées à demander des inspirations au silence ! La vie la plus belle, la mieux remplie, la moins sujette aux déceptions, est certes celle du fou sublime qui cherche à déterminer l’inconnu d’une équation à racines imaginaires.

Quand j’eus tout appris, je ne savais rien, et je marchais !… Un homme qui n’aurait pas eu mon thorax, mon cou, ma boîte cérébrale, eût perdu la raison en désespoir de cause. Heureusement, ce second âge de mon idée vint à finir. En entendant le duo de Tamburini et de Rubini, dans le premier acte du Mosè, ma théorie m’apparut pimpante, joyeuse, frétillante, jolie, et vint se coucher complaisamment à mes pieds, comme une courtisane fâchée d’avoir abusé de la coquetterie et qui craint d’avoir tué l’amour.

Je résolus de constater simplement les effets produits en dehors de l’homme par ses mouvements, de quelque nature qu’ils fussent, de les noter, de les classer ; puis, l’analyse achevée, de rechercher les lois du beau idéal en fait de mouvement, et d’en rédiger un code pour les personnes curieuses de donner une bonne idée d’elles-mêmes, de leurs mœurs, de leurs habitudes : la démarche étant, selon moi, le prodrome exact de la pensée et de la vie.

J’allai donc le lendemain m’asseoir sur une chaise du boulevard de Gand, afin d’y étudier la démarche de tous les Parisiens qui, pour leur malheur, passeraient devant moi pendant la journée.

Et, ce jour-là, je récoltai les observations les plus profondément curieuses que j’aie faites dans ma vie. Je revins chargé comme un botaniste qui, en herborisant, a pris tant de plantes, qu’il est obligé de les donner à la première vache venue. Seulement, la Théorie de la démarche me parut impossible à publier sans dix-sept cents planches gravées, sans dix ou douze volumes de texte, et des notes à effrayer feu l’abbé Barthélémy ou mon savant ami Parisot.

Trouver en quoi péchaient les démarches vicieuses ;

Trouver les lois à l’exacte observation desquelles étaient dues les belles démarches ;

Trouver les moyens de faire mentir la démarche, comme les courtisans, les ambitieux, les gens vindicatifs, les comédiens, les courtisanes, les épouses légitimes, les espions, font mentir leurs traits, leurs yeux, leur voix ;

Rechercher si les anciens marchaient bien, quel peuple marche le mieux entre tous les peuples ; si le sol, le climat est pour quelque chose dans la démarche.

Brrr ! les questions jaillissaient comme des sauterelles ! Sujet merveilleux ! Le gastronome, soit qu’il saisisse sa truelle pour soulever la peau d’un lavaret du lac d’Aix, celle d’un surmulet de Cherbourg, ou d’une perche de l’Indre ; soit qu’il plonge son couteau dans un filet de chevreuil, comme il s’en élabore quelquefois dans les forêts et s’en perfectionne dans les cuisines ; ce susdit gastronome n’éprouverait pas une jouissance comparable à celle que j’eus en possédant mon sujet. La friandise intellectuelle est la passion la plus voluptueuse, la plus dédaigneuse, la plus hargneuse : elle comporte la critique, expression de l’amour-propre jaloux des jouissances qu’il a ressenties.

Je dois à l’art d’expliquer ici les véritables causes de la délicieuse virginité littéraire et philosophique qui recommande à tous les bons esprits la Théorie de la démarche ; puis la franchise de mon caractère m’oblige à dire que je ne voudrais pas être comptable de mes bavardages, sans les faire excuser par d’utiles observations.

Un moine de Prague, nommé Reuchlin, dont l’histoire a été recueillie par Marcomarci, avait un odorat si fin, si exercé, qu’il distinguait une jeune fille d’une femme, et une mère d’une femme inféconde. Je rapporte ces résultats entre ceux que sa faculté sensitive lui faisait obtenir, parce qu’ils sont assez curieux pour donner une idée de tous les autres.

L’aveugle qui nous a valu la belle lettre de Diderot, faite, par parenthèse, en douze heures de nuit, possédait une connaissance si approfondie de la voix humaine, qu’il avait remplacé le sens de la vue, relativement à l’appréciation des caractères, par des diagnostics pris dans les intonations de la voix.

La finesse des perceptions correspondait chez ces deux hommes à une égale finesse d’esprit, à un talent particulier. La science d’observation tout exceptionnelle dont ils avaient été doués

me servira d’exemple pour expliquer pourquoi certaines parties de la psychologie ne sont pas suffisamment étudiées, et pourquoi les hommes sont contraints de les déserter.

L’observateur est incontestablement homme de génie au premier chef. Toutes les inventions humaines découlent d’une observation analytique dans laquelle l’esprit procède avec une incroyable rapidité d’aperçus. Gall, Lavater, Mesmer, Cuvier, Lagrange, le docteur Méreaux, que nous avons récemment perdu, Bernard Palissy, le précurseur de Buffon, le marquis de Worcester, Newton enfin, le grand peintre et le grand musicien, sont tous des observateurs. Tous vont de l’effet à la cause, alors que les autres hommes ne voient ni cause ni effet.

Mais ces sublimes oiseaux de proie qui, tout en s’élevant à de hautes régions, possèdent le don de voir clair dans les choses d’ici-bas, qui peuvent tout à la fois abstraire et spécialiser, faire d’exactes analyses et de justes synthèses, ont, pour ainsi dire, une mission purement métaphysique. La nature et la force de leur génie les contraint à reproduire dans leurs œuvres leurs propres qualités. Ils sont emportés par le vol audacieux de leur génie, et par leur ardente recherche du vrai, vers les formules les plus simples. Ils observent, jugent et laissent des principes que les hommes minutieux prouvent, expliquent et commentent.

L’observation des phénomènes relatifs à l’homme, l’art qui doit en saisir les mouvements les plus cachés, l’étude du peu que cet être privilégié laisse involontairement deviner de sa conscience, exigent et une somme de génie et un rapetissement qui s’excluent. Il faut être à la fois patient comme l’étaient jadis Muschenbrock et Spallanzani, comme le sont aujourd’hui MM. Nobili, Magendie, Flourens, Dutrochet et tant d’autres ; puis il faut encore posséder ce coup d’œil qui fait converger les phénomènes vers un centre, cette logique qui les dispose en rayons, cette perspicacité qui voit et déduit, cette lenteur qui sert à ne jamais découvrir un des points du cercle sans observer les autres, et cette promptitude qui mène d’un seul bond du pied à la tête.

Ce génie multiple, possédé par quelques têtes héroïques justement célèbres dans les annales des sciences naturelles, est beaucoup plus rare chez l’observateur de la nature morale. L’écrivain, chargé de répandre les lumières qui brillent sur les hauts lieux, doit donner à son œuvre un corps littéraire, et faire lire avec intérêt les doctrines les plus ardues, et parer la science. Il se trouve donc sans cesse dominé par la forme, par la poésie et par les accessoires de l’art. Etre un grand écrivain et un grand observateur, Jean-Jacques et le bureau des Longitudes, tel est le problème, problème insoluble. Puis le génie qui préside aux découvertes exactes et physiques n’exige que la vue morale ; mais l’esprit de l’observation psychologique veut impérieusement et l’odorat du moine et l’ouïe de l’aveugle. Il n’y a pas d’observation possible sans une éminente perfection de sens et sans une mémoire presque divine.

Donc, en mettant à part la rareté particulière des observateurs qui examinent la nature humaine sans scalpel et veulent la prendre sur le fait, souvent l’homme doué de ce microscope moral, indispensable pour ce genre d’étude, manque de la puissance qui exprime, comme celui qui saurait s’exprimer manque de la puissance de bien voir. Ceux qui ont su formuler la nature, comme le fit Molière, devinaient vrai, sur simple échantillon ; puis ils volaient leurs contemporains et assassinaient ceux d’entre eux qui criaient trop fort. Il y a dans tous les temps un homme de génie qui se fait le secrétaire de son époque : Homère, Aristote, Tacite, Shakespeare, l’Arétin, Machiavel, Rabelais, Bacon, Molière, Voltaire, ont tenu la plume sous la dictée de leurs siècles.

Les plus habiles observateurs sont dans le monde ; mais, ou paresseux, ou insouciants de gloire, ils meurent ayant eu de cette science ce qu’il leur en fallait pour leur usage, et pour rire le soir, à minuit, quand il n’y a plus que trois personnes dans un salon. En ce genre, Gérard aurait été le littérateur le plus spirituel s’il n’eût pas été grand peintre ; sa touche est aussi fine quand il fait un portrait que lorsqu’il le peint.

Enfin, souvent ce sont des hommes grossiers, des ouvriers en contact avec le monde et forcés de l’observer, comme une femme faible est contrainte d’étudier son mari pour le jouer, qui, possesseurs de remarques prodigieuses, s’en vont faisant banqueroute de leurs découvertes au monde intellectuel. Souvent aussi la femme la plus artiste, qui, dans une causerie familière, étonne par la profondeur de ses aperçus, dédaigne d’écrire, rit des hommes, les méprise, et s’en sert.

Ainsi le sujet le plus délicat de tous les sujets psychologiques est resté vierge sans être intact. Il voulait et trop de science et trop de frivolité peut-être.

Moi, poussé par cette croyance en nos talents, la seule qui nous reste dans le grand naufrage de la Foi, poussé sans doute encore par un premier amour pour un sujet neuf, j’ai donc obéi à cette passion : je suis venu me placer sur une chaise ; j’ai regardé les passants ; mais, après avoir admiré les trésors, je me suis sauvé d’abord, pour m’en amuser en emportant le secret du Sésame, ouvre-toi.

Car il ne s’agissait pas de voir et de rire ; ne fallait-il pas analyser, abstraire et classer ?

Classer, pour pouvoir codifier !

Codifier, faire le code de la démarche ; en d’autres termes, rédiger une suite d’axiomes pour le repos des intelligences faibles ou paresseuses, afin de leur épargner la peine de réfléchir et les amener, par l’observation de quelques principes clairs, à régler leurs mouvements. En étudiant ce code, les hommes progressifs, et ceux qui tiennent au système de la perfectibilité, pourraient paraître aimables, gracieux, distingués, bien élevés, fashionables, aimés, instruits, ducs, marquis ou comtes, au lieu de sembler vulgaires, stupides, ennuyeux, pédants, ignobles, maçons du roi Louis-Philippe ou barons de l’Empire. Et n’est-ce pas ce qu’il y a de plus important chez une nation dont la devise est Tout pour renseigne ?

S’il m’était permis de descendre au fond de la conscience de l’incorruptible journaliste, du philosophe éclectique, du vertueux épicier, du délicieux professeur, du vieux marchand de mousseline, de l’illustre papetier, qui, par la grâce moqueuse de Louis-Philippe, sont les derniers pairs de France venus, je suis persuadé d’y trouver ce souhait écrit en lettres d’or : Je voudrais bien avoir l’air noble !

Ils s’en défendront, ils le nieront, ils vous diront :

— Je n’y tiens pas ! cela m’est égal ! Je suis journaliste, philosophe, épicier, professeur, marchand de toile, ou de papier !

Ne les croyez pas. Forcés d’être pairs de France, ils veulent être pairs de France ; mais, s’ils sont pairs de France au lit, à table, à la chambre, dans le Bulletin des lois, aux Tuileries, dans leurs portraits de famille, il leur est impossible d’être pris pour des pairs de France lorsqu’ils passent sur le boulevard. Là, ces messieurs redeviennent Gros-Jean comme devant. L’observateur ne cherche même pas ce qu’ils peuvent être, tandis que, si M. le duc de Laval, si M. de Lamartine, si M. le duc de Rohan viennent à s’y promener, leur qualité n’est un doute pour personne ; et je ne conseillerais pas à ceux-là de suivre ceux-ci.

Je voudrais bien n’offenser aucun amour-propre. Si j’avais involontairement blessé l’un des derniers pairs venus, dont j’improuve l’intronisation patricienne, mais dont j’estime la science, le talent, les vertus privées, la probité commerciale, sachant bien que le premier et le dernier ont eu le droit de vendre l’un son journal, l’autre son papier, plus cher qu’ils ne leur coûtaient, je crois pouvoir jeter quelque baume sur cette égratignure en leur faisant observer que je suis obligé de prendre mes exemples en haut lieu pour convaincre les bons esprits de l’importance de cette théorie.

Et, en effet, je suis resté pendant quelque temps stupéfié par les observations que j’avais faites sur le boulevard de Gand, et surpris de trouver au mouvement des couleurs aussi tranchées.

De là ce premier aphorisme :

I

La démarche est la physionomie du corps.


N’est-il pas effrayant de penser qu’un observateur profond peut découvrir un vice, un remords, une maladie en voyant un homme en mouvement ? Quel riche langage dans ces effets immédiats d’une volonté traduite avec innocence ! L’inclination plus ou moins vive d’un de nos membres ; la forme télégraphique dont il a contracté, malgré nous, l’habitude ; l’angle ou le contour que nous lui faisons décrire, sont empreints de notre vouloir, et sont d’une effrayante signification. C’est plus que la parole, c’est la pensée en action. Un simple geste, un involontaire frémissement de lèvres peut devenir le terrible dénoûment d’un drame caché longtemps entre deux cœurs.

Aussi, de là cet autre aphorisme :

II

Le regard, la voix, la respiration, la démarche sont identiques ; mais, comme il n’a pas été donné à l’homme de pouvoir veiller à la fois sur ces quatre expressions diverses et simultanées de sa pensée, cherchez celle qui dit vrai : vous connaîtrez l’homme tout entier.

exemple :

M. S… n’est pas seulement chimiste et capitaliste, il est profond observateur et grand philosophe.

M. O… n’est pas seulement un spéculateur, il est homme d’État. Il tient et de l’oiseau de proie et du serpent ; il emporte des trésors et sait charmer les gardiens.

Ces deux hommes aux prises ne doivent-ils pas offrir un admirable combat, en luttant ruse contre ruse, dires contre dires, mensonge à outrance, spéculation au poing, chiffre en tête ?

Or, ils se sont rencontrés un soir, au coin d’une cheminée, sous le feu des bougies, le mensonge sur les lèvres, dans les dents, au front, dans l’œil, sur la main ; ils en étaient armés de pied en cap. Il s’agissait d’argent. Ce duel eut lieu sous l’Empire.

M. O…, qui avait besoin de cinq cent mille francs pour le lendemain, se trouvait, à minuit, debout à côté de S…

Voyez-vous bien S…, homme de bronze, vrai Shylock qui, plus rusé que son devancier, prendrait la livre de chair avant le prêt ; le voyez-vous accosté par O…, l’Alcibiade de la banque, l’homme capable d’emprunter successivement trois royaumes sans les restituer, et capable de persuader à tout le monde qu’il les a enrichis ? Suivez-les : M. O… demande légèrement à M. S… cinq cent mille francs pour vingt-quatre heures, en lui promettant de les lui rendre en telles et telles valeurs.

— Monsieur, dit M. S… à la personne de qui je tiens cette précieuse anecdote, quand O… me détailla les valeurs, le bout de son nez vint à blanchir, du côté gauche seulement, dans le léger cercle décrit par un méplat qui s’y trouve. J’avais déjà eu l’occasion de remarquer que mes cinq cent mille francs seraient compromis pendant un certain temps…

— Eh bien ? lui demanda-t-on.

— Eh bien…, reprit-il.

Et il laissa échapper un soupir.

— Eh bien, ce serpent me tint pendant une demi-heure, je lui promis les cinq cent mille francs, et il les eut.

— Les a-t-il rendus ?…

S… pouvait calomnier O… Sa haine bien connue lui en donnait le droit, à une époque où l’on tue ses ennemis à coups de langue. Je dois dire, à la louange de cet homme bizarre, qu’il répondit : « Oui. » Mais ce fut piteusement. Il aurait voulu pouvoir accuser son ennemi d’une tromperie de plus.

Quelques personnes disent M. O… encore plus fort en fait de dissimulation que ne l’est M. le prince de Bénévent. Je le crois volontiers. Le diplomate ment pour le compte d’autrui, le banquier ment pour lui-même. Eh bien, ce moderne Bourvalais, qui a pris l’habitude d’une admirable immobilité de traits, d’une complète insignifiance dans le regard, d’une imperturbable égalité dans la voix, d’une habile démarche, n’a pas su dompter le bout de son nez. Chacun de nous a quelque méplat où triomphe l’âme, un cartilage d’oreille qui rougit, un nerf qui tressaille, une manière trop significative de déplier les paupières, une ride qui se creuse intempestivement, une parlante pression de lèvres, un éloquent tremblement dans la voix, une respiration qui se gêne. Que voulez-vous ! le vice n’est pas parfait.

Donc, mon axiome subsiste. Il domine toute cette théorie ; il en prouve l’importance. La pensée est comme la vapeur. Quoi que vous fassiez, et quelque subtile qu’elle puisse être, il lui faut sa place, elle la veut, elle la prend, elle reste même sur le visage d’un homme mort. Le premier squelette que j’ai vu était celui d’une jeune fille morte à vingt-deux ans.

— Elle avait la taille fine et devait être gracieuse, dis-je au médecin.

Il parut surpris. La disposition des côtes et je ne sais quelle bonne grâce de squelette trahissaient encore les habitudes de la démarche. Il existe une anatomie comparée morale, comme une anatomie comparée physique. Pour l’âme, comme pour le corps, un détail mène logiquement à l’ensemble. Il n’y a certes pas deux squelettes semblables ; et, de même que les poisons végétaux se retrouvent en nature, dans un temps voulu, chez l’homme empoisonné, de même les habitudes de la vie reparaissent aux yeux du chimiste moral, soit dans les sinus du crâne, soit dans les attachements des os de ceux qui ne sont plus.

Mais les hommes sont beaucoup plus naïfs qu’ils ne le croient, et ceux qui se flattent de dissimuler leur vie intime sont des faquins. Si vous voulez dérober la connaissance de vos pensées, imitez l’enfant ou le sauvage, ce sont vos maîtres.

En effet, pour pouvoir cacher sa pensée, il faut n’en avoir qu’une seule. Tout homme complexe se laisse facilement deviner. Aussi tous les grands hommes sont-ils joués par un être qui leur est inférieur.

L’âme perd en force centripète ce qu’elle gagne en force centrifuge.

Or, le sauvage et l’enfant font converger tous les rayons de la sphère dans laquelle ils vivent à une idée, à un désir ; leur vie est monophile, et leur puissance gît dans la prodigieuse unité de leurs actions.

L’homme social est obligé d’aller continuellement du centre à tous les points de la circonférence ; il a mille passions, mille idées, et il existe si peu de proportion entre sa base et l’étendue de ses opérations, qu’à chaque instant il est pris en flagrant délit de faiblesse.

De là le grand mot de William Pitt : « Si j’ai fait tant de choses, c’est que je n’en ai jamais voulu qu’une seule à la fois. »

De l’inobservation de ce précepte ministériel procède le naïf langage de la démarche. Qui de nous pense à marcher en marchant ? personne. Bien plus, chacun se fait gloire de marcher en pensant.

Mais lisez les relations écrites par les voyageurs qui ont le mieux observé les peuplades improprement nommées sauvages ; lisez le baron de la Hontan, qui a fait les Mohicans avant que Cooper y songeât, et vous verrez, à la honte des gens civilisés, quelle importance les sauvages attachent à la démarche. Le sauvage, en présence de ses semblables, n’a que des mouvements lents et graves ; il sait par expérience que plus les manifestations extérieures se rapprochent du repos, plus impénétrable est la pensée. De là cet axiome :

III

Le repos est le silence du corps.

IV

Le mouvement lent est essentiellement majestueux.


Croyez-vous que l’homme dont parle Virgile, et dont l’apparition calmait le peuple en fureur, arrivait devant la sédition en sautillant ?

Ainsi nous pouvons établir en principe que l’économie du mouvement est un moyen de rendre la démarche et noble et gracieuse. Un homme qui marche vite ne dit-il pas déjà la moitié de son secret ? Il est pressé. Le docteur Gall a observé que la pesanteur de la cervelle, le nombre de ses circonvolutions, étaient, chez tous les êtres organisés, en rapport avec la lenteur de leur mouvement vital. Les oiseaux ont peu d’idées. Les hommes qui vont habituellement vite doivent avoir généralement la tête pointue et le front déprimé. D’ailleurs, logiquement l’homme qui marche beaucoup arrive nécessairement à l’état intellectuel du danseur de l’Opéra.

Suivons.

Si la lenteur bien entendue de la démarche annonce un homme qui a du temps à lui, du loisir, conséquemment un riche, un noble, un penseur, un sage, les détails doivent nécessairement s’accorder avec le principe ; alors, les gestes seront peu fréquents et lents. De là cet autre aphorisme :

V

Tout mouvement saccadé trahit un vice, ou une mauvaise éducation.


N’avez-vous pas souvent ri des gens qui virvouchent ?

Virvoucher est un admirable mot du vieux français, remis en lumière par Lautour-Mézeray. Virvoucher exprime l’action d’aller et de venir, de tourner autour de quelqu’un, de toucher à tout, de se lever, de se rasseoir, de bourdonner, de tatillonner ; virvoucher, c’est faire une certaine quantité de mouvements qui n’ont pas de but ; c’est imiter les mouches. Il faut toujours donner la clef des champs aux virvoucheurs ; ils vous cassent la tête ou quelque meuble précieux.

N’avez-vous pas ri d’une femme dont tous les mouvements de bras, de tête, de pied ou de corps, produisent des angles aigus ?

Des femmes qui vous tendent la main comme si quelque ressort faisait partir leur coude ?

Qui s’asseyent tout d’une pièce, ou qui se lèvent comme le soldat d’un joujou à surprise ?

Ces sortes de femmes sont très souvent vertueuses. La vertu des femmes est intimement liée à l’angle droit. Toutes les femmes qui ont fait ce que l’on nomme des fautes sont remarquables par la rondeur exquise de leurs mouvements. Si j’étais mère de famille, ces mots sacramentels du maître à danser : Arrondissez les coudes, me feraient trembler pour mes filles. De là cet axiome :

VI

La grâce veut des formes rondes.


Voyez la joie d’une femme qui peut dire de sa rivale : « Elle est bien anguleuse ! »

Mais, en observant les différentes démarches, il s’éleva dans mon âme un doute cruel, et qui me prouva qu’en toute espèce de science, même dans la plus frivole, l’homme est arrêté par d’inextricables difficultés ; il lui est aussi impossible de connaître la cause et la fin de ses mouvements que de savoir celles des pois chiches.

Ainsi, tout d’abord, je me demandai d’où devait procéder le mouvement. Eh bien, il est aussi difficile de déterminer où il commence et où il finit en nous, que de dire où commence et où finit le grand sympathique, cet organe intérieur qui, jusqu’à présent, a lassé la patience de tant d’observateurs. Borelli lui-même, le grand Borelli, n’a pas abordé cette immense question. N’est-il pas effrayant de trouver tant de problèmes insolubles dans un acte vulgaire, dans un mouvement que huit cent mille Parisiens font tous les jours ?

Il est résulté de mes profondes réflexions sur cette difficulté l’aphorisme suivant, que je vous prie de méditer :

VII

Tout en nous participe du mouvement, mais il ne doit prédominer nulle part.


En effet, la nature a construit l’appareil de notre mobilité d’une façon si ingénieuse et si simple, qu’il en résulte, comme en toute ses créations, une admirable harmonie ; et, si vous la dérangez par une habitude quelconque, il y a laideur et ridicule, parce que nous ne nous moquons jamais que des laideurs dont l’homme est coupable : nous sommes impitoyables pour des gestes faux, comme nous le sommes pour l’ignorance ou pour la sottise.

Ainsi, de ceux qui passèrent devant moi et m’apprirent les premiers principes de cet art jusqu’à présent dédaigné, le premier de tous fut un gros monsieur.

Ici, je ferai observer qu’un écrivain éminemment spirituel a favorisé plusieurs erreurs, en les soutenant par son suffrage. Brillat-Savarin a dit qu’il était possible à un homme gros de contenir son ventre au majestueux. Non. Si la majesté ne va pas sans une certaine amplitude de chair, il est impossible de prétendre à une démarche dès que le ventre a rompu l’équilibre entre les parties du corps. La démarche cesse à l’obésité. Un obèse est nécessairement forcé de s’ abandonner au faux mouvement introduit dans son économie par son ventre qui la domine.

EXEMPLE :

Henry Monnier aurait certainement fait la caricature de ce gros monsieur, en mettant une tête au-dessus d’un tambour et dessous les baguettes en X. Cet inconnu semblait, en marchant, avoir peur d’écraser des œufs. Assurément, chez cet homme, le caractère spécial de la démarche était complètement aboli. Il ne marchait pas plus que les vieux canonniers n’entendent. Autrefois, il avait eu le sens de la locomotion, il avait sautillé peut-être ; mais aujourd’hui le pauvre homme ne se comprenait plus marcher. Il me fit l’aumône de toute sa vie et d’un monde de réflexions. Qui avait amolli ses jambes ? D’où provenaient sa goutte, son embonpoint ? Étaient-ce les vices ou le travail qui l’avaient déformé ? Triste réflexion ! le travail qui édifie et le vice qui détruit produisent en l’homme les mêmes résultats. Obéissant à son ventre, ce pauvre riche semblait tordu. Il ramenait péniblement ses jambes, l’une après l’autre, par un mouvement traînant et maladif, comme un mourant qui résiste à la mort, et se laisse traîner de force par elle sur le bord de la fosse.

Par un singulier contraste, après lui venait un homme qui allait, les mains croisées derrière le dos, les épaules effacées, tendues, les omoplates rapprochées ; il était semblable à un perdreau servi sur une rôtie. Il paraissait n’avancer que par le cou, et l’impulsion était donnée à tout son corps par le thorax.

Puis une jeune demoiselle, suivie d’un laquais, vint, sautant sur elle-même à l’instar des Anglaises. Elle ressemblait à une poule dont on a coupé les ailes, et qui essaye toujours de voler. Le principe de son mouvement semblait être à la chute de ses reins. En voyant son laquais armé d’un parapluie, vous eussiez dit qu’elle craignait d’en recevoir un coup dans la partie d’où partait son quasi-vol. C’était une fille de bonne maison, mais très gauche, indécente le plus innocemment du monde.

Ensuite je vis un homme qui avait l’air d’être composé de deux compartiments. Il ne risquait sa jambe gauche, et tout ce qui en dépendait, qu’après avoir assuré la droite et tout son système. Il appartenait à la faction des binaires. Évidemment son corps devait avoir été primitivement fendu en deux par une révolution quelconque, et il s’était miraculeusement mais imparfaitement ressoudé. Il avait deux axes, sans avoir plus d’un cerveau.

Bientôt ce fut un diplomate, personnage squelettique, marchant tout d’une pièce comme ces pantins dont Joly oublie de tirer les ficelles ; vous l’eussiez cru serré comme une momie dans ses bandelettes. Il était pris dans sa cravate comme une pomme dans un ruisseau par un temps de gelée. S’il se retourne, il est clair qu’il est fixé sur un pivot et qu’un passant l’a heurté. Cet inconnu m’a prouvé la nécessité de formuler cet axiome :

VIII

Le mouvement humain se décompose en temps bien distincts ; si vous les confondez, vous arrivez à la roideur de la mécanique.


Une jolie femme, se défiant de la proéminence de son busc, ou gênée je ne sais par quoi, s’était transformée en Vénus Callipyge et allait comme une pintade, tendant le cou, rentrant son busc et bombant la partie opposée à celle sur laquelle appuyait le busc.

En effet, l’intelligence doit briller dans les actes imperceptibles et successifs de notre mouvement, comme la lumière et les couleurs se jouent dans les losanges des changeants anneaux du serpent. Tout le secret des belles démarches est dans la décomposition du mouvement.

Puis venait une dame qui se creusait également comme la précédente. Vraiment, s’il y en avait eu une troisième, et que vous les eussiez observées, vous n’auriez pas pu vous empêcher de rire des demi-lunes toutes faites par ces protubérances exorbitantes.

La saillie prodigieuse de ces choses, que je ne saurais nommer, et qui dominent singulièrement la question de la démarche féminine, surtout à Paris, m’a longtemps préoccupé. Je consultai des femmes d’esprit, des femmes de bon goût, des dévotes. Après plusieures conférences où nous discutâmes le fort et le faible, en conciliant les égards dus à la beauté, au malheur de certaines conformations diaboliquement rondes, nous rédigeâmes cet admirable aphorisme :

IX

En marchant, les femmes peuvent tout montrer, mais ne rien laisser voir.


— Mais certainement ! s’écria l’une des dames consultées, les robes n’ont été faites que pour cela.

Cette femme a dit une grande vérité. Toute notre société est dans la jupe. Otez la jupe à la femme, adieu la coquetterie ; plus de passions. Dans la robe est toute sa puissance : là où il y a des pagnes, il n’y a pas d’amour. Aussi bon nombre de commentateurs, les Massorets surtout, prétendent que la feuille de figuier de notre mère Eve était une robe de cachemire. Je le pense.

Je ne quitterai pas cette question secondaire sans dire deux mots sur une dissertation vraiment neuve qui eut lieu pendant ces conférences :

Une femme doit-elle retrousser sa robe en marchant ?

Immense problème, si vous vous rappelez combien de femmes empoignent sans grâce, au bas du dos, un paquet d’étoffe, et vont en faisant décrire, par en bas, un immense hiatus à leurs robes ; combien de pauvres filles marchent innocemment en tenant leurs robes transversalement relevées, de manière à tracer un angle dont le sommet est au pied droit, dont l’ouverture arrive au-dessus du mollet gauche, et qui laissent voir ainsi leurs bas bien blancs, bien tendus, le système de leurs cothurnes et quelques autres choses. A voir les jupes de femmes ainsi retroussées, il semble que l’ont ait relevé par un coin le rideau d’un théâtre, et qu’on aperçoive les pieds des danseuses.

Et d’abord il passa en force de chose jugée que les femmes de bon goût ne sortaient jamais à pied par un temps de pluie ou quand les rues étaient crottées ; puis il fut décidé souverainement qu’une femme ne devait jamais toucher à sa jupe en public et ne devait jamais la retrousser sous aucun prétexte.

— Cependant, dis-je, s’il y avait un ruisseau à passer ?

— Eh bien, monsieur, une femme comme il faut pince légèrement sa robe du côté gauche, la soulève, se hausse par un petit mouvement, et lâche aussitôt la robe. Ecco.

Alors je me souvins de la magnificence des plis de certaines robes ; alors je me rappelai les admirables ondulations de certaines personnes, la grâce des sinuosités, des flexuosités mouvantes de leurs cottes, et je n’ai pu résister à consigner ici ma pensée :

X

Il y a des mouvements de jupe qui valent un prix Montyon.


Il demeure prouvé que les femmes ne doivent lever leurs robes que très secrètement. Ce principe passera pour incontestable en France.

Et, pour en finir sur l’importance de la démarche en ce qui concerne les diagnostics, je vous prie de me pardonner une citation diplomatique.

La princesse de Hesse-Darmstadt amena ses trois filles à l’impératrice, afin qu’elle choisît entre elles une femme pour le grand-duc, dit un ambassadeur du dernier siècle, M. Mercy d’Argenteau. Sans leur avoir parlé, l’impératrice se décida pour la seconde. La princesse, étonnée, lui demanda la raison de ce bref jugement.

— Je les ai regardées toutes trois de ma fenêtre pendant qu’elles descendaient de carrosse, répondit l’impératrice. L’aînée a fait un faux pas ; la seconde est descendue naturellement ; la troisième a franchi le marchepied. L’aînée doit être gauche ; la plus jeune étourdie.

C’était vrai.

Si le mouvement trahit le caractère, les habitudes de la vie, les mœurs les plus secrètes, que direz-vous de la marche de ces femmes bien corsées, qui, ayant des hanches un peu fortes, les font monter, descendre alternativement, en temps bien égaux, comme les leviers d’une machine à vapeur, et qui mettent une sorte de prétention à ce mouvement systématique ? Ne doivent-elles pas scander l’amour avec une admirable précision ?

Pour mon bonheur, un agent de change ne manqua pas à passer sur ce boulevard, où trône la Spéculation. C’était un gros homme enchanté de lui-même, et tâchant de se donner de l’ aisance et de la grâce. Il imprimait à son corps un mouvement de rotation qui faisait périodiquement rouler et dérouler sur ses cuisses les pans de sa redingote, comme la voluptueuse jaquette de la Taglioni quand, après avoir achevé sa pirouette, elle se retourne pour recevoir les bravos du parterre. C’était un mouvement de circulation en rapport avec ses habitudes. Il roulait comme son argent.

Il était suivi par une grande demoiselle qui, les pieds serrés, la bouche pincée, tout pincé, décrivait une légère courbe, et allait par petites secousses, comme si, mécanique imparfaite, ses ressorts étaient gênés, ses apophyses déjà soudées. Ses mouvements avaient de la roideur, elle faillait à mon huitième axiome.

Quelques hommes passèrent, marchant d’un air agréable. Véritables modèles d’une reconnaissance de théâtre, ils semblaient tous retrouver un camarade de collège dans le citoyen paisible et insouciant qui venait à eux.

Je ne dirai rien de ces paillasses involontaires qui jouent des drames dans la rue ; mais je les prie de réfléchir à ce mémorable axiome :

XI

Quand le corps est en mouvement, le visage doit être immobile.

Aussi vous peindrais-je difficilement mon mépris pour l’homme affairé, allant vite, filant comme une anguille dans sa vase, à travers les rangs serrés des flâneurs. Il se livre à la marche comme un soldat qui fait son étape. Généralement, il est causeur, il parle haut, s’absorbe dans ses discours, s’indigne, apostrophe un adversaire absent, lui pousse des arguments sans réplique, gesticule, s’attriste, s’égayé. Adieu, délicieux mime, orateur distingué !

Qu’auriez-vous dit d’un inconnu qui communiquait transversalement à son épaule gauche le mouvement de la jambe droite, et réciproquement celui de la jambe gauche à l’épaule droite, par un mouvement de flux et de reflux si régulier, qu’à le voir marcher vous l’eussiez comparé à deux grands bâtons croisés qui auraient supporté un habit ? C’était nécessairement un ouvrier enrichi.

Les hommes condamnés à répéter le même mouvement par le travail auquel ils sont assujettis ont tous dans la démarche le principe locomotif fortement déterminé ; et il se trouve soit dans le thorax, soit dans les hanches, soit dans les épaules. Souvent le corps se porte tout entier d’un seul côté. Habituellement, les hommes d’étude inclinent la tête. Quiconque a lu la Physiologie du goût doit se souvenir de cette expression : le nez à l’ouest, comme M. Villemain. En effet, ce célèbre professeur porte sa tête avec une très spirituelle originalité, de droite à gauche.

Relativement au port de la tête, il y a des observations curieuses. Le menton en l’air à la Mirabeau est une attitude de fierté qui, selon moi, messied généralement. Cette pose n’est permise qu’aux hommes qui ont un duel avec leur siècle. Peu de personnes savent que Mirabeau prit cette audace théâtrale à son grand et immortel adversaire, Beaumarchais. C’étaient deux hommes également attaqués ; et, au moral comme au physique, la persécution grandit un homme de génie. N’espérez rien du malheureux qui baisse la tête, ni du riche qui la lève ; l’un sera toujours esclave, l’autre l’a été ; celui-ci est un fripon, celui-là le sera.

Il est certain que les hommes les plus imposants ont tous légèrement penché leur tête à gauche. Alexandre, César, Louis XIV, Newton, Charles XII, Voltaire, Frédéric II et Byron affectaient cette attitude. Napoléon tenait sa tête droite et envisageait tout rectangulairement. Il y avait habitude en lui de voir les hommes, les champs de bataille et le monde moral en face. Robespierre, homme qui n’est pas encore jugé, regardait aussi son assemblée en face. Danton continua l’attitude de Mirabeau. M. de Chateaubriand incline la tête à gauche.

Après un mûr examen, je me déclare pour cette attitude. Je l’ai trouvée à l’état normal chez toutes les femmes gracieuses. La grâce (et le génie comporte la grâce) a horreur de la ligne droite. Cette observation corrobore notre sixième axiome.

Il existe deux natures d’hommes dont la démarche est incommutablement viciée : ce sont les marins et les militaires.

Les marins ont les jambes séparées, toujours près de fléchir, de se contracter. Obligés de se dandiner sur les tillacs pour suivre l’impulsion de la mer, à terre, il leur est impossible de marcher droit. Ils louvoient toujours : aussi commence-t-on à en faire des diplomates.

Les militaires ont une démarche parfaitement reconnaissable. Presque tous sont campés sur leurs reins comme un buste sur son piédestal ; leurs jambes s’agitent sous l’abdomen, comme si elles étaient mues par une âme subalterne chargée de veiller au parfait gouvernement des choses d’en bas. Le haut du corps ne paraît point avoir conscience des mouvements inférieurs. A les voir marcher, vous diriez le torse de l’Hercule Farnèse posé sur des roulettes, et qu’on amène au milieu d’un atelier. Voici pourquoi : le militaire est constamment forcé de porter la somme totale de sa force dans le thorax ; il le présente sans cesse et se tient toujours droit. Or, pour emprunter à Amyot l’une de ses plus belles expressions, tout homme qui se dresse en pied pèse vigoureusement sur la terre, afin de s’en faire un point d’appui, et il y a nécessairement dans le haut du corps un contrecoup de la force qu’il puise ainsi dans le sein de la mère commune. Alors l’appareil locomotif se scinde nécessairement chez lui. Le foyer du courage est dans sa poitrine. Les jambes ne sont plus qu’un appendice de son organisation.

Les marins et les militaires appliquent donc les lois du mouvement dans le but de toujours obtenir un même résultat, une émission de force par le plexus solaire et par les mains, deux organes que je nommerais volontiers les seconds cerveaux de l’homme, tant ils sont intellectuellement sensibles et fluidement agissants. Or la direction constante de leur volonté dans ces deux agents doit déterminer une spéciale atrophie de mouvement, d’où procède la physionomie de leur corps.

Les militaires de terre et de mer sont les vivantes preuves des problèmes physiologiques qui ont inspiré cette théorie. La projection fluide de la volonté, son appareil intérieur, la pariété de sa substance avec celle de nos idées, sa mobilité flagrante, ressortent évidemment de ces dernières observations. Mais l’apparente futilité de notre ouvrage ne nous permet pas d’y bâtir le plus léger système. Ici, notre but est de poursuivre le cours des démonstrations physiques de la pensée, de prouver que l’on peut juger un homme sur son habit pendu à une tringle, aussi bien que sur l’aspect de son mobilier, de sa voiture, de ses chevaux, de ses gens, et de donner de sages préceptes aux gens assez riches pour se dépenser eux-mêmes dans la vie extérieure. L’amour, le bavardage, les dîners en ville, le bal, l’élégance de la mise, l’existence mondaine, la frivolité, comportent plus de grandeur que les hommes ne le pensent. De là cet axiome :

XII

Tout mouvement exorbitant est une prodigalité sublime.


Fontenelle a touché barre d’un siècle à l’autre par la stricte économie qu’il apportait dans la distribution de son mouvement vital. Il aimait mieux écouter que de parler ; aussi passait-il pour infiniment aimable. Chacun croyait avoir l’usufruit du spirituel académicien. Il disait des mots qui résumaient la conversation, et ne conversait jamais. Il connaissait bien la prodigieuse déperdition de fluide que nécessite le mouvement vocal. Il n’avait jamais haussé la voix dans aucune occasion de sa vie ; il ne parlait pas en carrosse, pour ne pas être obligé d’élever le ton. Il ne se passionnait point. Il n’aimait personne ; on lui plaisait. Quand Voltaire se plaignit de ses critiques chez Fontenelle, le bonhomme ouvrit une grande malle pleine de pamphlets non coupés :

— Voici, dit-il au jeune Arouet, tout ce qui a été écrit contre moi. La première épigramme est de M. Racine le père.

Il referma la boîte.

Fontenelle a peu marché, il s’est fait porter pendant toute sa vie. Le président Rose lisait pour lui les éloges à l’Académie ; il avait ainsi trouvé moyen d’emprunter quelque chose à ce célèbre avare. Quand son neveu, M. d’Aube, dont Rulhière a illustré la colère et la manie de disputer, se mettait à parler, Fontenelle fermait les yeux, s’enfonçait dans son fauteuil, et restait calme. Devant tout obstacle, il s’arrêtait. Lorsqu’il avait la goutte, il posait son pied sur un tabouret et restait coi. Il n’avait ni vertus ni vices ; il avait de l’esprit. Il fit la secte des philosophes et n’en fut pas. Il n’avait jamais pleuré, jamais couru, jamais ri. Madame du Deffand lui dit un jour :

— Pourquoi ne vous ai-je jamais vu rire ?

— Je n’ai jamais fait ah ! ah ! ah ! comme vous autres, répondit-il, mais j’ai ri tout doucement, en dedans.

Cette petite machine délicate, tout d’abord condamnée à mourir, vécut ainsi plus de cent ans.

Voltaire dut sa longue vie aux conseils de Fontenelle.

— Monsieur, lui dit-il, faites peu d’enfantillages, c’est des sottises.

Voltaire n’oublia ni le mot, ni l’homme, ni le principe, ni le résultat. A quatre-vingts ans, il prétendait n’avoir pas fait plus de quatre-vingts sottises. Aussi madame du Châtelet remplaçât-elle le portrait du sire de Ferney par celui de Saint-Lambert.

Avis aux hommes qui virvouchent, qui parlent, qui courent, et qui, en amour, pindarisent, sans savoir de quoi il s’en va.

Ce qui nous use le plus, ce sont nos convictions. Ayez des opinions, ne les défendez pas, gardez-les ; mais des convictions, grand Dieu ! quelle effroyable débauche ! Une conviction politique ou littéraire est une maîtresse qui finit par vous tuer avec l’épée ou avec la langue. Voyez le visage d’un homme inspiré par une conviction forte : il doit rayonner. Si jusqu’ici les effluves d’une tête embrasée n’ont pas été visibles à l’œil nu, n’est-ce pas un fait admis en poésie, en peinture ? Et s’il n’est pas encore prouvé physiologiquement, certes, il est probable. Je vais plus loin et crois que les mouvements de l’homme font dégager un fluide animique. Sa transpiration est la fumée d’une flamme inconnue. De là vient la prodigieuse éloquence de la démarche, prise comme ensemble des mouvements humains.

Voyez.

Il y a des hommes qui vont tête baissée, comme celle des chevaux de fiacre. Jamais un riche ne marche ainsi, à moins qu’il ne soit misérable ; alors il a de l’or, mais il a perdu ses fortunes de cœur.

Quelques hommes marchent en donnant à leur tête une pose académique. Ils se mettent toujours de trois quarts, comme M. le comte Molé, l’ancien ministre des affaires étrangères ; ils tiennent leur buste immobile et leur cou tendu. On croirait voir des plâtres de Cicéron, de Démosthènes, de Cujas, allant par les rues. Or, si le fameux Marcel prétendait justement que la mauvaise grâce consiste à mettre de l’effort dans les mouvements, que pensez-vous de ceux qui prennent l’effort comme type de leur attitude ?

D’autres paraissent n’avancer qu’à force de bras ; leurs mains sont des rames dont ils s’aident pour naviguer : ce sont les galériens de la démarche.

Il y a des niais qui écartent trop leurs jambes, et sont tout surpris de voir passer sous eux les chiens courant après leurs maîtres. Selon Pluvinel, les gens ainsi conformés font d’excellents cavaliers.

Quelques personnes marchent en faisant rouler, à la manière d’Arlequin, leur tête, comme si elle ne tenait pas. Puis il y a des hommes qui fondent comme des tourbillons ; ils font du vent, ils paraphrasent la Bible ; il semble que l’esprit du Seigneur vous ait passé devant la face si vous rencontrez ces sortes de gens. Ils vont comme tombe le couteau de l’exécuteur. Certains marcheurs lèvent une jambe précipitamment et l’autre avec calme : rien n’est plus original. D’élégants promeneurs font une parenthèse en appuyant le poing sur la hanche, et accrochent tout avec leur coude. Enfin, les uns sont courbés, les autres sont déjetés ; ceux-ci donnent de la tête de côté et d’autre, comme des cerfs-volants indécis ; ceux-là portent le corps en arrière ou en avant. Presque tous se retournent gauchement.

Arrêtons-nous.

Autant d’hommes, autant de démarches ! Tenter de les décrire complètement, ce serait vouloir rechercher toutes les désinences du vice, tous les ridicules de la société, parcourir le monde dans ses sphères basses, moyennes, élevées. J’y renonce.

Sur deux cent cinquante-quatre personnes et demie (car je compte un monsieur sans jambes pour une fraction) dont j’analysai la démarche, je ne trouvai pas une personne qui eût des mouvements gracieux et naturels.

Je revins chez moi désespéré.

— La civilisation corrompt tout ! elle adultère tout, même le mouvement ! Irai-je faire un voyage autour du monde pour examiner la démarche des sauvages ?

Au moment où je me disais ces tristes et amères paroles, j’étais à ma fenêtre, regardant l’arc de triomphe de l’Étoile, que les grands ministres à petites idées qui se sont succédé, depuis M. Montalivet le père jusqu’à M. Montalivet le fils, n’ont encore su comment couronner, tandis qu’il serait si simple d’y placer l’aigle de Napoléon, magnifique symbole de l’Empire, un aigle colossal aux ailes étendues, le bec tourné vers son maître. Certain de ne jamais voir faire cette sublime économie, j’abaissai les yeux sur mon modeste jardin, comme un homme qui perd une espérance. Sterne a, le premier, observé ce mouvement funèbre chez les hommes obligés d’ensevelir leurs illusions. Je pensais à la magnificence avec laquelle les aigles déploient leurs ailes, démarche pleine d’audace, lorsque je vis une chèvre jouant en compagnie d’un jeune chat sur le gazon. En dehors du jardin se trouvait un chien qui, désespéré de ne pas faire sa partie, allait, venait, jappait, sautait. De temps à autre, la chèvre et le chat s’arrêtaient pour le regarder par un mouvement plein de commisération. Je pense vraiment que plusieurs bêtes sont chrétiennes pour compenser le nombre des chrétiens qui sont bêtes.

Vous me croyez sorti de la Théorie de la Démarche. Laissez-moi faire.

Ces trois animaux étaient si gracieux, qu’il faudrait pour les peindre tout le talent dont Charles Nodier a fait preuve dans la mise en scène de son lézard, son joli Kardououn, allant, venant au soleil, traînant à son trou les pièces d’or qu’il prend pour des tranches de carottes séchées. Aussi, certes, y renoncerai-je ! Je fus stupéfait en admirant le feu des mouvements de cette chèvre, la finesse alerte du chat, la délicatesse des contours que le chien imprimait à sa tête et à son corps. Il n’y a pas d’animal qui n’intéresse plus qu’un homme quand on l’examine un peu philosophiquement. Chez lui, rien n’est faux ! Alors je fis un retour sur moi-même ; et les observations relatives à la démarche que j’entassais depuis plusieurs jours furent illuminées par une lueur bien triste. Un démon moqueur me jeta cette horrible phrase de Rousseau : L’HOMME QUI PENSE EST UN ANIMAL DÉPRAVÉ !

Alors, en songeant derechef au port constamment audacieux de l’aigle, à la physionomie de la démarche en chaque animal, je résolus de puiser les vrais préceptes de ma théorie dans un examen approfondi de actu animalium. J’étais descendu jusqu’aux grimaces de l’homme, je remontai vers la franchise de la nature.

Et voici le résultat de mes recherches anatomiques sur le mouvement :

Tout mouvement a une expression qui lui est propre et qui vient de l’âme. Les mouvements faux tiennent essentiellement à la nature du caractère ; les mouvements gauches viennent des habitudes. La grâce a été définie par Montesquieu, qui, ne croyant parler que de l’adresse, a dit en riant : « C’est la bonne disposition des forces que l’on a. »

Les animaux sont gracieux dans leurs mouvements, en ne dépensant jamais que la somme de force nécessaire pour atteindre à leur but. Ils ne sont jamais ni faux ni gauches, en exprimant avec naïveté leur idée. Vous ne vous tromperez jamais en interprétant les gestes d’un chat : vous voyez s’il veut jouer, fuir ou sauter.

Donc, pour bien marcher, l’homme doit être droit sans roideur, s’étudier à diriger ses deux jambes sur une même ligne, ne se porter sensiblement ni à droite ni à gauche de son axe, faire participer imperceptiblement tout son corps au mouvement général, introduire dans sa démarche un léger balancement qui détruise par son oscillation régulière la secrète pensée de la vie, incliner la tête, ne jamais donner la même attitude à ses bras quand il s’arrête. Ainsi marchait Louis XIV. Ces principes découlent des remarques faites sur ce grand type de la royauté par les écrivains qui, heureusement pour moi, n’ont vu en lui que son extérieur.

Dans la jeunesse, l’expression des gestes, de la voix, les efforts de la physionomie, l’accent sont inutiles. Alors vous n’êtes jamais aimables, spirituels, amusants incognito. Mais, dans la vieillesse, il faut déployer plus attentivement les ressources du mouvement ; vous n’appartenez au monde que par l’utilité dont vous êtes au monde. Jeunes, on nous voit ; vieux, il faut nous faire voir : cela est dur, mais cela est vrai.

Le mouvement doux est à la démarche ce que le simple est au vêtement. L’animal se meut toujours avec douceur à l’état normal. Aussi rien n’est-il plus ridicule que les grands gestes, les secousses, les voix hautes et flûtées, les révérences pressées. Vous regardez pendant un moment les cascades ; mais vous restez des heures entières au bord d’une profonde rivière ou devant un lac. Aussi un homme qui fait beaucoup de mouvements est-il comme un grand parleur : on le fuit. La mobilité extérieure ne sied à personne ; il n’y a que les mères qui puissent supporter l’agitation de leurs enfants.

Le mouvement humain est comme le style du corps : il faut le corriger beaucoup pour l’amener à être simple. Dans ses actions comme dans ses idées, l’homme va toujours du composé au simple. La bonne éducation consiste à laisser aux enfants leur naturel, et à les empêcher d’imiter l’exagération des grandes personnes.

Il y a dans les mouvements une harmonie dont les lois sont précises et invariables. En racontant une histoire, si vous élevez la voix subitement, n’est-ce pas un coup d’archet qui affecte désagréablement les auditeurs ? Si vous faites un geste brusque, vous les inquiétez. En fait de maintien, comme en littérature, le secret du beau est dans les transitions.

Méditez ces principes, appliquez-les, vous plairez. Pourquoi ? Personne ne le sait. En toute chose, le beau se sent et ne se définit pas.

Une belle démarche, des manières douces, un parler gracieux, séduisent toujours et donnent à un homme médiocre d’immenses avantages sur un homme supérieur. Le bonheur est un grand sot, peut-être ! Le talent comporte en toute chose d’excessifs mouvements qui déplaisent, et un prodigieux abus d’intelligence qui détermine une vie d’exception. L’abus soit du corps, soit de la tête, éternelles plaies des sociétés, cause ces originalités physiques, ces déviations, dont nous allons nous moquant sans cesse. La paresse du Turc, assis sur le Bosphore et fumant sa pipe, est sans doute une grande sagesse. Fontenelle, ce beau génie de la vitalité, qui devina les petits dosages du mouvement, l’homœopathie de la démarche, était essentiellement Asiatique.

— Pour être heureux, a-t-il dit, il faut tenir peu d’espace, et peu changer de place.

Donc, la pensée est la puissance qui corrompt notre mouvement, qui nous tord le corps, qui le fait éclater sous ses despotiques efforts. Elle est le grand dissolvant de l’espèce humaine.

Rousseau l’a dit, Gœthe l’a dramatisé dans Faust, Byron l’a poétisé dans Manfred. Avant eux, l’Esprit-Saint s’est prophétiquement écrié sur ceux qui vont sans cesse : « Qu’ils soient comme des roues ! »

Je vous ai promis un véritable non-sens au fond de cette théorie, j’y arrive.

Depuis un temps immémorial, trois faits ont été parfaitement constatés, et les conséquences qui résultent de leur rapprochement ont été principalement pressenties par Van Helmont, et avant lui par Paracelse, qu’on a traité de charlatan. Encore cent ans, et Paracelse deviendra peut-être un grand homme !

La grandeur, l’agilité, la concrétion, la portée de la pensée humaine, le génie, en un mot, est incompatible :

Avec le mouvement digestif,

Avec le mouvement corporel,

Avec le mouvement vocal ;

Ce que prouvent en résultat les grands mangeurs, les danseurs et les bavards ; ce que prouvent en principe le silence ordonné par Pythagore, l’immobilité presque constante des plus illustres géomètres, des extatiques, des penseurs, et la sobriété nécessaire aux hommes d’énergie intellectuelle.

Le génie d’Alexandre s’est historiquement noyé dans la débauche. Le citoyen qui vint annoncer la victoire de Marathon a laissé sa vie sur la place publique. Le laconisme constant de ceux qui méditent ne saurait être contesté.

Cela dit, écoutez une autre thèse.

J’ouvre les livres où sont consignés les grands travaux anatomiques, les preuves de la patience médicale, les titres de gloire de l’école de Paris. Je commence par les rois.

Il est prouvé, par les différentes autopsies des personnes royales, que l’habitude de la représentation vicie le corps des princes ; leur bassin se féminise. De là le dandinement connu des Bourbons ; de là, disent les observateurs, l’abâtardissement des races. Le défaut de mouvement, ou la viciation du mouvement, entraîne des lésions qui procèdent par irradiation. Or, de même que toute paralysie vient du cerveau, toute atrophie de mouvement y aboutit peut-être. Les grands rois ont tous essentiellement été hommes de mouvement. Jules César, Charlemagne, saint Louis, Henri IV, Napoléon, en sont des preuves éclatantes.

Les magistrats, obligés de passer leur vie à siéger, se reconnaissent à je ne sais quoi de gêné, à un mouvement d’épaules, à des diagnostics dont je vous fais grâce, parce qu’ils n’ont rien de pittoresque, et, partant, seraient ennuyeux ; si vous voulez savoir pourquoi, observez-les ! Le genre magistrat est, socialement parlant, celui où l’esprit devient le plus promptement obtus. N’est-ce pas la zone humaine où l’éducation devrait porter ses meilleurs fruits ? Or, depuis cinq cents ans, elle n’a pas donné deux grands hommes. Montesquieu, le président de Brosses, n’appartiennent à l’ordre judiciaire que nominativement : l’un siégeait peu, l’autre est un homme purement spirituel. L’Hôpital et d’Aguesseau étaient des hommes supérieurs, et non des hommes de génie. Parmi les intelligences, celles du magistrat et du bureaucrate, deux natures d’hommes privées d’action, deviennent machines avant toutes les autres. En descendant plus dans l’ordre social, vous trouvez les portiers, les gens de sacristie, et les ouvriers assis comme le sont les tailleurs, croupissant tous dans un état voisin de l’imbécillité, par privation du mouvement. Le genre de vie que mènent les magistrats, et les habitudes que prend leur pensée, démontrent l’excellence de nos principes.

Les recherches des médecins qui se sont occupés de la folie, de l’imbécillité, prouvent que la pensée humaine, expression la plus haute des forces de l’homme, s’abolit complètement par l’abus du sommeil, qui est un repos.

Des observations sagaces établissent également que l’inactivité amène des lésions dans l’organisme moral. Ce sont des faits généraux d’un ordre vulgaire. L’inertie des facultés physiques entraîne, relativement au cerveau, les conséquences du sommeil trop prolongé. Vous allez même m’accuser de dire des lieux communs. Tout organe périt soit par l’abus, soit par défaut d’emploi. Chacun sait cela.

Si l’intelligence, expression si vive de l’âme que bien des gens la confondent avec l’âme, si le vis humana ne peut pas être à la fois dans la tête, dans les poumons, dans le cœur, dans le ventre, dans les jambes ;

Si la prédominance du mouvement dans une portion quelconque de notre machine exclut le mouvement des autres ;

Si la pensée, ce je ne sais quoi humain, si fluide, si expansible, si contractile, dont Gall a numéroté les réservoirs, dont Lavater a savamment accusé les affluents, continuant ainsi Van Helmont, Boërhaave, Bordeu et Paracelse, qui, avant eux, avaient dit : Il y a trois circulations en l’homme (tres in homine fluxus) : les humeurs, le sang et la substance nerveuse, que Cardan nommait notre sève ; si donc la pensée affectionne un tuyau de notre machine au détriment des autres, et y afflue si visiblement, qu’en suivant le cours de la vie vulgaire vous la trouvez dans les jambes chez l’enfant ; puis, pendant l’adolescence, vous la voyez s’élever et gagner le cœur ; de vingt-cinq à quarante ans, monter dans la tête de l’homme, et, plus tard, tomber dans le ventre ;

Eh bien, si le défaut de mouvement affaiblit la force intellectuelle, si tout repos la tue, pourquoi l’homme qui veut de l’énergie va-t-il la demander au repos, au silence et à la solitude ? Si Jésus lui-même, l’Homme-Dieu, s’est retiré pendant quarante jours dans le désert pour y puiser du courage, afin de supporter sa passion, pourquoi la race royale, le magistrat, le chef de bureau, le portier, deviennent-ils stupides ? Comment la bêtise du danseur, du gastronome et du bavard a-t-elle pour cause le mouvement, qui donnerait de l’esprit au tailleur, et qui aurait sauvé les Carlovingiens de leur abâtardissement ? Comment concilier deux thèses inconciliables ?

N’y a-t-il pas lieu de réfléchir aux conditions encore inconnues de notre nature intérieure ? Ne pourrait-on pas rechercher avec ardeur les lois précises qui régissent, et notre appareil intellectuel, et notre appareil moteur, afin de connaître le point précis auquel le mouvement est bienfaisant, et celui où il est fatal ?

Discours de bourgeois, de niais, qui croit avoir tout dit quand il a cité Est modus in rebus, Pourriez-vous me trouver un grand résultat humain obtenu sans un mouvement excessif, matériel ou moral ? Parmi les grands hommes, Charlemagne et Voltaire sont deux immenses exceptions. Eux seuls ont vécu longtemps en conduisant leur siècle. En creusant toutes les choses humaines, vous y trouverez l’effroyable antagonisme de deux forces qui produit la vie, mais qui ne laisse à la science qu’une négation pour toute formule. Rien sera la perpétuelle épigraphe de nos tentatives scientifiques.

Voici bien du chemin fait ; nous en sommes encore comme le fou dans sa loge, examinant l’ouverture ou la fermeture de la porte : la vie ou la mort, à mon sens. Salomon et Rabelais sont deux admirables génies. L’un a dit : Omnia vanitas (tout est creux) ! Il a pris trois cents femmes, et n’en a pas eu d’enfant. L’autre a fait le tour de toutes les institutions sociales, et il nous a mis pour conclusion, en présence d’une bouteille, en nous disant : « Bois et ris ! » il n’a pas dit : « Marche ! »

Celui qui a dit : « Le premier pas que fait l’homme dans la vie est aussi le premier vers la tombe, » obtient de moi l’admiration profonde que j’accorde à cette délicieuse ganache que Henry Monnier a peinte, disant cette grande vérité : « Ôtez l’homme de la société, vous l’isolez. »

Octobre 1833.